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Sunday, 18 January 2015

De quoi Charlie est-il le nom ?

Par Pedro Da Nóbrega, 13/01/2015
Le lâche assassinat de plusieurs journalistes de Charlie-Hebdo ainsi que de plusieurs autres personnes innocentes a soulevé une immense émotion. Légitime et salutaire, dès lors que celle-ci surgit spontanément des peuples et des consciences et qu’elle n’est pas instrumentalisée à des fins inquiétantes qui constituent une insulte à la mémoire des journalistes exécutés froidement.
Force est de constater que le déferlement médiatique qui a suivi, les manipulations politiciennes de toute sorte que ces événements ont induit, les discours et postures qu’ils on entraînés ont que quoi nous inquiéter. Car l’émotion ne saurait occulter le fait que si ces journalistes ont été pris pour cible, c’est parce qu’ils entendaient depuis longtemps cultiver, avec chacun leur sensibilité et talent particuliers, des valeurs communes comme l’humour, la fraternité, la liberté de ton et le rejet de toute xénophobie notamment.
L’utilisation de la formule « Je suis Charlie »* est la triste illustration de ces dérives.
Née d’un cri du cœur spontané censé exprimer la solidarité de tous ceux qui sentaient une partie d’eux-mêmes touchée par ces crimes odieux et la valeur symbolique qu’ils visaient, certains semblent manifestement la confondre avec un slogan publicitaire pour une campagne commerciale vantant la « supériorité des mérites de la civilisation occidentale », ce qui constitue une insulte supplémentaire à la mémoire des victimes.
Carlos Amorim, Brésil

L’œcuménisme malsain que l’on cherche ainsi à afficher en vitrine permet d’entretenir la confusion, d’autoriser toutes les récupérations, même les plus immondes. À l’image de la fille Le Pen osant en toute obscénité exiger d’être associée ès-qualité à l’hommage à des victimes qui auront toujours farouchement combattu ses discours, ses postures et toute l’idéologie qu’elle incarne.
Ce sont pourtant ceux qui ont semé la haine depuis des années en cherchant à l'installer dans l’espace républicain qui ont nourri les assassins, mais toute honte bue, les voilà qui se pressent pour tresser des louanges qui sont autant de crachats sur les tombes des victimes dont le sang n’est pas encore sec. 
Le jour du chacal, par Paolo Lombardi, Italie
Le bal des vampires 

Et à contempler l’aréopage mondain international venu participer au défilé du dimanche 11 janvier à Paris, il apparaît plus que légitime de soulever la question : c’est qui Charlie ?
François Hollande qui, avec ses gouvernements, n’a cessé depuis son accession au pouvoir de légitimer comme « rebelles » les assassins pseudo-djihadistes qui sévissent aux confins de la Syrie et de l’Irak allant même jusqu’à faire de la surenchère par rapport aux USA dans la logique de la canonnière ?
Nicolas Sarkozy, dont l’implication active dans l’agression occidentale contre la Libye a fait exploser un pays livré aujourd’hui aux exactions, pillages et massacres de toutes les bandes armées intégristes qui en ont profité pour déstabiliser toute la région, du Tchad au Mali en passant par la Tunisie et le sud de l’Algérie ?
Benjamin Netanyahou, le Premier-Ministre israélien et Avigdor Lieberman, son ministre des Affaires Étrangères xénophobe et chef du parti d’extrême-droite Israel Beytenou, responsables de crimes de guerre de masse contre la population de Gaza cet été ?
Le Premier ministre turc Ahmet Davutoglu, dont le pays, sous l’impulsion du néo-dictateur Erdogan, est devenu une plaque tournante du djihadisme international et sans le soutien duquel le monstre DAECH n’aurait jamais pris l’ampleur qu’il a aujourd’hui ?
Eric Holder, ministre de la Justice des USA, pays qui a légalisé l’usage de la torture et l’enfermement sans aucun procès dans l’univers concentrationnaire de Guantanamo après avoir fomenté les Talibans ? Un pays qui a provoqué, sous couvert « de considérations morales », la mise à feu et à sang de plusieurs pays du monde musulman, de l’Afghanistan à la Libye, en passant par l’Irak et la Syrie, ainsi que le pillage de leurs richesses pour préserver ses intérêts géostratégiques ?
Jens Stoltenberg, Secrétaire Général de l'OTAN,  organisation criminelle sans aucune légitimité, bras armé de la stratégie d’agression permanente développée par les USA pour étendre leurs positions, notamment en Libye et en Ukraine, et instrument de sujétion des États membres de l’alliance ?
Le Président ukrainien Petro Porochenko, qui gouverne ce qui reste de son pays en alliance avec des néo-nazis, qui ont massacré avec le concours des « forces de sécurité » des dizaines de personnes brûlées vives et abattues dans la Maison des Syndicats d’Odessa sans que cela suscite beaucoup d'émotion, et qui bombarde une partie de son peuple pour asseoir son pouvoir ?  
Le Président hongrois d’extrême-droite Viktor Orban, particulièrement actif sur le front de la xénophobie et des lois liberticides, notamment pour la presse ?
À l’énoncé de pareil inventaire, pardonnez-moi d’éprouver quelques nausées lorsque je pense à ce que défendaient les dessinateurs assassinés et à leur engagement contre le racisme et l’islamophobie dont témoigne la une du dernier numéro hélas auquel ils ont participé qui dénonçait la dernière livraison nauséabonde de Houellebecq. Et je comprends l’écœurement témoigné par plusieurs membres de la rédaction de Charlie-Hebdo face à cette récupération post-mortem.
Si Charlie représente la prise de conscience collective des peuples sur l‘impérative nécessité de stopper l’engrenage de la haine par le rassemblement autour de valeurs communes contre la xénophobie, l’exclusion et l’injustice sociale, alors oui ce Charlie-là me parle.
Mais si c'est pour l'enrôler de force dans une « union nationale » qui a de furieux relents de cette « Union Sacrée » qu'a combattue Jaurès jusqu'à son assassinat et qui allait déboucher sur l'effroyable boucherie que tout le monde connaît, là je ne vois vraiment pas ce que Charlie irait faire dans cette sinistre galère.

Tasos Anastasiou, Grèce

 Sortir de l’engrenage de la haine

Le plus inquiétant dans tout ce processus est l’instrumentalisation que beaucoup entendent faire du choc provoqué par ce carnage pour imposer des lois liberticides qui représentent une atteinte grave aux libertés les plus élémentaires : Il suffit de voir comment déjà s’élèvent des voix pour demander l’instauration d’un cadre législatif qui piétine les valeurs mêmes dont elles se prétendent pourtant les dépositaires exclusifs.
Or l’histoire nous enseigne que la mise en place de tels arsenaux législatifs d’exception n’a jamais amélioré la sécurité des citoyens mais surtout augmenté l’arbitraire et les abus de pouvoir. Chacun sait comment les néo-conservateurs, avec Bush Junior, ont su mettre à profit le traumatisme du 11 septembre 2001 pour imposer un Patriot Act qui n’a pas mis fin aux attentats comme l’actualité nous l’a hélas démontré mais légitimé les plus graves atteintes aux libertés comme le recours à la torture, les exécutions extrajudiciaires et la multiplication des bavures policières tristement illustrée ces derniers temps.
Ce ne sont pas les postures martiales qui peuvent offrir une issue à la situation actuelle mais l’exemplarité d’une éthique qui se fonde sur les valeurs de paix, justice, égalité et fraternité qui peuvent donner tout son sens à la liberté. C'est dans la réalisation concrète et quotidienne de ces valeurs que pourra émerger un nouveau vivre ensemble qui constitue le meilleur rempart contre l'engrenage de la haine. Une haine que l'on sent suinter à trop d'étages dans notre société et qui n'offre comme seule perspective qu'une infinie violence avec son cortège de souffrances et de destructions. Seule la force de la raison peut donner crédibilité aux yeux des peuples du monde à ces valeurs, jamais la raison du plus fort. C’est la lutte contre l’injustice et l’inéquité, contre le « deux poids, deux mesures », contre le fait de s’exonérer des principes que l’on impose aux autres, et la coopération solidaire de peuples souverains qui pourront leur donner corps et constituer la plus fiable des sécurités collectives.
Benjamin Franklin, un des pères fondateurs des USA encore féru de l’esprit des Lumières, avertissait déjà en son temps : « Un peuple prêt à sacrifier un peu de liberté pour un peu de sécurité ne mérite ni l'une ni l'autre, et finit par perdre les deux. »
Sachant nous en souvenir dans une époque lourde de menaces pour l’avenir même de notre planète.

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