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17/02/2026

Lettre ouverte au Ministre français des Affaires étrangères Jean-Noël Barrot

Lyna Al Tabal,  17/2/2026
Traduit par Tlaxcala

 

Monsieur le Ministre,

Permettez-moi de commencer par vous féliciter... Il n’est pas facile, pour le ministre des Affaires étrangères d’un pays qui a enseigné au monde le sens de « Liberté, Égalité, Fraternité », de parvenir à compresser l’histoire de son pays pour la glisser sous les bottes d’un général israélien téméraire. Vous l’avez fait, Jean-Noël, et avec l’ habituelle élégance française, qui plus est !

D’ordinaire, on adresse des « lettres ouvertes » à des alliés lorsqu’ils s’égarent, ou à des amis lorsqu’ils sont frappés d’un accès de stupidité soudaine. Quant à moi, je vous écris aujourd’hui parce que j’ai vu cette esquive malicieuse et cette panique dans les yeux de politiciens qui vous ressemblent... Oui, lorsque les arguments logiques s’effondrent, il ne leur reste plus qu’à s’envelopper de mensonges !

Vous avez exigé, avec le choeur d’une cinquantaine de députés qui, comme vous, ont perdu le nord, la démission de la Rapporteuse spéciale de l’ONU, Francesca Albanese, parce qu’elle n’a pas menti, parce qu’elle n’a pas commis d’erreur comme il se doit... Pourquoi ?

Sa sincérité vous dérange-t-elle à ce point ? Vous vous êtes appuyé, Jean, sur une phrase qu’elle n’a jamais prononcée, une phrase fictive qui a circulé comme circulent les rumeurs dans les cafés parisiens avant de devenir tendance sur les plateformes numériques !

Comment un ministre représentant un pays du poids de la France peut-il se laisser entraîner dans la propagation d’une rumeur sans fondement et la détourner au nom d’une grande nation ? Comment ose-t-il, en plus de cela, prétendre défendre les valeurs universelles alors qu’il cherche à faire taire la voix de la vérité incarnée par Francesca Albanese ?
Mais laissons de côté tout ce malaise...

Je vais vous révéler un secret qui expliquera peut-être votre agitation, vous qui suivez nos traces, qui nous surveillez de près dans toutes les tribunes et qui avez suivi la route de notre flottille de Barcelone à Ashdod... Vous avez échoué, et vous échouerez toujours, à trouver la moindre erreur dans notre discours, ou la moindre faute que nous pourrions regretter... Savez-vous pourquoi ?

Ce n’est pas parce que, comme vous, nous avons peaufiné nos mots à l’aide de programmes d’intelligence artificielle tels que ChatGPT, ni parce que, comme vous, nous passons nos nuits à réviser et à embellir nos phrases... Nous ne sommes pas comme vous...

Nos discours sont spontanés, ils jaillissent directement du cœur des peuples et de la clarté de la vérité que nous défendons.

Celui qui défend une cause juste ne trébuche pas sur les mots, même face à ses ennemis.

Alors, continuez à nous surveiller, comptez nos respirations, comptez nos pas avec précision... Comptez-les et vérifiez-les bien.

La Révolution française, Monsieur Barrot, qui a ébranlé les trônes de la tyrannie et inspiré le monde en 1789, n’est pas venue pour ouvrir la voie à des politiciens qui tremblent sous la pression et s’inclinent devant la volonté des colonisateurs et des assassins.

Le premier article de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen énonce une vérité éternelle qui est devenue la pierre angulaire de la conscience humaine : « Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits »...

 Par quel langage justifier la violation de ce pacte ?

Je ne peux donc pas qualifier votre partialité flagrante envers une entité qui pratique le génocide de « dérapage politique ». Il s’agit d’une faute morale retentissante et d’une trahison flagrante des valeurs de la République que vous êtes censé représenter.

Monsieur Barrot, votre silence actuel relève d’une certaine forme d’avidité... Car par ce silence, vous faites de la Bastille, symbole de la libération de la tyrannie, un monument historique abandonné que vous pourriez rouvrir et dans lequel vous pourriez emprisonner les principes français...

Demain, Paris se réveillera au son de pas qui ne ressemblent pas à vos pas distingués. Le peuple de Paris sortira pour manifester sa solidarité avec Francesca Albanese, ce peuple dont vous et vos cinquante députés prétendez être les porte-parole, mais qui voit ce que vous vous obstinez à effacer de vos rapports. Là, sur les places, le drapeau palestinien flotte comme un fil rouge reliant les ruines de Gaza aux trottoirs d’Europe et aux continents du monde.

Soyons clairs, Francesca Albanese n’a pas inventé le génocide... C’est Gaza qui a imposé son poids au monde et imposé le nombre croissant de ses martyrs, les images de destruction et de dévastation... Et vous, vous ne bronchez pas.

Savez-vous qu’à Gaza, les fosses communes constituent désormais le relief du terrain ?... Et que toutes les dispositions du droit international ont été violées sur ce petit bout de terre ? Lorsque la rapporteuse spéciale des Nations unies utilise le terme « génocide », elle ne fait pas de l’incitation, elle décrit simplement l’enfer avec honnêteté.

Mais il semble que dans votre géographie politique, le droit perde sa capacité d’expression lorsqu’il s’agit de la Palestine.

Et comme Gaza seule ne suffit plus à incarner cette chute morale, le décor s’étend au Liban...

Le Liban, dont la souveraineté est violée chaque jour, et dont Israël bombarde les villages du sud. Et derrière lui, la Syrie déjà épuisée, où Israël a atteint Damas, la Cisjordanie en ébullition, et les prisons surpeuplées où sévissent toutes sortes de tortures. Tout cela constitue un seul et même système d’oppression, soutenu par les armes occidentales, justifié par des politiciens qui vous ressemblent, et protégé par le silence diplomatique.

La vérité dans notre pays ressemble au « jasmin » : tenace, sauvage, poussant entre les fissures... Peu importe les efforts déployés par les chenilles des chars que vous bénissez par votre silence pour l’écraser, son parfum continuera de dénoncer les assassins et d’offenser les narines des diplomates qui vous ressemblent...

Alors, épargnez vos précieux conseils à ceux qui mènent aujourd’hui le monde vers un précipice moral.

Mon dernier conseil n’est pas politique, c’est une simple sagesse populaire de notre pays : « Celui qui construit sa maison avec le verre des fausses promesses ne jette pas de pierres de calomnie sur les hommes libres »... Et vous, vous vivez maintenant dans ce verre.

Enfin, je vous félicite pour cet échec épique, vous avez finalement réussi à n’être rien, et avec l’habituelle élégance française, qui plus est !

Noam Chomsky avait raison à propos d’Epstein

Michael Tracey, Compact Magazine, 13/2/2026
Traduit par Tlaxcala

À en juger par le délire qui a accompagné la dernière publication des « fichiers Epstein », les Américains modernes n’ont plus aucune légitimité pour ricaner sur leurs ancêtres du XVIIe siècle qui s’étaient convaincus que des sorcières terrorisaient le Massachusetts colonial. Il était réconfortant d’imaginer que de telles épidémies de manie superstitieuse appartenaient à un passé très lointain. Comme nous avions tort. Car si le tumulte autour de Jeffrey Epstein prouve une chose, c’est que les Américains de 2026 sont plus prêts que jamais à se précipiter dans les frénésies de foule les plus infra-rationnelles.


À l’heure actuelle, quiconque a ne serait-ce qu’échangé quelques plaisanteries légères par courriel avec Epstein peut s’attendre à faire face à une censure immédiate et ostentatoire. Pour quel crime, pourrait-on demander ? La réponse est rarement articulée avec précision, si ce n’est une certitude générale que cette association passée dépravée doit attester d’une culpabilité spirituelle (et peut-être littérale). La simple proximité avec Epstein, qu’elle soit physique ou numérique — et quelle que soit la brièveté de l’interaction — voue les nouveaux damnés à être qualifiés de Complices de Pédophiles, de potentiels Trafiquants d’Enfants à des Fins Sexuelles, ou peut-être même de criminels coupables de pédocriminalité. Aucun crime réel n’a besoin d’être vérifié, ni même spécifiquement allégué, pour que les réprimandes s’abattent.

Parmi les victimes les plus étranges de toute cette affaire figure Noam Chomsky. Quoi que l’on pense de ses contributions à la linguistique ou de son parcours politique, il serait impossible de contester sérieusement l’impact de Chomsky en tant que chercheur, théoricien et militant. Mais soudain, on nous dit que sa réputation est en lambeaux et que l’œuvre de sa vie est entachée parce qu’il a socialisé et correspondu avec Jeffrey Epstein. Aucun de ceux qui se précipitent pour faire des dénonciations mélodramatiques ne trahit la moindre trace d’un trait essentiel que Chomsky lui-même a manifesté : une volonté d’examiner les faits réels et de les suivre jusqu’à leur conclusion logique, nonobstant l’opprobre qui pourrait en découler.

Voici cette conclusion indicible pour les besoins de la cause : Chomsky avait fondamentalement raison dans ses jugements sur l’hystérie autour d’Epstein. Qu’il soit maintenant répudié pour cela — par une cohorte d’anciens amis et collaborateurs, qui plus est — ne fait que souligner à quel point l’hystérie est généralisée.

Les ironies imprègnent toutes les dimensions de l’épreuve Epstein, mais le dernier angle Chomsky est un cas particulier. Si l’on observe un échantillon moyen d’utilisateurs des médias sociaux, on vous dira avec une confiance suprême que l’histoire concerne fondamentalement une campagne de subterfuge israélienne, dans laquelle Epstein manœuvrait sournoisement dans tous les sens, piégeant et faisant chanter toutes sortes de personnalités éminentes sous la direction du Mossad. D’une manière ou d’une autre, la toile qu’il a finalement tissée était si large qu’elle a même englouti Chomsky — peut-être le critique le plus constant et le plus en vue d’Israël au cours des six dernières décennies.

Nous sommes censés être stupéfaits que Chomsky ait accepté une invitation à assister à une petite soirée dans l’hôtel particulier d’Epstein à Manhattan, au cours de laquelle l’hôte a décroché le téléphone et appelé le diplomate norvégien qui supervisait les accords d’Oslo de 1991, ce qui a conduit à ce que Chomsky a décrit comme un « échange animé ».

Epstein a également organisé une rencontre avec Ehud Barak, l’ancien Premier ministre israélien, et Chomsky a raconté avoir apprécié la « discussion fructueuse » qui s’ensuivit. Bien qu’il ait encore de nombreux désaccords avec Barak, Chomsky a déclaré que la rencontre avait également produit des perspectives inattendues ; il a particulièrement apprécié la possibilité de sonder Barak sur les accords de Taba de 2001, sur lesquels Chomsky avait beaucoup écrit. De nombreuses facettes « restent obscures et controversées parce que les archives diplomatiques sont encore largement secrètes », a-t-il déclaré. « L’exposé de Barak sur le contexte était éclairant, et surprenant à certains égards. »

Compte tenu de ses intérêts de longue date, il semble tout à fait normal que Chomsky ait saisi ces opportunités. Mais nombre de ses anciens compagnons de route insistent désormais pour que nous soyons tous consternés. Vijay Prashad, qui a coécrit plusieurs livres avec Chomsky, se déclare « horrifié et choqué » par les révélations sur le comportement de son ami. Prashad maintient que même si Chomsky était capable de s’expliquer, ce qui n’est pas le cas, vu qu’il a été diminué par un accident vasculaire cérébral il y a trois ans, il n’y a « aucun contexte qui puisse expliquer cette indignité ». Aucune information supplémentaire n’est apparemment nécessaire pour que Prashad fustige et désavoue son ancienne idole — aujourd’hui âgée de quatre-vingt-dix-sept ans et incapable de communiquer. « Pourquoi apporter réconfort et conseils à un pédophile pour ses crimes ? » demande un Prashad angoissé.

Le journaliste de gauche Chris Hedges a également dénoncé Chomsky pour avoir pris place dans l’avion privé d’Epstein, car il était « surnommé le Lolita Express, une référence littéraire à l’exploitation sexuelle des filles que Noam aurait dû reconnaître ». Si Hedges avait jamais pris la peine d’apprendre les faits, il découvrirait que bien sûr, Epstein n’a jamais lui-même « surnommé » son propre avion le Lolita Express. En réalité, le « surnom » était une invention impertinente d’un tabloïd britannique en 2015 — et ses origines auraient prétendument été attribuées à des anonymes locaux des îles Vierges américaines. Hedges imagine-t-il Epstein arpentant le tarmac en hurlant « Tout le monde à bord du Lolita Express ! » avec un Chomsky gériatrique à ses côtés ? À l’ère de la manie Epstein, il n’y a clairement aucune incitation — politique, journalistique, juridique ou autre — à dissiper ces mythes absurdes, et tous incitent à les amplifier.

Hedges poursuit en déclarant que l’affiliation de Chomsky avec Epstein est une « tache impardonnable » qui « ternit irrémédiablement son héritage » — tout en ne disant bien sûr rien qui établirait la base logique d’une telle affirmation histrionique. Parce que pour les gens comme Hedges, les paramètres moraux et factuels de cette affaire ont déjà été définitivement réglés. Il proclame que Chomsky « était au courant des abus d’Epstein sur des enfants. Ils étaient tous au courant. Et comme d’autres dans l’orbite d’Epstein, il ne s’en souciait pas. »

Mais parlons un instant de ce que Hedges sait ou ne sait pas. L’hypothèse apparemment dominante est que Chomsky aurait eu l’obligation éthique de refuser toute association avec Epstein, en raison de la conduite pour laquelle Epstein avait été criminellement condamné quelques années auparavant. Examinons cette proposition : Quels détails accablants Chomsky aurait-il pu connaître lorsqu’il a fait la connaissance d’Epstein vers 2013-2015 ? Heureusement, il est plus que possible de répondre à cette question, par un simple examen des documents disponibles. S’il avait été amené, pour une raison quelconque, à analyser les antécédents criminels d’Epstein, Chomsky aurait constaté qu’Epstein avait plaidé coupable à deux chefs d’accusation de prostitution au niveau de l’État en Floride en juin 2008, avait purgé sa peine, et était ensuite libre de réintégrer la société.

En ce qui concerne les spécificités de ces accusations, la seule mineure dont Epstein a jamais plaidé coupable d’avoir fait sa victime était une seule personne, Ashley Davis, qui avait dix-sept ans au moment des rencontres en question, et a déclaré à la police de Palm Beach qu’elle avait eu des rapports sexuels consensuels avec Epstein une fois, la veille de son dix-huitième anniversaire. Elle a également déclaré qu’Epstein ne l’avait jamais forcée à faire quoi que ce soit, n’avait jamais été violent ou coercitif, et qu’elle s’était rendue volontairement chez lui à environ quinze reprises, amenant une amie à au moins une occasion, et qu’elle avait participé à des scénarios de « massage » sexualisés en échange d’argent, de cadeaux et — comme elle l’a déclaré à un grand jury de Floride en juillet 2006 — de « conversations polies ». Lors de la session du grand jury, la jeune fille, alors âgée de dix-huit ans, semblait bien plus troublée par son implication non désirée dans les efforts de poursuite de l’État qu’elle ne l’avait jamais été par ses interactions passées avec Epstein. Quoi qu’il en soit, Davis est finalement devenue la seule mineure identifiée par le procureur adjoint de l’État comme ayant été victimisée par Epstein lors de son plaidoyer de culpabilité en juin 2008.

Voilà ce que Chomsky aurait pu savoir des méfaits causés par Epstein, sur la base des seules infractions pour lesquelles Epstein a jamais été criminellement condamné. Voici certaines choses que Chomsky n’aurait pas pu savoir : qu’Epstein orchestrerait un vaste réseau de « trafic sexuel d’enfants » et de chantage, qu’il serait un prédateur pédophile activement dangereux, ou qu’il maintiendrait des filles vulnérables dans une sorte de captivité odieuse d’esclaves sexuelles. Il n’aurait pas pu savoir ces choses, non pas parce qu’il ignorait les faits, mais parce qu’il n’y avait jamais eu de base crédible pour croire de telles choses sur Epstein, ni à l’époque ni aujourd’hui.

La nouvelle série de soi-disant fichiers Epstein produits par le ministère de la Justice éclaire davantage les raisons de cet état de fait, avec document après document révélant que les enquêteurs gouvernementaux n’ont pas pu étayer l’affirmation selon laquelle Epstein dirigeait une quelconque opération de « trafic sexuel d’enfants » ou de chantage à grande échelle ; et en outre, que le nombre total présumé de « victimes » avait été grossièrement exagéré. Rien de tout cela n’était le moins du monde imprévisible. Les fondements des théories les plus fantaisistes liées à Epstein ont toujours été incroyablement faibles, comme on pouvait le constater en regardant simplement les preuves, ce que Chomsky a probablement fait.

À l’époque où il fonctionnait encore à pleine capacité cognitive, Chomsky était réputé pour sa maîtrise des faits, quel que soit le sujet abordé. « Vérifiez les archives », disait-il fréquemment à ses interlocuteurs, avant de démontrer sa maîtrise des archives pertinentes. Il serait donc logique que Chomsky ait, à un moment donné, vérifié les archives en ce qui concerne Epstein. Peut-être pas avec autant d’ardeur qu’il aurait pu étudier la guerre du Vietnam, mais assez pour développer une image raisonnablement précise des détails pertinents. En effet, dans l’échange désormais célèbre où Epstein lui a demandé conseil en février 2019, Chomsky remarque qu’il a pensé à la question d’Epstein toute la journée — et « en fait, bien avant ». On peut donc supposer que Chomsky avait acquis bien plus de connaissances sur les faits et preuves sous-jacents que pratiquement quiconque exige aujourd’hui son bannissement rétroactif.

Lorsque Chomsky a souligné les « accusations hystériques » lancées contre Epstein, il a fait une observation bien fondée. Si une personne impartiale devait évaluer le corps principal de ces accusations — que ce soit lors de cet échange de courriels en 2019, ou aujourd’hui, après la publication de millions d’autres « fichiers Epstein » — la seule conclusion viable serait que qualifier le flot d’accusations d’« hystérique » est un vaste euphémisme. Il était perspicace de la part de Chomsky de le reconnaître relativement tôt dans l’épidémie d’hystérie — nonobstant tout parti pris personnel qu’il aurait pu contracter à travers sa relation avec Epstein.

De nouveaux courriels montrent qu’Epstein a joué un rôle central inattendu en aidant Chomsky à résoudre un conflit financier de longue durée avec ses trois enfants adultes. Le conflit semblait provenir du mariage de Chomsky avec sa seconde épouse, Valeria, après le décès de sa première femme Carol en 2008. Les enfants adultes tentaient de restreindre la capacité de Chomsky à accéder à sa fiducie personnelle, apparemment en raison de réserves quant à l’influence de Valeria. « J’ai travaillé dur pendant 70 ans, j’ai mis de côté une somme d’argent substantielle. J’ai sûrement le droit d’y accéder », a écrit Chomsky. « Tout cela est un nuage douloureux que je n’aurais jamais imaginé assombrir mes dernières années. »

Sa seconde épouse a également entretenu sa propre correspondance avec Epstein. À un moment donné, Valeria lui a écrit : « ça devient intolérable. Je ne me suis pas du tout impliquée dans cette discussion car je pense que c’est leur affaire, mais je vois que ça affecte la santé de mon mari. » Finalement, Epstein a réussi à négocier une solution à cette affaire fastidieuse, en utilisant un mélange légèrement insaisissable de méthodes comptables et juridiques. Valeria l’a chaleureusement remercié : « Absolument personne n’aurait rien fait. Sauf vous. Nous savons qu’il n’y a pas assez pour compenser tout ce que vous avez fait pour nous, mais nous aimerions que vous reteniez le pourcentage que vous jugerez approprié pour tout le temps que vous avez consacré à ce cas particulier. » Epstein a refusé toute compensation.

Ces messages de gratitude devraient être considérés comme un contexte partiel pour les « conseils en relations publiques » que Chomsky a ensuite offerts à Epstein, et qui sont maintenant présentés comme son péché le plus manifestement intolérable. Le contexte de l’échange de février 2019 était l’annonce par le ministère de la Justice d’une enquête sur le bien-fondé de ce que l’on a appelé l’« accord de faveur » qu’Epstein avait reçu pour conclure ses poursuites judiciaires en Floride onze ans plus tôt. Une décision de justice défavorable est également tombée (annulée plus tard) concluant que les procureurs avaient violé la loi sur les droits des victimes d’actes criminels en accordant à Epstein un accord de non-poursuite fédéral sans préavis suffisant aux victimes désignées par le gouvernement. Et c’était aussi au milieu du tumulte de plusieurs mois déclenché par une série d’articles soi-disant marquants du Miami Herald sur Epstein, publiés pour la première fois en novembre 2018.

Chomsky a recommandé à Epstein de s’abstenir de répondre de manière trop véhémente à l’indignation virulente, car cela ne ferait qu’« offrir une ouverture publique à un déluge d’attaques venimeuses » — y compris de la part de « chercheurs de publicité » et de « cinglés en tout genre ». Le déluge imminent serait en outre « impossible à contrer » de manière rationnelle, compte tenu de l’« humeur » publique prédominante à l’époque — et en particulier compte tenu de « l’hystérie qui s’est développée autour des abus envers les femmes, qui a atteint le point où même remettre en cause une accusation est un crime pire que le meurtre ». Chomsky postule ensuite que « pour pratiquement tous ceux qui voient une partie de cela » — c’est-à-dire le torrent de couverture médiatique condamnatoire — ““la réaction sera “il n’y a pas de fumée sans feu, peut-être un feu rageur” ». Et il en sera ainsi, a dit Chomsky, « quels que soient les faits, que peu de gens songeront même à examiner ». Sur tous ces points, il a été éclatant de vérité.

Pour illustrer pourquoi Chomsky avait raison dans les conseils qu’il a prodigués, considérons la série du Miami Herald, qui avait déclenché le torrent de vitriol contre Epstein. Ces articles mettaient en scène exactement les cinglés et les chercheurs de publicité contre lesquels Chomsky avait mis en garde. Bien que les reportages de Julie K. Brown aient été couverts de louanges outrancières, ils étaient en réalité un cas de faute professionnelle médiatique extrême, avec des conséquences hautement destructrices, d’une manière que Chomsky avait été particulièrement perspicace de percevoir.

D’une part, la série entière a été confectionnée par les avocats des plaignants à la recherche de profits représentant les « victimes » présumées d’Epstein, qui ont organisé le déploiement en collaboration avec Brown. Bradley Edwards, l’avocat principal des « victimes » qui est devenu obscènement riche grâce à ses cycles interminables de litiges liés à Epstein, s’est vanté dans son propre livre d’avoir essentiellement manipulé Brown pour qu’elle fasse son travail de relations publiques. Chomsky devrait être félicité d’avoir vu clair dans cette mascarade.

Figurant en bonne place dans la série, Virginia Roberts Giuffre, la cliente d’Edwards et « survivante » vedette d’Epstein. Giuffre était un maelström vivant et respirant d’accusations inflammatoires de crimes sexuels — formulées non seulement contre Epstein lui-même, mais contre une foule d’autres personnalités éminentes. Ses allégations les plus sordides n’ont jamais été corroborées, et certaines ont finalement dû être rétractées. Parmi les destinataires lésés de ces fausses accusations prolifiques, dans une ironie saisissante, figurait le rival de longue date de Chomsky, Alan Dershowitz. Leurs débats houleux sur Israël-Palestine sont le fruit d’une légende sur YouTube.

Le destin a voulu que Dershowitz et Chomsky soient désormais bizarrement unis en tant que dommages collatéraux de la croisade diffamatoire de Giuffre et de ses avocats. C’est en 2014 qu’elle a accusé pour la première fois Dershowitz d’avoir commis des crimes sexuels odieux contre elle à au moins six reprises distinctes, ce qui a conduit à une confrontation juridique prolongée. En 2022, elle s’est rétractée — affirmant avoir commis une « erreur ». Dershowitz, qui a toujours farouchement nié avoir jamais rencontré Giuffre, a été aussi disculpé qu’il est possible de l’être pour quelqu’un qui maintient avoir été faussement accusé.

Mais entre-temps, il y avait Giuffre, dans le Miami Herald vers 2018, traitée avec une crédulité sublime par Brown — récit après récit scandaleux relayé à un public de masse, sans l’ombre d’un discernement critique. Dans un article, Brown a relayé l’histoire de Giuffre selon laquelle Epstein et Ghislaine Maxwell lui avaient « ordonné d’avoir des relations sexuelles » avec des personnes comme Dershowitz et le prince Andrew — tout cela alors qu’elle était assiégée dans une captivité infernale de trafic sexuel. Elle a également invité Giuffre à déclarer avec une certitude inébranlable que non seulement elle avait été abusée par Epstein, mais qu’elle avait aussi été « prêtée à des politiciens, des universitaires et des membres de la royauté ». Brown a également amplifié l’affirmation de Giuffre selon laquelle Epstein avait installé des caméras de surveillance cachées dans toutes ses nombreuses propriétés palatiales, dans le but d’enregistrer clandestinement des personnalités éminentes lors d’actes sexuels compromettants. Ces affirmations sont au cœur de la mythologie Epstein, qui persiste à ce jour.

Voilà donc la « presse putride » à laquelle Epstein avait affaire en février 2019. Chomsky avait raison de la décrire comme un non-sens hystérique — et d’observer que la réaction publique stupide serait résolument divorcée des faits. En effet, quatre ans après ce qui était présenté comme un exploit journalistique de Brown, Giuffre a finalement retiré ses accusations sordides contre Dershowitz. Les accusations contre Stephen Kosslyn, professeur de psychologie à Harvard, et Jean-Luc Brunel, le magnat français du mannequinat, ont également été retirées. Giuffre a ensuite approuvé divers canulars et fantasmes « QAnon » et a connu toutes sortes d’autres déboires erratiques, culminant avec sa mort bizarre en avril 2025, suite à ce qui semble avoir été un accident de bus simulé. Il suffit de dire que Giuffre était loin d’être crédible. Et son chapelet de revendications farfelues avait alimenté une part disproportionnée de la couverture médiatique incendiaire à laquelle Epstein avait demandé à Chomsky des conseils sur la façon de faire face.

La dernière production des « fichiers Epstein » ne fait que souligner davantage à quel point Chomsky avait raison à propos du déluge de théories farfelues sans fondement factuel. Après que Giuffre a été interrogée par des procureurs fédéraux en 2019, une note de service interne a été produite pour consigner l’évaluation qui en a résulté. L’allégation phare de Giuffre d’avoir été « prêtée » à des hommes de haut rang pour des ébats sexuels pervers a été jugée sans aucune corroboration. Ses affirmations sur le réseau illicite de surveillance vidéo à des fins de chantage d’Epstein : également jugées sans fondement. Il a même été déterminé que Giuffre avait fourni aux procureurs des récits « intérieurement incohérents » au cours du même entretien, avait menti sur des événements clés et raconté des histoires « sensationnalistes » aux médias. Ce qui inclurait vraisemblablement le Miami Herald.

« C’est particulièrement dégoûtant que Noam ait jugé nécessaire de faire honte aux victimes en les traitant d’hystériques », a fulminé Jeffrey St. Clair, l’un des anciens compagnons de route de Chomsky à la revue de gauche Counterpunch. Mais en ce qui concerne les sommets historiques de propagation d’hystérie atteints par des « victimes » comme Giuffre, et des journalistes comme Brown, Chomsky avait raison. Le fait que ses conseils aient été donnés à Jeffrey Epstein, notre avatar moderne du mal prédateur dévorant, ne les rend pas moins vrais. Le seul point sur lequel Chomsky a peut-être erré était de suggérer que si Epstein restait tranquille un moment, le tollé finirait par « s’estomper ». Six mois après leur échange de février 2019, Epstein était en prison, puis est mort peu après. Sept ans plus tard, on dirait qu’ils ne parlent toujours que de ça, la manie condamnatoire étant devenue si intense que même Chomsky lui-même est qualifié, de manière absurde, de complice de crimes sexuels.

Ce qui ne fait que montrer qu’une fois de plus, Chomsky s’est révélé être d’une perspicacité unique — coupant à travers le bruit hystérique avec une clairvoyance inflexible que peu d’autres possèdent. Peu avant son accident vasculaire cérébral en 2023, il était également la seule figure publique d’une quelconque notoriété qui, lorsqu’il a été harcelé par les médias pour expier sa relation avec Epstein, a catégoriquement refusé. Au lieu de ramper ou de concocter des excuses de relations publiques évasives, il a répondu avec le genre de rejet cinglant que de telles inquisitions louches méritaient amplement. « Ce que l’on savait de Jeffrey Epstein, c’est qu’il avait été reconnu coupable d’un crime et qu’il avait purgé sa peine », a déclaré Chomsky à un journaliste indiscret. « Selon les lois et les normes américaines, ça efface l’ardoise. »

 

 

16/02/2026

Pour honorer la mémoire des personnes massacrées le 7 octobre, les Israéliens doivent reconnaître leurs actions à Gaza


Gideon Levy, Haaretz, 15/2/2026
Traduit par Tlaxcala


De la fumée s’élève après une explosion, dans la zone de la « ligne jaune », contrôlée par Israël, à Khan Younès, dans le sud du pays, plus tôt cette semaine. Photo HASEEB ALWAZEE/Reuters

L’indignation récente suscitée par le rejet par un ministre israélien du mot « massacre » à propos du 7 octobre a révélé qu’en Israël, le mot est réservé à un seul camp. Ceux qui luttent pour sa préservation doivent l’appliquer à ce qui s’est passé à Gaza.

Au cours des premiers mois qui ont suivi le 7 octobre, j’utilisais constamment le terme massacre pour décrire ce qui s’était passé. Ce que j’ai vu de mes propres yeux en errant dans la zone frontalière sud avec le photographe Alex Levac ne pouvait être défini que comme tel.

À Sderot, Ofakim, sur le parking de Re’im, sur l’autoroute 232 jonchée de morts, à Be’eri et Nir Oz, nous avons vu d’innombrables témoignages silencieux d’un massacre. Les traînées de sang coagulé dans les chambres des membres du kibboutz, les vies fauchées en un instant, les exemplaires du Haaretz du week-end, avec des lecteurs massacrés alors qu’ils les parcouraient, les corps de leurs chiens gisant dans leurs cours, les voitures écrasées et déchiquetées avec leurs restes silencieux du festival de musique Nova, les cartes d’identité et les effets personnels dans les ruines du poste de police de Sderot, et bien sûr, les témoins survivants - tout racontait l’histoire d’un massacre horrible. Un massacre - comment aurait-on pu appeler ça autrement ?

Le mémorial temporaire pour les victimes installé sur le parking de Re’im dans les premiers mois après la fête de Nova, en janvier 2024. Photo Hadas Parush

Un an plus tard, je ne pouvais plus utiliser ce terme. C’était après que le mot massacre en était venu à être utilisé dans le discours israélien uniquement pour décrire ce qui nous avait été fait. Le seul massacre était le massacre d’Israéliens dans le sud, et aucun autre. Presque personne n’utilisait le mot massacre pour décrire ce qui se passait de l’autre côté de la frontière, à Gaza, de notre fait.

Quand un Israélien disait « massacre », il entendait le massacre d’Israéliens, comme s’il affirmait qu’il n’y en avait pas d’autre. Le mot massacre est devenu un mot chargé, tendancieux, servant la propagande et donc disqualifié à mon sens, en raison de sa signification unilatérale.

Pendant ce temps, le second massacre se déroulait à plein régime, et personne ne l’appelait par son nom. Il n’annulait pas le premier massacre, mais son ampleur, en termes de chiffres et de dévastation, le dépassait de loin. Le fait qu’il ait été perpétré principalement par les airs n’en diminuait en rien la nature.

Bâtiments détruits à Gaza, vus du côté israélien de la frontière entre Israël et Gaza plus tôt cette semaine. Photo Amir Cohen/Reuters

La dispute furieuse qui a éclaté ces derniers jours au sujet de la tentative insensée du gouvernement d’effacer des mémoires le massacre que nous avons subi ne peut que susciter un sourire amer.

Rien ne pourrait être plus ironique : après plus de deux ans pendant lesquels le discours public s’est abstenu d’utiliser le mot « massacre » ou ses synonymes pour décrire ce que l’armée israélienne faisait aux Gazaouis ; après plus de deux ans pendant lesquels Israël a essayé de se dire, et de dire au monde, que le seul massacre qui avait eu lieu était celui des Israéliens ; plus de deux ans à jouer les victimes, pendant lesquels Israël a exposé, pour lui-même et pour le monde, uniquement ses propres blessures de guerre ; plus de deux ans pendant lesquels il a interdit toute expression de compassion, d’humanité et de solidarité avec les victimes de l’autre massacre ; après plus de deux ans pendant lesquels les médias israéliens ont caché, ignoré ou occulté l’autre massacre, voilà que le gouvernement tente d’effacer aussi des esprits israéliens le premier massacre, comme s’il n’avait jamais eu lieu.


Le ministre de la Culture et des Sports, Miki Zohar, lors de la première cérémonie de remise des prix du cinéma financée par le gouvernement à Jérusalem le mois dernier. Photo Naama Grynbaum

Le ministre de la Culture, Miki Zohar, s’est en effet opposé à l’adoption d’une posture de victimisation, dans laquelle Israël s’était complu, tant que cela servait ses objectifs. [Zohar a proposé d’enlever le mot « massacre » du titre de la proposition de loi en discussion pour instaurer une autorité de commémoration du 7  octobre, NdT]

Néanmoins, il y a eu un massacre en Israël, ainsi qu’un génocide à Gaza. Il faut le reconnaître. La puissance des mots est grande. Le fait que si peu d’Israéliens soient préoccupés par ce que leur pays a fait dans la bande de Gaza prouve l’immense pouvoir des mots. Le fait que chaque fois que le mot « massacre » était ou est encore utilisé en Israël, les gens ne pensent qu’au meurtre de 1 200 Israéliens, jamais à la mort de 70 000 Gazaouis, prouve combien il est facile de manipuler les gens et de façonner leur état d’esprit.

Par conséquent, la bataille actuelle autour de ce terme est importante. Les personnes qui luttent à juste titre pour préserver ce terme concernant les événements du 7 octobre devraient au moins l’adopter aussi pour décrire ce qu’Israël a fait dans le cadre de ses représailles aveugles à Gaza. On ne peut pas dire « le massacre du 7 octobre » sans dire un mot sur le massacre punitif et vengeur qui a suivi.

Le sang des Israéliens massacrés le long de la frontière de Gaza crie, mais pas moins que le sang des milliers de bébés qui ont été massacrés dans la bande de Gaza. Les deux groupes ont été victimes d’un comportement barbare et criminel. Les deux groupes méritent la définition correcte, pas une propagande mensongère. Il y a eu un massacre en Israël. À Gaza, il y a eu un génocide.

15/02/2026

Vient de paraître !
DEEP NORTH
Mni Sóta Maḳóče (Minnesota), patchwork de résistances

 

Le déclenchement en décembre 2025 de l’Opération Metro Surge, variante trumpesque de l’Opération Nuit et brouillard, a focalisé l’attention du monde sur Minneapolis et le Minnesota, cet État de l’Upper Midwest, centre anthropologique de ce que nous avons choisi d’appeler le Deep North, le Nord profond. En janvier 2026, les forces des ténèbres, les tueurs masqués de l’ICE et de la CBP, se sont déchaînées contre l’ensemble de la société locale minneapolitaine entrée en résistance. Deux citoyen··es blanc·hes engagé·es ont payé de leur vie : Renee Nicole Good, une poète de 37 ans, et Alex Pretti, un infirmier du même âge. Ces deux « bavures » très ciblées qu’il faut qualifier d’exécutions extrajudiciaires n’ont fait qu’approfondir la révolte logique de la société locale, tous âges, tous genres, tous coloris de peau confondus. Nous assistons à une intifada à l’américaine. La question qui vient naturellement à l’esprit de toute personne ne connaissant Minneapolis et le Minnesota que de loin et indirectement, par médias interposés, est celle-ci : mais qui sont donc ces Minneapolitain·es, ces Minnesotain·es ? Ce document apporte un début de réponse, dans la suite du précédent, De quoi Minneapolis est-il le nom ? Embarquez-vous donc avec nous dans ce voyage au cœur d’une autre Amérique, qui reste encore et toujours à découvrir.

Deep North
Mni Sóta Makóche (Minnesota), patchwork de résistances
Ouvrage collectif édité par Fausto Giudice
The Glocal Workshop/L’Atelier Glocal
Collection erga omnes n°15
172 pages
Février 2026

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14/02/2026

Le problème n’est pas Chomsky, c’est nous

Raúl Zibechi, 14/2/2026

Versione italiana

L’adoration de personnages publics, auxquels on attribue d’énormes mérites, allant jusqu’à les transformer en « quasi-dieux », est un problème qui persiste depuis longtemps à gauche et dans les mouvements émancipateurs. On exalte leurs vertus, mais jamais leurs défauts. On invente une réalité en noir et blanc, excluant les nuances, les gris et tout ce qui pourrait ternir l’image du personnage divinisé.

Le mot « gris » lui-même est utilisé comme un adjectif péjoratif. Une « personne grise » est ennuyeuse, sans mérite, incapable de nous attirer ou de retenir notre attention, encore moins de susciter une quelconque admiration. Pourtant, la réalité est peinte de multiples couleurs et est bien plus riche que le simple dualisme noir-blanc. Avec cette vision manichéenne, nous cherchons le plus souvent à apaiser nos incertitudes, fuyant les nuances inconfortables qui nous procurent tant d’insécurité. Car, admettons-le, l’être humain blanc et occidental recherche désespérément la sécurité.

Beaucoup de gens de gauche admettent que le culte de la personnalité de Staline était quelque chose de négatif, mais ils acceptent le culte de Lénine ou de Marx, par exemple. Je pense que sur ce point, la culture « émancipatrice » des gauches est l’héritière du caudillisme et du culte des rois si présents dans l’histoire de l’humanité, des premières sociétés jusqu’à aujourd’hui. Avec la circonstance aggravante que les cultes actuels se déguisent en émancipation, mais au fond, ils sont aussi absurdes que la soumission aux rois et aux reines.

Aujourd’hui encore, nous voyons comment ce culte poursuit son terrible travail de paralysie des sociétés, que ce soit dans le soutien acritique à Evo Morales ou Hugo Chávez, pour ne citer que deux exemples. Les processus progressistes d’Amérique latine ont tous été liés à un caudillo, de Néstor Kirchner à Lula, en passant par Correa et les susmentionnés.


Dans le cas de Chomsky, la gravité de son lien étroit avec le millionnaire pédocriminel Epstein est frappante, même après que ce dernier a été condamné et que ses méfaits ont été révélés. Cependant, si Epstein n’avait pas été pédocriminel, quelque chose aurait-il changé ? Pouvons-nous valider qu’une personnalité publique de gauche ait des liens étroits avec un millionnaire ? Toute amitié n’est pas valable, avec n’importe qui, en passant outre les classes, les positions politiques et le statut des personnes. Sans oublier que Chomsky a commis d’autres péchés, comme travailler pour des programmes militaires.

Une personne comme nous, les lecteurs de cette page, peut-elle fréquenter n’importe qui, un Berlusconi, un Bolsonaro ou un Poutine ? Je ne parle pas des gens du peuple qui ont pu soutenir ces personnages, mais des relations avec les élites dominantes, un style qui se cultive dans les parlements du monde entier, quand des députés qui sont dans des positions politiques opposées mangent à la même table et finissent par se socialiser dans les mêmes espaces.

Ce que Chomsky a fait est tout simplement répugnant. C’est encore plus grave car il s’agit d’une personnalité publique qui doit donner l’exemple et demander pardon quand elle se trompe. Ce que je cherche avec ces lignes, c’est de nous mettre face à un miroir collectif, comme disent souvent les zapatistes, pour nous demander : Et nous, alors ?

Combien de Chomsky y a-t-il dans nos cerveaux et nos cœurs ? Mettre toute la méchanceté sur le linguiste, c’est comme mettre tous les mérites sur un caudillo, comme Pepe Mujica, par exemple. Étant Uruguayen, je souffre chaque fois que des gens du peuple, dans un coin de la planète, me disent des merveilles d’un personnage que, dans ce pays, nous connaissons et n’admirons pas, du moins le soussigné et une grande partie de ses amis.

Le culte de la personnalité révèle, en outre, notre individualisme proverbial, car nous plaçons toutes les valeurs positives dans une personne, mais pas dans un collectif. Les zapatistes font bien de se couvrir le visage, de s’égaliser tous et toutes avec la cagoule et le passe-montagne. Observons que toute la culture capitaliste tourne autour des personnes, de Messi à Trump, que ce soit pour diviniser ou réprouver. Même dans le cas du zapatisme, nous, soussigné compris, n’avons pas les mêmes attitudes envers le sous-commandant Marcos ou envers n’importe laquelle des commandantes.

Peut-être que la leçon que nous pouvons tirer de l’affaire Epstein-Chomsky est que nous devons être plus prudents, plus modérés lorsqu’il s’agit de mythifier des personnages. Mais surtout, être plus communautaires, mettre en avant le collectif et la simplicité, l’innocence des enfants avant que le système ne les conduise à l’adoration des célébrités.

DÉCLARATION DE SOUTIEN À LA RAPPORTEUSE SPÉCIALE ALBANESE

 United Staff for Gaza, 13 février 2026
Traduit par Tlaxcala

United Staff for Gaza est une association de membres actuels et anciens du personnel des Nations Unies, agissant à titre privé. Visitez notre site ouèbe, contactez-nous par courriel

United Staff for Gaza regrette que les ministres français, allemand et d'autres pays aient, sur la base d’informations de toute évidence erronées et trompeuses, formulé des accusations injustifiées contre la Rapporteuse spéciale des Nations Unies sur la situation des droits de l'homme dans le territoire palestinien occupé depuis 1967, Francesca Albanese. Nous demandons une rectification de ces erreurs et appelons à la fin des attaques personnelles, des menaces et de la désinformation visant les agences, les titulaires de mandat et le personnel des Nations Unies.

Les faits :

Le 7 janvier, par le biais d'une vidéo préenregistrée diffusée à distance, la Rapporteuse spéciale Albanese a prononcé une allocution au Forum d'Al Jazeera, une conférence organisée par ce média à Doha, au Qatar. Le thème de la conférence était « La cause palestinienne et l'équilibre des pouvoirs régionaux dans le contexte d'un monde multipolaire émergent ». La Rapporteuse spéciale Albanese a évoqué la commission d'un génocide contre les Palestiniens et la manière dont la communauté internationale a, selon elle, aidé et encouragé ce génocide. Au milieu de son discours, la Rapporteuse spéciale a déclaré que le système de complicité mondiale dans le génocide – reposant sur des intérêts financiers, les algorithmes des (réseaux) sociaux et le commerce des armes – a été révélé et s'est montré être « l'ennemi commun de l'humanité ».


Peu après, des vidéos et des images fabriquées ont circulé en ligne, prétendant que la Rapporteuse spéciale avait déclaré qu'« Israël est l'ennemi commun de l'humanité » – une distorsion manifestement fausse de ses propos. Le 10 février, un groupe de parlementaires français, qui avaient déjà attaqué la Rapporteuse spéciale Albanese par le passé, a envoyé une lettre conjointe au ministre français des Affaires étrangères, répétant de fausses allégations et déformant davantage ses propos d'une manière trop choquante pour être décrite. Ils ont demandé au ministre des Affaires étrangères de travailler à l'imposition de sanctions à son encontre et à la faire destituer de son mandat aux Nations Unies.

Le lendemain, à l'Assemblée nationale française, la parlementaire qui avait coordonné la lettre a répété les fausses allégations qu'elle contenait et a demandé au ministre des Affaires étrangères de confirmer si le gouvernement chercherait à faire destituer la Rapporteuse spéciale Albanese de son poste. Dans une réponse étonnante et empreinte de virulence, le ministre a déclaré que la France condamne ses « propos scandaleux et répréhensibles » et appelle à sa démission. Le 12 février, la ministre allemande des Affaires étrangères a fait écho à son homologue français, condamnant les « récentes déclarations de la Rapporteuse spéciale Albanese sur Israël » et affirmant que « sa position est intenable ». Les ministres des Affaires étrangères autrichien, italien et tchèque ont également amplifié la désinformation.

  1. United Staff for Gazar exprime sa stupéfaction que les ministres français, allemand et d'autres pays semblent avoir accepté sans esprit critique comme un fait des distorsions manifestes des propos de la Rapporteuse spéciale Albanese. Nous les encourageons à examiner les preuves et à retirer leurs déclarations de condamnation. Nous apprécions que le ministre autrichien des Affaires étrangères ait supprimé son précédent message sur X à ce sujet.
  2. United Staff for Gaza condamne sans réserve la désinformation et les autres actions hostiles dirigées contre la Rapporteuse spéciale Albanese, ainsi que contre la Cour pénale internationale (CPI) et l'Office de secours et de travaux des Nations Unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient (UNRWA). Nous déplorons que la Rapporteuse spéciale, ainsi que 11 juges et procureurs de la CPI, aient été sanctionnés par les États-Unis d'Amérique, et que l'UNRWA ait été soumise, par le gouvernement israélien, à la violence, à l'obstruction et à une désinformation galopante. Nous observons que cette dernière tentative de déformer les propos de la Rapporteuse spéciale Albanese s'inscrit dans une campagne plus large de désinformation visant à saper la capacité des Nations Unies à protéger les droits humains du peuple palestinien. Nous exprimons notre consternation face aux contre-vérités propagées par les parlementaires français qui ont cosigné la lettre susmentionnée, et saluons l'effort d'un autre groupe de parlementaires français qui ont cherché à rétablir les faits. Nous réitérons que les titulaires de mandat et les membres du personnel des Nations Unies ne doivent pas être attaqués dans l'exercice légitime de leurs fonctions qui leur ont été conférées par les États membres. Dans cette veine, nous réitérons en outre notre solidarité avec les près de 400 membres du personnel de l'ONU qui ont été tués par les forces israéliennes dans la bande de Gaza depuis octobre 2023.
  3. United Staff for Gaza appelle à l'unité de soutien à la Rapporteuse spéciale Albanese, ainsi qu'à la CPI et à l'UNRWA. Nous appelons tous les États membres siégeant au Conseil des droits de l'homme à maintenir leur engagement en faveur de l'intégrité du système des procédures spéciales. Nous partageons l'avis exprimé dans la déclaration publiée par le secrétaire général d'Amnesty International à cet égard, et nous nous félicitons de la vérification des faits fournie par le porte-parole du Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l'homme.
  4. United Staff for Gaza souligne également que la communauté internationale doit rester saisie de la question et intensifier ses condamnations des actes continuellement inhumains et illégaux perpétrés par le gouvernement israélien contre le peuple palestinien. Ces actes comprennent, parmi de nombreuses autres violations flagrantes du droit international, la poursuite des bombardements à Gaza malgré le prétendu cessez-le-feu, la persistance des restrictions à l'acheminement de l'aide humanitaire cruciale, la violence scandaleuse contre l'UNRWA, et le déplacement forcé de population et l'annexion de facto de la Cisjordanie – le tout au mépris flagrant des décisions de la Cour internationale de Justice.

Une copie de cette déclaration doit être transmise au Président du Conseil des droits de l'homme.

NdT

La lettre d’une quarantaine de députés du groupe Renaissance (macronistes) a été initiée par Caroline Yadan, députée de la huitième circonscription des Français de l'étranger (qui inclut notamment Israël). Parmi les signataires Olivia Grégoire, Sylvain Maillard, Constance Le Grip et l'ancienne Première ministre Élisabeth Borne ainsi que Sandro Gozi, ancien membre du Front de la jeunesse néofasciste devenu « libéral-macroniste », élu eurodéputé italien en France.


 

L’ICE dégage du Minnesota : le dégel a commencé

Pat Bagley, Salt Lake Tribune, 25/8/2025

 

Tom Homan, le « tsar des frontières » de Trump a déclaré le 12 février que l’Opération Metro Surge, lancée début décembre au Minnesota, était terminée. Il aura fallu trois morts — Renee Nicole Good, Victor Manuel Diaz et Alex Pretti -, plusieurs centaines de blessés et entre 3 000 et plus de 4 000 arrestations d’étrangers, majoritairement qualifiés de « criminal illegal aliens ».   Aucun bilan consolidé des expulsions effectives n’a été publié à ce jour. Les données disponibles restent fragmentaires et font l’objet de controverses sur la nature des arrestations et le profil des personnes interpellées. L’opération, menée principalement par l’ICE (Immigration and Customs Enforcement) et la CBP (Customs and Border Patrol), a été qualifiée par Washington de « plus vaste opération de contrôle migratoire jamais menée » dans l’intérieur des USA. 

On peut constater que la société et les autorités du Minnesota ont remporté une victoire sur la machine fédérale trumpesque. Leur résistance, allant jusqu'à une grève générale, a écrit une nouvelle page de l’histoire de l’autre USAmérique, celle d’en bas, des « grassroots » -les bases autorganisées ad hoc selon des relations de voisinage, d’affinité, intercommunautaires, interclassistes, intergénérationnelles et interconfessionnelles. Les éditions The Glocal Workshop/L’Atelier Glocal publieront la semaine prochaine un livre intitulé Deep North : Mni Sóta Makóche (Minnesota), patchwork de résistances, qui reconstitue la généalogie des migrations successives et des luttes qui ont façonné le Minnesota depuis un siècle et demi. En attendant, nous vous proposons les traductions de 3 articles.

Le premier se focalise sur des artisans cruciaux de la résistance, les journalistes-citoyen·es armé·es de leurs portables, le second pose la question première de l’après-Metro Surge : Washington doit rendre des comptes, l’ICE et sa patronne Kristi Noem doivent dégager. Le troisième article présente une initiative de deux étudiants consistant à fournir une cartographie interactive des opérations policières anti-immigrés à l’échelle  nationale et en temps réel.-Fausto Giudice, Tlaxcala

Les journalistes citoyen·nes, héro·ïnes méconnu·es de Minneapolis

Sans leurs vidéos des fusillades de l’ICE, nous ne saurions pas ce qui se passe vraiment.

Mark Hertsgaard, The Nation, 29/1/2026

Mark Hertsgaard est le correspondant pour l’environnement de The Nation, cofondateur et directeur exécutif de Covering Climate Now, une collaboration médiatique mondiale consacrée à la couverture du climat, cofondée par la Columbia Journalism Review et The Nation. Son nouveau livre est Big Red’s Mercy:  The Shooting of Deborah Cotton and A Story of Race in America.

 

Des Minnesotaines filment un agent des forces de l’ordre fédérales lors d’une patrouille à Minneapolis, le 11 janvier 2026. Photo Victor J. Blue / Bloomberg via Getty Images

Dimanche 25 janvier dans l’après-midi, le présentateur de CNN, Jake Tapper, interviewait la membre du Congrès Alexandria Ocasio-Cortez, quelques heures après que des agents de la patrouille frontalière eurent tué Alex Pretti. Soudain, CNN a coupé l’antenne pour une couverture en direct de la conférence de presse de la secrétaire à la Sécurité intérieure, Kristi Noem. Noem a déclaré que Pretti avait « attaqué nos officiers » en « brandissant » un pistolet et avait prévu « de tuer des forces de l’ordre ». Quand un journaliste a tenté de poser une question sur son affirmation, elle l’a interrompu pour dire : « Ce n’est pas une affirmation. Ce sont les faits. » Quand un autre journaliste a noté que la Maison-Blanche venait de traiter Pretti de « terroriste domestique », Noem a vigoureusement approuvé.

À ce moment-là, des vidéos prises par des témoins de la fusillade apparaissaient en ligne et sur les médias d’information. Quand Tapper a [repris son interview avec Ocasio-Cortez], la députée a dit que Noem et l’administration Trump « demandaient au peuple américain de ne pas croire ses yeux... de plutôt déposer votre croyance en tout ce qu’ils disent. Je ne demande pas au peuple américain de me croire, moi, ou elle, mais de se croire lui-même. »

Tout journaliste qui a prêté attention sait que le patron de Noem, le président Donald Trump, ne dit souvent pas la vérité. Trump a lancé sa carrière politique en affirmant sans preuve que le premier président noir d’Amérique n’était pas né aux USA, ce qui aurait signifié que Barack Obama était au pouvoir illégalement. Après avoir perdu l’élection de 2020, Trump a dit qu’il n’avait pas l’intention de quitter ses fonctions parce que, insistait-il, il avait en réalité gagné. Trump répète ce mensonge à ce jour, ainsi que son affirmation selon laquelle l’attaque du 6 janvier 2021 contre le Capitole pour le maintenir au pouvoir était un jour de « paix » et d’« amour ».

Mais en tissant leur dernière toile de mensonges, Trump et ses adjoints n’ont pas compté avec l’ingéniosité et le courage des Minnesotain·es qui ont été témoins des tirs des agents de la patrouille frontalière sur Pretti — et sur Renee Good avant lui — et ont enregistré ces scènes sur leurs téléphones portables. Sans ces preuves, la version des faits du gouvernement aurait eu le dessus pour façonner le récit public. Avec ces preuves, cependant, il est évident qu’« Alex ne tient clairement pas d’arme quand il est attaqué », comme l’ont écrit les parents « au cœur brisé mais aussi très en colère » de Pretti dans une déclaration le lendemain. « Il avait son téléphone dans sa main droite, et sa main gauche vide est levée au-dessus de sa tête essayant de protéger la femme que l’ICE venait de pousser au sol. » De même, les vidéos de témoins de la fusillade de Renee Good montrent qu’elle tournait son véhicule pour s’éloigner de l’agent de l’ICE Jonathan Ross au moment où celui-ci a tiré trois coups mortels à travers ses vitres.

Qu’ils le sachent ou non, les témoins qui ont enregistré ces vidéos sont des journalistes citoyen·nes. Ce sont des gens ordinaires, non formés au journalisme conventionnel, et ils témoignaient d’événements d’une importance capitale pour leur communauté et leur pays. Et ils le faisaient dans des conditions dangereuses, comme l’a également illustré Darnella Frazier, 17 ans, qui, le 25 mai 2020, a courageusement gardé son téléphone portable braqué sur l’agent de police Derek Chauvin pendant les neuf minutes et 29 secondes où le genou de Chauvin étouffait la vie de George Floyd.

Les événements de ces derniers jours ont montré que les journalistes citoyen·nes, bien qu’ils ne remplacent pas les professionnels, peuvent être un complément inestimable. Sans leur présence sur les lieux et leur sang-froid sous pression, le public et le reste des médias ignoreraient un aspect central de l’histoire qui se déroule à Minneapolis. Nous n’entendrions que la version gouvernementale de la vérité, qui, compte tenu des antécédents de l’administration Trump en matière de faussetés flagrantes, mérite un extrême scepticisme. En l’absence de ces vidéos, il est quasiment inconcevable que les rédactions de trois des journaux les plus influents d’USAmérique — The New York Times, The Washington Post et The Wall Street Journal — déclarent que la version de l’administration est tout simplement invraisemblable — à moins qu’elle ne cherche à faire marche arrière après avoir calomnié Pretti dans un premier temps.

Toutes les parties du système d’information moderne, des salles de rédaction traditionnelles aux influenceurs des médias sociaux, peuvent désormais présenter un compte rendu plus complet de ce qui se passe au Minnesota et laisser les téléspectateurs et les lecteurs tirer leurs propres conclusions. Et nous pouvons explorer les questions urgentes soulevées par ces vidéos, telles que : Combien de personnes de plus les agents de l’ICE ont-ils pu tuer quand aucune caméra n’enregistrait ? Travaillant de concert à ce moment critique pour la démocratie usaméricaine, les journalistes citoyen·nes et professionnel·les peuvent remplir la mission essentielle que les fondateurs de la nation envisageaient pour une presse libre : informer le peuple et demander des comptes au pouvoir.

L’ICE* fond dans l’hiver de Minneapolis

Il est maintenant temps d’abolir l’agence et de destituer Kristi Noem

John Nichols, The Nation, 13/2/2026

John Nichols est le rédacteur en chef exécutif de The Nation. Il a précédemment occupé les postes de correspondant pour les affaires nationales et de correspondant à Washington du magazine. Nichols a écrit, coécrit ou édité plus d’une douzaine de livres sur des sujets allant des histoires du socialisme américain et du Parti démocrate aux analyses des systèmes médiatiques usaméricains et mondiaux. Son dernier livre, coécrit avec le sénateur Bernie Sanders, est le best-seller du New York Times It’s OK to Be Angry About Capitalism.

*ICE, acronyme d’ Immigration and Customs Enforcement, signifie aussi « glace » en anglais, d’où le jeu de mots devenu courant, en particulier dans le Minnesota sous la neige hivernale.

Des manifestants défilent lors d’une manifestation « Nationwide Shutdown » contre les actions de l’ICE le 30 janvier 2026 à Minneapolis, Minnesota. Photo Stephen Maturen / Getty Images

Les habitants de Minneapolis ont élevé leurs voix dans une opposition glorieuse à l’occupation fédérale de leur ville avec une telle énergie, et une telle beauté, que le monde entier a entendu leur cri de justice. Et ils n’ont jamais cessé. Quelques jours seulement avant que le « tsar des frontières » de Donald Trump, Tom Homan, annonce officiellement que la vague meurtrière du ministère de la Sécurité intérieure, qui avait déployé des milliers d’agents armés et masqués de l’ICE dans leur ville, prendrait fin, 1 600 Minnesotain·es avaient rempli la caverneuse [église centrale luthérienne] du centre-ville de Minneapolis avec le chœur de leur résistance chantante :

Tiens bon
Tiens bon
Ma chère
Voici l’aube...

Quand l’aube est arrivée jeudi, après plus de deux mois de violence et de cruauté — qui ont inclus des milliers d’arrestations, de détentions et d’expulsions, et le meurtre de la poète et mère de trois enfants Renee Good et de l’infirmier de soins intensifs Alex Pretti — le maire de Minneapolis, Jacob Frey, est arrivé aussi près qu’un Minnesotain peut l’être de déclarer la victoire.

« Ils pensaient pouvoir nous briser, mais l’amour pour nos voisins et la détermination à endurer peuvent survivre à une occupation. Ces patriotes de Minneapolis montrent qu’il ne s’agit pas seulement de résistance — se tenir aux côtés de nos voisins est profondément américain », a déclaré le maire, qui avait annoncé en janvier : « À l’ICE, allez vous faire foutre de Minneapolis ! »

« Cette opération a été catastrophique pour nos voisins et nos entreprises, et maintenant il est temps pour un grand retour », a dit Frey. « Nous montrerons le même engagement envers nos résidents immigrés et la même endurance dans cette réouverture, et j’espère que tout le pays se tiendra à nos côtés alors que nous avançons ».

Frey a ajouté : « Les personnes qui méritent le crédit pour la fin de cette opération, ce sont les 435 000 résidents qui appellent Minneapolis leur maison ». Il a raison. La résistance pacifique à la vague de 3 000 agents de l’ICE et de la patrouille frontalière, mal formés et irresponsables, déployés par le ministère de la Sécurité intérieure dans la ville — avec des marches massives, des surveillances de quartier et des réseaux d’entraide pour soutenir les voisins menacés — a été aussi résiliente que belle. Et elle constitue un modèle pour la résistance dans les villes qui pourraient être ciblées ensuite.

Pourtant, Frey a également eu raison de décrire les dégâts causés par plus de deux mois d’occupation fédérale comme « catastrophiques ».

En plus des meurtres, des arrestations et détentions, et des expulsions d’hommes, de femmes et d’enfants, l’impact économique de l’Opération Metro Surge de la secrétaire à la Sécurité intérieure, Kristi Noem, a été accablant. La peur qui a saisi la ville était palpable. Travailleurs et consommateurs avaient peur de sortir de chez eux, laissant restaurants et magasins lutter pour rester ouverts. « La longue route vers la reprise commence maintenant », a dit jeudi le gouverneur du Minnesota, Tim Walz, en annonçant un plan pour fournir « 10 millions de dollars d’aide directe pour aider les entreprises touchées par l’Opération Metro Surge à se stabiliser, protéger les emplois et se remettre sur des bases solides ».

Dans une nation dirigée par des adultes responsables ayant un minimum d’intérêt pour le service public, cette aide serait accompagnée d’une aide financière fédérale. Mais le président Trump et le Congrès républicain complotent toujours pour donner plus d’argent à Noem et ses sbires afin d’étendre les opérations de l’ICE. Peut-être ont-ils reconnu leur erreur en ciblant Minneapolis, mais ils n’ont pas appris leur leçon. Et ils n’ont pas eu à rendre de comptes.

« L’Opération Metro Surge se termine parce que les Minnesotain·es se sont battu·es », a dit le procureur général du Minnesota, Keith Ellison, qui a ajouté : « Nous méritons toujours de la transparence, et Renee Good et Alex Pretti méritent justice. Je continuerai à exiger des enquêtes indépendantes sur leur mort et sur tout usage excessif de la force par des agents fédéraux ».

C’est une part vitale de l’équation de la reddition de comptes. Mais ça ne s’arrête pas là, comme l’a expliqué la congressiste Ilhan Omar.

« Deux de mes administrés, Renee Good et Alex Pretti, ont été tués par des agents fédéraux de l’immigration. Un troisième a été blessé par balle dans des circonstances douteuses. Des milliers de personnes ont été gazées au poivre et touchées par des armes non létales et harcelées par des agents masqués. Ce à quoi nous avons assisté n’était pas de l’application de la loi — c’était une terreur raciale militarisée déchaînée dans les rues du Minnesota comme une tentative délibérée de diaboliser la communauté somalienne », a dit Omar.

« L’Opération Metro Surge a révélé jusqu’où l’ICE est prête à aller pour intimider et terroriser les communautés noires, brunes et immigrées dans notre État. Presque tous les Somaliens du Minnesota sont citoyens, pourtant les agents de l’ICE ont harcelé les résidents exigeant des preuves de papiers et, quand les citoyens ont cherché à documenter ces interpellations illégales, ils ont été accueillis par la force létale. Les communautés latino, asiatique et autres communautés de couleur ont été forcées de se cacher indépendamment de leur statut, et ceux qui osaient vivre leur vie étaient souvent arrêtés sans cause. Ce n’était pas de la sécurité publique. C’était un abus d’autorité autoritaire ».

Omar soutient : « Rien de ce que nous avons vu n’était normal. Les entreprises sont en plein marasme à cause de la dévastation économique. Les familles sont brisées. Les enfants porteront le traumatisme d’agents fédéraux débarquant dans leurs quartiers pour le reste de leur vie. La douleur infligée à cette communauté ne s’effacera pas — elle restera gravée dans leur mémoire comme le moment où leur propre gouvernement s’est retourné contre eux ».

La reddition de comptes, dit la députée, nécessite une action audacieuse. Il est temps, explique-t-elle, « de passer à l’abolition de cette agence voyou pour qu’aucune communauté en Amérique ne soit plus jamais terrorisée comme ça ».

Omar a également soutenu la résolution 996 de la Chambre, qui cherche à destituer la secrétaire à la Sécurité intérieure pour crimes et délits graves. À ce jour, 187 membres de la Chambre se sont inscrits comme coparrains de la résolution — ce qui en fait l’une des initiatives de destitution les plus largement soutenues de l’histoire USaméricaine.

Déclarant : « Je ne me reposerai pas tant que nous ne pourrons garantir que cet abus de pouvoir et cette terreur ne pourront plus jamais se reproduire », Omar dit : « Il doit y avoir justice et reddition de comptes. Cette administration doit coopérer pleinement aux enquêtes indépendantes sur les meurtres de Renee Good et Alex Pretti. Le Congrès doit retenir les financements pour les actions illégales et s’assurer que les dollars fédéraux ne financent jamais les violations des droits civiques. Nous devrions traîner les secrétaires de cabinet et les chefs d’agence devant les commissions du Congrès et exiger des témoignages sous serment. Ils doivent expliquer qui a autorisé ces actions, quelles justifications légales ont été utilisées, et pourquoi les protections constitutionnelles ont été ignorées ».

Comment deux étudiants de première année suivent les actions de l'ICE à travers le pays

Avec ICE Map, Jack Vu et Abby Manuel, étudiants à l'université Rice (Houston, Texas), espèrent aider les communautés à comprendre où et comment les opérations de contrôle de l'immigration se déroulent en temps réel.

Arman Amin, The Nation, 13/2/2026

Arman Amin (promotion 2027) est étudiant à la faculté des arts et des sciences de l'université Vanderbilt (Nashville, Tennessee), où il se spécialise en sciences politiques, droit, histoire et société. Il est également boursier 2025 de la Fondation Puffin et rédige des articles sur la politique et la jeunesse pour le magazine The Nation.

À gauche : les étudiants de l’Université Rice Jack Vu et Abby Manuel. À droite : une capture d’écran d’ICE Map.

Depuis la deuxième investiture du président Trump l’année dernière, les actions fédérales d’application des lois sur l’immigration par les agents de l’ICE se sont considérablement étendues. Des agents ont été déployés dans les grandes villes avec des mesures de répression massives Des méthodes controversées et violentes de ciblage et de détention ont été déployées, suscitant une large attention et des protestations généralisées, particulièrement après les exécutions sommaires de Renee Good et Alex Pretti à Minneapolis.

Au milieu de cette tension croissante, deux étudiants de première année de l’Université Rice, Jack Vu et Abby Manuel, ont développé une plateforme en ligne, appelée ICE Map, qui suit les rapports locaux sur les actions de l’ICE et consolide les incidents vérifiés. Le projet vise à aider les utilisateurs à mieux comprendre où se déroule l’activité d’application des lois sur l’immigration et comment elle se déroule en temps réel.

La carte de Vu et Manuel a attiré une plus grande attention ces derniers mois, y compris une amplification par des activistes éminents tels que Greta Thunberg, qui a partagé le projet sur Instagram. Les étudiants ont également présenté leur travail au symposium 2025 New(s) Knowledge au MIT.

Je me suis entretenu avec Vu et Manuel sur la façon dont ils ont développé ce projet, le type d’accueil qu’ils ont reçu, et où ils voient les choses aller à partir de maintenant. La conversation a été éditée pour des raisons de longueur et de clarté.

Arman Amin : Qu’est-ce qui vous a inspiré pour développer ce projet ?

Jack Vu : Nous sommes tous les deux de Houston. J’avais ce projet de bénévolat avec des immigrants dans un complexe d’appartements dans l’est de Houston. Nous y allions chaque semaine, nous jouions à des jeux, lisions des livres, faisions de la marelle, et nous leur apprenions le football américain. En avril 2025, ils ont arrêté de se présenter un samedi, et nous nous sommes demandé : « Que se passe-t-il ? »

Quelqu’un du programme va frapper aux portes et un résident dit que l’ICE est venue le week-end dernier, donc aucun d’eux ne quitte sa maison. Ils ne vont même pas à l’école. Donc le programme s’est arrêté parce que les enfants ne pouvaient plus venir. C’était assez rageant.

Abby Manuel : Jack et moi étions dans la même classe d’informatique au lycée, donc nous avons travaillé sur beaucoup de projets différents ensemble. Il m’a consultée sur ce qui se passait avec son programme.

Je pense que nous avons tous les deux été vraiment touchés par le problème. Quand on grandit dans la communauté de Houston, l’immigration est quelque chose de très présent. Nous avons une énorme communauté hispanophone. Dans notre école, nous avons commencé à avoir des forums sur les actions de l’ICE. C’est devenu très pertinent pour la vie quotidienne, surtout à Houston.

Donc nous avons commencé à travailler sur le projet juste après avoir fini le lycée parce que nous avions beaucoup de temps libre. Nous avons commencé à travailler quelques jours par semaine, puis le projet a évolué en quelque chose de beaucoup plus vaste. Nous avons juste décidé de passer des journées entières dans des cafés à coder, et nous sommes devenus vraiment passionnés par l’entreprise. Nous avons lancé le site probablement seulement deux semaines après avoir commencé à y travailler.

Mais nous avons continué à y travailler pour construire notre base de données. L’une des plus grandes difficultés dès le début a été d’acquérir des sources, car nous voulions vraiment mettre l’accent sur les voix locales plutôt que simplement sur « Que dit le gouvernement à propos de l’ICE ? Que disent les gros titres nationaux à propos de l’ICE ? Quelles sont les grandes statistiques ? » Nous voulions capturer ce qui se passait davantage sur le terrain.

Nous sommes tombés sur un outil appelé Media Cloud qui nous a aidés à rassembler tous ces journaux locaux grâce à un outil basé sur des requêtes. Et une fois que nous avons découvert cela, nous avons pu vraiment continuer à amplifier le site et simplement le construire au cours de l’été.

AA : Pouvez-vous expliquer ce que fait ICE Map et comment ça fonctionne ?

JV : C’est une plateforme d’agrégation de nouvelles. Nous récupérons des milliers et des milliers d’articles de tout le pays et nous les jetons tous dans ce grand pipeline où nous évaluons s’ils sont pertinents pour l’activité de l’ICE. Par exemple, est-ce que ça parle vraiment de notre objectif visé, et ensuite, est-ce que ça contient des informations de localisation qui nous permettraient de le cartographier ? En fonction du résultat de notre pipeline, nous sommes capables de l’insérer pour que les gens puissent regarder autour d’eux, ils peuvent regarder leur région, ils peuvent regarder Minneapolis, Houston, Los Angeles, et voir les actualités pertinentes concernant l’activité de l’ICE.

Le bon côté des news, c’est qu’elles sont déjà vérifiées. Certaines cartes adoptent une approche où elles regroupent des « rapports d’utilisateurs ». Quelque chose que nous pensions difficile dans ce processus était que vous devez en quelque sorte vérifier manuellement tous ces différents rapports, et les gens font de faux rapports. Mais toutes ces sources d’actualités locales ont déjà fait tout ce travail. Nous pouvons profiter de ça pour diffuser leur travail sur une plus grande scène.

AM : Nous utilisons également les gros titres des journaux nationaux. Nous incluons même des sources provenant des communiqués de presse de l’ICE. Nous essayons vraiment de donner aux gens une vue d’ensemble de ce qui se passe, parce que nous pensons que l’information et la transparence sont la chose la plus importante.

AA : À quoi a ressemblé le processus de construction de cet outil, du début à la fin ?

JV : Nous avons toujours su que ce serait en quelque sorte un problème de données. Vous savez, montrer des choses sur une carte, ce n’est pas très difficile. Il y a de très bons outils pour vous aider à le faire, créés par des gens très intelligents. Mais nous passions des heures sur nos ordinateurs portables, à essayer de trouver de bonnes sources cohérentes qui rapportent systématiquement l’activité de l’ICE d’une manière qui soit vérifiée, et c’est ce qui nous a conduits à Media Cloud, aux organisations à but non lucratif, à ce genre de choses. L’essentiel de l’application consiste à obtenir de bonnes informations.

AM : Et ensuite, une fois que nous avons ces informations, il faut filtrer ce qui est vraiment pertinent, ce qui est lié à l’ICE en termes d’immigration, pas seulement lié à "ice" en termes de tempêtes hivernales et de gel. Se débarrasser de tous ces faux positifs. Trouver aussi le lieu, s’assurer que nous représentons fidèlement les données, est une autre difficulté.

AA : Comment la carte a-t-elle été utilisée jusqu’à présent ? Pouvez-vous savoir combien de personnes accèdent à votre carte ou interagissent avec elle ?

JV : Nous avons environ 100 000 utilisateurs aujourd’hui, dans tout le pays. Nous voyons une large répartition géographique. Washington, DC, est numéro un, suivi de Cleveland et Houston.

AM : En ce qui concerne la façon dont les gens utilisent le site, je pense que c’est vraiment un outil d’information pour apprendre ce qui se passe dans leur communauté. Notre site n’aide pas réellement les gens à suivre les agents de l’ICE dans leur région. Il s’agit vraiment d’aider à informer les gens. Donc je pense que la plupart de nos utilisateurs recherchent simplement des informations sur ce qui se passe dans leur région.

AA : Quel type d’accueil le projet a-t-il reçu depuis son lancement ?

AM : Quand notre site est sorti pour la première fois, nous essayions de le promouvoir sur nos pages Instagram et sur quelques fils Reddit. Quand vous mettez quelque chose sur l’Internet général, vous allez évidemment recevoir des avis mitigés. Nous avons certainement reçu un peu de résistance. Et l’ICE est un sujet très brûlant.

Il y a eu un peu de réaction négative au début, mais je dirais que c’était extrêmement positif, surtout pour les gens de notre communauté, nos amis, nos familles et les autres étudiants de notre région. Beaucoup de gens à Houston ont vraiment vu l’outil comme un bénéfice plutôt qu’un danger, et récemment, nous avons reçu des retours encore plus positifs. Le trafic du site a un peu stagné après son lancement, puis récemment, il a vraiment augmenté. Nous avons eu beaucoup d’activité récente de l’ICE, donc je pense que le sujet devient encore plus pressant. Les gens continuent vraiment à chercher des ressources.

Pas plus tard que la semaine dernière, Greta Thunberg a posté notre site sur son Instagram. Nous avons donc commencé à avoir beaucoup plus de suivis. Ensuite, l’Université Rice a publié un article sur notre projet. Toute cette couverture médiatique accrue a attiré plus de regards sur le site, et je pense que les réponses à tout cela dans notre communauté ont été vraiment positives. Et à travers le pays, les gens apprennent ce qui se passe et espèrent simplement pouvoir se débarrasser d’un peu de la peur et de l’inconnu. Les gens viennent nous voir et nous félicitent pour les projets, et nous remercient pour le travail. Donc notre communauté a vraiment apprécié l’outil.

AA : Comment cette attention et cette visibilité accrues ont-elles façonné le projet ?

AM : Ça a été incroyable d’avoir plus de regards sur le travail. C’était notre intention avec le projet depuis le début. Nous l’avons créé pour qu’il puisse aider les gens, pour qu’il puisse toucher autant de personnes que possible et simplement faire passer le message. Nous avons été invités par cette organisation avec laquelle nous nous étions associés, Media Cloud, à présenter notre travail lors d’un symposium du MIT en octobre.

C’était probablement l’une des plus grandes opportunités que nous ayons eues d’avoir des regards et des retours sur notre site. Beaucoup d’entre eux nous ont donné des retours sur notre projet que nous avons pu intégrer, et nous avons créé des liens vraiment significatifs. Le présenter à eux a été la première fois que j’ai eu l’impression de réaliser que « OK, cet outil est vraiment, vraiment significatif ».

AA : Ces dernières semaines, les conversations nationales sur l’ICE sont devenues encore plus vives suite à la répression très médiatisée et aux protestations au Minnesota, y compris les exécutions de Renee Good et Alex Pretti par des agents fédéraux. Comment ce moment national a-t-il façonné la façon dont les gens réagissent à votre projet ICE Map, et cela a-t-il influencé votre façon de penser votre propre rôle ou responsabilité dans ce moment ?

JV : Ce qui se passe à Minneapolis est très révélateur parce que c’est si flagrant. Avec Alex Pretti et Renee Goode, tout le monde peut regarder les vidéos et réaliser ce qui se passait par lui-même. Mais en même temps, s’ils suivent certains sites d’information, ils verraient des opinions qui ne sont pas du tout en phase avec ce que montre la vidéo.

Le but d’ICE Map a toujours été de donner aux gens ces informations pour leur montrer exactement ce que l’ICE faisait, parce que nous pensions que cela leur était très préjudiciable, n’est-ce pas ? Ce qui nuit le plus à l’ICE, c’est que les gens connaissent la vérité exacte sur ce qu’ils font. Je pense que Minneapolis rend cela très évident. Le but a toujours été d’attirer l’attention sur le site. Il s’agissait toujours de montrer aux gens : « Voici ce qu’ils font à Houston. Voici ce qu’ils font à Los Angeles, Chicago et New York. Voici la vérité : Ils portent des masques et ils courent partout et tabassent les gens ».

AA : Comment envisagez-vous l’évolution du projet à l’avenir ?

AM : Comme nous l’avons mentionné, le plus grand facteur sur notre site est vraiment l’information, les sources. Donc tout ce que nous pouvons faire pour simplement augmenter nos sources et obtenir autant d’informations que possible est vraiment l’objectif. Juste continuer à rassembler ce qui existe et l’afficher de la manière la plus précise possible et simplement nous assurer que nous filtrons au mieux de nos capacités.

AA : Pour l’avenir, qu’espérez-vous poursuivre tous les deux après l’obtention de votre diplôme ? Le travail sur ce projet a-t-il façonné ces objectifs ?

JV : ICE Map est presque comme une start-up. Vous construisez votre produit, puis vous allez essayer d’amener les gens à le regarder, peut-être à s’y intéresser un peu. J’ai hâte de faire cela à l’avenir.

AM : J’ai toujours été très intéressée par l’intersection entre le droit, la technologie et l’économie. J’étudie l’économie et l’informatique à Rice. J’espère prendre l’intersection de ces domaines et peut-être poursuivre quelque chose dans le domaine du droit après l’obtention de mon diplôme, peut-être aller à l’école de droit. J’espère pouvoir rassembler tout cela. ICE Map est une représentation de ces compétences en quelque sorte. Il capture les aspects juridiques et de politique publique ainsi que la technologie et l’informatique. Cela a été un produit incroyable pour moi d’explorer ces intérêts, en plus de faire quelque chose d’impactant pour ma communauté, ce qui a toujours été une priorité.

AA : Il y a eu des rapports selon lesquels Meta bloquait l’accès à l’ICE List, une base de données des employés du ministère de la Sécurité intérieure. Comment voyez-vous votre projet comme différent, et avez-vous eu des préoccupations concernant la censure ou les restrictions de plateforme ?

JV : Nous nous sommes inquiétés à ce sujet, mais nous sommes confiants que ce que nous faisons est tout à fait légitime et bon. Nous n’avons pas l’intention de dire à tout le monde : « ce type est un agent de l’ICE, ce type est un agent de l’ICE ».  Ce que nous faisons, c’est mettre en lumière des informations publiquement disponibles, et c’est impactant. Il ne s’agit pas d’aller se tenir physiquement devant des agents de l’ICE et de les empêcher de faire ce qu’ils font, mais plutôt de laisser l’opinion publique changer.

AM : Au final, nous ne faisons que servir des informations qui existent déjà et les rendre faciles à trouver pour les gens, car il n’est pas facile de savoir ce qui se passe dans sa communauté, même si des sources existent. Nous ne créons aucune nouvelle information. Nous ne suivons pas l’ICE. Peu importe où vous vous situez sur l’immigration, il n’y a vraiment aucune ambiguïté légale là-dedans. Je pense que tout le monde devrait être d’accord sur le fait que le public devrait comprendre ce qui se passe avec le gouvernement, ce qui se passe dans sa vie, et ce qui se passe dans sa communauté.