29/11/2022

Ils étaient venus étudier en Israël : ils se sont retrouvés esclaves dans les bananeraies

Bar Peleg et Josh Breiner, Haaretz, 28/11/2022

Traduit par Fausto Giudice, Tlaxcala

Le programme de “formation agricole” israélien destiné aux étudiants étrangers en attire des centaines chaque année. Mais au moins 17 stagiaires sont devenus des victimes de l'esclavage moderne. Les stagiaires disent avoir été humiliés, contraints de travailler de longues heures et empêchés de se faire soigner.

Des stagiaires du programme du Kinneret College travaillent dans une plantation de bananes dans le nord d'Israël, ce mois-ci. Photo : Gil Eliyahu / Art : Aaron Ehrlich

Robbie savait exactement pourquoi il était venu en Israël : tout lui avait été expliqué à l'avance. Il allait vivre ici pendant 11 mois, au cours desquels il suivrait une formation continue en agriculture au Kinneret College, sur les rives de la mer de Galilée.

À la fin de l'année, il retournera dans son pays avec toutes les connaissances qu'il a acquises. Bien qu'il sache que son séjour en Israël comprendra un travail physique dans les champs, en tant que titulaire d'une licence en administration des affaires et en agriculture, il se réjouit de l'enrichissement académique qui s'ajoute à l'expérience pratique.

Robbie (un pseudonyme) croyait fermement qu'il rentrerait chez lui avec des connaissances inestimables, en tant qu'expert capable de faire avancer son pays et son économie. Trois ans ont passé depuis le jour où il a atterri à l'aéroport Ben-Gourion et a commencé le programme. Aujourd'hui, il est tout à fait ailleurs : il vit dans un refuge pour les victimes de la traite des êtres humains et de l'esclavage.

Robbie (un pseudonyme). Les agriculteurs, qui sont les employeurs réels des étudiants, dressent également un tableau compliqué en ce qui concerne les traitements médicaux. Photo : Avishag Shaar-Yashuv

« Nous avons travaillé par tous les temps possibles », raconte Robbie à Haaretz, assis sur une chaise près de l'abri. Il se souvient de ce qu'il a enduré dans les plantations de bananes, les vergers de mangues et les parcelles de melons du nord d'Israël : « Le travail était sisyphéen, les bananes que nous transportions étaient très lourdes et nous avions besoin de repos mais nous ne l'obtenions pas. Ils nous criaient dessus, ils ne nous montraient aucune considération ».

Il ne se souvient pas avoir reçu beaucoup de connaissances spécifiques en échange des épreuves physiques - pas même un savoir-faire pratique. « La coupe [des bananes] était toujours effectuée par les travailleurs thaïlandais. Nous, les stagiaires, nous tenions les bananes en l'air pour qu'elles ne tombent pas. »

Ce n'est qu'un exemple des abus et de l'exploitation qu'il a subis, rapporte Robbie, pendant le programme « d'études ». Il est l'une des 17 personnes originaires de plusieurs pays d'Afrique et d'Asie qui sont venues recevoir une formation agricole dans différentes institutions en Israël, et qui ont été reconnues par Israël ces dernières années comme des victimes de la traite. L'État suppose que de nombreuses autres personnes n'ont même pas signalé leur traitement. Après quelques semaines ou quelques mois, ils ont vite compris qu'il ne s'agissait pas de travail mais d'esclavage, pas de formation mais d'exploitation.

« Du pur business », voilà comment Eddie (également un pseudonyme) décrit la situation. Cela fait maintenant trois ans qu'il se trouve dans un refuge. « Comment mon pays va-t-il se développer à partir du fait que j'ai transporté des bananes ? C'est ça la technologie ? Vous n'avez pas besoin de diplôme pour cela ».

Une plantation de bananes à Emek HaYarden, dans le nord d'Israël, en novembre. Photo : Gil Eliyahu

Ce programme n'est ni nouveau ni unique au Kinneret College. La pratique remonte à 1994, et des milliers de stagiaires de pays en développement - certains plus, d'autres moins - sont venus en Israël depuis cette époque. Tout s'est déroulé sans problème jusqu'à la dernière décennie. En 2013, lorsque le nombre d'étudiants annuels a grimpé en flèche, passant de quelques centaines à quelques milliers, ils ont commencé à s'exprimer, affirment les membres de l'ONG de défense des droits des travailleurs Kav LaOved. C'était un présage ; les rapports sur le traitement qu'ils recevaient ont commencé à s'accumuler.

Certaines de ces plaintes concernaient le programme de l'université de Tel Aviv, et il y a environ trois ans, Haaretz a mené une enquête sur le sujet. Il semble maintenant que si des leçons ont été tirées de cette affaire, elles n'ont pas été pleinement mises en œuvre, et certainement pas au Kinneret College - l'un des cinq centres où le programme est toujours en vigueur. Là, révèle l'enquête du Haaretz, il y a eu une série d'échecs.

Selon plusieurs étudiants avec lesquels nous avons discuté de la question, ainsi que les documents soumis à la Haute Cour de justice, dans certains cas, ils ont été confrontés à un traitement strict et humiliant, à des heures de travail illégales sans rémunération appropriée, à des menaces, à l'absence de traitement médical et, dans deux cas, à la mort.

L'enquête de Haaretz s'appuie également sur les récits de témoins oculaires recueillis par l'ONG Kav LaOved, qui a adressé une pétition à la Haute Cour de justice à ce sujet, ainsi que sur une enquête menée par le ministère des Affaires étrangères. Dans le but de renforcer la surveillance de l'entreprise, l'autorité sur celle-ci a été transférée l'année dernière à une administration désignée au sein du ministère des Affaires étrangères, alors qu'elle était auparavant supervisée par plusieurs ministères à la fois. Le ministère a décrit le programme de l'année dernière comme une sorte de programme pilote.

En raison des défaillances du Kinneret College, il a été décidé à la fin de l'année dernière de geler les préparatifs du collège pour l'année académique qui a commencé au début du mois, et de lancer une investigation sur l'institution. Cependant, après que l'administrateur qui dirigeait le programme ces dernières années eut été réaffecté et que le collège eut procédé à quelques autres changements, le ministère des Affaires étrangères a autorisé le semestre à commencer comme prévu. La police a ouvert une enquête sur Sachlav, le sous-traitant qui gère le projet, sur la base d'accusations de trafic d'êtres humains - mais cette enquête devrait également être close sans qu'aucune charge ne soit retenue, selon une source policière qui a parlé à Haaretz.

“Comme si nous étions des esclaves”

Quelques remorques et des tas d’ordures survolées de mouches occupent un petit terrain sur l'un des kibboutzim de la région de Gilboa. Leurs voisins dans cette enceinte sont les stagiaires du programme de formation continue, et ce sont leurs “dortoirs”.

« Ils ne les considèrent pas comme des êtres humains, mais comme des dollars », explique le superviseur agricole d'un kibboutz de la région. « Ils envoient un groupe d'entre eux sur chaque site, [les étudiants] sont laissés à eux-mêmes - ils ont leur commission ». « Ils », ce sont le Kinneret College et Sachlav, qui sont censés assumer la responsabilité des “stagiaires” depuis leur arrivée dans le pays jusqu'à leur départ. En pratique, dit-il, ils ne sont rien d'autre que des agences de placement pour les agriculteurs du nord d'Israël, dont plusieurs ont admis dans des conversations avec Haaretz que le programme n'est qu'un moyen d'obtenir des travailleurs étrangers déguisés en étudiants.

Mais les agriculteurs ne se contentent pas d'obtenir de la main-d'œuvre - ils assument également la responsabilité du bien-être des étudiants. Ils sont également conscients que s'ils critiquent le fonctionnement de l'école, ils risquent de ne pas obtenir davantage de travailleurs : « Nous avons investi beaucoup d'argent pour accueillir les travailleurs », déclare un agriculteur qui travaille avec le programme. « Nous ne pouvons pas faire n'importe quoi avec eux ».

Dortoir d'étudiants à Emek HaYarden, ce mois-ci. Photo : Gil Eliyahu

Un agriculteur nous a parlé d'un étudiant du Malawi qui a reçu un avertissement très direct sur ce qui lui arriverait s'il arrivait une fois en retard en classe, ou s'il n'assistait pas à un cours ou à une leçon sur Zoom. Il se verrait infliger une amende de 500 shekels (146 dollars/euros), et s'il ne payait pas, on le mettrait dans un avion pour son pays. « Ils les ont vraiment menacés », raconte un agriculteur.

Sur le papier, l'équation est simple. Les étudiants stagiaires sont censés travailler à la ferme cinq jours par semaine, avec une rémunération. Le sixième jour, ils suivent des cours, et ils ont le septième jour de congé. Mais selon A., un Népalais de 27 ans qui a participé au programme Kinneret il y a plusieurs années, les choses ne se passent pas ainsi. « Parfois, on travaillait six jours par semaine, puis on passait une journée à étudier au collège », explique-t-il par téléphone depuis le Népal. « Vous payez beaucoup d'argent pour le collège, vous dépensez également de l'argent pour les billets d'avion et un ordinateur portable, et au final vous passez la plupart de votre temps à travailler dehors dans la chaleur et presque pas à apprendre ».

L'audience de la Haute Cour de justice précise que chacun des étudiants stagiaires est obligé de remettre 10 000 shekels (2 922 dollars/euros) pour participer au programme. Les frais de scolarité sont payés en plusieurs versements. « Payer 10 000 shekels de frais de scolarité pour une seule journée d'étude, c'est pas mal », a commenté ironiquement le juge Ofer Grosskopf en avril dernier.

Des stagiaires travaillent dans une plantation de bananes dans le nord d'Israël.

Au cours de ses premiers mois dans le pays, A. a été affecté à une ferme maraîchère dans un moshav de la vallée de Beit She'an. Six étudiants vivaient là, dans une pièce de neuf mètres carrés. « Nous nous sentions vraiment comme des esclaves là-bas », se souvient-il. « Il faisait très chaud. Nous travaillions neuf heures par jour, parfois beaucoup plus. Ils nous traitaient comme des animaux, et parfois même pire. Ils nous parlaient comme si nous étions des esclaves, comme s'ils étaient nos propriétaires ».

Quelques mois plus tard, A. a été réaffecté à une étable dans l'un des kibboutzim de la région de Beit She'an. « Le traitement a changé pour le mieux là-bas, et dans l'étable, j'ai vraiment appris des méthodes différentes ».

Néanmoins, les difficultés et les obstacles rencontrés par les étudiants ne se sont pas limités au travail sur le terrain. Il raconte, par exemple, que le collège a fixé des règles strictes sur ce qu'ils pouvaient faire pendant leur temps libre. « Tous ceux qui voulaient aller à Tel Aviv devaient recevoir la permission de la personne qui nous encadrait. Sinon, il était interdit de voyager. Ils prétendaient que notre visa ne le permettait pas ».

Ce superviseur a un nom : Oren David, qui dirigeait le programme au nom de Sachlav depuis quelques années. Le nom de David est apparu dans différentes circonstances au cours des derniers mois, notamment dans la requête déposée par Kav LaOved contre l'État (dont les audiences doivent reprendre en janvier).

Cette procédure judiciaire a montré que Dana Kursh, la responsable de l'administration spéciale mise en place au sein du ministère des Affaires étrangères, a reçu un torrent de plaintes – “graves”, selon les termes du ministère - concernant le programme de Kinneret. Elle a même effectué une visite inopinée sur place en juillet. « Les conclusions qui sont apparues au cours de cette inspection étaient extrêmement négatives », a écrit Mme Kursh à la Cour.

Le collège Kinneret. L'enquête de Haaretz s'appuie également sur les récits de témoins oculaires recueillis par l'ONG Kav LaOved, qui a adressé une pétition à la Haute Cour de justice à ce sujet. Photo : Gil Eliyahu

Ces conclusions se fondent sur les réactions d'environ 200 étudiants stagiaires du programme, dont la moitié environ a répondu qu'il n'y avait aucun lien entre leurs études et leur formation pratique. En outre, les étudiants ont affirmé que les exploitations les traitaient comme des travailleurs étrangers, que l'aspect technologique était absent et que la structure de l'exploitation ne leur était pas expliquée. Ils ont également formulé une série de plaintes concernant les conditions sociales auxquelles ils étaient confrontés, notamment le fait qu'ils n'étaient pas payés pour les heures supplémentaires conformément à la loi et qu'ils travaillaient six - parfois sept - jours par semaine.

Peu de temps après, les étudiants ont découvert que les critiques qu'ils avaient formulées au ministère des Affaires étrangères avaient un coût : Kinneret et Sachlav leur ont envoyé des messages de menace, comme le montre une lettre de Kursh adressée à l'université.

La pression de la maison

Le programme de formation agricole en cours d'emploi existe depuis près de 30 ans, et quelque 20 000 étudiants y ont participé. À ses débuts en 1994, 50 travailleurs étrangers ont été amenés de Thaïlande en Israël. Aujourd'hui, ce chiffre s'élève à environ 4 000 par an, en provenance d'une trentaine de pays d'Afrique et d'Asie, dont le Sud-Soudan, le Rwanda, le Botswana, le Malawi et le Népal. Au fil des ans, le programme a non seulement relevé de plusieurs ministères, mais il est également resté pratiquement inconnu du public.

Selon l'accord entre le collège et les stagiaires, le collège a le droit d'infliger des amendes aux étudiants dans certaines circonstances.

Kav LaOved, cependant, le connaît bien, et au cours de la dernière décennie, les plaintes des participants au programme ont afflué. Elles concernent la relation entre les éléments d'étude et de travail du programme, leurs droits (« Nous ne savons tout simplement pas ce que la loi dit que l'employeur devrait nous payer », comme l'a déclaré un étudiant du Malawi à Haaretz) et surtout la façon dont ils sont traités au travail.

Une “arnaque”, c'est ainsi que le personnel de l'organisation décrit le programme, ou pour être plus précis : un pipeline pour fournir des milliers de travailleurs aux exploitations agricoles (qui ne sont pas inclus dans le quota de 25 000 travailleurs étrangers de l'industrie agricole) et un moyen inapproprié d'engranger des dividendes diplomatiques sur le dos des jeunes des pays en développement.

Eddie et Robbie (pseudonymes). Le travail était un travail de Sisyphe, les bananes que nous transportions étaient très lourdes et nous avions besoin de repos, mais nous ne l'avons pas eu 'Photo : Avishag Shaar-Yashuv

Israël utilise essentiellement le programme pour améliorer ses relations avec plusieurs pays. Par exemple, une source gouvernementale affirme que la déclaration du Malawi de transférer son ambassade à Jérusalem s'est accompagnée d'un bonus : la décision d'augmenter le quota d'étudiants stagiaires envoyés par ce pays d'Afrique de l'Est en Israël. Le fait que ces pays souhaitent envoyer leurs citoyens en Israël n'est pas un secret, et les stagiaires eux-mêmes le savent, ce qui leur fait craindre de rentrer chez eux et de se plaindre de ce qu'ils ont vécu ici.

« Si nous voulions dire la vérité sur le programme, ils diraient que nous sommes des ennemis et que nous ne voulons pas développer le pays », dit Eddie. En effet, des documents obtenus par Haaretz montrent que la pression exercée sur les étudiants par leur pays d'origine n'est pas un phénomène inhabituel ; c'est cette pression qui a en fait conduit plusieurs étudiants à être reconnus comme victimes de la traite. Parfois, cela fonctionne. Dans un cas au moins, un étudiant s'est rétracté d'une plainte qu'il avait déposée auprès du tribunal du travail israélien après que son pays eut fait pression sur lui.


Un étudiant dans une plantation. Peu de gens osent se plaindre

Cette contrainte exercée par leur pays d'origine s'inscrit dans une sorte de collaboration avec les opérateurs du programme en Israël. « Nous avons vu que ces centres approchent les proches des stagiaires et les universités, et les informent lorsque les stagiaires fuguent ou agissent de manière inappropriée », explique à Haaretz un fonctionnaire qui s'occupe du sujet. Comme il le dit, même la simple menace que l'information soit transmise - une méthode à part entière - est efficace. « C'est un prix très lourd à payer, c'est pourquoi peu de gens osent se plaindre ».

En septembre, un groupe d'étudiants du Malawi a pourtant trouvé une figure sympathique en Israël : l'homme d'affaires David Gez, qui fait office de consul honoraire de l'État africain. « Il y avait des revendications très sérieuses », raconte Gez à Haaretz. « Ce n'est qu'à la fin de leur séjour en Israël qu'ils ont compris qu'ils n'avaient bénéficié d'aucun jour de vacances de toute l'année, et qu'ils avaient droit à au moins un jour de congé par semaine. En réalité, ils ont travaillé sept jours par semaine, y compris les jours fériés - les leurs comme les nôtres - et n'ont reçu aucune compensation. Même le jour où ils étudiaient au collège, ils retournaient aux vergers et aux bananeraies plus tard dans la journée pour travailler ».

Outre les dures conditions de travail, ils lui ont raconté les attitudes racistes auxquelles ils étaient confrontés et le traitement médical déficient qu'ils recevaient. « Ils ont dit qu'à partir du moment où ils faisaient la moindre demande concernant un problème médical, des jours entiers s'écoulaient avant qu'ils ne reçoivent un traitement ».

Les agriculteurs, qui sont les véritables employeurs des étudiants, dressent également un tableau compliqué en matière de traitement médical. Lorsqu'ils tombent malades, dit un agriculteur, les étudiants ne savent pas qui est responsable d'eux - le kibboutz, l'agriculteur ou l'université. « Quand quelqu'un est blessé, [Sachlav] fait tout ce qu'il peut pour ne pas le soigner, sauf s'il voit qu’il peut en tirer de l'argent ».

Une chambre dans l'un des dortoirs d'étudiants, en novembre. Photo : Gil Eliyahu

Un tel incident a eu lieu l'année dernière, selon plusieurs sources. Alors qu'il travaillait sur un bateau de pêche dans la mer de Galilée, le long de la côte du kibboutz Ein Gev, un étudiant originaire du Malawi s'est gravement blessé à la main. Au début, disent-ils, le personnel de Sachlav a hésité à le soigner, et les membres du kibboutz ont pris sur eux. « Ce n'est que lorsque le ministère des Affaires étrangères a commencé à poser des questions sur l'incident qu'ils s'en sont soudainement souvenus », raconte l'un des membres d'Ein Gev. « Le pêcheur dont le bateau était impliqué l'a traité comme s'il était son propre fils. S'il avait attendu Oren David, je ne sais pas ce qu'il serait resté de la main de ce gars ».

L'administration du ministère des Affaires étrangères est bien consciente de la question du traitement médical - ou de son absence. Le rapport de l'administration indique : « Il est bien connu que, au moins au début du projet, les plaintes concernant les conditions médicales n'ont pas reçu de réponses optimales, et les stagiaires se sont vu dire de "boire de l'eau", de "se reposer à l'ombre", de "prendre un Tylenol". »

Robbie a eu sa propre expérience à ce sujet. Pendant un certain temps, dit-il, il s'est plaint de douleurs, mais n'a reçu aucune réponse. À un moment donné, il s'est rendu à Tel Aviv de son propre chef pour obtenir l'avis d'un médecin qu'il avait trouvé par lui-même. Le médecin a dit que le problème était dû à son travail dans les champs et qu'il devait être opéré. Lorsqu'il a raconté cela à son supérieur à Sachlav, il s'est attiré les foudres de celui-ci parce qu'il avait osé quitter le site sans autorisation. Il m'a réprimandé durement et m'a dit : "Tu sais qu'il est totalement interdit d'aller à Tel Aviv", se souvient-il. « Ils ont menacé de m'expulser du collège ou d'Israël si je recommençais ».

La mer de Galilée. Photo : Gil Eliyahu

Mais Robbie ne pouvait pas ignorer les ordres du médecin et, incapable de travailler, il a attendu longtemps une opération. À un moment donné, le coordinateur du programme lui a dit - selon l'affidavit que Robbie a soumis à la police par l'intermédiaire de Kav LaOved – « Ici, en Israël, les choses prennent du temps. Il serait peut-être préférable que tu rentres chez toi par avion ».

Mais Robbie a insisté. Les dommages ont été causés en Israël, les soins médicaux sont meilleurs ici et il a une assurance. Oren David lui a dit qu'il y avait des problèmes, cependant, car il n'avait pas travaillé depuis un certain temps. Un jour avant l'opération prévue, Robbie a voulu s'assurer que tout était réglé avec le coordinateur du programme. « Je ne me souviens pas du tout de ce dont tu parles », voilà ce qu'on lui a répondu. À ce stade, Robbie s'est enfui et s'est rendu chez Kav LaOved. Ils l'ont dirigé vers la police, afin de porter plainte. Il a également été envoyé au refuge, pour sa propre protection.

Mais ses inquiétudes n'ont pas été complètement dissipées. Dans un enregistrement obtenu par Haaretz, on peut entendre David menacer Robbie après sa fuite. « Tu sais que je suis un homme puissant et que je vais payer des détectives privés, et qu’ils te trouveront et te mettront en prison », peut-on l'entendre dire. « Si tu veux être bien traité, appelle-moi et nous verrons comment nous pouvons régler le problème et je le réglerai. Si tu ne te sens pas bien, je ferai en sorte que tu te sentes bien".

Dans une conversation avec Haaretz, David affirme que Robbie avait reçu d'excellents soins médicaux (« Il a visité plus de 12 dispensaires différents »), et qu'il ne faisait que pleurnicher. De plus, David ajoute que « Robbie a été pris en train de travailler illégalement dans un supermarché près de Ginosar après la fin de son stage ». Robbie ne nie pas les “accusations”, et fait remarquer, pour sa défense, qu’ il a dû travailler pour subvenir à ses besoins.

Des étudiants dans une plantation de bananes israélienne. Un étudiant du Malawi : « Nous ne savons tout simplement pas ce que la loi prévoit que l'employeur doit nous payer ».

Robbie a finalement été opéré et vit actuellement dans un foyer. Mais deux autres stagiaires - Francisco Kaila du Malawi et Emanuel Nagbiziranga du Rwanda - ont connu des destins bien pires.

Tous deux étaient atteints de maladies en phase terminale - cancer du foie dans un cas, leucémie dans l'autre. Leurs décès sont survenus à deux mois d'intervalle l'année dernière, pendant le “programme pilote” de surveillance du ministère des affaires étrangères. Selon le rapport du ministère des Affaires étrangères, des amis avaient témoigné que les deux hommes se plaignaient depuis longtemps de douleurs mais n'avaient pas été orientés vers un traitement médical. En outre, le rapport indique que les hommes ont peut-être hésité à se faire soigner au début « parce qu'ils craignaient de ne pas être payés pour les jours de maladie, ce qui était une pratique courante dans certaines exploitations ». À la suite de leur décès, des sources administratives ont déclaré que « les étudiants stagiaires se sont dits très perturbés et se sont inquiétés de leur propre santé ».

Le Kinneret College rejette fermement toute critique à ce sujet. Il affirme que les deux hommes disposaient d'une assurance maladie et ont reçu des soins médicaux complets dans différents hôpitaux, administrés par des équipes médicales et des spécialistes, dès leur arrivée en Israël et par la suite. En outre, après leur décès, le programme a conseillé les stagiaires et leurs proches.

Une plantation de bananes dans le nord d'Israël où travaillent des étudiants africains. hoto : Gil Eliyahu

Dans le cas de Kaila, David raconte à Haaretz : « Nous avons frappé à la porte des hôpitaux pendant trois mois, et ils ne savaient pas comment améliorer sa situation médicale. Ce n'est qu'après sa mort qu'on nous a dit que, s'il était allé dans un autre hôpital spécialisé dans les maladies du foie, sa vie aurait pu être sauvée ».

Le Kinneret College a même expliqué avoir été en contact avec la famille de l'un des étudiants décédés, avoir organisé une cérémonie en son honneur et avoir transféré à sa famille l'argent qui avait été collecté pour lui. Cet argent, il convient de le noter, ne provenait pas des fonds propres du collège. Il s'agissait d'une initiative de ses camarades étudiants, qui ont organisé la collecte. David insiste sur le fait que les membres de son équipe ont également donné de l'argent.

Paresse et pleurnicheries

L'année dernière, les étudiants qui travaillaient dans l'usine de conditionnement d'un kibboutz de la région de Gilboa ont décidé que l'exploitation était allée trop loin. Ils ont fait une grève qui a duré dix jours. Dans ce cas, les membres du kibboutz n'ont pas fait preuve de solidarité avec les grévistes. « Chez nous, ils reçoivent tout et plus encore », explique à Haaretz le membre qui supervise le groupe. « Ils reçoivent une indemnité et une prime de convalescence ».

Selon lui, ils « savent exactement pourquoi ils viennent en Israël », et ils ne montrent pas assez de gratitude. « Là d'où ils viennent, il n'y a pas de tracteurs, tout le travail est manuel, ils labourent la terre à la main, ils labourent avec un cheval et un chariot. Ils viennent ici et voient la technologie. Les plaintes de l'année dernière ne sont que pleurnicheries et paresse ».

Selon lui, il est logique que le nouveau rôle de superviseur du ministère des Affaires étrangères ait donné aux étudiants le pouvoir d'exiger des droits que les agriculteurs n'avaient pas l'habitude d'accorder. « Deux commis sont assis dans leur bureau au ministère des Affaires étrangères, en train de s'en prendre aux agriculteurs », dit-il. « Que comprennent-ils à la vie réelle ? »

Une plantation de bananes à Emek HaYarden. la principale critique de l'administration du ministère des Affaires étrangères ne vise pas les agriculteurs, mais les organisations qui facilitent le programme.Photo : Gil Eliyahu

Le membre du kibboutz n'est pas le premier à formuler cette plainte. « Le ministère des Affaires étrangères s'en prend à la Galilée », déclare un autre agriculteur. « Il est vrai qu'ils travaillent de longues heures. Mais pourquoi ? Parce qu'ils sont venus pour gagner de l'argent. Ils disent qu'ils travaillent parfois 11 ou 12 heures par jour ? Qu'est-ce qu'il y a de mal à cela ? Ils veulent gagner de l'argent. Quelles sont les conditions de cette transaction qui sont si mauvaises ? L'agriculture est difficile - où ne l'est-elle pas ? »

Néanmoins, la principale critique de l'administration du ministère des Affaires étrangères ne vise pas les agriculteurs, mais les organisations qui facilitent le programme : en d'autres termes, le Kinneret College et Sachlav. Elles vont bien au-delà des conditions de travail. Par exemple, les attitudes humiliantes et racistes (y compris les discours “grossiers et insultants”), ou les conditions de logement, les droits des étudiants, la qualité de l'enseignement lui-même et la conduite financière.

L'une des questions concerne l'imposition d'amendes. Selon l'accord conclu entre l'université et les stagiaires, l'université a le droit de leur infliger une amende dans certaines circonstances. Selon les étudiants, il s'agit d'une menace qui pèse sur eux pour avoir enfreint des règles disciplinaires, comme le fait de ne pas porter de cravate les jours de cours. Dans de nombreux cas, cette menace ne se concrétise pas, mais selon l'administration du ministère ainsi que les témoignages recueillis par Haaretz, les stagiaires ont, dans certains cas, été contraints de payer.

Le Kinneret College a rejeté cette affirmation et a déclaré que cela fait des années que des amendes n'ont pas été imposées (« C'est un fouet que nous avons brandi, mais nous n'avons pas frappé avec », a déclaré David à Haaretz) et lorsque ces amendes ont été imposées dans le passé, c'était uniquement en raison d'une violation grave des règles - comme venir en classe sous l'influence de l'alcool - et même dans ce cas, les amendes étaient faibles.

Des stagiaires africains travaillent dans une plantation de bananes israélienne. Photo : Gil Elyahu

Le ministère des Affaires étrangères et le Kinneret College ont correspondu intensément avant cette année scolaire. Le collège avait une série d'explications pour son travail médiocre au cours de l'année pilote (par exemple, son incapacité à traiter les plaintes anonymes ou les lacunes culturelles), mais les excuses n'ont pas fait grande impression sur Kursh.

« Les plaintes ont été formulées spontanément, et on a pu constater que les opinions négatives des stagiaires étaient authentiques, et non le résultat d'un fossé culturel, comme vous avez tenté de le prétendre », a-t-elle écrit. Par la suite, elle a ajouté qu'elle avait appris que le collège avait tenté de faire signer aux stagiaires un formulaire de non-réclamation - ce qui n'a certainement pas gagné les faveurs du ministère.

Finalement, ils ont établi une liste de conditions auxquelles le collège doit se conformer afin de pouvoir mener une année d'essai supplémentaire du programme. Ces conditions comprennent la réparation des logements des étudiants, la correction du mode de calcul des frais de scolarité et la création d'un nouveau système de réception des plaintes anonymes.

Une demande qui n'était pas mentionnée dans la lettre, mais à laquelle il était fait référence dans un autre message, était la révocation d'Oren David de son poste. Kinneret a accepté toutes ces conditions, et une nouvelle année scolaire a commencé. En parcourant la page Facebook du programme de stage, il semble toutefois que David n'ait pas complètement disparu - il y est toujours très actif.

Logement de travailleurs étrangers dans le nord d'Israël, ce mois-ci. Photo : Gil Eliyahu

« La décision du ministère des Affaires étrangères de ne pas annuler le contrat avec le Kinneret College souligne la nécessité d'une restructuration nouvelle et fondamentalement différente », déclarent les avocats Michal Tadjer de la Clinique des droits des travailleurs de l'Université de Tel Aviv et Elad Kahana de Kav LaOved, qui ont soumis l'appel à la Haute Cour.

« Les conclusions sévères ne sont pas surprenantes, pas plus que l'impuissance dans la manière dont elles ont été traitées. Elles découlent directement du problème fondamental du programme, à savoir que l'État autorise des entreprises privées à faire venir chaque année des milliers de jeunes gens pour travailler à plein temps en Israël sous le titre trompeur de 'formation en cours d'emploi' », ont déclaré les avocats. Un autre problème est le fait que les règlements qui protègent les travailleurs migrants ne s'appliquent pas aux participants.

Entre-temps, les nouveaux stagiaires - au nombre de 400, soit 60 de plus que l'année dernière - ont déjà commencé à travailler dans les bananeraies et les usines de conditionnement autour de la mer de Galilée. Une vidéo postée il y a deux mois montre des stagiaires en train d'étudier dans une salle de classe, de se promener sur le campus (seuls ; on ne voit aucun autre étudiant) et d'effectuer divers travaux agricoles. Tous sont souriants.

Le ministère des Affaires étrangères a déclaré en réponse à ce rapport qu'il y a plusieurs mois, son administration des stagiaires avait identifié de graves lacunes dans le fonctionnement du centre de formation continue Kinneret, et avait pris des mesures « pour clarifier les plaintes et les lacunes. Après un examen approfondi, l'administration avait donné au programme de Kinneret une série d'exigences et de conditions pour s'assurer que les lacunes seraient corrigées. La première et la plus importante était la demande de remplacement de l'équipe de direction du programme ».

Le ministère a déclaré que le collège s'était engagé à remplir toutes les conditions, et il a été convenu que l'année de formation en cours d'emploi 2022-23 constituerait une autre “année d'essai” pour le collège, et que l'administration de la formation en cours d'emploi du ministère des Affaires étrangères imposerait des sanctions strictes lorsque cela serait nécessaire. « La décision de poursuivre le programme, ont-ils ajouté, a été prise après mûre réflexion, tout en menant des consultations avec les ministères concernés ».

400 étudiants stagiaires participent au programme cette année. Photo : Gil Eliyahu

Le Kinneret College a offert une réponse qui représentait à la fois sa propre institution et Sachlav, dans laquelle il a déclaré qu'il gère un programme d'études pour le compte des ministères du gouvernement depuis des années, et « il y a de nombreux diplômés qui sont retournés dans leur pays, ont mis en œuvre les pratiques et les informations qu'ils ont apprises, ont créé des fermes, ont rejoint des organisations internationales et ont poursuivi des études supérieures.

« Au cours de l'année écoulée, l'administration des stagiaires du ministère des Affaires étrangères a procédé à un examen complet du programme des stagiaires au centre de formation en cours d'emploi de Kinneret », indique le document, au cours duquel ils ont détecté des problèmes qui ont été présentés au centre et traités immédiatement. « Le centre de formation en cours d'emploi de Kinneret a accepté ces lacunes et a fait ce qu'il était tenu de faire, notamment en procédant à d'importants changements de gestion, en nommant un directeur académique du programme issu de la faculté supérieure du collège, en embauchant des conférenciers supplémentaires, en actualisant le contenu pédagogique, en remplaçant les exploitations agricoles, en remplaçant le directeur des opérations, en ajoutant des coordinateurs, en créant un forum de gestion d'accompagnement, en améliorant le système de soumission et de traitement des critiques, en diversifiant les enquêtes de satisfaction, etc. », peut-on lire dans la réponse. « L'ensemble de ces changements a été réalisé dans le but de répondre à toutes les demandes de l'administration, et de permettre la poursuite de l'exploitation du centre.

« Nous travaillons constamment à ce que le centre de formation continue accorde les meilleurs outils aux étudiants tout en améliorant constamment son fonctionnement, dans le respect des critiques de l'administration. Le centre se félicite de la confiance qui lui est accordée, et prend sur lui la charge de la preuve dans les années à venir et la satisfaction continue de toutes les parties concernées ».

En ce qui concerne le stagiaire dont la main a été blessée, les représentants du Kinneret College ont ajouté que le centre l'a accompagné « tout au long de son traitement à l'hôpital, et un représentant du centre est resté avec lui pendant le week-end qu'il a passé à l'hôpital et l'a assisté pour tous ses besoins. Par la suite, des représentants du centre lui ont rendu régulièrement visite. Le centre, disent-ils, l'a aidé dans ses démarches médicales et d'assurance chaque fois que cela était nécessaire, "y compris l'examen critique au sein du département, au cours du processus d'ergothérapie, l'envoi de rapports à l'administration, l'assistance pour la présentation de documents, la localisation de certificats et autres ».

Bref, tout va pour le mieux dans la meilleure bananeraie du Moyen-Orient possible. Les dirigeants du Kinneret College devraient étudier le Deutéronome, où il est écrit :«Tu te souviendras que tu as été esclave au pays d'Egypte, et que l'Eternel, ton Dieu, t'a racheté; c'est pourquoi je te donne aujourd'hui ce commandement. Si ton esclave te dit: Je ne veux pas sortir de chez toi, -parce qu'il t'aime, toi et ta maison, et qu'il se trouve bien chez toi, tu lui feras des présents de ton menu bétail, de ton aire, de ton pressoir, de ce que tu auras par la bénédiction de l'Eternel, ton Dieu. »[NdT]

28/11/2022

FAUSTO GIUDICE
Chili : le Commandeur sans statue et l’Aphrodite de service
Entre Victor et Camila, un gouffre anthropologique

Fausto Giudice, Tlaxcala, 29/11/2022

Victor était né en 1915 à Madrid. Il est mort en 2018 à Santiago du Chili. Son fantôme hante les coulisses de l’histoire chilienne, une histoire pleine de fureur et de trahisons faisant mentir le ridicule hymne national, qui braie : « tu campo, de flores bordado/es la copia feliz del Edén » (ton champ bordé de fleurs/est la copie heureuse de l’Eden »).

Camila est née en 1988. Elle est ministre Secrétaire du gouvernement de Gabriel Boric, un de ces gouvernements de « centre-gauche » de plus chargés d’amuser la galerie avec des pirouettes post-modernes pendant que les vrais patrons du pays poursuivent leur business as usual. Camila est même communiste, comme ses parents, enfin elle est membre d’un parti qui porte ce nom. Comme disait Lénine, on ne peut pas empêcher une entreprise de porter le nom qu’elle veut. Et elle n’a apparemment pas hérité des gènes aventuristes de son arrière-grand-père Marmaduke Grove, l’homme qui tenta -et échoua - un coup d’État révolutionnaire à bord du fameux Avion rouge en septembre 1930.


Ce ne sont pas seulement quatre générations qui séparent Victor Pey Casado de Camila Vallejo Dowling. C’est un gouffre anthropologique, digne d’alimenter des réflexions historiques.


Victor en 1938

À l’âge où Camila fit sa percée médiatique en tant que star du mouvement étudiant de 2011, Victor combattait la bande à Franco dans les rangs de la Colonne Durruti. En 1939, après la victoire de Franco, il prend le chemin de l’exil : Perpignan puis Paris, où il fait la connaissance du poète Pablo Neruda. Celui-ci vient d’être nommé par le président chilien consul à Paris, chargé spécialement d’organiser le voyage vers le Chili de Républicains ayant fui l’Espagne. Victor sera donc parmi les 2 200 réfugiés qui débarqueront du SS Winnipeg à Valparaiso le 3 septembre 1939. Au départ du port de Trompeloup-Pauillac, près de Bordeaux, Neruda écrivit : “Que la crítica borre toda mi poesía, si le parece. Pero este poema, que hoy recuerdo, no podrá borrarlo nadie” (Que les critiques effacent toute ma poésie, si ça leur chante. Mais ce poème, dont je me souviens aujourd'hui, personne ne pourra l'effacer.).

 Clarín, 4 novembre 1970 : "Le peuple est entré à La Moneda avec Allende !"

Vicente et son frère, tous deux ingénieurs, créent une entreprise de BTP et réalisent une série de grands travaux publics, comme le port d’Arica. Mais Vicente écrit aussi, d’abord pour le journal La Hora. Dans les années 1950, il rachète le quotidien Clarín, dont il fera le journal le plus populaire de l’histoire du Chili, contrepoids à la presse de l’oligarchie, en tête de laquelle se trouvait (et se trouve toujours) El Mercurio. Ami de Salvador Allende, Victor défend l’Unité populaire, arrivée eu pouvoir en novembre 1970. Clarín atteindra des chiffres de vente jamais vus au Chili, ni auparavant, ni depuis, allant jusqu’à 500 000 copies vendues. (Aujourd’hui, El Mercurio vend dans les 30 000 exemplaires)

Moi Augusto Pinocchio, je n’ai pas commis de crime, par Alain Godefroid, Belgique

Ce cher tonton Augusto va mettre bon ordre à cela : il fait interdire Clarín et saisir tous ses avoirs. Victor part une nouvelle fois en exil, cette fois-ci au Venezuela puis en Europe. Revenu au Chili avec la “transition”, il passera le dernier quart de sa vie plus que centenaire à se battre pour obtenir réparation. En vain. Les enfoirés de démocrates, de droite comme de gauche, tous centristes bien sûr, feront fi des sentences du Centre international pour le règlement des différends relatifs aux investissements (CIRDI), un tribunal d’arbitrage basé à Washington et relevant de la Banque mondiale -donc pas vraiment un tribunal révolutionnaire -, qui a intimé à plusieurs reprises aux gouvernements chiliens successifs de payer des réparations de centaines de millions de dollars. Lesquels gouvernements s’en sont tous tamponné le coquillard, préférant mettre la presse oligarchique dans leur poche en continuant à lui octroyer des recettes publicitaires juteuses.

Et voilà donc qu’on en revient à la belle Camila, la Madone des sleepings de gôche ; Madame la ministresse vient de se fendre d’une tribune dans…El Mercurio pour prôner le pluralisme de l’information, la lutte contre la désinformation et tout le tintouin, bref les salades habituelles.

 Titre LanguesCatalanAnglaisAllemandGrecHongroisItalienPortugaisEspagnolTurc Auteur Catégories Étiquettes Date Sélectionner #FREEASSANGE: Témoignage vidéo de Juan Pablo Cárdenas

Juan Pablo Cárdenas, vétéran du journalisme chilien honorable – il a fréquenté les geôles pinochétistes -, un jeunot de 73 ans, vient de répondre à Miss Dowling Street. Ci-dessous un extrait de sa dernière chronique :

« Camila Vallejo, malgré sa jeunesse, sait sûrement que, paradoxalement, tous les médias opposés à la dictature ont disparu pendant les gouvernements de la Concertación (1988-2013) et de la Nueva Mayoría (2013-2018). Elle doit également savoir que La Moneda [la présidence] n'a rien fait pour renforcer la présence de ces journaux et magazines lors de la transition vers la démocratie, ce qui a également été proposé par de hauts fonctionnaires des Pays-Bas qui nous ont rendu visite à l'occasion du changement de gouvernement. Sans même se douter que les contributions offertes par ce pays et d'autres nations européennes allaient être empêchées par le propre gouvernement de Patricio Aylwin qui, de plus, ne permettait même pas à ces médias d'avoir accès à la publicité publique.

Au contraire, ce qui a été prouvé par la suite, c'est que les nouveaux dirigeants se sont mis d'accord avec El Mercurio, La Tercera et d'autres médias pro-Pinochet pour respecter et prolonger les contrats publicitaires et ainsi les sauver de la faillite et de la disparition imminentes. Un geste qui a assuré aux nouveaux occupants de La Moneda une bonne affaire de leur part, au moins pour quelques années. « La meilleure politique de communication est celle que l'on n'a pas », telle était l'explication hypocrite d'un des porte-parole du premier gouvernement de la Concertación, après avoir assuré aux médias complices de la Dictature une longue vie qui se poursuit encore aujourd'hui et se permet même d'offrir une tribune à la jeune ministre communiste du gouvernement actuel. Au fil du temps, il est devenu évident que les nouvelles autorités ont opté pour une politique de collusion avec la presse de droite plutôt que de risquer les critiques et les revendications que leur adresserait un journalisme libre et sans compromis.

La ministre Vallejo sait également que, en plus d'être complices de la disparition de tant de médias qui contribuaient à la diversité démocratique, tous les gouvernements de la Concertación et de la Nueva Mayoría ont plaidé devant le CIRDI (Centre international pour le règlement des différends relatifs aux investissements) pour empêcher l'État chilien d'indemniser les propriétaires espagnols du journal El Clarín pour la décision de Pinochet de le fermer et de saisir tous ses actifs. Un procès qui, après trois décennies, a finalement donné raison à Víctor Pey et à la Fondation Président Allende et qui vient de décider que le Chili est obligé d'indemniser les propriétaires du journal à hauteur de plusieurs millions d'euros ou de dollars pour les dommages causés, qui représentaient sans aucun doute aussi une grave atteinte à la liberté de la presse.

La Secrétaire générale du gouvernement pourrait faire beaucoup pour que l'administration actuelle ne continue pas à retarder un acte de réparation aussi juste. Elle devrait entreprendre une médiation avec notre chef d'État pour qu'il se conforme au jugement de cette cour internationale. Cela rendrait également possible la reparution du journal qui, à ce jour, a été le journal ayant eu le plus grand tirage de notre histoire, bien qu'il soit actuellement réduit à une simple version électronique.

La reparution de Clarín contribuerait sans aucun doute à la diversité de l'information qui fait encore tant défaut dans notre système médiatique, où prévaut l'uniformité des contenus de la télévision, de la radio et des journaux, ainsi que la désinformation populaire signalée par la ministre dans sa chronique. Cela pourrait favoriser la réalisation de ce que le député Boric avait lui-même promis à l'égard de ce journal réduit au silence, qui cherche aujourd'hui à renaître avec l’indemnisation déjà définie. »

JUAN PABLO CÁRDENAS SQUELLA
Chile: La ministra Vallejo, la desinformación y El Clarín


 Juan Pablo Cárdenas S., Politica y Utopia, 28-11-2022

Aunque las constituciones democráticas establecen que el sufragio debe ser secreto, libre e informado, lo cierto es que son muy pocos los países del mundo que pueden asegurar que sus ciudadanos ejercen un voto plenamente consciente de las alternativas que se le presentan. Sabemos que el poder de la propaganda y del dinero influye considerablemente en las decisiones populares y que la ignorancia masiva conspira contra el carácter republicano de estos procesos.

Se asume que en nuestro país son muchos los electores que concurren a votar nada más porque el derecho al sufragio se les ha hecho obligatorio, tanto así que en el último plebiscito se agregaron más de 5 millones de votantes que ciertamente muy poco sabían de qué se trataba la Carta Magna definida por la Convención Constitucional. Los que, en su desgano por la política y molestia por las demandas populares no satisfechas, terminaron desaprobando la nueva institucionalidad propuesta. 

Asegurar que este rechazo no significa un voto de repudio al gobierno de Gabriel Boric sería peor que rendirse al rechazo del pueblo a la posibilidad de una nueva Constitución. En este sentido, el proceso institucional se habría clausurado, entonces, con ese más de 60 por ciento de votantes adversos, cuando apenas un año antes en un 80 por ciento el país animó el nuevo itinerario institucional.

Camila Vallejo (1988): ha sido comunista desde joven, lideresa estudiantil y acabó ministra

La ministra secretaria general de Gobierno, Camila Vallejo, nos insta en una columna publicada por El Mercurio, a combatir la desinformación ciudadana, sin la cual a su juicio no serían posibles la libertad de expresión, el ejercicio del periodismo y la defensa del pluralismo como valor fundamental de la sociedad. Estando plenamente de acuerdo con ella es que pensamos que nuestras autoridades no han hecho lo posible por consolidar la diversidad informativa que debe caracterizar a las democracias, la que justamente se alimenta de un genuino pluralismo ideológico en los medios de comunicación. Hoy por hoy, los principales instrumentos en la educación y el libre albedrío de las personas.

Si el Régimen Militar clausuró y persiguió tan implacablemente a los medios de comunicación que no le eran afines fue, justamente, para mitigar la disidencia, para que los ciudadanos no tuvieran los conocimientos y alcances de la convicción de que la democracia era preferible a la Dictadura. Para que se mantuvieran desinformados de cuanto ocurría y se convencieran que lo que teníamos era de todas maneras mejor que el caos que imperaba en el mundo, según lo advertían majaderamente las principales autoridades de la época. De allí que la pertinacia y el riesgo asumido por los medios disidentes sea reconocido como un logro fundamental en la tarea de romper el bloqueo informativo, denunciar las violaciones sistemáticas de los DDHH y fomentar la recuperación democrática.

Camila Vallejo, pese a su juventud, seguramente tiene conocimiento de que paradójicamente todos los medios opositores a la Dictadura fueron desapareciendo durante los gobiernos de la Concertación y de la Nueva Mayoría. Debe saber, también, como desde La Moneda nada se hizo para reforzar la presencia de estos diarios y revistas durante la Transición a la Democracia, lo que además fuera propuesto por altos funcionarios de los Países Bajos que nos visitaron con ocasión del cambio de mando. Sin sospechar siquiera que los propios aportes ofrecidos por este país y otras naciones europeas iban a ser impedidos por el propio gobierno de Patricio Aylwin, el que, además, no se allanó a que estos medios pudieran acceder siquiera a la publicidad estatal.

 Clarín, 4 de noviembre de 1970

Por el contrario, lo que se comprobó después es que los nuevos gobernantes convinieron con El Mercurio, la Tercera y otros medios pro pinochetistas respetar y prolongar los contratos publicitarios y así salvarlos de sus inminentes quiebras y desaparición. Un gesto que le aseguró a los nuevos moradores de La Moneda un buen trato de parte de estos, al menos por algunos años. “La mejor política de comunicaciones es la que no se tiene” fue la hipócrita explicación de uno de los voceros del primer gobierno de la Concertación, después de asegurarle a los medios que fueron cómplices de la Dictadura una larga vida que se prolonga hasta hoy y se permite, incluso, ofrecerle tribuna a la joven ministra comunista del gobierno actual. Con el tiempo, resultó evidente que las nuevas autoridades optaron por una política de connivencia con la prensa derechista que arriesgarse a la crítica y las demandas que se le harían de parte del periodismo libre e inclaudicable.

Sabe también la ministra Vallejo que, además de hacerse cómplices de la desaparición de tantos medios que contribuían a la diversidad democrática, todos los gobiernos de la Concertación y la Nueva Mayoría litigaron ante el CIADI (Centro Internacional de Arreglo de Diferencias Relativas a Inversiones) para impedir que el Estado chileno indemnizara a los propietarios españoles del diario El Clarín por la decisión de Pinochet de clausurarlo y apoderarse de todos sus bienes. Un juicio que después de tres décadas le dio finalmente la razón a Víctor Pey* y a la Fundación Presidente Allende y acaba de dictaminar la obligación de Chile de compensar a los dueños del matutino con varios millones de euros o dólares por el perjuicio ocasionado el que, sin duda, también representaba una grave transgresión a la libertad de prensa.

Mucho podría hacer la Ministra Secretaria General de Gobierno para que la actual administración no siga dilatando tan justo acto de reparación. Que se comprometa a mediar ante nuestro Jefe de Estado para que cumpla con la sentencia de este tribunal internacional. Con lo que, además, se posibilitaría la reaparición del diario que hasta hoy puede demostrar que es el de mayor circulación de nuestra historia, aunque en la actualidad está reducido solo a una versión electrónica.

La reaparición de Clarín sin duda contribuiría a la diversidad informativa que sigue tan ausente en nuestro sistema de medios, donde impera tanto la uniformidad de los contenidos de la TV, radio y periódicos, así como la desinformación popular señalada por la ministra en su columna. Podría alentar, con ello, a que se cumpla con lo que el mismo diputado Boric prometió respecto de este diario silenciado y que hoy busca reaparecer con la indemnización ya definida.

 *Víctor Pey Casado (1915-2018): combatiente de la Columna Durruti en defensa de la República española, emigró a Chile en 1939. Amigo personal de Salvador Allende y de Pablo Neruda. Además de participar en la construcción de obras como el puerto de Arica, Pey, ingeniero de profesión, se dedicó al periodismo. Comenzó escribiendo columnas en el diario La Hora, y terminó adquiriendo el Clarín de manos de Darío Saint Marie. "Chile para mi significó la libertad. Aquí me enamoré, aquí construimos con mi hermano casas, obras públicas, obras de agua potables, caminos, puertos", afirmó Pey en 2015, al recibir una medalla rectoral en la U. de Chile por su centenario. Clarín fue el periódico más exitoso de la historia de Chile, llegando a vender hasta 500.000 copias en un día. [NdE Tlaxcala]