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01/02/2026

Moins quinze degrés
Un reportage sur Minneapolis en résistance à l’opération Metro Surge

Face à l’échelle démentielle de l’opération Métro Surge, des gens ordinaires jonglent entre leur vie quotidienne et le fait de veiller les uns sur les autres comme ils le peuvent.

Robin Kaiser-Schatzlein, The New York Review, 30/01/2026
Traduit par Tlaxcala

Robin Kaiser-Schatzlein a grandi à Saint Paul, Minnesota et vit à Brooklyn. C’est un journaliste indépendant usaméricain et l’auteur du livre à paraître Tyranny at Work: Unfreedom and the American Workplace (Harper-Collins, avril 2027). Bluesky

 


Une manifestante fait face à des agents des Douanes et Protection des frontières(CBP) lors d’une manifestation suite à la mort d’Alex Pretti, tué par des agents fédéraux, Minneapolis, 24 janvier 2026. Arthur Maiorella/Anadolu/Getty Images

 En allant en voiture de l’aéroport à Saint Paul, on passe sous Fort Snelling, une énorme structure en calcaire du début du XIXe siècle. En novembre 1862, après la conclusion sanglante de la guerre entre les USA et les Dakota, 1 700 personnes de la tribu Dakota furent forcées de marcher jusqu’à Fort Snelling et enfermées dans un camp de concentration sur les terrains plats de la rivière en contrebas. Le mois suivant, trente-huit hommes Dakota furent pendus à Mankato, Minnesota — la plus grande exécution collective de l’histoire des USA. Entre cent et trois cents personnes moururent dans le camp. Quand j’étais enfant, en grandissant à Saint Paul, nous n’avons rien appris de tout cela, mais nous allions régulièrement à Fort Snelling lors de sorties scolaires pour voir des reconstituteurs historiques allumer de faux canons. Les sucres d’orge du magasin général étaient une grande attraction.


Aujourd’hui, Fort Snelling est de l’autre côté de l’autoroute par rapport à un nouveau centre de détention, le bâtiment fédéral Bishop Henry Whipple, qui sert de quartier général local pour l’Immigration et les Douanes (ICE). Par le passé, Saint Paul, de l’autre côté du fleuve, a été largement épargnée par les types de troubles civils qu’a connus Minneapolis au fil des décennies ; même pendant les soulèvements de 2020, les choses y sont restées assez calmes. Mais quand j’ai commencé à appeler des gens chez moi dans les villes jumelles début janvier, tout le monde était à cran. Une personne m’a envoyé un article de la radio publique du Minnesota sur un homme battu inconscient par des agents de l’ICE et détenu à une station-service à quelques pâtés de maisons de chez elle, dans un quartier tranquille de Saint Paul. Une autre m’a dit que l’ICE patrouillait les artères centrales de la ville, remontant et descendant University et Snelling.

À ce moment-là, il était clair que l’ICE n’est pas au Minnesota principalement pour détenir et expulser des gens. Les agents sont venus, avant tout, pour terroriser les Minnésotain·es. Sinon, pourquoi seraient-ils arrivés équipés pour la guerre, en tenues de combat ? L’administration Obama a expulsé des millions de personnes à travers le pays sans autant de tapage. L’opération Metro Surge n’était pas bien pensée, comme le soulignent les vidéos de véhicules de l’ICE coincés dans la neige et d’agents glissant dans des rues gelées. Mais le fait de réaliser ça n’apporte aucun réconfort ; même avant qu’ils ne commencent à tuer des gens, il était évident que l’incompétence des agents ne faisait que les rendre plus dangereux. Le froid mordant entrave l’opération mais semble aussi être de connivence avec elle : l’ICE roule en cherchant des cibles par un temps qui contraint à rester cloîtré à l’intérieur tous ceux qui ont le choix.

Alors que la montée en puissance s’accentuait, les agents n’ont pas semblé craindre les caméras. En fait, ils participent à la diffusion de leur propre brutalité, utilisant souvent des grenades fumigènes colorées pour produire des images théâtrales. Sur Reddit, j’ai vu un agent sur le siège passager d’une fourgonnette pointer son pistolet sur des civils non armés dans la rue ; j’en ai vu d’autres fouiller violemment des appartements ; un autre encore a vaporisé du gaz poivre sur un manifestant qui s’éloignait de lui ; quelques autres ont traîné un jeune homme hors d’une Target pour l’abandonner en larmes peu après. Une vidéo montrait un escadron d’agents arrachant une femme handicapée de sa voiture alors qu’elle essayait de se rendre à un rendez-vous médical et la portant par les membres comme un animal.

Terrorisés et terrifiés, les gens résistent toujours à la vague comme ils le peuvent. Du jour au lendemain, des églises ont mis en place des opérations de type entrepôt pour livrer de la nourriture à ceux qui se sont cachés ; l’Iglesia Dios Habla Hoy dans le sud de Minneapolis a distribué plus de 12 000 boîtes de provisions en six semaines. Les banques alimentaires ont été submergées de dons et de bénévoles. Des femmes somaliennes du quartier Cedar-Riverside patrouillent dans les rues avec des gilets de sécurité et font des tours de garde dans les halls d’immeubles, informant les gens de leurs droits et servant du thé ; des groupes de voisins montent la garde devant un centre commercial somalien à Minneapolis et un supermarché mexicain à Saint Paul, tous deux ayant été pris pour cible par des raids. Dans un cas, des gens se sont donné le bras pour empêcher l’ICE d’entrer dans une épicerie sans mandat.

Des navettes conduisent les gens au travail et à leurs rendez-vous médicaux. Des bénévoles se déplacent en ville en tant que notaires, signant des formulaires de Délégation d’Autorité Parentale (DOPA) pour les familles séparées. Des sociétés de dépannage locales répondent gratuitement aux appels concernant des véhicules trouvés dans la rue portes ouvertes, désormais un phénomène couyrant. Des voisins promènent les chiens de familles cachées. Les gens s’organisent pour fournir du lait maternel à des bébés dont les parents ont été emmenés par l’ICE. Comme c’est devenu la norme dans toutes les formes de crise usaméricaine, les gens font des collectes de fonds en ligne pour ceux qui ont du mal à payer leur loyer ou à subvenir aux besoins de leurs enfants.

Des chats de réaction rapide se forment sur Signal et WhatsApp pour alerter les résidents quand l’ICE se montre et pour rassembler des foules d’observateurs, qui soufflent dans des sifflets et klaxonnent. Certaines personnes suivent les véhicules de l’ICE tandis que d’autres notent les plaques d’immatriculation des voitures quittant le bâtiment Whipple. D’autres encore traquent les hélicoptères pour essayer de deviner où l’ICE se rendra ensuite. Des foules jouent du klaxon et frappent sur des casseroles devant les hôtels logeant des agents de l’ICE. Mi-janvier, le DoubleTree de Saint Paul a notifié aux employés du DHS qui y séjournaient que leurs réservations étaient annulées et que l’hôtel fermait pour des « raisons de sécurité publique ».

L’ampleur même de l’effort d’entraide est difficile à saisir, tout comme la rapidité avec laquelle il s’est organisé et le courage de ceux qui en sont responsables. En même temps, ce qu’ils font est largement du tri, répondant à une urgence après l’autre. Des voisins jonglant avec leur travail, leurs enfants et leurs propres peurs font face à trois mille agents fédéraux. (À titre de comparaison, ce sont trois cents qui ont été déployés à Chicago.) L’ampleur de l’opération Metro Surge est démente, extravagante. Alors que les responsables étatiques et locaux font des effets de manche en conférences de presse et déposent des plaintes, les gens font ce qu’ils peuvent pour se protéger les uns les autres et tenir bon.

*

Quand je suis arrivé à Minneapolis mercredi de la semaine dernière, la température était plus douce que la normale, environ -9°C, et une fine neige cristalline tourbillonnait. Après des jours à regarder des vidéos d’arrestations par l’ICE, je m’attendais inconsciemment à un pandémonium total, mais la zone de ramassage à l’aéroport était la plus calme que j’aie jamais vue. Je suis passé devant la station-service de Saint Paul où des agents ont battu un homme jusqu'à ce qu'il perde connaissance : il n’y avait aucun signe de l’enlèvement.

Dans une épicerie du quartier Seward à Minneapolis, j’ai entendu une caissière demander à une autre : « Mais est-ce que c’est illégal ? En mettant mes courses en sac, j’ai demandé si elles parlaient de l’ICE. « Ils ont frappé à la porte de sa famille mais il n’y avait personne. Alors ils ont cassé la caméra », a dit l’une d’elles en haussant les épaules.

Dans les rues du sud de Minneapolis, un centre de l’opération de chasse de l’ICE, deux jours plus tard, je n’ai trouvé aucune trace de cette semi-normalité surréaliste. Des blocs tranquilles sont animés par des bénévoles patrouillant en voiture ou debout au coin des rues avec des sifflets, et par des véhicules de l’ICE roulant à toute allure sur des routes glissantes ; les agents surgissent de nulle part et disparaissent tout aussi vite. Une fois, une voiture est passée devant moi et j’ai vu un homme ajuster son gilet pare-balles derrière une vitre teintée, laissant voir l’insigne brodé révélateur « POLICE ». Une autre fois, j’ai repéré un 4X4 sans plaque avant et deux autres véhicules le suivant de près. Les trois voitures ont fait un demi-tour puis un virage à gauche immédiat dans une rue latérale, se déplaçant comme une seule unité sinueuse, comme un serpent. Je me suis engagé dans la rue latérale derrière elles et j’ai vu qu’elles s’étaient garées dans une ruelle, et qu’une douzaine d’agents environ avaient surgi. J’ai fait le tour du pâté de maisons pour essayer de voir où ils étaient allés à pied, mais il n’y avait aucun signe d’eux, et quand je suis revenu, ils étaient partis.

*

Les gens qui ont vécu 2020 à Minneapolis sont déjà familiers avec la vue de troupes fédérales armées rôdant dans leurs rues. Pendant les soulèvements, des membres de la Garde nationale patrouillaient les quartiers et tiraient des balles en caoutchouc sur des civils pour faire respecter un couvre-feu. Contribuant à cette impression de déjà-vu, de nombreux résidents de la ville sont à nouveau coincés chez eux, trop effrayés pour sortir. Comme ce fut le cas pendant la pandémie, pour certaines personnes, simplement faire une course ou aller voir des amis nécessite un certain degré de planification et une certaine tolérance au risque. Les districts scolaires des villes jumelles ont commencé à proposer des options d’apprentissage à distance pour les élèves. Même certains de mes amis citoyens non blancs se terrent sur place.

La pandémie et le soulèvement ont incité les gens de Minneapolis à s’organiser pâté de maisons par pâté de maisons. Les chats Signal et WhatsApp de quartier ont coordonné l’aide alimentaire et locative, puis organisé des surveillances locales, comblant un vide quand la police semblait avoir relâché ses efforts en matière d’application de la loi. Aujourd’hui, ces chats semblent à nouveau être l’unité de base de l’organisation à Minneapolis. La résistance à l’ICE est davantage motivée par des voisins veillant les uns sur les autres que par des groupes d’affinité ou un projet idéologique de gauche spécifique.

Des agents fédéraux s'en prennent à des manifestants après avoir tiré des gaz lacrymogènes, Minneapolis, 24 janvier 2026. Arthur Maiorella/Anadolu/Getty Images

 

Bien sûr, une différence entre ce moment et la pandémie est que la majorité des gens ne sont pas au chômage. Qu’ils soient des immigrants vivant dans la peur de l’ICE, des bénévoles d’entraide, ou les deux, la plupart vont encore à leur travail, en plus de s’occuper peut-être des enfants et de préparer le dîner. Beaucoup m’ont dit en riant que, quand on additionnait tout, ils faisant des journées de boulot de dix-huit à vingt heures.

En dehors de cette recrudescence d’activité, beaucoup vivent l’invasion principalement par le biais des vidéos, souvent filmées par des observateurs citoyens, qui se répandent sur les réseaux sociaux et passent aux informations. (« C’est comme Call of Duty ! », crie un agent en tenue de camouflage dans un extrait, pointant son arme sur des manifestants. « Plutôt cool, hein ? ») Ces images projettent la puissance bien au-delà des parties de la ville où l’ICE est le plus actif. Même les mises à jour régulières sur les observations de l’ICE dans les chats de quartier peuvent accentuer le sentiment que les agents sont omniprésents. C’est une ligne fine : les réseaux qui attisent la résistance peuvent aussi alimenter la rumeur de la peur.

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Une nouveauté de ce moment : il était difficile de dire à quel point il était sûr pour quiconque de me parler. Pendant mon séjour chez moi, alors que j’interviewais des personnes directement impactées par l’opération Metro Surge et que je suivais des bénévoles d’entraide, je n’ai cessé d’entendre parler des moyens déployés par l’ICE pour piéger les personnes qui critiquent l’agence ou entravent sa campagne de terreur. Après qu’un magasin de jouets local a été mis en avant sur ABC News pour avoir distribué des sifflets imprimés en 3D, il a été visité par des agents de l’ICE qui ont exigé les documents d’autorisation de travail des employés. Le 26 janvier, le directeur du FBI Kash Patel a révélé dans une interview qu’il avait lancé une enquête sur des chats Signal privés après qu’un podcasteur d’extrême droite s’est infiltré dans plusieurs fils de discussion de patrouille. Les manifestants et observateurs sont de plus en plus détenus sans raison ; on m’a dit à mi-parcours de ma visite que si j’allais au bâtiment Whipple, je devais me préparer à être retenu jusqu’à trois jours. Les tactiques de l’ICE changent constamment. J’ai entendu une rumeur selon laquelle les agents mettent des autocollants de pare-chocs « Vegan » et « Coexist » sur leurs voitures pour échapper à la détection. Ils pourraient se faire passer pour des livreurs. J’ai entendu parler de bénévoles qui suivaient des véhicules de l’ICE pour être menés directement à leur propre domicile — la façon des agents de leur faire savoir qu’ils ont été identifiés.

Une école a averti les familles que l’ICE distribuait des flyers proposant de la nourriture, transformant l’insécurité alimentaire créée par l’agence en piège. Des bénévoles livrant des provisions à des personnes cachées ont été suivis par des agents cherchant des cibles. L’ICE maintient trois membres de la tribu Oglala Sioux en détention, et a refusé de divulguer des informations au-delà de leurs prénoms à moins que la tribu n’entre dans un « accord d’immigration » avec le gouvernement. Des surveillants d’arrêts et de départ de bus scolaires rapportent que des agents de l’ICE se font passer pour des observateurs pour surveiller les enfants. À 150 km à l’ouest de Minneapolis, à Willmar, des agents de l’ICE ont déjeuné dans un restaurant mexicain, puis sont revenus cinq heures plus tard et ont arrêté trois employés alors qu’ils quittaient le travail. Ils ont tiré un grand-père, vêtu seulement de ses sous-vêtemens et enveloppé dans une couverture, hors de chez lui par -12°C. Ils arrêtent des observateurs, presque tous citoyens US, et les abandonnent dans des bois ou des parkings aléatoires. Ils ont enlevé des enfants de deux ans seulement ; un après-midi, ils ont forcé un enfant de cinq ans, capturé à son retour de l’école maternelle, à frapper à la porte de sa maison alors que les membres de sa famille se cachaient à l’intérieur.

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Le vendredi 23 janvier était le jour d’une grève générale largement médiatisée, un appel des syndicats des villes jumelles à « pas de travail, pas de shopping, pas d’école ». Le mouvement ouvrier du Minnesota, entre autres, a prévu une énorme marche publique dans le centre-ville de Minneapolis pour protester contre l’ICE. Je pouvais voir que l’information circulait largement en ligne au nombre de personnes en dehors des villes jumelles qui m’ont envoyé des messages pour me demander si j’y assistais. Au lieu de cela, j’ai fini par interviewer des personnes affectées par l’ICE et suivre des organisateurs d’entraide, qui continuaient leur travail.

J’ai rencontré Vi dans une maison chaleureuse et chaotique du sud de Minneapolis.

Vi vit en banlieue, mais à cause de l’interdiction de faire des achats durant la grève, elle déposait des nems maison au porc et au poulet chez des amis sur son chemin vers le rassemblement du centre-ville.

Vi, qui est Hmong, s’inquiète du désir exprimé par Stephen Miller de dénaturaliser des citoyens naturalisés comme elle. Elle a trois enfants, et son mari a une maladie chronique ; elle gère les factures et beaucoup de paperasse familiale, en plus de cuisiner, coudre et tout le reste. Elle a récemment jugé nécessaire de montrer à ses enfants où se cacher dans la maison si des agents venaient la prendre. Son enfant de onze ans fait des cauchemars sur le fait d’être enlevé par l’ICE. Le cadet de cinq ans demande s’il y a des « soldats » dehors avant d’ouvrir la porte. Le tout-petit n’est pas allé à l’école maternelle de la semaine. « Les enfants ne peuvent pas être des enfants en ce moment », dit Vi. Pendant ce temps, elle va toujours travailler tous les jours, même si elle se sent engourdie et déconnectée de son corps, et qu’elle ne dort pas bien.

« Ce qui me fait le plus peur, c’est que les règles changent sans cesse », m’a-t-elle dit. « Avant, c’était très clair. » On savait ce qui pouvait vous faire expulser, ce qui pouvait faire avancer votre dossier, et jusqu’où le gouvernement irait pour faire appliquer la loi. Maintenant, il n’est même pas clair si les lois comptent. Pourtant, Vi m’a dit qu’elle prévoyait de se joindre à la marche de la grève générale dans le centre-ville. Quand elle a embrassé et câliné ses enfants ce matin-là, elle leur a expliqué pourquoi elle devait y aller. Elle ne croit pas devoir attendre qu’une autorité supérieure vienne à son secours. La pancarte qu’elle a faite pour la protestation disait : « L’histoire nous dit que ça n’a jamais été le gouvernement qui nous sauve, ça a été le peuple ».

 


Une foule de manifestants marchant dans le centre-ville de Minneapolis, 25 janvier 2026. Arthur Maiorella/Anadolu/Getty Images

J’ai rencontré une autre bénévole d’entraide, Lucia, dans le sous-sol d’un centre communautaire à Saint Paul, où elle travaillait sur son ordinateur pendant que nous parlions. (C’est-à-dire que, comme la plupart des travailleurs d’entraide, elle faisait encore son travail de jour.) Son téléphone n’arrêtait pas de s’illuminer avec des messages de son chat de bénévoles pendant notre entretien ; elle m’a dit qu’elle avait dû commencer à transporter une batterie de secours extra-large parce que les mises à jour constantes vident rapidement son portable.

Lucia est citoyenne, mais elle est née au Mexique. Il y a quelques mois, elle a formé une organisation d’entraide en utilisant le chat texte de son groupe de danse hebdomadaire ; c’était fin novembre, après que l’ICE eut forcé l’entrée d’une maison dans l’est de Saint Paul sans mandat et eu détenu un homme latino non armé. Des voisins étaient sortis pour observer et filmer, mais alors que l’ICE terminait son opération, un escadron du département de police de Saint Paul est arrivé en tenue anti-émeute et a gazé aux lacrymos la foule. Lucia a pensé : « Personne n’est en sécurité ».

Les gens dans la communauté de Lucia ont commencé à se cacher. Elle et son groupe d’entraide ont livré de la nourriture, assuré des transports et aidé pour le loyer, entre autres. Puis les choses sont devenues plus effrayantes. Pendant trois jours consécutifs, elle a remarqué une Jeep noire garée en face de chez elle. Le troisième jour, elle était garée directement derrière sa voiture. La veille, Lucia organisait une collecte de fournitures pour les familles qui pourraient devoir se cacher, demandant à ses contacts d’apporter des sacs à dos et des produits essentiels comme des brosses à dents, du baume à lèvres et des produits féminins. Maintenant, elle a fait un sac pour elle-même et est allée rester avec des amis pendant trois jours.

La mort de Renee Good a été un autre tournant pour Lucia. Comme elle me l’a expliqué : si l’ICE était prêt à tirer sur une femme blanche en pleine tête, qui savait ce qu’ils feraient aux personnes de couleur ? Qui savait ce qu’ils feraient à qui que ce soit ? Après cela, elle a redoublé d’efforts dans son travail d’entraide.

Lucia et son mari, Harold, comme elle latino et citoyen usaméricain, portent maintenant leurs passeports sur  eux partout. (Beaucoup de gens dans les villes jumelles font de même, y compris le maire de Saint Paul, qui est Hmong.) Ils portent aussi des dispositifs de suivi cachés sous leurs vêtements au cas où ils se retrouveraient dans un centre de détention hors de l’État. Ils écrivent et réécrivent les numéros d’avocats sur leurs bras. Ils ont établi des plans avec des personnes qui sauront ce que signifie un message texte disant seulement « 911 ».

Quand j’ai évoqué avec Harold la peur qui accompagne le fait de savoir qu’il pourrait être profilé racialement comme un immigrant, sa réponse a fait écho à celle de Vi. « La peur a toujours été là », a-t-il dit, « mais la peur a changé parce que les règles ont changé ». Quand il patrouille son quartier avec le groupe d’entraide ou participe à des protestations pacifiques, m’a-t-il dit, « Je m’attends à être arrêté. Tu essaies juste de te préparer mentalement ».

*

Je devais partir le samedi 24 janvier, prenant un vol de midi pour éviter une tempête arrivant sur la côte est. Pour mon dernier matin, j’ai retrouvé un ami d’enfance qui vit dans le sud de Minneapolis, et nous avons marché péniblement à travers la lueur hivernale et la neige gelée jusqu’à un bistrot local. Il faisait -26°C, et de la vapeur s’échappait des bouches d’égout. La vie de mon ami, comme celle de tout le monde, a été grandement altérée par la vague ; il voit des agents de l’ICE tous les jours. Pourtant, pendant le petit-déjeuner, nous avons parlé de nos vieux amis, de nos vies, et de mon enfant. Pendant que nous mangions, le bistrot s’est rempli d’une foule typique pour le brunch du week-end, choisissant entre café moyennement torréfié et torréfié foncé, entre pancakes et pain perdu, entre œufs au plat et brouillés.

Il voulait me montrer sa maison, qu’il avait récemment achetée, alors nous avons marché quelques pâtés de maisons jusqu’à là. C’est un petit bungalow avec de beaux détails en bois — cage d’escalier lambrissée en pin noueux, planchers en chêne usés — typiques du quartier. Sa compagne nous a accueillis à la porte. Après une visite rapide, j’ai commencé à remettre mon équipement d’hiver. Sa compagne a pris un appel téléphonique et s’est éclipsée dans la pièce voisine.

Soudain, elle était de retour. « Je te mets en haut-parleur », a-t-elle dit. La personne à l’autre bout tremblait – c’était audible -. « Nous pensons qu’il a été touché par balle », ont-ils dit. Nous sommes restés dans l’entrée sombre, la poussière scintillant dans l’air, figés dans le silence. L’appelant avait vu une vidéo circulant en ligne, dans laquelle des agents de l’ICE semblaient tirer sur un homme dans la rue. Ils pensaient que l’homme sur la vidéo était leur ami. Mon ami m’a dit qu’il venait de passer la soirée la veille avec la personne en question, un type doux et gentil qui était néanmoins exaspéré par la situation. Rien n’était encore clair, mais ils ont décidé d’aller aux soins intensifs. Alors que ma mère me déposait à l’aéroport, j’ai eu de leurs nouvelles : c’était leur ami, Alex Pretti, qui avait été touché. Juste avant le décollage de l’avion, j’ai appris qu’il était mort.

“T'en fais  pas, je m'occupe de toi”

29/01/2026

MinneapolICE : quand témoigner devient un crime puni de mort
“La sentence d’abord, le verdict ensuite”

Renée Good et Alex Pretti ont été assassinés pour avoir osé entraver les efforts de l’administration Trump visant à banaliser les kidnappings et la violence d’État.

 


Renée Good et Alex Pretti ; illustrations de John Brooks 

Fintan O’Toole, The New York Review , 28/1/2026
Traduit par Tlaxcala

Fintan O’Toole (1958) est éditeur conseil à The New York Review et chroniqueur au quotidien  Irish Times. Son livre For and Against a United Ireland  (Pour et contre une Irlande unie), coécrit avec Sam McBride, paraîtra aux USA en février 2026) @fotoole


Le désir de Donald Trump de tout baptiser de son nom, du Centre Kennedy au golfe du Mexique (« Je voulais l’appeler le golfe de Trump », a-t-il déclaré en janvier), peut sembler presque comiquement puéril. Mais cette plaisanterie est devenue meurtrière : son régime étiquette « terroristes » ceux qu’il exécute et traîne leur nom dans la boue. Cet renommage est une affirmation de pouvoir absolu, et les USA sont à un moment où la prétention de Trump à la domination du langage est devenue mortelle – tant pour les individus que pour la république elle-même. Si le meurtre d’Alex Pretti dans les rues de Minneapolis ne peut être appelé meurtre, un régime autoritaire a réussi l’une de ses épreuves cruciales : il peut inverser tous les sens, retourner la transgression morale ultime, faisant de la victime le coupable, et du coupable la victime.

Il est frappant que le crime capital pour lequel Pretti et Renée Good – abattue de plusieurs balles à bout portant par un agent de l’ICE à Minneapolis quelques semaines plus tôt – ont été sommairement exécutés, soit le crime de témoignage. Good observait le travail de l’ICE depuis sa voiture. Pretti filmait des agents de la Patrouille frontalière dans la rue. Tous deux s’acquittaient de la tâche que les démocraties assignent aux citoyens : être attentifs au fonctionnement du pouvoir. Si le prix de la liberté est une vigilance éternelle, un pays qui inflige le châtiment ultime à ceux qui osent être vigilants ne peut plus être libre.

La vigilance est la forme de résistance la plus dangereuse car elle entrave le projet d’accoutumance du régime Trump. Le fascisme opère en rendant l’extrême normal. L’habitude, comme le dit Samuel Beckett, est une grande anesthésiante. Il est évident depuis le début du second mandat de Trump qu’il tente de faire en sorte que la vue d’hommes armés et masqués aux pouvoirs pratiquement illimités devienne familière aux USAméricains.

D’abord en déployant des troupes de la Garde nationale à Los Angeles et dans d’autres villes, puis en envoyant des contingents de l’ICE à Washington, Memphis, Nashville, Atlanta, Charlotte, La Nouvelle-Orléans, Brownsville, Las Vegas, Los Angeles, Philadelphie, Newark, Boston, Chicago, Détroit, Indianapolis et Minneapolis, le régime redéfinit non seulement les normes juridiques et politiques, mais la normalité elle-même. Il rend routinière la menace d’une violence d’État arbitraire, l’intégrant au tissu de la vie urbaine quotidienne. L’espoir est que la plupart des USAméricains puissent être éduqués à vaquer à leurs occupations ordinaires tout en étant visiblement occupés.

Je sais, d’ailleurs, que c’est tout à fait possible. Pendant trente ans, dans certaines régions de mon Irlande natale, des soldats avec des mitraillettes tapis dans l’embrasure des boutiques ou rôdant dans les arrière-cours des maisons étaient tellement considérés comme allant de soi qu’on ne les voyait, si on les voyait, que du coin de l’œil. Ce qui est toujours présent finit par être à peine là.

Cette procédure d’accoutumance est aussi un processus d’escalade. La prise de pouvoir autoritaire dans une démocratie bien établie doit être graduelle. Et les gradations sont principalement morales. La population doit être désensibilisée. Les gens doivent s’habituer aux images d’enfants enlevés par des agents masqués non identifiés. Ils doivent s’acclimater à voir de jeunes femmes saisies et embarquées dans des camionnettes banalisées par des hommes sans visage ; ils doivent apprendre à ne pas reconnaître un kidnapping.

Ils doivent se familiariser avec les disparitions officielles – une idée autrefois confinée aux ténèbres au-delà de la frontière sud, mais maintenant pleinement domestiquée. Ils doivent s’habituer aux meurtres – d’abord aux morts obscures et isolées de migrants : trente-deux personnes sont mortes en détention de l’ICE en 2025, souvent à cause du refus des autorités de traiter des affections médicales aiguës. Et puis ils doivent s’habituer aux meurtres publics, ouverts et flagrants de citoyens usaméricains. Dans cette logique d’escalade, une exécution sommaire de sang-froid n’est pas un accident. C’est un point culminant. Le meurtre d’Alex Pretti était en soi un acte manifestement intentionnel, mais il était aussi politiquement délibéré. Après la mort de Renée Good le 7 janvier, une administration qui ne serait pas déterminée à instaurer une autocratie aurait mis un terme aux déploiements massifs de l’ICE. La mort de Good aurait été traitée comme un désastre – pas seulement une tragédie privée, mais une terrible bévue gouvernementale. Trump aurait clairement indiqué que cela n’aurait jamais dû arriver.

Bien sûr, lui et ses subordonnés ont fait exactement le contraire, qualifiant Good de terroriste intérieure et justifiant son meurtre comme un acte de légitime défense individuelle et institutionnelle. Mais pour que cette tactique devienne banale, pour établir de telles exécutions comme faisant partie de l’ordre des choses, la mort de Good ne pouvait être un cas isolé. Il fallait doubler la mise. Les terroristes intérieurs, par définition, ne viennent pas seuls. Ils sont multiples – et les actions nécessaires pour s’en défendre doivent aussi être multipliées.

Cela ne signifie pas que le meurtre de Pretti ait été spécifiquement ordonné. Mais le modèle était certainement préparé à l’avance. « La sentence d’abord – le verdict ensuite », dit la Reine de Cœur de Lewis Carroll. Ici, c’est un cas de justification d’abord, exécution ensuite. La licence de tuer Pretti a été émise lorsque Good a été redéfinie comme une terroriste intérieure tentant de tuer un agent.

Le corps à peine refroidi de Pretti a été enfoncé dans ce récit préformulé. C’était un tueur de masse contrarié. Quelques heures après son meurtre, le conseiller principal de Trump, Stephen Miller, a posté sur X : « Un assassin potentiel a tenté de tuer des forces de l’ordre fédérales et le compte officiel démocrate prend le parti des terroristes. » Tant Gregory Bovino, alors commandant suprême de la Patrouille frontalière, que Tricia McLaughlin, secrétaire adjointe à la Sécurité intérieure, ont affirmé que Pretti était sur le point de « faire un maximum de dégâts et de massacrer les forces de l’ordre ». La secrétaire à la Sécurité intérieure, Kristi Noem, a utilisé presque exactement la même expression, laissant peu de doute sur le fait qu’elle avait été consciemment élaborée.

Le grand mensonge de la menace prétendument posée par Good est ici délibérément amplifié. Good s’était livrée à du « terrorisme intérieur » ; Miller est passé au pluriel, faisant de Pretti simplement l’un « des terroristes ». (Puisqu’ils sont innombrables, ils pourraient être légion.) Good tentait de tuer un agent. Pretti planifiait un massacre – pas seulement des agents présents, mais des « forces de l’ordre » elles-mêmes. L’inflation grotesque du langage par Trump, sa diabolisation des politiciens d’opposition, sont désormais pleinement intégrées à la violence organisée de rue de son régime. Ainsi doit-il en être toujours dans l’État autoritaire : la menace existentielle ne peut être vaincue que si ceux qui l’incarnent peuvent être privés de leur existence même.

Peu importe que cette histoire enflée soit plus difficile à rendre crédible que le mensonge officiel habituel qui caractérise de tels meurtres comme de simples accidents malheureux dont la cause réelle est impossible à déterminer. Amener les gens à accepter un récit vaguement crédible est une manifestation de pouvoir absolu moindre que de les amener à accepter – ou mieux encore, à simplement hausser les épaules devant – un récit incroyable au possible. Il y a, dans une grande partie des médias usaméricains, une habitude acquise de haussement d’épaules, une retenue civilisée à ne pas appeler une occupation une occupation, un mensonge un mensonge, un meurtre un meurtre. Comme l’a noté Jem Bartholomew dans la Columbia Journalism Review peu après le meurtre de Pretti, « la presse est encore réticente à dénoncer directement les mensonges de l’administration ». Mais cette timidité déplacée attise en réalité le feu. Quand les incendiaires sont à la Maison Blanche et que leurs cibles sont toutes les limites légales, institutionnelles, politiques, civiques et morales à la capacité de Trump de faire, comme il le proclame si ouvertement, « tout ce que je veux », l’anesthésie du langage a des conséquences fatales.

Ainsi, même si le New York Times a fait un excellent travail en analysant les images vidéo de l’exécution de Pretti, il a initialement eu recours à la conclusion anodine que « les vidéos analysées par le New York Times semblent contredire les récits fédéraux de la fusillade ». Semblent ? Comme le journal l’a implicitement reconnu plus tard, la vérité est que « les vidéos contredisent directement les descriptions de l’incident par les responsables de l’administration ». Il est bon que le réflexe instinctif de la circonlocution floue ait finalement été surmonté, mais assurément, une fois que l’analyse du journal a montré de manière définitive que l’administration mentait effrontément au sujet d’un meurtre officiel, cela aurait dû faire les titres les plus crus.

Pendant ce temps, le comité de rédaction du Wall Street Journal déclarait que bien qu’il ne méritât pas d’être abattu, « Pretti a commis une erreur tragique en interférant avec des agents de l’ICE ». Son erreur était d’avoir « tenté, stupidement, d’aider une femme qui avait été gazée au poivre par des agents ». Il ressort clairement du reste de l’article que le Journal croit que l’administration Trump ment au sujet de son meurtre injustifié d’un citoyen usaméricain, mais la portée de cette vérité par ailleurs stupéfiante est diluée par la suggestion qu’il était, après tout, un imbécile. Dans un État autoritaire, qui, à part un imbécile, tenterait d’aider une femme gazée au poivre par les troupes de choc du grand leader ?

Le péché d’« interférence » civique est en fait la grâce salvatrice de la démocratie. Good, Pretti et des milliers d’autres citoyens ont entravé le renversement armé des libertés démocratiques en faisant ce que le journalisme est censé faire : prêter attention à la réalité effective, sur le terrain. Le téléphone que Pretti avait à la main était un lien avec une détermination communautaire à refuser le narcotique de la normalisation. Les vidéos qui exposent les trumperies de l’administration sur son propre usage d’une violence extrême contre une dissidence pacifique sont elles-mêmes le produit du courage de se montrer, d’être là, de voir par soi-même – des impulsions que les journalistes sont censés valoriser par-dessus tout, à côté de l’usage d’un langage précis pour nommer ce que l’on voit.

Le défi que posent les vidéos est celui d’une preuve inconfortablement irréfutable : la preuve d’exécutions sanctionnées et du mensonge systématique d’un gouvernement. Si les preuves si courageusement rassemblées ne mènent pas à un profond renversement, le recul temporaire de Trump face à l’indignation publique (atténuant la campagne de diffamation contre Pretti, retirant Bovino de Minneapolis, et plaçant les deux officiers ayant abattu Pretti en congé administratif) ne sera qu’une retraite tactique , une autre étape dans l’accoutumance progressive des USAméricains à l’application arbitraire de la loi martiale. Le nom de la condition à laquelle les USA se seront rendus est écrit en toutes lettres dans les livres d’histoire de l’Europe.

28/01/2026

MinneapolICE : du Klu Klux Klan à l’ICE, une même idéologie incite les tueurs de dissident·es

NdT
Ci-dessous, traduits par Tlaxcala, deux articles d’intellectuels afro-usaméricains sur les meurtres de Minneapolis et sur l’idéologie à l’œuvre dans les crimes d’État trumpesques, avec un rappel historique salutaire.

Le nationalisme « Sang et Sol »* qui a tué Alex Pretti et Renee Good

Pretti et Good ont été étiquetés « terroristes intérieurs » par la Homeland** – une rhétorique employée par l’administration pour justifier que l’État ôte la vie, en associant les morts à la scélératesse nationale.

Ta-Nehisi Coates, Vanity Fair, 26/01/2026

Ta-NehisiCoates (Baltimore, 1975) est l’auteur de The Beautiful Struggle, We Were Eight Years in Power, The Water Dancer, et Between the World and Me, qui a remporté le National Book Award en 2015. Il est récipiendaire d’un National Magazine Award et d’une bourse MacArthur. Il occupe actuellement la chaire Sterling Brown au département d’anglais de l’Université Howard.

Suite au meurtre de la poète et écrivaine Renee Good, Donald Trump et ses collaborateurs ont fait tout leur possible pour la définir comme une ennemie de « la Patrie » L’administration affirme, par exemple, que Good était une « terroriste intérieure », un terme qu’elle applique désormais également à Alex Prettil’infirmier de réanimation tué par des agents fédéraux samedi. Cette rhétorique est employée pour justifier que l’État ôte la vie, en associant les morts à la scélératesse nationale. Mais la campagne contre Good est différente – parce que la Patrie porte un intérêt particulier et pervers aux femmes jugées insuffisamment respectueuses du foyer et de la famille. Les propagandistes de Trump nous disent que Good faisait partie d’une cabale grandissante de dames blanches insolentes devenues violentes ; qu’elle était une « agitatrice lesbienne » de connivence avec des « escrocs somaliens avec un QI de 68 » ; ou qu’elle était simplement, comme son meurtrier l’a apparemment qualifiée, une « fucking bitch » (une putain de salope). Pour ces péchés et d’autres, sa stigmatisation s’est prolongée dans l’au-delà : avec l’outil d’IA Grok d’Elon Musk, les utilisateurs ont produit en masse des deepfakes de Good avec des balles dans la tête et de son cadavre en bikini. Tout cela est approprié : en défendant les sans-papiers, Good a violé la sainteté de la Patrie, c’est-à-dire qu’elle a remis en question la promesse divine du sol américain à un peuple mythique et singulier.


American Progress de John Gast, vers 1872, que le Département de la Sécurité intérieure a récemment posté sur les réseaux sociaux. Bibliothèque du Congrès.

Car la Patrie n’est pas « l’État » ni même « le Pays ». La Patrie n’est pas définie par une simple géographie. Elle existe au-delà des lois et des normes. Elle se moque des concepts usaméricains traditionnels comme « liberté », « libre arbitre » ou « pluralisme ». La Patrie est ce morceau de terre providentiellement attribué au Volk. Les frontières de la Patrie sont tracées dans un sang non souillé, sa sainteté exemplifiée par une conduite genrée appropriée et l’accomplissement des rôles de genre. C’est la Patrie que l’ICE vénère dans ses posts de recrutement parés de colons blancs victorieux et d’Amérindiens écrasés. C’est la Patrie que Musk a saluée (deux fois) lors de l’investiture de Trump. C’est la Patrie que feu Charlie Kirk aimait invoquer :

Je veux pouvoir me marier, acheter une maison, avoir des enfants, leur permettre de faire du vélo jusqu’au coucher du soleil, les envoyer dans une bonne école, avoir un quartier peu criminogène, ne pas qu’on enseigne à mon enfant ces conneries lesbiennes, gays, transgenres à l’école. Tout en n’ayant pas non plus à entendre l’appel à la prière musulman cinq fois par jour.

On dit souvent que la Patrie se méfie des immigrants, mais plus précisément, la Patrie se méfie des aliens. Les demandeurs d’asile de Gaza fuyant un génocide n’ont pas leur place dans la Patrie ; les Afrikaners souffrant de l’indignité de l’après-apartheid sont les bienvenus. La Patrie convoite les Nord-Européens, mais considère les USAméricains d’origine somalienne comme « des déchets ». « Pourquoi ne pouvons-nous pas avoir des gens de Norvège, de Suède, juste quelques-uns ? », a récemment déclaré Trump. « Mais nous prenons toujours des gens de Somalie, des endroits qui sont un désastre, n’est-ce pas ? Crades, sales, dégoûtants, infestés par la criminalité ». Les critères de ces distinctions – entre immigrant putatif et alien indélébile – ne sont pas compliqués ; car avant tout, la Patrie est un projet raciste.

Sécuriser la Patrie est la caractéristique centrale de l’administration Trump. À Los Angeles et Chicago, Trump cherche à la purifier. Avec le Groenland et le Venezuela, Trump cherche à l’étendre et l’enrichir. Les hommes hétérosexuels sont les défenseurs légitimes de la Patrie. Les agitatrices lesbiennes, comme Good, en sont les ennemies jurées. Les chrétiens sont le sang vital de la Patrie. Les « stupides musulmans » en sont le cancer. Une caractéristique de la Patrie est que ses ennemis doivent être infrahumains – les membres de la communauté LGBTQ+ sont des « pédés », les femmes récalcitrantes sont des truies « moches » , et les habitants de Washington sont des « cafards”.


Portrait de la militante usaméricaine des droits civiques Viola Liuzzo avec ses enfants. Getty Images.

Pendant des années, un certain type de libéraux a soit minimisé une telle rhétorique de guerre culturelle venant de l’autre camp, soit exhorté les acteurs politiques de tout bord à l’ignorer au profit de questions « matérielles » ou « du quotidien » – comme si le fait que l’État considère la vie de quelqu’un comme « des déchets » n’avait aucune conséquence tangible, comme si les termes d’un combat pouvaient être déterminés par la personne qui reçoit les coups. Mais Trump a clarifié un fait gênant – la guerre culturelle est une vraie guerre. L’ICE, pleine de myrmidons de la Patrie, jouit d’un budget de 85 milliards de dollars, une somme « supérieure au budget militaire annuel de tous les pays du monde à l’exception des USA et de la Chine », comme Caitlin Dickerson l’a rapporté dans The Atlantic : « Immigration and Customs Enforcement – juste une composante du Département de la Sécurité intérieure – reçoit plus d’argent que toute autre agence d’application de la loi en Amérique ».

Les expulsions ont augmenté sous Trump, mais ce n’est pas le véritable but de l’ICE. « Ils ne prennent pas au sérieux  le fait de se débarrasser du plus grand nombre de personnes possible. Ils prennent au sérieux le fait de causer de la douleur et de la souffrance humaines », a déclaré un ancien responsable de l’ICE à Dickerson. « Mettre quelqu’un en détention n’est pas une expulsion, c’est une punition ». Trente-deux personnes sont mortes sous la garde de l’ICE en 2025 – le nombre le plus élevé depuis 20 ans. Et comme il sied à administration remplie de stars de la télé-réalité, une politique de douleur et de souffrance humaines est actuellement reconditionnée comme spectacle. Les portraits de militants arrêtés pour avoir défié la Patrie ont été modifiés via l’IA. Des célébrités mineures, dont le statut douteux décline, ont cherché à booster leurs perspectives en accompagnant l’ICE lors de raids ou même en rejoignant ses rangs. Kristi Noem, la chef du Département de la Sécurité intérieure, a posé devant un groupe d’immigrants envoyés sur un site de torture au Salvador, dans un show d’excitation sadique. En juin dernier, la superviseure du comté de Los Angeles Janice Hahn a regardé Noem mener un raid de l’ICE à Huntington Park. « Je pouvais dire qu’elle faisait une production complète avec équipe de tournage », a déclaré Hahn. « Elle se faisait coiffer et maquiller ». Noem, comme le président qu’elle sert, a le sens du théâtral. Elle fait du cosplay [costumade] en tenue de camouflage et gilets pare-balles. L’accent mis sur l’apparence et la valeur de production est essentiel dans un mouvement qui cherche non seulement à purifier l’USAmérique réelle, mais à ressusciter l’USAmérique de la légende et du mythe. Sécuriser la Patrie, nous disent-ils, est une priorité existentielle. C’est aussi du contenu.

De nombreux USAméricains, horrifiés par les agents de la Patrie qui déferlent sur des communautés entières, saisissent des enfants, emmènent en menottes des vieillards à moitié nus, et détiennent qui bon leur semble, avec ou sans inculpation, tout en jouissant d’une « immunité absolue », se sont arrêtés sur un terme intéressant :  “occupation”. Cette désignation est aussi correcte qu’elle est peu originale – un fait dont plus d’USAméricains feraient bien de se souvenir. L’ICE a contracté des outils de surveillance qui, selon Joseph Cox de 404 Media, lui permettent de « suivre des téléphones sans mandat et de suivre leurs propriétaires jusqu’à leur domicile ou leur employeur ». Ces outils, déployés dans tout Minneapolis selon les rapports, n’ont pas été créés en Amérique, mais en Israël, une autre patrie encore, qui applique « l’occupation » la plus longue de l’histoire moderne. Ainsi, les citoyens du Minnesota ont, en tant que contribuables usaméricains, subventionné une occupation à l’étranger qui est effectivement un laboratoire pour la leur.

Nous ne sommes pas tombés aveuglément dans cette ère de règne de la Patrie. Il y a près de 25 ans, lorsque le Département de la Sécurité intérieure a été proposé pour la première fois, il y avait des pressentiments, même parmi les partisans, que les choses pourraient un jour en arriver là. « Homeland n’est pas vraiment un mot américain », a écrit Peggy Noonan dans The Wall Street Journal en 2002. Elle soutenait la création du département. Mais quelque chose la gênait dans le nom. « Ce n’est pas quelque chose que nous disions ou disons maintenant. Cela a une résonance vaguement teutonique – Ve must help ze Fuehrer protect ze Homeland! » Le blogueur Mickey Kaus, écrivant pour Slate cette année-là, a fait écho aux inquiétudes de Noonan, notant que le nom proposé pour le département « lie explicitement nos sentiments à la terre, pas à nos idées ».

Russell Feingold, qui était à l’époque le sénateur junior du Wisconsin, a vu quelque chose de plus substantiel à l’œuvre. Feingold a vu des lacunes dans la législation qu’un tyran en puissance pourrait facilement exploiter. Une telle figure serait totalement dépourvue de vertu, et les collègues de Feingold ne pouvaient imaginer que le peuple usaméricain, dans son infinie sagesse, permettrait à un tel archi-méchant d’accéder à la présidence.

« Les gens disaient : ‘Russ, aucun président ne ferait X, Y ou Z’ », m’a récemment confié Feingold. « En d’autres termes, les normes sont assez fortes pour que tu fasses figure de Cassandre." Feingold a été le seul sénateur à voter contre le Patriot Act, et l’un des neuf seuls sénateurs à s’opposer à la création du Département de la Sécurité intérieure. Il a observé avec inquiétude comment, après le 11 septembre, la politique d’immigration du pays a été absorbée par la lutte antiterroriste.


Un portrait de Renee Nicole Good est collé à un lampadaire près du lieu de sa fusillade. Photo prise le 8 janvier 2026 à Minneapolis, Minnesota. Stephen Maturen/Getty Images

« Dès que le 11 septembre s’est produit, en quelques secondes, il est devenu clair que l’administration Bush allait cibler les Américains musulmans et arabes », a déclaré Feingold. En effet, sur une période de mois, le FBI a détenu 762 immigrés sans papiers, principalement de pays musulmans ou arabes, comme personnes « d’intérêt ». Le Bureau de l’Inspecteur Général du Département de la Justice a rapporté plus tard que la détention pouvait résulter de quelque chose d’aussi simple que « le signalement par un propriétaire d’activités suspectes d’un locataire arabe » ou la possession « d’objets suspects », comme des photos du World Trade Center et d’autres bâtiments célèbres. Ces hommes ont été détenus pendant des semaines ou des mois, certains privés de contact avec des représentants légaux, certains physiquement maltraités, et certains mis à l’isolement 23 heures sur 24. La plupart ont été expulsés. Et bien qu’ayant fait l’objet d’une enquête après le 11 septembre, aucun n’a jamais été inculpé de quoi que ce soit en lien avec le terrorisme.

En 2008, après que Barack Obama eut remporté la primaire démocrate, Feingold a commencé à voir émerger une autre tendance, plus ancienne, qui est fondamentale pour le mythe de la Patrie. Alors qu’il était au Sénat, Feingold tenait à organiser des réunions publiques dans les 72 comtés du Wisconsin. Les réunions étaient, selon lui, « plutôt calmes », remplies de partisans et de quelques conservateurs. « Elles étaient toujours civiles », dit Feingold. « Et puis Obama est élu, et... je commence à aller à ces 15 dernières réunions publiques environ, et c’était incroyable. Le gars n’avait même pas encore prêté serment. Et tout à coup, toutes ces personnes ont commencé à venir, une sorte de foule à l’air dur, et à huer et dire : « C’est un socialiste ; il n’est pas né aux States ; il va faire ci, il va faire ça, et il y avait du feu dans leurs yeux. Et c’était très étrange, parce qu’Obama avait remporté beaucoup de ces comtés dans les zones rurales, et pourtant il y avait cette chose qui se passait ».

Quand les experts ont ensuite essayé d’attribuer la croissance du Tea Party, puis la première élection de Trump, à « l’anxiété économique » et à une classe ouvrière bafouée, Feingold était sceptique. Il y avait « toute cette dynamique qui s’est cristallisée [en] ce sentiment que les Blancs étaient assiégés », dit Feingold. « ça, pour moi, c’est en quelque sorte le contexte politique qui ouvre la porte ».

Mais aussi sceptique qu’il fût, Feingold n’a jamais vu les choses aller aussi loin. (Il a perdu sa candidature à la réélection en 2010 face au républicain Ron Johnson, un allié de Trump toujours en fonction et qui n’a pas encore commenté le meurtre de Pretti.) « Je serai le premier à l’admettre, la raison pour laquelle je l’ai fait était parce que je craignais qu’un jour il pourrait y avoir quelqu’un qui ferait certaines de ces choses de manière abusive », dit Feingold à propos de son vote contre le DHS, « mais je n’ai jamais imaginé qu’il y aurait quelqu’un qui ferait toutes ces choses à chaque occasion ».

Le problème survivra presque certainement à la présidence de Trump. Le budget de l’ICE a régulièrement augmenté sous les administrations démocrates et républicaines. Ce financement est allé à ce que le journaliste Radley Balko appelle « l’agence de police fédérale la plus voyoute, renégate, et certainement pro-Trump ». Peu importe qui gagne les élections de mi-mandat cette année, ou l’élection présidentielle de 2028, l’Armée de la Patrie restera, et ses ennemis au Parti Démocrate semblent avoir peu d’envie de riposter.

Et donc, il revient alors au peuple lui-même de le faire.

En ces moments, je trouve du réconfort et de l’inspiration chez les ancêtres et les martyrs. Il y a plus d’un demi-siècle, comme l’a récemment noté l’écrivain Jelani Cobb [voir ci-dessous], la militante Viola Liuzzo, mère au foyer de cinq enfants, a quitté sa famille à Détroit et s’est rendue dans le Sud pour rejoindre la marche vers Montgomery, et ce faisant a laissé derrière elle les privilèges de la condition de dame blanche. Pour avoir transgressé contre la Patrie de cette époque – le Sud néo-confédéré – Liuzzo a été assassinée par des suprémacistes blancs. Tout comme Good a été diffamée par les autorités de la Patrie comme terroriste intérieure et « putain de salope », Liuzzo a été diffamée par les dirigeants de la Patrie comme une héroïnomane et nymphomane qui était allée dans le Sud pour cocufier son mari.

Mais la diffamation était, en elle-même, révélatrice, car elle démontrait les normes perverses et exigeantes de la Patrie, son obsession de la hiérarchie, ses frontières rigides et le prix élevé imposé à quiconque osait les franchir. Les forces du Sud néo-confédéré « ne représentaient pas simplement une menace pour les Afro-Américains, comme c’était la perception populaire », a écrit Cobb. « Elles étaient un danger mortel pour quiconque n’était pas d’accord avec elles, quels que soient sa race, son origine ou son genre ».

Peut-être sommes-nous dans un tel moment maintenant, où une mort démontre au pays la nature large de la menace. Mais c’est un espoir passif, et dans la vie de Liuzzo, nous trouvons un appel à l’action plus actif. Liuzzo est née dans la pauvreté. Son père était mineur de charbon ; son mari, un organisateur syndical. Sa famille était du genre sel de la terre souvent célébré dans les hymnes de la Patrie. Alors que la Patrie voit la liberté comme la seule prérogative de sa tribu, la vision de Liuzzo s’étendait à l’humanité elle-même. Tout en comprenant l’exploitation économique de sa famille, elle comprenait aussi que la blanchitude l’avait enrôlée dans l’exploitation des autres.

Quand Liuzzo a acquis cette connaissance, quand elle est devenue « éveillée » (woke), elle a été transfigurée en traîtresse à sa race et en menace pour la Patrie. Pour avoir été une menace, pour avoir été « éveillée », elle a été tuée – tout comme Renee Good. (Et comme Alex Pretti.) Mais les révélations ont aussi leurs bénédictions. En l’occurrence, une vie, aussi brève soit-elle, qui est propre et ne dépend pas de l’oppression et de l’avilissement d’autrui. La révélation de liens humains profonds, la croyance que nous sommes tous également élus, a condamné Liuzzo, Good et Pretti, comme la révélation le fait si souvent. Mais elle les a aussi immortalisés.

NdT

 *« Sang et Sol » (Blut und Boden) est un concept-clé de l’idéologie nazie, empruntant à des courants antérieurs, qui postule un lien organique et exclusif entre une race pure et son territoire ancestral. Utilisé pour justifier des politiques agricoles, expansionnistes et génocidaires, il reste aujourd’hui une référence pour critiquer les formes contemporaines d’ethnonationalisme exclusif.

**Homeland: litt. Patrie. Désigne le Department of Homeland Security (DHS), super-ministère de l’Intérieur fédéral créé  au lendemain du 11 septembre, et employant actuellement environ 300 000 personnes, avec un budget de plus de 103 milliards de $.

***Volk : peuple/nation/race en allemand ; adjectif  dérivé : « völkisch »

 

CASSEZ-VOUS !

De Selma à Minneapolis

En cette journée Martin Luther King, la mort de Renee Good rappelle une autre femme morte en protestant pour les droits d’autrui.

Jelani Cobb, The New Yorker, 19/01/2026

Jelani Cobb (New York, 1969) contribue au New Yorker depuis 2012 et est devenu membre de sa rédaction en 2015. Il écrit fréquemment sur la race, la politique, l’histoire et la culture. Ses livres incluent "Three or More Is a Riot: Notes on How We Got Here, 2012-2025" et "The Substance of Hope: Barack Obama and the Paradox of Progress". Il est éditeur, avec David Remnick, de "The Matter of Black Lives", une anthologie d’écrits du New Yorker sur la race en Amérique. Sa thèse de doctorat à l’Université Howard s’intitulait Antidote to Revolution: African American Anticommunism and the Struggle for Civil Rights, 1931--1957 (Columbia University Press, 2004). Il a remporté le prix Sidney Hillman 2015 pour le journalisme d’opinion et d’analyse, pour ses chroniques sur la race, la police et l’injustice. Il est doyen de la Columbia Journalism School depuis 2022.



La voiture de Viola Liuzzo transportait d’autres militants après la marche de Selma à Montgomery. Archives Photos / Getty

Le 16 mars 1965, une femme de trente-neuf ans nommée Viola Liuzzo est montée dans une Oldsmobile de modèle récent et a parcouru huit cents miles depuis sa maison de Détroit, Michigan, jusqu’à Selma, Alabama. Quelques jours plus tôt, suite aux manifestations du Dimanche Sanglant, où des manifestants pour le droit de vote avaient été gazés et battus, le Dr Martin Luther King, Jr., avait lancé un appel aux personnes de conscience à travers le pays pour qu’elles viennent en Alabama et participent à ce qui était déjà devenu l’un des théâtres les plus importants du mouvement pour l’égalité. Liuzzo, une femme blanche née en Pennsylvanie, avait déménagé au Michigan, où elle avait finalement épousé un responsable des Teamsters [syndicat des camionneurs, NdT] et était devenue active à la N.A.A.C.P. de Détroit. Elle a dit à sa famille et à ses amis qu’elle se sentait obligée de faire quelque chose concernant la situation en Alabama, a organisé la garde de ses cinq enfants et a roulé vers le sud.

Le 25 mars, la troisième tentative de marche de Selma à Montgomery, la capitale de l’État, s’est avérée réussie, et King a prononcé l’un de ses discours les moins connus mais les plus significatifs sur la manière dont la privation du droit de vote des électeurs noirs avait été essentielle pour démanteler la politique progressiste interraciale dans tout le Sud. « La ségrégation raciale », a souligné King, « n’est pas survenue comme un résultat naturel de la haine entre les races immédiatement après la guerre civile ». Elle avait plutôt évolué, a-t-il soutenu, dans le cadre d’une campagne plus large visant à détruire l’alliance naissante entre les anciens esclaves et les Blancs dépossédés qui est apparue pendant la Reconstruction. Ensuite, Liuzzo, qui s’était portée volontaire pour transporter des militants entre les deux villes, a roulé vers Montgomery avec Leroy Moton, un organisateur noir de dix-neuf ans. Ils ne sont jamais arrivés. La voiture de Liuzzo a été interceptée par une voiture transportant quatre hommes associés au Ku Klux Klan. Des balles ont été tirées dans la voiture de Liuzzo, la tuant. Moton, couvert du sang de Liuzzo, a fait semblant d’être mort, puis est parti chercher de l’aide après le départ des tueurs.

Le meurtre a envoyé des ondes de choc à travers le mouvement et à travers la nation. Les travailleurs des droits civiques Andrew Goodman, James Chaney et Michael Schwerner avaient été assassinés à Philadelphie, Mississippi, l’été précédent, et en février de la même année, Jimmie Lee Jackson, un marcheur de vingt-six ans, avait été mortellement abattu par un policier de l’État de l’Alabama après une manifestation pour le droit de vote. Deux semaines avant que Liuzzo ne soit attaquée, le révérend James Reeb, un ministre unitarien et membre de la Southern Christian Leadership Conference de Boston qui était également bénévole dans la campagne pour le droit de vote, avait été battu à mort. Néanmoins, la mort de Liuzzo – et, spécifiquement, le fait que les antagonistes du mouvement étaient prêts à tuer une femme blanche – pointait vers une conclusion plus large. Les forces alignées contre le mouvement ne représentaient pas simplement une menace pour les Afro-Américains, comme c’était la perception populaire. Elles étaient un danger mortel pour quiconque n’était pas d’accord avec elles, quels que soient sa race, son origine ou son genre.

Les événements récents ont donné une pertinence renouvelée aux circonstances de la mort de Viola Liuzzo. À Minneapolis, le 7 janvier, Renee Good, une poète et mère de trois enfants de trente-sept ans originaire du Colorado, a été tuée par Jonathan Ross, un agent de l’Immigration and Customs Enforcement qui a tiré sur sa voiture alors qu’elle tentait de s’enfuir. Good, qui venait de déposer son plus jeune enfant à l’école, tentait de bloquer la rue dans le cadre d’une protestation contre une vaste répression de l’ICE qui assiège Minneapolis depuis des semaines. Superficiellement, les circonstances des deux morts, séparées de plus de soixante ans, présentaient quelques ressemblances : deux femmes blanches d’âge similaire, toutes deux poussées par leur conscience à venir défendre des communautés vulnérables, toutes deux tuées dans leurs véhicules au milieu d’un conflit sociétal beaucoup plus large se déroulant autour d’elles.

Pourtant, il y a des similitudes plus troublantes dans ce qui s’est passé après leurs morts, et dans ce qu’elles ont révélé sur les crises dans lesquelles elles sont survenues. Les funérailles de Liuzzo, à Détroit, ont attiré les leaders du mouvement, dont King et Roy Wilkins, le secrétaire exécutif de la N.A.A.C.P., ainsi que des personnalités du syndicalisme organisé, comme Walter Reuther et Jimmy Hoffa. Néanmoins, le F.B.I. de J. Edgar Hoover a immédiatement lancé une campagne de diffamation contre Liuzzo, affirmant faussement que des preuves physiques suggéraient qu’elle avait consommé de l’héroïne peu avant sa mort et laissant entendre qu’elle avait été attirée en Alabama non pas par des principes profondément ancrés mais par la perspective de relations sexuelles avec des hommes noirs. Le Bureau tentait probablement de détourner l’attention du public du fait que l’un des quatre hommes dans la voiture lorsque Liuzzo a été tuée était un « agent infiltré » – un indicateur payé – qui n’avait apparemment rien fait pour empêcher sa mort. Hoover avait peut-être décidé que si le caractère de Liuzzo pouvait être suffisamment discrédité, alors tout contrecoup potentiel à la connexion du Bureau avec un incident impliquant le meurtre d’une mère de famille blanche pourrait être évité.

Compte tenu du cynisme et de la malhonnêteté qui ont défini la seconde administration Trump, il n’était pas surprenant de voir un schéma similaire émerger dans les heures suivant la mort de Good. Trump a initialement affirmé que Good avait renversé Ross avec sa voiture, l’accusant d’avoir « agi horriblement » et laissant entendre qu’elle était responsable de sa propre mort. La Secrétaire à la Sécurité intérieure, Kristi Noem, est allée plus loin et a accusé Good de s’être livrée à un acte de « terrorisme intérieur ». La porte-parole de la Maison Blanche, Karoline Leavitt, a dénigré Good comme « une folle dérangée ». L’objectif clair de cette campagne était de faire paraître l’inconcevable raisonnable, et le raisonnable louable.

Pourtant, malgré toutes les similitudes entre les préjudices subis par Liuzzo et Good, il y a la possibilité troublante que les circonstances entourant la mort de cette dernière soient encore plus sombres. Le lendemain du meurtre de Liuzzo, le président Lyndon B. Johnson a déclaré qu’elle avait été « assassinée par les ennemis de la justice qui pendant des décennies ont utilisé la corde et le pistolet, le goudron et les plumes pour terroriser leurs voisins ».  Les trois hommes inculpés pour sa mort ont été acquittés des accusations de meurtre lors d’un procès étatique, mais reconnus coupables d’accusations fédérales de violation des droits civiques, et ont écopé chacun d’une décennie de prison, bien que l’un soit mort avant le début de sa peine.

La mort de Good est survenue dans un paysage où l’implication fédérale va au-delà de la volonté de fournir une histoire de couverture pour les actions de Ross jusqu’au refus du Département de la Justice d’enquêter même si la fusillade a violé les droits civiques de Good. Le D.O.J., en fait, est allé dans la direction opposée, poussant pour une enquête criminelle sur la veuve de Good, tout en refusant d’enquêter sur le tireur ; six procureurs fédéraux de carrière du Minnesota ont démissionné en réponse. (Vendredi, il a été rapporté que le D.O.J. avait ouvert une enquête criminelle sur le gouverneur de l’État, Tim Walz, et le maire de Minneapolis, Jacob Frey, pour conspiration présumée visant à entraver l’application de la loi fédérale.) Même à ce stade précoce, les implications de la mort de Good sont claires. La déclaration du vice-président J. D. Vance selon laquelle l’ICE peut opérer avec une « immunité absolue » clarifie le sentiment que l’agence opère comme une sorte de police secrète pouvant agir en toute impunité, sachant que les mécanismes de responsabilité ont été annulés par le Président à qui ils doivent leur allégeance première. L’ICE a commencé ce chapitre en antagonisant et en détenant des personnes qu’elle prétendait être sans papiers, mais le danger s’est étendu bien au-delà de toute communauté unique à quiconque – à travers les lignes de genre, d’origine ou de statut de citoyenneté – ayant la témérité de dissentir.

MINNEAPOLICE
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...et de tant d'autres

Affiche de Ricardo Levins Morales de 2015, actualisée en 2021