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11/01/2026

Iran : Déstabiliser par étranglement
Remarques sur la nouvelle vague de protestations en Iran

 Joachim Guilliard, Nachgetragen, 9/1/2026
Traduit par Tlaxcala

Joachim Guilliard (né en 1958) a étudié la physique, travaille principalement comme consultant en informatique et est actif dans le mouvement pacifiste allemand. Il s’intéresse depuis longtemps au Moyen-Orient et au Proche-Orient, en particulier à l’Irak, et est l’auteur de nombreux articles spécialisés ainsi que le coéditeur et coauteur de plusieurs livres sur les pays de la région touchés par la guerre. Depuis 2009, il anime le blog «Nachgetragen ».

La forte vague de protestations qui s’est propagée en Iran fin 2025 contre la misère économique n’a pas été une surprise. Les blocus économiques sans cesse renforcés au cours de l’année et l’agression militaire directe d’Israël et des USA en juin dernier ont considérablement aggravé les problèmes économiques du pays. L’embargo auquel l’Iran est confronté est aussi vaste et brutal que celui contre Cuba.

Le pays réussit certes à en amortir quelque peu les effets en développant le commerce avec la Russie, la Chine et ses voisins asiatiques. Les pertes financières et les problèmes d’approvisionnement restent néanmoins considérables. Ils entraînent, entre autres, une dépréciation constante de la monnaie iranienne, une perte croissante du pouvoir d’achat et une inflation élevée persistante, qui a bondi à plus de 50 % après le rétablissement des blocus par le président usaméricain en 2018 et se maintient depuis à une moyenne de 35 %. Les autres crises intérieures sont également exacerbées par l’embargo. Des millions de personnes, y compris de la classe moyenne, sont ainsi plongées dans la pauvreté. [1]

C’est précisément l’objectif ouvertement proclamé de Trump. Les Iraniens doivent être poussés au désespoir par une détérioration drastique de leurs conditions de vie, au point de se soulever contre le régime. C’est d’ailleurs le calcul général qui sous-tend les sanctions économiques [2], également poursuivi par Berlin, Paris et Londres. Les sanctions économiques de l’ONU et de l’UE réactivées par ces derniers via le « snapback » ont fait chuter encore plus le taux de change et ont poussé l’inflation à près de 50 %.

Le déclencheur des protestations actuelles a finalement été une chute extrême du taux de change du rial par rapport au dollar. Les commerçants du bazar de Téhéran ont alors fermé leurs boutiques et sont descendus dans la rue. Le rial avait perdu 10 % supplémentaires de sa valeur en quelques jours. Comme cela était exceptionnel, même pour un Iran habitué aux chutes de cours, sa direction y voit la « main de l’ennemi ». [3]

Si les manifestations se sont propagées dans de nombreuses régions du pays, les espoirs des USA et de leurs alliés européens ne se sont pas concrétisés jusqu’à présent. Même si les médias occidentaux tentent de donner une autre impression, les protestations ne visent pas un renversement du régime, mais s’opposent principalement à l’inflation, à la précarité de l’emploi, aux conditions de vie difficiles et à l’insuffisance des mesures gouvernementales pour y remédier.

Face à cette situation tendue, le gouvernement réagit avec plus de retenue que lors des protestations précédentes.[4] Il déclare les revendications légitimes, cherche le dialogue et a fait les premières concessions, comme des allègements fiscaux pour les commerçants et des subventions plus élevées.[5] Le président Massoud Pezeshkian a toutefois également reconnu que le gouvernement manquait actuellement des moyens pour résoudre la crise économique.[6]

De toute évidence, des groupes armés se sont également efforcés de faire escalader les manifestations. Dans plusieurs provinces, des émeutes violentes ont éclaté, des bâtiments ont été incendiés et des postes de police attaqués. Les forces de sécurité iraniennes ont répondu avec une fermeté correspondante. Elles soupçonnent, certainement non sans raison, une ingérence étrangère.

La surveillance, les poursuites et les arrestations avaient augmenté depuis juin, après que des attaques de drones, des attentats et des actes de sabotage depuis le territoire iranien eurent montré à quel point des secteurs sensibles du pays avaient été infiltrés par les services secrets israéliens et usaméricains. Les opposants pro-occidentaux étaient ainsi davantage soupçonnés. Comme toujours, les attaques, les efforts de déstabilisation et les blocus économiques réduisent drastiquement les marges de manœuvre politiques de la société civile.

Mais les mesures d’étranglement occidentales et le soutien massif aux forces anti-gouvernementales dans le pays n’ont rien à voir avec des efforts en faveur de la liberté et de la démocratie. Elles ne visent pas non plus principalement le programme nucléaire iranien. L’objectif est d’éliminer une puissance régionale qui, par ses richesses en ressources, son haut niveau d’éducation et ses compétences technologiques, dispose d’un énorme potentiel de développement. Et qui – à l’instar du Venezuela – entretient des alliances stratégiques avec la Chine, la Russie et d’autres adversaires de l’Occident, pratique un commerce contournant le dollar et, de par sa situation géographique, est un carrefour multipolaire.

Comme il n’existe pas dans le pays même de forces suffisamment fortes pour installer un régime pro-occidental, les USA, Israël et l’UE visent à ramener l’Iran au niveau de la Syrie, de l’Irak ou du Liban.

Notes

[1] Iran nach dem Zwölf-Tage-Krieg, UZ vom 26. Dezember 2025

[2] Joachim Guilliard, Arsenal des Faustrechts: Wirtschaftsblockaden, Menschenrechte und der Widerstand des Südens, IMI-Studie 2024/4, 24. Mai 2024

[3] Sayyed Khamenei links currency devaluation to ‚enemy hand’, Al Mayadeen, 3 Jan 2026

[4] Tehran adjusts its public tone as protests return, Iran International, 1.1.2026

[5] Iran President Moves to Calm Protests With Vow to Fix Budget, Bloomberg, 30.12.2025, Iran Offers Citizens $7 a Month in a Bid to Cool Protests, New York Times, 5.1.2026

[6] Iran’s Pezeshkian urges unity as protests over economic woes turn deadly, Aljazeera, 31/12/2025

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Iran: Destabilizing by Strangulation
Notes on the new protest wave in Iran

Joachim Guilliard, Nachgetragen, 9/1/2026
Translated by Tlaxcala

Joachim Guilliard (b. 1958) studied physics, works professionally as an IT consultant, and is active in the German peace movement. He has long been engaged with the Middle East, with a focus on Iraq, and is the author of numerous specialist articles as well as the co-editor and co-author of several books on war-affected countries in the region. Since 2009, he has run the blog “Nachgetragen”.

The strong wave of protest that spread in Iran at the end of 2025 against economic misery did not come as a surprise. The economic blockades steadily intensified over the course of the year and the direct military aggression by Israel and the USA in June have significantly exacerbated the country’s economic problems. The embargo Iran faces is as comprehensive and brutal as the one against Cuba.


While the country manages to somewhat cushion the effects by expanding trade with Russia, China, and its Asian neighbors, the financial losses and supply problems are still considerable. Among other things, they lead to a steady devaluation of the Iranian currency, growing loss of purchasing power, and persistently high inflation, which soared to over 50 percent after the blockades were reinstated by the US President in 2018 and has since averaged 35 percent. Other domestic crises are also exacerbated by the embargo. Millions of people, including from the middle class, are thus increasingly being driven into poverty. [1]

This is precisely the openly proclaimed goal of Trump. Iranians are to be driven to despair by a drastic deterioration in living conditions to the point where they rise up against the regime. This is in itself also the general calculation behind economic sanctions [2] and is also pursued by Berlin, Paris, and London. The UN and EU economic sanctions reactivated by them via “snapback” further devalued the exchange rate and drove inflation to almost 50 percent.

The trigger for the current protests was ultimately an extreme plunge in the exchange rate of the rial against the dollar. Merchants in Tehran’s bazaar consequently closed their shops and took to the streets. The rial had lost another 10 percent of its value within a few days. As this was exceptional even for an Iran accustomed to currency crashes, its leadership sees the “hand of the enemy” behind it. [3]

Although demonstrations spread to wide parts of the country, the hopes of the USA and its European allies have not been fulfilled so far. Even if Western media seek to convey a different impression, the protests are not aimed at overthrow the regime, but are predominantly directed against inflation, insecure employment, precarious living conditions, and the government’s inadequate measures to counter them.

In the tense situation, the government is reacting more restrainedly than in previous protests.[4] It declares the demands to be justified, seeks dialogue, and made initial concessions, such as tax relief for merchants and higher subsidies.[5] President Masoud Pezeshkian also admitted, however, that the government currently lacks the means to solve the economic crisis.[6]

Evidently, armed groups also endeavored to escalate demonstrations. In several provinces, there were violent riots, buildings were set on fire, and police stations attacked. Iranian security forces responded with corresponding severity. They also suspect, certainly not without reason, foreign interference.

Surveillance, charges, and arrests had increased since June, after drone attacks, assassinations, and sabotage from Iranian territory had shown the extent to which sensitive areas of the country had been infiltrated by Israeli and US intelligence services. Pro-Western opposition figures thus came under increased suspicion. As always, attacks, destabilization efforts, and economic blockades drastically narrow political spaces for the civil society .

But the Western strangulation measures and the massive support for anti-government forces in the country have nothing to do with efforts for freedom and democracy. They are also not primarily aimed at the Iranian nuclear program. The goal is the elimination of a regional power which, with its resource wealth, high level of education, and technological prowess, has enormous development potential. And which – similar to Venezuela – maintains strategic alliances with China, Russia, and other adversaries of the West, conducts trade bypassing the dollar, and due to its geographical location is a multipolar hub.

As there are no sufficiently strong forces within the country itself to install a pro-Western regime, the USA, Israel, and the EU aim to bring Iran down to the level of Syria, Iraq, or Lebanon.

Notes

[1] Iran nach dem Zwölf-Tage-Krieg, UZ vom 26. Dezember 2025

[2] Joachim Guilliard, Arsenal des Faustrechts: Wirtschaftsblockaden, Menschenrechte und der Widerstand des Südens, IMI-Studie 2024/4, 24. Mai 2024

[3] Sayyed Khamenei links currency devaluation to ‚enemy hand’, Al Mayadeen, 3 Jan 2026

[4] Tehran adjusts its public tone as protests return, Iran International, 1.1.2026

[5] Iran President Moves to Calm Protests With Vow to Fix Budget, Bloomberg, 30.12.2025, Iran Offers Citizens $7 a Month in a Bid to Cool Protests, New York Times, 5.1.2026

[6] Iran’s Pezeshkian urges unity as protests over economic woes turn deadly, Aljazeera, 31/12/2025

Iran: Destabilisieren durch Strangulieren
Anmerkungen zur neuen Protestwelle im Iran

Joachim Guilliard, Nachgetragen, 9.1.2026

Joachim Guilliard (*1958), hat Physik studiert, arbeitet hauptberuflich als IT-Berater und ist in der deutschen Friedensbewegung aktiv. Er befasst sich seit langem mit dem Nahen und Mittleren Osten, schwerpunktmäßig mit dem Irak und ist Verfasser zahlreicher Fachartikel sowie Mitherausgeber bzw. -autor mehrerer Bücher über die von Kriegen betroffenen Länder der Region. Seit 2009 betreibt er den Blog „Nachgetragen“.

Die starke Welle des Protests, die sich Ende 2025 im Iran gegen die wirtschaftliche Misere ausbreitete, kam nicht überraschend. Die im Lauf des Jahres immer weiter verschärften Wirtschaftsblockaden und die direkte militärische Aggression Israels und der USA im Juni, haben die wirtschaftlichen Probleme des Landes erheblich verschärft. Das Embargo, mit dem der Iran konfrontiert ist, ist ähnlich umfassend und brutal wie das gegen Kuba.

Es gelingt dem Land zwar durch Ausweitung des Handels mit Russland, China und seinen asiatischen Nachbarn, die Auswirkungen einigermaßen abzufedern. Die finanziellen Einbußen und Versorgungsprobleme sind aber dennoch erheblich. Sie führen unter anderem zur steten Abwertung der iranischen Währung, zu wachsenden Kaufkraftverlusten und einer anhaltend hohen Inflation, die seit der Wiederinkraftsetzung der Blockaden durch US-Präsident 2018 auf über 50 Prozent schnellte und seither bei durchschnittlich 35 Prozent liegt. Auch sonstige inländischen Krisen werden durch das Embargo noch verschärft. Millionen Menschen, auch aus der Mittelschicht, werden so zunehmend in die Armut getrieben. [1]

Genau das ist das offen verkündete Ziel Trumps. Die Iraner sollen durch drastische Verschlechterung der Lebensbedingungen derart in die Verzweiflung getrieben werden, dass sie sich gegen das Regime erheben. Das ist an sich auch das generelle Kalkül hinter Wirtschaftssanktionen[2] und wird auch von Berlin, Paris und London verfolgt. Die von ihnen über den „Snapback“ reaktivierten Wirtschaftssanktionen der UNO und der EU ließen den Währungskurs weiter verfallen und trieben die Inflation auf fast 50 Prozent.

Auslöser der aktuellen Proteste war schließlich ein extremer Absturz des Wechselkurses des Rial gegenüber dem Dollar. Händler auf dem Teheraner Bazar schlossen daraufhin ihre Läden und gingen auf die Straße. Der Rial hatte innerhalb weniger Tage weitere 10 Prozent seines Wertes verloren. Da dies selbst für den Kursstürze gewohnte Iran außergewöhnlich war, sieht seine Führung die „Hand des Feindes“ dahinter. [3]

Demonstrationen breiteten sich zwar im weiten Teilen des Landes aus, die Hoffnungen der USA und ihrer europäischen Verbündeten erfüllten sich bisher jedoch nicht. Auch wenn die westlichen Medien einen anderen Eindruck zu vermitteln suchen, zielen die Proteste nicht auf einen Umsturz, sondern richten sich überwiegend gegen Inflation, unsichere Arbeitsverhältnisse, prekäre Lebensbedingungen und die unzureichenden Maßnahmen der Regierung dagegen.

Diese reagiert in der angespannten Lage zurückhaltender als bei früheren Protesten.[4] Sie erklärt die Forderungen für berechtigt, sucht den Dialog und machte erste Zugeständnisse, wie Steuernachlässe für Händler und höhere Subventionen.[5] Präsident Massud Peseschkian räumte aber auch ein, dass der Regierung aktuell die Mittel zur Lösung der Wirtschaftskrise fehlen.[6]

Offensichtlich bemühten sich allerdings auch bewaffnete Gruppen, Demonstrationen eskalieren zu lassen. In mehreren Provinzen kam es zu gewalttätigen Ausschreitungen, wurden Gebäude in Brand gesteckt und Polizeistationen angegriffen. Die iranischen Sicherheitskräfte reagierten mit entsprechender Härte. Sie gehen, sicherlich nicht zu Unrecht, auch von ausländischer Einmischung aus.  

Überwachung, Anklagen und Verhaftungen hatten seit Juni zugenommen, nachdem Drohnenangriffe, Attentate und Sabotage von iranischem Territorium aus gezeigt hatten, in welchem Maße sensible Bereiche des Landes von israelischen und US-amerikanischen Geheimdiensten unterwartet worden waren. Pro-westliche Oppositionelle gerieten so verstärkt unter Verdacht. Wie immer verengen Angriffe, Destabilisierungsbemühungen und Wirtschaftsblockaden drastisch die politischen zivilgesellschaftlichen Spielräume.

Doch die westlichen Strangulationsmaßnahmen und die massive Unterstützung regierungsfeindlicher Kräfte im Land haben nichts mit Bemühungen um Freiheit und Demokratie zu tun. Sie richten sich auch nicht primär gegen das iranische Atomprogramm. Ziel ist die Ausschaltung einer Regionalmacht, die mit ihrem Ressourcenreichtum, hohem Bildungsgrad und technologischem Niveau ein enormes Entwicklungspotential hat. Und die – ähnlich wie Venezuela – strategische Allianzen mit China, Russland und anderen Gegnern des Westens unterhält, Handel am Dollar vorbei betreibt und durch seine geografische Lage ein multipolarer Knotenpunkt ist.

Da im Land selbst ausreichend starke Kräfte fehlen, um ein pro-westliches Regime zu installieren, zielen USA, Israel und der EU darauf, den Iran auf das Niveau von Syrien, Irak oder Libanon herunterzubringen.

Noten

[1] Iran nach dem Zwölf-Tage-Krieg, UZ vom 26. Dezember 2025

[2] Joachim Guilliard, Arsenal des Faustrechts: Wirtschaftsblockaden, Menschenrechte und der Widerstand des Südens, IMI-Studie 2024/4, 24. Mai 2024

[3] Sayyed Khamenei links currency devaluation to ‚enemy hand’, Al Mayadeen, 3 Jan 2026

[4] Tehran adjusts its public tone as protests return, Iran International, 1.1.2026

[5] Iran President Moves to Calm Protests With Vow to Fix Budget, Bloomberg, 30.12.2025, Iran Offers Citizens $7 a Month in a Bid to Cool Protests, New York Times, 5.1.2026

[6] Iran’s Pezeshkian urges unity as protests over economic woes turn deadly, Aljazeera, 31-12-2025

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21/12/2023

JORGE MAJFUD
Mais tout ça, c’est la faute de ces emmerdeurs de gauchards
L’araignée et les mouches

Jorge Majfud, 20/12/2023
Traduit par Fausto Giudice, Tlaxcala

En raison de la guerre de l'OTAN en Ukraine et du blocus de la Russie qui en découle, les sanctions contre le Venezuela se sont un peu relâchées au cours de l'année 2023. Les sanctions, les blocus et le harcèlement des USA et de l'Union européenne se sont radicalisés il y a dix ans et ont mis fin à une longue période de croissance économique et de réduction de la pauvreté dans ce pays, ce que la propagande a réussi à vendre comme un échec historique. Ce n'est pas une coïncidence si l'hyperinflation historique du Venezuela est tombée à 185 % par an, ce qui est inférieur au taux atteint par l'Argentine cette année.


Comme nous le répétons depuis des années, les dettes (inflationnistes) des néo-colonies sont nécessaires pour les maintenir dans un état de nécessité productive, ce qui est très similaire à la logique qui se reproduit dans ces mêmes sociétés entre les travailleurs qui arrivent à peine à joindre les deux bouts et une oligarchie qui les diabolise comme “parasites de l'État” lorsqu'ils reçoivent un quelconque subside ou lorsqu'ils sont déjà foutus et qu'ils ne peuvent plus porter de sacs de ciment.

À cause de ces dettes éternelles, les néo-colonies sont obligées de produire, d'exporter et d'acheter des dollars pour “honorer leurs engagements”. En même temps qu’on exige de ces colonies la “responsabilité fiscale”, on oublie aux USA que nous sommes les champions de l'irresponsabilité fiscale, avec des déficits et des dettes pharaoniques qui ne cessent de croître, mine de rien. Qui peut nous malmener et nous bloquer, alors que nous avons l'armée la plus puissante du monde ? Historiquement inefficace pour toute guerre, mais toujours puissante pour harceler les autres et, plus encore, pour forcer notre population à se saigner davantage au nom d'une terreur inoculée par les médias - des réactions à nos propres interventions qui, lorsqu'elles ne suffisent pas, sont inventées avec davantage de provocations ou d'attaques sous faux drapeau.

Alors qu'une économie impériale est inévitablement très productive, la nôtre est basée sur la consommation (70 %) et non sur la production. En fait, nous n'avons pas besoin de produire beaucoup ; nous n'avons même pas besoin de payer des impôts pour rembourser les dettes du gouvernement, un instrument des entreprises qui attisent les guerres partout où cela est nécessaire pour maintenir le déficit croissant de l'État et les transferts massifs de capitaux de la classe ouvrière vers leurs coffres insatiables à Londres et à Wall Street.

Les dollars ont été inventés de toutes pièces, même plus sous forme de papier. Bien sûr, on peut imprimer des dollars, mais on ne peut pas imprimer de la richesse. L'impression massive d'une monnaie mondiale est un moyen d'extraire la valeur d'autres régions qui la détiennent comme réserve ou comme épargne personnelle. Si l'inflation n'explose pas dans le pays qui l'imprime, c'est parce qu'une grande partie de cette inflation est exportée.

Il s'agit également d'un instrument d'extorsion. Si un pays n'est pas endetté, il doit l'être. C'est ce qu'avait reconnu le tout nouveau ministre argentin, Luis Caputo, lorsqu'en 2017 il a assuré que le retour au FMI et le prêt massif reçu « nous permet de laisser plus de place au secteur privé ; il n'y a pas de signe de crise ; c'est préventif ; c'est la première fois qu'un gouvernement [celui de Mauricio Macri] fait des choses comme ça, préventives... »

L'endettement massif, comme celui de l'Argentine, est inflationniste, presque autant que le blocage du crédit et des marchés au Venezuela (par les champions du marché libre), parce qu'ils obligent ces pays à imprimer de la monnaie ou à s'abstenir d'investir dans leur propre société. Aujourd'hui, le fait qu'en Argentine, les néolibéraux aient à nouveau nationalisé (étatisé) les dettes privées est une nouvelle insulte à l'intelligence du peuple - bien sûr, il n'était pas nécessaire d'avoir une grande intelligence non plus ; un peu de mémoire suffisait.

Désigner l'impérialisme mondial comme la cause première des grandes crises économiques et sociales ne signifie pas déresponsabiliser ses administrateurs nationaux. Et surtout, les bradeurs bien de chez nous. Cela ne signifie pas non plus qu'il faille ériger un pays en modèle pour les autres. Bien sûr, il est inutile de clarifier ce point. La pensée cavernicole ne mourra jamais, car elle est efficace comme peu d'autres : « Cuba oui ou Cuba non », « Salvador oui ou Salvador non » ; « Vous vivez aux USAA et vous critiquez son gouvernement, pourquoi n'allez-vous pas vivre au Venezuela ? » ; « Si vous critiquez le massacre de Gaza, pourquoi n'allez-vous pas vivre en Iran ? » ; "si vous critiquez le massacre de Gaza, pourquoi n'allez-vous pas vivre en Iran" ; « Si vous défendez tant les immigrés, pourquoi ne les emmenez-vous pas dormir dans la chambre de votre fils ? » ; « Si vous défendez tant les homosexuels, pourquoi ne couchez-vous pas avec l'un d'entre eux ? » Bref, la dialectique classique de l'ivrogne qui commence à perdre l'euphorie du dernier verre.


 Autre erreur classique : la décontextualisation historique et géopolitique de toute réalité. Pour les libertariens affranchis (néolibéraux), le monde est aussi plat qu'une pizza. Il n'y a pas de classes sociales, pas de nations hégémoniques. Il n'y a pas d'empires ni de parasites oppresseurs. Tout ce qui se passe dans un pays, en particulier dans un pays périphérique, est purement et simplement la faute de de ces emmerdeurs de gauchards. Les gouvernements font la différence, pour le meilleur ou pour le pire, mais ils ne sont pas les seuls à décider de leur propre contexte, comme peut le faire celui d’un pays capitaliste situé au centre. C'est-à-dire un pays impérial - hégémonique, si le mot empire heurte les sensibilités.

À une époque, le capitalisme a fonctionné pour une grande partie des Européens et des USAméricains, mais le même capitalisme (plus radical, plus libéré) n'a jamais fonctionné pour le Honduras, le Guatemala, l'Inde ou le Congo. Au contraire, parce qu'être une puissance impériale et extractive, l'araignée qui tisse sa toile et domine depuis le centre, ce n'est pas la même chose que d'être l'une des mouches dans la toile. Historiquement, les pays non alignés ont subi des sanctions économiques et financières, voire militaires (invasions, coups d'État, assassinats de leurs dangereux dirigeants, attentats sous fausse bannière, tous bien documentés), qui ont ensuite été traduits en “échecs” que la propagande impériale a vendus et vend comme des démonstrations que les idéologies alternatives “ne fonctionnent jamais” et autres clichés similaires propagés par les médias mondiaux, par les agences secrètes et, surtout, par les majordomes créoles, qui se sont toujours chargés de reproduire à l'infini les idéologies parasitaires des esclavagistes et des oligarchies coloniales.

C'est tout. Nous insistons sur ces points depuis des décennies. Dans certains livres, comme Moscas en la telaraña, nous avons exposé ces mêmes idées de manière plus complète et, à mon avis, plus claire, et je n'insisterai donc pas davantage ici. Mais il est nécessaire de rappeler (et de répéter ad nauseam) les aspects les plus simples qui sont stratégiquement oubliés. Toujours. Comme, par exemple, qu'il n'y a pas de développement sans indépendance économique ; qu'il n'y a pas d'indépendance sans union des non-alignés ; qu'il n'y a pas de voies propres sans indépendance culturelle ; que la périphérie n'est qu'une réalité géopolitique, pas nécessairement philosophique et culturelle...

Des choses simples que les empires du Nord se sont chargés, au cours des derniers siècles, de détruire à tout prix. Tout cela au nom de la liberté et de la prospérité - tout ce que les mouches répètent lorsqu'elles sont disséquées par l'araignée salvatrice.

 



19/12/2023

A. RUGGERI /M. VIETA
Javier Milei a su capter le mécontentement d’une nouvelle classe ouvrière informelle

Andrés Ruggeri et Marcelo Vieta, Jacobin, 14/12/2023
Original :
Javier Milei Has Tapped Into the Discontent of a New, Informal Working Class
Español:
Milei captó el descontento de la clase trabajadora informal

Traduit par Fausto Giudice, Tlaxcala

Andrés Ruggeri (Buenos Aires, 1967) est anthropologue social (UBA) et dirige depuis 2002 le programme Facultad Abierta, une équipe de la faculté de philosophie et de lettres de l’UBA qui soutient, conseille et effectue des recherches sur les entreprises détenues par les travailleurs. Dans le cadre de ce programme, il a coordonné quatre enquêtes nationales sur les entreprises récupérées et plusieurs projets universitaires de volontariat et d’extension, ainsi que la création en 2004 du centre de documentation sur les entreprises récupérées qui fonctionne au sein de la coopérative Chilavert Artes Gráficas. Il est l’auteur et le co-auteur de plusieurs ouvrages spécialisés sur le sujet et a donné des conférences et des cours dans plusieurs pays d’Amérique latine, d’Europe et d’Asie. Depuis 2007, il coordonne l’organisation de la rencontre internationale L’économie des travailleurs ? , qui a déjà eu deux éditions en Argentine, une au Mexique et une autre au Brésil, ainsi qu’une rencontre européenne en France. Il est également l’auteur du livre Del Plata a La Habana. América en bicicleta, dans lequel il raconte son voyage de 1998 à travers l’Amérique latine en solidarité avec la révolution cubaine. Par la suite, il a fait le tour du monde à vélo tandem en traversant 22 pays du tiers-monde avec sa compagne Karina Luchetti. Il enseigne également un séminaire spécialisé en anthropologie et en histoire (UBA) et dirige la revue Autogestión Para otra economía.  Articles en plusieurs langues. @RuggeriAndres1

Marcelo Vieta est professeur associé au sein du programme d’éducation des adultes et de développement communautaire de l’université de Toronto. Il est l’auteur de Workers’ Self-Management in Argentina et coauteur de Cooperatives at Work. Bibliographie

Le plus surprenant dans l’élection du libertarien d’extrême droite Javier Milei en Argentine, c’est qu’il a recueilli une grande partie du vote de la classe ouvrière. Sa capacité à répondre aux inquiétudes du secteur précaire en pleine expansion dans le pays devrait être un signal d’alarme pour la gauche.

Le président argentin Javier Milei arrive pour un service interreligieux à la cathédrale métropolitaine après la cérémonie d’investiture présidentielle le 10 décembre 2023 à Buenos Aires, Argentine. (Marcos Brindicci / Getty Images)

Le “phénomène Milei” en Argentine a commencé à prendre de l’ampleur lorsque l’homme politique d’extrême droite a remporté une victoire inattendue lors des primaires présidentielles du mois d’août. Aujourd’hui, Javier Milei est le premier anarcho-capitaliste et libertarien autoproclamé à diriger une grande économie nationale.

Économiste de formation, Milei s’est d’abord fait connaître en tant que personnalité brûlante de la télévision et des médias sociaux, encline à des tirades misogynes et truffées de jurons. L’entrée officielle de Milei dans la politique argentine s’est faite peu de temps après, en 2021, lorsqu’il a remporté un siège au Congrès national. Adepte de longue date du sexe tantrique, dévot des gourous néolibéraux Friedrich von Hayek et Milton Friedman, et propriétaire de plusieurs mastiffs anglais clonés qu’il appelle ses "enfants à quatre pattes", Milei a proclamé quelques heures après avoir battu son adversaire péroniste que “tout ce qui peut être entre les mains du secteur privé sera entre les mains du secteur privé”.


Milei a en tête l’ensemble des 137 entreprises publiques argentines, telles que l’entreprise publique d’énergie Yacimientos Petrolíferos Fiscales (YPF), le vaste réseau de médias publics du pays (Radio Nacional, TV Pública et l’agence de presse Télam), les services postaux et la compagnie aérienne nationale Aerolineas Argentinas. Il a également laissé entendre qu’il démantèlerait le système de santé publique argentin et qu’il privatiserait une grande partie des systèmes d’enseignement primaire et universitaire, y compris l’institution de recherche de l’enseignement supérieur financée par l’État. Milei a également courtisé les capitaux usaméricains pour procéder à l’extraction non réglementée des importantes réserves de lithium et de gaz de schiste du pays. Plus impudemment peut-être, il a promis de se débarrasser de la Banque centrale argentine, de dollariser l’économie (à l’instar de l’Équateur, du Salvador et du Zimbabwe), de libéraliser les marchés et de lever les contrôles stricts des changes du pays.

Ces propositions néolibérales sont certes choquantes mais ne sont pas nouvelles en Argentine. José Martinez de Hoz, ministre de l’Économie de la dictature sanglante de Jorge Videla à la fin des années 1970, et Domingo Cavallo, ministre de l’Économie de Carlos Menem dans les années 1990 néolibérales, ont lancé des politiques économiques tout aussi régressives. En fait, Roberto Dromi, ministre des Travaux publics de Menem, avait clamé presque mot pour mot le même message il y a plus de trente ans : “Rien de ce qui appartient à l’État ne restera dans les mains de l’État”.


Le “plan tronçonneuse” de Milei (plan motosierra, sa version du "drainage du marais" de Trump) sera probablement contesté dans les deux chambres du congrès du pays, où sa coalition “La liberté avance” est minoritaire. Néanmoins, les menaces de mesures d’austérité peuvent très bien être mises à exécution par des décrets présidentiels, et nombre d’entre elles seront sans aucun doute mises en œuvre. À long terme, les résultats seront dévastateurs pour l’Argentine.

Bien que, là encore, ces mesures ne soient pas sans précédent. Dans les années 1990, l’administration Menem a supervisé la vente massive d’actifs publics, l’arrimage du peso au dollar (de fait, un programme de dollarisation) et la libéralisation des marchés, le tout à l’enseigne du contrôle de l’inflation et de l’austérité. Ces mesures ont finalement conduit à un chômage massif (officiellement plus de 20 %), à des taux records de précarité et d’indigence (plus de la moitié de la population), à la délocalisation d’une grande partie de la capacité de production de l’Argentine, à la prise de contrôle de l’économie nationale par les multinationales et à des troubles sociaux extrêmes.

La victoire de Milei suggère que le souvenir de ces années s’est estompé pour une grande partie de l’électorat argentin, qui est accablé par un taux d’inflation de plus de 185 % pour 2023 et une forte augmentation de l’insécurité, alimentée par les infos quotidiennes et les médias sociaux.


Marcelo Spotti

Les mois à venir montreront jusqu’où le nouveau gouvernement de Milei sera capable de faire avancer son programme néolibéral et s’il conservera le soutien de la population au fur et à mesure que les mesures annoncées seront mises en œuvre. La réponse des secteurs populaires historiquement militants de l’Argentine pourrait être décisive. Ce qui est certain, c’est que pour l’opposition politique et la plupart des travailleurs, le chemin à parcourir sera rude.

“Nous n’avons rien vu venir !”

La véritable nouveauté du programme ultranéolibéral de Milei réside peut-être dans sa franchise. Les nouveaux ministres et porte-parole du gouvernement ont déjà averti les Argentin·es qu’ils·elles devaient se préparer à des jours d’austérité. Milei a également déclaré qu’il répondrait à toute forme de protestation sociale par des mesures répressives extrêmes, rappelant ainsi les jours les plus sombres de la dictature civico-militaire.

L’une des grandes surprises de la victoire de Milei en novembre est qu’elle a bénéficié du soutien des secteurs de la classe ouvrière argentine traditionnellement orientés à gauche : 50,8 % des électeurs salariés, 47,4 % des retraités, 50,9 % des électeurs du secteur informel, 52,3 % des ouvriers et près de 30 % de la base péroniste traditionnelle ont voté pour Milei. Outre les 25 à 30 % d’électeurs constituant la base de droite de Milei, environ 53 % des moins de 30 ans, et les votes transférés de la droite traditionnelle et de la classe supérieure qui ont soutenu la coalition Juntos por el Cambio de Mauricio Macri et Patricia Bullrich, cet électorat a permis à Milei de remporter une victoire confortable.

Pourtant, malgré le succès retentissant de Milei lors des primaires d’août et du second tour de novembre - sans parler de sa notoriété médiatique de longue date - la ligne qui circule dans les sphères politiques et intellectuelles argentines est la suivante : “nous n’avons rien vu venir”. C’était le point de vue officiel du gouvernement de gauche sortant d’Alberto Fernández et du candidat en lice Sergio Massa. La campagne perdue de Massa a tenté de rabaisser Milei au rang de caricature politique, mais en vain.

Ignorée par l’establishment politique et médiatique, la coalition d’extrême droite de Milei marque le durcissement de changements socio-économiques qui n’ont eux-mêmes reçu que peu d’attention. En y regardant de plus près, l’inflation persistante et aiguë sans réponse efficace du gouvernement, les défis continus liés à la pandémie, l’influence croissante des médias sociaux et la polarisation marquée du discours politique ont fait de la montée d’une personnalité comme Milei - la version argentine de Jair Bolsonaro ou Donald Trump - un phénomène prévisible.

L’éléphant que personne n’a vu

La question est de savoir pourquoi le “plan tronçonneuse” de Milei a trouvé un écho parmi les pauvres et les travailleur·ses argentin·es, qui souffriront le plus de ses politiques.

L’une des explications est que Milei arrive au sommet d’une vague néolibérale qui, depuis des décennies, érode l’État-providence et la base industrielle traditionnellement solide de l’Argentine (comme en témoigne le fait qu’entre les années 1950 et 1970, l’Argentine a connu de longues périodes de plein emploi). Cette vague néolibérale s’est accompagnée d’une adhésion totale à une rationalité économique qui semblait autrefois étrangère au sens commin argentin.

Pendant l’administration néolibérale de Mauricio Macri, de 2015 à 2019, il est devenu courant en Argentine de parler des “éléphants qui nous ont dépassés”, en référence aux politiques socio-économiques régressives mises en œuvre par le macrisme. Ces politiques comprenaient une dette massive financée par le Fonds monétaire international, une inflation élevée et une fuite des capitaux, que les médias du pays ont pour la plupart ignorées ou dissimulées. Cependant, il y avait un autre éléphant dans la pièce que beaucoup n’ont pas reconnu : la forte croissance du secteur du travail informel et précaire, qui existait en dehors de toute organisation syndicale ou de tout programme social gouvernemental. Le secteur informel, important et en pleine croissance, a été remarquablement absent du débat public argentin pendant une dizaine d’années, toujours considéré par les économistes et les dirigeants politiques comme un phénomène passager, sans représentation et dépourvu de voix politique. Ce n’était qu’une question de temps avant qu’une personnalité comme Milei ne commence à utiliser un langage qui résonne dans ce nouveau secteur de la classe ouvrière.

Composé de travailleur·ses de l’économie parallèle, de freelances, de travailleur·ses occasionnels et de travailleur·ses des services, ce secteur a connu une croissance exponentielle pendant la pandémie. Alors que de nombreux·ses Argentin·es ont souffert pendant les périodes de confinement strict qui ont duré presque toute l’année 2020 et jusqu’en 2021, la pandémie a frappé de plein fouet ce nouveau groupe de travailleur·ses informel·les et sans contrat, car beaucoup ont continué à travailler sans bénéficier des protections sociales dont jouissent les autres secteurs.

Officiellement connu sous le nom d’Aislamiento Social, Preventivo y Obligatorio (isolement social, préventif et obligatoire, ou ASPO), le mandat de confinement national a mis en évidence les contradictions et les complexités liées au fait de devoir choisir entre prendre soin de la santé publique et prendre soin de l’économie. Le gouvernement d’Alberto Fernández est arrivé au pouvoir en décembre 2019, quelques mois seulement avant que la pandémie n’oblige la nouvelle administration à adopter un ensemble de mesures telles que l’ATP (aide au travail et à la production) - des subventions salariales pour les travailleurs du secteur formel afin d’éviter les licenciements et les fermetures d’entreprises - et l’IFE (revenu familial d’urgence), une garantie de revenu destinée aux travailleurs les plus précaires et les plus au chômage.

Le gouvernement a cependant mal calculé le nombre de bénéficiaires de l’IFE, puisque onze millions de personnes ont demandé des fonds qui n’étaient prévus que pour trois à quatre millions de personnes. Tout en grevant considérablement le budget national, le gouvernement Fernández a finalement accordé l’IFE à dix millions de personnes. À l’époque, on a supposé que le gouvernement Fernández avait commis un oubli, au pire, ce qui a donné du crédit aux accusations d’incompétence administrative. En réalité, le nouveau gouvernement n’avait pas vu à quel point la structure du tissu social et de la main-d’œuvre argentine s’était fondamentalement transformée et détériorée pendant les années néolibérales du macrismo.

Les politiques ultérieures du gouvernement Fernández, reprises dans la campagne de Sergio Massa, ont continué à ignorer le nouveau travailleur informel. Au cours des quatre dernières années, la politique sociale a ciblé les deux groupes de travailleurs les plus importants et les plus visibles d’Argentine : les travailleurs salariés et les segments de ce que l’on appelle en Argentine "l’économie populaire", alignés sur le syndicalisme de mouvement social d’organisations telles que l’UTEP (Union des travailleurs de l’économie populaire), qui sont officiellement autorisées à recevoir et à redistribuer aux travailleurs informels les subventions gouvernementales et les plans de travail pour la sécurité sociale. Outre l’erreur de calcul de l’IFE, les exclusions de l’administration Fernández ont montré l’existence de vastes secteurs de la classe ouvrière non inclus dans l’un ou l’autre des deux groupes.

Ce groupe d’exclus se compose d’un éventail diversifié de travailleurs non enregistrés, ou en negro, qui ne bénéficient d’aucune prestation de sécurité sociale, et de ce que l’on appelle les monotributistas, une catégorie hétéroclite qui regroupe les entrepreneurs indépendants, les travailleurs des microentreprises, les petits entrepreneurs qui ne génèrent pas suffisamment de revenus pour figurer dans le système fiscal national, diverses professions libérales, et les entrepreneurs précaires de l’État, entre autres. Cette dernière catégorie comprend également les travailleurs domestiques, les travailleurs des plateformes associées à des applications de livraison comme Uber et Rappi, les artisans indépendants, les vendeurs de rue, les jeunes qui oscillent entre des emplois de courte durée et mal rémunérés, et les freelances. Il y a également un plus petit nombre de travailleurs coopératifs qui, parce qu’ils n’ont jamais été considérés comme entretenant une relation de travail distincte, tombent également sous le régime fiscal monotributista.

Si nous analysons plus en détail ce groupe, nous constatons que, loin d’être une minorité, il représente une part considérable de la population active argentine, qu’il est en grande majorité jeune et que, à l’exception des travailleur·ses domestiques, il est essentiellement composé d’hommes. Beaucoup de ces travailleurs se sont sentis ignorés par l’essentiel des politiques publiques argentines. Par exemple, pendant la pandémie, alors que nombre d’entre eux ne pouvaient pas travailler ou devaient le faire dans des conditions dangereuses, ils n’ont pas bénéficié de l’ATP et ont été largement exclus de l’IFE. En tant que monotributistas ou travailleurs en negro, ils continuent d’être exclus de la plupart des filets de sécurité sociale argentins.

Susceptibles de faire l’objet d’une campagne médiatique dénonçant la gestion de la pandémie par le gouvernement, socialement inhibés par les mesures de confinement et chroniquement sous-payés, les conditions étaient réunies pour que les rancœurs se développent. Pour la grande majorité de ces travailleurs, l’État n’était pas seulement absent, il les avait oubliés, alors même qu’ils étaient considérés comme “essentiels” et qu’ils livraient la nourriture et les biens consommés par les “ayant droit” confinés.

Comme dans pratiquement tous les aspects de la vie sociale, la pandémie a exacerbé et accéléré des tendances existantes qui émergeaient déjà plus lentement et et de manière plus hésitante. L’éléphant du travail informel a échappé à tout le monde, au gouvernement comme à l’opposition. Il a été ignoré jusqu’à ce que le phénomène Milei attire l’attention. Et Milei lui a rendu la pareille en reconnaissant son désespoir et en capitalisant sur ses sentiments.

Un prolétariat divisé contre lui-même

Les transformations de la structure sociale apparaissent progressivement et mettent du temps à se manifester jusqu’au jour où elles semblent exploser. Ce n’est pas la première fois qu’une telle explosion se produit en Argentine. Dans les années 1940, l’intensité du soutien de la classe ouvrière à Juan Domingo Perón a surpris les classes dirigeantes, l’intelligentsia, la gauche et Perón lui-même. Le triomphe de Raul Alfonsín en 1983 pour le retour de la démocratie a été un autre moment de ce type. La révolte de masse qui a secoué l’Argentine les 19 et 20 décembre 2001 est également apparue comme un ouragan soudain, impossible à arrêter et sans destination précise. L’Argentine se trouve aujourd’hui dans une situation similaire : le mécontentement des masses est palpable, tout comme le besoin d’espoir et de sauveur. Mais pourquoi Milei représente-t-il un tel sauveur pour tant d’Argentins ? Comment se fait-il qu’une utopie d’extrême droite séduise aujourd’hui une grande partie de la classe ouvrière ?

L’attrait de Milei pour ces secteurs désenchantés et en colère de la classe ouvrière réside dans un discours combinant des solutions radicales (voire magiques), un ennemi facile et un avenir imaginaire : une fiction déséquilibrée qui promet une nouvelle vie en se débarrassant de l’État et de la "caste politique" qui a trop longtemps ignoré les travailleurs et les pauvres et les a laissés se débrouiller tout seuls. Le discours de “rupture” de Milei est basé sur une idéologie de néolibéralisme extrême dont le but ultime, pour paraphraser David Harvey, est la reconstitution du pouvoir de classe. Alors qu’auparavant les méchants de cette idéologie étaient l’État-providence et le communisme, de nouveaux mandataires sont à portée de main. Pour le macrismo, c’était le populisme du kirchnerismo, le mouvement associé au péronisme de gauche de Néstor et Cristína Fernández de Kirchner. Pour Milei, comme pour Bolsonaro, il s’agit d’un socialisme et d’un communisme flous qui mêlent les centristes et les gauchistes les plus radicalisés.

Ce qui rend ce nouveau néolibéralisme d’extrême droite unique, c’est que son idéologie est trop grossière pour les classes aisées, qui veulent la domination mais aussi la prévisibilité pour leurs intérêts commerciaux. Le message de Milei n’est pas un discours préparé pour la classe d’affaires, même si Milei lui-même pense qu’il l’est, et même si de nombreux entrepreneurs et biznessmen se sont bouché le nez et ont voté pour Milei à la fin. En réalité, Milei articule un discours nihiliste pour le nouveau prolétariat contre lui-même et ses propres intérêts.

Ce nihilisme s’explique par l’impuissance du gouvernement d’Alberto Fernández à satisfaire, ne serait-ce que nominalement, les attentes sociales élevées qui l’ont porté au pouvoir en 2019. L’inefficacité de l’administration sortante peut être liée à plusieurs facteurs : ses objectifs non atteints de “gouvernement tranquille” (gobierno tranquilo) ; le factionnalisme permanent qui l’a immobilisé, créant une opposition interne souvent plus dure que l’opposition officielle ; et ses aspirations ratées à négocier des accords avec l’opposition et les principaux secteurs économiques. Dans l’ensemble, l’administration Fernández a été marquée par un manque d’acuité théorique et politique qui s’est révélé lorsqu’elle n’a pas su répondre aux problèmes structurels de la nouvelle configuration sociale de l’Argentine.

Bien entendu, il ne s’agit pas d’un problème propre à l’Argentine. Les parallèles entre Milei et Trump, Bolsonaro, l’extrême droite européenne, et d’autres partisans de l’extrême droite latino-américaine, comme le Chilien José Kast et le Colombien Rodolfo Hernández - deux personnalités qui ont failli accéder au gouvernement lors des dernières élections - montrent que l’Argentine n’est pas l’exception, mais la nouvelle règle.

No Future ?

La capacité de Milei à exploiter la frustration d’une grande partie de la société argentine n’absout pas le gouvernement sortant et le projet politique associé au kirchnerismo. Comme dans d’autres pays où l’autoritarisme s’est installé, la gauche a été incapable de communiquer un projet alternatif convaincant à une grande partie de la classe ouvrière qu’elle prétend représenter. Trop souvent, nous, les gens de gauche - en Argentine et dans le monde - n’avons pas réussi à proposer autre chose qu’un retour aux “bons moments”, en ignorant que pour les plus marginalisés, cette période n’a jamais été si bonne que cela. Qu’il s’agisse du progressisme tiède ou de la gauche radicale, nous avons été tellement occupés à défendre les victoires passées que nous avons rarement offert des propositions claires et complètes de futurs alternatifs.

La gauche argentine ne peut apparemment qu’offrir plus de la même chose - ce qui est précisément ce que Milei et ses partisans ont effectivement reformulé comme la cause de tous les maux. Il n’y a pas de projet, et encore moins de discours alternatif, pour les perdants de la réalité socio-économique actuelle. Même l’“économie populaire” et les perspectives autrefois prometteuses du syndicalisme de mouvement social semblent trop conservatrices pour les secteurs informels ciblés par Milei, son apologie de programmes de travail ressemblant trop aux corvées auxquelles les travailleurs indépendants et informels, les freelances, les employé·es de maison et les travailleur·ses des plates-formes veulent échapper.

Si nous ne parvenons pas à articuler un projet visant à améliorer les revenus, les conditions de vie et les capacités productives de tou·tes les travailleur·ses, les solutions actuellement proposées par les organisations représentant la classe ouvrière argentine ne seront jamais suffisantes. Si la gauche ne parvient pas à construire et à communiquer efficacement un projet transformateur qui donne de l’espoir aux rangs croissants du prolétariat émergent, le mieux que nous puissions faire est d’attendre l’échec de cette dernière vague d’autoritarisme d’ultradroite, qui aura sans aucun doute un coût social, économique, politique et culturel intolérable.