Voyage au Xinjiang : une famille en camping-car traverse une région de montagnes, de lacs, de déserts et de villes-oasis, au milieu de scènes de vie locale.
Il existe dans le monde des endroits dont tout le monde connaît le nom et sur lesquels chacun a une opinion, mais où presque personne n’est allé. Parfois, c’est pour des raisons positives (pensez au Bhoutan), parfois non.
Le Xinjiang appartient malheureusement à cette seconde catégorie : allez dans n’importe quel pays occidental et demandez au premier passant ce qu’il associe au Xinjiang ; sa réponse sera presque étrangement uniforme : camps de concentration, travail forcé et génocide.
J’ai assez voyagé dans ma vie pour avoir appris une chose : les opinions extrêmes — qu’elles soient positives ou négatives — sur des lieux lointains résistent rarement au contact avec la réalité du terrain. Et c’est d’autant plus vrai pour les endroits que peu de gens ont visités.
C’est logique : ce sont précisément les lieux où les affirmations les plus extravagantes rencontrent le moins de résistance, puisqu’il n’existe tout simplement pas de masse accumulée d’expériences ordinaires de première main pour leur opposer un démenti.
Je sais aussi, bien sûr, que l’Occident a une forte tendance à fabriquer des récits sur ses adversaires géopolitiques, comme la Chine.
Donc, lorsqu’on combine les deux — un endroit que presque aucun étranger ne visite et qui, de surcroît, se trouve en Chine — je m’attendais pleinement à un large fossé entre le récit dominant et ce que j’allais réellement découvrir. Ce à quoi je ne m’attendais pas, c’est que ce fossé soit aussi immense.
Avant de me rendre au Xinjiang, je m’étais fixé quelques exigences afin d’essayer de comprendre l’endroit aussi bien que possible :
Je voulais y passer beaucoup de temps — la région est si vaste qu’on ne peut même pas commencer à la comprendre si l’on n’y reste que quelques jours.
Je voulais en voir une grande partie, car je comprenais que la situation pouvait varier considérablement entre, par exemple, des villes prospères comme Urumqi et les campagnes profondes.
Je voulais voyager de manière entièrement libre, à mes propres conditions — pas, par exemple, dans le cadre d’un circuit guidé par le gouvernement chinois (comme le font une très grande proportion des rares étrangers qui visitent cet endroit, bien qu’ils n’y soient pas obligés).
Je voulais aller dans des lieux totalement hors des sentiers battus, où les touristes ne vont jamais.
Je voulais rencontrer et parler avec autant d’habitants que possible, issus des milieux les plus divers.
Avec ma femme et mes deux filles (âgées de 7 et 10 ans), nous avons donc décidé de louer un camping-car à Urumqi et de parcourir toute la province, du Nord au Sud, en dormant dans le véhicule, pendant cinq semaines. À la fin de ce périple, nous resterions dix jours supplémentaires à Urumqi ; pendant une semaine, nous inscririons nos filles à une colonie de vacances avec des enfants du cru (majoritairement ouïghours), tandis que nous, les parents, continuerions à découvrir Urumqi et tenterions de rencontrer des membres de l’intelligentsia locale.
Nous avons rempli chacune de ces conditions, et même davantage. Cinq semaines en camping-car ; près de 6 000 kilomètres parcourus ; le nord et le sud ; des villes, des chefs-lieux de district, des villages, des prairies, de hautes montagnes, des déserts ; et, au passage, des centaines de rencontres. Aucun guide, aucun accompagnateur, aucun itinéraire déposé auprès de qui que ce soit. Nous allions où bon nous semblait et nous arrêtions quand nous en avions envie.
De retour à Urumqi, nos deux filles ont passé une semaine dans une colonie de vacances à thème militaire organisée pour les enfants du cru (et, croyez-moi, il n’a pas été facile de les y inscrire !), tandis que nous — les parents — rencontrions un éventail fascinant de journalistes, de professeurs d’université, de fonctionnaires subalternes comme de hauts responsables, de personnes travaillant pour le fameux Bingtuan (le XPCC [Corps de production et de construction du Xinjiang, une organisation étatique paramilitaire et économique, NdT], qui est en quelque sorte un État dans l’État au Xinjiang), de travailleurs communautaires et d’hommes d’affaires.
Bref, nous avons vu énormément de choses du Xinjiang et de ses habitants, à notre manière, pendant une période suffisamment longue pour que je puisse aujourd’hui dire, je crois, quelque chose de significatif à son sujet — contrairement à la plupart de ceux qui ont écrit sur cet endroit.
Notre voyage
Comme vous pouvez le voir dans la vidéo ci-dessus, notre itinéraire a dessiné une immense boucle à travers le nord et le sud du Xinjiang, sur 34 jours et près de 6 000 kilomètres.
Nous sommes partis d’Urumqi (乌鲁木齐, Wūlǔmùqí) vers l’ouest par la route 101, avant d’atteindre la ville thermale de Wenquan (温泉), à la frontière kazakhe. De là, nous avons pris vers le sud en direction du lac Sayram (赛里木湖, Sàilǐmù Hú), puis de la vallée de l’Ili (伊犁, Yīlí) — champs de lavande, ville-frontière de Khorgos (霍尔果斯, Huò’ěrguǒsī) et ancienne ville de garnison de la dynastie Qing, Huiyuan (惠远, Huìyuǎn) — avant de passer quelques jours dans la grande ville de Yining (伊宁, Yīníng).
Nous avons ensuite poursuivi plus au sud jusqu’à Zhaosu (昭苏), patrie d’extraordinaires anciennes races de chevaux à la robe rosée (je ne plaisante pas !), puis vers les hautes prairies de Xiata (夏塔), Tangbula (唐布拉) et Nalati (那拉提), où des nomades kazakhs et kirghizes vivent encore sous des yourtes dans les montagnes, du moins en été.
Depuis Nalati, nous avons franchi l’immense chaîne du Tianshan (天山) par Duku (独库) — l’une des routes les plus dangereuses de Chine, ouverte seulement quatre mois par an — pour entrer dans le sud du Xinjiang. Là, nous avons exploré l’ancienne ville de Kuqa (库车, Kùchē) et son palais royal (où réside encore une authentique princesse ouïghoure — nous l’avons rencontrée !), traversé le désert du Taklamakan et passé plusieurs jours à Kashgar (喀什, Kāshí), à visiter la vieille ville, les mosquées et les marchés.
Depuis Kashgar, nous avons fait un détour en profondeur dans le plateau du Pamir, chevauchant jusqu’à des cratères volcaniques et grimpant sur un glacier du Muztagh Ata (慕士塔格, Mùshìtǎgé), haut de 7 500 mètres. Nous avons ensuite repris la longue route vers l’est — en passant par les anciennes grottes bouddhiques de Kizil (克孜尔千佛洞, Kèzī’ěr Qiānfódòng), les ruines du temple de Subashi (苏巴什) et la ville de Korla (库尔勒, Kù’ěrlè) — avant de regagner Urumqi par le tunnel Tianshan Shengli, le plus long tunnel autoroutier du monde.
Si vous souhaitez un récit quotidien plus détaillé de notre voyage, accompagné de vidéos et de photos, lisez ce fil que j’ai publié sur X.
Le cinéaste français né en Irak Abbas
Fahdel analyse la dernière chronique de Kamel Daoud parue dans l’hebdomadaire
Le Point du 12 août. Source : Meta
La chronique de Kamel Daoud sur « Mamdani & Cie : l’islamisme soft à la
conquête de Washington » révèle moins la réalité politique américaine qu’une
certaine manière, devenue presque caricaturale, de regarder le monde arabe et
musulman depuis les tribunes médiatiques occidentales. Daoud ne se contente pas
de critiquer Mamdani, Abdul El-Sayed ou une nouvelle génération de militants
musulmans américains : il construit un récit dans lequel l’identité musulmane,
le soutien à la cause palestinienne, la gauche et la critique de l’Occident
finissent artificiellement par se fondre dans la même catégorie : celle d’un «
islamisme soft » qui avancerait masqué jusqu’au cœur de Washington.
Le procédé est d’autant plus contestable que le titre
contient déjà le verdict. Il ne s’agit plus d’examiner des programmes, des
idées, des contradictions ou des trajectoires politiques, mais de désigner des
individus comme les représentants d’une menace. Le musulman qui entre dans la
politique américaine ne serait plus simplement un citoyen américain ; il
deviendrait le symptôme d’une « conquête ». Le musulman qui défend les
Palestiniens ne serait plus nécessairement animé par une conviction politique,
anticoloniale ou humanitaire ; il deviendrait suspect d’islamisme. Le musulman
qui se situe à gauche ne serait plus seulement socialiste, progressiste ou
anticapitaliste ; il participerait à une mystérieuse entreprise de pénétration
idéologique de Washington. C’est ainsi que l’analyse politique se transforme en
procès d’intention.
Le plus troublant est que Kamel Daoud semble reproduire
exactement le mécanisme qu’il prétend dénoncer. Il reproche à certains
progressistes occidentaux de réduire les individus à leur identité musulmane,
mais il fait lui-même de cette identité la clé permettant d’interpréter leurs
positions politiques. Il transforme le musulman en catégorie politique avant
même d’avoir démontré que sa religion détermine son projet politique. Or être
musulman n’est pas une idéologie. Soutenir les droits des Palestiniens n’est
pas une idéologie islamiste. Être socialiste n’est pas être islamiste.
Critiquer la politique étrangère américaine n’est pas haïr l’Occident. Et
dénoncer le génocide à Gaza n’est pas, par définition, soutenir le Hamas.
Ce qui apparaît alors derrière cette chronique, c’est une
figure médiatique devenue familière : celle de l’Arabe ou du musulman «
acceptable », celui qui peut être installé confortablement dans l’espace
médiatique occidental à condition de confirmer certaines représentations que
cet espace attend de lui. Il ne s’agit évidemment pas de nier à Daoud sa
liberté intellectuelle ni son droit de critiquer les sociétés arabes ou
musulmanes. Il s’agit de constater la fonction particulière qu’il finit par
occuper dans un certain paysage médiatique : celle du musulman qui rassure
l’Occident sur lui-même en dénonçant inlassablement les siens.
C’est ici que la référence de Malcolm X à la figure du «
house negro », le « nègre de maison », devient éclairante — non comme
assimilation littérale entre des situations historiques différentes, mais comme
métaphore d’un mécanisme de domination. Malcolm X décrivait ainsi celui qui,
placé à proximité du maître, finissait par défendre l’ordre du maître et par
considérer les intérêts de celui-ci comme les siens. Le parallèle permet de
poser une question dérangeante : que devient, dans l’espace médiatique contemporain,
l’intellectuel arabe ou musulman dont la légitimité occidentale semble se
renforcer à mesure qu’il confirme les peurs, les soupçons et les préjugés de
ceux qui l’écoutent ?
Daoud semble avoir transformé cette position en véritable
rente symbolique. Il peut dénoncer l’islamisme, les sociétés arabes, les
Palestiniens, les militants de gauche ou les musulmans occidentaux avec une
violence qui serait immédiatement suspecte dans la bouche d’un journaliste
occidental, précisément parce que sa parole est présentée comme venant de «
l’intérieur ». Il devient alors une sorte de caution culturelle : puisque la
critique vient d’un Arabe ou d’un musulman, elle pourrait difficilement être qualifiée
d’islamophobe ou de condescendante. Le procédé est redoutablement efficace. La
parole du dominé supposé devient le certificat d’authenticité du discours
dominant.
Mais cette position comporte un prix : à force de vouloir
être l’exception acceptable, on finit par ne plus voir ceux dont on parle. Les
Arabes deviennent des masses, les musulmans deviennent une menace potentielle,
les Palestiniens deviennent un problème, la gauche devient une alliée objective
de l’islamisme, et toute critique de l’ordre occidental est soupçonnée de
ressentiment anti-occidental. Tout ce qui devrait être distingué est mélangé
jusqu’à produire un ennemi commode.
La chronique sur Mamdani et El-Sayed illustre parfaitement
cette dérive. Au lieu de prendre au sérieux la crise profonde du Parti
démocrate américain, le rejet de l’establishment, la montée d’une gauche
socialiste, la transformation du rapport des jeunes Américains à Israël et à la
Palestine ou encore les revendications sociales qui traversent les États-Unis,
Daoud choisit une grille biaisée : les musulmans seraient en train de conquérir
Washington. Une campagne électorale devient une conquête. Des citoyens
américains deviennent les instruments d’une idéologie religieuse. Une évolution
politique complexe est réduite à une menace civilisationnelle.
Ce vocabulaire n’est pas innocent. Il produit un imaginaire
dans lequel le musulman qui réussit politiquement n’est jamais simplement un
citoyen qui participe à la démocratie : il est quelqu’un qui « avance ». Le
musulman élu n’est pas simplement élu : il « conquiert ». Le musulman critique
d’Israël n’est pas simplement critique : il est potentiellement islamiste. Et
le musulman qui revendique une transformation radicale de la politique
américaine devient nécessairement suspect de vouloir transformer l’Amérique de
l’intérieur.
C’est une vision profondément condescendante de la
démocratie. Elle suppose implicitement que certains citoyens auraient une
légitimité politique moindre que d’autres en raison de leur origine ou de leur
religion. Le citoyen blanc, chrétien ou athée qui défend la cause palestinienne
est un militant politique. Le citoyen musulman qui fait exactement la même
chose risque, dans la grille de lecture de Daoud, de devenir un agent de
l’islamisme.
Daoud sait provoquer. Mais provoquer n’est pas démontrer. La
formule ne remplace pas la preuve. L’étiquette « islamisme soft » lui permet
d’éviter la démonstration : si aucun programme islamiste n’est clairement
identifiable, il suffit d’inventer une version « soft » de l’islamisme. Ainsi,
toute contradiction disparaît. S’ils ne sont pas islamistes, c’est qu’ils sont
des islamistes qui ne disent pas leur nom. Et s’ils protestent contre cette
accusation, leur protestation peut à son tour devenir la preuve de leur
dissimulation. C’est une mécanique intellectuelle particulièrement pauvre.
On peut critiquer Mamdani. On peut critiquer El-Sayed. On
peut interroger leurs positions. On peut contester leur programme et leurs
alliances. Mais pour être intellectuellement honnête, il faut critiquer ce
qu’ils disent et ce qu’ils font, et non fabriquer autour d’eux une fiction d’«
islamisme soft » destinée à rendre leur existence politique inquiétante.
La véritable question n’est donc pas de savoir si
l’islamisme conquiert Washington. La question est de savoir pourquoi une partie
de la jeunesse américaine rejette l’ordre politique traditionnel, pourquoi elle
conteste la politique américaine au Moyen-Orient, pourquoi elle refuse de
considérer Israël comme une exception permanente à la critique et pourquoi des
candidats musulmans, juifs, athées ou chrétiens peuvent désormais trouver un
électorat autour d’un discours social et anticolonial.
Cette réalité est beaucoup plus complexe, et surtout
beaucoup plus dérangeante, que la fable d’une conquête islamiste.
Kamel Daoud devrait savoir qu’un intellectuel issu du monde
arabe ne devient pas plus libre simplement parce qu’il est applaudi par les
institutions occidentales. La liberté intellectuelle consiste aussi à refuser
le rôle que l’on vous assigne, même lorsque ce rôle est confortable,
prestigieux et rémunérateur. Elle consiste à pouvoir critiquer l’Occident
lorsqu’il le mérite, comme on critique les sociétés arabes lorsqu’elles le
méritent. Elle consiste surtout à ne pas devenir l’Arabe ou le musulman de service
chargé de fournir à l’Occident la confirmation morale de ses propres
certitudes.
Car le problème n’est pas qu’un Arabe critique les Arabes,
ni qu’un musulman critique l’islamisme. Le problème commence lorsque cette
critique devient une marchandise médiatique, lorsque l’identité de celui qui
parle devient la garantie d’une vérité que l’on attend précisément de lui, et
lorsque la parole venue « de l’intérieur » est utilisée pour fermer toute
possibilité de contradiction.
C’est à cet endroit que la référence à Malcolm X prend toute
sa force. Non pas pour traiter Kamel Daoud de « nègre de maison » — formule
historiquement située, brutale et qui ne peut être transposée mécaniquement —
mais pour interroger le mécanisme qu’elle désignait : celui d’un système de
domination qui distingue les voix indigènes selon leur capacité à conforter ou
à contester l’ordre établi.
Le paradoxe est cruel : celui qui prétend combattre
l’islamisme au nom de la liberté risque, à force de tout ramener à l’islamisme,
de devenir l’un des meilleurs auxiliaires d’un autre enfermement : celui qui
réduit les musulmans à une menace, les Palestiniens à un problème et les Arabes
à des sujets que l’Occident doit constamment surveiller, corriger ou juger.
Daoud, dans sa chronique, ne décrit pas une conquête : il
participe surtout à la fabrication d’un fantasme.