Ofri Ilany, Haaretz, 23/1/2026
Traduit
par Tlaxcala
NDT : ci-dessous un article qui en dit long sur l’état de l’opinion israélienne et sur le bas niveau de ceux qui, comme l’auteur, prétendent l’éclairer. Faut-il en rire ou bien pleurer?
Depuis le 7 octobre, de nombreux Israéliens sont choqués par les positions propalestiniennes qui prévalent en Occident. En réalité, cet étonnement vient de la mémoire courte des médias.
À l’été
1970, le chaos éclata dans un camp d’entraînement du Fatah en Jordanie. L’un
des volontaires s’entraînant au tir et au lancer de grenades insistait pour
porter un pantalon de velours moulant pendant les exercices et refusait de le
changer, même pendant les exercices de crapahutage. Ce volontaire rebelle
n’était pas palestinien, mais allemand : Andreas Baader, leader du groupe
clandestin de gauche connu sous le nom de Bande à Baader-Meinhof ou Fraction
Armée Rouge. Il était arrivé au camp avec ses camarades Ulrike Meinhof et
Gudrun Ensslin peu de temps auparavant, après s’être évadé de prison à Berlin.
Ils avaient fui vers Berlin-Est et de là, pris l’avion pour le Moyen-Orient.
Avant cela, ils avaient déjà établi le contact avec des activistes palestiniens
à Berlin et convenu d’une coopération.
Baader était
un personnage gâté et flamboyant. Bien qu’à la tête d’un groupe clandestin
marxiste, la politique l’intéressait moins qu’un mode de vie ostentatoire. Il
était méticuleux sur le port de vêtements de luxe et aimait se maquiller. Avant
de se tourner vers les activités terroristes, il avait posé nu pour un magazine
pornographique gay. Cela ne plaisait guère à Abou Hassan – le nom de guerre du
membre du Fatah chargé du groupe. Son propre mode de vie était beaucoup plus
conservateur. Il n’appréciait pas non plus la tendance de Baader à tirer avec la
Kalachnikov qu’on lui avait donné de manière indiscriminée, gaspillant
d’énormes quantités de munitions.
Cet épisode
est décrit en détail dans le livre « The Revolutionists : The Story of the Extremists Who Hijacked the
Seventies » du journaliste britannique Jason Burke.
Publié il y a quelques mois, il traite du moment historique où la gauche
radicale mondiale s’est mobilisée pour la lutte palestinienne et l’a vue comme
le front de la révolution mondiale. Cela ne s’est pas produit en 2023, mais en
1970. C’était une époque turbulente de révolutions socialistes à travers le
monde. En même temps, les organisations militantes inventaient de nouveaux
modes d’opérer dangereux, au premier rang desquels les détournements d’avions.
Il s’était avéré que détourner un avion était assez facile à faire. Le monde
était naïf, et personne n’avait alors pensé à installer des détecteurs de
métaux dans les aéroports.
Burke décrit
d’autres situations comiques nées de la rencontre entre les jeunes
révolutionnaires allemands et les rudes combattants du Fatah. Ulrike Meinhof,
qui était journaliste et n’avait tenu un pistolet pour la première fois que
récemment, fit un choc après avoir retiré la goupille d’une grenade et failli
se faire sauter. En réponse, Baader la traita de « cochonne bourgeoise », et
elle l’insulta en retour. Ensslin, quant à elle, insistait pour prendre des
bains de soleil seins nus au camp. Les volontaires propalestiniens rappelaient
un peu les volontaires européens affluant dans les kibboutzim à la même époque.
La plupart
des volontaires internationaux en Jordanie ne parlaient pas un mot d’arabe, et
certains refusaient de faire ce qu’on leur demandait : ils n’étaient pas venus
jusqu’en Palestine pour creuser des fossés. En moins de deux mois, Ensslin
décida qu’un des membres de sa cellule était un agent sioniste, après s’être
imaginé l’entendre écouter une émission de radio en hébreu. Elle exigea qu’Abou
Hassan l’exécute sur place. À ce stade, les hôtes en eurent assez et exigèrent
que les jeunes radicaux allemands prennent un avion pour retourner en Europe.
Malgré les
nettes différences culturelles entre les combattants palestiniens et les jeunes
Européens qui les ont rejoints, il y avait aussi beaucoup de points communs
entre les deux groupes. Burke souligne qu’ils admiraient tous les mêmes textes
(les écrits de Marx ou Mao) et vénéraient les mêmes héros (Che Guevara et
Frantz Fanon). À cette époque, la lutte palestinienne avait un caractère
gauchiste-marxiste et faisait partie d’une série de soulèvements communistes
dans le monde en développement, en Europe et aux USA. Même Timothy Leary, le
célèbre prophète californien du LSD et de la psychédélie, envisageait de
s’entraîner avec le Fatah. Les Palestiniens déclinèrent ses services.
Leila
Khaled, membre du Front Populaire de Libération de la Palestine, emporta une
biographie de Che Guevara lorsqu’elle détourna un vol TWA reliant Rome à Tel
Aviv en août 1969. Elle déclara même que l’avion avait été détourné par le «
Commando Che Guevara ». Après avoir fait atterrir l’avion à Damas, elle dit aux
passagers effrayés : « Nous faisons partie du Tiers Monde et de la révolution
mondiale ». Elle distribua même des bonbons et des cigarettes aux passagers et
fut surprise qu’ils ne soient pas plus réceptifs.
Des
phénomènes excentriques
Depuis le 7 octobre, beaucoup en Israël sont choqués par
le fait que des militants queer progressistes manifestent au nom des Gazaouis.
Un sketch de « Eretz Nehederet » (l’émission satirique télévisée « Un pays
merveilleux ») devenu viral dépeignait une personne queer non-binaire aux
cheveux violets agitant un drapeau palestinien – comme si les opinions propalestiniennes
étaient un caprice nouveau et intrigant du mouvement « woke ». En réalité, cet
étonnement vient de la mémoire courte des médias israéliens.
Il n’y a
rien de nouveau ni de surprenant à ce que des gauchistes expriment leur soutien
aux Palestiniens – c’est le cas depuis plus de 50 ans. Si vous cherchez des
phénomènes excentriques, l’aile gauche des années 1970 offrait des alliances
bien plus étranges. De plus, à la différence des manifestants des campus usaméricains
d’aujourd’hui, bon nombre de gauchistes de l’époque prenaient aussi les armes
et détournaient des avions. Par exemple, Brigitte Kuhlmann, la jeune Allemande
qui dirigea le détournement du vol Air France vers Entebbe. Elle aussi essaya
d’engager les otages dans des conversations sur la révolution mondiale.
Pourtant, il
y a une différence entre hier et aujourd’hui. L’idéologie des principales
organisations palestiniennes dans les années 1970 était marxiste et laïque, et
certains des leaders avaient grandi dans des foyers chrétiens – par exemple,
George Habash et Nayef Hawatmeh. En revanche, l’idéologie du Hamas et du Jihad
Islamique est l’islam fondamentaliste. Le livre de Burke raconte le glissement
qui s’est produit dans les organisations terroristes [sic] tout au long
des années 70 : les groupes voués à une révolution prolétarienne mondiale
furent écartés au profit de ceux s’identifiant à la révolution islamique. Ce
processus s’accéléra à la fin de la décennie, suite à la Révolution Islamique
en Iran. Au début, les organisations laïques et islamiques s’entraînaient
ensemble sous l’égide de l’OLP, mais avec le temps elles prirent des chemins
différents.
Burke
soutient que le terrorisme islamique est bien plus meurtrier – les terroristes
marxistes étaient plus sensibles à la vie humaine et essayaient de ne pas tuer.
Cependant, pour les victimes de Kozo Okamoto, par exemple, cette sensibilité n’a
probablement pas beaucoup aidé. L’étudiant japonais avait peut-être écrit dans
son journal son amour pour les cerisiers en fleurs et son opposition aux
pesticides, mais cela ne l’a pas empêché de tirer de manière indiscriminée sur
la foule à l’aéroport de Lod en 1972.
Ulrike Meinhof et Andreas Baader se sont suicidés en prison il y a longtemps, mais entre-temps, d’autres choses se sont produites. Le terrorisme est devenu plus sophistiqué, et la lutte contre lui aussi. La sécurité aéroportuaire est devenue un cauchemar, et la guerre contre le terrorisme est devenue une idéologie qui alimente les guerres, justifie les dictatures et soutient les politiciens. L’un d’eux est Benjamin Netanyahou, qui a lancé sa carrière comme expert en lutte antiterroriste. La révolution est depuis longtemps partie, mais Netanyahou est toujours là.






