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Friday, 9 January 2015

Charlie Hebdo : Soutenir sans cautionner

Jeff Sparrow
par Jeff Sparrow, The Drum, Australie, 8/1/2015
Traduit par
Nicolas Casaux, Le Partage, édité par Fausto Giudice, Tlaxcala
Jeff Sparrow est le rédacteur en chef de l'Overland literary journal et l'auteur de Killing: Misadventure in Violence. Twitter : @Jeff_Sparrow.

Nous devons condamner les tueurs de Paris, mais ça ne signifie pas que l’on doive faire circuler le travail de Charlie Hebdo. Vous pouvez soutenir leur droit à la sécurité sans cautionner les stéréotypes racistes qu’ils publient.

Personne ne devrait mourir pour un dessin. Pas non plus pour avoir rédigé un article, ou en avoir édité ou publié un.

Peu importe que vous viviez à Paris, à Sydney, à New-York ou à Bagdad – exprimer une opinion ne devrait jamais être passible de mort.

Voilà tout ce qui doit être dit à propos de la liberté d’expression, et de ces horribles meurtres en France.

Ou ce qui devrait être dit.

Mais au lendemain du massacre de Charlie Hebdo, on fait valoir que, plutôt que de simplement condamner les tueurs, nous devrions, au nom de la liberté d’expression, republier le travail du magazine.
En juillet dernier, le Sydney Mording Herald  publiait un dessin de Glen Le Lievre sur le
conflit en Palestine*. L’image montrait un vieil homme assis sur un fauteuil, qui utilisait une télécommande pour faire exploser des bombes à Gaza. Le personnage, avec un nez particulièrement large, portait une kippa ; son fauteuil était décoré de l’étoile de David.
Fairfax** (à juste titre, selon moi) s’est excusé par la suite pour le dessin : les tropes étaient, selon le journal, un peu trop proche de l’antisémitisme classique:

The Herald estime maintenant qu’en utilisant l’étoile de David et la kippa dans le dessin, le journal invoquait un élément de religion inapproprié, plutôt que l’identité nationale, et faisait une sérieuse erreur de jugement.

C’était une erreur de publier le dessin dans sa forme originale.

Si quelqu’un avait par la suite agressé l’artiste, notre opinion sur l’image aurait-elle changé ? Aurait-il alors été nécessaire de cautionner – voir de republier – un dessin anti-juif pour défendre son créateur contre le mal qu’on lui aurait fait ?

Pour le formuler autrement, vous n’avez pas à aimer le projet de Charlie Hebdo pour condamner le meurtre de ces artistes, de la même façon, vous pouvez défendre le droit à la sécurité des employés des médias sans cautionner l’imagerie qu’ils produisent.

Ça peut sembler couler de source. Mais cela doit être dit, si le dessin du SMH (Sydney Morning Herald) était sectaire, alors l’étaient aussi la plupart de ceux que Charlie Hebdo publiait.

Jacob Canfield vous présente des exemples de publications du magazine. Regardez vous-mêmes. C’est une galerie de stéréotypes raciaux : image après image, des musulmans aux nez crochus, regards méchants, barbes hirsutes et hijabs.

Comme le dit Canfield :

Ce sont, même en utilisant les critères les plus généreusement laxistes, des dessins incroyablement racistes. Le but de Charlie Hebdo est de provoquer, et ces dessins montrent très clairement qui l'équipe rédactionnelle blanche souhaite provoquer : la communauté d’immigrés musulmans incroyablement marginalisée, et souvent attaquée en France.

Encore une fois, nous pouvons condamner ceux qui tuent des artistes pour leur art sans prétendre qu’il y ait quoi que ce soit d’admirable dans des clichés xénophobes, particulièrement au vu des tensions raciales en train de monter à travers l’Europe.

Lundi, 18 000 personnes ont manifesté à Dresde sous la bannière du PEGIDA – les Patriotes Européens Contre l’Islamisation de l’Occident–, demandant de fortes mesures répressives envers les immigrés. Ce groupe a été surnommé « les nazis en costard », dans un pays qui ne fait pas référence au national-socialisme à la légère.

Des groupes du même acabit se créent sur tout le continent, comme en France, où le Front national atteint des niveaux de popularité sans précédent, malgré un lignage remontant au vieux fascisme anti-juif.

L’extrême-droite est d’ores et déjà en train de capitaliser ce crime. La diffusion d’images islamophobes, même si elle se veut un geste de solidarité avec les victimes, aidera à normaliser un sectarisme qui est le fonds de commerce du Front national et de ses semblables.

Beaucoup d’entre nous se souviennent des répercussions immédiates du 11 septembre, quand les politiciens et les « experts » des médias se hâtèrent de proposer toute une gamme de solutions, qui furent quasiment toutes des désastres.

C’est donc maintenant qu’il faut se calmer, réfréner la politique du hashtag et des réactions impulsives. Ce qui est arrivé est suffisamment grave. N’aggravons pas les choses.
Notes de Tlaxcala 
* Une des photos qui ont inspiré le dessin de Glen le Lievre :



Des habitants israéliens de Sderot admirant le bombardement de Gaza le samedi 12 juillet 2014, dans divan installé sur uen colline avec vue sur le territoire palestinien. Photo Menahem Kahana/Agence France-Presse — Getty Images
**Fairfax Media Limited est l'une des plus grandes entreprises australiennes de médias diversifiés. Elle possède des quotidiens et magazines, dont  The Sydney Morning Herald et The Age, des stations de radio et des sites internet, en Australie et en Nouvelle-Zélande.

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