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02/02/2026

La destruction de la Palestine est en train de bousiller le monde

Moustafa Bayoumi, The Guardian, 6/7/2025

Traduit par Tlaxcala

Les règles des institutions qui définissent nos vies plient comme des roseaux quand il s’agit d’Israël – à tel point que tout l’ordre mondial est au bord de l’effondrement.

Sereen Haddad est une jeune femme brillante. À 20 ans, elle vient de terminer un diplôme de quatre ans en psychologie à la Virginia Commonwealth University (VCU) de Richmond en seulement trois ans, obtenant les plus hautes distinctions. Pourtant, malgré ses accomplissements, elle ne peut toujours pas être diplômée. Son diplôme est retenu par l’université, « non pas parce que je n’ai pas rempli les conditions », m’a-t-elle dit, « mais parce que j’ai défendu la vie palestinienne ».


Sereen Haddad. Photo : Olivia Cunningham

Haddad, qui est palestino-usaméricaine, sensibilisait sur son campus à la lutte palestinienne pour la liberté au sein de la section universitaire de Students for Justice in Palestine. Cette lutte est aussi personnelle pour elle. Avec des racines à Gaza, elle a perdu plus de 200 membres de sa famille élargie dans la guerre d’Israël.

Elle faisait partie d’un groupe d’étudiants et de sympathisants de VCU qui a tenté d’établir un campement en avril 2024. L’université a fait appel à la police la même nuit. Les manifestants ont été aspergés de gaz poivré et brutalisés, et 13 ont été arrêtés. Haddad n’a pas été inculpée, mais elle a été emmenée à l’hôpital « à cause du traumatisme crânien que j’ai subi », m’a-t-elle dit. « Je saignais. J’étais couverte d’ecchymoses. Des coupures partout. La police m’a jetée sur le béton, genre, six fois de suite » .

Mais la tentative de campement de l’année dernière n’est même pas la raison pour laquelle le diplôme de Haddad est retenu. C’est le mémorial pacifique de cette année qui l’est. Et la manière dont ce scénario s’est déroulé, avec l’université et la police du campus changeant constamment les règles, illustre quelque chose d’inquiétant bien au-delà des limites verdoyantes d’un campus usaméricain.

La guerre d’Israël à Gaza érode une grande partie de ce que nous – aux USA mais aussi au niveau international – avions convenu comme acceptable, des règles régissant notre liberté d’expression aux lois mêmes des conflits armés. Il ne semble pas exagéré de dire que les fondements de l’ordre international des 77 dernières années sont menacés par ce changement dans les obligations régissant nos responsabilités légales et politiques les uns envers les autres.

Nous ignorons l’effondrement du système international qui a défini nos vies pendant des générations, et ce à nos risques et périls collectifs.

Cet effondrement a commencé avec le manque de détermination du monde libéral à freiner la guerre d’Israël à Gaza. Il s’est aggravé lorsque personne n’a levé le petit doigt pour empêcher le bombardement d’hôpitaux. Il s’est étendu lorsque la famine massive est devenue une arme de guerre. Et il atteint son apogée à un moment où la guerre totale n’est plus considérée comme une abomination humaine mais comme la politique délibérée de l’État d’Israël.

Les implications de cet effondrement sont profondes pour la politique internationale, régionale et même intérieure. La dissidence politique est réprimé, le langage politique est surveillé, et les sociétés traditionnellement libérales sont de plus en plus militarisées contre leurs propres citoyens.

Beaucoup d’entre nous négligent l’ampleur des changements survenus ces 20 derniers mois. Mais nous ignorons l’effondrement du système international qui a défini nos vies pendant des générations, et ce à nos risques et périls collectifs.

Le 29 avril 2025, un groupe d’étudiants de VCU s’est réuni sur une pelouse du campus pour se souvenir du démantèlement forcé d’un campement brièvement érigé au même endroit l’année précédente. Le rassemblement n’était pas une protestation. Il ressemblait plus à un pique-nique, certains étudiants utilisant des banderoles de manifestations passées comme couvertures. D’autres avaient apporté de vraies couvertures. Les étudiants s’asseyaient sur l’herbe et étudiaient pour leurs examens finaux, bricolaient sur leurs ordinateurs portables, et jouaient aux cartes ou aux échecs. Une poignée des quelque 40 étudiants portaient des keffiehs.

Il s’est avéré que les couvertures posaient problème.

Près de deux heures après le début de leur pique-nique, un administrateur universitaire a confronté les étudiants au sujet d’une publication sur les réseaux sociaux qui avait annoncé le rassemblement. (« Venez partager un moment communautaire pour commémorer 1 an depuis la réponse brutale de VCU au Campement de solidarité G4Z4. Apportez couvertures de pique-nique, devoirs/examens, fournitures artistiques, snacks, musique, jeux », avait publié un groupe local de solidarité palestinienne.) À cause de cette publication, l’université considérait le pique-nique comme un « événement organisé », et comme les étudiants n’avaient pas enregistré l’événement, c’était une violation des règles.

Les règles à VCU avaient changé à cause des protestations pour Gaza depuis février 2024.

L’administrateur a dit aux étudiants qu’ils pouvaient se déplacer vers la zone de liberté d’expression du campus, une zone établie en août 2024 à cause des protestations de cette année. « Un amphithéâtre à côté de quatre bennes à ordures », c’est ainsi que Haddad m’a décrit la zone.

L’organisation de liberté d’expression sur les campus Foundation for Individual Rights and Expression (Fire) est critique envers les zones de liberté d’expression car elles « fonctionnent plus comme des quarantaines de liberté d’expression, reléguant les orateurs étudiants et enseignants à des avant-postes qui peuvent être minuscules, en périphérie du campus, ou (souvent) les deux ».

Plutôt que de se déplacer, les étudiants ont annoncé une fin formelle à leur rassemblement, et sont restés tranquillement sur la pelouse. Mais comme les banderoles sur lesquelles ils étaient assis exprimaient un point de vue politique, l’administrateur a dit aux étudiants qu’ils devraient les amener dans la zone de liberté d’expression, selon Haddad. La pelouse devrait être pour tout le monde, ont rétorqué les étudiants. Plusieurs conversations différentes avec des policiers du campus et différents administrateurs ont suivi, les étudiants se voyant invoquer des règles différentes à chaque fois.

Plus d’une douzaine de policiers du campus sont apparus plus tard dans l’après-midi. « On vous a demandé de ne pas avoir de couvertures dans le parc. Vous avez une minute pour ramasser les couvertures et quitter le parc. Sinon, vous serez arrêtés pour intrusion », leur a dit un officier.

Mais la police a continué à changer les règles. D’abord, on a dit aux étudiants qu’ils devraient rouler les couvertures et partir. Quelques minutes plus tard, la police a dit qu’ils pouvaient rester si les couvertures étaient parties. Les étudiants ont enlevé les couvertures et, alors que les officiers partaient, les étudiants ont commencé à scander : « Free, free Palestine ! »  L’un d’eux a brandi une pancarte, faisant référence aux manifestants de l’année dernière gazés par la police, sur laquelle était écrit : « Vous allez encore nous gazer, bande de monstres ? » Il a été arrêté. Les autres sont devenus en colère et frustrés.

« Vous savez ce qui a transformé ça en manifestation ? » a crié un étudiant à la police. « Quand vous amenez des foutus policiers à un pique-nique ! C’est ce qui le transforme en foutue manifestation ! »

Huit jours plus tard, Haddad et un autre étudiant, identifiés par l’université comme des meneurs, ont reçu un avis de violation des règles en raison du rassemblement non autorisé. Leurs diplômes étaient retenus.


Photos extraites d’une vidéo montrant la police de la VCU réprimant un pique-nique étudiant marquant le premier anniversaire du démantèlement par l’université de leur campement propalestinien à Richmond, Virginie, le 29 avril 2025. Montage sjpvcu/Instagram

« Quand les étudiants exposent la violence de l’occupation et du génocide d’Israël, des institutions comme VCU, qui sont profondément liées à des fabricants d’armes et des donateurs capitalistes, deviennent craintives », a dit Haddad. « Alors ils tordent les règles, ils réécrivent les politiques, et ils essaient de nous réduire au silence... Mais tout est question de pouvoir. Nos demandes de justice sont une menace pour leur complicité ».

La réécriture stratégique des règles n’est pas unique à VCU. Elle a lieu dans tout le pays alors que les administrateurs universitaires répriment les protestations soutenant les droits palestiniens. Dans l’un des nombreux autres exemples, des dizaines de membres du corps enseignant et d’étudiants ont été temporairement suspendus de la bibliothèque de Harvard fin 2024 après s’être assis tranquillement en train de lire dans la bibliothèque avec des pancartes soutenant la liberté d’expression ou s’opposant à la guerre à Gaza, bien qu’une protestation similaire en décembre 2023 n’ait entraîné aucune sanction.

Si ces étudiants avaient protesté contre la guerre de la Russie en Ukraine, vous pouvez être sûr que ces administrations auraient répondu par de l’adulation. Les universités, après tout, se targuent d’être des terrains d’essai pour les valeurs collectives de la société. En tant que lieux de réflexion et d’exploration, elles fonctionnent comme des incubateurs pour les futurs dirigeants.

Mais quand il s’agit de la question de la Palestine, un schéma différent commence à émerger. Plutôt que d’écouter les étudiants qui veulent demander des comptes à Israël pour ses actes, ceux qui détiennent le pouvoir à l’université choisissent de changer les règles.

De tels changements de règles douteux ne concernent pas seulement nos étudiants. Dans un rapport accablant publié en janvier, ProPublica a disséqué les nombreuses façons dont l’administration Biden a continuellement déplacé les poteaux de but en faveur d’Israël après le 7 octobre 2023. Vous souvenez-vous des menaces de sanctions contre Israël pour avoir envahi Rafah ? (C’est une « ligne rouge », avait dit Biden.) Ou de l’ultimatum de 30 jours donné à Israël pour augmenter considérablement l’aide alimentaire ? Mais rien ne s’est passé. À part brièvement suspendre un envoi de bombes de 2000 livres (0,9 tonne), le matériel militaire n’a pas cessé d’arriver.


Des Gazaouis se frayent un chemin à travers les décombres de maisons à Rafah le 20 janvier 2025, un jour après l’entrée en vigueur d’un accord de cessez-le-feu dans la guerre entre Israël et le Hamas. Photo : AFP/Getty Images

La loi Leahy exige de restreindre l’assistance aux unités militaires de gouvernements étrangers se livrant à de graves violations des droits humains. Elle n’a jamais été appliquée à Israël. En avril 2024, il semblait que le secrétaire d’État Antony Blinken était sur le point de sanctionner Netzah Yehuda, un bataillon notoire de l’armée israélienne, en vertu de la loi Leahy. Finalement, il a botté en touche, et le bataillon non seulement a échappé aux sanctions usaméricaines, mais selon CNN, ses commandants ont même été affectés à l’entraînement des troupes au sol et à la conduite d’opérations à Gaza.

« Il est difficile d’éviter la conclusion que les lignes rouges n’ont été qu’un écran de fumée », a déclaré Stephen Walt, professeur de relations internationales à la Harvard Kennedy School, à ProPublica. « L’administration Biden a décidé d’être pleinement engagée et a seulement fait semblant d’essayer de faire quelque chose ».

Leahy n’est pas la seule loi usaméricaine que l’impunité israélienne pousse à un point de rupture. Fin avril 2024, les principales agences US d’aide humanitaire ont conclu qu’Israël bloquait délibérément l’entrée de nourriture et de médicaments à Gaza. La loi usaméricaine sur l’aide étrangère exige que le gouvernement suspende l’assistance militaire à tout pays qui « restreint, directement ou indirectement, le transport ou la livraison de l’aide humanitaire américaine ». Blinken a simplement ignoré les preuves fournies par son propre gouvernement. « Nous n’estimons pas actuellement que le gouvernement israélien interdit ou restreint autrement le transport ou la livraison de l’aide humanitaire américaine », a-t-il informé le Congrès.


Des Palestiniens tentant de recevoir de la nourriture d’un point de distribution caritative à Khan Younis, Gaza, le 5 juin 2025. Photo Anadolu/Getty Images

Les règles plient comme des roseaux quand il s’agit d’Israël, qui en mars 2025 a également rompu le cessez-le-feu que l’administration Trump avait aidé à négocier en janvier. Et maintenant nous assistons à un nouveau niveau de cruauté : l’utilisation de la famine comme arme de guerre. Pendant ce temps, des politiciens israéliens appellent ouvertement au nettoyage ethnique. Bezalel Smotrich, le ministre des Finances d’extrême droite, s’est vanté qu’Israël « détruit tout ce qui reste de la bande de Gaza » et que « l’armée ne laisse aucune pierre non retournée ». Il a ajouté : « Nous conquérons, nettoyons et restons à Gaza jusqu’à la destruction du Hamas ».  Et son idée du Hamas est large. : « Nous éliminons les ministres, les bureaucrates, les gestionnaires d’argent – tous ceux qui soutiennent le gouvernement civil du Hamas », a-t-il expliqué. Tuer des membres civils d’un gouvernement (car ils ne sont pas des combattants) est un crime de guerre.

Les USA et la communauté internationale, encore une fois, ne font rien.

Chaque jour, l’impensable n’est pas seulement prononcé à haute voix mais aussi mis en œuvre – précisément parce que cela suscite peu de réaction. Deux pilotes de l’armée de l’air israélienne à la retraite ont écrit dans l’édition hébraïque du journal israélien Haaretz qu’ « un membre de la Knesset s’est même vanté que l’une des réalisations du gouvernement [israélien] est la capacité de tuer 100 personnes par jour à Gaza sans que personne ne soit choqué » (un extrait de l’article de Haaretz a été cité par le chroniqueur Thomas Friedman dans le New York Times).


Un enfant palestinien souffrant de malnutrition est soigné par une infirmière à l’hôpital Nasser à Khan Younis dans le sud de la bande de Gaza le 10 juillet 2024. Photo Eyad Baba/AFP/Getty Images

Ce glissement continu de l’acceptable a abouti à des politiques et pratiques criminelles de déplacement forcé, de souffrance massive et de génocide, le tout mené sous l’acquiescement passif ou la complicité active de pays puissants. Même le CICR, normalement réticent, s’exprime avec horreur. « L’humanité échoue à Gaza », a déclaré Mirjana Spoljaric Egger, présidente du Comité international de la Croix-Rouge, à Jeremy Bowen de la BBC récemment. « Le fait que nous regardions un peuple se faire entièrement dépouiller de sa dignité humaine devrait vraiment choquer notre conscience collective », a-t-elle déploré.

Pourtant, l’indignation officielle est au mieux étouffée alors que tout ce qui était autrefois considéré comme institutionnellement solide se dissout dans l’air.

Qu’est-ce qu’Israël a qui lui permet de s’en tirer avec un meurtre ? Les USA ont longtemps protégé Israël des critiques internationales et l’ont soutenu militairement. Les raisons invoquées pour ce soutien vont généralement du lien « incassable » entre les deux pays au pouvoir de l’AIPAC à Washington. On pourrait raisonnablement affirmer que la seule chose différente dans cette guerre actuelle est l’échelle.

Mais ce n’est pas seulement Washington. Israël et la question de la Palestine créent des divisions incroyablement tendues dans une grande partie du monde occidental. Le Danemark a récemment interdit aux enfants se préparant à voter lors d’une élection scolaire de débattre de la souveraineté palestinienne. Pourquoi ?

Dans une conversation avec Ezra Klein du New York Times, la professeure de droit international des droits humains Aslı Bâli a offert une explication de ce qui est différent avec la Palestine. En 1948, note-t-elle, la Palestine était « le seul territoire qui avait été prévu pour être décolonisé à la création des Nations Unies ... qui [n’a toujours] pas été décolonisé ».

L’Afrique du Sud était autrefois dans cette catégorie. Pendant des décennies, la Palestine et l’Afrique du Sud étaient « comprises comme des exemples continus de décolonisation incomplète qui ont continué longtemps après que le reste du monde avait été [presque, NdT] entièrement décolonisé ». Aujourd’hui, la Palestine est [presque] la dernière exception à ce processus historique – un vestige clairement évident pour les peuples autrefois colonisés, mais que le monde occidental refuse de reconnaître comme une aberration.

En d’autres termes, pour beaucoup aux USA et dans une grande partie du monde occidental, la création de l’État d’Israël est comprise comme l’accomplissement des aspirations nationales juives. Pour le reste du monde, ce même accomplissement des aspirations nationales juives a rendu la décolonisation de la Palestine incomplète.

En 2003, l’historien Tony Judt écrivait que le « problème avec Israël [est] ... qu’il est arrivé trop tard. Il a importé un projet séparatiste caractéristique de la fin du XIXe siècle dans un monde qui a évolué, un monde de droits individuels, de frontières ouvertes et de droit international. L’idée même d’un ‘État juif’ – un État dans lequel les Juifs et la religion juive ont des privilèges exclusifs dont les citoyens non juifs sont à jamais exclus – est enracinée dans un autre temps et lieu. Israël, en bref, est un anachronisme ».

L’idée de Judt qu’Israël est une relique d’une autre époque nécessite de comprendre comment la poussée mondiale pour la décolonisation s’est considérablement accélérée après 1945. Le résultat a été un nouveau monde – mais un monde qui a abandonné les Palestiniens, les laissant dans des camps de réfugiés en 1948. Ce nouveau monde, émergeant des cendres de la Seconde Guerre mondiale, est devenu ce que nous appelons aujourd’hui « l’ordre international fondé sur des règles », dont le droit international est un élément clé.

Le droit international s’est aussi beaucoup plus codifié à cette époque. L’année 1948 n’était pas seulement la date de la Nakba palestinienne et de l’indépendance d’Israël. C’était aussi l’année où la Déclaration universelle des droits de l’homme (DUDH) a été adoptée. Avec la Charte des Nations Unies de 1945, la DUDH sert de base principale au droit international des droits humains.

Mais à quoi sert un « ordre international fondé sur des règles » si les règles ne cessent de changer ?

La vérité est que nous n’avons jamais vraiment vécu dans un « ordre international fondé sur des règles », ou du moins pas celui que la plupart des gens imaginent lorsqu’ils entendent cette phrase. L’idée que le droit international établit des limites aux actions des États n’a pas empêché le génocide rwandais. L’ « ordre international fondé sur des règles » n’a pas arrêté l’invasion illégale de l’Irak par les USA en 2003. Bien avant 2023, Israël violait régulièrement les résolutions du Conseil de sécurité. Cela n’a pas empêché le Hamas de commettre ses crimes de guerre le 7 octobre.

Le problème du droit international n’est pas seulement le manque d’un mécanisme d’application pour contraindre les États voyous à se conformer. Le problème du droit international est qu’ « il est plus susceptible de servir d’outil aux puissants qu’aux faibles », écrit le théoricien du droit Ian Hurd dans son livre de 2017, How to Do Things With International Law.

Nous avons tendance à penser la loi comme une limite convenue sur nos actions. Comme Dwight D. Eisenhower l’a dit de manière mémorable : « Le monde n’a plus le choix entre la force et la loi. Si la civilisation doit survivre, elle doit choisir l’État de droit ».

Mais si la loi était mieux comprise comme un système qui, oui, restreint le comportement mais, plus important, valide ce qui est possible ? Celui qui parvient à définir les limites définit ce qui est acceptable. En tant que tel, les puissants sont beaucoup plus susceptibles de déplacer le terrain de l’acceptable à leur avantage. Comme l’explique Hurd, le droit international « facilite l’empire au sens traditionnel parce que les États forts ... façonnent la signification des règles et obligations internationales par l’interprétation et la pratique ».

Bien que le droit international interdise généralement la guerre, il prévoit une exception pour la légitime défense, et les États puissants sont ceux qui peuvent déplacer la ligne sur ce qui constitue une légitime défense légitime. (Israël revendique largement la légitime défense pour son agression contre l’Iran, par exemple, tout comme la Russie revendique explicitement la légitime défense pour attaquer l’Ukraine.) Dans son livre, Hurd examine comment les USA ont justifié leur recours à la guerre par drones et même à la torture en invoquant le droit international. Le droit international, pour Hurd, n’est pas un système qui se situe au-dessus de la politique. C’est de la politique.

Le point que je retiens de Hurd n’est pas que le droit international n’existe pas ou qu’il n’a pas de valeur. Clairement, il y a un besoin de règles pour protéger les civils et prévenir la guerre. Le droit international humanitaire est aussi une chose vivante qui s’adapte et s’étend. Des protocoles additionnels aux Conventions de Genève ont été adoptés en 1977. Le Statut de Rome qui a établi la Cour pénale internationale a été adopté en 1998.

Mais le droit international est aussi constamment mis sous tension, régulièrement violé, et systématiquement mis au service des États forts. En tant que tel, le droit international dans la pratique est mieux compris comme une ligne constamment mouvante de comportement acceptable. Nous sommes peut-être en train d’atteindre le point où cette ligne s’est tellement éloignée des intentions fondatrices du droit international que le système lui-même est au bord de l’effondrement.

La campagne d’Israël à Gaza porte la possibilité terrifiante d’un déplacement si radical de la ligne de l’acceptable qu’elle fait du génocide une arme de guerre légale. Si vous pensez que j’exagère, considérez ce que Colin Jones a écrit dans le New Yorker plus tôt cette année. Jones a consulté des avocats clés de l’établissement militaire usaméricain sur leurs vues concernant la campagne d’Israël à Gaza. Ce qu’il a trouvé, c’est une armée usaméricaine profondément préoccupée d’être entravée par le droit international lorsqu’elle mènera une future guerre contre une puissance majeure comme la Chine – à tel point que les « restrictions assouplies sur les pertes civiles » commises par Israël déplacent utilement les poteaux de but pour les futurs agissements usaméricains.

Pour l’armée usaméricaine, écrit Jones : « Gaza ressemble non seulement à une répétition générale pour le type de combat auquel les soldats américains pourraient faire face. C’est un test de la tolérance du public américain pour les niveaux de mort et de destruction qu’entraînent de tels types de guerre ».

Dans quel enfer futur vivons-nous actuellement ?

Dans son livre, Hurd illustre aussi une différence fondamentale entre les régimes juridiques nationaux et internationaux. L’attente que nous avons du droit national, dit-il, est qu’il est « clair, stable et connu à l’avance », tandis que le droit international dépend du consentement des États.

Le mépris de Trump pour les institutions du droit international ne pouvait être plus clair. Il a imposé des sanctions aux juges et juristes de la Cour pénale internationale après que des mandats d’arrêt ont été émis contre le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou et l’ancien ministre de la Défense Yoav Gallant. (Il avait émis des sanctions similaires en 2020.) Il a défié la Charte des Nations Unies en bombardant l’Iran, une nation souveraine ne présentant pas de risque imminent pour les USA. La réponse mondiale ? Un léger reproche du président français Emmanuel Macron et un soutien enthousiaste du secrétaire général de l’OTAN, Mark Rutte.

Ce que Trump et les dirigeants comme lui cherchent n’est pas tant à détruire la loi qu’à la coloniser.

Son mépris pour les institutions juridiques nationales est tout aussi visible. Il a invoqué de fausses urgences pour revendiquer des « pouvoirs d’urgence » comme aucun président avant lui, lui permettant de contourner le Congrès et, essentiellement, de gouverner par décret. Il a déployé des troupes militaires en Californie, contre la volonté de son gouverneur, et une cour d’appel a même autorisé sa décision. Il marche sur la ligne de la défiance ouverte de diverses ordonnances judiciaires.


De gauche à droite, Jade Chan et Zoe O’Brien protestent contre Donald Trump le 17 février 2025 à Austin, Texas. Photo Brandon Bell/Getty Images

Que se passe-t-il ? Il est tentant de penser que nous vivons dans une nouvelle ère d’anarchie, mais cela ne parviendrait pas à saisir le changement qui nous fait face. Il ne s’agit pas d’un manque de loi. Il s’agit d’une refonte de la loi. Ce que Trump et les dirigeants comme lui cherchent n’est pas tant à détruire la loi qu’à la coloniser, à posséder la loi en déterminant ses paramètres pour servir leurs intérêts. Pour eux, la loi existe pour plier à leur volonté, pour détruire leurs adversaires, et pour fournir un alibi à des comportements qui, dans une meilleure version de notre monde, seraient punis comme criminels.

Peut-être n’est-il pas surprenant que quelque chose d’aussi vulnérable que le droit international puisse craquer sous les pressions actuelles. Ce qui peut être surprenant, c’est comment nous perdons aussi notre sentiment national de stabilité, paix et sécurité avec lui, et à quel point la lutte pour la Palestine est liée à ce démantèlement intérieur, surtout en ce qui concerne la liberté d’expression. Demandez simplement à Sereen Haddad ou à Mahmoud Khalil, l’activiste des droits palestiniens qui a passé 104 jours en détention pour son discours politique protégé par la Constitution et qui risque toujours l’expulsion.

La convention sur la prévention et la punition du crime de génocide a été, comme la DUDH, approuvée en l’année fatidique 1948. Son arrivée était urgente et nécessaire après l’Holocauste nazi du peuple juif, et le droit international moderne a été construit sur la compréhension qu’ensemble, nous dans la communauté internationale, travaillerions pour prévenir de futurs génocides. Bien que nous ayons échoué à tenir cette promesse par le passé, aujourd’hui ce sont les actes d’extermination et de génocide d’Israël contre les Palestiniens à Gaza, financés et permis à chaque tournant par un Occident complice, qui ont le plus contribué au déclin de l’ordre mondial fondé sur des règles. À ce qu’on voit aujourd’hui, le système n’atteindra pas 100 ans.

Et son effondrement peut être directement attribué à l’hypocrisie avec laquelle le monde a traité les Palestiniens. Aucun autre groupe n’a été soumis à un état de perte aussi prolongé dans l’ordre libéral post-1945. Les réfugiés palestiniens constituent « la situation de réfugiés prolongée la plus ancienne et la plus importante au monde » dans le monde moderne. Et les demandes placées sur les Palestiniens simplement pour survivre deviennent plus barbares d’heure en heure. À Gaza, des Palestiniens désespérés sont abattus par des snipers et des drones quotidiennement alors qu’ils attendent de la nourriture. Une sécheresse est imminente parce que les attaques d’Israël ont détruit la plupart des stations d’épuration des eaux usées, des systèmes d’égouts, des réservoirs et des conduites d’eau de la bande. Jusqu’à 98 % des terres agricoles de Gaza ont été détruites par Israël. C’est une forme de guerre totale que le monde moderne ne devrait jamais voir, encore moins cautionner.


Des personnes transportant des sacs de farine marchent dans l’ouest de Jabalia le 17 juin 2025, après que des camions d’aide humanitaire sont entrés dans le nord de la bande de Gaza par le passage frontalier de Zikim contrôlé par Israël. Photo  Bashar Taleb/AFP/Getty Images

Personne ne sait ce qui viendra remplacer le système international qui s’effondre actuellement autour de nous, mais tout système politique qui priorise la punition de ceux qui protestent contre un génocide plutôt que d’arrêter les tueries s’est clairement épuisé.

S’il y a une lueur d’espoir dans toute cette misère qui suscite la rage, elle peut être trouvée dans le nombre croissant de personnes à travers le monde qui refusent d’être intimidées et réduites au silence. Nous avons peut-être vu un petit exemple de ce courage à New York récemment, et je ne parle pas seulement de Zohran Mamdani remportant l’investiture du Parti démocrate pour la mairie. Le même jour, deux politiciennes progressistes de Brooklyn, Alexa Avilés et Shahana Hanif, se présentaient à la renomination. Toutes deux soutenaient la Palestine, toutes deux ont été attaquées sans relâche pour leurs positions sur Gaza, et toutes deux ont refusé de changer leurs vues. Des donateurs pro-Israël ont déversé de l’argent dans les campagnes de leurs adversaires. Pourtant, toutes deux ont facilement gagné leurs élections.

De multiples facteurs entrent en jeu dans la victoire de toute campagne politique, mais tout soutien exprimé pour la Palestine était autrefois un glas. Pourrions-nous être au seuil d’un changement ? Peut-être que la liberté palestinienne n’est plus un handicap mais est maintenant une position réellement gagnante en politique ?

La Palestine est peut-être l’expression la plus claire aujourd’hui, comme me l’a dit Haddad, de comment « le pouvoir se sent menacé par la vérité ». Elle a poursuivi : « S’ils ont si peur d’un·e étudiant·e avec une pancarte, un message à la craie ou une demande de justice, alors nous sommes plus forts qu’ils ne veulent nous le faire croire ». Elle ferait mieux d’avoir raison. Pour nous tous.

26/01/2026

Le Sioniste idéal d’Israël est un stormtrooper*. Et sa plus grande menace est un député arabe

Ben-Gvir appellera la Liste unie** une « Alliance représentant la terreur », même si les députés arabes condamnent le terrorisme palestinien bien plus que lui, Ben-Gvir, ne condamnera jamais le terrorisme juif. La droite préfère un soldat qui commet des crimes de guerre à un député arabe, simplement parce qu’il est arabe.

Gideon Levy, Haaretz, 25/01/2026
Traduit par Tlaxcala




Marche dans la ville arabe de Sakhnin dans le nord d’Israël, samedi. Photo Rami Shllush

« C’est nous ou eux », a écrit Yehoda Vald, le PDG [sic] du parti de droite Sionisme Religieux, sur son compte X jeudi soir. Deux photographies, l’une au-dessus de l’autre, ont clairement indiqué qui, selon Vald, est « nous » et qui est « eux ».

L’image du haut, « nous », montre environ six soldats israéliens, armés et blindés de la tête aux pieds, photographiés de dos alors qu’ils marchent fièrement vers les ruines de Gaza. L’image du bas, « eux », montre les chefs des quatre partis israéliens à majorité arabe, leurs mains jointes et levées haut, annonçant jeudi soir le renouvellement de leur alliance électorale.

Une image du désespoir, au-dessus d’une image d’espoir. Une image de dévastation, au-dessus d’une image de reconstruction. Une image d’une guerre jamais rassasiée, au-dessus d’une image d’une possibilité de changement. Vald espérait que l’image de la Liste unie renouvelée terroriserait les Israéliens. S’il y avait une véritable opposition de gauche en Israël, cette politique de la peur se serait transformée en espoir.

Il y a quelque chose de dérangeant dans ces deux photographies. Toutes deux ne montrent que des hommes, et chacune est mono-nationale : seulement des Juifs dans l’une, seulement des Arabes dans l’autre. C’est le monde de Vald, un colon. Mais tous les Israéliens doivent se demander s’ils préfèrent vraiment les soldats armés marchant vers leur scène de crime, la destruction totale autour d’eux, au groupe de politiciens arabes, parmi les meilleurs de la Knesset, représentants de la seule opposition qu’Israël ait actuellement ?

Est-ce là la vision ? Est-ce là l’espoir ? L’épée de Vald dévorera-t-elle pour toujours — l’épée de ceux qui frissonnent de plaisir à la vue de ces « nous » armés et de l’effroyable destruction qu’ils ont semée et n’en veulent que davantage ? Devons-nous nous identifier au « nous » de Vald simplement parce qu’il nous montre des soldats juifs, même s’ils sont soupçonnés d’être des criminels de guerre ?


Soldats à Gaza. Photo AFP

Vald est un colon « modéré », du Gush Etzion « libéral », et il ne participe pas aux pogroms. Il représente la majorité des Israéliens aujourd’hui, surtout après le 7 octobre. Ils préfèrent un soldat d’occupation juif à un député arabe, qui par définition — c’est-à-dire, par sa participation à la Knesset — cherche à s’intégrer dans la société israélienne. L’idée qu’un soldat soupçonné de crimes de guerre soit préférable à un parlementaire arabe, simplement parce qu’il est arabe, est vraiment malsaine.

Itamar Ben-Gvir s’est empressé d’appeler le nouveau bloc électoral « l’Alliance représentant la terreur ». Les quatre dirigeants des partis qui le composent ont condamné le terrorisme palestinien bien plus souvent que Ben-Gvir n’a condamné le terrorisme juif. Il ne l’a pas condamné, et ne le condamnera jamais. Aucun d’entre eux n’a eu recours à la violence comme Ben-Gvir l’a fait, mais l’expert en terrorisme les déclare terroristes.

Qu’est-ce qui est israélien, selon Vald et ses semblables ? Un soldat d’occupation. Qu’est-ce que le Sioniste idéal à leurs yeux ? Un Stormtrooper*. Et qu’est-ce qui est effrayant et menaçant ? Un député arabe. Un concentré de la vision du monde de la plupart des Israéliens. La renaissance de la Liste unie est presque la seule chance d’un changement de gouvernement en Israël ; on s’attendrait à ce que quiconque le souhaite s’en réjouisse. Mais le simple fait qu’elle soit arabe est une menace pour la plupart des Israéliens. En revanche, ce que l’armée israélienne a fait et continue de faire à Gaza, dont l’étendue réelle n’est connue d’aucun Israélien, est une source de fierté et d’identification.

Il est difficile de comprendre ce qui, dans les images de la terrible destruction à Gaza, inspire de la fierté. De quoi êtes-vous exactement fier ? De la destruction, ou des meurtres ? Des bébés morts, ou des femmes tuées ? Et pourquoi voyez-vous ces soldats comme des héros ? N’avez-vous pas entendu ce qu’ils ont fait, n’avez-vous pas vu ?

Inversement, qu’est-ce qui vous effraie tant dans l’image des politiciens arabes ? Ont-ils jamais menacé l’État d’Israël ? Avez-vous vu comment eux et leur communauté se sont comportés depuis le 7 octobre ? Ils avalent leur humiliation et leur douleur terrible face à la mort de leurs compatriotes — et restent silencieux. Et condamnent le 7 octobre. Ils sont des héros bien plus grands que les soldats qui piétinent Gaza dans leurs bottes rouges de parachutiste.

Si le choix est entre ce « nous » et cet « eux », alors je suis avec « eux », sans hésitation.

NdT

*Stormtrooper : membre des troupes d’assaut, terme popularisé par Star Wars, emprunté à l’allemand Sturmtruppen, désignant les troupes de choc impériales durant la Première Guerre mondiale.

**Liste unie : al-Qa’imah al-Mushtarakah/HaReshima HaMeshutefet/Joint List, coalition électorale de quatre partis de Palestiniens de 1948, créée en 2015, dissoute en 2021 et reconstituée en vue des élections à la Knesset prévues cette année. Elle regroupe l’Assemblée nationale démocratique (Balad), le Front démocratique pour la paix et l’égalité (Hadash), le Mouvement arabe pour le changement (Ta’al) et la Liste arabe unifiée (Ra’am).

23/01/2026

La “première communauté planifiée de Gaza” : un cauchemar dystopique usraélien

Le Centre de coordination civilo-militaire sous direction US propose une zone résidentielle à Gaza intégrant surveillance biométrique, checkpoints et programmes éducatifs promouvant la normalisation avec Israël.

NdT : ce projet est une adaptation “post-moderne” des stratégies contre-insurrectionnelles du XXème siècle :  des ghettos juifs établis par les nazis en Pologne aux “nouveaux villages” édifiés par les Britanniques en Malaisie, aux “hameaux stratégiques” créés par l'armée US au Vietnam et aux “nouveaux villages” construits par l'armée française en Algérie.

Sharif Abdel Kouddous, Drop Site News, 21/1/2026
Traduit par Tlaxcala
 


Des militaires usaméricains et israéliens et d’autres fonctionnaires  internationaux surveillent des écrans affichant des cartes et des images de la bande de Gaza lors d’une visite médiatique au Centre de coordination civilo-militaire (CMCC), le 20 novembre 2025, à Kiryat Gat, en Israël.



Le groupe dirigé par l’armée usaméricaine et chargé de soutenir les « efforts de stabilisation » à Gaza a présenté des plans pour un ensemble de logements destinés à des Palestiniens dans une zone de Gaza placée sous contrôle militaire total d’Israël. Selon des documents diffusés par le Centre de coordination civilo-militaire (CMCC) et obtenus par Drop Site News, la « communauté planifiée », si elle était réalisée, viserait à contenir et contrôler ses habitants au moyen de la surveillance biométrique, de points de contrôle, du suivi des achats et de programmes éducatifs promouvant la normalisation avec Israël.

Le CMCC a été créé par le Commandement central des USA (CENTCOM) le 17 octobre, une semaine après que le Hamas et Israël ont convenu d’un échange de captifs et qu’un cessez-le-feu était censé entrer en vigueur. Le centre, installé dans un vaste bâtiment de type entrepôt à Kiryat Gat, dans le sud d’Israël, et impliquant des dizaines de pays et d’organisations, est censé « surveiller la mise en œuvre du cessez-le-feu » et « aider à faciliter le flux de l’aide humanitaire, logistique et sécuritaire provenant de partenaires internationaux vers Gaza », selon le CENTCOM.

Le CMCC est dirigé par le lieutenant-général de l’armée US Patrick D. Frank [alias « Lucky 6 » , vétéran  d’Irak, Afghanistan et Haïti, NdT] et comprend des responsables militaires usaméricains et israéliens, ainsi que du personnel provenant de dizaines de pays, dont la France, le Royaume-Uni, l’Allemagne, les Émirats arabes unis et l’Égypte. Le CMCC constituait un élément clé du plan de « cessez-le-feu » du président Trump, bien que l’on ignore précisément où il opérera au sein des nouvelles structures mises en place après l’annonce, la semaine dernière, de la phase deux du plan par Trump, notamment la création d’un soi-disant « Conseil de la paix » chargé de superviser Gaza, avec, sous lui, un Conseil exécutif fondateur, puis un Conseil exécutif de Gaza composé de technocrates palestiniens.

En novembre, des informations ont révélé pour la première fois que l’administration Trump prévoyait la construction de plusieurs complexes résidentiels, qualifiés de « communautés alternatives sûres », destinés à héberger des Palestiniens à Gaza à l’est de la « ligne jaune », une zone occupée et contrôlée par l’armée israélienne. Une analyse d’images satellites réalisée par Forensic Architecture [voir ici] suggère que la première de ces soi-disant communautés est en cours de préparation sur une parcelle d’un kilomètre carré à Rafah, dans le sud de Gaza, à l’intersection de deux corridors militaires.

« Les plans s’accélèrent rapidement pour ce que des responsables usaméricains ont cyniquement qualifié la semaine dernière de “première communauté planifiée de Gaza”, auparavant connue sous le nom de “communautés alternatives sûres” », commente Jonathan Whittall, haut responsable de l’ONU en Palestine entre 2022 et 2025 et directeur exécutif de l’initiative KEYS, une organisation de conseil stratégique et d’affaires politiques, après avoir examiné la transcription des documents obtenus par Drop Site. « Il s’agit de la prochaine étape dans l’instrumentalisation militarisée de l’aide. »

La semaine dernière, une présentation a été faite au siège du CMCC au sujet de la « première communauté planifiée de Gaza », conçue pour accueillir jusqu’à 25 000 Palestiniens.

Les Palestiniens devraient passer par un point de contrôle pour accéder à la zone. « Les résidents pourront entrer et sortir librement du quartier, sous réserve de contrôles de sécurité visant à empêcher l’introduction d’armes et d’éléments hostiles », indiquent les documents. « Tous les résidents entrant seront enregistrés au moyen de documents biométriques afin de permettre l’identification pour les déplacements et les services civils. »

« Le registre sera basé sur les numéros d’identité palestiniens délivrés par les autorités en coordination avec le COGAT », le Coordinateur des activités gouvernementales dans les territoires — la branche de l’armée israélienne qui supervise les affaires civiles palestiniennes dans l’occupation de la Cisjordanie et de Gaza — conférant ainsi à l’armée israélienne un contrôle de surveillance encore accru sur les Palestiniens hébergés dans la zone.

Le CENTCOM a renvoyé les questions de Drop Site concernant les plans du CMCC à la Maison-Blanche, qui a à son tour renvoyé les demandes au département d’État. Aucun n’a fourni de commentaire.

Extraits de la présentation du CMCC pour une « première communauté planifiée de Gaza », 14 janvier 2026.

La présentation ne précise pas qui sélectionnerait les Palestiniens appelés à vivre dans la zone, bien que tous les contrôles de sécurité imposés par le passé aux Palestiniens de Gaza (par exemple pour être autorisés à entrer ou sortir de l’enclave) aient en dernier ressort été effectués par le COGAT. Elle fournit toutefois une série de critères permettant de déterminer quels Palestiniens devraient être « invités » à y vivre :

La population devrait être composée de résidents palestiniens invités sur la base des critères suivants :

– La priorité est donnée aux habitants des zones de Shaboura et de Rafah avant la guerre.
– Les familles élargies intactes sont privilégiées afin de permettre l’entraide et de prévenir les frictions.
– Des professionnels essentiels sont requis : enseignants, personnel médical, secouristes, travailleurs communautaires, commerçants, personnel administratif et municipal, ainsi que professionnels de la banque et de la finance.
– Tous les individus feront l’objet d’un filtrage sécuritaire afin d’empêcher l’entrée d’armes ou d’éléments du Hamas.

Quant aux Palestiniens ayant pu y vivre ou disposant d’un droit légal sur les terres, la présentation indique qu’« un examen est nécessaire concernant les détenteurs potentiels de droits privés, y compris les mécanismes d’enregistrement et d’indemnisation ».

La promesse d’indemnisation des propriétaires privés est frappante au regard de la réalité à Gaza après plus de deux années de l’assaut génocidaire d’Israël, où la majorité des logements et des infrastructures civiles de l’enclave ont été réduits en ruines, où presque toute la population palestinienne a été déplacée de force de ses foyers, et où les troupes israéliennes occupent plus de la moitié du territoire.

L’écart entre les plans du CMCC et les actions d’Israël sur le terrain pousserait plusieurs pays européens à envisager de réduire leur présence au centre, voire de cesser complètement l’envoi de personnel, selon Reuters, citant des inquiétudes quant à l’échec du CMCC à accroître l’acheminement de l’aide vers Gaza.

La zone résidentielle proposée est désignée dans la présentation du CMCC comme le « complexe émirati ». S’il n’est pas clair pourquoi ce nom a été choisi, l’hôpital de campagne émirati, financé par les Émirats arabes unis, se trouve à proximité à Rafah. Les Émirats ont établi des relations formelles avec Israël en septembre 2020 dans le cadre des accords d’Abraham négociés par la première administration Trump, auxquels ont également participé Bahreïn et le Maroc. Depuis lors, les Émirats ont normalisé leurs relations avec Israël plus que tout autre pays arabe, avec une coopération soutenue dans les domaines du commerce, du tourisme et de la défense. Mardi, les Émirats ont accepté l’invitation de Trump à rejoindre le « Conseil de la paix » chargé de superviser Gaza, devenant l’un des premiers pays à le faire.

Une partie des propositions du CMCC concernant l’enseignement dans la zone résidentielle planifiée semble viser la promotion d’un programme de rééducation inspiré du modèle émirati. Il est indiqué que des « études d’urgence temporaires » peuvent accélérer l’élaboration d’un cadre curriculaire pour la reprise des classes. « Le programme ne sera pas basé sur le Hamas, mais suivra des principes de “culture de la paix”, par exemple inspirés des Émirats arabes unis. » Le texte de l’accord de normalisation entre les Émirats et Israël stipule que les deux pays « s’engagent à favoriser la compréhension mutuelle, le respect, la coexistence et une culture de la paix entre leurs sociétés ». L’ambassade des Émirats à Washington n’a pas répondu aux demandes de Drop Site.

La présentation du CMCC affirme également que « les programmes éducatifs peuvent empêcher la dérive d’une population non instruite et inoccupée vers des activités inappropriées ». Pourtant, malgré l’occupation brutale d’Israël, les Palestiniens de Gaza et de Cisjordanie affichaient l’un des taux d’alphabétisation les plus élevés au monde, dépassant 97 % en 2020, avec des taux élevés de scolarisation dans le secondaire et le supérieur.

Le plan placerait également les transactions économiques sous surveillance israélienne, en remplaçant l’économie largement fondée sur l’argent liquide à Gaza par des « portefeuilles électroniques en shekels », destinés à devenir les « principaux modes de commerce car ils sont sécurisés et réduisent le détournement de biens et de fonds vers les circuits financiers du Hamas ».

Le CMCC propose en outre que « les résidents soient autorisés à importer des produits dans la bande de Gaza afin de faciliter et d’encourager le commerce et la croissance économique », tout en précisant que « les produits seraient soumis à des restrictions et à des contrôles de sécurité aux points de passage ». La présentation ne mentionne pas le fait qu’Israël, qui contrôle tous les points d’entrée à Gaza, restreint sévèrement l’entrée des marchandises depuis près de vingt ans.

« Cette communauté établie à Rafah constituera le modèle de la manière dont le contrôle israélien pourrait être approfondi et étendu « , dit  Whittall à Drop Site. « Après que Gaza a été rasée, affamée et délibérément soumise au blocus ces dernières années, ces “nouvelles” communautés construites sur les ruines des maisons des gens ne sont pas seulement des laboratoires de gouvernance pour tester un contrôle et une subjugation ultimes ; elles sont aussi la réincarnation des camps de réfugiés. Elles sont conçues pour contenir une nouvelle génération de Palestiniens dépossédés, effectivement filtrés et parqués dans des zones israéliennes de plus en plus réduites, en échange de la survie. Pendant ce temps, les soi-disant “zones rouges” restent sous attaque, de plus en plus coupées d’un système humanitaire qui est délibérément entravé. »

Pour faire appliquer la vision restrictive du CMCC — qui regrouperait des Palestiniens sélectionnés dans une zone où Israël et des forces extérieures exerceraient un contrôle économique, social et sécuritaire total — une force de police serait installée, opérant sous l’autorité d’une force de sécurité internationale. « La police civile opérera sur place pour maintenir l’ordre public, sous l’égide de l’ISF », indique la présentation (Force internationale de stabilisation, qui n’a pas encore été constituée mais sera dirigée par le major-général Jasper Jeffries, commandant du Commandement des opérations spéciales du CENTCOM). La présentation ajoute : « La réforme du secteur de la sécurité nécessite des lois actualisées sur la police et la protection civile, une supervision et une obligation de rendre des comptes solides, des approches de sécurité centrées sur la population et des mesures visant à prévenir la radicalisation. »

 

La zone prévue



Présentation faite au CMCC, Kiryat Gat, 14 janvier 2026

Municipalité

La population devrait être composée de résidents palestiniens invités sur la base des critères suivants :

  • La priorité est accordée aux habitants des zones de Shaboura et de Rafah avant la guerre.
  • Les familles élargies intactes sont privilégiées afin de permettre l’entraide mutuelle et de prévenir les frictions.
  • Des professionnels essentiels sont requis : enseignants, personnel médical, secouristes, travailleurs communautaires, commerçants, personnel administratif et municipal, ainsi que professionnels de la banque et de la finance.
  • Tous les individus feront l’objet d’un filtrage sécuritaire afin d’empêcher l’entrée d’armes ou d’éléments du Hamas.

Les résidents pourront entrer et sortir librement du quartier, sous réserve de contrôles de sécurité visant à empêcher l’introduction d’armes et d’éléments hostiles.

Dans un premier temps, un directorat communautaire provisoire devra être nommé parmi les résidents. Des élections pour un directorat de quartier devront être organisées ultérieurement, à mesure que le projet se développe.

Le directorat facilitera la coordination avec les autorités compétentes pour les services régionaux (grandes infrastructures) ainsi qu’avec les bailleurs de fonds pour les services municipaux.

Le directorat gérera les services municipaux de base tels que l’eau, l’assainissement, l’électricité, etc., bien que la question du paiement des services par les résidents nécessite des discussions supplémentaires.

Tous les résidents entrant seront enregistrés au moyen de documents biométriques afin de permettre l’identification pour les déplacements et les services civils.

Le registre sera basé sur les numéros d’identité palestiniens délivrés par les autorités en coordination avec le COGAT.

Les résidents ayant besoin de voyager à l’étranger pourront utiliser leurs passeports palestiniens. Ceux qui ont perdu leurs documents ou qui ont besoin de nouveaux documents pourront effectuer les démarches par l’intermédiaire de l’Autorité palestinienne (AP) via un bureau de poste local qui sera ouvert sur place.

Les résidents pourront déclarer les décès ou les naissances survenus pendant la guerre au registre de population de l’AP via le bureau de poste local.

Étant donné que le complexe émirati est destiné à être implanté sur des terres publiques, un examen est nécessaire concernant les détenteurs potentiels de droits privés, y compris les mécanismes d’enregistrement et d’indemnisation.

L’utilisation publique de terres comportant des droits privés nécessite des discussions approfondies avec les entités juridiques compétentes.

Les projets financés par des donateurs au sein de la communauté seront coordonnés par un mécanisme de supervision afin de garantir que les fonds soient directement affectés aux projets locaux, étant donné que le Fonds de développement et de prêt municipal de l’AP (MDLF) ne peut pas être utilisé.

Économie

Le shekel israélien restera une monnaie ayant cours légal, comme dans le reste de Gaza et de la Cisjordanie.

Les portefeuilles électroniques en shekels devraient constituer les principaux modes de commerce, car ils sont sécurisés et réduisent le détournement de biens et de fonds vers les circuits financiers du Hamas.

Une agence de la Banque de Palestine au sein de la communauté fournirait un cadre de commerce sécurisé et transparent.

Les commerces et marchés du secteur privé devraient être privilégiés afin de promouvoir des initiatives économiques productives.

Des efforts devront être déployés pour promouvoir l’emploi rémunéré du plus grand nombre possible de résidents. L’emploi sera basé sur les professions essentielles, les services publics et le travail non qualifié au service de l’intérêt général, et sera géré par l’intermédiaire d’un bureau de l’emploi établi.

L’agriculture intensive dans les zones périphériques de la communauté, afin de promouvoir des possibilités d’emploi en dehors du quartier (dans des zones non contrôlées par le Hamas), sera examinée, en donnant la priorité à l’agriculture à forte intensité de main-d’œuvre.

Les résidents devraient être autorisés à importer des produits dans la bande de Gaza afin de faciliter et d’encourager le commerce et la croissance économique. Les produits seront soumis à des restrictions et à des contrôles de sécurité aux points de passage.

Santé

Des centres médicaux communautaires doivent être établis afin de fournir des services de manière aussi autonome que possible.

Une analyse spécifique est nécessaire concernant l’étendue des services, les références pour les cas graves, les spécialités médicales, le personnel de soutien (infirmiers, paramédicaux) et les exigences en matière d’infrastructures (pharmacies).

Les services de santé doivent refléter les besoins de la population et être adaptés en conséquence.

Dans la mesure du possible, sans interrompre la couverture des besoins des populations existantes, les services médicaux locaux et le personnel des zones environnantes devraient être relocalisés, y compris les équipements médicaux durables et les fournitures, tels que ceux de l’hôpital émirati de Rafah.

Reconstruire les systèmes de vaccination et de chaîne du froid.

Étendre les programmes de nutrition et d’alimentation thérapeutique pour les mères et les enfants.

Renforcer les soins prénatals et postnatals communautaires.

Recommander l’exploration d’options pour les services médicaux critiques non disponibles dans la nouvelle communauté.

Éducation

Une évaluation précise est nécessaire afin de déterminer le nombre de salles de classe et de personnels requis, y compris les enseignants, le personnel de soutien (assistants, psychologues, éducation spécialisée) et l’administration.

Des « études d’urgence » temporaires peuvent accélérer l’élaboration d’un cadre curriculaire permettant la reprise des classes. Le programme ne sera pas basé sur le Hamas, mais suivra des principes de « culture de la paix », par exemple inspirés du modèle des Émirats arabes unis.

Les écoles pourraient servir d’environnements protégés fournissant nourriture, assainissement, services de santé et soutien en santé mentale.

L’éducation doit être traitée comme une priorité humanitaire vitale, au même titre que l’alimentation et la santé, afin d’éviter une génération perdue et de rétablir la stabilité sociale. Les programmes éducatifs peuvent empêcher la dérive d’une population non instruite et inoccupée vers des activités inappropriées.

Le cadre éducatif peut se concentrer sur trois priorités qui se chevauchent :

  • Mise en place (immédiat – 18 mois) : établissement d’espaces d’apprentissage temporaires sûrs et rétablissement de la routine.
  • Rattrapage (6 – 24 mois) : apprentissage accéléré pour restaurer les compétences de base (lecture, écriture, calcul) et réintégrer les élèves dans le système formel.
  • Parcours (12 mois et plus) : relance de l’enseignement formel, des examens et du développement de la main-d’œuvre à mesure que la gouvernance et la sécurité le permettent.

Justice : droit et ordre public

Le droit et l’ordre public seront régis conformément à la législation existant dans la zone avant 2007.

Le cadre décrit un système de justice post-conflit pour une nouvelle communauté dans la région de Rafah, en donnant la priorité au rétablissement rapide des fonctions judiciaires, de l’ordre juridique et de la confiance du public.

Le paysage juridique comprend des lois partagées de l’Autorité palestinienne, mais des codes pénaux divergents entre Gaza et la Cisjordanie, soulignant la nécessité d’une harmonisation législative à long terme.

La numérisation des services judiciaires est nécessaire afin de restaurer les archives, d’améliorer l’efficacité et d’élargir l’accès.

La police civile opérera sur place pour maintenir l’ordre public, sous l’autorité de la Force internationale de stabilisation (ISF).

Un renforcement immédiat des capacités est requis pour les juges, les procureurs et le personnel judiciaire, en mettant l’accent sur la gestion des affaires, l’administration des audiences, la rédaction juridique, le traitement des preuves, la supervision des enquêtes et les compétences numériques.

La formation doit tenir compte des réalités de l’après-guerre : infrastructures détruites, archives manquantes, traumatismes, déplacements et nécessité d’une justice réparatrice. Des partenaires européens peuvent soutenir une formation initiale pour 20 juges et 20 procureurs, avec une institutionnalisation à long terme par le biais d’un programme de diplôme judiciaire.

L’accès des femmes à la justice nécessite des procédures centrées sur les survivantes, compte tenu des risques accrus, des vulnérabilités et de la perte de documents.

La réforme du système pénitentiaire comprend la construction de centres de détention répondant aux normes internationales, ainsi que le filtrage et la formation du personnel. L’accent est mis sur la sécurité procédurale et dynamique, la réhabilitation, la classification et les alternatives à l’incarcération.

La réforme du secteur de la sécurité nécessite des lois actualisées sur la police et la protection civile, une supervision et une obligation de rendre des comptes solides, des approches de sécurité centrées sur la population et des mesures visant à prévenir la radicalisation.