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20/01/2026

« Pourquoi ne manifestent-ils pas pour l’Iran ? » : une question qui dénote la dépravation morale de ceux qui la posent, en Israël et aux USA

Dahlia Scheindlin, Haaretz, 16/01/2026
Traduit par Tlaxcala



Une femme israélienne lors d’un rassemblement de solidarité avec les manifestants iraniens, à Holon, une banlieue de Tel Aviv, mercredi. Photo Moti Milrod

Des Israéliens qui n’ont jamais rejoint de manifestations pour leurs concitoyens tués en nombre sans précédent dans une vague de violence criminelle et n’envisageraient pas de manifester pour les civils de Gaza, sont consternés par ce qu’ils perçoivent comme le silence de la gauche mondiale sur l’Iran.

Depuis que le massacre de ses citoyens par le régime iranien a commencé la semaine dernière, des Israéliens et des figures pro-israéliennes dénoncent l’hypocrisie mondiale. Ils voulaient savoir : où étaient les manifestants à travers le monde et sur les campus universitaires pour soutenir les droits humains en Iran et contre la dictature meurtrière ? Mercredi, même Piers Morgan s’est plaint que les manifestations propalestiniennes n’ont jamais vraiment été à propos de droits humains, mais une couverture pour la haine envers Israël et les Juifs.

Le message s’est répandu avec une efficacité stupéfiante. Vendredi dernier, un commentateur israélien populaire a dénoncé l’absence de manifestations de masse en Occident. Dès lundi, des voix palestiniennes parodiaient déjà le message. Une animatrice de télévision israélienne a posté avec indignation contre des célébrités américaines qui portaient des pins de protestation contre l’ICE et la mort de Renee Good dans le Minnesota la semaine dernière, plutôt que de soutenir l’Iran.

Le diffuseur public israélien Kan a diffusé un long segment mettant en vedette la directrice de l’organisation de droite Stand With Us et l’ancienne porte-parole du gouvernement israélien Eylon Levy – expliquant patiemment que « rien » ne se passe dans le monde pour soutenir les Iraniens, car l’activisme palestinien n’était qu’une campagne organisée contre Israël et les Juifs.

Exploiter les horreurs auxquelles l’Iran est confronté pour marquer un point pour la diplomatie publique israélienne – connue en hébreu sous le nom de hasbara – est avant tout une distraction grotesque des événements en Iran. Et ce n’est que le début de ce qui ne va pas dans cet argument.

Premièrement, absolument : Les peuples du monde devraient soutenir les Iraniens essayant de renverser un régime violent, fondamentaliste, oppressif et chauvin. Je souhaite qu’ils le fassent, de la même manière que je souhaite que plus de gens se mobilisent pour soutenir l’Ukraine et le Soudan.

Les Israéliens devraient également être dans les rues pour manifester. Ils devraient s’exprimer pour protéger la vie des citoyens arabo-palestiniens d’Israël, qui sont tués dans des attaques criminelles à un rythme de plus d’un par jour en 2026, tandis que les forces de l’ordre sont pratiquement indifférentes. Incompréhensiblement, presque aucun Israélien juif ne le fait. 99,9 % des Israéliens juifs n’envisageraient jamais non plus de manifester pour les civils palestiniens à Gaza. Alors oui, absolument, le monde est hypocrite et injuste, et les Israéliens n’ont pas la crédibilité pour s’en plaindre.

Mais l’accusation est aussi curieuse d’un point de vue factuel, étant donné qu’il y a eu des manifestations littéralement à travers le monde pour les Iraniens : Londres ; Manchester ; Paris ; Berlin ; Hambourg ; Munich ; Vienne ; Bruxelles ; Finlande ; Washington DC ; Los Angeles – où des gens ont été percutés par un camion ; Madrid ; Sydney, et dans au moins quatre villes canadiennes – Montréal, Toronto, Ottawa et Vancouver (« Ma vidéo ne capture pas combien de personnes sont là mais il y en a beaucoup », a écrit un ami à Vancouver). Des actes de provocation devant des ambassades et des remplacements de drapeaux du régime ont été signalés à Séoul, Prague, Stockholm et Ljubljana, Slovénie.


Des Iraniens résidant en Arménie tiennent une manifestation de solidarité avec les manifestants iraniens, devant l’ambassade d’Iran à Erevan jeudi. Photo Karen Minasyan / AFP

Personne ne suivant la ligne de la hasbara n’a mentionné cette mobilisation mondiale. C’est compréhensible – avec seulement Reuters, CBC, Euronews, la couverture des médias sociaux et des médias locaux, il faudrait un googlage intrépide pour découvrir les manifestations.

Ah, l’argument serait : mais ce ne sont que des Iraniens de la diaspora, pas d’autres. Où sont les citoyens occidentaux de gauche, progressistes ? De façon anecdotique, il y a une part de vérité là-dedans. Mais je devine que ces critiques n’ont pas examiné les images, inspecté les visages ou appelé des amis dans ces lieux lointains pour vérifier, quand une impression idéologiquement motivée suffit.

J’ai fait des appels. J’ai parlé à Sara Bazoobandi, une Iranienne de la diaspora qui est chercheuse à l’Institut pour la politique de sécurité de l’Université de Kiel en Allemagne. Elle a exprimé une certaine frustration qu’il n’y ait pas plus de libéraux occidentaux rejoignant la cause. Elle a aussi mentionné une belle histoire à propos d’une femme allemande juive âgée qui l’a abordée lors d’une manifestation à Hambourg, pour exprimer son soutien. Il est peu probable que cette femme ait été la seule supportrice non iranienne là-bas.

Mais ignorer les manifestations de la diaspora iranienne est un message en soi. Si les Iraniens manifestant à travers le monde ne comptent pas, cela ne voudrait-il pas dire que les manifestants palestino-usaméricains ne comptent pas non plus ?

Ensuite, les théoriciens de l’hypocrisie diront ah, mais il n’y a pas de manifestations sur les campus soutenant les droits humains en Iran. Le spécialiste des études juives Tomer Persico sait pourquoi : c’est parce que les étudiants universitaires occidentaux sont affligés par une dissonance cognitive. N’attendez pas de preuve – son opinion fermement ancrée devra suffire.


Des citoyens arabes d’Israël manifestent à Jérusalem l’année dernière, demandant à la police d’en faire plus pour stopper la criminalité dans leur communauté. Photo Olivier Fitoussi

Explications alternatives et logiques

Mais le fait demeure qu’il y a peu de manifestations de masse d’USAméricains ou d’Occidentaux au-delà des groupes de la diaspora iranienne, ou d’étudiants universitaires de diverses origines. Pourquoi ?

Une explication différente pourrait s’appuyer sur des différences empiriques entre l’Iran et Gaza. Les étudiants et les citoyens savent que leurs institutions ou pays soutiennent le côté qu’ils considèrent comme l’agresseur dans le conflit israélo-palestinien. Vous pouvez être d’accord ou pas, mais ce n’est pas une « dissonance cognitive » de le croire. Vous pouvez argumenter sur un deux poids-deux mesures, mais en Occident, tout le monde sait qu’Israël prétend être une démocratie tout en réprimant les Palestiniens depuis toute son histoire, vous rétorqueront-ils alors.

Les Occidentaux savent aussi que les actions d’Israël ne sont possibles qu’avec le soutien politique, économique et militaire énorme et à long terme de leurs pays à l’État juif.

Quand les gens manifestent, ils demandent généralement quelque chose. Même quelques centaines de personnes à Montréal ont manifesté à propos de l’Iran devant une station de nouvelles, pour exiger une couverture plus complète des atrocités du régime iranien.
Les manifestants aux USA pour les Palestiniens exigeaient une pression gouvernementale sur Israël pour qu’il cesse de permettre la guerre ; les étudiants exigeaient que les universités se désengagent, même sans savoir comment cela fonctionne. Personne n’aurait jamais dû ignorer le 7 octobre, et une tache d’immoralité et de malhonnêteté reste sur quiconque l’a fait.

Des tentes abritant des familles palestiniennes déplacées installées le long du rivage à Gaza Ville, cette semaine. Photo Omar Al-Qattaa / AFP

Exiger qu’Israël arrête une guerre qui implique un siège massif et des meurtres de civils à Gaza équivaut à demander aux USAméricains que les USA agissent contre l’agresseur en Iran tuant des civils. Sauf que le gouvernement usaméricain fait cela depuis des décennies.

L’Amérique a imposé des sanctions au régime à partir de 1979. Celles-ci sont devenues un vaste réseau de sanctions et de limitations au fil des ans, avec seulement une pause partielle et limitée sous le JCPOA, l’accord nucléaire iranien de 2015, puis réimposées en 2018 lorsque les USA se sont retirés. En septembre, le Conseil européen a également réinstauré ses sanctions, suite au « retour automatique » à la fin de l’accord de 2015. Et nul besoin de rappeler que les USA ont déjà agi militairement contre l’Iran, aux côtés d’Israël, en juin dernier.

Quelques jours après les rapports faisant état de tueries de manifestants par le régime, le président Trump a annoncé des droits de douane usaméricains de 25% sur les pays commerçant avec Téhéran. Et au moment où ces lignes sont écrites, le monde est en alerte maximale pour une autre frappe militaire usaméricaine possible contre l’Iran. Ceux qui détestent le régime iranien pourraient ne pas avoir d’autres demandes supplémentaires, pour l’instant. Il est difficile d’exiger que votre université se désengage lorsqu’elle n’est pas investie dans des entreprises iraniennes.

Maintenant, si vous êtes USAméricain et que vous vous opposez au régime israélien pour l’occupation et le siège extrême, les punitions collectives et les bombardements aveugles de Gaza en réponse au 7 octobre, vous exigerez que votre gouvernement fasse tout différemment : qu’il cesse de financer, d’armer et de fournir l’armure diplomatique impénétrable pour Israël qui a assuré que sa guerre à Gaza dure depuis deux années horribles, et n’est pas tout à fait terminée.

Des USAméricains juifs ont manifesté en novembre 2023 pour exiger la libération des otages. En fait, la plus grande partie de l’activisme juif usaméricain et pro-israélien s’est concentré sur les otages. Mais avec le gouvernement usaméricain sous Joe Biden puis Trump travaillant déjà à cet objectif, combien de manifestations de masse devaient-ils organiser ?

Toutes les manifestations propalestiniennes sont-elles pures de cœur et dépourvues d’arrière-pensées ou d’hypocrisie ? Non. Devrait-il y avoir une bien plus grande solidarité dans ce monde pour tous les peuples cruellement tués par leurs régimes misérables ? Absolument. Mais l’accusation pro-israélienne contre le faux « silence mondial » sur l’Iran, venant de personnes qui n’envisageraient jamais de manifester pour sauver les enfants de Gaza, reflète une dissonance cognitive, et morale.

18/01/2026

Un cessez-le-feu pour les Israéliens et une guerre pour les Palestiniens

Pourquoi Gaza devrait-il intéresser qui que ce soit lorsque des Israéliens ne sont pas tués ? Quand les sirènes d’alertes se taisent en Israël, on considère ça comme un cessez-le-feu.

Gideon Levy, Haaretz, 18/01/2026
Traduit par Tlaxcala



Mikail Çiftçi, Türkiye


Lorsque des Israéliens ne sont pas tués, il y a un cessez-le-feu. Lorsque des Israéliens ne sont pas tués mais que plus de 400 personnes le sont à Gaza, dont 100 enfants, ça s’appelle aussi un cessez-le-feu. Lorsqu’Israël démolit 2 500 maisons à Gaza en plein cessez-le-feu, et que le ministre de la Défense Israel Katz félicite les soldats de Tsahal pour leurs opérations, on appelle toujours cela un cessez-le-feu.
Lorsque des centaines de milliers de Gazaouis meurent de froid et pataugent dans la boue, ça entre dans la définition d’un cessez-le-feu.
Lorsque des milliers de personnes gravement malades meurent parce qu’Israël leur refuse des soins médicaux vitaux ou la possibilité de sortir de leur cage et d’aller se faire soigner ailleurs, c’est un cessez-le-feu. Lorsqu’une Israélienne éduquée demande pendant un repas du shabbat s’il y a encore des soldats israéliens à Gaza à un moment où plus de la moitié de l’enclave est occupée par Tsahal, c’est un indicateur par excellence de l’existence d’un cessez-le-feu, du moins tel que les Israéliens le définissent.
Lorsque la vie en Israël revient à la normale, avec des concours de cuisine et de chanson en plein essor, et avec des discussions approfondies sur la question cruciale des fuites vers le journal Bild en Allemagne, c’est le nec plus ultra des cessez-le-feu. C’est seulement quand un commando du Hamas sort de son trou et tente de planter un engin explosif improvisé dans les décombres de Gaza, que ça constitue une infraction grave au cessez-le-feu.
Lorsque des Israéliens ne sont pas tués, tout le reste n’intéresse personne. Pourquoi Gaza devrait-il intéresser qui que ce soit lorsque des Israéliens ne sont pas tués ? Quand la sirène des alertes se tait en Israël, c’est un cessez-le-feu. Le fait que Gaza soit toujours bombardée, mais qu’elle n’ait pas de sirènes, est sans importance. Le monde montre déjà des signes de lassitude à l’égard de Gaza, malgré les nouvelles de ce week-end concernant la création d’un « Conseil de la Paix », qui ne sauvera pas une seule personne dépossédée à Gaza de son sort amer.
Lorsque des Israéliens ne sont pas tués, on déclare un retour à la routine, ce qui signifie que la guerre est terminée et que l’on peut revenir à la posture de victime du 7 octobre, au récit sans fin des histoires d’otages, à s’enliser dans le chagrin d’hier, être stupéfait à chaque tentative désespérée de Gaza de rappeler son existence. Lorsque des Israéliens ne sont pas tués, Gaza n’existe pas, pas plus que l’ensemble du problème palestinien.
Lorsque des Israéliens ne sont pas tués, tout va bien. Quand ils ne sont pas tués, on peut reprendre le déni et l’oubli de Gaza. Lorsque des Israéliens ne sont pas tués en Cisjordanie, la vie est encore plus merveilleuse. Le fait que des dizaines de Palestiniens aient été tués en Cisjordanie depuis l’entrée en vigueur du cessez-le-feu est encore moins intéressant que les centaines de Gazaouis tués pendant la même période.
La nouvelle de l’existence d’un cessez-le-feu à Gaza n’est pas parvenue en Cisjordanie ou au Commandement central de Tsahal. Toutes les restrictions draconiennes imposées en Cisjordanie au début de la guerre à Gaza restent en place, pas une seule n’ayant été abrogée ou assouplie.
Si ces restrictions ont été imposées à cause de la guerre, pourquoi n’ont-elles pas été levées quand la guerre s’est terminée ? Neuf cents barrages routiers installés pendant la guerre ? Neuf cents barrages routiers restent en place après l’entrée en vigueur du cessez-le-feu. Des portails de fer à chaque communauté palestinienne, s’ouvrant et se fermant par intermittence depuis le début de la guerre ? La même chose continue après la fin de la guerre. Des pogroms pendant la guerre ? Encore plus après sa fin. Lorsque des Israéliens ne sont pas tués, il n’y a pas de problème.
La décision d’imposer à Israël la signature d’un accord de cessez-le-feu s’est révélée être l’affaire de l’année. C’est le premier cessez-le-feu unilatéral de l’histoire. Tout est permis à Israël tandis que l’autre camp n’a pas le droit de respirer. Tous les otages ont été rendus sauf un corps, et la promesse d’évacuer Gaza une fois les otages rendus s’est évaporée instantanément, oubliée comme si elle n’avait jamais été faite. Vous vous souvenez ? Les otages ont été rendus, et Israël est à Gaza, depuis lors et pour toujours.
Le cessez-le-feu a aussi calmé les protestations mondiales contre Israël. Certains dans le monde attendaient une opportunité de revenir et d’étreindre Israël, et un cessez-le-feu unilatéral est cette opportunité. Le monde est passé au Venezuela et à l’Iran.
Trump peut continuer à diffuser son idée de la paix inventée qu’il a apportée au Moyen-Orient, et les Israéliens peuvent continuer à se dire que la guerre à Gaza était justifiée et a atteint tous ses objectifs. Maintenant c’est fini. Il y a un cessez-le-feu. L’essentiel est que des Israéliens ne se fassent pas tuer à Gaza. Tout le reste est sans intérêt.

23/12/2025

Mon héroïne de Hanoucca

 Gideon Levy, Haaretz, 21/12/2025
Traduit par Tlaxcala

Mon héroïne de Hanoucca cette année est une femme anonyme vêtue de noir. C'était mercredi soir, la quatrième nuit de Hanoucca, au centre commercial Weizmann City de Tel-Aviv. Un hijab sur la tête, un sac à main à un bras et un téléphone portable dans l'autre main, elle s’est approchée de la ménorah et a soufflé d'un seul souffle sur les quatre bougies. Son compagnon a applaudi.

Puis la femme est revenue : la bougie shamash ([serviteur] utilisée pour allumer les huit autres bougies) brûlait encore ; elle l’a également éteinte. Cette femme est la Rosa Parks palestinienne. Une vidéo de sa protestation a été publiée sur les réseaux sociaux pendant le week-end.

Les réactions indignées n'ont pas tardé à suivre : « Une documentation exaspérante » (Mako et Channel 14 News) ; « une documentation scandaleuse» (le site d'information ultra-orthodoxe Behadrei Haredim) ; « une antisémite arabophone » (« L’Ombre «  [Yoav Eliasi] sur Instagram).
Yair Foldes a rapporté dans Haaretz que la police enquête mais n'a pas encore décidé de l'accusation appropriée. Ils envisagent l'article 170 de la loi pénale israélienne, qui interdit de « détruire, endommager ou profaner un lieu de culte ou tout objet tenu pour sacré par un groupe de personnes, dans l'intention de railler ainsi leur religion ou en sachant qu'elles sont susceptibles de considérer une telle destruction, dégradation ou profanation comme une insulte à leur religion ».
La peine maximale : trois ans de prison. Tous ceux qui ont brûlé des Corans dans des mosquées de Cisjordanie sont libres, et cette femme sera arrêtée.

Au moment où j'écris ces lignes, la chasse à la femme de la police bat son plein. D'ici samedi soir, lundi soir au plus tard, la femme sera arrêtée. Le procès spectacle est en route, même si l'animateur de Channel 14 Yinon Magal est pessimiste : « Ils l’ attraperont, la photographieront à côté du drapeau israélien, l'amèneront à une audience de détention et le juge la libérera sous assignation à domicile ».
Il est bien connu que les maisons israéliennes sont remplies d'Arabes que les tribunaux ont libérés. Demandez à la poétesse Dareen Tatour, qui a été en résidence surveillée pendant six mois (!) avant son procès pour une publication Facebook, bien avant le 7 octobre 2023. Pour les droitiers, l'éteigneuse de bougies est une terroriste qui mérite la peine de mort.

Ce n'est pas gentil de souffler sur les bougies de Hanoucca ; je n'ai aucune idée de ce qui a motivé la courageuse femme, mais il est difficile d'imaginer un acte de protestation non-violent plus spectaculaire.
Il est permis de perturber la fête que les Juifs célèbrent pour commémorer la victoire de la révolte des Hasmonéens contre l'occupant grec. Lors d'une fête pendant laquelle les Juifs chantent : « Nous venons bannir les ténèbres, dans nos mains sont la lumière et le feu », il est permis de protester. Lors d'une fête où les Juifs chantent : « Faisons la fête \ Nous danserons tous la hora \ Rassemblons-nous autour de la table \ Nous vous offrirons un régal \ des dreidels (toupies) pour jouer et des shamash (galettes) à manger », il est permis de gâcher les choses. Surtout, lors d'une fête où les Juifs chantent sans honte : « Quand tu auras préparé un massacre de l'ennemi blasphémateur » (la traduction littérale d'une partie du premier verset de « Maoz Tzur »/ »Rocher des âges ») – il est permis de se rebeller.

Il est permis à une Palestinienne de 1948 de penser que cette célébration devrait être interrompue par un acte de protestation personnel : souffler sur les bougies dans un centre commercial. Alors que ses coreligionnaires et peut-être aussi ses proches – à Jaffa, par exemple, il n'y a pas une seule famille palestinienne sans famille à Gaza – se noient dans la boue, grelottent de froid et que des chiens affamés continuent de fouiller les corps de leurs proches piégés, les Juifs ici ne célébreront pas comme si de rien n'était.
Quelqu'un doit leur rappeler que la guerre à Gaza n'est pas terminée et que les souffrances ne font que s'intensifier. Quelqu'un doit rappeler aux Israéliens que pendant qu'ils se gavent de sufganiyot  [beignets] sophistiquées, à Gaza, il y a encore des gens qui meurent de faim, ou du moins qui sont malades et fatigués de manger des lentilles.
Il y a là-bas des centaines de milliers de sans-abri ravagés par l'hiver. Il y a là-bas des patients qui meurent lentement, dans une agonie atroce, par manque de soins médicaux. Et il y a là-bas des centaines de milliers d'enfants dont les amis ont été tués, et depuis plus de deux ans, ils n'ont ni école ni aucun autre cadre où aller, et qui sont condamnés à une vie d'ignorance et de désespoir même s'ils survivent à la guerre, qui est loin d'être terminée.

Cela affecte les Palestiniens de 48, cela les peine, même s'ils sont paralysés par la peur d'un régime qui arrête quiconque ose exprimer son humanité. Et maintenant, une femme inconnue est venue, la quatrième nuit de Hanoucca, et pendant un instant a soufflé les bougies des Israéliens en fête, d'un seul souffle. C'est une héroïne.

05/12/2025

La mort du chef de la milice anti-Hamas Abou Shabab souligne que la prochaine direction de Gaza ne sera pas dictée par Israël

Jack Khoury, Haaretz, 4/12/2025
Traduit par Tlaxcala

Abou Shabab était précisément le type de figure qu’Israël aime présenter comme un partenaire, mais la réalité complexe de Gaza l’a montré pour ce qu’il était – même dans la zone limitée où il opérait. Désespéré de trouver un « administrateur » pour la bande de Gaza, Israël a une fois de plus ignoré le besoin palestinien de trouver un véritable leadership.


Yasser Abou Shabab, le chef du gang violent de Gaza soutenu par Israël

L’annonce jeudi de la mort de Yasser Abou Shabab n’a pas été seulement un incident sécuritaire local dans la bande de Gaza. Elle a également révélé, une fois encore, l’énorme fossé entre l’histoire qu’Israël se raconte et la réalité complexe de Gaza.

L’establishment de la défense et les médias ont présenté Abou Shabab comme une « alternative au Hamas », quelqu’un qui pourrait aider à gouverner Gaza après la guerre. Mais il s’est avéré être une figure controversée même dans la zone limitée où il opérait. En raison de la multiplicité des groupes armés, des tribus, des alliances et des comptes non réglés dans la région, il était entouré d’ennemis.

Sa mort n’a surpris presque personne à Gaza. Beaucoup voulaient le voir disparaître. Parmi eux figuraient ce qui reste de la direction du Hamas, qui le considérait comme une menace – ou du moins comme une nuisance – pour son pouvoir ; des rivaux armés qui partageaient avec lui territoire et influence ; des membres de clans lésés par lui et sa famille ; et des gens au sein même de sa tribu, embarrassés depuis des années par ses actions.

Les déclarations qui ont envahi les réseaux sociaux immédiatement après l’annonce de sa mort ont montré à quel point il était un homme recherché. Chacun a rapidement adopté un récit, attribué des responsabilités ou tenté de blanchir son nom. Mais la conclusion était claire : il n’existe aucune force suffisamment puissante pour protéger les personnes qui collaborent avec Israël.

Même sa propre tribu, les Tarabin, s’est empressée de le renier après sa mort. Dans un communiqué, elle l’a qualifié « d’épisode sombre », ajoutant que sa mort « avait refermé un chapitre honteux ». Elle a aussi promis de ne permettre à aucun autre membre de la tribu de participer à des milices « servant l’occupation ».

Il ne s’agissait pas seulement de se désolidariser de lui. C’était une déclaration d’intention sociopolitique destinée à envoyer un message à tous les Gazaouis : « Cet homme ne faisait pas partie de nous, ne réglez donc pas vos comptes avec nous. »

La cause directe de sa mort, selon divers rapports, a été un affrontement entre Abou Shabab et des membres de la famille Abou Snima, connue pour ses activités criminelles. Une fusillade a éclaté après qu’Abou Shabab eut refusé avec arrogance de libérer un membre de cette famille qu’il avait arrêté. Cela a servi d’étincelle à un règlement de comptes plus large dans la zone. Il en ressort qu’Abou Shabab n’a pas construit un leadership, mais seulement des luttes de pouvoir.

C’est là qu’Israël est entré en scène. Pendant des années, l’establishment israélien – les médias, la défense et le monde politique – a tenté de « créer des partenaires », c’est-à-dire des Palestiniens locaux qui semblaient suffisamment puissants et dominants, mais aussi disposés à dire ce que les Israéliens aiment entendre. Ainsi ont émergé des « étoiles » éphémères, comme Abou Shabab dans le sud de Gaza.

Abou Shabab était exactement le type de personne qu’Israël aime avoir comme partenaire. Il était armé mais prêt à coopérer ; il s’opposait au Hamas mais n’était pas affilié à l’Autorité palestinienne ; et il donnait l’impression de pouvoir maintenir « la rue » sous contrôle.

Mais en réalité, c’était un criminel dont le pouvoir n’existait que dans les zones où Israël demeurait physiquement présent. Au-delà des limites de l’influence israélienne, il n’avait ni pouvoir, ni légitimité, ni preneur pour ses marchandises.

Yasser Abou Shabab (deuxième à partir de la gauche)

Ce type de personnage n’a rien de nouveau. Il suffit de demander aux membres de l’Armée du Liban-Sud, qui ont compté sur Israël pendant deux décennies jusqu’à ce qu’Israël leur retire le tapis sous les pieds du jour au lendemain, par son retrait unilatéral du Liban.

Quiconque reçoit un pouvoir de l’extérieur sans base de soutien interne vit à crédit. Pourtant Israël, une fois encore, a construit une illusion autour de quelqu’un par nécessité de trouver une personne jugée apte à diriger Gaza, plutôt que par rapport aux besoins palestiniens de disposer d’un véritable leadership.

La mort d’Abou Shabab offre une leçon importante : le leadership ne peut pas émerger de diktats israéliens. Abou Shabab semblait un homme fort ; en réalité, il était un maillon faible, dépendant des armes, du chaos et du double jeu pratiqué à la fois par les acteurs locaux et par Israël.

Mais Gaza n’est pas un endroit où l’on peut imposer un dirigeant d’en haut en espérant que la base l’acceptera. L’histoire du territoire est plus forte que toute tentative d’ingénierie.

30/11/2025

Gaz, guerre et pillage : les intérêts énergétiques derrière le génocide à Gaza

Yul Jabour, Tribuna Popular, 29/11/2025
Traduit par Tlaxcala

 

Yul Jabour Tannous (Caracas, 1970) est un militant communiste et avocat diplômé de l’Université Centrale du Venezuela. Il a intégré le Parti Communiste du Venezuela (PCV) en 1988, et il est actuellement membre de son Bureau Politique. Il a été député à l’Assemblée nationale du Venezuela pour l’État de Cojedes durant la période 2011-2016 puis pour l’État de Yaracuy entre 2016 et 2021. Il est secrétaire général du Comité de Solidarité Internationale (COSI).


Le génocide à Gaza, exécuté par l’État sioniste d’Israël depuis le 7 octobre 2023, fait partie de la stratégie usaméricaine et européenne de reconfiguration régionale connue sous le nom de « Nouveau Moyen-Orient ». Son objectif est d’affaiblir l’axe de résistance antisioniste, de consolider Israël comme puissance militaire et d’assurer le contrôle des principales sources d’énergie et routes commerciales pour le grand capital.

Gazaoduc


Le sionisme, créé et promu à l’origine par les colonialismes britannique et français au XIX siècle, puis financé par les USA et leurs alliés européens, a porté depuis la création de l’entité sioniste en 1948 un projet de nettoyage ethnique. L’offensive commencée en 2023 constitue l’un des épisodes les plus atroces enregistrés dans l’histoire contemporaine.

Le Bureau des Médias du gouvernement à Gaza a indiqué qu’entre octobre 2023 et octobre 2025, plus de 76 600 personnes avaient été assassinées ou portées disparues sous les décombres, dont 60 % de femmes et d’enfants. Au moins 2 605 Palestiniens ont été tués et plus de 19 000 blessés alors qu’ils cherchaient de l’aide humanitaire.

La destruction des infrastructures atteint 90 %, avec 80 % de la population déplacée, du fait des attaques aériennes, d’artillerie et terrestres, ainsi que du blocus total qui a coupé l’électricité, l’eau, le carburant et les biens essentiels. Les zones résidentielles, les écoles, les hôpitaux et les camps de réfugiés ont été systématiquement bombardés.

Alors que Gaza est ravagée et soumise à des crimes de guerre et à des crimes contre l’humanité — avec des bombardements constants et la coupure totale de l’électricité, de l’eau et des combustibles — le ministre israélien de l’Énergie a annoncé que BP (British Petroleum) et ENI (Ente Nazionale Idrocarburi) avaient engagé des « investissements sans précédent » pour l’exploration du gaz naturel*. Une fois encore, combustibles fossiles, capital et guerre se combinent dans l’équation caractéristique des interventions impérialistes contre les peuples.

En 2000, Yasser Arafat annonçait la découverte des premiers gisements au large de la côte de Gaza, baptisés Gaza Marine. Cette zone, appartenant au bassin du Levant méditerranéen, abrite l’une des plus grandes réserves mondiales de gaz offshore, suffisante pour approvisionner cent millions de personnes pendant plus de deux décennies. Selon un rapport de l’Organisation des Nations unies (ONU), ces gisements s’étendent principalement au large de la Palestine et d’Israël, et dans une moindre mesure en face du Liban et de l’Égypte. Le rapport souligne qu’étant un système souterrain interconnecté, les réserves doivent être considérées comme une ressource partagée ; il recommande donc une exploitation conjointe sous une formule équitable de répartition, octroyant aux Palestiniens une participation majoritaire tant dans les gisements situés sous leur sous-sol que dans la part correspondante des réserves communes.

En parallèle aux découvertes palestiniennes, Israël a lancé ses propres explorations aux côtés de la compagnie pétrolière usaméricaine Noble Energy. Entre 2009 et 2010, l’existence de l’énorme gisement de gaz Tamar a été confirmée. Son développement, évalué à 3 milliards de dollars, a été financé par des banques comme JP Morgan, Citigroup, Barclays et HSBC. En 2012, Noble Energy et ses partenaires ont signé un contrat pour fournir du gaz à Israël pour 14 milliards de dollars sur 15 ans, montant pouvant être porté à 23 milliards. Un autre accord a ensuite été signé pour 32 milliards. Ces projets ont transformé radicalement la matrice énergétique israélienne : jusqu’alors, le pays dépendait des importations de gaz et de charbon et devait acquérir 70 % du gaz qu’il consommait (dont 40 % provenaient d’Égypte). En 2018, Tamar générait déjà 60 % de l’électricité d’Israël. En 2020, Chevron a acquis 30 % du projet en rachetant Noble Energy. Bien que les gisements soient situés au large, la plateforme de traitement de Tamar opère à seulement 10 kilomètres au nord de Gaza.

Puis une découverte encore plus importante a suivi : le gisement Léviathan, dont les installations ont commencé à être construites en 2017 après confirmation qu’il contenait des réserves capables de couvrir la consommation d’Israël pendant 40 ans. Sa mise en service en 2020 a consolidé le basculement énergétique : Israël est passé d’un statut d’île énergétique dépendante de l’extérieur à celui d’exportateur net. Les exportations sont dirigées principalement vers l’Égypte et la Jordanie, renforçant sa position de puissance régionale et expliquant en partie l’inaction de ces gouvernements face à la tragédie palestinienne. En juin 2022, la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a signé un accord pour importer du gaz israélien comme alternative au gaz russe, via un gazoduc sous-marin longeant Gaza jusqu’en Égypte, où il serait transformé en gaz naturel liquéfié avant d’être envoyé en Europe. Outre les bénéfices économiques, cet accord a renforcé la capacité de pression d’Israël sur l’UE.

En pleine catastrophe humanitaire, en novembre 2023, la Commission européenne a publié une nouvelle liste de projets énergétiques prioritaires, incluant le gazoduc EastMed. Ce projet, officiellement appelé EuroAsia Interconnector, vise à relier la ville israélienne de Hadera, située à 106 kilomètres au nord de Gaza, à la Grèce via Chypre. Le gazoduc sera alimenté par les gisements chypriotes, par Léviathan et, possiblement, par Gaza Marine.

Pendant ce temps, Gaza Marine reste intact sous les eaux, face à un territoire qui aujourd’hui n’a accès à aucun type de combustible. Après l’opération « Plomb Durci » en 2008, les négociations entre la Palestine et Israël ont définitivement échoué et Tel-Aviv a assumé le contrôle effectif des eaux juridictionnelles palestiniennes, militarisant la côte et confisquant les gisements, en violation flagrante du droit international.

En plus du gaz, on trouve en Cisjordanie le gisement pétrolier Meged, dont les réserves sont estimées à 1,5 milliard de barils, d’une valeur dépassant les 100 milliards de dollars. Bien que 80 % du champ se situe en territoire palestinien, Israël l’exploite sans verser la moindre compensation.


À cela s’ajoute le retour du projet israélien du canal Ben Gourion, proposé en 1956, qui connecterait le golfe d’Aqaba à la Méditerranée comme alternative au canal de Suez. Ce serait un canal plus long que celui d’Égypte, et dont la route prévue passe près de la frontière nord de Gaza. Certains analystes soulignent qu’Israël pourrait même tracer le canal en lui faisant traverser Gaza. S’il se concrétisait, ce corridor modifierait les dynamiques du commerce mondial, conférant à Israël une importance stratégique inédite.

Le 10 octobre a été annoncé un prétendu cessez-le-feu à Gaza, promu par les USA et soutenu par la Turquie, l’Égypte et le Qatar. Mais loin d’être un accord de paix, ce mécanisme constitue une extension du soi-disant « Deal du Siècle » : il vise à transformer la bande de Gaza en un protectorat usaméricain de facto et à laisser intacte l’occupation israélienne de toute la Palestine, en particulier d’un territoire dont la richesse énergétique a été systématiquement confisquée.

Cet accord ne vise pas la paix : il fait partie intégrante des projets impérialistes visant à redessiner « un nouveau Moyen-Orient », à assurer le contrôle des routes stratégiques et à sécuriser l’accès aux gisements de gaz du Levant. Dans cette logique, le régime israélien — responsable de la dévastation de Gaza et du pillage énergétique de toute la Palestine — demeure entièrement indemne, protégé par ceux qui bénéficient de son rôle d’enclave militaire et énergétique dans la région.

*NdT: l'alors ministre de l'Énergie Israel Katz (devenu ensuite ministre de la Guerre) a annoncé fin octobre 2023 que 12 licences d'exploration de gaz avaient été accordées pour 3 ans à 2 consortiums : d'une part celui constitué par ENI, Dana Petroleum (filiale écossaise d'une compagnie sud-coréenne) et Ratio Energies, d'autre part celui constitué par BP, la Compagnie pétrolière d'État de l'Azerbaïdjan (SOCAR) et NewMed Energy.

Pas de musique sans justice/No Music without Justice
Lettre ouverte au directeur de la Philarmonie de Paris, Olivier Mantei
Open Letter to Olivier Mantei, Director General of the Philharmonie de Paris

English version after the French original
Ce dimanche 30 novembre 2025, le Rotterdam Philharmonic Orchestra donnera un concert à la Philarmonie de Paris (Cité de la Musique) sous la direction de son directeur musical Lahav Shani, qui est aussi directeur musical de l’Orchestre philarmonique d’Israël et sera celui de l’Orchestre philarmonique de Munich à partir de septembre 2026. Un précédent concert donné le 6 novembre au même endroit par l’Orchestre symphonique d’Israël sous la même direction avait été le théâtre d’incidents, à la suite desquels 4 manifestants propalestiniens ont été mis en examen et ont déposé à leur tour diverses plaintes pour agressions et violation du secret de l’enquête. Plusieurs organisation viennent d’adresser la lettre ci-dessous au directeur de la Philarmonie.-Tlaxcala

Jeudi 27 novembre 2025

Monsieur le Directeur,

Depuis le début du génocide à Gaza, on atteste de près de 70 000 personnes assassiné.e.s, hommes, femmes et enfants compris. Toujours à Gaza, ce sont 345 personnes qui ont été assassinées et 889 blessées par l’armée israélienne, depuis l’entrée en vigueur du « cessez-le-feu », le 11 octobre dernier, cessez-le-feu violé plus de 500 fois. En deux ans, c’est 6 fois la bombe d’Hiroshima qui s’est écrasée sur un territoire d’à peine 150 kilomètres carrés. L’aide humanitaire et médicale reste bloquée alors qu’avec l’hiver les épidémies s’apprêtent à emboîter le pas à la famine. Tous les jours les cadavres s’amoncèlent lorsqu’ils ont la « chance » d’être retrouvés. Lundi 24 novembre, c’est en armes que les milices israéliennes ont chassé les enfants du Théâtre national palestinien (El-Hakawati Theatre) de Jérusalem occupée. Ces armes feront certainement moins parler d’elles que de pauvres fumigènes brandis face aux ambassadeurs culturels de l'État d’Israël.

Le génocide, tel qu’il a été caractérisé par les instances de droit international compétentes, se poursuit sous nos yeux. Et vous, que faites-vous ?

Protestations contre une série de concerts de l'Israel Symphony Orchestra au Carnegie Hall de New York, 15 octobre 2025


Non content d’inviter l’Israel Philharmonic Orchestra (IPO) et son chef titulaire, ambassadeurs officiels de l’état colonial en plein génocide, non content d’accueillir ces musicien.ne.s qui se font le relais de la déshumanisation des Palestinien.ne.s par des propos de désinformation condamnables sur leurs réseaux sociaux à l’instar d’Eleonora Lutsky qui nous parle de « Hamaswood » et Kirill Mihanovsky qui désigne les Palestinien.ne.s  de « monstrueux voisins », non content d’attaquer en justice des militant.e.s pacifiques qui appellent au boycott légitime des institutions culturelles israéliennes qui participent à la normalisation du génocide, vous, vous décidez de vous enfoncer avec votre institution dans le mensonge en espérant ne jamais avoir à assumer vos responsabilités face à l’histoire et face à la justice.

Vous avez menti à vos salarié.e.s lors d’une assemblée générale extraordinaire en qualifiant de violent.e.s des militant.e.s pacifistes, en passant sous silence la violence des insultes racistes et homophobes d’une partie du public, en affirmant que vous ne saviez pas que l’orchestre allait jouer l’hymne israélien alors qu’il l’interprète régulièrement lors de ces tournées. Car oui, cet hymne n’a pas été joué en réaction à l’action de nos camarades, c’était déjà un acte prémédité.

Vous avez été cordialement invité, au regard des appels palestiniens et dans le cadre du droit international, à annuler les venues de Lahav Shani, de l’IPO et du Jerusalem Quartet pour le rôle institutionnel qu’ils occupent dans la politique d’effacement par la culture du crime de génocide commis par Israël. À ces appels, là encore, vous avez répondu par le mensonge et par l’instrumentalisation outrancière des artistes palestinien.ne.s programmé.e.s dans votre institution pour justifier votre collaboration avec les institutions culturelles de l’état génocidaire. Ce mardi 25 novembre, vous avez décidé d’assumer cet agenda politique et d’entraîner toute votre institution dans le discours de propagande en répondant positivement à la demande de Lahav Shani de s’expliquer auprès de vos salarié.e.s. Un discours d'explication qui n’est autre qu'un redoublement de condamnation qualifiant la protestation pacifiste d’ « attaque armée » à l’encontre de l’identité israélienne. Or, chacun des appels à boycott que vous avez reçus était très clair sur la nature de l’action : « nous n’appelons pas à boycotter des artistes du fait de leur nationalité israélienne mais du fait de leur participation institutionnelle à la politique d’effacement des vies palestiniennes orchestrée par l’État israélien. »

Vous imposez à vos salarié.e.s le discours de propagande par l’explication - hasbara - alors que vous refusez le dialogue avec celles et ceux qui vous alertent depuis le début sur cette complicité avec le pire. C’est votre manière de passer sous silence les voix palestiniennes.

Cacher vos décisions derrière le supposé apolitisme de la musique classique relevait déjà de l’outrage face aux souffrances endurées par les Palestinien.ne.s depuis plus de deux ans et à l’égard du droit international. Devions-nous espérer, après un tel acharnement à maintenir la collaboration avec les ambassadeurs du génocide notamment par le recours démesuré à la force policière et judiciaire, que vous reveniez à la raison ? Vous êtes aujourd’hui prêt à excuser un tel affront à la dignité humaine et au droit international - comme l’a été l’hymne de l'État génocidaire qui a retenti dans vos murs. Et tout cela pourquoi ? Pour ne pas prendre le risque d’annuler un concert avec Martha Argerich parce que cela ferait mauvais genre auprès de vos confrères ? Ou pour ne pas froisser l’extrême droite politique et médiatique qui, depuis le 6 novembre, vous soutient inconditionnellement comme elle a soutenu la politique génocidaire ?

Renoncez donc à vos valeurs humanistes de pacotille et assumez l’agenda réactionnaire que vous avez décidé d’endosser en ouvrant les portes de votre institution à celles et ceux qui nient la valeur des vies palestiniennes et le droit international. Vos mensonges se poursuivent car non, cette institution n’est plus la nôtre. Vous l’avez livrée au fascisme qui ronge le monde, vous en avez fait l’étendard de la déshumanisation, la normalisation des heures les plus sombres de notre présent. Vous n’avez jamais souhaité nous écouter lorsque nous vous avons alerté. Vous faites la sourde oreille au bruit des bombes lorsqu’elles explosent sur Gaza en tuant par milliers hommes, femmes et enfants, mais vous ouvrez votre scène à celles et ceux qui les lancent là-bas, mais aussi au Qatar, en Iran, au Yémen, au Liban et en Syrie.

À quoi s’attendre pour les concerts des 30 novembre et 16 janvier prochains ? À une Philharmonie aux allures de bunker, nouveau fief des forces de l’ordre et de la répression dans le 19e arrondissement de Paris ? À une réunion au sommet des institutions et associations négationnistes du génocide en cours et qui, par le pire travers antisémite qui consiste à associer toustes les Juif.ve.s du monde à l’état d’Israël, instrumentalisent l’histoire et la culture juive à des fins guerrières ?  Si vous n’entendez pas les souffrances des Palestinien.ne.s avez vous au moins compris celles de vos salarié.e.s et des mélomanes que vous traînez dans votre complicité outrageante ?

Au nom de la musique que nous défendons, au nom de l’humanité que nous incarnons et puisqu’il s’agirait encore selon vous de notre institution, nous vous exhortons à cesser toute collaboration avec les institutions culturelles et académiques israéliennes qui lavent les mains des génocidaires. Après vous avoir invité cordialement à envisager l’annulation des venues de Lahav Shani et du Jerusalem Quartet, nous vous l’exigeons. Et malgré vos habitudes policières prises le 6 novembre dernier, nos revendications et surtout les voix palestiniennes dont nous nous faisons le relais ne souffriront aucune de vos répressions. Enfin, dans le doute que tout cela soit entendu il nous faudra constater que vous n’avez pas été à la hauteur de vos fonctions d’un point de vue politique et moral et qu’il nous semblera justifié d’exiger votre démission au nom de la dignité des victimes d’un génocide que vous avez décidé de normaliser. L’histoire finira par juger les auteur.ice.s du génocide et leurs complices. À ce jour, vous êtes sur le banc des accusés.

Tahia Falestine !

Artistes pour la Palestine - France
Palestine Action
Union Juive Française pour la Paix
Tsedek
Culture en luttes

On Sunday, November 30, 2025, the Rotterdam Philharmonic Orchestra will give a concert at the Philharmonie de Paris (Cité de la Musique) under the baton of its music director Lahav Shani, who is also music director of the Israel Philharmonic Orchestra and will be music director of the Munich Philharmonic Orchestra from September 2026. A previous concert given on November 6 at the same venue by the Israel Symphony Orchestra under the same conductor was the scene of incidents, following which four pro-Palestinian protesters were charged and in turn filed various complaints for assault and violation of the secrecy of the investigation. Several organizations have just sent the letter below to the director of the Philharmonic. -Tlaxcala

Thursday, 27 November 2025

Sir,

Since the beginning of the genocide in Gaza, nearly 70,000 people have been killed—men, women, and children included. Still in Gaza, 345 people have been killed and 889 injured by the Israeli army since the so-called “ceasefire” came into effect on October 11, a ceasefire that has been violated more than 500 times. In two years, the equivalent of six Hiroshima bombs has been dropped on a territory barely 150 square kilometers in size. Humanitarian and medical aid remains blocked while, with winter approaching, epidemics are preparing to follow in the footsteps of famine. Every day, bodies pile up—when they have the “luck” of being found. On Monday, November 24, armed Israeli militias forced children out of the Palestinian National Theatre (El-Hakawati Theatre) in occupied Jerusalem. These weapons will certainly attract less attention than a few harmless smoke flares raised in front of the cultural ambassadors of the State of Israel.

The genocide—characterized as such by the relevant international legal bodies—continues before our eyes. And you, what are you doing?

Not only have you invited the Israel Philharmonic Orchestra (IPO) and its principal conductor, official ambassadors of a colonial state in the midst of committing genocide; not only have you welcomed musicians who relay the dehumanization of Palestinians through reprehensible disinformation on their social media—for instance, Eleonora Lutsky speaking of “Hamaswood,” or Kirill Mihanovsky referring to Palestinians as “monstrous neighbors”; not only have you taken peaceful activists to court for calling for the legitimate boycott of Israeli cultural institutions that participate in the normalization of genocide—you have chosen to plunge your institution deeper into falsehood, hoping never to have to assume your responsibilities before history and before justice.
You lied to your employees during an extraordinary general assembly, describing peaceful activists as violent, ignoring the racist and homophobic insults from part of the audience, and claiming you did not know the orchestra would play the Israeli anthem even though they perform it regularly on tour. Yes—the anthem was not played in response to the action of our comrades; it was a premeditated act.

You were cordially invited—considering the Palestinian calls and in accordance with international law—to cancel the appearances of Lahav Shani, the IPO, and the Jerusalem Quartet due to the institutional role they play in the cultural whitewashing of the crime of genocide committed by Israel. To these calls you again responded with falsehoods and with the blatant instrumentalization of Palestinian artists programmed in your institution, using them to justify your collaboration with the cultural institutions of a genocidal state.
This Tuesday, November 25, you chose to fully assume this political agenda and drag your entire institution into the propaganda narrative by agreeing to Lahav Shani’s request to address your employees. His “explanation” was nothing more than a renewed condemnation, describing peaceful protest as an “armed attack” against Israeli identity. Yet every call to boycott you received was very clear: “We are not calling for a boycott of artists because of their Israeli nationality, but because of their institutional participation in the erasure of Palestinian lives orchestrated by the Israeli state.”
You impose propaganda—hasbara—on your employees through these explanations, while refusing dialogue with those who have been warning you from the start about this complicity with the worst. This is your way of silencing Palestinian voices.

Hiding behind the supposed apolitical nature of classical music was already an outrage given the suffering endured by Palestinians over the past two years and in the face of international law. After such relentless efforts to maintain collaboration with the ambassadors of genocide—calling disproportionately on police and judicial force—were we to hope you might come to your senses?
Today you are ready to excuse an affront to human dignity and to international law—just like the anthem of the genocidal state that resounded within your walls. And why? To avoid risking the cancellation of a concert with Martha Argerich because it would look bad among your peers? Or to avoid offending the far-right political and media forces that have supported you unconditionally since November 6, just as they support genocidal policy?

Cast aside your sham humanist values and assume the reactionary agenda you have chosen to adopt by opening your institution’s doors to those who deny the value of Palestinian lives and international law. Your lies continue, because no—this institution is no longer ours. You have handed it over to the fascism eating away at the world; you have made it a banner of dehumanization and the normalization of the darkest hours of our present. You never wished to hear us when we warned you. You turn a deaf ear to the sound of bombs exploding over Gaza, killing thousands of men, women, and children, but you open your stage to those who drop them there—and in Qatar, Iran, Yemen, Lebanon, and Syria as well.

What are we to expect for the concerts of November 30 and January 16? A Philharmonie turned into a bunker, new stronghold of law enforcement and repression in Paris’s 19th arrondissement? A summit of institutions and associations denying the ongoing genocide and—through the very worst form of antisemitism, which consists of conflating all Jews worldwide with the State of Israel—instrumentalizing Jewish history and culture for warlike purposes?
If you cannot hear the suffering of Palestinians, have you at least understood that of your employees and of the music-lovers you are dragging into your outrageous complicity?

In the name of the music we defend, in the name of the humanity we embody, and since this is supposedly still our institution according to you, we call on you to cease all collaboration with Israeli cultural and academic institutions that wash the hands of the perpetrators of genocide.
After having cordially invited you to consider cancelling the appearances of Lahav Shani and the Jerusalem Quartet, we now demand it. And despite the policing habits you embraced on November 6, our demands—and above all the Palestinian voices we relay—will not tolerate any repression from you.
Finally, should all this go unheard, we will be forced to acknowledge that you have failed to meet the political and moral responsibilities of your position, and it will seem justified to demand your resignation in the name of the dignity of the victims of a genocide you have chosen to normalize.
History will judge the perpetrators of genocide and their accomplices. As of today, you sit on the defendants’ bench.

Tahia Falestine!

Artistes pour la Palestine - France
Palestine Action
Union Juive Française pour la Paix
Tsedek
Culture en lutte

 

26/11/2025

Palestine : par la Résolution 2803, le Conseil de sécurité de l’ONU légitime une occupation illégale

Micaela Frulli, Triestino Mariniello, il manifesto, 22/11/2025
Traduit par Tlaxcala

Micaela Frulli est professeure de droit international à l’université de Florence. Elle a notamment écrit « Immunité et crimes internationaux. L’exercice de la juridiction pénale et civile à l’égard des organes étatiques soupçonnés de crimes internationaux graves » (Giappichelli)

Triestino Mariniello est professeur de droit à l’université John Moores de Liverpool et fait partie de l’équipe juridique qui représente les victimes de Gaza devant la Cour pénale internationale.

La résolution 2803 du Conseil de sécurité du 17 novembre 2025, lue du point de vue du droit international, révèle des points critiques profonds et des contradictions qui compromettent sa validité et sa légitimité


Emad Hajjaj, mars 2024

La résolution 2803 du Conseil de sécurité du 17 novembre 2025, lue du point de vue du droit international, révèle de profondes contradictions et des points critiques qui compromettent sa validité et sa légitimité.

La plus grande limite réside dans la violation implicite du droit à l’autodétermination du peuple palestinien. La résolution subordonne toute « voie crédible vers l’autodétermination et la création d’un État palestinien » à la mise en œuvre d’un programme de réformes de l’Autorité nationale palestinienne, l’organisme qui administre la Cisjordanie, qui n’est d’ailleurs jamais mentionné dans la résolution. Cette conditionnalité transforme un droit inaliénable, reconnu par la Charte des Nations unies, réaffirmé à plusieurs reprises par la Cour internationale de justice (CIJ) et qui a valeur de norme contraignante, en un objectif à atteindre dans un avenir indéfini : la possibilité de construire un État palestinien est suspendue pour une durée indéterminée.

Toutefois, le Conseil de sécurité ne peut exercer ses pouvoirs en dehors du périmètre fixé par le droit international. La Commission du droit international des Nations unies a précisé que les décisions des organisations internationales ne peuvent créer d’obligations juridiques lorsqu’elles entrent en conflit avec les normes contraignantes du droit international général et que les actes normalement contraignants risquent d’être invalides s’ils violent des principes fondamentaux et impératifs.

La légalité de la mise en place d’une administration fiduciaire internationale sur Gaza est également douteuse, car elle reprend des modèles hérités de l’ère coloniale, tels que les mandats de la Société des Nations après la Première Guerre mondiale, conçus pour gouverner des territoires privés de leur autodétermination. Cette administration – confiée au « Board of Peace » (BoP), un organe hybride doté de pouvoirs étendus et peu définis – se superpose à l’occupation existante sans en contester l’illégalité, avec le risque de la consolider dans le temps. En outre, le BoP, présidé par le président usaméricain Donald Trump, crée une friction évidente avec les critères d’impartialité requis pour l’administration internationale d’un territoire. Les administrations internationales de la MINUK au Kosovo ou de l’UNTAET au Timor oriental étaient placées sous l’autorité de l’ONU et prévoyaient des mécanismes de garantie et de responsabilité.

L’autorisation de créer une Force internationale de stabilisation (ISF) et d’« utiliser toutes les mesures nécessaires » pour remplir son mandat rappelle la formule standard pour l’usage de la force contenue dans les autorisations précédentes accordées aux États, mais avec une différence cruciale : cette fois-ci, l’ISF agit sous l’autorité du « Board of Peace » et seule une demande générique est prévue pour les États qui en font partie afin qu’ils fassent régulièrement rapport au Conseil de sécurité.

En outre, une démilitarisation unilatérale de la bande de Gaza est prévue et il est établi que le retrait des troupes israéliennes doit être convenu avec l’armée israélienne, celle-ci pouvant maintenir sa présence pour une durée indéterminée.

En outre, la résolution n’aborde pas l’un des points les plus critiques : la détermination des responsabilités pour les violations du droit international commises au cours des deux dernières années. Il n’y a aucune référence aux rapports de la Commission d’enquête des Nations unies, qui constatent la commission de crimes internationaux et d’actes de génocide par Israël et ses dirigeants, ni à l’avis de la Cour internationale de justice de 2024 qui a déclaré l’illégalité de l’occupation et aux résolutions ultérieures de l’Assemble Générale de l’ONU, ni aux enquêtes de la Cour pénale internationale. Il est également déconcertant de constater l’absence totale de mesures de réparation et d’indemnisation pour les victimes, alors que ceux qui ont détruit la bande de Gaza sont exemptés de toute obligation de réparation.

La résolution sur Gaza intervient quelques jours après une autre décision controversée du Conseil de sécurité (résolution 2797 de 2025), celle sur le Sahara occidental. Dans ce cas, le texte, également présenté par les USA, a approuvé le plan d’autonomie proposé par le Maroc en 2007, reconnaissant de fait la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental en violation du droit à l’autodétermination du peuple sahraoui.

À la lumière de ces développements, l’image d’un Conseil de sécurité qui tend à adopter des résolutions sous l’influence de certains de ses membres permanents, s’écartant ainsi de la légalité et de la Charte elle-même, apparaît de plus en plus clairement.

Le droit international finit ainsi par être traité non pas comme un instrument essentiel pour construire une paix juste, fondée sur le droit à l’autodétermination des peuples et le respect des principes fondamentaux, mais comme un obstacle à contourner.


Maisara Baroud, I’m still alive (je suis encore en vie), toile imprimée, 2024