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09/05/2026
25/03/2026
“Torture et génocide”, un nouveau rapport de Francesca Albanese
Le 23 mars 2026, un nouveau rapport de la rapporteuse spéciale des Nations unies, Francesca Albanese, destiné au Conseil des droits de l’homme, a été publié sous le titre « Torture et génocide ». En voici un bref résumé. Le rapport, traduit par Tlaxcala, peut être téléchargé ci-dessous en cliquant sur l’image.
Torture et génocide en Palestine : une politique
systémique
Le
rapport de la Rapporteuse spéciale de l’ONU met en lumière une réalité
accablante : la torture infligée aux Palestiniens n’est ni accidentelle ni
marginale. Elle constitue un pilier central d’un système de domination
coloniale et d’un processus génocidaire en cours.
Depuis
des décennies, Israël a intégré la violence coercitive dans son appareil de
contrôle. Mais depuis octobre 2023, une escalade sans précédent révèle une
transformation qualitative : la torture est désormais massive, assumée et
dirigée contre l’ensemble du peuple palestinien. Elle ne vise plus seulement
des individus, mais une population « en tant que telle ».
Dans
les prisons et les camps de détention, les témoignages décrivent un régime de
brutalité extrême : passages à tabac, privation de sommeil, famine organisée,
violences sexuelles, humiliations systématiques. Des enfants, des médecins, des
journalistes, des humanitaires sont arrêtés, torturés, parfois jusqu’à la mort.
Les corps sont mutilés, les esprits brisés, les vies détruites. Cette violence
n’est pas une dérive : elle est coordonnée, institutionnalisée et revendiquée.
Mais
la torture ne se limite pas aux lieux de détention. Le rapport montre que l’ensemble
du territoire palestinien est transformé en un “environnement torturant”. À
Gaza, le siège, la famine, les bombardements massifs, la destruction des
hôpitaux, des écoles et des habitations créent une souffrance collective
permanente. La population entière est enfermée dans un espace où la mort, la
peur et la privation sont omniprésentes.
En
Cisjordanie, la surveillance généralisée, la violence des colons, les
déplacements forcés et la destruction des moyens de subsistance prolongent
cette logique. La vie quotidienne elle-même devient une forme de torture : une
existence marquée par l’insécurité, l’humiliation et la menace constante.
Le
droit international est clair : la torture est absolument interdite. Mais le
rapport va plus loin. Il démontre que l’usage systématique de la torture contre
un groupe constitue un indicateur clé de l’intention génocidaire. En infligeant
des souffrances physiques et psychologiques à grande échelle, en détruisant les
conditions de vie et en ciblant les structures sociales, Israël met en œuvre
une stratégie visant à affaiblir, fragmenter et finalement effacer le peuple
palestinien.
Ce
système ne repose pas seulement sur l’armée ou les services de sécurité. Il est
soutenu par des lois, validé par les tribunaux, légitimé par des discours
politiques, relayé par des médias et banalisé dans une partie de la société. La
torture devient ainsi une entreprise collective, normalisée et justifiée.
La
conclusion du rapport est sans ambiguïté : le génocide en cours se manifeste
aussi comme une torture continue, collective et générationnelle. Il ne s’agit
pas d’actes isolés, mais d’une architecture cohérente de destruction.
Face
à cela, l’inaction internationale n’est plus tenable. Les États ont l’obligation
de prévenir, d’enquêter et de poursuivre ces crimes. Mettre fin à la torture
signifie aussi mettre fin au système qui la produit : l’occupation, l’apartheid
et la colonisation.
Chloé Ludden : Pourquoi j’ai démissionné de l’ONU pour rejoindre la Flottille de la liberté pour Gaza
Mondoweiss interviewe l’ancienne fonctionnaire de l’ONU Chloé Ludden sur son expérience en mer avec la Flottille de la liberté pour Gaza et sur les raisons pour lesquelles celles et ceux qui travaillent dans les organisations internationales, y compris les fonctionnaires, ne peuvent plus se permettre le luxe du silence.
Ramsey
Hanhan, Mondoweiss, 24 mars 2026
Traduit par Tlaxcala
Chloé Fíona Ludden est
une scientifique qui a grandi entre la France et l’Irlande. Elle se décrit
comme une « personne curieuse », dotée d’un esprit scientifique, longtemps
animée par des questions telles que : « Comment des sociétés supposément riches
et développées peuvent-elles tolérer autant de pauvreté et d’inégalités ? »
Elle a étudié la gouvernance environnementale et travaillé dans plusieurs
instituts de recherche et organisations internationales, notamment l’Union
européenne, le GIEC et le Secrétariat des Nations unies. En tant que personne,
elle cherche « à restaurer un sens de l’avenir comme un lieu où nous avons
réellement envie d’aller ». Ici, Ludden revient sur son voyage à bord du Handala,
de la Flottille de la liberté, pour défier le blocus israélien de Gaza.
RH : Vous avez
démissionné de l’ONU. Pourquoi ?
CL : Je ressentais un énorme décalage
entre mon rôle et mes responsabilités en tant qu’être humain. Il m’était
difficile de recevoir l’ordre du Secrétaire général de ne participer à aucune
manifestation ou prise de parole publique liée au génocide du peuple palestinien.
J’ai compris au bout d’un an que l’ONU idéale n’existait que dans mon
imagination.
J’ai décidé de
rejoindre le Handala après avoir tenté de faire bouger le système de
l’intérieur. J’avais contacté la Vice-Secrétaire générale pour demander l’envoi
d’observateurs et un soutien officiel aux flottilles. On m’a répondu que cela
dépassait le cadre intergouvernemental auquel l’ONU est tenue. J’ai eu du mal à
comprendre ce manque de courage.
RH : Quand
avez-vous entendu parler de la flottille pour la première fois ?
CL : J’ai découvert le Mavi Marmara
lors d’un voyage professionnel à Istanbul en avril 2024. Des flottilles partent
depuis 2008. Israël a attaqué l’une d’elles en 2010, tuant 10 participants. À
Istanbul, j’ai rencontré le fils d’un des martyrs. Il continue d’organiser des
flottilles et m’a demandé de l’aide informelle lorsque le navire Conscience
a perdu son pavillon. Mes rencontres avec des diplomates m’ont fait perdre
espoir. L’année suivante, le Conscience a retrouvé un pavillon, mais a
été bombardé à Malte.
RH : Vous
connaissiez donc les dangers. Pourquoi quitter une vie confortable en Europe ?
CL : … extrêmement confortable. J’avais
un bel appartement à New York, un bon salaire, une carrière en construction.
Mais je n’étais pas moi-même. Le système bloque le changement en offrant ce
confort. Netflix, la dopamine, ces outils soporifiques… regardez les nouveaux
mots : « doom scroll », « brain rot ». Nous avons normalisé ce confort. Il n’y
a plus de sens du collectif.
Pour moi, c’était une
affirmation — de ma voix, de la voix palestinienne, de la vie contre un système
orienté vers la mort et la normalisation de la souffrance de masse.
Beaucoup de gens
veulent agir mais pensent ne pas pouvoir le faire. Or, il n’y a pas de
solidarité sans sacrifice. La solidarité n’est pas de la charité : nous luttons
pour nos propres droits.
RH : Parlez-nous du
voyage sur le Handala
CL : C’était un moment magnifique. Nous
avons rempli le bateau de peluches. Une amie a dessiné un phénix de Gaza. Nous
avons écrit des messages d’amour. Nous voulions que les enfants les voient.
Nous agissons par amour — et quand on aime, on ne pense pas au résultat.
Hatem Aouini avec Chloé Ludden à bord du Handala
Nous avons organisé
des événements pour attirer l’attention sur Gaza. Nous voulons transformer les
spectateurs en acteurs. Nous sommes arrivés à moins de 70 miles [=112 km]. Il y
avait des drones, mais l’ambiance était paisible. Ce qui m’a frappée, c’est
l’absence totale d’intérêt des médias.
RH : Que
ressentiez-vous face aux drones ?
CL : Les premiers drones étaient ceux de
FRONTEX. Ils surveillent les migrants en Méditerranée. Je n’étais pas menacée,
mais triste pour ceux qui les opèrent. Ces drones permettent de se dissocier de
la violence.
Plus près de Gaza, ils
étaient plus gros, très bruyants. Cela montre à quel point les Palestiniens
vivent sous surveillance constante, toujours observés mais jamais reconnus
comme humains.
RH : Que
ressentiez-vous en approchant de la Palestine ?
CL : De l’espoir. Une sensation physique
: « je suis exactement là où je dois être ». Pourquoi nous arrêteraient-ils ?
Nous n’avions que des peluches et du lait pour bébés. Leur intervention était
incompréhensible.
RH : Le navire a
été intercepté. Que s’est-il passé ?
CL : Nous étions épuisés. L’armée
israélienne nous a arrêtés en eaux internationales. Ils ont utilisé des
fumigènes, puis sont apparus soudainement avec un navire militaire et des
dizaines de soldats.
Nous chantions Bella
Ciao pour rester unis. Les femmes soldats m’ont particulièrement choquée.
Comment peuvent-elles être coupées de leur humanité ?
Nous avons été
détenus, fouillés, humiliés. Rien n’était réel, même devant le juge.
En prison, je pensais
aux Palestiniens détenus pendant des années. Mon histoire est insignifiante.
Nous utilisons nos privilèges contre le système.
RH : Une nouvelle
flottille est prévue. Comment aider ?
CL : Nous avons besoin de volontaires,
en mer et à terre. Chacun peut agir localement. Mais il faut s’interroger sur
ses motivations.
La flottille est un
moyen de forcer les bonnes questions : qui contrôle l’accès à Gaza ? Qui
contrôle l’eau, la nourriture ?
La libération de la
Palestine est liée à la démocratisation partout. Je suis certaine que la
Palestine sera libre dans notre génération.
RH : Un dernier mot
?
CL : Nous ne faisons pas appel à la
morale du système, mais à sa légitimité. Les institutions actuelles sont
dépassées. La Palestine sert de laboratoire pour normaliser un monde de
surveillance et de contrôle.
La flottille nous rappelle que nous avons du pouvoir. Personne ne viendra nous sauver.
À propos de l’auteur
Ramsey Hanhan est l’auteur de deux livres, Palestine Bleeds For You (2026) et Fugitive Dreams (2022). Ancien professeur de physique, il vit près de Baltimore.
18/03/2026
Jürgen Habermas : en guise de nécrologie
Il avait dans dans les premiers deux ou trois quarts de sa vie appartenu à cette Allemagne que nous aimions, celle des « Dichter und Denker » (poètes et penseurs) pour finir sa longue existence (96 ans) du côté des « Richter und Henker » (Juges et bourreaux). Jürgen Habermas a disparu le 14 mars. Il n’a plus eu le temps ou la force de déclarer son soutien à l’opération Furie épique/Ville sainte silencieuse [sic et resic] déclenchée par le duo de bourreaux bien connus contre la terre qui vit fleurir Ibn Sina (Avicenne), Omar Khayyam, Rûmi, Al Ghazali, Sohravardî, Al-Razi, Al-Fârâbî, Molla Sadra et…Ali Shariati. Devenu une vache sacrée de l’Allemagne bien-pensante et mal-agissante, Habermas avait, peu après le 7 octobre 2023, commis un écrit infâme de soutien inconditionnel aux tueurs sionistes. Cette ultime perversion de son « agir communicationnel » lui avait valu une réponse cinglante d’un sociologue iranien, professeur à l’University of Illinois Urbana-Champaign, Asef Bayat, auteur de travaux extrêmement créatifs sur les mouvements sociaux au Machrek et au Maghreb .
Nous la reproduisons ci-dessous en guise de nécrologie. D’abord parue en anglais dans New Lines Magazine, sa lettre a été traduite en français par la revue Conditions.-FG, Tlaxcala
Jürgen Habermas se contredit lorsqu’il
s’agit de Gaza
Lettre à Habermas
Asef Bayat, 8 décembre 2023
Cher professeur Habermas,
Vous ne vous souviendrez peut-être pas de moi, mais nous nous sommes rencontrés en Égypte en mars 1998. Vous êtes venu à l’Université américaine du Caire en tant qu’éminent professeur invité pour interagir avec le corps professoral, les étudiants et le public plus généralement. Tout le monde était enthousiaste de vous entendre. Vos idées sur la sphère publique, le dialogue rationnel et la vie démocratique étaient comme un souffle d’air frais à une époque où les islamistes et les autocrates au Moyen-Orient étouffaient la libre expression sous prétexte de « protéger l’islam ». Je me souviens d’une conversation agréable que nous avons eue sur l’Iran et la politique religieuse lors d’un dîner chez un collègue. J’ai essayé de vous transmettre l’émergence d’une société « post-islamiste » en Iran, dont vous avez ensuite semblé faire l’expérience lors de votre voyage à Téhéran en 2002, avant d’évoquer une société « post-séculière » en Europe. Au Caire, nous voyions dans vos concepts fondamentaux un grand potentiel pour promouvoir une sphère publique transnationale et des conversations interculturelles. Nous avons pris à cœur le noyau de votre philosophie communicative sur la façon dont la vérité-consensus peut être atteinte grâce à un débat libre.
Maintenant, quelque 25 ans plus tard, à Berlin, j’ai lu avec plus qu’un peu d’inquiétude et de consternation votre déclaration coécrite sur le principe de solidarité avec Israël concernant la guerre de Gaza. L’esprit de la déclaration réprimande largement ceux en Allemagne qui expriment, par des prises de position ou des manifestations, leur opposition au bombardement incessant de Gaza par Israël en réponse aux attaques épouvantables du 7 octobre du Hamas. Cela sous-entend que ces critiques envers l’État d’Israël sont intolérables parce que le soutien à celui-ci est une partie fondamentale de la culture politique allemande, « pour laquelle la vie juive et le droit d’Israël à exister sont des éléments centraux méritant une protection spéciale ». Le principe de « protection spéciale » trouve sa source dans l’histoire de l’Allemagne, laquelle est rendue singulière par les « crimes de masse de l’époque nazie ».
Il est louable que vous et la classe politique et intellectuelle de votre pays soyez déterminés à entretenir la mémoire de cette horreur historique afin que jamais des horreurs similaires ne s’abattent sur les Juifs (et je suppose et espère sur d’autres peuples). Mais votre formulation et votre fixation sur l’exceptionnalisme allemand ne laissent aucune marge à la discussion sur la politique d’Israël et les droits des Palestiniens. Lorsque vous confondez les critiques des actions de l’État d’Israël avec des « réactions antisémites », vous encouragez le silence et étouffez le débat.
En tant qu’universitaire, je suis stupéfait d’apprendre qu’en Allemagne, même dans les salles de classe qui devraient être des espaces libres de discussion et d’interrogation, tout le monde demeure silencieux lorsque le sujet de la Palestine est abordé. Les journaux, la radio et la télévision sont à peu près entièrement dépourvus de débat ouvert et significatif sur le sujet. De nombreuses personnes ayant appelé à un cessez-le-feu, y compris juives, ont été licenciées de leurs postes, ont vu leurs événements et leurs récompenses annulés et ont été accusées d’antisémitisme. Comment les gens sont-ils censés délibérer sur ce qui est juste et ce qui ne l’est pas s’ils ne sont pas autorisés à parler librement ? Qu’advient-il de vos fameuses notions de sphère publique, de dialogue rationnel et de démocratie délibérative ?
15/03/2026
Entre Maduro et Khamenei : l’intelligence artificielle a-t-elle remplacé l’intelligence humaine ?
Mostafa Ahmed, alhabtoorresearch, 3/3/2026
Traduit par Tlaxcala
Le
premier trimestre 2026 a marqué un tournant stratégique dans le déploiement de
la puissance militaire et la gestion des interactions géopolitiques. Pendant
des décennies, les technologies informatiques sont restées largement confinées
à des rôles de soutien opérationnel, tels que le traitement de données de
renseignement ou le guidage de munitions de précision. Mais janvier et février
ont été témoins d’un changement structurel alors que la planification militaire
s’éloignait des cycles de décision dépendants de l’humain pour se tourner vers
la gestion de chaînes d’élimination physique algorithmiques autonomes. Cette
transformation a été formellement articulée dans la « Stratégie d’accélération de l’intelligence
artificielle » publiée par le Département de la
Guerre des USA (DoW) le 9 janvier 2026. La directive vise à ancrer la
domination militaire usaméricaine en intégrant rapidement l’IA à travers les
opérations de combat, de renseignement et d’entreprise, tout en transformant l’appareil
de défense en ce que les responsables décrivent comme une structure militaire « AI-first ».
Cette
doctrine reposait sur des paramètres opérationnels stricts privilégiant une
létalité écrasante, une exécution rapide et des systèmes axés sur les objectifs
qui placent le succès de la mission au-dessus de toutes autres considérations,
excluant délibérément les variables sociales et politiques des cycles de
décision algorithmiques pour assurer une supériorité décisive dans la prise de
décision sur le champ de bataille. Ce changement s’est reflété dans deux
opérations sans précédent : la capture du président vénézuélien Nicolás Maduro
lors de l’opération Absolute Resolve en janvier 2026, et la frappe de
décapitation visant le guide suprême iranien, l’ayatollah Ali Khamenei, lors de
l’opération Silent Holy City, menée dans le cadre de l’opération Epic Fury en
février 2026.
Ces
opérations ont reflété l’intégration de grands modèles de langage, d’architectures
de données dynamiques, d’algorithmes d’évaluation tactique et de systèmes
autonomes sans pilote, transformant fondamentalement la vitesse, la précision
et le calcul du coût géopolitique de la neutralisation de cibles de haute
valeur. Ensemble, elles signalent que l’IA a dépassé son rôle analytique de
soutien pour devenir un architecte stratégique du champ de bataille et un
moteur de l’exécution cinétique.
Racines
de la guerre algorithmique
La
doctrine opérationnelle adoptée par les USA en 2026 a largement puisé son
fondement méthodologique dans l’architecture de ciblage tactique développée par
l’armée israélienne, en particulier l’Unité 8200, lors des opérations
intensives à Gaza entre 2023 et 2025. Dans les cercles du renseignement, cette
chaîne de ciblage algorithmique israélienne était souvent décrite comme une « usine
d’assassinat de masse », constituant une base conceptuelle clé pour l’approche
usaméricaine nouvellement formulée.
L’architecture
israélienne, qui a mené la « guerre de l’IA », reposait sur trois
systèmes structurels interdépendants :
1.
Le système Gopsel /
Habsora : un outil d’IA pour le soutien à la décision
stratégique qui traite d’immenses ensembles de données de surveillance pour
générer un réservoir automatisé de cibles (bâtiments et installations). Ce
système a considérablement accéléré le ciblage, faisant passer la production d’environ
50 cibles par an sous analyse humaine à plus de 100 cibles par jour.
2.
La base de données
Lavender : un système de profilage individuel basé sur la
surveillance de masse à Gaza et en Cisjordanie. Grâce à l’analyse automatisée
des empreintes numériques telles que les réseaux sociaux, les relevés de
communication et les schémas de déplacement, l’algorithme évalue les individus
et les place sur des listes d’élimination automatisées. À son pic opérationnel,
il aurait identifié plus de 37 000 cibles potentielles.
3.
L’algorithme « Où
est papa ? » (“Where’s Daddy?”) : un système de
géolocalisation conçu pour surveiller les cibles et déclencher des frappes une
fois qu’elles sont rentrées chez elles. Cette tactique a historiquement été
associée à des taux fortement élevés de pertes collatérales parmi les civils et
les familles des personnes ciblées.
Le
cadre stratégique de la guerre algorithmique
Pour
comprendre les dimensions plus profondes de la poussée technologique à Caracas
et Téhéran, il est essentiel de décomposer le cadre stratégique global qui a
légitimé ces opérations et accéléré leur exécution. Dans ce contexte, la
Stratégie d’intelligence artificielle publiée par le ministère de l Guerre le 9
janvier 2026 constituait une approche de combat offensive visant à démanteler
les barrières bureaucratiques des technologies de l’information
conventionnelles. Cette doctrine reposait sur l’exploitation des avantages
concurrentiels asymétriques de l’USAmérique dans les marchés de capitaux, la
capacité d’innovation de modèles et le vaste référentiel de données
opérationnelles accumulées sur deux décennies de conflits.
Pour
traduire cette stratégie en réalité opérationnelle, plusieurs projets d’avant-garde
ont été lancés avec des calendriers stricts et sous la direction individuelle
directe, les voies suivantes étant les plus importantes :
- Le projet Swarm Forge
a établi un mécanisme concurrentiel visant à élargir les capacités de
combat innovantes en intégrant des unités militaires d’élite avec des
développeurs de technologies commerciales.
- Le projet Agent
Network s’est concentré sur la conception d’agents d’IA autonomes pour
gérer l’ensemble du spectre de la bataille, de la planification
stratégique des campagnes à l’exécution précise des chaînes d’élimination.
- Le projet Ender’s
Foundry a été conçu pour accélérer les cycles de simulation cognitive et
les boucles de rétroaction entre les développeurs de logiciels et les
opérateurs cinétiques sur le terrain.
- La piste Open Arsenal
visait à comprimer le cycle de conversion du renseignement technique en
systèmes d’armes opérationnels déployables, le réduisant de plusieurs
années à seulement quelques heures.
- L’initiative GenAI.mil
a assuré un accès institutionnel sécurisé et large aux principaux modèles
d’IA générative, y compris Gemini et Grok, pour les cadres opérationnels
classés au niveau d’impact cinq et plus.
03/03/2026
Réponse à mes détracteurs, par Francesca Albanese
Anatomie d’une diffamation
Le ministre des Affaires étrangères français, M. Jean-Noël Barrot, persiste, signe et s’enferre : la rapporteuse spéciale des Nations unies sur la situation dans les territoires palestiniens occupés doit démissionner… pour des propos qu’elle n’a pas tenus. Mme Francesca Albanese répond dans nos colonnes à la vaste campagne de dénigrement dont elle est victime.
Francesca Albanese, Le Monde Diplomatique, mars 2026
Español Anatomía de una difamación: Respuesta a mis detractores
Images: AFKStreetArt, Bergen, Norvège
Depuis plus de deux ans, mon mandat fait l’objet de
polémiques soigneusement orchestrées, et d’une virulence croissante. Le
8 février, une députée française a attaqué ma personne sur la base de
déclarations tronquées me faisant dire qu’Israël « est l’ennemi commun de
l’humanité », alors que mon discours visait les pays qui ont armé Israël,
ainsi que les médias et les algorithmes des réseaux sociaux qui ont amplifié le
discours génocidaire (1). Sans prendre soin de vérifier
la teneur exacte de mes dires ni examiner les faits, le ministre des affaires
étrangères français Jean-Noël Barrot s’est aussitôt fait l’écho de ces attaques
à l’échelle internationale, condamnant comme « ; outranciers et
coupables » des propos que je n’ai jamais tenus et annonçant que la
France saisirait le Conseil des droits de l’homme des Nations unies pour
appeler à ma démission. Ses homologues italien, allemand et tchèque lui ont
emboîté le pas, sans davantage procéder aux vérifications élémentaires qu’exige
leur charge. Le 19 février, le premier ministre français Sébastien Lecornu
a publiquement repris la même demande.
Si la critique est inhérente à toute fonction publique, plus
encore quand elle touche aux droits humains, cette affaire révèle un aspect
troublant : l’acharnement avec lequel certains États préfèrent s’en
prendre à la messagère plutôt que d’essayer de réfuter le message.
Le caractère inédit et corrosif de cette attaque contre une
experte indépendante désignée par les Nations unies ne tient pas seulement à la
violence des accusations et à la fabrication délibérée de mensonges. Mais aussi
et surtout au fait que le sommet de l’État dirige et assume la manœuvre. Il ne
s’agit plus dès lors d’une controverse, mais du symptôme de la faillite d’un
système, fait de promesses solennelles et de traités internationaux que l’on
invoque en temps de paix, mais que l’on enterre dès que leur application
dérange.
Nommée par le Conseil des droits de l’homme de
l’Organisation des Nations unies (ONU), je suis rapporteuse spéciale depuis le 1er mai 2022,
et jusqu’en 2028. Huitième titulaire de ce mandat — et première femme à ce
poste —, j’ai assumé cet engagement bénévole après une carrière consacrée
à la défense des droits humains, principalement auprès des Nations unies — notamment
au Haut-Commissariat aux droits de l’homme et à l’Office de secours et de
travaux des Nations unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient
(UNRWA) à Jérusalem —, et à la recherche universitaire sur la Palestine.
L’attention portée à Israël ne relève ni d’un choix
personnel ni d’un parti pris : elle découle de la résolution 1993/2A du
Conseil des droits de l’homme, adoptée le 19 février 1993 en réponse
à près de trente ans d’occupation de Gaza, de la Cisjordanie et de
Jérusalem-Est. M’accuser de « manquer de neutralité » revient à
déformer sciemment ce mandat. Aucun des quatorze autres rapporteurs des Nations
unies investis d’un mandat-pays ne fait l’objet de telles attaques ; nul n’accuse
les titulaires chargés de l’Afghanistan, de la Russie ou de l’Iran
d’« obsession » dans l’exercice de leur mission. Mais, dès lors
qu’Israël est concerné, l’accomplissement ordinaire d’un mandat devient aux
yeux de certains, au sein même des gouvernements, une faute à justifier plutôt
qu’un devoir à remplir.
Mon travail consiste à établir et qualifier juridiquement
des faits dans les territoires occupés, où règne un dualisme juridique
institutionnalisé : le droit civil s’applique aux colons israéliens et le
droit militaire aux Palestiniens, y compris aux enfants. En effet, Israël est
le seul pays au monde où des enfants sont systématiquement poursuivis devant
des tribunaux militaires. Décrire ce système comme un apartheid exercé contre
les Palestiniens sous forme de dictature militaire relève non pas de la provocation
mais de la qualification juridique. Mes premiers rapports remis à l’ONU en
2022-2023 ont documenté l’entrave systématique au droit à l’autodétermination
du peuple palestinien, la privation arbitraire et systématique de liberté, et
l’impact structurel de l’occupation sur l’enfance (2).
Un panoptique à ciel ouvert
Droit de vivre libre en tant que peuple, de décider de sa
voix politique, de gérer ses ressources, de tracer son propre avenir,
l’autodétermination conditionne l’exercice de tous les autres droits. Sa
négation se trouve au cœur de tout projet colonial de peuplement. Depuis des
décennies, la fragmentation territoriale, l’expansion des colonies, les
restrictions aux déplacements, au travail, à l’éducation et à l’accès à la
justice, la confiscation des terres, la démolition de dizaines de milliers de
maisons, l’enfermement de Gaza, et les près de 6 000 morts, dont
environ 1 200 enfants, causés par les attaques israéliennes entre
2008 et 2022 ont rendu improbable toute perspective de vie libre et
indépendante.
Dans l’ensemble du territoire palestinien occupé, Israël a
instauré un régime carcéral — à l’intensité et aux méthodes variables — qui
contraint toutes les dimensions de la vie quotidienne. Constamment surveillés,
entravés dans leurs déplacements par des points de contrôle, des murs et un
maillage bureaucratique oppressant, perpétuellement exposés aux arrestations et
à la détention arbitraire, la torture et d’autres traitements cruels, inhumains
ou dégradants, les Palestiniens vivent dans ce qui s’apparente à un
panoptique (3) à ciel ouvert.
Achevé juste avant et présenté juste après les attaques du
7 octobre 2023, mon rapport sur l’enfance est à la fois le plus
accablant et le moins commenté. Il évoque le processus de
« désenfantisation » (« unchilding »), un terme
emprunté à l’universitaire israélo-palestinienne Nadera
Shalhoub-Kevorkian (4), pour décrire le quotidien
d’enfants privés de protection et d’innocence, grandissant dans la violence
omniprésente : tués, mutilés, orphelins, témoins de la mort ou de
l’humiliation perpétuelle de leurs proches et de la destruction de leur foyer.
Ignorer leur désespoir, c’est renoncer à une part de notre humanité et violer
l’obligation la plus sacrée au monde et du droit international : protéger
l’enfance.
Mon rapport de mars 2024 s’inscrit dans cette même
approche ; il porte lui aussi sur les victimes d’un système structuré.
Intitulé « Anatomie d’un génocide (5) », il documente les cinq
premiers mois d’attaques israéliennes sur Gaza après les massacres commis par
le Hamas le 7 octobre 2023 : meurtres, atteintes physiques et
mentales graves, soumission à des conditions de vie visant la destruction du
groupe, sur fond de rhétorique déshumanisante émanant de responsables
étatiques. Pendant cette période, Israël a maquillé son action d’un
« camouflage humanitaire », libellé dans un langage apaisant — « conflit »,
« dommages collatéraux », « safe zones », « ordres
d’évacuation » — pour justifier l’effacement progressif de Gaza et de
son identité, la suppression de la capacité des Palestiniens à exister comme
communauté, à habiter leur terre, à transmettre leur mémoire. Dans le rapport
suivant, « L’effacement colonial par le génocide (6) », j’ai montré comment ce
génocide s’étend en Cisjordanie et à Jérusalem-Est par le biais d’un nettoyage
ethnique, l’ensemble formant l’aboutissement logique d’une entreprise de
colonisation de peuplement : effacer pour remplacer, détruire pour
s’approprier.
Je ne suis pas la seule à avoir abouti à de telles
conclusions. Dès janvier 2024, la Cour internationale de justice (CIJ) a
estimé qu’il existait un risque plausible de violation de la convention sur le
génocide et ordonné des mesures conservatoires. En juillet 2024, cette
juridiction a également conclu à l’illégalité de la présence d’Israël dans le
territoire palestinien occupé et demandé qu’elle cesse immédiatement et sans
condition. La Cour a enfin constaté l’existence d’une discrimination systémique,
de violations de l’interdiction de la ségrégation raciale et de l’apartheid,
ainsi que de politiques d’annexion. On ne compte plus les institutions et
organisations qui concluent qu’Israël commet un génocide contre le peuple
palestinien dans le peu de territoire qui reste de la Palestine. L’hi storien
israélien Raz Segal a sonné l’alarme en octobre 2023. En 2024, des
historiens israéliens spécialistes de la Shoah, comme Amos Goldberg et Omer
Bartov, estimaient eux aussi que leur pays commettait un génocide (7). Quelques mois plus tard,
Amnesty International en arrivait à la même conclusion, et, en
juillet 2025 (8), l’organisation israélienne
B’Tselem publiait un rapport en ce sens sous un titre accablant, plus
saisissant encore lorsqu’on l’imagine en hébreu : « Notre
génocide » (9). Enfin, et parmi beaucoup
d’autres, en septembre 2025, la commission d’enquête internationale
indépendante mandatée par l’ONU affirmait également qu’un génocide était en
cours à Gaza (10). Malgré une documentation
minutieuse des crimes commis, ces rapports n’ont reçu qu’une attention limitée
ou nulle de la part des médias et des gouvernements occidentaux. À défaut d’une
décision judiciaire formelle, la commission d’enquête constitue ce qui se
rapproche le plus d’une conclusion quasi juridictionnelle fondée sur
l’établissement des faits et l’analyse du droit. En tout état de cause,
l’obligation de prévenir le génocide naît dès qu’un risque sérieux est
identifié. En janvier 2024, lorsque la CIJ a reconnu un risque plausible à
Gaza, les États devaient agir — en commençant par suspendre les transferts
d’armes.
Mon analyse de la complicité de certaines entreprises,
publiée en juillet 2025, a suscité les réactions les plus virulentes. J’y
décris l’« économie de génocide (11) » : un réseau
d’acteurs privés qui, par leurs investissements, leurs technologies, leurs
services et leurs chaînes d’approvisionnement soutiennent matériellement la
réalité décrite dans les rapports précédents. Une telle implication engage leur
responsabilité. Mettre fin au génocide implique aussi de démanteler les
structures économiques qui le rendent possible — et profitable. Ce rapport a
conduit les États-Unis à m’imposer des sanctions draconiennes dès
août 2025 — une pratique déjà appliquée à des juges de la Cour pénale
internationale (CPI) et à plusieurs organisations palestiniennes. Je suis
coupée financièrement du monde. Quiconque entretient des liens avec moi, y
compris les membres de ma famille (je suis mère d’une fille ayant la citoyenneté
américaine), est menacé d’amendes de 1 million de dollars et de vingt ans
de prison. Ma capacité à exercer mon mandat et, tout simplement, à conduire ma
vie s’en trouve gravement entravée.
Bien que ces attaques soient appuyées par mon propre pays,
l’Italie, et en l’absence de soutien concret de la part d’autres États, j’ai
poursuivi ma mission. Mon rapport le plus récent qualifie le génocide à Gaza de
« crime collectif (12) », car rendu
possible et financé par le soutien politique et militaire indéfectible de
plusieurs États, parmi lesquels figurent ceux qui aujourd’hui m’attaquent avec
le plus de vigueur.
Les États-Unis restent de loin le premier fournisseur
d’armes à Israël, tandis que plusieurs États membres de l’Union européenne
continuent d’alimenter ces transferts ; l’Union demeure d’ailleurs le
premier partenaire commercial de Tel-Aviv. À quelques exceptions près, comme
l’Espagne ou la Slovénie, les États du Vieux Continent ont choisi l’inaction ou
la complicité. La France, par exemple, a autorisé plusieurs fois le survol de
son espace aérien par M. Benyamin Netanyahou malgré le mandat d’arrêt émis
par la CPI à son encontre. Paris a poursuivi le commerce d’équipements
militaires, facilité des transits via ses ports et aéroports, et maintenu des
échanges commerciaux intenses avec Israël. De grandes banques françaises
financent des entreprises liées à l’industrie militaire israélienne et aux
colonies, tandis que plusieurs milliers de Franco-Israéliens servent dans
l’armée israélienne.
Criminaliser la solidarité
Parallèlement, la répression des mobilisations
s’intensifie : manifestations interdites, conférences académiques
censurées, militants et journalistes accusés d’« apologie du
terrorisme », interventions policières violentes. L’Allemagne, l’Italie,
la France et le Royaume-Uni occupent les avant-postes dans ce domaine, sous
couvert de lutte légitime contre l’antisémitisme. Des projets de loi proposent
d’amalgamer le combat indispensable contre la judéophobie et toutes les formes
de racisme avec la prohibition de toute critique d’Israël en tant qu’État.
Présentée comme une évidence, cette confusion qui assimile nos frères et sœurs
juifs à la politique israélienne participe d’une offensive politique :
instrumentaliser le combat contre l’antisémitisme pour criminaliser
l’expression de solidarité avec le peuple palestinien et justifier des
campagnes de diffamation. Parce qu’ils critiquent la politique de Tel-Aviv, des
ressortissants israéliens et des personnes juives subissent dans le monde
entier les mêmes campagnes de dénigrement. Leurs voix sont étouffées, et leur
loyauté est mise en cause.
L’antisémitisme, horrible et odieux, est la haine des
Juifs : il n’a rien à voir avec le travail de celles et ceux qui défendent
les droits humains, lequel porte sur l’analyse des actes d’un État. L’ensemble
du système du droit international repose sur le principe de la responsabilité
de l’État. Ce sont les États qui assument et portent des obligations
juridiques, et ce sont eux qui doivent répondre, en premier lieu, de leurs
violations. Israël ne fait pas exception : les critiques envers l’État
d’Israël ne visent pas ce que l’État d’Israël est ni la religion
qu’il professe, mais ce qu’il fait, en particulier au
regard du droit international, qu’il viole, de manière grave, répétée et dans
une impunité persistante.
La question soulevée n’est pas d’ordre idéologique mais
juridique : la France respecte-t-elle ses obligations internationales en
menant de telles actions ? Mon mandat de rapporteuse spéciale m’a appris
une chose essentielle : lorsque le pouvoir est mis en cause, il ne débat
pas, il frappe. Salir pour disqualifier, intimider pour réduire au
silence ; la violence trahit la fébrilité plutôt que la force.
Mon travail s’inscrit dans la continuité de celui de mes
prédécesseurs : MM. John Dugard, Richard Falk et Michael Lynk. Eux
aussi furent accusés d’antisémitisme ou de complaisance envers le terrorisme.
Contre eux aussi fut déployé le procédé consistant à substituer la polémique
aux faits documentés, l’attaque ad hominem à l’analyse juridique. La mécanique
est désormais rodée. Des groupes pro-israéliens — avec, comme chef de file,
depuis Genève, l’organisation UN Watch — produisent, depuis des années, des rapports
diffamatoires contre quiconque, surtout au sein des Nations unies, documente
les infractions au droit international commises par Tel-Aviv. Au prétexte de
contrebalancer un « traitement disproportionné d’Israël », ces
acteurs isolent et fragmentent des propos pour en altérer le sens, puis
amplifient et répètent leur désinformation jusqu’à lui donner l’apparence de la
vérité.
À y regarder de près, les « rapports » de ces
groupes sonnent creux. Au sein des Nations unies, leur caractère mensonger et
diffamatoire est connu de longue date. Les accusations selon lesquelles
j’aurais justifié les atrocités du 7 octobre 2023, nié des violences
sexuelles ou minimisé la souffrance des otages procèdent de cette fabrique,
alors même que j’ai condamné sans ambiguïté et sans relâche les attaques contre
les civils israéliens le 7 octobre et les crimes du Hamas en général.
Je les ai condamnés sans hésitation comme des crimes de
guerre et des crimes contre l’humanité, dont les auteurs doivent être
poursuivis en justice dans le cadre de procédures internationales. J’ai
condamné les violences sexuelles commises contre des victimes israéliennes,
telles que documentées par la commission d’enquête des Nations unies (13), et, conformément au droit
international, je considère le viol utilisé dans un contexte d’hostilité comme
une arme de guerre pouvant constituer un crime de guerre et, selon les
circonstances, un crime contre l’humanité. La justice internationale ne fonctionne
ni par indignation sélective ni par instrumentalisation politique. Elle repose
sur la qualification juridique des faits, l’établissement des responsabilités
individuelles et le respect du due process (procédure régulière), pour
tous et toutes, sans exception.
Si ma condamnation des massacres et d’autres crimes contre
les civils israéliens a été sans équivoque, j’ai contesté l’affirmation
largement répandue, surtout en France pour quelque raison qui m’échappe, selon
laquelle ils auraient été principalement motivés par l’antisémitisme (14) : comme l’ont rappelé
d’éminents spécialistes de la Shoah et de l’antisémitisme, cette lecture est à
la fois erronée et dangereuse, car elle occulte les causes structurelles de la
violence et en fausse l’analyse (15). Si l’antisémitisme a pu jouer
un rôle à titre individuel pour certains assaillants, ces massacres, comme le
déclara le secrétaire général des Nations unies, M. António Guterres, se
sont produits dans le contexte de cinquante-six années d’occupation
étouffante (16). Aucun crime ne justifie un
autre crime. Mais ignorer le contexte, c’est entretenir une lecture déformée
qui risque d’alimenter le cycle de violence au lieu de le résoudre, mettant en
danger autant les Palestiniens que les Israéliens.
Il faut nommer ce que cette campagne révèle : l’énergie
déployée pour me calomnier contraste avec le silence face aux crimes en cours à
Gaza et l’inaction vis-à-vis de ceux qui font l’objet de mandats d’arrêt
internationaux devant la CPI. Sous prétexte de « responsabiliser
l’ONU », il s’agit en réalité de redéfinir la défense des droits humains
comme une prise de position partisane.
L’ironie est cinglante. En septembre 2025, la France a
reconnu l’État de Palestine, un geste salué comme un signal fort, un tournant
symbolique. Mais reconnaître un État dont on soutient activement l’occupant,
sans exercer de pression pour que celui-ci respecte le droit international et
procède au retrait inconditionnel des territoires occupés qu’exige la CIJ,
relève davantage de la posture diplomatique que de l’engagement juridique et
politique. La reconnaissance d’un État sans territoire, sans souveraineté, sans
cessation de l’occupation, n’est qu’un propos creux, surtout lorsque l’on
s’emploie parallèlement à intimider les experts mandatés pour documenter
précisément les violations qui rendent impossible la création concrète de cet
État. On ne peut pas reconnaître la Palestine le lundi et chercher à museler
ses défenseurs le reste de la semaine.
Les dirigeants qui se prêtent à ce jeu ne ciblent pas
seulement ma personne. Ils sacrifient l’ordre juridique international lui-même,
et accélèrent le démantèlement du droit international humanitaire et des
institutions qui en sont garantes, au moment précis où leur survie est en jeu.
On peut fuir la vérité, plus difficilement la cacher. Ce
n’est qu’une question de temps : la justice frappera à la porte des
auteurs de crimes à Gaza et de leurs complices. La destruction de Gaza a
réveillé des consciences que l’on croyait anesthésiées et a rendu visible ce
que beaucoup refusaient de voir : non seulement la brutalité de
l’occupation, mais la complicité active de nos démocraties occidentales dans sa
perpétuation. Car Israël n’est pas une anomalie dans l’ordre mondial ; il en
est, à bien des égards, le miroir, dans lequel on découvre des logiques
d’exception, des hiérarchies coloniales entre vies dignes de deuil et vies
sacrifiables, une rhétorique de la sécurité qui garantit l’impunité. La plupart
des gouvernements occidentaux ne se confrontent pas à Israël, parce qu’en le faisant
ils se remettraient en cause eux-mêmes.
Patrie des droits humains ?
C’est pourquoi il est à la fois instructif et attristant que
la France, patrie déclarée des droits humains, se retrouve en première ligne,
non pour défendre un principe, mais pour protéger un statu quo ; non pour
promouvoir le droit international, mais pour neutraliser ses gardiens.
Pourtant, quelque chose a changé. Un mouvement est né — sur
les campus, les réseaux sociaux, dans les rues, dans les prétoires —, qui
réclame une justice sociale réelle, le respect effectif des droits humains, un
multilatéralisme décolonial et l’universalité sans exception de ses principes.
Une universalité qui n’admet pas l’apartheid, fût-il pratiqué par un État allié
des capitales occidentales. Ce mouvement ne se laissera pas réduire au silence
par des campagnes de diffamation. Il ne sera pas découragé par ses sanctions,
ses répressions. Il grandit et se renforce à mesure que les mensonges et les
distorsions qui cherchent à le disqualifier se révèlent.
Notes
(1) Cf. l’intégralité de ma déclaration au forum d’Al-Jazira (AJ Forum), X (ex-Twitter), 9 février 2026.
(2) Cf. « Situation des droits humains dans les territoires palestiniens occupés depuis 1967 » (A/77/356), « Privation arbitraire de liberté dans le territoire palestinien occupé : l’expérience des Palestiniens derrière les barreaux et au-dehors » (A/HRC/53/59) et « Situation des droits humains dans les territoires palestiniens occupés depuis 1967 » (A/78/545), rapports de la rapporteuse spéciale sur la situation des droits de l’homme dans les territoires palestiniens occupés depuis 1967, Nations unies, respectivement le 21 septembre 2022, le 28 août 2023 et le 20 octobre 2023.
(3) Cf. Michel Foucault, Surveiller et punir. Naissance de la prison, Gallimard, Paris, 1975.
(4) Nadera Shalhoub-Kevorkian, Incarcerated Childhood and the Politics of Unchilding, Cambridge University Press, 2019.
(5) « Anatomie d’un génocide » (A/HRC/55/73), rapport de la rapporteuse spéciale sur la situation des droits de l’homme dans les territoires palestiniens occupés depuis 1967, Nations unies, 1er juillet 2004.
(6) « L’effacement colonial par le génocide » (A/79/384), rapport de la rapporteuse spéciale sur la situation des droits de l’homme dans les territoires palestiniens occupés depuis 1967, Nations unies, 1er octobre 2024.
(7) Cf. Raz Segal, « A textbook case of genocide », JewishCurrents, 13 octobre 2023 ; Amos Goldberg, « Ce qui se passe à Gaza est un génocide, car Gaza n’existe plus », Le Monde, 29 octobre 2024 ; Omer Bartov, « Un historien du génocide face à Israël », Orient XXI, 5 septembre 2024.
(8) « Israël et territoire palestinien occupé. Une enquête d’Amnesty International conclut qu’Israël commet un génocide contre les Palestiniens et Palestiniennes à Gaza », Amnesty International, 5 décembre 2024.
(9) « Our genocide », B’Tselem, juillet 2025. Notre génocide (version française de Tlaxcala)
(10) Cf. Bulletin d’ONU Info, 16 septembre 2025.
(11) « D’une économie d’occupation à une économie de génocide » (A/HRC/59/23), rapport de la rapporteuse spéciale sur la situation des droits de l’homme dans les territoires palestiniens occupés depuis 1967, Nations unies, 2 juillet 2025.
(12) « Gaza genocide : a collective crime » (PDF), rapport de la rapporteuse spéciale sur la situation des droits de l’homme dans les territoires palestiniens occupés depuis 1967, Nations unies, 20 octobre 2025, www.ohchr.org
(13) Cf. « Detailed findings on attacks carried out on and after 7 October 2023 in Israel » (PDF), Nations unies, 10 juin 2024.
(14) Cf. « Israel’s symbolic “ban” must not distract from atrocity crimes in Gaza : UN expert », United Nations Human Rights, 15 février 2024.
(15) Cf. Omer Bartov, Christopher R. Browning, Jane Caplan, Debórah Dwork, David Feldman et al., « An open letter on the misuse of Holocaust memory », The New York Review of Books, 20 novembre 2023.
(16) Cf. « Secretary-General’s remarks to the Security Council — on the Middle East », 24 octobre 2023.











