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12/02/2026

Le habits neufs du colonialisme : soupes fraîches dans vieilles marmites

Raúl Zibechi, La Jornada,6/2/2026

Original español - Versione italiana

Traduit par Tlaxcala

Aujourd’hui que le capitalisme retrouve les modes brutaux du colonialisme, il peut être nécessaire de revisiter certains de ses aspects les plus accablants pour les peuples, afin de ne pas nous tromper et, surtout, d’aller au-delà de l’appareil de propagande du système. La publicité à peine voilée a coutume de dissimuler les crimes du colonialisme et de les déguiser en entreprises civilisatrices, parmi lesquelles se distinguent la démocratie et le développement qu’aurait apportés la conquête du tiers-monde.

Un récent article de Rafael Poch dans CTXT, intitulé « L’empire vertueux », a le mérite de décrire les atrocités coloniales et de les relier à l’attitude européenne, et du Nord global, face au génocide palestinien. Qui plus est, il souligne que « le rôle qu’ont joué au XIXe siècle la « civilisation », le « commerce » et le « christianisme » imposés aux « sauvages », est désormais joué par l’idéologie des droits de l’homme, de l’égalité des genres et d’autres nobles causes ».

Une double opération médiatique permet de dissimuler les massacres et, en même temps, de déguiser la conquête coloniale sous des notions qui les justifient, au nom d’un prétendu bien supérieur que les conquis n’ont jamais partagé.


L’Illustration, Paris, 1893

Un premier point à souligner est qu’il n’a jamais rien existé de semblable à une démocratie dans les colonies, car elles furent gouvernées d’une main de fer par les conquérants, sans la moindre concession aux peuples qui furent sauvagement réprimés. Poch nous rappelle que, dans la destruction du secteur manufacturier indien, la suppression des droits de douane sur les textiles britanniques a joué un rôle décisif, tandis que des impôts et des barrières étaient imposés à la vente des textiles de fabrication indienne.

Un deuxième point est la violence directe et indirecte qu’ils ont exercée dans leurs colonies. La famine en Irlande en 1846-1847, qu’il nomme « l’holocauste irlandais », a fait que la faim et ses conséquences ont coûté la vie à entre un et deux millions de victimes, sur une population de huit millions. Alors que d’autres pays européens, qui ont également subi le mildiou de la pomme de terre, ont paralysé les exportations alimentaires pour compenser les pertes, les Britanniques non seulement ne l’ont pas fait, mais ont profité de la famine pour imposer des réformes de libre marché.

Comme on peut le voir, la « doctrine du choc » de Naomi Klein a une longue histoire, tout en conservant toute sa terrible actualité. Jusqu’à ce jour, les médias blanchissent le désastre, que ce soit en insultant les peuples ou en louant les mesures qui promettaient le « progrès ».

« Des passagers de la ligne de chemin de fer de Bombay achètent et distribuent du pain à des paysans affamés dans une gare de campagne » : La famine en Inde, une scène sur le chemin de fer des Indes orientales. Illustration pour The Graphic, 12 décembre 1896. D’après Frank Dadd

 Le troisième point est central : les crimes contre l’humanité. Rien qu’en Inde, entre 1880 et 1920, 100 millions de personnes sont mortes sur une population d’un peu plus de 200 millions, à cause des famines et de l’appauvrissement. Au Bengale, dix ans plus tôt, la faim a tué un tiers de la population, 10 millions de personnes.

Les Latino-Américains, et en particulier les peuples autochtones et noirs, connaissent cette histoire car notre continent a subi un véritable holocauste qui a failli anéantir la population non blanche. À cela s’ajoutent des horreurs comme les guerres de l’opium, qui ont provoqué 150 millions de toxicomanes en Chine, soit un habitant sur trois.

Le quatrième point est la libération de prisonniers pour les utiliser comme main-d’œuvre contre les peuples, en particulier de la part de la Grande-Bretagne. Les données sont très éloquentes. Au cours des 30 années précédant 1776, un migrant sur quatre arrivant dans le Maryland était un condamné. En 1840, la moitié de la population de Tasmanie (sud de l’Australie) était composée de détenus. Entre 1788 et 1868 (huit décennies), 162 000 condamnés furent envoyés en Australie, « déportés pour tuer des Aborigènes à discrétion ».

Bien que Poch ne le mentionne pas, on peut établir un parallèle entre l’utilisation des prisonniers comme fer de lance de l’entreprise coloniale et l’incitation actuelle dont bénéficient les narcotrafiquants pour attaquer les mouvements sociaux et les peuples en résistance. D’une part, il est évident que le narcotrafic ne peut prospérer ni subsister sans soutien étatique, que ce soit dans la justice, dans les appareils armés, ou aux différents niveaux des gouvernements.

D’autre part, les faits démontrent que nous sommes face à une ingénierie sociale beaucoup plus sophistiquée que celle du colonialisme, qui cherche à diriger le narcotrafic contre ceux qui s’opposent aux gouvernements. Ce n’est pas un hasard si, dans toute l’Amérique latine, le narcotrafic attaque les mouvements et les dirigeants sociaux, généralisant des modes opératoires apparemment nés en Colombie. La capacité à diriger la violence narcotrafiquante contre les mouvements d’en bas est dévastatrice pour les peuples et une aide inestimable pour consolider le capitalisme à travers de prétendues « guerres contre la drogue ».

Lors de la pépinière d’août 2025, le sous-commandant Moisés, porte-parole de l’EZLN, a parlé de l’attitude à adopter face aux narcotrafiquants. Il a dit qu’en général, ils sont aussi pauvres qu’eux et qu’il est inutile d’entamer une guerre entre les gens d’en bas. Il semble important d’en débattre afin d’avoir une position face à une réalité si présente et si cuisante.

Lœil de la police, 1909