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20/01/2026

« Pourquoi ne manifestent-ils pas pour l’Iran ? » : une question qui dénote la dépravation morale de ceux qui la posent, en Israël et aux USA

Dahlia Scheindlin, Haaretz, 16/01/2026
Traduit par Tlaxcala



Une femme israélienne lors d’un rassemblement de solidarité avec les manifestants iraniens, à Holon, une banlieue de Tel Aviv, mercredi. Photo Moti Milrod

Des Israéliens qui n’ont jamais rejoint de manifestations pour leurs concitoyens tués en nombre sans précédent dans une vague de violence criminelle et n’envisageraient pas de manifester pour les civils de Gaza, sont consternés par ce qu’ils perçoivent comme le silence de la gauche mondiale sur l’Iran.

Depuis que le massacre de ses citoyens par le régime iranien a commencé la semaine dernière, des Israéliens et des figures pro-israéliennes dénoncent l’hypocrisie mondiale. Ils voulaient savoir : où étaient les manifestants à travers le monde et sur les campus universitaires pour soutenir les droits humains en Iran et contre la dictature meurtrière ? Mercredi, même Piers Morgan s’est plaint que les manifestations propalestiniennes n’ont jamais vraiment été à propos de droits humains, mais une couverture pour la haine envers Israël et les Juifs.

Le message s’est répandu avec une efficacité stupéfiante. Vendredi dernier, un commentateur israélien populaire a dénoncé l’absence de manifestations de masse en Occident. Dès lundi, des voix palestiniennes parodiaient déjà le message. Une animatrice de télévision israélienne a posté avec indignation contre des célébrités américaines qui portaient des pins de protestation contre l’ICE et la mort de Renee Good dans le Minnesota la semaine dernière, plutôt que de soutenir l’Iran.

Le diffuseur public israélien Kan a diffusé un long segment mettant en vedette la directrice de l’organisation de droite Stand With Us et l’ancienne porte-parole du gouvernement israélien Eylon Levy – expliquant patiemment que « rien » ne se passe dans le monde pour soutenir les Iraniens, car l’activisme palestinien n’était qu’une campagne organisée contre Israël et les Juifs.

Exploiter les horreurs auxquelles l’Iran est confronté pour marquer un point pour la diplomatie publique israélienne – connue en hébreu sous le nom de hasbara – est avant tout une distraction grotesque des événements en Iran. Et ce n’est que le début de ce qui ne va pas dans cet argument.

Premièrement, absolument : Les peuples du monde devraient soutenir les Iraniens essayant de renverser un régime violent, fondamentaliste, oppressif et chauvin. Je souhaite qu’ils le fassent, de la même manière que je souhaite que plus de gens se mobilisent pour soutenir l’Ukraine et le Soudan.

Les Israéliens devraient également être dans les rues pour manifester. Ils devraient s’exprimer pour protéger la vie des citoyens arabo-palestiniens d’Israël, qui sont tués dans des attaques criminelles à un rythme de plus d’un par jour en 2026, tandis que les forces de l’ordre sont pratiquement indifférentes. Incompréhensiblement, presque aucun Israélien juif ne le fait. 99,9 % des Israéliens juifs n’envisageraient jamais non plus de manifester pour les civils palestiniens à Gaza. Alors oui, absolument, le monde est hypocrite et injuste, et les Israéliens n’ont pas la crédibilité pour s’en plaindre.

Mais l’accusation est aussi curieuse d’un point de vue factuel, étant donné qu’il y a eu des manifestations littéralement à travers le monde pour les Iraniens : Londres ; Manchester ; Paris ; Berlin ; Hambourg ; Munich ; Vienne ; Bruxelles ; Finlande ; Washington DC ; Los Angeles – où des gens ont été percutés par un camion ; Madrid ; Sydney, et dans au moins quatre villes canadiennes – Montréal, Toronto, Ottawa et Vancouver (« Ma vidéo ne capture pas combien de personnes sont là mais il y en a beaucoup », a écrit un ami à Vancouver). Des actes de provocation devant des ambassades et des remplacements de drapeaux du régime ont été signalés à Séoul, Prague, Stockholm et Ljubljana, Slovénie.


Des Iraniens résidant en Arménie tiennent une manifestation de solidarité avec les manifestants iraniens, devant l’ambassade d’Iran à Erevan jeudi. Photo Karen Minasyan / AFP

Personne ne suivant la ligne de la hasbara n’a mentionné cette mobilisation mondiale. C’est compréhensible – avec seulement Reuters, CBC, Euronews, la couverture des médias sociaux et des médias locaux, il faudrait un googlage intrépide pour découvrir les manifestations.

Ah, l’argument serait : mais ce ne sont que des Iraniens de la diaspora, pas d’autres. Où sont les citoyens occidentaux de gauche, progressistes ? De façon anecdotique, il y a une part de vérité là-dedans. Mais je devine que ces critiques n’ont pas examiné les images, inspecté les visages ou appelé des amis dans ces lieux lointains pour vérifier, quand une impression idéologiquement motivée suffit.

J’ai fait des appels. J’ai parlé à Sara Bazoobandi, une Iranienne de la diaspora qui est chercheuse à l’Institut pour la politique de sécurité de l’Université de Kiel en Allemagne. Elle a exprimé une certaine frustration qu’il n’y ait pas plus de libéraux occidentaux rejoignant la cause. Elle a aussi mentionné une belle histoire à propos d’une femme allemande juive âgée qui l’a abordée lors d’une manifestation à Hambourg, pour exprimer son soutien. Il est peu probable que cette femme ait été la seule supportrice non iranienne là-bas.

Mais ignorer les manifestations de la diaspora iranienne est un message en soi. Si les Iraniens manifestant à travers le monde ne comptent pas, cela ne voudrait-il pas dire que les manifestants palestino-usaméricains ne comptent pas non plus ?

Ensuite, les théoriciens de l’hypocrisie diront ah, mais il n’y a pas de manifestations sur les campus soutenant les droits humains en Iran. Le spécialiste des études juives Tomer Persico sait pourquoi : c’est parce que les étudiants universitaires occidentaux sont affligés par une dissonance cognitive. N’attendez pas de preuve – son opinion fermement ancrée devra suffire.


Des citoyens arabes d’Israël manifestent à Jérusalem l’année dernière, demandant à la police d’en faire plus pour stopper la criminalité dans leur communauté. Photo Olivier Fitoussi

Explications alternatives et logiques

Mais le fait demeure qu’il y a peu de manifestations de masse d’USAméricains ou d’Occidentaux au-delà des groupes de la diaspora iranienne, ou d’étudiants universitaires de diverses origines. Pourquoi ?

Une explication différente pourrait s’appuyer sur des différences empiriques entre l’Iran et Gaza. Les étudiants et les citoyens savent que leurs institutions ou pays soutiennent le côté qu’ils considèrent comme l’agresseur dans le conflit israélo-palestinien. Vous pouvez être d’accord ou pas, mais ce n’est pas une « dissonance cognitive » de le croire. Vous pouvez argumenter sur un deux poids-deux mesures, mais en Occident, tout le monde sait qu’Israël prétend être une démocratie tout en réprimant les Palestiniens depuis toute son histoire, vous rétorqueront-ils alors.

Les Occidentaux savent aussi que les actions d’Israël ne sont possibles qu’avec le soutien politique, économique et militaire énorme et à long terme de leurs pays à l’État juif.

Quand les gens manifestent, ils demandent généralement quelque chose. Même quelques centaines de personnes à Montréal ont manifesté à propos de l’Iran devant une station de nouvelles, pour exiger une couverture plus complète des atrocités du régime iranien.
Les manifestants aux USA pour les Palestiniens exigeaient une pression gouvernementale sur Israël pour qu’il cesse de permettre la guerre ; les étudiants exigeaient que les universités se désengagent, même sans savoir comment cela fonctionne. Personne n’aurait jamais dû ignorer le 7 octobre, et une tache d’immoralité et de malhonnêteté reste sur quiconque l’a fait.

Des tentes abritant des familles palestiniennes déplacées installées le long du rivage à Gaza Ville, cette semaine. Photo Omar Al-Qattaa / AFP

Exiger qu’Israël arrête une guerre qui implique un siège massif et des meurtres de civils à Gaza équivaut à demander aux USAméricains que les USA agissent contre l’agresseur en Iran tuant des civils. Sauf que le gouvernement usaméricain fait cela depuis des décennies.

L’Amérique a imposé des sanctions au régime à partir de 1979. Celles-ci sont devenues un vaste réseau de sanctions et de limitations au fil des ans, avec seulement une pause partielle et limitée sous le JCPOA, l’accord nucléaire iranien de 2015, puis réimposées en 2018 lorsque les USA se sont retirés. En septembre, le Conseil européen a également réinstauré ses sanctions, suite au « retour automatique » à la fin de l’accord de 2015. Et nul besoin de rappeler que les USA ont déjà agi militairement contre l’Iran, aux côtés d’Israël, en juin dernier.

Quelques jours après les rapports faisant état de tueries de manifestants par le régime, le président Trump a annoncé des droits de douane usaméricains de 25% sur les pays commerçant avec Téhéran. Et au moment où ces lignes sont écrites, le monde est en alerte maximale pour une autre frappe militaire usaméricaine possible contre l’Iran. Ceux qui détestent le régime iranien pourraient ne pas avoir d’autres demandes supplémentaires, pour l’instant. Il est difficile d’exiger que votre université se désengage lorsqu’elle n’est pas investie dans des entreprises iraniennes.

Maintenant, si vous êtes USAméricain et que vous vous opposez au régime israélien pour l’occupation et le siège extrême, les punitions collectives et les bombardements aveugles de Gaza en réponse au 7 octobre, vous exigerez que votre gouvernement fasse tout différemment : qu’il cesse de financer, d’armer et de fournir l’armure diplomatique impénétrable pour Israël qui a assuré que sa guerre à Gaza dure depuis deux années horribles, et n’est pas tout à fait terminée.

Des USAméricains juifs ont manifesté en novembre 2023 pour exiger la libération des otages. En fait, la plus grande partie de l’activisme juif usaméricain et pro-israélien s’est concentré sur les otages. Mais avec le gouvernement usaméricain sous Joe Biden puis Trump travaillant déjà à cet objectif, combien de manifestations de masse devaient-ils organiser ?

Toutes les manifestations propalestiniennes sont-elles pures de cœur et dépourvues d’arrière-pensées ou d’hypocrisie ? Non. Devrait-il y avoir une bien plus grande solidarité dans ce monde pour tous les peuples cruellement tués par leurs régimes misérables ? Absolument. Mais l’accusation pro-israélienne contre le faux « silence mondial » sur l’Iran, venant de personnes qui n’envisageraient jamais de manifester pour sauver les enfants de Gaza, reflète une dissonance cognitive, et morale.

23/03/2022

HAIDAR EID
De l'hypocrisie occidentale : le Jourdain et le Litani ne sont ni le Dniepr ni le Dniestr

Haidar Eid, Mondoweiss, 22/3/2022
Traduit par
Fausto Giudice, Tlaxcala

Les Palestiniens n'ont manifestement pas les mêmes droits que les autres. C'est la seule norme occidentale qui a été appliquée au cours des cent dernières années.

 Il n'y a pas de deux poids-deux mesures occidental, comme le prétendent la plupart des Palestiniens et leurs partisans. En fait, l'Occident capitaliste a toujours soutenu l'entreprise sioniste en Palestine depuis sa création. Il n'a jamais prétendu le contraire. Ni en 1948, lorsqu'il a reconnu la création d'un État juif au détriment de la population indigène de Palestine, ni en 1967, lorsqu'Israël a étendu son projet colonial pour occuper le reste de la Palestine avec certaines parties de l'Égypte, de la Syrie et de la Jordanie. Et depuis 1967, il a étendu ses colonies en Cisjordanie occupée, assiégé la bande de Gaza, commis des crimes de guerre et des crimes contre l'humanité, et ouvertement approuvé les lois d'apartheid contre ses citoyens palestiniens de seconde zone. Les principales organisations occidentales de défense des droits humains ont témoigné de ces faits, mais les gouvernements occidentaux n'ont absolument rien fait pour soutenir le peuple palestinien. Au contraire, ces mêmes gouvernements ont été absolument clairs sur leurs politiques racistes vis-à-vis des droits humains des Palestiniens. Pour eux, les Palestiniens basanés, « arabes », ne sont pas aussi humains que les Juifs ashkénazes blancs qui se trouvent être les victimes du pire pogrom antisémite occidental du 20e siècle.

Si Israël attaque Gaza (comme il l'a fait en 2009, 2012, 2014, 2021) et tue des milliers de civils innocents, détruit des grands immeubles et assassine des manifestants non violents, ce sont les Palestiniens qui sont à blâmer. Au mieux, les « deux camps » devraient faire preuve de « retenue », c'est-à-dire traiter sur un pied d'égalité l'armée qui est équipée d'avions de combat F35 de fabrication usaméricaine, d'ogives nucléaires, de chars d'assaut et de bombes au phosphore, pour n'en citer que quelques-uns, et les enfants et les femmes privés de leurs droits fondamentaux et assiégés dans ce qui est devenu la plus grande prison à ciel ouvert du monde. Le crime de ces derniers est de ne pas être nés de mères blondes aux yeux bleus ! C'est la suprématie blanche raciste dans toute sa splendeur.

Nous n'osons pas demander le boycott de l'apartheid israélien, ni le respect effectif de nos droits humains fondamentaux, et encore moins notre résistance populaire. N'est-ce pas ce que ces mêmes gouvernements occidentaux soutiennent en Ukraine ?  Mais comment osons-nous, nous les Palestiniens, ne serait-ce que penser à cette analogie ?

En tant que réfugié dont les parents, ainsi que 750 000 Palestiniens, ont fait l'objet d'un nettoyage ethnique en 1948, et sont devenus des réfugiés dans des camps à Gaza, en Cisjordanie et dans la diaspora, je ne peux que ressentir l'horrible douleur des réfugiés ukrainiens. Nous condamnons également, dans les termes les plus forts possibles, tout crime de guerre commis par quelque armée que ce soit, que ce soit en Irak ou en Afghanistan, ou en Syrie, ou en Ukraine. Les victimes de ces crimes sont toutes égales dans leur victimisation, indépendamment de leur ethnie, de leur religion et de leur sexe.

L'invasion russe de l'Ukraine, cependant, a été accueillie par la condamnation occidentale la plus forte et la plus rapide pour ces raisons mentionnées par des journalistes et des politiciens blancs sans sourciller : Les réfugiés ukrainiens sont comme « nous» blancs, de classe moyenne, européens, chrétiens (et certains sont juifs), à la différence des « foules » basanées, moyen-orientales, africaines et musulmanes qui veulent inonder l'Europe en « masse » ! Mais ces politiques occidentales, conservatrices et libérales, ont toujours été racistes, colonialistes et classistes. Elles sont le reflet d'une vision darwinienne du monde, selon laquelle les humains ne sont différents que pour des raisons biologiques : plus ils sont blancs, mieux c'est ! Et, par conséquent, les cultures reflètent ces différences biologiques. Comme le dit Étienne Balibar dans sa discussion sur le racisme culturel : « la culture peut aussi fonctionner comme une nature, et elle peut notamment fonctionner comme un moyen d'enfermer les individus et les groupes... dans une détermination d'origine immuable et intangible ».

Maintenant qu'Amnesty International, Human Rights Watch et même B'tselem ont tous conclu qu'Israël pratique l'apartheid, incontestablement un crime contre l'humanité, du Jourdain à la Méditerranée, que vont faire les gouvernements libéraux et occidentaux ? Vont-ils répondre à l'appel lancé par la société civile palestinienne, à savoir boycotter, désinvestir et sanctionner l'Israël de l'apartheid jusqu'à ce qu'il se conforme au droit international, le même droit international qu'ils ont créé après la Seconde Guerre mondiale ? Vont-ils soutenir la poursuite palestinienne de la justice et de la responsabilité via la Cour pénale internationale de la même manière qu'ils soutiennent la poursuite ukrainienne de la justice ? Vont-ils soutenir la résistance palestinienne à l'occupation, au colonialisme de peuplement et à l'apartheid ?

La réponse est un grand NON, uniquement parce que les Palestiniens ne bénéficient pas des mêmes droits que les Ukrainiens. C'est la seule norme occidentale qui a été appliquée au cours des cent dernières années. Prétendre le contraire est - et c'est un euphémisme - une mauvaise interprétation de l'histoire.