Ben Cramer, 5/1/2026
Il nous faut déconstruire la logique du marteau et du clou. Ce constat devrait susciter des vocations mais, dans l’intervalle, alors que la pensée stratégique est en panne, la notion de sécurité ne s‘est pas libérée du carcan militaire. Et tant que la priorité est accordée aux armes, à leur maniement, à leur sophistication, toute destruction y compris ‘l’infanticide différé’ qu’évoquait le père de la polémologie Gaston Bouthoul, se soldera par l’accaparement et le viol des ressources planétaires. À ces tactiques de destruction viendront s’additionner, dans le cadre de guerres hybrides, des opérations visant à dissuader les civils de jouer le rôle qui leur incombe dans la définition de ce que la société est censée défendre et comment.
En guise d’explication, il apparaît judicieux de capter combien les élites qui nous gouvernent sont piégées par la technologie dont elles se sont dotées. Celle-ci détermine leurs options ou, plus exactement, limitent leur marge de manœuvre, comme l’illustre la commande du successeur d’un porte-avions Charles de Gaulle qui représente 42.000 tonnes de …gesticulation diplomatique. L’annonce de ce chantier mégalo (et même pas européen !) confirme le déni dans lequel plongent ceux qui refusent de réaliser que la modernisation au long cours de la force de frappe constitue l’un des éléments les plus emblématiques pour faire de l’État souverain un agent d’insécurité suprême.
Mais voilà, comme l’écrivait le
psychologue américain Abraham Maslow : « Si le seul outil à la disposition
du pouvoir est un marteau, il est tentant de tout traiter comme si c’était un
clou ». (The Psychology of Science, 1966, une phrase souvent
attribuée à Mark Twain). Ainsi, puisque ceux qui nous gouvernent ne disposent
que de marteaux à portée de main, toute situation (symbolisée par un clou) doit
être traitée par la « manière forte » ; tout perturbateur est
forcément un ennemi destiné à être anéanti. La formule peut paraître « has
been » ou caduque dans la mesure où le but des guerres à venir consiste à
contrôler et non pas à faire mourir.
L’ennemi n’est pas toujours celui qu’on brandit.
Pour assurer une plus grande
sécurité, encore faut-il désigner les menaces crédibles et savoir fixer les
priorités. Eh oui, pour paraphraser un slogan de la SNCF, une menace peut en
cacher une autre. Dans un monde qui a perdu toute rationalité, dans lequel la
plupart des États dépensent davantage pour la sécurité nationale que pour
l'enseignement de leurs enfants, les indicateurs sont inopérants. Hélas,
défendre la thèse selon laquelle l’analphabétisme et/ou la dyscalculie
constituent une plus grande menace pour l’humanité que le terrorisme n’est pas
rentable politiquement. C’est pourquoi certains font de la surenchère en
omettant de dire que les victimes du terrorisme sont six fois moins nombreuses
que le nombre de morts aux passages à niveau en France (chiffres de 2020).
La distorsion entre perception et
réalité est un moyen de détecter l’instrumentalisation de la menace. À titre
d’exemple, la campagne médiatique menée par Donald Trump, pour insinuer que le
coronavirus était une tactique préméditée par Pékin, n’a pas permis de
soustraire des centaines de milliers de citoyens américains à la mort. En tout
cas, aux « fake » menaces viennent se greffer de fausses alertes et
donc, des ripostes inappropriées. Ce phénomène n’est pas réservé à un seul
pays, fût-il le plus impérial. Alors, que faire ?
À nos risques et périls
Se libérer de la peur, c’est
neutraliser le bouc émissaire et dédiaboliser l’ennemi ou les ennemis de
substitution. Or, il n’est pas exclu de croire que nos dirigeants, à Bruxelles
ou ailleurs, ont leurs raisons pour brandir le spectre d’ « ennemis »
Que ce soit pour justifier les frais que va occasionner la militarisation de
l’espace extra-atmosphérique, le « cosmos », comme disent les
Russes ; ou valoriser des métaux (minerais) contenus dans les grands fonds
marins au nom des « 7 ambitions pour l’innovation » listées dans le
rapport « Innovation
2030 » patronné par Anne Lauvergeon dès avril 2013 .
Mieux encore : se dédouaner
de n’avoir pas anticipé les retombées dramatiques des soubresauts d’un Empire
aux abois. Enfin, comme l’expose l'historien Emmanuel Todd, la dramatisation
des enjeux géopolitiques est une façon d'oublier et faire oublier les défis
concrets auxquels est confronté le pays : « La hausse de la mortalité
infantile, sans équivalent dans les autres pays, témoigne de l'ampleur de ces
défis et du déclassement de la France... » Il n’empêche : monopoliser des montants
extravagants pour militariser la France au nom de nos intérêts vitaux (merci
pour le futur porte-avions !) semble indiquer que la guerre qui se
concocte n’est pas vraiment l’affaire de tous. Même si le citoyen désemparé est
impliqué par le biais de l’impôt. Certains vont considérer que toute rallonge
du budget militaire est une escroquerie, que la combine relève du détournement
de fonds. Ils n’ont pas forcément tort : les récents sondages nous
éclairent au sujet du fossé entre les priorités des gouvernants et les
perceptions des peuples concernés. Une majorité d'Européens ne veut pas prendre
part à une confrontation entre les USA et la Russie ou la Chine. Seuls 22 %
seraient favorables à une participation des USA à une guerre contre la Chine,
23 % à une guerre contre la Russie.
Mais la vox populi est
capricieuse : ceux et celles qui plaident pour un plafonnement des
émissions carbone sont curieusement les mêmes qui refusent mordicus tout
plafonnement des dépenses militaires. Au nom des bienfaits supposés d’une « écologie
de guerre « (sic). Tandis que le Fonds Vert pour le Climat
préconisé par l’ONU au Sommet de Copenhague (COP 15) parie sur de généreux
donateurs pour remplir une cagnotte plutôt vide, rares sont les voix qui se
prononcent en faveur d’une réorientation des budgets militaires vers
l’adaptation climatique, quand bien même cette mesure pourrait freiner
l’accélération de la militarisation en cours. Parmi les ONG, seule WWF-France a
fait cette recommandation dans un rapport datant de 2017.
D’autres voix qualifieront la
manœuvre d’autosabotage. Mais l’intention de priver des millions de citoyens
d’une sécurité fondamentale…humaine, ne frise-t-elle pas la non-assistance à
peuples en danger ?
Certains observateurs seraient
tentés de conclure que la menace qui est privilégiée n’est pas celle qui est la
plus probable, ni celle qui est la plus redoutable, mais celle qui permet à
ceux qui nous gouvernent d’asseoir leur pouvoir et de s’y agripper. « Quel
qu’en soit le prix ». Un exemple ? Le commun des mortels ne se sent
pas directement concerné par la tentative d'acquisition d'armes de destruction
massive (nucléaires) par tel ou tel bricoleur de bombe A ou H. Pas de quoi
représenter une « menace existentielle ». D’ailleurs, depuis les années 70, une douzaine
d’États (Suisse, Suède, Brésil, Argentine, Afrique du Sud, Ukraine,
Biélorussie, Kazakhstan) a renoncé à l’option nucléaire militaire sans y être
contraint par la force (contrairement à l’Irak ou la Libye). Mais le
‘proliférateur’ demeure encore l’ennemi de prédilection et pas seulement à Ryad
ou Abou Dhabi.
Poursuivons l’argumentaire. Dans
la rubrique « il n’est jamais trop
tôt pour prévenir des conflits et des menaces », selon le vocabulaire
convenu dans « Stratégie
Européenne de Sécurité, Une Europe sûre dans un monde meilleur »
(Bruxelles, 2009), il a suffi de braquer nos projecteurs sur l’Iran et ses
mollahs. L’affichage des séquences de cette aventure nucléaire tient en haleine
l’Internationale des paranoïaques avec Benyamin Netanyahou en tête. Depuis
quatre décennies ! Et sans remonter aux démarches entreprises par la
visite du Shah en 1974. Dès le mois d’avril 1984, les services de renseignement
allemands prédisaient que l'Iran pourrait accéder à la bombe d'ici deux ans
…grâce à l'uranium hautement enrichi (UHE) en provenance du Pakistan…comme
l’exposait alors la prestigieuse revue Jane's
Defence Weekly.
Cette psychose a fait taire les
pacifistes par rapport à l’aventurisme israélien lors de l’opération «
Midnight Hammer » (encore une histoire de marteaux ! ) ciblant
plusieurs sites nucléaires iraniens dans la nuit du 21 au 22 juin 2025.
L’opération a aussi coincé une certaine gauche française …qui ne s’est toujours
pas réconciliée avec les enjeux de sécurité et flirte avec le degré zéro de la
géopolitique. Elle ferait bien de compléter ou réviser son credo en relisant le
fameux « La
paix indésirable ? Rapport sur l’utilité des guerres » de John
Kenneth Galbraith et Leonard C. Lewin (commandé par Kennedy en 1963 et remis au
gouvernement des USA en 1966, éd. Fr. chez Calmann-Lévy en 1984)). Les auteurs
le résument en ces termes : « L’existence d’une menace extérieure à
laquelle il est ajouté foi (sic) est essentielle à la cohésion sociale aussi
bien qu’à l’acception d’une autorité politique ». (…) ‘En l’absence de conflit,
il faut trouver une menace suffisamment importante pour amener les sociétés à
accepter leur sujétion à leur gouvernement’ ». À bon entendeur….
La « sécurité humaine »,
combien de campagnes d’affichage ?
L'expression “sécurité humaine”
fut conceptualisée ou du moins popularisée au sein de la communauté
internationale via le rapport sur le Développement Humain du PNUD de 1994. Les
auteurs avaient alors pour ambition de présenter un agenda à l’occasion du 50e
anniversaire de l'ONU, un an plus tard. Mais qui allait se charger d’en faire
la promotion ? Il sera toujours plus facile aux nantis d’éprouver le
besoin de s'armer – et, le cas échéant, de le faire savoir. En revanche, il est
toujours moins facile aux laissés-pour-compte de la sécurité d’exposer la
validité de leurs revendications. Dans le cas qui nous intéresse, l’art de la « comm »
relayé par la DICoD [Délégation
à l'information et à la communication de la Défense] et l’ECPAD
[Établissement de communication et de production audiovisuelle de la Défense]
n’a pas bénéficié à cette
sécurité-là et le « capitalisme militarisé » (comme dirait la juriste
Monique Chemillier-Gendreau) s’en est accommodé. À la décharge de cette
ex-Grande Muette, reconnaissons qu’un défilé de pompiers, de lanceurs d’alerte,
d’agents du SAMU Social sans fanfare ni trompette, de moniteurs du SSA [Sécurité
Sociale de l’Alimentation] qui affichent leur métier sans trop savoir marcher au
pas…peut difficilement rivaliser avec le spectacle « son et lumière »
de parachutistes, de missiliers entraînés par des pilotes de bombardiers Rafale
ou F-35, ou encore par des drones quasi silencieux, capables d’illuminer le
ciel. Un spectacle qui séduit aussi et surtout des dictateurs, de Delhi à
Pyongyang en passant par Moscou et bientôt Washington.
La sécurité humaine, une
signature européenne
Seuls certains milieux
académiques ont fait en sorte que la sécurité humaine soit reconnue en tant que
discipline, mais plutôt à la marge. Dans les partis politiques, et auprès des
représentants de la société civile (ONG), le mot de « sécurité » fait
plutôt figure de repoussoir ; dans la mouvance écologiste par exemple, où
se concentrent celles et ceux qui minimisent les bienfaits de la sécurité
sociale, alors que celle-ci correspond à l’une des 7 dimensions de la sécurité
humaine.
Les ONG, exclues des officines onusiennes telles que la Conférence du Désarmement à Genève, se sentent orphelines d’une diplomatie citoyenne. Elles vont devoir ramer pour échafauder des passerelles entre les partisans de cette sécurité et l’autre sécurité, qui alimente le fonds de commerce d’institutions reconnues. Motif ? Associer les enjeux géopolitiques à la crise sociale est politiquement incorrect ! C’est pourquoi évoquer les questions de violence urbaine (par exemple) ne figure pas au programme du G7 ou du G20, ni du Forum annuel de Munich (Wehrkunde), le Davos de la défense, ni dans sa version light, le Forum (macroniste) de Paris sur la paix.
L’accouchement d’une doctrine
Ironie de l’histoire, ce sont les
promoteurs de la sécurité humaine qui, dans un rapport de 35 pages (non traduit
en français), ont eu le mérite de mettre les pieds dans le plat. Ils ont
insisté sur ‘le fossé entre les capacités sécuritaires reposant principalement
sur les forces armées et les vrais besoins de sécurité de tout un chacun’. Ce
rapport dit de Barcelone et intitulé « Une
doctrine de sécurité humaine en Europe » est paru en septembre
2004, soit 10 ans après celui du PNUD. Les auteurs ont conclu : « le rôle
le plus approprié pour l'Europe au XXIe siècle serait de promouvoir
la sécurité humaine » L’instigateur de cette démarche n’est autre que
Javier Solana, qui a longtemps milité pour la sortie de l’Espagne de l’OTAN,
publié le pamphlet « 50 raisons de dire non à l'OTAN » ; et de
ce fait, listé comme « personne subversive » par les autorités à
Washington. Aussi étrange que cela puisse paraitre, il s’est recyclé pour
occuper le poste de Secrétaire général de l'OTAN (1995–1999), puis celui de
chef de la diplomatie européenne…
La majorité des députés européens
n’ont pas accordé la moindre importance à ce document, exceptés les
représentants du Groupe pour la gauche unitaire européenne (GUE). Ils ont
commandité un rapport sur l’empreinte carbone des militaires intitulé « Sous
les radars ». Dans ce texte paru en février 2021 on peut
lire : « Au-delà de l’écoblanchiment de la politique militaire, nous
devons repenser la politique de défense de l'Union européenne en matière de
contrôle des armements et de désarmement, en plaçant la sécurité humaine au
centre’ »
La sécurité n’est humaine que si
elle est démocratique
Contrairement aux idées reçues,
humaniser la politique de défense relève d’un sacré pari. Pour la simple et
bonne raison que les chances de vivre à l’abri du besoin (freedom from want)
et de la peur (freedom from fear) ne sont pas les mêmes pour tous.
Ceux qui vivent à l’abri du besoin et de la peur ont une fâcheuse tendance à
prétendre que leur statut privilégié est « normal ». Ils ne sont donc pas
disposés à faciliter les initiatives des civils, ceux-là même qui veulent, au
nom de la sécurité humaine, démocratiser la sécurité afin de mieux sécuriser la
démocratie.
Pierre Naville avait de bonnes
raisons d’écrire en 1977 : « Quel que soit le destin de l’humanité,
aucun projet social ne peut se déployer s’il n’inclut pas une étude sans
préjugés des fonctions de la guerre ».
















