Affichage des articles dont le libellé est Silwad. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Silwad. Afficher tous les articles

27/08/2025

GIDEON LEVY
Cisjordanie occupée : en une nuit, des colons ont saccagé trois communautés palestiniennes, faisant un mort
Signé : “Vengeance des Juifs nazis”

Des colons masqués, armés de matraques, ont surgi au milieu de la nuit et ont incendié des voitures en mettant le feu à leur moteur. Les soldats, arrivés une heure plus tard, ont tiré des gaz lacrymogènes sur les habitants qui tentaient encore d’éteindre les flammes.


Une voiture incendiée à Silwad

 Gideon Levy et Tomer Appelbaum (photos), Haaretz, 24/8/2025

Traduit par Tlaxcala

Mohammad Romaneh, chercheur de terrain pour l’organisation israélienne de défense des droits humains B’Tselem, affirme n’avoir jamais été témoin d une série d’attaques aussi coordonnées et bien orchestrées que celles de la nuit du 31 juillet.

Dans trois communautés palestiniennes différentes de Cisjordanie, des dizaines d’habitants se sont réveillés exactement au même moment, peu après 2 h 15 du matin, et ont vu leurs voitures partir en fumée dans la cour de leur maison. Les flammes ont également léché les maisons et mis en danger leurs occupants. Dans les trois endroits – la ville de Silwad et les villages de Ramun et Abu Falah, tous situés dans la même région, près de Ramallah – le mode opératoire était le même : des individus masqués ont fait irruption et ont commencé à incendier des voitures à un rythme rapide, en mettant d’abord le feu aux moteurs.

Une attaque particulièrement audacieuse a été menée à Silwad, où des colons se sont infiltrés pour la première fois ; ils se sont répartis en trois groupes et ont incendié des voitures garées devant trois maisons. Des voitures pour prendre la fuite les attendaient à un kilomètre de là, sur l’autoroute 60, qui traverse la Cisjordanie.

Dans tous les cas, des matériaux inflammables ont été utilisés pour attiser les incendies et provoquer des explosions lorsque les Palestiniens ont versé de l’eau dessus. Des témoins oculaires ont rapporté que les voitures ont pris feu très rapidement et que la chaleur semblait inhabituellement intense.

Une nouvelle colonie a été établie il y a environ un an sur des terres appartenant à Silwad. Elle est actuellement habitée par deux familles de squatteurs qui ont pris le contrôle de pas moins de 10 000 dunams (1000 hectares) de terres agricoles, soit apparemment environ la moitié de toutes les terres agricoles de la ville, auxquelles les habitants ne s’approchent plus par crainte de représailles de la part des colons.

Quoi qu’il en soit, tôt ce vendredi matin, les pogromistes, qui sont arrivés à pied dans la ville, ont laissé des graffitis injurieux en hébreu et une traînée de destruction. Une personne est également morte sur place, probablement des suites d’une inhalation de fumée, alors qu’elle tentait d’éteindre l’incendie de la voiture de son frère. Le défunt, Khamis Ayyad, 40 ans, père de cinq enfants, était un citoyen usaméricain qui exploitait un service de livraison à Chicago depuis la ville de Cisjordanie.

Restes d’une voiture incendiée à Silwad, il y a environ un mois. Romaneh, chercheur à B’Tselem, est convaincu que l’attaque avait été planifiée à l’avance, y compris la collecte de renseignements. 

Hussein Hamad, ancien ouvrier du bâtiment âgé de 67 ans et père de sept enfants, vit avec sa famille élargie dans un spacieux immeuble de trois étages à Silwad. Hamad s’est réveillé à 2 h 15 du matin au bruit de pierres qui tombaient. Son fils, Rifat, 47 ans, qui travaille dans une usine de marbre, a également été réveillé par le bruit dans son appartement. En regardant par la fenêtre, Rifat a vu deux hommes masqués s’éloigner vers l’ouest, en direction de l’autoroute 60. Il était certain qu’il s’agissait de voleurs, a-t-il déclaré cette semaine au journal Haaretz.

Il n’aurait jamais imaginé que des colons puissent entrer à pied dans une ville palestinienne et incendier des voitures. Hamad leur a crié en arabe, et ils lui ont répondu en hébreu, une langue que Rifat ne parle pas. Il a alors compris que les colons étaient déjà passés devant sa maison. En descendant, il a découvert un spectacle aussi effrayant qu’étonnant : quatre des véhicules de la famille, garés dans la cour, étaient en flammes.

Le SUV Kia Sorento de son père, le véhicule utilitaire Mercedes-Benz 416 que Rifat utilise pour son travail, la Hyundai appartenant à sa sœur Aya et la Mazda de son frère Nur – tous brûlaient violemment. Seule la Skoda de Rifat a été épargnée.

Les flammes se sont propagées et ont commencé à brûler les murs du bâtiment dans lequel vivent 13 membres de la famille, dont deux jeunes enfants et une femme enceinte. La Mercedes était garée devant la fenêtre d’un débarras où se trouvait un bidon de fioul destiné au chauffage en hiver. Si le feu s’était propagé à cet endroit, une catastrophe encore plus grave aurait pu se produire. Rifat s’est précipité pour aller chercher un tuyau d’arrosage afin d’éteindre les flammes, mais celles-ci n’ont fait que monter plus haut, et des explosions ont également été entendues, probablement dues au phosphore ajouté par les pyromanes.

Pendant ce temps, deux voitures ont pris feu dans la cour des voisins, qui vivent aux USA. Mohammed Atshe, 40 ans, qui se trouvait dehors avec sa femme et leur fils de 4 ans, essayant de faire dormir le petit, a raconté à Romaneh, de B’Tselem, qu’il avait remarqué quatre silhouettes qui erraient dans les environs. Pensant qu’il s’agissait d’un incident entre voisins, il leur a crié : « Shebab, hadu » – « Les gars, calmez-vous ».

Les quatre se sont tournés vers lui, et il a vu qu’ils tenaient des gourdins. Ils lui ont crié dessus en hébreu, qu’il ne comprend pas, et, réalisant qu’il s’agissait de colons, il a couru aussi vite qu’il le pouvait avec sa femme et son fils vers l’immeuble des Hamad, où il a vu d’autres voitures en feu. Avec sa femme et son enfant, il s’est enfui vers le centre de la ville, où les habitants qui avaient entendu les explosions s’étaient rassemblés. Les habitants ne croyaient toujours pas qu’ils étaient attaqués par des colons, qui avaient osé entrer dans la ville à pied.

Un incendie s’est également déclaré près d’une autre maison, à quelque distance de celle des Hamad et des Atshe. Avant de s’enfuir vers l’autoroute 60, les colons ont incendié une Ford Focus appartenant à Anas Ayyad, 39 ans, un citoyen usaméricain qui vit avec sa famille dans une villa à la périphérie ouest de Silwad. Sa voiture était également garée dans la cour, et non dans la rue.

À ce moment-là, les habitants tentaient d’éteindre l’incendie qui ravageait le bâtiment des Hamad. Certains jeunes qui ont poursuivi les incendiaires ont raconté plus tard à Romaneh que deux véhicules, une camionnette et une voiture particulière, les attendaient sur l’autoroute. Les auteurs ont pris la fuite vers le sud, en direction d’Ofra et d’autres colonies situées le long de la route.

Une voiture incendiée à Silwad, il y a environ un mois. Les assaillants sont entrés à pied, ont utilisé un accélérant pour intensifier le feu et ont laissé derrière eux un slogan haineux en hébreu.

Près d’une heure s’est écoulée avant que les pompiers et les secours arrivent à Silwad tôt ce matin-là, en provenance de la ville de Bir Zeit, près de Ramallah. Environ un quart d’heure plus tard, une force militaire israélienne est arrivée à la résidence Hamad. Les soldats ont lancé des gaz lacrymogènes sur ceux qui luttaient encore contre les flammes.

Les habitants affirment que l’armée aurait dû voir les événements se dérouler depuis le poste de contrôle qui sépare le village de Yabrud de Silwad, et qui est visible à l’œil nu.

À 4 h 30, d’autres soldats sont arrivées. Un soldat arabophone a interrogé Rifat. L’après-midi suivant, des policiers sont arrivés, escortés par l’armée. Ils ont photographié les carcasses fumantes des voitures, recueilli le témoignage de Rifat et confisqué la caméra de sécurité installée sur la clôture de l’école en face du bâtiment des Hamad. Les forces israéliennes n’ont pas pris la peine de se rendre au domicile d’Anas Ayyad. La même nuit, un message a été publié dans le groupe WhatsApp de Silwad annonçant la mort de Khamis Ayyad.

Mais les raids ne se sont pas limités à Silwad, comme on l’a dit. Au même moment, des colons masqués sont entrés dans le village de Ramun, à environ 4 kilomètres à l’est, et ont incendié quatre ou cinq voitures. À Khirbet Abu Falah, à environ 10 kilomètres au nord de Silwad, d’autres maraudeurs ont incendié une voiture et deux oliviers.

Selon Romaneh, plusieurs groupes de colons ont agi séparément, compte tenu du laps de temps et de la distance entre les sites. Mais la méthode était identique dans les trois endroits. Le chercheur de terrain affirme être certain que toute l’opération avait été planifiée à l’avance, y compris la collecte de renseignements.

Plus tard dans la matinée, la famille Hamad a fait enlever les restes des véhicules et a commencé à réparer l’entrée noircie du bâtiment. Les travaux de rénovation étaient terminés lorsque nous nous sommes rendus sur place cette semaine ; tous les véhicules, à l’exception de la Mercedes utilitaire, étaient complètement détruits. Bien sûr, leur assurance ne couvre pas les actes de violence commis par les colons. Rifat estime les dommages à 270 000 shekels (environ 70 000 €), auxquels s’ajoutent 10 000 shekels pour la réparation de l’entrée et le remplacement des fenêtres brisées par le feu. À cela s’ajoutent des dépenses supplémentaires, notamment pour l’éclairage, de nouvelles caméras et un portail. Le châssis calciné d’une des voitures a été laissé à l’extérieur du débarras en guise de mémorial improvisé.

Une voiture incendiée par des colons devant une maison à Silwad, dont les propriétaires vivent aux USA. 

Nous nous rendons en voiture chez la famille Ayyad. Khamis a vécu 17 ans à Chicago avant de revenir dans sa ville natale il y a cinq ans afin d’y élever ses cinq enfants nés aux USA. En raison de son travail, Khamis avait adapté son emploi du temps à l’heure de l’Illinois : il se couchait à 5 heures du matin et se levait à midi.

Son frère, Anas, qui a vécu pendant 20 ans en Pennsylvanie, est également citoyen usaméricain et est également revenu en Cisjordanie avec sa femme et ses enfants. Anas nous raconte qu’il s’est réveillé vers 2 h 30 du matin ce vendredi-là à cause du bruit dans la cour. Sa Ford était déjà en feu. Khamis, qui habitait à proximité, s’est précipité pour aider à éteindre les flammes. Mais celles-ci et la fumée ne faisaient que monter plus haut.

Après avoir réussi à éteindre le feu, Khamis a dit à Anas qu’il ne se sentait pas bien. Il s’est soudainement mis à vomir. Anas l’a emmené d’urgence à la clinique médicale d’urgence locale. À leur arrivée, Khamis a cessé de respirer ; il a alors été évacué vers l’hôpital gouvernemental de Ramallah, où son décès a été prononcé.

Selon Anas, le scanner réalisé sur son frère a montré que ses poumons avaient été brûlés par la fumée qu’il avait inhalée. Les résultats de l’autopsie, réalisée par la suite à l’hôpital An-Najah de Naplouse, n’étaient pas encore connus au moment de la rédaction de cet article.

Quelques jours plus tard, Anas a été convoqué au poste de police du district de Binyamin pour témoigner. Lorsqu’il est arrivé à l’heure prévue, l’agent à l’entrée lui a dit qu’il n’avait pas de rendez-vous et l’a renvoyé. C’est la dernière fois qu’il a eu des nouvelles de la police.

Un porte-parole de la police israélienne a envoyé cette semaine la réponse suivante à une question du journal Haaretz, qui est confuse et contredit la version des faits d’Anas : « En ce qui concerne les domaines de responsabilité, nous tenons à préciser que l’armée israélienne, le Shin Bet [service de sécurité] et la police opèrent chacun dans le cadre de leur sphère de compétence, conformément aux procédures d’application de la loi en vigueur à Ayosh [région de Judée-Samarie] et à sa division en zones A/B/C.

L’armée israélienne, en tant que souveraine dans ce domaine, est chargée de prévenir les événements violents et de [maintenir] la sécurité courante dans les zones A et B. Le pouvoir d’enquête dans les affaires impliquant des violences criminelles est attribué à la police israélienne, dans certains cas avec l’aide du Shin Bet. Dans chaque enquête menée par la police du district de Shai [Judée-Samarie], dans les cas de violence extrême, la police met en œuvre tous les moyens et toutes les capacités à sa disposition pour traduire les auteurs en justice ».

 

Hussein Hamad près de son domicile à Silwad, il y a environ un mois. Une force militaire israélienne est arrivée plus d’une heure après le début des incendies, alors qu’elle aurait pu voir ce qui se passait depuis le poste de contrôle.

« Contrairement à ce qui est affirmé, le frère de l’homme qui a été tué n’a pas été « expulsé » de la station de Binyamin. Une enquête a révélé que la première fois, un garde à l’entrée de la zone industrielle de Shaar Binyamin ne l’avait pas autorisé à entrer, conformément aux directives de sécurité de l’armée israélienne, qui interdisent l’entrée des Palestiniens sans coordination préalable. De plus, la convocation initiale qu’il avait reçue concernait un autre poste, et non celui de Binyamin.

La deuxième fois, après qu’il a été convoqué au poste de Binyamin, une coordination appropriée a été effectuée avec le consulat [usaméricain], et il est entré dans le poste sans retard inutile. L’ensemble de la procédure requise a été menée sur place de manière complète et professionnelle.

Nous tenons à souligner que l’enquête est menée de manière professionnelle et approfondie par l’unité centrale du district de Shai, qui met tout en œuvre pour retrouver les auteurs des infractions et les traduire en justice. »

Le service du porte-parole de l’armée israélienne a déclaré : « Des informations ont été reçues concernant l’incendie de biens et de véhicules à Silwad, Khirbet Abu Falah et Ramun, qui se trouvent [dans le périmètre] de la brigade de Binyamin. Dès réception de ces informations, les forces de sécurité se sont précipitées sur les lieux. Au cours des perquisitions menées par les troupes à Silwad et Khirbet Abu Falah, des voitures incendiées et des graffitis en hébreu ont été découverts, mais aucun suspect n’a été localisé. Lorsque les forces sont arrivées pour fouiller Kafr Ramun, aucune découverte n’a été faite et aucun suspect ni incendie criminel n’a été identifié dans la zone. À la suite de ces événements, des enquêtes ont été ouvertes par la police israélienne».

Jude, le fils de Khamis âgé de 8 ans, erre dans la maison, hébété, et ne répond pas aux questions des étrangers. Comme ses frères et sœurs, il est né à Chicago et son père est maintenant mort à Silwad dans un incendie allumé par des colons. À l’exception de Haaretz, aucun média israélien n’a rendu compte de ces incidents.

Les photos prises par Romaneh, chercheur de terrain pour B’Tselem, le lendemain des invasions sont sinistres : des châssis de voitures calcinés, des murs carbonisés et, griffonné en rouge sur un mur du bâtiment de la famille Hamad, « Vengeance des Juifs nazis » – avec une étoile de David à côté.

17/02/2024

GIDEON LEVY
Les adolescents palestiniens de Cisjordanie rédigent leurs testaments, et ont de bonnes raisons pour cela

 Gideon Levy & Alex Levac (photos), Haaretz, 17/2/2024
Traduit par  Fausto Giudice, Tlaxcala


Alors qu’Abderrahman Hamad, élève de terminale, rentrait à pied de l’école, un soldat israélien lui a tiré une balle dans l’estomac, le tuant. Après sa mort, une lettre qu’il avait écrite six mois plus tôt à sa famille a été retrouvée. Il fait partie des nombreux adolescents de Cisjordanie qui rédigent leur testament.

Abderrahim Hamad, devant une photo de son défunt fils, Abderrahman. Il a donné des instructions à sa famille : « Ne me mettez pas dans un congélateur, enterrez-moi immédiatement. Allongez-moi sur mon lit, couvrez-moi de couvertures et emmenez-moi à l’enterrement ».

Abderrahman Hamad a rédigé ses dernières volontés. Un long texte avec des instructions détaillées, d’une graphie scrupuleuse. De plus en plus d’adolescents palestiniens de Cisjordanie occupée rédigent des testaments ces jours-ci, et avec encore plus d’intensité à la suite des événements survenus dans la bande de Gaza. Hamad a demandé à être enterré le plus rapidement possible, et a demandé à sa famille d’utiliser une bonne photo de lui comme photo de profil dans les réseaux sociaux et d’ajouter un verset de prière à côté, et surtout de ne pas pleurer sa mort.

« Ne me mettez pas dans un congélateur, enterrez-moi immédiatement. Posez-moi sur mon lit, couvrez-moi de couvertures et emmenez-moi à l’enterrement. Quand vous me descendrez dans la tombe, restez derrière moi. Mais ne soyez pas triste. Ne vous souvenez que des beaux souvenirs que vous avez de moi et ne vous lamentez pas sur mon sort. Je ne veux pas que quelqu’un soit triste ». Hamad a rédigé son testament le 18 juillet dernier et l’a remis à un ami pour qu’il le conserve. Une photo du texte est stockée dans le téléphone portable du père endeuillé.

Iyad Hadad, chercheur de terrain pour l’organisation israélienne de défense des droits humains B’Tselem, le traduit et le lit pour nous. Soudain, il s’étrangle, avant d’éclater en larmes déchirantes qui ne s’arrêtent pas. Nous n’avons jamais vu Hadad pleurer. Il s’occupe des droits humains dans les territoires depuis 1986, d’abord pour l’organisation palestinienne Al Haq, puis depuis 24 ans pour B’Tselem. Il a tout vu, il a enquêté sur tous les cas de meurtres et autres crimes de l’occupation dans la région de Ramallah, et maintenant il pleure abondamment. Les dernières volontés et le testament de quelqu’un qui n’avait pas encore 18 ans l’ont fait craquer. Le visage du père du défunt, Abderrahim, est bouleversé par le chagrin, mais ses yeux restent secs. Un silence pesant s’installe dans la salle.

Le 29 janvier, nous nous sommes rendus dans le village d’Al-Mazra’a a-Sharqiya pour enquêter sur les circonstances du meurtre de Taoufik Abdeljabbar, un adolescent usaméricain abattu par des soldats ou des colons israéliens - ou les deux. En chemin, nous avons traversé la ville de Silwad. Lorsque nous sommes arrivés à Al-Mazra’a a-Sharqiya, nous avons été informés qu’un autre adolescent avait été tué, cette fois à Silwad, peu de temps après notre départ. Cette semaine, nous sommes retournés à Silwad.

L’endroit où Abderrahman a été tué

Perchée sur une colline, c’est une ville aisée et relativement développée d’environ 6 000 habitants, au nord-est de Ramallah. La construction y est intense, comme nous ne l’avons pas vu dans d’autres villes et villages. C’est aussi un lieu militant, où les Forces de défense israéliennes effectuent fréquemment des raids, provoquant les habitants, dont la ville est proche de la route 60, la principale artère de Cisjordanie, sur laquelle circulent les colons et où des pierres sont jetées. Au cours des cinq dernières années, Silwad a perdu sept de ses fils ; le chef du Hamas, Khaled Meshal, est né ici en 1956 et a grandi dans la ville.

Dimanche dernier, Abderrahman Hamad aurait fêté son 18e  anniversaire. Il ne l’a pas fêté - il était déjà mort depuis deux semaines. Cette semaine, dans une rue où l’on construit de splendides demeures en marbre, à côté de la tour résidentielle Al Hourriya, un camion a déchargé des matériaux de construction dans la cour de l’une de ces demeures. De l’autre côté de la rue, deux fanions palestiniens sortent du sol, et deux cercles faits de morceaux de marbre cassés, sur l’un desquels le nom d’Abderrahman Hamad a été inscrit au crayon. Des ordures volent autour de ce mémorial improvisé. C’est ici que l’adolescent a été tué.

C’était un lundi et Abderrahman rentrait de l’école. Sur les médias sociaux, on annonçait que l’armée israélienne, qui avait envahi la ville peu après 8 heures du matin, avait commencé à se retirer. Mais dans la rue où Abderrahman marchait, apparemment seul, il y avait encore deux véhicules blindés israéliens : une jeep de la police et une voiture de l’armée. La rue est parallèle à l’avenue des maisons en construction, sur la pente de la colline, et il est apparu par la suite qu’entre les squelettes des maisons, qui appartiennent toutes à la famille élargie des Qassam, quelques autres jeunes se cachaient. Ils suivaient les forces de sécurité qui partaient et attendaient l’occasion de leur jeter des pierres.

Soudain, la porte d’un des véhicules garés s’ouvre. Un soldat ou un agent de la police des frontières sort son corps et tire un seul coup de feu, aussi précis que mortel, en plein dans l’estomac d’Abderrahman. La distance entre le sniper et sa victime était d’environ 150 mètres, et le jeune était plus haut dans la rue que le tireur. Immédiatement après, la porte du véhicule blindé s’est refermée et les deux véhicules ont démarré en trombe. Ils ont tiré, ils ont tué, ils ont fui.

Un barrage routier sur la route menant à Silwad. Photo : MARCO LONGARI - AFP

Ils ont avorté la vie d’un jeune et détruit la vie d’une famille, même s’il est peu probable qu’ils y aient songé ne serait-ce qu’une seconde. Même si Abderrahman avait lancé une pierre ou (comme le prétend la police) un cocktail Molotov, il n’aurait jamais pu mettre en danger la vie des soldats et de la police des frontières. À cette distance, il n’avait aucune chance d’atteindre les véhicules blindés. Néanmoins, pourquoi ne pas mettre fin à la vie d’un jeune si vous le pouvez ? Après tout, personne ne s’y intéressera par la suite, à part la famille brisée.

Pendant que tout cela se passait, un témoin oculaire, dont l’identité est en possession de Hadad, l’enquêteur de terrain, était assis sur le balcon de sa maison, en face des deux véhicules de sécurité, et observait les événements. Il venait d’échanger des messages avec sa femme, qui réside en Jordanie. Elle lui a demandé comment il allait et il l’a informée qu’une invasion de l’armée israélienne était en cours et que les soldats avaient recouvert le centre de la ville de gaz lacrymogènes. À Silwad, on estime que l’invasion des FDI et de la police des frontières ce jour-là n’était rien d’autre qu’une démonstration de force orchestrée par le nouveau commandant de zone du service de sécurité Shin Bet, dont le nom de code est “Omri”.

Quoi qu’il en soit, la femme de l’homme lui a demandé de filmer les événements pour elle, ce qu’il a fait. Les images qu’il a prises du haut d’un olivier dans la cour montrent une rue étonnamment calme et tranquille, sans pierres ni cocktails Molotov volant dans les airs. Soudain, le silence est rompu par le bruit d’un tir provenant de l’un des véhicules blindés. Immédiatement après, des ambulanciers, venus d’une ambulance garée à proximité, courent vers la victime, tandis que les deux véhicules israéliens repartent rapidement dans la direction opposée. Les héros ont fait leur travail de la journée - il est temps de partir.

Le chauffeur de l’ambulance palestinienne, qui attendait au bout de la rue, comme c’est l’usage lorsque les forces de sécurité envahissent les lieux, a vu Abderrahman s’effondrer au sol. Lui et son équipe l’ont emmené d’urgence au service de soins de la clinique locale. Le jeune homme est dans un état critique. La balle a pénétré dans sa hanche et est ressortie par la poitrine - il était apparemment en train de se pencher lorsqu’il a été touché. Les tentatives de réanimation sont restées vaines.


Le père d’Abderrahman, Abderrahim Hamad

L’unité du porte-parole des FDI a renvoyé Haaretz à la police des frontières. Un porte-parole de la police israélienne (dont dépend la police des frontières) a déclaré cette semaine en réponse à la demande de commentaire de Haaretz : « Pendant l’intervention des forces de sécurité, le suspect a lancé un cocktail Molotov sur les combattants et a mis leur vie en danger. En réponse, un combattant lui a tiré dessus et a neutralisé le danger ».

Abderrahman était le fils aîné d’Abderrahim, 44 ans, et de sa femme, Inam Ayad, 42 ans. Il était élève en 12e année, dans la filière scientifique. Son ambition étant d’étudier la médecine, il a travaillé dur avant les examens d’entrée à l’école, non seulement pour être admis à l’école de médecine, mais aussi dans l’espoir d’obtenir une bourse d’études. Des photographies le montrent prenant la parole lors d’assemblées scolaires et de fêtes de fin d’année. Grand et beau, il se distinguait de ses camarades. Il jouait dans l’équipe de football de Silwad, mais ces derniers mois, il consacrait tout son temps à ses études, comme il l’a fait la dernière nuit de sa vie.

Le matin du 29 janvier, alors que son père s’apprêtait à partir travailler (dans la construction) dans le village voisin d’Aïn Sinya, il a remarqué que son fils dormait encore. Il a décidé de ne pas le réveiller, car il savait qu’Abderrahman avait étudié jusque tard dans la nuit. Son père a quitté la maison à 6h30, et la mère du jeune homme l’a réveillé environ une heure plus tard et l’a conduit à l’école dans sa voiture. À 11h30, elle a appelé son mari pour lui dire que l’armée avait envahi Silwad. Elle lui a demandé d’appeler leur fils cadet, Sliman, 15 ans, qui travaille dans le bâtiment dans la ville, pour s’assurer qu’il allait bien. Ils ne se sont pas inquiétés pour Abderrahman, sachant qu’il était à l’école. Sliman allait bien, les forces de sécurité n’étaient pas allées sur son lieu de travail.

À 12 heures, Abderrahim appelle sa femme. On lui répond que le centre de la ville est recouvert d’un nuage de gaz lacrymogène qui pénètre dans les maisons. Tant que les enfants vont bien, se dit le père. À 12h30, alors qu’il prenait un petit-déjeuner tardif avec les ouvriers, il a reçu un appel anonyme, qui s’est déconnecté sans que personne ne dise rien. Quelques minutes plus tard, son frère l’a appelé pour lui dire de rentrer rapidement à la maison. Pourquoi ? « Oubeida [surnom d’Abderrahman] était blessé », Le père dit qu’il est tombé en état de choc.


Des fillettes de la famille d’Abderrahman assistent à ses funérailles. Photo : JAAFAR ASHTIYEH - AFP

« Je ne savais pas quoi faire », se souvient-il. «  Ma main s’est portée sur le numéro de téléphone d’Oubeida et je l’ai appelé ». C’est un ambulancier palestinien qui a répondu. Il a demandé comment allait son fils et le chauffeur a répondu : « Il va bien. Je te tiendrai au courant bientôt ».

Désemparé, Abderrahim attend une minute ou deux et appelle à nouveau. Cette fois, le chauffeur lui dit : « On espère qu’il s’en sortira ». Abdel Rahman était déjà mort, mais son père ne le savait pas encore et était certain que son fils serait transporté d’urgence de la clinique de Silwad à l’hôpital gouvernemental de Ramallah. Il a demandé au chauffeur de le prendre en route - son lieu de travail se trouve sur la route principale menant à Ramallah. Un peu plus tard, son frère l’a appelé et lui a répété : « Reviens en ville, et vite ».

Il comprend alors que son fils est mort. Encore étourdi, il s’est rendu à la première clinique, où on lui a dit que son fils était à l’hôpital. Arrivé sur place, il est sorti de la voiture et s’est évanoui, s’effondrant sur le sol. Il ne se souvient pas des minutes qui ont suivi.

Les photos des jeunes morts sont accrochées au mur de l’élégant salon. L’une d’entre elles est composée des portraits des trois membres de la famille qui ont été tués par les troupes israéliennes au fil des ans : Abderrahman au centre, flanqué de ses deux oncles décédés. Son oncle Jihad Iyad, le frère de sa mère, a été tué par des soldats israéliens en 1998, alors qu’il avait 17 ans ; l’autre oncle, le frère de son père, Mohammed Hamad, a été tué par des soldats en 2004, à l’âge de 21 ans. Abderrahman ne connaissait ni l’un ni l’autre. Son père ajoute à voix basse que son propre oncle a lui aussi été tué, en 1989, et un silence oppressant s’installe à nouveau dans la pièce.