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Tuesday, 27 January 2015

Je ne suis pas Charlie ou
Le 7 janvier : une réédition du 11 Septembre ?
Contre l'hypocrisie et la mégalomanie des médias allemands

par Conrad Schuhler, isw, 14.1.2015. Traduit de l'allemand par Michèle Mialane et édité par Fausto Giudice, Tlaxcala
Conrad Schuhler, né en 1940, est président de l' isw – Institut pour la recherche socio-écologique en économie, Munich
Les morts parisiens n’étaient pas encore enterrés qu’en Allemagne aussi les journalistes et publicistes de tout bord avaient déjà pris la pose : Nous sommes tous Charlie, nous autres journalistes continuerons à risquer notre vie pour la liberté d’opinion, la vérité et la défense des valeurs démocratiques en Europe. Par exemple l’éditeur du Handelsblatt[1]. Döpfner, le boss du groupe de presse Springer, a décerné au 7 janvier, jour des attentats à Paris, le titre de « nouvel 11 septembre », début de la « guerre au terrorisme » après l’attentat dévastateur contre le World Trade Center à New York. L'ensemble des membres de la rédaction du  Spiegel  ont posé pour une photo, brandissant tous l'affiche « Je suis Charlie ». 
 La rédaction du Spiegel...

...et celle du BILD
« Nous sommes Charlie » est devenu « le symbole de la menace pesant sur l’opinion publique et l’État de droit en général » (Süddeutsche Zeitung). C’est ce respectable motif qui en a poussé beaucoup à brandir ce mot d’ordre. Un grand nombre d’autres l’ont fait aussi, qui se disposent déjà à restreindre la liberté d’opinion. À exclure des personnes de notre espace de droit et de solidarité. Beaucoup  parlent d’une « attaque contre la République, contre les valeurs des Lumières et de la Révolution française » (Spiegel), et sont prêts à sonner le tocsin, après le 11 septembre français,  pour une nouvelle « guerre au terrorisme » qui se mènerait au détriment ces mêmes valeurs.
Trois questions s'imposent :
1/ Charlie Hebdo représente-t-il la liberté d’opinion à laquelle ces valeurs nous engagent ?
2/ Qui sont les propagandistes du « Je suis Charlie » dans les grands médias allemands ? Des partisans des Lumières ou plutôt l’inverse?
3/Que devons-nous craindre de cette offensive annoncée dans la « guerre au terrorisme » ?


Charlie Hebdo : des caricatures de gauche qui nourrissent une xénophobie de droite

Le meurtre de 12 personnes - dessinateurs, rédacteurs et personnel d’entretien et de sécurité de Charlie Hebdo - est horrible. Il est évident que rien ne peut le justifier ni le minimiser. Tout doit être fait  pour éviter que des évènements analogues se reproduisent.

Mais cela ne prouve rien quant à l’humanisme des productions de Charlie Hebdo. Elles sont pour le moins ambiguës (Cf. . Harald Neuber : On aura donc sans doute le droit de dessiner ça!  http://www.heise.de/tp/artikel/43/ 43818/1.html).  Ses caricatures de musulmans sont en général répugnantes. Ses légendes, d’une ironie débile, ridiculisent un Mohamed au nez proéminent et aux yeux globuleux  L’argument des défenseurs de ce type d'affront, c’est que Charlie Hebdo écharpe toutes les religions sans exception. Mais il a une sacrée différence entre le fait pour un magazine d’attaquer et de ridiculiser une religion politiquement dominante dans le pays et celui de s’en prendre à une minorité dont les ennemis xénophobes sont à l’affût d’armes contre elle.  Ce n’est pas un hasard si une manifestation organisée à Dresde par  Pegida pour s’associer au deuil des victimes de l’attentat contre Charlie Hebdo a rassemblé plus de 25 000 personnes. On pleure sur les victimes et on se sent uni dans l’horreur qu’inspirent les cibles musulmanes des journaux satiriques. Ce mélange de satire se voulant  rationaliste  avec la pire propagande de droite n’était bien sûr pas voulu par les satiristes et ils n'ont pas mesuré ce genre de conséquences. Mais ce n’en est pas moins un fait.

Si on pratique une satire de minorités, il suffit de garder en tête cette image : des magazines allemandes publiant des caricatures de Juifs arborant tous des nez crochus, un regard fourbe, assis devant  leur ordinateur bancaire, au téléphone avec un groupe de gens persécutant des enfants innocents. Ce ne seraient là que des stéréotypes de l’époque nazie remis  au goût du jour. La communauté cultuelle judaïque partirait en campagne contre ce genre de « Lumières ». À bon droit, et, on peut l'espérer, avec le soutien de tous les démocrates.
Il doit en aller de même avec la minorité musulmane. L’écrivain français Michel Houellebecq, dont le roman « Soumission » était au centre de l’agitation autour du 7 janvier, considérait certes l’Islam comme la plus stupide de toutes les religions idiotes, qu’il veut toutes abolir, mais ce n’est pas pour autant que les démocrates doivent oublier  le principe d'égalité de traitement.
Les médias allemands : «  Nous sommes Charlie ». Quelle blague!
La pose de frères et sœurs de Charlie (en esprit) que prennent les médias allemands est de l’hypocrisie toute pure.  Dans l’article cité plus haut, Harald Neuber compare deux cas : la WDR[2] a fustigé l’attentat de Paris, qualifié « d'agression contre la liberté » Mais en 2013, la chaîne a vigoureusement censuré le clip musical de  Carolin Kebekus, l’émission critiquant l’Église «Dunk dem Herrn» [jeu de mots entre Dank et Dunk, Loué soit le  Seigneur devenant Smashé soit le Seigneur, NdE]. Le Berliner Zeitung, un des grands défenseurs de Charlie, avait alors commenté la censure imposée à la cabarettiste colognaise en ces termes : « Le scandale n’est pas que la WDR ait retravaillé cette vidéo. Mais que Carolin Kebekus puisse avoir une émission  sur la WDR. »
Conclusion de Neuber : « La majorité des journalistes et chefs de rédaction qui brandissent aujourd’hui devant les caméras leur feuille format A4 portant l’inscription « Je suis Charlie»  auraient refusé hier de  publier les caricatures de ce journal. » On peut ajouter « si les caricatures s’en étaient prises à des personnes ou des concepts chrétiens. »
Nos médias dominants sont des alliés dociles des puissants au royaume des «valeurs de l’Occident chrétien», car leurs chefs font partie de ses élites. Par exemple les grosses pointures de politique étrangère de la  Süddeutsche, (Kornelius), de la FAZ (Frankenberger), de la Welt (Stürmer) de la Zeit (Joffe) font partie - ô combien ! - du réseau des élites transatlantiques [autrement dit germano-yankees, NdE].  Ce que reflètent  leurs prises de position sur un monde de plus en plus dangereux et sur le renforcement de l’OTAN qu’il nécessite donc (cf. Uwe Krüger : Meinungsmacht, La puissance de l’opinion, Cologne 2013). Et aussi leur vision de l’Islam, censé être le principal danger qui menace la paix. L’attentat de Paris apporte à ces propagandistes des munitions en faveur d’une politique intérieure et étrangère de plus en plus agressive.
Le 7 janvier : Une nouvelle vague de la « guerre contre le terrorisme »
L’une des plus révoltantes images de « Paris, capitale du monde », c’était le défilé des chefs d’État lors de la «  première manifestation mondiale contre le terrorisme. » Au premier rang, séparé du président français par une seule personne, marchait le chef du gouvernement israélien, Benjamin Netanyahou. Un musulman français l’a parfaitement commenté : « Vous êtes Charlie pour un jour, nous sommes Gaza tous les jours »  (Süddeutsche). Le principal responsable politique du terrorisme exercé à l’encontre de centaines de milliers de Palestiniens a le droit de se présenter à Paris comme une victime du terrorisme - et comme un vengeur.
Car c’est bien de cela qu’il s’agit. C’est de Paris que partira la nouvelle vague de la « guerre contre le terrorisme». Le 7 janvier 2015 sera le deuxième 11 septembre 2001. Or que s’est-il passé après 2001 ?
L’Irak a été envahi par les USA et leurs « alliés de la coalition des volontaires ». Des centaines de milliers de gens ont péri. L’Afghanistan a été envahi. Des centaines de milliers de gens ont péri. La Syrie a été déchirée. Des centaines de milliers de gens ont péri. La NSA a étendu sur le monde un réseau de surveillance totale. Vie privée et travail politique de base sont des concepts totalement périmés dans le monde où nous vivons maintenant. « Big Brother » est désormais une réalité, ainsi que «  Big Gun » - la résolution des conflits par les armes.
Qu’est-ce qui nous attend après le « 7 janvier » ?
Le Handelsblatt, un organe central des élites économiques allemandes a publié après le 7 janvier un « Manifeste de la liberté ». « Les 11 valeurs qu’il faut défendre » y sont bien mises en relief. On y lit « L’Europe ne doit pas seulement préserver sa monnaie commune, mais aussi nos valeurs communes - c’est notre devoir à tous. » Et pour conclure : « La réussite économique des USA et de l’Union européenne est fondamentalement liée à la protection juridique de la propriété. »
Nous devons nous attendre à la haine contre les migrants et les musulmans, peut-être aussi bientôt contre les Grecs, de nouvelles guerres où cela sera jugé nécessaire (l’Afrique !), davantage de sacrifices pour les pauvres et les précarisés - ce qui reste fondamental, c’est « la protection juridique de la propriété.  »
Pour tout cela : je ne suis pas Charlie (en français dans le texte).

[1] Handelsblatt : Quotidien économique allemand, du même groupe (Dow Jones) que le Wall Street  Journal
[2] WDR : Westdeutscher Rundfunk , chaîne publique allemande (Rhénanie-Nord -Westphalie), basée à Cologne

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