Gideon Levy, Haaretz, 15/2/2026
Traduit par Tlaxcala
L’indignation récente suscitée par le rejet par un ministre
israélien du mot « massacre » à propos du 7 octobre a révélé qu’en Israël, le
mot est réservé à un seul camp. Ceux qui luttent pour sa préservation doivent l’appliquer
à ce qui s’est passé à Gaza.
Au cours des premiers mois qui ont suivi le 7 octobre, j’utilisais
constamment le terme massacre pour décrire ce qui s’était passé. Ce que j’ai vu
de mes propres yeux en errant dans la zone frontalière sud avec le photographe
Alex Levac ne pouvait être défini que comme tel.
À Sderot, Ofakim, sur le parking de Re’im, sur l’autoroute 232
jonchée de morts, à Be’eri et Nir Oz, nous avons vu d’innombrables témoignages
silencieux d’un massacre. Les traînées de sang coagulé dans les chambres des
membres du kibboutz, les vies fauchées en un instant, les exemplaires du Haaretz
du week-end, avec des lecteurs massacrés alors qu’ils les parcouraient, les
corps de leurs chiens gisant dans leurs cours, les voitures écrasées et
déchiquetées avec leurs restes silencieux du festival de musique Nova, les
cartes d’identité et les effets personnels dans les ruines du poste de police
de Sderot, et bien sûr, les témoins survivants - tout racontait l’histoire d’un
massacre horrible. Un massacre - comment aurait-on pu appeler ça autrement ?
Un an plus tard, je ne pouvais plus utiliser ce terme. C’était
après que le mot massacre en était venu à être utilisé dans le discours
israélien uniquement pour décrire ce qui nous avait été fait. Le seul massacre
était le massacre d’Israéliens dans le sud, et aucun autre. Presque personne n’utilisait
le mot massacre pour décrire ce qui se passait de l’autre
côté de la frontière, à Gaza, de notre fait.
Quand un Israélien disait « massacre », il entendait le
massacre d’Israéliens, comme s’il affirmait qu’il n’y en avait pas d’autre. Le
mot massacre est devenu un mot chargé, tendancieux, servant la propagande et
donc disqualifié à mon sens, en raison de sa signification unilatérale.
Pendant ce temps, le second massacre se déroulait à plein régime, et personne ne l’appelait par son nom. Il n’annulait pas le premier massacre, mais son ampleur, en termes de chiffres et de dévastation, le dépassait de loin. Le fait qu’il ait été perpétré principalement par les airs n’en diminuait en rien la nature.
Bâtiments
détruits à Gaza, vus du côté israélien de la frontière entre Israël et Gaza
plus tôt cette semaine. Photo Amir Cohen/Reuters
La dispute furieuse qui a éclaté ces derniers jours au sujet
de la tentative insensée du gouvernement d’effacer des mémoires le massacre que
nous avons subi ne peut que susciter un sourire amer.
Rien ne pourrait être plus ironique : après plus de deux ans
pendant lesquels le discours public s’est abstenu d’utiliser le mot « massacre
» ou ses synonymes pour décrire ce que l’armée israélienne faisait aux Gazaouis
; après plus de deux ans pendant lesquels Israël a essayé de se dire, et de
dire au monde, que le seul massacre qui avait eu lieu était celui des
Israéliens ; plus de deux ans à jouer les victimes, pendant lesquels Israël a
exposé, pour lui-même et pour le monde, uniquement ses propres blessures de
guerre ; plus de deux ans pendant lesquels il a interdit toute expression de
compassion, d’humanité et de solidarité avec les victimes de l’autre massacre ;
après plus de deux ans pendant lesquels les médias israéliens ont caché, ignoré
ou occulté l’autre massacre, voilà que le gouvernement tente d’effacer aussi
des esprits israéliens le premier massacre, comme s’il n’avait jamais eu lieu.

Le
ministre de la Culture et des Sports, Miki Zohar, lors de la première cérémonie
de remise des prix du cinéma financée par le gouvernement à Jérusalem le mois
dernier. Photo Naama Grynbaum
Le ministre de la Culture, Miki Zohar, s’est en effet opposé à
l’adoption d’une posture de victimisation, dans laquelle Israël s’était complu,
tant que cela servait
ses objectifs. [Zohar a proposé d’enlever
le mot « massacre » du titre de la proposition de loi en discussion pour
instaurer une autorité de commémoration du 7
octobre, NdT]
Néanmoins, il y a eu un massacre en Israël, ainsi qu’un
génocide à Gaza. Il faut le reconnaître. La puissance des mots est grande. Le
fait que si peu d’Israéliens soient préoccupés par ce que leur pays a fait dans
la bande de Gaza prouve l’immense pouvoir des mots. Le fait que chaque fois que
le mot « massacre » était ou est encore utilisé en Israël, les gens ne pensent
qu’au meurtre de 1 200 Israéliens, jamais à la mort de 70 000
Gazaouis, prouve combien il est facile de manipuler les gens et de
façonner leur état d’esprit.
Par conséquent, la bataille actuelle autour de ce terme est
importante. Les personnes qui luttent à juste titre pour préserver ce terme
concernant les événements du 7 octobre devraient au moins l’adopter aussi pour
décrire ce qu’Israël a fait dans le cadre de ses représailles aveugles à Gaza.
On ne peut pas dire « le massacre du 7 octobre » sans dire un mot sur le
massacre punitif et vengeur qui a suivi.
Le sang des Israéliens massacrés le long de la frontière de
Gaza crie, mais pas moins que le sang des milliers de bébés qui ont été
massacrés dans la bande de Gaza. Les deux groupes ont été victimes d’un
comportement barbare et criminel. Les deux groupes méritent la définition
correcte, pas une propagande mensongère. Il y a eu un massacre en Israël. À
Gaza, il y a eu un génocide.



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