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20/03/2026

De partenaires de guerre à rivaux politiques : l’Iran pourrait-il mettre le feu au torchon entre Trump et Netanyahou ?

Quatre scénarios possibles d’un clash inéluctable entre le chien et sa queue (les avis divergent sur la question de savoir qui est le chien et qui est la queue)


Mostafa Ahmed, Centre de Recherche Al Habtoor, 18/3/2026

Original : من شركاء حرب إلي خصوم سياسة… هل تشعل إيران الخلاف بين ترامب ونتنياهو؟

English : From Wartime Partners to Political Rivals… Could Iran Ignite a Rift Between Trump and Netanyahu?

Traduit par Tlaxcala

Le partenariat stratégique entre les USA et Israël a longtemps démontré une capacité exceptionnelle à absorber et à gérer les divergences tactiques. Pourtant, les développements accompagnant le lancement de l’opération US « Epic Fury » menée parallèlement à l’opération israélienne « Silent Holy City » fin février 2026, ont soumis cette alliance à un test sans précédent dans le Moyen-Orient moderne. Bien que cette campagne coordonnée ait initialement remporté des succès opérationnels décisifs, notamment l’élimination du guide suprême iranien et le démantèlement de la structure de commandement du Corps des Gardiens de la Révolution islamique (CGRI), l’image d’alignement complet projetée par Trump et Netanyahou dissimule des divergences fondamentales de visions et d’objectifs.

Une lecture attentive de la trajectoire historique de cette relation, parallèlement à ses contraintes politiques actuelles, suggère qu’un conflit prolongé mettra en lumière la vive divergence des intérêts stratégiques des deux capitales. Alors que la confrontation passe de frappes rapides à une guerre d’usure régionale complexe dont les conséquences s’étendent au-delà de Washington et Tel-Aviv, ces différences évolueront probablement vers des fractures structurelles profondes. Cet article propose une analyse stratégique de cette dynamique émergente, soutenant que les différences fondamentales dans la capacité à absorber les répercussions économiques, à gérer les pertes humaines et à naviguer dans des calendriers électoraux rigides transformeront les désaccords tactiques feutrés en une rupture stratégique ouverte qu’il sera de plus en plus difficile de contenir ou de nier.

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03/03/2026

Réponse à mes détracteurs, par Francesca Albanese
Anatomie d’une diffamation

Le ministre des Affaires étrangères français, M. Jean-Noël Barrot, persiste, signe et s’enferre : la rapporteuse spéciale des Nations unies sur la situation dans les territoires palestiniens occupés doit démissionner… pour des propos qu’elle n’a pas tenus. Mme Francesca Albanese répond dans nos colonnes à la vaste campagne de dénigrement dont elle est victime.

Francesca Albanese, Le Monde Diplomatique, mars 2026

Español Anatomía de una difamación: Respuesta a mis detractores

Images: AFKStreetArt, Bergen, Norvège

Depuis plus de deux ans, mon mandat fait l’objet de polémiques soigneusement orchestrées, et d’une virulence croissante. Le 8 février, une députée française a attaqué ma personne sur la base de déclarations tronquées me faisant dire qu’Israël « est l’ennemi commun de l’humanité », alors que mon discours visait les pays qui ont armé Israël, ainsi que les médias et les algorithmes des réseaux sociaux qui ont amplifié le discours génocidaire (1). Sans prendre soin de vérifier la teneur exacte de mes dires ni examiner les faits, le ministre des affaires étrangères français Jean-Noël Barrot s’est aussitôt fait l’écho de ces attaques à l’échelle internationale, condamnant comme «  ; outranciers et coupables » des propos que je n’ai jamais tenus et annonçant que la France saisirait le Conseil des droits de l’homme des Nations unies pour appeler à ma démission. Ses homologues italien, allemand et tchèque lui ont emboîté le pas, sans davantage procéder aux vérifications élémentaires qu’exige leur charge. Le 19 février, le premier ministre français Sébastien Lecornu a publiquement repris la même demande.

Si la critique est inhérente à toute fonction publique, plus encore quand elle touche aux droits humains, cette affaire révèle un aspect troublant : l’acharnement avec lequel certains États préfèrent s’en prendre à la messagère plutôt que d’essayer de réfuter le message.

Le caractère inédit et corrosif de cette attaque contre une experte indépendante désignée par les Nations unies ne tient pas seulement à la violence des accusations et à la fabrication délibérée de mensonges. Mais aussi et surtout au fait que le sommet de l’État dirige et assume la manœuvre. Il ne s’agit plus dès lors d’une controverse, mais du symptôme de la faillite d’un système, fait de promesses solennelles et de traités internationaux que l’on invoque en temps de paix, mais que l’on enterre dès que leur application dérange.

Nommée par le Conseil des droits de l’homme de l’Organisation des Nations unies (ONU), je suis rapporteuse spéciale depuis le 1er mai 2022, et jusqu’en 2028. Huitième titulaire de ce mandat — et première femme à ce poste —, j’ai assumé cet engagement bénévole après une carrière consacrée à la défense des droits humains, principalement auprès des Nations unies — notamment au Haut-Commissariat aux droits de l’homme et à l’Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient (UNRWA) à Jérusalem —, et à la recherche universitaire sur la Palestine.

L’attention portée à Israël ne relève ni d’un choix personnel ni d’un parti pris : elle découle de la résolution 1993/2A du Conseil des droits de l’homme, adoptée le 19 février 1993 en réponse à près de trente ans d’occupation de Gaza, de la Cisjordanie et de Jérusalem-Est. M’accuser de « manquer de neutralité » revient à déformer sciemment ce mandat. Aucun des quatorze autres rapporteurs des Nations unies investis d’un mandat-pays ne fait l’objet de telles attaques ; nul n’accuse les titulaires chargés de l’Afghanistan, de la Russie ou de l’Iran d’« obsession » dans l’exercice de leur mission. Mais, dès lors qu’Israël est concerné, l’accomplissement ordinaire d’un mandat devient aux yeux de certains, au sein même des gouvernements, une faute à justifier plutôt qu’un devoir à remplir.

Mon travail consiste à établir et qualifier juridiquement des faits dans les territoires occupés, où règne un dualisme juridique institutionnalisé : le droit civil s’applique aux colons israéliens et le droit militaire aux Palestiniens, y compris aux enfants. En effet, Israël est le seul pays au monde où des enfants sont systématiquement poursuivis devant des tribunaux militaires. Décrire ce système comme un apartheid exercé contre les Palestiniens sous forme de dictature militaire relève non pas de la provocation mais de la qualification juridique. Mes premiers rapports remis à l’ONU en 2022-2023 ont documenté l’entrave systématique au droit à l’autodétermination du peuple palestinien, la privation arbitraire et systématique de liberté, et l’impact structurel de l’occupation sur l’enfance (2).

Un panoptique à ciel ouvert

Droit de vivre libre en tant que peuple, de décider de sa voix politique, de gérer ses ressources, de tracer son propre avenir, l’autodétermination conditionne l’exercice de tous les autres droits. Sa négation se trouve au cœur de tout projet colonial de peuplement. Depuis des décennies, la fragmentation territoriale, l’expansion des colonies, les restrictions aux déplacements, au travail, à l’éducation et à l’accès à la justice, la confiscation des terres, la démolition de dizaines de milliers de maisons, l’enfermement de Gaza, et les près de 6 000 morts, dont environ 1 200 enfants, causés par les attaques israéliennes entre 2008 et 2022 ont rendu improbable toute perspective de vie libre et indépendante.

Dans l’ensemble du territoire palestinien occupé, Israël a instauré un régime carcéral — à l’intensité et aux méthodes variables — qui contraint toutes les dimensions de la vie quotidienne. Constamment surveillés, entravés dans leurs déplacements par des points de contrôle, des murs et un maillage bureaucratique oppressant, perpétuellement exposés aux arrestations et à la détention arbitraire, la torture et d’autres traitements cruels, inhumains ou dégradants, les Palestiniens vivent dans ce qui s’apparente à un panoptique (3) à ciel ouvert.

Achevé juste avant et présenté juste après les attaques du 7 octobre 2023, mon rapport sur l’enfance est à la fois le plus accablant et le moins commenté. Il évoque le processus de « désenfantisation » (« unchilding »), un terme emprunté à l’universitaire israélo-palestinienne Nadera Shalhoub-Kevorkian (4), pour décrire le quotidien d’enfants privés de protection et d’innocence, grandissant dans la violence omniprésente : tués, mutilés, orphelins, témoins de la mort ou de l’humiliation perpétuelle de leurs proches et de la destruction de leur foyer. Ignorer leur désespoir, c’est renoncer à une part de notre humanité et violer l’obligation la plus sacrée au monde et du droit international : protéger l’enfance.

Mon rapport de mars 2024 s’inscrit dans cette même approche ; il porte lui aussi sur les victimes d’un système structuré. Intitulé « Anatomie d’un génocide (5) », il documente les cinq premiers mois d’attaques israéliennes sur Gaza après les massacres commis par le Hamas le 7 octobre 2023 : meurtres, atteintes physiques et mentales graves, soumission à des conditions de vie visant la destruction du groupe, sur fond de rhétorique déshumanisante émanant de responsables étatiques. Pendant cette période, Israël a maquillé son action d’un « camouflage humanitaire », libellé dans un langage apaisant — « conflit », « dommages collatéraux », « safe zones », « ordres d’évacuation » — pour justifier l’effacement progressif de Gaza et de son identité, la suppression de la capacité des Palestiniens à exister comme communauté, à habiter leur terre, à transmettre leur mémoire. Dans le rapport suivant, « L’effacement colonial par le génocide (6) », j’ai montré comment ce génocide s’étend en Cisjordanie et à Jérusalem-Est par le biais d’un nettoyage ethnique, l’ensemble formant l’aboutissement logique d’une entreprise de colonisation de peuplement : effacer pour remplacer, détruire pour s’approprier.

Je ne suis pas la seule à avoir abouti à de telles conclusions. Dès janvier 2024, la Cour internationale de justice (CIJ) a estimé qu’il existait un risque plausible de violation de la convention sur le génocide et ordonné des mesures conservatoires. En juillet 2024, cette juridiction a également conclu à l’illégalité de la présence d’Israël dans le territoire palestinien occupé et demandé qu’elle cesse immédiatement et sans condition. La Cour a enfin constaté l’existence d’une discrimination systémique, de violations de l’interdiction de la ségrégation raciale et de l’apartheid, ainsi que de politiques d’annexion. On ne compte plus les institutions et organisations qui concluent qu’Israël commet un génocide contre le peuple palestinien dans le peu de territoire qui reste de la Palestine. L’hi storien israélien Raz Segal a sonné l’alarme en octobre 2023. En 2024, des historiens israéliens spécialistes de la Shoah, comme Amos Goldberg et Omer Bartov, estimaient eux aussi que leur pays commettait un génocide (7). Quelques mois plus tard, Amnesty International en arrivait à la même conclusion, et, en juillet 2025 (8), l’organisation israélienne B’Tselem publiait un rapport en ce sens sous un titre accablant, plus saisissant encore lorsqu’on l’imagine en hébreu : « Notre génocide » (9). Enfin, et parmi beaucoup d’autres, en septembre 2025, la commission d’enquête internationale indépendante mandatée par l’ONU affirmait également qu’un génocide était en cours à Gaza (10). Malgré une documentation minutieuse des crimes commis, ces rapports n’ont reçu qu’une attention limitée ou nulle de la part des médias et des gouvernements occidentaux. À défaut d’une décision judiciaire formelle, la commission d’enquête constitue ce qui se rapproche le plus d’une conclusion quasi juridictionnelle fondée sur l’établissement des faits et l’analyse du droit. En tout état de cause, l’obligation de prévenir le génocide naît dès qu’un risque sérieux est identifié. En janvier 2024, lorsque la CIJ a reconnu un risque plausible à Gaza, les États devaient agir — en commençant par suspendre les transferts d’armes.

Mon analyse de la complicité de certaines entreprises, publiée en juillet 2025, a suscité les réactions les plus virulentes. J’y décris l’« économie de génocide (11) » : un réseau d’acteurs privés qui, par leurs investissements, leurs technologies, leurs services et leurs chaînes d’approvisionnement soutiennent matériellement la réalité décrite dans les rapports précédents. Une telle implication engage leur responsabilité. Mettre fin au génocide implique aussi de démanteler les structures économiques qui le rendent possible — et profitable. Ce rapport a conduit les États-Unis à m’imposer des sanctions draconiennes dès août 2025 — une pratique déjà appliquée à des juges de la Cour pénale internationale (CPI) et à plusieurs organisations palestiniennes. Je suis coupée financièrement du monde. Quiconque entretient des liens avec moi, y compris les membres de ma famille (je suis mère d’une fille ayant la citoyenneté américaine), est menacé d’amendes de 1 million de dollars et de vingt ans de prison. Ma capacité à exercer mon mandat et, tout simplement, à conduire ma vie s’en trouve gravement entravée.

Bien que ces attaques soient appuyées par mon propre pays, l’Italie, et en l’absence de soutien concret de la part d’autres États, j’ai poursuivi ma mission. Mon rapport le plus récent qualifie le génocide à Gaza de « crime collectif (12) », car rendu possible et financé par le soutien politique et militaire indéfectible de plusieurs États, parmi lesquels figurent ceux qui aujourd’hui m’attaquent avec le plus de vigueur.

Les États-Unis restent de loin le premier fournisseur d’armes à Israël, tandis que plusieurs États membres de l’Union européenne continuent d’alimenter ces transferts ; l’Union demeure d’ailleurs le premier partenaire commercial de Tel-Aviv. À quelques exceptions près, comme l’Espagne ou la Slovénie, les États du Vieux Continent ont choisi l’inaction ou la complicité. La France, par exemple, a autorisé plusieurs fois le survol de son espace aérien par M. Benyamin Netanyahou malgré le mandat d’arrêt émis par la CPI à son encontre. Paris a poursuivi le commerce d’équipements militaires, facilité des transits via ses ports et aéroports, et maintenu des échanges commerciaux intenses avec Israël. De grandes banques françaises financent des entreprises liées à l’industrie militaire israélienne et aux colonies, tandis que plusieurs milliers de Franco-Israéliens servent dans l’armée israélienne.

Criminaliser la solidarité

Parallèlement, la répression des mobilisations s’intensifie : manifestations interdites, conférences académiques censurées, militants et journalistes accusés d’« apologie du terrorisme », interventions policières violentes. L’Allemagne, l’Italie, la France et le Royaume-Uni occupent les avant-postes dans ce domaine, sous couvert de lutte légitime contre l’antisémitisme. Des projets de loi proposent d’amalgamer le combat indispensable contre la judéophobie et toutes les formes de racisme avec la prohibition de toute critique d’Israël en tant qu’État. Présentée comme une évidence, cette confusion qui assimile nos frères et sœurs juifs à la politique israélienne participe d’une offensive politique : instrumentaliser le combat contre l’antisémitisme pour criminaliser l’expression de solidarité avec le peuple palestinien et justifier des campagnes de diffamation. Parce qu’ils critiquent la politique de Tel-Aviv, des ressortissants israéliens et des personnes juives subissent dans le monde entier les mêmes campagnes de dénigrement. Leurs voix sont étouffées, et leur loyauté est mise en cause.

L’antisémitisme, horrible et odieux, est la haine des Juifs : il n’a rien à voir avec le travail de celles et ceux qui défendent les droits humains, lequel porte sur l’analyse des actes d’un État. L’ensemble du système du droit international repose sur le principe de la responsabilité de l’État. Ce sont les États qui assument et portent des obligations juridiques, et ce sont eux qui doivent répondre, en premier lieu, de leurs violations. Israël ne fait pas exception : les critiques envers l’État d’Israël ne visent pas ce que l’État d’Israël est ni la religion qu’il professe, mais ce qu’il fait, en particulier au regard du droit international, qu’il viole, de manière grave, répétée et dans une impunité persistante.

La question soulevée n’est pas d’ordre idéologique mais juridique : la France respecte-t-elle ses obligations internationales en menant de telles actions ? Mon mandat de rapporteuse spéciale m’a appris une chose essentielle : lorsque le pouvoir est mis en cause, il ne débat pas, il frappe. Salir pour disqualifier, intimider pour réduire au silence ; la violence trahit la fébrilité plutôt que la force.

Mon travail s’inscrit dans la continuité de celui de mes prédécesseurs : MM. John Dugard, Richard Falk et Michael Lynk. Eux aussi furent accusés d’antisémitisme ou de complaisance envers le terrorisme. Contre eux aussi fut déployé le procédé consistant à substituer la polémique aux faits documentés, l’attaque ad hominem à l’analyse juridique. La mécanique est désormais rodée. Des groupes pro-israéliens — avec, comme chef de file, depuis Genève, l’organisation UN Watch — produisent, depuis des années, des rapports diffamatoires contre quiconque, surtout au sein des Nations unies, documente les infractions au droit international commises par Tel-Aviv. Au prétexte de contrebalancer un « traitement disproportionné d’Israël », ces acteurs isolent et fragmentent des propos pour en altérer le sens, puis amplifient et répètent leur désinformation jusqu’à lui donner l’apparence de la vérité.

À y regarder de près, les « rapports » de ces groupes sonnent creux. Au sein des Nations unies, leur caractère mensonger et diffamatoire est connu de longue date. Les accusations selon lesquelles j’aurais justifié les atrocités du 7 octobre 2023, nié des violences sexuelles ou minimisé la souffrance des otages procèdent de cette fabrique, alors même que j’ai condamné sans ambiguïté et sans relâche les attaques contre les civils israéliens le 7 octobre et les crimes du Hamas en général.

Je les ai condamnés sans hésitation comme des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité, dont les auteurs doivent être poursuivis en justice dans le cadre de procédures internationales. J’ai condamné les violences sexuelles commises contre des victimes israéliennes, telles que documentées par la commission d’enquête des Nations unies (13), et, conformément au droit international, je considère le viol utilisé dans un contexte d’hostilité comme une arme de guerre pouvant constituer un crime de guerre et, selon les circonstances, un crime contre l’humanité. La justice internationale ne fonctionne ni par indignation sélective ni par instrumentalisation politique. Elle repose sur la qualification juridique des faits, l’établissement des responsabilités individuelles et le respect du due process (procédure régulière), pour tous et toutes, sans exception.

Si ma condamnation des massacres et d’autres crimes contre les civils israéliens a été sans équivoque, j’ai contesté l’affirmation largement répandue, surtout en France pour quelque raison qui m’échappe, selon laquelle ils auraient été principalement motivés par l’antisémitisme (14) : comme l’ont rappelé d’éminents spécialistes de la Shoah et de l’antisémitisme, cette lecture est à la fois erronée et dangereuse, car elle occulte les causes structurelles de la violence et en fausse l’analyse (15). Si l’antisémitisme a pu jouer un rôle à titre individuel pour certains assaillants, ces massacres, comme le déclara le secrétaire général des Nations unies, M. António Guterres, se sont produits dans le contexte de cinquante-six années d’occupation étouffante (16). Aucun crime ne justifie un autre crime. Mais ignorer le contexte, c’est entretenir une lecture déformée qui risque d’alimenter le cycle de violence au lieu de le résoudre, mettant en danger autant les Palestiniens que les Israéliens.

Il faut nommer ce que cette campagne révèle : l’énergie déployée pour me calomnier contraste avec le silence face aux crimes en cours à Gaza et l’inaction vis-à-vis de ceux qui font l’objet de mandats d’arrêt internationaux devant la CPI. Sous prétexte de « responsabiliser l’ONU », il s’agit en réalité de redéfinir la défense des droits humains comme une prise de position partisane.

L’ironie est cinglante. En septembre 2025, la France a reconnu l’État de Palestine, un geste salué comme un signal fort, un tournant symbolique. Mais reconnaître un État dont on soutient activement l’occupant, sans exercer de pression pour que celui-ci respecte le droit international et procède au retrait inconditionnel des territoires occupés qu’exige la CIJ, relève davantage de la posture diplomatique que de l’engagement juridique et politique. La reconnaissance d’un État sans territoire, sans souveraineté, sans cessation de l’occupation, n’est qu’un propos creux, surtout lorsque l’on s’emploie parallèlement à intimider les experts mandatés pour documenter précisément les violations qui rendent impossible la création concrète de cet État. On ne peut pas reconnaître la Palestine le lundi et chercher à museler ses défenseurs le reste de la semaine.

Les dirigeants qui se prêtent à ce jeu ne ciblent pas seulement ma personne. Ils sacrifient l’ordre juridique international lui-même, et accélèrent le démantèlement du droit international humanitaire et des institutions qui en sont garantes, au moment précis où leur survie est en jeu.

On peut fuir la vérité, plus difficilement la cacher. Ce n’est qu’une question de temps : la justice frappera à la porte des auteurs de crimes à Gaza et de leurs complices. La destruction de Gaza a réveillé des consciences que l’on croyait anesthésiées et a rendu visible ce que beaucoup refusaient de voir : non seulement la brutalité de l’occupation, mais la complicité active de nos démocraties occidentales dans sa perpétuation. Car Israël n’est pas une anomalie dans l’ordre mondial ; il en est, à bien des égards, le miroir, dans lequel on découvre des logiques d’exception, des hiérarchies coloniales entre vies dignes de deuil et vies sacrifiables, une rhétorique de la sécurité qui garantit l’impunité. La plupart des gouvernements occidentaux ne se confrontent pas à Israël, parce qu’en le faisant ils se remettraient en cause eux-mêmes.

Patrie des droits humains ?

C’est pourquoi il est à la fois instructif et attristant que la France, patrie déclarée des droits humains, se retrouve en première ligne, non pour défendre un principe, mais pour protéger un statu quo ; non pour promouvoir le droit international, mais pour neutraliser ses gardiens.

Pourtant, quelque chose a changé. Un mouvement est né — sur les campus, les réseaux sociaux, dans les rues, dans les prétoires —, qui réclame une justice sociale réelle, le respect effectif des droits humains, un multilatéralisme décolonial et l’universalité sans exception de ses principes. Une universalité qui n’admet pas l’apartheid, fût-il pratiqué par un État allié des capitales occidentales. Ce mouvement ne se laissera pas réduire au silence par des campagnes de diffamation. Il ne sera pas découragé par ses sanctions, ses répressions. Il grandit et se renforce à mesure que les mensonges et les distorsions qui cherchent à le disqualifier se révèlent.

Notes

(1Cf. l’intégralité de ma déclaration au forum d’Al-Jazira (AJ Forum), X (ex-Twitter), 9 février 2026.

(2Cf. « Situation des droits humains dans les territoires palestiniens occupés depuis 1967 » (A/77/356), « Privation arbitraire de liberté dans le territoire palestinien occupé : l’expérience des Palestiniens derrière les barreaux et au-dehors » (A/HRC/53/59) et « Situation des droits humains dans les territoires palestiniens occupés depuis 1967 » (A/78/545), rapports de la rapporteuse spéciale sur la situation des droits de l’homme dans les territoires palestiniens occupés depuis 1967, Nations unies, respectivement le 21 septembre 2022, le 28 août 2023 et le 20 octobre 2023.

(3Cf. Michel Foucault, Surveiller et punir. Naissance de la prison, Gallimard, Paris, 1975.

(4) Nadera Shalhoub-Kevorkian, Incarcerated Childhood and the Politics of Unchilding, Cambridge University Press, 2019.

(5) « Anatomie d’un génocide » (A/HRC/55/73), rapport de la rapporteuse spéciale sur la situation des droits de l’homme dans les territoires palestiniens occupés depuis 1967, Nations unies, 1er juillet 2004.

(6) « L’effacement colonial par le génocide » (A/79/384), rapport de la rapporteuse spéciale sur la situation des droits de l’homme dans les territoires palestiniens occupés depuis 1967, Nations unies, 1er octobre 2024.

(7Cf. Raz Segal, « A textbook case of genocide », JewishCurrents, 13 octobre 2023 ; Amos Goldberg, « Ce qui se passe à Gaza est un génocide, car Gaza n’existe plus », Le Monde, 29 octobre 2024 ; Omer Bartov, « Un historien du génocide face à Israël », Orient XXI, 5 septembre 2024.

(8) « Israël et territoire palestinien occupé. Une enquête d’Amnesty International conclut qu’Israël commet un génocide contre les Palestiniens et Palestiniennes à Gaza », Amnesty International, 5 décembre 2024.

(9) « Our genocide », B’Tselem, juillet 2025. Notre génocide (version française de Tlaxcala)

(10Cf. Bulletin d’ONU Info, 16 septembre 2025.

(11) « D’une économie d’occupation à une économie de génocide » (A/HRC/59/23), rapport de la rapporteuse spéciale sur la situation des droits de l’homme dans les territoires palestiniens occupés depuis 1967, Nations unies, 2 juillet 2025.

(12) « Gaza genocide : a collective crime » (PDF), rapport de la rapporteuse spéciale sur la situation des droits de l’homme dans les territoires palestiniens occupés depuis 1967, Nations unies, 20 octobre 2025, www.ohchr.org

(13Cf. « Detailed findings on attacks carried out on and after 7 October 2023 in Israel » (PDF), Nations unies, 10 juin 2024.

(14Cf. « Israel’s symbolic “ban” must not distract from atrocity crimes in Gaza : UN expert », United Nations Human Rights, 15 février 2024.

(15Cf. Omer Bartov, Christopher R. Browning, Jane Caplan, Debórah Dwork, David Feldman et al., « An open letter on the misuse of Holocaust memory », The New York Review of Books, 20 novembre 2023.

(16Cf. « Secretary-General’s remarks to the Security Council — on the Middle East », 24 octobre 2023.

 

 

02/03/2026

Lion rugissant ? Chat qui miaule, plutôt

Lyna Al Tabal, Rai Al Youm, 2/3/2026
Traduit par Tlaxcala

Hier matin, Israël s'est réveillé inquiet.  Il a fait le même cauchemar qui le hante chaque nuit.  Il s'est vu sans contrôle. Il a ouvert les yeux rapidement, s'est assis dans son lit, a palpé son corps et a inspecté soigneusement les murs de son existence.  Il fallait que les choses restent à leur place, le monde devait être sous son emprise.

Dans le rêve, il perdait le contrôle, ce qui est impardonnable. Il s'est donc levé hier et a décidé que le Machrek avait besoin d'une nouvelle vague de terreur et d'intimidation sadique.

Il a commencé à halluciner sur l'expression « élimination de la menace existentielle ». La menace est toujours existentielle, l'existence est toujours en danger, et l'occupation est toujours innocente.  Elle peut sentir la mort, elle peut faire évaporer notre sang.  Mais elle est innocente.

Mais la question à laquelle l'entité ne permet pas de répondre est la suivante : Israël est-il prêt pour une longue guerre ? Cette société, qui vit dans une phobie permanente, a-t-elle le courage de mener une longue guerre ? Et son peuple, qui n'a pas encore fini de compter ses fenêtres brisées et ses portes arrachées lors des guerres précédentes.  Des milliers d'Israéliens vivent dans un transit permanent, ils ont été chassés de leurs quartiers et n'y sont pas retournés.

Quelle misère pour cette entité qui se nourrit de cadavres, pour découvrir finalement qu'elle se dévore elle-même.

La guerre chez eux ressemble aux soldes saisonniers : elle revient tous les quelques mois, avec de nouvelles affiches et des couleurs plus criardes, mais la marchandise est la même : du fascisme en conserve, périmé et écœurant au point d'en avoir la nausée.

Puis Donald Trump apparaît, avec son visage qui ressemble à une tomate jaune mûrie à l'excès sous les lampes du solarium, et parle de paix.  Trump n'aime pas les guerres longues. Il préfère les guerres courtes, l'image d'une arme américaine qui bombarde, puis écrit par-dessus un tweet sur la grandeur.

Trump est un poète qui aspire à un Machrek « éviscéré ».  pardon, désarmé.

Sans armes pour le Hamas,
ni pour le Hezbollah,
ni pour l'Iran.
 Ni pour l'Irak.  Ni pour le Yémen.

Sans personne qui ait le droit de tirer, sauf Israël.
Le seul pays à qui tout est permis : l'extermination,
les armes,
les avions,
la dissuasion,
et le droit à la frappe préemptive permanente.

Comment appeler ce modèle qui demande à tout le monde de déposer les armes alors qu'il conserve tous les moyens de puissance ?

Supposons, à titre purement hypothétique, que le miracle se soit produit :

Hamas rend ses armes lors d'un défilé festif sous les flashs des appareils photo et avec les Toyota blanches immaculées ;

le Hezbollah scelle ses entrepôts avec de la cire rouge et jette les clés dans la Méditerranée ;

et l'Iran annonce la fin de ses rêves nucléaires et transforme ses réacteurs en usines de barbe à papa.

Croyez-vous vraiment que le gouvernement israélien se réveillera le lendemain matin, se frottera les yeux et dira : « La paix est venue, asseyons-nous maintenant pour discuter de la fin de l'occupation » ?

Quelle naïveté ! Pensez-vous que les crocs qui ont l'habitude de déchirer la terre et de sucer le sang se transformeront soudainement en sourire hollywoodien ? Se retirera-t-il des terres qu'il a occupées ? Les colonies qui ont poussé comme des champignons seront-elles démantelées ? La solution à deux États deviendra-t-elle soudainement un projet national qu'ils enseigneront à leurs enfants ? Un État qui a pratiqué le génocide à Gaza va-t-il nous sourire ?

Bien sûr que non.  Selon la doctrine de prédation qu'ils pratiquent, dès que notre puissance disparaîtra, Netanyahu ou son remplaçant, peu importe, viendra nous dire : « Nous sommes maintenant inquiets de vos intentions.  Nous avons besoin d'une nouvelle condition ».

Il y a toujours une nouvelle condition.  Ils exigeront que nous retirions les idées de nos têtes, que nous retirions la nostalgie de nos cœurs, que nous retirions l'histoire.

Ils veulent que nous nous rendions, que nous laissions tout derrière nous et que nous disparaissions.

Croyez-moi.  Si nous leur remettons les clés de nos maisons et de nos villes, ils exigeront de nous des excuses officielles pour les avoir fatigués pendant qu’ils nous expulsaient !

Quant à vous, qui faites la queue pour manifester votre solidarité avec Israël et avec la tomate jaune, que ferez-vous demain sur Facebook ? Et comment parfumerez-vous vos tweets sur X ?

Savez-vous vraiment ce que vous faites ?

Laissez-moi vous dire la vérité : personne ne pose la question la plus effrayante.  De combien de guerres cette entité israélienne a-t-elle besoin pour se sentir ne serait-ce qu'une seconde en sécurité ? Combien d’hectolitres de notre sang faut-il verser, et combien de victoires factices cet édifice fragile a-t-il besoin pour se maintenir au pouvoir ?

La vérité est que nous sommes face à un cas de boulimie pathologique de meurtre. Israël ne cherche pas des frontières, il cherche des victimes pour compenser un manque dans son identité.

C'est ainsi que les choses commencent… et c'est ainsi qu'elles finissent. Non pas par un rugissement comme ils le prétendent, mais par une personne pâle, effrayée… terrifiée… hantée par la phobie. Une personne qui a besoin chaque matin de tuer, de détruire, de brûler, juste pour se prouver à elle-même qu'elle n'a pas peur.

Ils construisent des murs plus hauts, ils inventent des missiles plus intelligents, mais ils ne peuvent construire une seule once de réconfort dans le cœur d'un colon.

Malheur à cette entité… Elle croit qu'empiler les cadavres lui fera une patrie, alors que la vérité est que chaque goutte de notre sang est un clou de plus dans le cercueil de son mirage.

 

Khameneitashn et “sacrifices de Pourim ” : le gouvernement israélien et les complotistes de tous bords mélangent Pourim et la guerre contre l’Iran


La proximité des frappes usraéliennes sur l’Iran avec la fête juive de Pourim - qui célèbre le triomphe du peuple juif dans l’ancienne Perse - a fourni une abondance de matière à déclarations pour les responsables israéliens, les créateurs de mèmes et les complotistes antisémites.

Une famille juive ultra-orthodoxe, avec un enfant déguisé pour Pourim, debout devant un abri après avoir entendu une alerte annonçant l’arrivée de missiles iraniens, à Haïfa, dans le nord d’Israël, dimanche. Photo  Shir Torem / Reuters

Linda Dayan , Haaretz, 1/3/2026

Original anglais: 
Khamenei-taschen and ‘Purim Sacrifices’- Israeli Government and Far-right Conspiracy Theorists Point to Purim Parallels in Iran War

Traduit par Tlaxcala

La frappe usraélienne contre l’Iran était en préparation depuis des mois. Le New York Times a rapporté dimanche que la CIA suivait les déplacements du guide suprême de l’Iran, l’ayatollah Ali Khamenei, depuis des mois. Lorsqu’ils ont appris qu’il assisterait à une réunion de hauts responsables iraniens samedi matin, ils ont saisi l’occasion. Les USA ont transmis l’information à Israël, qui a mené des frappes contre les figures de proue du régime.

Mais ce timing a une autre importance en Israël et pour les Juifs du monde entier : la guerre a été déclenchée quelques jours seulement avant la fête de Pourim, qui commence lundi soir. Depuis plus de 2 000 ans, les Juifs célèbrent cette fête -- l’une des rares dans le judaïsme fondée sur la joie. Son texte, le Livre d’Esther, est centré sur la communauté juive de Perse pendant l’exil babylonien. Ses rebondissements hauts en couleur et les subversions de son propre récit en font une lecture divertissante deux millénaires plus tard.

Le roi Assuérus, décadent et influençable, après s’être débarrassé de sa femme désobéissante Vashti, cherche une jeune épouse. Au même moment, son grand vizir -- un homme méchant et hautain nommé Haman -- constate qu’un Juif nommé Mardochée refuse de se prosterner devant lui, ne s’agenouillant que devant Dieu. Haman prend cela très personnellement et décide que tout le peuple juif doit payer.

Il dit à son roi : « Il y a dans toutes les provinces de ton royaume des gens dispersés et séparés parmi le peuple, dont les lois sont différentes de celles de tous les peuples et qui n’observent point les lois du roi ». Il demande la permission de les massacrer, et Assuérus acquiesce. Il tire au sort (pour, dans le texte hébreu) pour décider de la date du massacre, et Haman fait ériger une potence pour y pendre personnellement Mardochée.

Des hommes lisent le Livre d’Esther tandis que des enfants déguisés regardent, à Jérusalem pendant Pourim 2024. Photo  Olivier Fitoussi

Ce qu’il ignore, cependant, c’est que la fiancée que le roi volage a choisie est Esther -- la nièce de Mardochée, et une Juive. Mardochée rappelle à Esther que sa nouvelle vie au palais ne la sauvera pas du génocide imminent de son peuple, et la convainc de faire sa part pour sauver la nation. Banquets et péripéties bouleversantes s’ensuivent, et la reine juive révèle son identité et les machinations cruelles d’Haman à Assuérus. Haman est pendu à la potence qu’il avait construite pour Mardochée, les Juifs se réjouissent et le reste de l’histoire, qui comprend la vengeance des Juifs contre les milliers de personnes de l’ancienne Perse qui leur avaient fait du tort, est plus ou moins passé sous silence.

La fête est marquée par la lecture à voix haute du Livre d’Esther, en faisant le plus de bruit possible lorsque le nom d’Haman est lu, par l’envoi de paniers de friandises aux amis et à la famille, par le déguisement et en se saoulant copieusement. Parmi une série de fêtes lugubres, elle est la préférée de la foule, ce qui peut se comprendre.

La frappe a été menée pendant Shabbat Zachor, le samedi qui précède Pourim. À cette occasion, des extraits des livres du Deutéronome et de Samuel sont lus dans les synagogues, dans lesquels les Israélites reçoivent l’ordre de se souvenir des mauvaises actions de la nation d’Amalek, qui les a attaqués sans provocation pendant l’exode d’Égypte, et de les exterminer. De nos jours, Amalek est rarement considéré comme un groupe ethnique ou un peuple, mais comme un archétype de la méchanceté et du désir d’anéantir le peuple juif -- parfois appliqué par les nationalistes religieux aux ennemis d’Israël.

Des manifestants protestent contre l’assassinat du guide suprême iranien l’ayatollah Ali Khamenei devant le consulat israélien à Istanbul dimanche. Photo Khalil Hamra/AP

De l’ancienne Perse à Téhéran aujourd’hui

Au moment où les tensions entre Washington et Téhéran se sont intensifiées, des mèmes opportuns sur Pourim circulaient déjà. Le rabbin Zalmy Fogelman de la Village Synagogue de New York a posté une photo du président Trump rencontrant le commentateur de droite et complotiste de plus en plus antisémite Tucker Carlson à la Maison Blanche. Il l’a légendée : « Il y a dans toutes les provinces de ton royaume des gens dispersés et séparés parmi le peuple », présentant Carlson comme le Haman antisémite et Trump comme le roi capricieux.


Après le début de l’opération militaire contre l’Iran samedi, de plus en plus de personnes discutent des parallèles. L’idée d’une tentative de personnages perses d’exterminer le peuple juif, pour ensuite être victimes de ceux dont ils voulaient faire leurs victimes, semble troublante. Le fait que l’opération ait été initiée par les puissants USA, dirigés par un roi potentiel aimant le luxe et d’humeur changeante, n’a fait que renforcer la comparaison.

Un panneau d’affichage à Tel Aviv, en octobre 2025, comparant Trump à l’ancien roi perse Cyrus. Photo Moti Milrod

16/02/2026

Pour honorer la mémoire des personnes massacrées le 7 octobre, les Israéliens doivent reconnaître leurs actions à Gaza


Gideon Levy, Haaretz, 15/2/2026
Traduit par Tlaxcala


De la fumée s’élève après une explosion, dans la zone de la « ligne jaune », contrôlée par Israël, à Khan Younès, dans le sud du pays, plus tôt cette semaine. Photo HASEEB ALWAZEE/Reuters

L’indignation récente suscitée par le rejet par un ministre israélien du mot « massacre » à propos du 7 octobre a révélé qu’en Israël, le mot est réservé à un seul camp. Ceux qui luttent pour sa préservation doivent l’appliquer à ce qui s’est passé à Gaza.

Au cours des premiers mois qui ont suivi le 7 octobre, j’utilisais constamment le terme massacre pour décrire ce qui s’était passé. Ce que j’ai vu de mes propres yeux en errant dans la zone frontalière sud avec le photographe Alex Levac ne pouvait être défini que comme tel.

À Sderot, Ofakim, sur le parking de Re’im, sur l’autoroute 232 jonchée de morts, à Be’eri et Nir Oz, nous avons vu d’innombrables témoignages silencieux d’un massacre. Les traînées de sang coagulé dans les chambres des membres du kibboutz, les vies fauchées en un instant, les exemplaires du Haaretz du week-end, avec des lecteurs massacrés alors qu’ils les parcouraient, les corps de leurs chiens gisant dans leurs cours, les voitures écrasées et déchiquetées avec leurs restes silencieux du festival de musique Nova, les cartes d’identité et les effets personnels dans les ruines du poste de police de Sderot, et bien sûr, les témoins survivants - tout racontait l’histoire d’un massacre horrible. Un massacre - comment aurait-on pu appeler ça autrement ?

Le mémorial temporaire pour les victimes installé sur le parking de Re’im dans les premiers mois après la fête de Nova, en janvier 2024. Photo Hadas Parush

Un an plus tard, je ne pouvais plus utiliser ce terme. C’était après que le mot massacre en était venu à être utilisé dans le discours israélien uniquement pour décrire ce qui nous avait été fait. Le seul massacre était le massacre d’Israéliens dans le sud, et aucun autre. Presque personne n’utilisait le mot massacre pour décrire ce qui se passait de l’autre côté de la frontière, à Gaza, de notre fait.

Quand un Israélien disait « massacre », il entendait le massacre d’Israéliens, comme s’il affirmait qu’il n’y en avait pas d’autre. Le mot massacre est devenu un mot chargé, tendancieux, servant la propagande et donc disqualifié à mon sens, en raison de sa signification unilatérale.

Pendant ce temps, le second massacre se déroulait à plein régime, et personne ne l’appelait par son nom. Il n’annulait pas le premier massacre, mais son ampleur, en termes de chiffres et de dévastation, le dépassait de loin. Le fait qu’il ait été perpétré principalement par les airs n’en diminuait en rien la nature.

Bâtiments détruits à Gaza, vus du côté israélien de la frontière entre Israël et Gaza plus tôt cette semaine. Photo Amir Cohen/Reuters

La dispute furieuse qui a éclaté ces derniers jours au sujet de la tentative insensée du gouvernement d’effacer des mémoires le massacre que nous avons subi ne peut que susciter un sourire amer.

Rien ne pourrait être plus ironique : après plus de deux ans pendant lesquels le discours public s’est abstenu d’utiliser le mot « massacre » ou ses synonymes pour décrire ce que l’armée israélienne faisait aux Gazaouis ; après plus de deux ans pendant lesquels Israël a essayé de se dire, et de dire au monde, que le seul massacre qui avait eu lieu était celui des Israéliens ; plus de deux ans à jouer les victimes, pendant lesquels Israël a exposé, pour lui-même et pour le monde, uniquement ses propres blessures de guerre ; plus de deux ans pendant lesquels il a interdit toute expression de compassion, d’humanité et de solidarité avec les victimes de l’autre massacre ; après plus de deux ans pendant lesquels les médias israéliens ont caché, ignoré ou occulté l’autre massacre, voilà que le gouvernement tente d’effacer aussi des esprits israéliens le premier massacre, comme s’il n’avait jamais eu lieu.


Le ministre de la Culture et des Sports, Miki Zohar, lors de la première cérémonie de remise des prix du cinéma financée par le gouvernement à Jérusalem le mois dernier. Photo Naama Grynbaum

Le ministre de la Culture, Miki Zohar, s’est en effet opposé à l’adoption d’une posture de victimisation, dans laquelle Israël s’était complu, tant que cela servait ses objectifs. [Zohar a proposé d’enlever le mot « massacre » du titre de la proposition de loi en discussion pour instaurer une autorité de commémoration du 7  octobre, NdT]

Néanmoins, il y a eu un massacre en Israël, ainsi qu’un génocide à Gaza. Il faut le reconnaître. La puissance des mots est grande. Le fait que si peu d’Israéliens soient préoccupés par ce que leur pays a fait dans la bande de Gaza prouve l’immense pouvoir des mots. Le fait que chaque fois que le mot « massacre » était ou est encore utilisé en Israël, les gens ne pensent qu’au meurtre de 1 200 Israéliens, jamais à la mort de 70 000 Gazaouis, prouve combien il est facile de manipuler les gens et de façonner leur état d’esprit.

Par conséquent, la bataille actuelle autour de ce terme est importante. Les personnes qui luttent à juste titre pour préserver ce terme concernant les événements du 7 octobre devraient au moins l’adopter aussi pour décrire ce qu’Israël a fait dans le cadre de ses représailles aveugles à Gaza. On ne peut pas dire « le massacre du 7 octobre » sans dire un mot sur le massacre punitif et vengeur qui a suivi.

Le sang des Israéliens massacrés le long de la frontière de Gaza crie, mais pas moins que le sang des milliers de bébés qui ont été massacrés dans la bande de Gaza. Les deux groupes ont été victimes d’un comportement barbare et criminel. Les deux groupes méritent la définition correcte, pas une propagande mensongère. Il y a eu un massacre en Israël. À Gaza, il y a eu un génocide.

30/01/2026

Pourquoi les tactiques israéliennes de contre-terrorisme* apparaissent dans le Minnesota

Un partenariat de plusieurs décennies a inclus le partage de ressources et beaucoup d’entraînements conjoints pour l’ICE et la CBP** avec leurs homologues en Israël.

Connor Echols, Responsible Statecraft, 29/1/2026
Traduit par Tlaxcala

Connor Echols est journaliste pour Responsible Statecraft, le site ouèbe du Quincy Institute, un laboratoire d’idées prônant la diplomatie et la retenue militaire pour la politique étrangère des USA. Il était auparavant rédacteur en chef adjoint à la Nonzero Foundation, où il co-rédigeait une newsletter hebdomadaire sur la politique étrangère. Il a récemment terminé un stage au Centre arabe d’études à l’étranger à Amman, en Jordanie, et il a obtenu sa licence à l’université Northwestern (Evanston, Illinois), où il a suivi un cursus de journalisme et d’études sur le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord. @connor_echols

 Ces dernières semaines, des milliers d’agents fédéraux des forces de l’ordre ont déferlé sur Minneapolis. Des vidéos montrent des agents de l’immigration sautant de fourgons banalisés, maîtrisant et aspergeant de gaz poivré des manifestants, et brisant des vitres pour traîner des gens hors de leurs voitures.

Des figures de proue de l’administration Trump ont défendu cette approche malgré une forte opposition locale. Par exemple, lorsque des agents fédéraux ont tué un manifestant nommé Alex Pretti samedi, la Secrétaire à la Sécurité intérieure, Kristi Noem, l’a rapidement accusé de « terrorisme intérieur ».

Pour les observateurs du conflit israélo-palestinien, ces scènes peuvent sembler étrangement familières. Cette similitude n’est peut-être pas une coïncidence.

Au cours des deux dernières décennies, les responsables usaméricains de l’immigration ont maintenu une relation étroite avec le gouvernement israélien. Cette collaboration a inclus des voyages organisés pour des responsables usaméricains de haut niveau des forces de l’ordre en Israël, des formations conjointes pour les agents de l’immigration et des transferts de technologie qui ont mis des capacités de surveillance sophistiquées entre les mains de l’Immigration and Customs Enforcement (ICE). Le résultat a été une convergence croissante des mentalités entre les agences de sécurité israéliennes et usaméricaines.

L’objectif principal de cette collaboration est de prévenir les actes de terrorisme - un objectif nécessaire, bien que problématique. Mais, alors que l’administration Trump a de plus en plus repensé sa répression contre l’immigration clandestine comme une nouvelle sorte de guerre contre le terrorisme, elle a appliqué ces tactiques de contre-terrorisme à un nombre sans cesse croissant de personnes aux USA. Ce changement, qui a suscité des réactions malgré le large soutien public à la lutte contre l’immigration illégale, donne maintenant aux USAméricains un aperçu de la façon dont l’armée israélienne opère en Cisjordanie, selon Josh Paul, qui dirigeait auparavant le bureau des transferts d’armes au Département d’État.

« Il y a des parallèles frappants », dit Paul. « Vous avez des unités d’une force de sécurité qui sont imposées aux autorités locales, imposées à la police locale, qui s’engagent dans des points de contrôle, des détentions, y compris d’enfants [...] Et elles semblent opérer largement en toute impunité ».

Une relation de vingt ans

Lorsque Bill Ayub est revenu de son voyage en Israël, il était impressionné - mais un peu méfiant. Le logiciel de surveillance israélien est « un peu plus invasif que ce que vous verriez ici aux États-Unis », déclarait l’ancien shérif du comté de Ventura à Jewish Currents en 2022. Et l’usage de la force lors des arrestations était « choquant », a déclaré Ayub. « C’était genre “Ouaou, vous faites ça ?” [...] Nous irions en prison si nous faisions quelque chose comme ça ici”

Ayub est l’un des centaines de hauts responsables usaméricains des forces de l’ordre qui, au cours des deux dernières décennies, ont visité Israël et rencontré des responsables israéliens des forces de l’ordre avec l’aide d’organisations à but non lucratif comme l’Anti-Defamation League (ADL) et le Jewish Institute for National Security of America (JINSA). Les informations publiques sur ces voyages, axés sur la lutte contre le terrorisme, sont limitées. Mais un itinéraire d’une délégation de l’ADL en 2016 montrait des réunions prévues avec des responsables israéliens dans une prison tristement célèbre et à Hébron, une ville ségréguée de Cisjordanie.

Des informations accessibles au public montrent que des responsables de l’ICE ont participé à huit voyages de l’ADL entre 2013 et 2016. Joseph Harhay, l’actuel chef adjoint de la Customs and Border Patrol (CBP), a participé à un voyage de JINSA en 2018.

Ces voyages financés par des fonds privés ne sont qu’une facette de la relation. L’administration Bush a créé l’ICE et la CBP en 2003, lors de la restructuration du gouvernement fédéral après les attentats du 11 septembre. Ces agences, toutes deux faisant partie du Département de la Sécurité intérieure (DHS), sont devenues partie intégrante d’un effort gouvernemental de lutte contre le terrorisme. « L’ICE a grandi avec la guerre mondiale contre la terreur », dit Anthony Aguilar, un officier de l’armée à la retraite et militant.

Le Congrès s’est rapidement tourné vers l’étranger pour obtenir de l’aide, créant un bureau du DHS principalement axé sur l’apprentissage auprès des responsables israéliens, selon les partisans de la législation. « Je pense que nous pouvons beaucoup apprendre d’autres pays, en particulier d’Israël, qui a malheureusement une longue histoire de préparation et de réponse aux attaques terroristes », a déclaré la sénatrice Susan Collins (Républicaine du Maine) à l’époque.

Les agents de l’ICE et de la CBP ont depuis développé une relation étroite avec leurs homologues en Israël, leur permettant d’échanger des notes sur les tactiques et la technologie. Le DHS a organisé des conférences avec des responsables de la sécurité israéliens, tenu des sessions de formation conjointes et même accordé des subventions à des officiers israéliens pour faire des recherches sur des domaines comme la lutte contre l’extrémisme violent, selon un ancien haut responsable du DHS.

Ce responsable, qui a déclaré que certaines des tactiques recommandées par les officiels israéliens équivalaient à du profilage racial et ethnique, se souvient d’un collègue senior se demandant : « Pourquoi donnons-nous des fonds à un gouvernement étranger pour ces choses ? Pourquoi le Département de la Sécurité intérieure fait-il ça ? »

Les officiers de l’ICE en particulier ont régulièrement participé à des entraînements aux côtés de la police israélienne, selon Aguilar, qui a déclaré avoir personnellement assisté à certaines de ces sessions au Centre national d’entraînement urbain d’Israël pendant son service dans l’armée. (L’ancien haut responsable du DHS a confirmé que les officiers de l’ICE s’entraînent souvent en Israël ; le DHS n’a pas répondu à une demande de commentaire.)

Le transfert de technologie a été un autre point important de collaboration. Cela est en partie dû aux liens étroits entre l’armée et les industries de la technologie de surveillance dans les deux pays. Par exemple, l’armée israélienne utilise des logiciels d’entreprises usaméricaines comme le géant de la surveillance Palantir, qui travaille également avec l’ICE.

L’ICE, pour sa part, a acheté une technologie sophistiquée de piratage téléphonique à des entreprises israéliennes controversées comme Cellebrite et Paragon. Ces outils ont aidé l’ICE à construire ce que les critiques appellent un « filet » de surveillance, collectant des données sur une grande partie du public usaméricain, y compris des citoyens.

Il n’est pas clair si le gouvernement usaméricain a facilité ces transferts de technologie de surveillance. Mais nous savons que les responsables US sont intéressés par la promotion de ce type de collaboration. Depuis 2015, le Programme binational de recherche et développement industriels (BIRD) réunit le DHS et le ministère israélien de la Sécurité nationale pour « développer des technologies avancées pour les besoins de la sécurité intérieure », selon le DHS. En 2022, l’administration Biden a lancé une autre initiative visant à promouvoir la collaboration entre le DHS et la Direction nationale de la cybersécurité israélienne.

D’autres similitudes peuvent simplement découler de la relation étroite que les responsables usaméricains et israéliens ont entretenue au fil des ans. Par exemple, la Secrétaire du DHS, Kristi Noem, a rencontré l’année dernière le ministre israélien de la Sécurité nationale, Itamar Ben Gvir, un responsable controversé qui partage l’engagement de Noem en faveur d’un maintien de l’ordre intransigeant.


Mai 2025 : Kristi Noem visite le site du Monument de la Flèche Noire, commémorant les héroïques parachutistes israéliens, à 900 mètres de la frontière avec Gaza

Et certains parallèles n’ont rien à voir avec la relation usaméricano-israélienne en soi. Par exemple, l’armée israélienne a fait preuve d’un manque de discipline et de préparation au combat pendant la guerre à Gaza, que certains experts attribuent à un mauvais entraînement et à une expansion rapide des appels sous les drapeaux. L’ICE a fait face à des défis disciplinaires similaires lors de sa croissance vertigineuse sous l’administration Trump, qui a augmenté le budget annuel de l’agence d’environ 200 % et plus que doublé le nombre de ses officiers en moins d’un an pour dépasser les 20 000 agents. (3 000 officiers de l’ICE et de la CBP ont été envoyés dans le seul Minnesota)

« C’est un peu chacun pour soi. Ils n’opèrent manifestement pas sous des procédures opérationnelles standard », dit Aguilar, qui a observé des manifestations à Minneapolis cette semaine et travaillé comme sous-traitant militaire à Gaza pendant la guerre. « C’est exactement comme ça que les Forces de défense israéliennes opèrent à Gaza ».

Bien sûr, les scènes de Minneapolis ont déclenché une réaction que l’administration aura du mal à ignorer. En effet, le président Trump a déjà commencé à modifier son approche ces derniers jours, rétrogradant un commandant controversé de la CBP et envoyant son « tsar des frontières », Tom Homan, superviser les opérations dans un souci de désescalade. Trump a même changé de ton concernant le meurtre de deux citoyens usaméricains par l’ICE, qualifiant les deux incidents de « terribles ».

Mais, compte tenu de l’étendue de la collaboration sécuritaire usaméricano-israélienne et du désir de Trump d’agir rapidement sur les expulsions, le Minnesota pourrait ne pas être le dernier État à voir ce genre de tactiques - et de technologies - déployées dans ses rues. « Rien de tout cela ne me surprend », a déclaré l’ancien haut responsable du DHS, ajoutant qu’il espérait toujours qu’une pression interne pourrait encourager l’administration à changer de cap. « Je suis un peu choqué que les gens ne fassent ces comparaisons que maintenant ».

NdT

*Contre-terrorisme : désignation officielle de la contre-insurrection

** CBP : Customs and Border Protection, Service des douanes et de la protection des frontières, agence du département de la Sécurité intérieure (DHS), créée en 2003. Elle compte aujourd’hui 65 620 employés.