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Tuesday, 23 December 2014

Les fondations allemandes : philanthropie ou politique ?

Compte-rendu du livre  Le pouvoir des fondations, Des acteurs de la politique étrangère allemande, de Dorota Dakowska   
par Vladislav Marjanoviċ

Au nom de la philanthropie
C’est dans ce but que se créent et fonctionnent toutes les associations ou institutions de la fameuse « société civile » tant vantée par les chantres de la mondialisation (néolibérale, bien sûr). En effet, notre meilleur des mondes est truffé d'organisations qui se déclarent comme étant non gouvernementales car elles ne sont pas financées par des ministères mais par des bienfaiteurs de toute sorte, les fondations incluses. Grâce à leur générosité et leur engagement pour la paix dans le monde (version pax americana), la démocratie pluripartite avec deux partis en tête, d’obédience politique différente mais idéologiquement identiques (comme aux USA), le marché libre qui garantit la croissance économique (et encore plus le déficit budgétaire, le délabrement social et l’appauvrissement général),chère aux institutions financières internationales ainsi que la libre circulation des hommes (stimulée davantage par des crises, des conflits et des catastrophes de toute sorte) et encore plus des produits dont le profit finit par se caser dans des paradis fiscaux, les ONG peuvent se répandre, plutôt comme de la mauvaise herbe que comme des fleurs, dans le jardin de l’humanité.
Dans certains petits États de l’Europe du Sud-Est, ruinés par les conflits intérieurs fomentés depuis l’extérieur, elles pullulent au point de se marcher sur les pieds. En Inde elles sont plus nombreuses que les établissements scolaires ou sanitaires. Des bruits courent (et ils deviennent de plus en plus forts) que leur fonctionnement ne se limite pas aux seules bonne œuvres, mais s’étend à la collecte d' informations sur les rapports politiques internes des pays concernés, au lobbying politique et à la préparation, si nécessaire, de révolutions de couleurs diverses. Il s'agirait là d'une spécialité des organisations et des fondations US-américaines. Ailleurs, ce serait différent. Mais est-ce vraiment le cas ? 
Contrairement aux fondations US très médiatisées, leurs consœurs européennes semblent être marginalisées. Pourtant certaines parmi elles ont développé des activités intenses de longue date. Les grandes fondations politiques allemandes* surtout. Dans quel sens et avec quels objectifs ? Dorota Dakowska, politologue d’origine polonaise travaillant actuellement comme maître de conférences à l’Institut d’études politiques de Strasbourg, s’est donné la tâche de les dévoiler. Le titre de son livre (« Le pouvoir des fondations ») est indicatif. Le sous-titre (« Des acteurs de la politique étrangère allemande ») encore plus. L’auteure ne s'est d’ailleurs pas contentée de décrire leur activité publique, mais elle a mené une recherche systématique, basée sur l’analyse de documents d’archives encore inconnus  des fondations, de papiers privés ainsi que sur des entretiens avec des protagonistes. Ainsi l’image qui se dégage de l’activité des plus importantes fondations politiques allemandes, sur lesquelles l’auteure se concentre,  est certainement moins flatteuse que ne l’auraient souhaité leurs promoteurs. Or, elle est d’autant plus révélatrice qu'elle démontre que derrière l’écran philanthropique se déroule une activité de propagande politique aussi bien partisane qu’idéologique dont l’État allemand profite, même quand elle est exercée par les adversaires du pouvoir en place.
 Acteurs de la politique étrangère allemande
L’auteure remarque dès le début une particularité des plus grandes fondations allemandes. Elles sont, contrairement à leurs consœurs US, ouvertement affiliées à des partis politiques de leur pays. Le nom qu’elles portent est indicatif. Il s’agit non de celui de leur fondateur, mais d’une personnalité illustre du domaine de la politique ou de la littérature qui incarne une conception idéologique déterminée. Ainsi la fondation du Parti chrétien-démocrate (CDU) conservateur porte le nom du premier chancelier ouest-allemand Konrad Adenauer, celle du parti social-démocrate (SPD) celui de Friedrich Ebert, le fondateur de la République de Weimar, celle du parti libéral (FDP) celui de Friedrich Naumann, fondateur du premier parti social-libéral en Allemagne et de celle des anciens communistes devenus « La gauche » (Die Linke) celui de Rosa Luxemburg, la fondatrice du Parti communiste allemand (KPD en 1919). Seuls les Verts ont baptisé leur fondation du nom d’un écrivain (Heinrich Böll). Étant affiliées aux partis politiques, les fondations allemandes pouvaient en profiter pour puiser leurs subventions à une source sûre : le budget de l’État. Ceci leur permet d’agir aussi bien comme relais des partis que du gouvernement. Ainsi, chacun y trouve son compte. Le prestige de l’Allemagne à l’étranger surtout, car pour chaque partenaire politique il y a une fondation généreuse aux conceptions idéologiques correspondantes qui accorde des centaines de bourses pour des études et des recherches. Ceci a certainement incité les USA à créer á leur tour des fondations de ce genre, telles la Fondation nationale pour la démocratie (National Endowment for Democracy, NED, fondée en 1983), inspirée, selon Dakota Dorowska, du  modèle allemand.
Il ne faut, toutefois, pas croire que les USA ignoraient la structure et les objectifs des fondations allemandes. D’ailleurs, à l’exception de la fondation socialiste Friedrich Ebert, qui avait vu le jour dès 1925, toutes les autres sont apparues après la seconde guerre mondiale, en Allemagne de l’Ouest. Officiellement elles développaient des programmes d’ « éducation citoyenne » visant à combattre les résidus de l’idéologie nazie. Mais leur activité, qui se déroulait dans le contexte de la guerre froide, avait des visées idéologiques qui dépassaient le cadre purement national. Il s’agissait de la promotion de la démocratie parlementaire, du respect des droits humains et de la promotion de l’économie de marché, autrement dit, du système capitaliste. Comme cette partie de l’Allemagne se trouvait de fait sous la domination des alliés occidentaux parmi lesquels les USA jouaient un rôle de premier plan, les fondations ouest-allemandes n’ont pas tardé à établir des contacts avec leurs homologues US. Ces derniers leur accordaient des subventions mais les obligeaient non seulement à influencer leur gouvernement, mais aussi à servir de relais de propagande à l’échelle mondiale. À titre d’exemple, Dorota Dakowska évoque le cas de la Fondation  Friedrich Ebert, à laquelle, après qu'elle eut obtenu de l’aide financière de la Fondation Ford - qui, précisons-le,  soutient avant tout des initiatives de gauche et de mouvements écologistes ou alternatifs -, l’administration US avait demandé d’intensifier, au-delà de ses activités africaines, son « intérêt pour les problèmes de l’Amérique Latine «  (p.37). Quant à la Fondation Rockefeller, elle souhaitait, selon Dakowska, que la Fondation Friedrich Ebert fasse une analyse des raisons du « retournement » de ses boursiers d'Amérique Latine en faveur du communisme, une fois rentrés dans leurs pays respectifs. Dakowska évoque aussi le cas de la Fondation Konrad Adenauer qui avait, parallèlement à l’engagement US, apporté son soutien au plébiscite de 1988 au Chili qui avait destitué le dictateur Augusto Pinochet (p.89). Ces exemples indiquent clairement que l’activité des deux plus grandes fondations allemandes était loin d’être autonomes. Bien au contraire, il apparait clairement qu’elle servaient de courroie de transmission de la politique US visant non seulement à combattre l’expansion communiste –c’est-à-dire soviétique – dans les pays dit du Tiers-Monde, mais aussi à déstabiliser l’URSS et ses satellites.
 

 La tentation de l’indépendance
Il est à remarquer – et Dorota Dakowska le souligne à juste titre – que cette activité des fondations ouest-allemandes a reçu une nouvelle impulsion par la politique de détente entre l’Est et l’Ouest lancée au début des années soixante-dix  par le chancelier ouest-allemand Willy Brandt. Le point de départ de cette initiative était une volonté d’améliorer les relations entre l’Allemagne de l’Ouest et la Pologne. Les fondations politiques allemandes furent sur la brèche. Parmi elles, la fondation social-démocrate Friedrich Ebert jouait un rôle de premier plan. Mais comme elle gardait une certaine réserve envers le syndicat de l’opposition « Solidarité » du très catholique Lech Walesa, le relais fut pris par la fondation conservatrice Konrad Adenauer. Si la fondation Ebert a, par la suite changé de cap, ceci était, selon Dakowska, motivé par la peur de la concurrence. Mais doit-on exclure la possibilité d’une action allemande sur deux pistes, surtout si l'on prend en compte le fait que les fondations politiques allemandes coordonnaient leurs activités non seulement avec le Ministère des affaires étrangères et les ambassades allemandes dans les pays étrangers, mais aussi  entre elles ? Dans le contexte de l’ultime offensive US dans la guerre froide visant à faire éclater, ou au moins à déstabiliser, le bloc soviétique, dont le maillon le plus faible  était la Pologne, une tactique allemande de ce genre ne pourrait pas être exclue. D’ailleurs les USA et l’Allemagne de l’Ouest avaient dans cette entreprise des intérêts convergents, pour ne pas dire identiques, et il est peu probable que les fondations allemandes n’aient pas emboîté le pas des "grands frères". Mais Dakowska évite d’entrer plus profondément dans ce sujet délicat et préfère se concentrer sur l’évolution interne des fondations allemandes ainsi que sur leurs relations avec divers facteurs politiques nationaux ou étrangers. On les voit ainsi en Pologne occupées à familiariser les syndicalistes avec le modèle allemand ou bien tentant de soulever des questions tabouisées du passé commun ; on les voit agir au sein de la Communauté économique européenne, devenue, plus tard, Union Européenne, à la recherche des partenaires d’obédience politique similaire ; on les voit comme instigateurs des rencontres politiques de haut niveau, surtout en Pologne, mais aussi dans leurs tentatives de gagner les jeunes des pays de l’ancien bloc soviétique ; on les voit enfin à l’œuvre dans la préparation de l’élargissement de l’Union Européenne vers l’Est. L’examen de leurs rapports, d’ailleurs très complexes, avec les autorités aussi bien allemandes que des autres pays, aboutit à la constatation d’une tendance à l’émancipation des fondations politiques allemandes tant de l’emprise gouvernementale que de celle des partis. Leur tentative d’agir de façon autonome les entraîne parfois dans des conflits sérieux avec eux, constate Dakowska. Mais ceci ne les empêcha pas de gagner du poids. À Bruxelles, où elles ont des représentations auprès de l’Union Européenne depuis 1973, elles tentent de se constituer en force de pression. N’ayant pas pu obtenir l’aval de la Commission européenne, qui redoutait que l’influence allemande pourrait y devenir trop forte, elles lancent l’initiative pour la création de fondations politiques européennes, dont le but est la réalisation des objectifs de différents partis politiques dans le cadre de l’UE. On observe ainsi, selon Dakowska, une tendance à l’affranchissement des fondations allemandes de la tutelle politique nationale dans la gestion des affaires européennes.

À moins que ce ne soit un trompe l'œil, car même si on accepte que les fondations allemandes agissent souvent de façon autonome, il est difficile de les dissocier du contexte politique national et international au sein duquel elles agissent. En effet, elles ont beau  se présenter comme étant indépendantes, leur attachement aux valeurs occidentales (néolibérales) indique que leur action se développe dans un cadre politiquement et idéologiquement déterminé. Donc, leurs mains sont loin d’être libres. Certes, elles préparent et financent les partis politiques les plus influents de l’Europe centrale afin de préparer l’élargissement de l’Union européenne vers l’Est. Mais dans quel but ? Pour assurer la stabilité du continent et le démarquer de l’emprise russe en établissant une sorte de nouveau « cordon sanitaire » avec l’appui de l’OTAN ? Pour affaiblir l’Union européenne en y introduisant subitement un grand nombre de nouveaux États de l’Europe de l’Est anciennement communiste et économiquement instables, afin de la déstabiliser comme concurrent économique et la soumettre davantage au contrôle des USA ? Ou bien, pour renforcer la position dominante de l’Allemagne au sein de l’UE, qui commençait à devenir gênante pour les intérêts US ? On cherchera vainement la réponse dans le livre de Dakowska. Mais sa description détaillée des liens entre les fondations allemandes de diverses options politiques, pour ne pas dire attaches aux partis politiques-mères, permet de déduire l’existence d’une similarité dans les actions comme, par exemple, l’aide à la préparation des élections ou le soutien aux partis dans la lutte électorale au sein de leurs pays respectifs. En agissant ainsi, les fondations jouent, en effet, le rôle d’intermédiaire et apparaissent de plus en plus comme institution européenne plutôt qu’allemande. L’auteure reconnait, d’ailleurs, l’existence d’un désir d’émancipation de la dépendance nationale pour devenir des sortes de boîtes à idées indépendantes au sein de l’Union européenne. C'est là une évolution qui suit la construction de l’Europe, bien sûr néolibérale.
 
Un encouragement pour les recherches futures
Dorota Dakowska a cependant épargné aux lecteurs des réflexions dans ce sens et est restée strictement sur le terrain de l’évaluation des données qu' elle s'est procurées dans les archives des fondations, jusqu’ici fermées  aux chercheurs, dans les bibliothèques, et dans divers documents oraux et écrits. Ainsi, elle a pu effectuer un travail sérieux qui permet de jeter un premier coup-d'œil sur les différents aspects des activités des fondations allemandes que l’on ne pouvait, jusqu’à présent, que deviner. La description de la complexité du mécanisme de leur fonctionnement, de leur dépendance vis-à-vis des partis politiques allemands respectifs voire même du gouvernement, démontre la subtilité de leur utilisation à des fins de propagande politique et contribue à la démystification de leur rôle de purs promoteurs de développement et de la coopération scientifique ou culturelle avec d’autres pays. Bien au contraire, on les découvre comme facteurs clés dans la diffusion de l’influence allemande à l’étranger et dans la réhabilitation de son prestige entaché par son passé nazi. Ce travail pionnier, auquel on devra toujours se référer, encouragera certainement des recherches ultérieures dans ce domaine, non seulement pour approfondir les connaissances acquises mais aussi pour continuer les recherches sur des questions restées ouvertes, certainement délicates à soulever dans le cadre d' établissements académiques classiques nationaux ou européens, mais nécessaires pour la compréhension des méthodes et des moyens utilisés à des fins de propagande dans la réalisations d’objectifs politiques ou économiques précis visant à la sauvegarde du système néolibéral existant.




Dorota Dakowska
 Le pouvoir des fondations, Des acteurs de la politique étrangère allemande
 
Presses universitaires de Rennes 2014

218 p.
ISBN : 978-2-7535-3300-4
17 €

*Chacun des six partis parlementaires allemands dispose d'une fondation, financée par les fonds fédéraux au prorata du pourcentage de voix obtenues aux élections. En 2014, elles se sont partagé 466 millions d'Euros. Les fondations sont :
Konrad-Adenauer-Stiftung     CDU (démocrates-chrétiens)    
Friedrich-Ebert-Stiftung     SPD  (sociaux-démocrates) 
Friedrich-Naumann-Stiftung für die Freiheit     FDP  (libéraux)  
Heinrich-Böll-Stiftung     Verts
Hanns-Seidel-Stiftung     CSU  (chrétiens-sociaux)  
Rosa-Luxemburg-Stiftung     Die Linke     (La Gauche)
[Note de Tlaxcala]
 

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