Affichage des articles dont le libellé est USraël. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est USraël. Afficher tous les articles

30/01/2026

Pourquoi les tactiques israéliennes de contre-terrorisme* apparaissent dans le Minnesota

Un partenariat de plusieurs décennies a inclus le partage de ressources et beaucoup d’entraînements conjoints pour l’ICE et la CBP** avec leurs homologues en Israël.

Connor Echols, Responsible Statecraft, 29/1/2026
Traduit par Tlaxcala

Connor Echols est journaliste pour Responsible Statecraft, le site ouèbe du Quincy Institute, un laboratoire d’idées prônant la diplomatie et la retenue militaire pour la politique étrangère des USA. Il était auparavant rédacteur en chef adjoint à la Nonzero Foundation, où il co-rédigeait une newsletter hebdomadaire sur la politique étrangère. Il a récemment terminé un stage au Centre arabe d’études à l’étranger à Amman, en Jordanie, et il a obtenu sa licence à l’université Northwestern (Evanston, Illinois), où il a suivi un cursus de journalisme et d’études sur le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord. @connor_echols

 Ces dernières semaines, des milliers d’agents fédéraux des forces de l’ordre ont déferlé sur Minneapolis. Des vidéos montrent des agents de l’immigration sautant de fourgons banalisés, maîtrisant et aspergeant de gaz poivré des manifestants, et brisant des vitres pour traîner des gens hors de leurs voitures.

Des figures de proue de l’administration Trump ont défendu cette approche malgré une forte opposition locale. Par exemple, lorsque des agents fédéraux ont tué un manifestant nommé Alex Pretti samedi, la Secrétaire à la Sécurité intérieure, Kristi Noem, l’a rapidement accusé de « terrorisme intérieur ».

Pour les observateurs du conflit israélo-palestinien, ces scènes peuvent sembler étrangement familières. Cette similitude n’est peut-être pas une coïncidence.

Au cours des deux dernières décennies, les responsables usaméricains de l’immigration ont maintenu une relation étroite avec le gouvernement israélien. Cette collaboration a inclus des voyages organisés pour des responsables usaméricains de haut niveau des forces de l’ordre en Israël, des formations conjointes pour les agents de l’immigration et des transferts de technologie qui ont mis des capacités de surveillance sophistiquées entre les mains de l’Immigration and Customs Enforcement (ICE). Le résultat a été une convergence croissante des mentalités entre les agences de sécurité israéliennes et usaméricaines.

L’objectif principal de cette collaboration est de prévenir les actes de terrorisme - un objectif nécessaire, bien que problématique. Mais, alors que l’administration Trump a de plus en plus repensé sa répression contre l’immigration clandestine comme une nouvelle sorte de guerre contre le terrorisme, elle a appliqué ces tactiques de contre-terrorisme à un nombre sans cesse croissant de personnes aux USA. Ce changement, qui a suscité des réactions malgré le large soutien public à la lutte contre l’immigration illégale, donne maintenant aux USAméricains un aperçu de la façon dont l’armée israélienne opère en Cisjordanie, selon Josh Paul, qui dirigeait auparavant le bureau des transferts d’armes au Département d’État.

« Il y a des parallèles frappants », dit Paul. « Vous avez des unités d’une force de sécurité qui sont imposées aux autorités locales, imposées à la police locale, qui s’engagent dans des points de contrôle, des détentions, y compris d’enfants [...] Et elles semblent opérer largement en toute impunité ».

Une relation de vingt ans

Lorsque Bill Ayub est revenu de son voyage en Israël, il était impressionné - mais un peu méfiant. Le logiciel de surveillance israélien est « un peu plus invasif que ce que vous verriez ici aux États-Unis », déclarait l’ancien shérif du comté de Ventura à Jewish Currents en 2022. Et l’usage de la force lors des arrestations était « choquant », a déclaré Ayub. « C’était genre “Ouaou, vous faites ça ?” [...] Nous irions en prison si nous faisions quelque chose comme ça ici”

Ayub est l’un des centaines de hauts responsables usaméricains des forces de l’ordre qui, au cours des deux dernières décennies, ont visité Israël et rencontré des responsables israéliens des forces de l’ordre avec l’aide d’organisations à but non lucratif comme l’Anti-Defamation League (ADL) et le Jewish Institute for National Security of America (JINSA). Les informations publiques sur ces voyages, axés sur la lutte contre le terrorisme, sont limitées. Mais un itinéraire d’une délégation de l’ADL en 2016 montrait des réunions prévues avec des responsables israéliens dans une prison tristement célèbre et à Hébron, une ville ségréguée de Cisjordanie.

Des informations accessibles au public montrent que des responsables de l’ICE ont participé à huit voyages de l’ADL entre 2013 et 2016. Joseph Harhay, l’actuel chef adjoint de la Customs and Border Patrol (CBP), a participé à un voyage de JINSA en 2018.

Ces voyages financés par des fonds privés ne sont qu’une facette de la relation. L’administration Bush a créé l’ICE et la CBP en 2003, lors de la restructuration du gouvernement fédéral après les attentats du 11 septembre. Ces agences, toutes deux faisant partie du Département de la Sécurité intérieure (DHS), sont devenues partie intégrante d’un effort gouvernemental de lutte contre le terrorisme. « L’ICE a grandi avec la guerre mondiale contre la terreur », dit Anthony Aguilar, un officier de l’armée à la retraite et militant.

Le Congrès s’est rapidement tourné vers l’étranger pour obtenir de l’aide, créant un bureau du DHS principalement axé sur l’apprentissage auprès des responsables israéliens, selon les partisans de la législation. « Je pense que nous pouvons beaucoup apprendre d’autres pays, en particulier d’Israël, qui a malheureusement une longue histoire de préparation et de réponse aux attaques terroristes », a déclaré la sénatrice Susan Collins (Républicaine du Maine) à l’époque.

Les agents de l’ICE et de la CBP ont depuis développé une relation étroite avec leurs homologues en Israël, leur permettant d’échanger des notes sur les tactiques et la technologie. Le DHS a organisé des conférences avec des responsables de la sécurité israéliens, tenu des sessions de formation conjointes et même accordé des subventions à des officiers israéliens pour faire des recherches sur des domaines comme la lutte contre l’extrémisme violent, selon un ancien haut responsable du DHS.

Ce responsable, qui a déclaré que certaines des tactiques recommandées par les officiels israéliens équivalaient à du profilage racial et ethnique, se souvient d’un collègue senior se demandant : « Pourquoi donnons-nous des fonds à un gouvernement étranger pour ces choses ? Pourquoi le Département de la Sécurité intérieure fait-il ça ? »

Les officiers de l’ICE en particulier ont régulièrement participé à des entraînements aux côtés de la police israélienne, selon Aguilar, qui a déclaré avoir personnellement assisté à certaines de ces sessions au Centre national d’entraînement urbain d’Israël pendant son service dans l’armée. (L’ancien haut responsable du DHS a confirmé que les officiers de l’ICE s’entraînent souvent en Israël ; le DHS n’a pas répondu à une demande de commentaire.)

Le transfert de technologie a été un autre point important de collaboration. Cela est en partie dû aux liens étroits entre l’armée et les industries de la technologie de surveillance dans les deux pays. Par exemple, l’armée israélienne utilise des logiciels d’entreprises usaméricaines comme le géant de la surveillance Palantir, qui travaille également avec l’ICE.

L’ICE, pour sa part, a acheté une technologie sophistiquée de piratage téléphonique à des entreprises israéliennes controversées comme Cellebrite et Paragon. Ces outils ont aidé l’ICE à construire ce que les critiques appellent un « filet » de surveillance, collectant des données sur une grande partie du public usaméricain, y compris des citoyens.

Il n’est pas clair si le gouvernement usaméricain a facilité ces transferts de technologie de surveillance. Mais nous savons que les responsables US sont intéressés par la promotion de ce type de collaboration. Depuis 2015, le Programme binational de recherche et développement industriels (BIRD) réunit le DHS et le ministère israélien de la Sécurité nationale pour « développer des technologies avancées pour les besoins de la sécurité intérieure », selon le DHS. En 2022, l’administration Biden a lancé une autre initiative visant à promouvoir la collaboration entre le DHS et la Direction nationale de la cybersécurité israélienne.

D’autres similitudes peuvent simplement découler de la relation étroite que les responsables usaméricains et israéliens ont entretenue au fil des ans. Par exemple, la Secrétaire du DHS, Kristi Noem, a rencontré l’année dernière le ministre israélien de la Sécurité nationale, Itamar Ben Gvir, un responsable controversé qui partage l’engagement de Noem en faveur d’un maintien de l’ordre intransigeant.


Mai 2025 : Kristi Noem visite le site du Monument de la Flèche Noire, commémorant les héroïques parachutistes israéliens, à 900 mètres de la frontière avec Gaza

Et certains parallèles n’ont rien à voir avec la relation usaméricano-israélienne en soi. Par exemple, l’armée israélienne a fait preuve d’un manque de discipline et de préparation au combat pendant la guerre à Gaza, que certains experts attribuent à un mauvais entraînement et à une expansion rapide des appels sous les drapeaux. L’ICE a fait face à des défis disciplinaires similaires lors de sa croissance vertigineuse sous l’administration Trump, qui a augmenté le budget annuel de l’agence d’environ 200 % et plus que doublé le nombre de ses officiers en moins d’un an pour dépasser les 20 000 agents. (3 000 officiers de l’ICE et de la CBP ont été envoyés dans le seul Minnesota)

« C’est un peu chacun pour soi. Ils n’opèrent manifestement pas sous des procédures opérationnelles standard », dit Aguilar, qui a observé des manifestations à Minneapolis cette semaine et travaillé comme sous-traitant militaire à Gaza pendant la guerre. « C’est exactement comme ça que les Forces de défense israéliennes opèrent à Gaza ».

Bien sûr, les scènes de Minneapolis ont déclenché une réaction que l’administration aura du mal à ignorer. En effet, le président Trump a déjà commencé à modifier son approche ces derniers jours, rétrogradant un commandant controversé de la CBP et envoyant son « tsar des frontières », Tom Homan, superviser les opérations dans un souci de désescalade. Trump a même changé de ton concernant le meurtre de deux citoyens usaméricains par l’ICE, qualifiant les deux incidents de « terribles ».

Mais, compte tenu de l’étendue de la collaboration sécuritaire usaméricano-israélienne et du désir de Trump d’agir rapidement sur les expulsions, le Minnesota pourrait ne pas être le dernier État à voir ce genre de tactiques - et de technologies - déployées dans ses rues. « Rien de tout cela ne me surprend », a déclaré l’ancien haut responsable du DHS, ajoutant qu’il espérait toujours qu’une pression interne pourrait encourager l’administration à changer de cap. « Je suis un peu choqué que les gens ne fassent ces comparaisons que maintenant ».

NdT

*Contre-terrorisme : désignation officielle de la contre-insurrection

** CBP : Customs and Border Protection, Service des douanes et de la protection des frontières, agence du département de la Sécurité intérieure (DHS), créée en 2003. Elle compte aujourd’hui 65 620 employés.

27/01/2026

Minneapolis, Palestine occupée

Ci-dessous, traduits par Tlaxcala, trois articles suscités par l’exécution, commise de sang-froid, d’Alex Peretti à Minneapolis. Une mort de trop, après celle de Renee Nicole Good et qui soulève une tempête d’indignation au-delà du Minnesota.

Là où le trottoir finit, les mensonges commencent : sur l’exécution d’Alex Pretti

Jeffrey St. Clair, CounterPunch, 26/1/2026

Jeffrey St. Clair est coéditeur de CounterPunch. Son dernier ouvrage s'intitule An Orgy of Thieves: Neoliberalism and Its Discontents (avec Alexander Cockburn). sitka[at]comcast[dot]net  ou @JeffreyStClair3.

Voici ce que j’ai vu après avoir visionné plusieurs vidéos de l’exécution d’Alex Pretti : L’infirmier de l’administration des anciens combattants Alex Pretti, que Gregory Bovino a dit vouloir causer des "dégâts maximum", essayait de protéger une femme qui se faisait asperger de gaz poivré, un acte d’humanité qui a mis en rage les agents de la CBP (Patrouille frontalière) qui se sont ensuite jetés sur lui en masse, lui aspergeant le visage de gaz poivré. Il tenait un téléphone portable à la main lorsque huit agents se sont rués sur lui et l’ont violemment projeté sur le bitume. Avec six agents de l’immigration sur lui, Alex Pretti aurait facilement pu être « chauviné »  [Derek Chauvin, le meurtrier de George Floyd, NdT] à mort... s’ils n’avaient pas décidé de lui tirer dessus. Il avait un pistolet dans un étui, pour lequel il avait un permis (et un droit divin, selon Trump et la NRA) de « port apparent ». Et cette arme lui a été prise par un agent qui s’est éloigné, puis ils lui ont tiré dessus à plusieurs reprises à seulement quelques centimètres, jusqu’à 10 coups en moins de cinq secondes.

La tentative de dissimulation a eu lieu immédiatement. Alors que la bande d’officiers se dispersait comme un atome fissuré du corps inerte de Pretti après les coups de feu, ils se sont tournés directement vers la foule qui avait filmé et hurlé d’horreur face à l’exécution qu’elle venait de voir. Sorti le gaz poivré. Sorties les matraques. Sorties les armes. Ils ont tenté de détenir les témoins et de voler leurs téléphones portables. L’homicide est un crime d’État. Mais le DHS (Sécurité intérieure), une fois de plus, comme dans le cas de Renee Good, a empêché la police d’État du Minnesota d’enquêter sur la mort d’un résident du Minnesota et citoyen usaméricain, et le FBI a mis fin à toute enquête interne sur les tirs. Ils ont refusé de révéler l’identité du tireur, l’ont retiré du Minnesota vers une autre juridiction et l’ont remis en liberté. C’est la preuve de la culpabilité. C’est aussi la preuve que les tactiques de « côté obscur » de Cheney [« Pour se protéger, les USA devront travailler du côté obscur », déclaration  après le 11 septembre, NdT] ne sont plus réservées aux sites noirs [prisons secrètes de  la CIA, NdT]. Elles sont rentrées au bercail pour sévir contre les USAméricains en plein jour...

Noem, Bovino et Trump ont été prêts à calomnier le cadavre d’un homme qui travaillait pour leur propre gouvernement, prodiguant des soins aux anciens combattants usaméricains. Un citoyen usaméricain, né de citoyens usaméricains. Un homme sans casier judiciaire, qui n’avait commis aucun acte criminel lorsqu’il a été abattu, si ce n’est essayer de se protéger et de protéger les autres des brutalités d’agents fédéraux masqués, lourdement armés. Ils l’ont souillé avant de savoir quoi que ce soit sur lui. Ils l’ont vilipendé avant même que son sang n’ait gelé sur le trottoir. Ils l’ont diffamé avant même d’avoir vu les vidéos de son meurtre. Ils l’ont sali après avoir vu les vidéos de son meurtre. Ils l’ont blâmé parce qu’il était irréprochable. Ils l’ont diffamé pour cacher leur propre culpabilité. Une culpabilité qui court de ce trottoir de Minneapolis aux bureaux de la Patrouille frontalière, au QG du DHS, jusqu’à la Maison Blanche. Les mensonges, si outranciers, si transparents, sont la preuve de leur culpabilité.

Puis sont venus les mensonges. Il avait une arme à la main et était prêt à tirer. Il préparait un massacre. Il était chargé de munitions. C’était un terroriste intérieur. C’était un assassin. Il était armé quand ils lui ont tiré dessus. Tous des mensonges. Des mensonges proférés par certaines des personnes les plus haut placées du gouvernement. Des mensonges qui se sont ensuite déversés directement dans le conglomérat médiatique de droite. Des mensonges qui se sont propagés comme un virus dévoreur d’esprit à travers les 30 pour cent du pays avides de croire tout ce que Trump et son régime leur disent. Mentir est à peu près la seule production dont ce régime est capable.

Les mensonges ne sont même pas créatifs. Ils sont pro forma. Ils les disent pour dissimuler l’impunité accordée aux agents meurtriers de l’État, qui ont été libérés des entraves de la Constitution et ont reçu licence de piller et saccager, détenir et tuer à volonté. Mais combien de temps même les partisans les plus serviles de ce régime seront-ils prêts à avaler les mensonges sans être secoués par une nausée profonde ? Les pro-vie ? Les évangéliques ? La NRA ? Jusqu’où toléreront-ils ? Après tout, des agents fédéraux ont désarmé Alex Pretti, puis lui ont tiré dessus. On ne pourrait pas écrire une parabole plus déchirante pour les mises en garde de Charlton Heston sur le caractère sacré du droit aux armes face à la tyrannie toutes ces années. Cette exécution odieuse fera-t-elle enfin que la NRA se retourne contre Trump ? N’y comptez pas. Comme le Sierra Club, la NRA s’intéresse plus à l’argent et à l’accès au pouvoir qu’aux causes pour lesquelles elle collecte des fonds, et l’organisation est peu susceptible de compromettre sa relation avec Trump, même si elle est à sens unique. Ses membres, cependant, peuvent penser différemment.

Voici une façon dont les comparaisons entre l’Allemagne nazie et l’USAmérique MAGA échouent : la plupart des dirigeants nazis n’étaient pas aussi stupides que les gens dont Trump s’est entouré, comme Noem, Patel, Homan et Bondi. Il n’a pas embauché ces gens-là pour leur compétence mais pour leur loyauté aveugle. En fait, il préfère que ses subalternes soient amoraux et incompétents, manquant de connaissance et d’intérêt pour les lois et les organisations qu’ils sont censés superviser. Hitler a purgé la SA lors de la Nuit des Longs Couteaux pour une raison. (Comme Jim Bovard me l’a rappelé, « Après ce carnage, le Reichstag contrôlé par les nazis a adopté une ‘loi’ qui légalisait rétroactivement tous les meurtres de la purge. Tout comme la loi sur les commissions militaires de 2006 a légalisé rétroactivement la torture. ») Bien que ses malfrats aient été essentiels pour lui assurer le pouvoir, ils étaient un handicap pour l’y maintenir. Trump lui-même est trop vaniteux et trop peu sûr de lui pour réaliser le danger tapi dans le ventre de la bête et cela pourrait bien causer sa perte.

Mais les gens qui étaient dans la rue glaciale ce matin-là pour documenter savent exactement ce qui s’est passé. Ils l’ont entendu. Ils l’ont vu. Ils l’ont ressenti. Ils ont senti l’odeur de cordite des coups de feu. Ils ont vu le sang couler. Ils ont vu les agents se disperser après ce qu’ils avaient fait. Ils savaient qui avait commencé. Ils savaient qui avait mis fin à la vie d’une personne dont le métier était de sauver des vies. Imaginez leur colère et leur dégoût en entendant leur propre gouvernement raconter de viles fables sur ce qui s’était passé. S’ils mentent sur ça, sur quoi ne mentiront-ils pas ?



Un agent de la CBP est sorti avec l’arme sous licence d’Alex Pretti plusieurs secondes avant qu’il ne soit abattu. Image extraite d’une vidéo postée sur X.

Voici ce qui s’est passé, selon la déclaration sous serment signée par une personne qui se tenait à côté d’Alex Pretti et qui n’était qu’à quelques mètres de lui lorsqu’il a été plaqué au sol par une meute et abattu sur le trottoir.

Il était 8h50 du matin lorsqu’elle a entendu un sifflet avertissant que des agents de l’immigration étaient dans son quartier de Whittier à Minneapolis. Elle faisait partie d’un groupe communautaire qui observait et enregistrait les rafles de l’ICE et elle s’est rendue au carrefour voisin de l’avenue Nicolet et de la 26e  rue, où elle a vu un convoi de voitures de la CBP et de l’ICE et de nombreux agents rôdant dans la rue. Certains d’entre eux frappaient aux vitres et tentaient de tirer des gens de leurs voitures.

Alors qu’elle se garait, la témoin a vu un homme aider à faire circuler le trafic à travers le barrage routier tenté par les agents de l’immigration. Cet homme s’est révélé être Alex Pretti, un infirmier de la VA et intervenant rapide lors des rafles de l’ICE. Elle s’est garée et s’est approchée de Pretti et lui a dit : « Je vais filmer et utiliser mon sifflet ».

Ensemble, Pretti et la témoin ont vu un agent fédéral jeter quelqu’un au sol plus loin dans la rue. Pendant ce temps, de l’autre côté de la rue, des agents masqués harcelaient des manifestants, qui leur criaient dessus et sifflaient. Alex Pretti a commencé à filmer l’interaction avec son téléphone portable. Un agent s’est précipité vers eux et a aboyé qu’ils devaient reculer. La témoin a reculé lentement vers le trottoir. Mais Pretti est resté sur place et a continué à enregistrer la situation qui s’aggravait devant lui, où des agents avaient commencé à asperger de gaz poivré les deux observateurs. Alors que Pretti se déplaçait vers eux pour leur porter secours, un des agents a violemment poussé une femme sur la chaussée puis a commencé à asperger de gaz poivré les trois observateurs, y compris Pretti, qui, à ce moment-là, tenait ses deux mains au-dessus de sa tête et serrait toujours son téléphone portable - pas une arme, comme l’a prétendu le DHS.

L’agent a poussé Pretti, qui a trébuché, puis a retrouvé son équilibre et s’est penché pour aider la femme blessée. L’agent surexcité a aspergé les deux au visage de gaz poivré à bout portant. Il y avait tellement de gaz poivré dans l’air maintenant que la témoin sentait ses yeux brûler. Cinq autres agents masqués se sont précipités. Ils ont attrapé Pretti alors qu’il essayait d’aider la femme à se relever puis l’ont jeté sur la chaussée. Cinq ou six agents l’ont maintenu au sol. L’un des agents est sorti avec l’arme de Pretti, qui n’avait jamais quitté son étui, et a couru dans la rue en la tenant dans sa main, comme s’il s’agissait d’un trophée de guerre. Puis, la témoin a dit : « Ils ont juste commencé à tirer. Ils lui ont tiré dessus tellement de fois. Je ne sais pas pourquoi ils lui ont tiré dessus. Il ne faisait qu’aider. J’étais à cinq pieds et ils lui ont juste tiré dessus ».

Ceci est un récit précis et intime de la mort d’Alex Pretti. Il est corroboré par chaque vidéo du meurtre. Il expose les mensonges racontés par des personnes qui n’étaient pas là, mais qui ont toutes les raisons de mentir pour dissimuler leur propre complicité. Dans l’USAmérique MAGA, les mères, les prêtres, les poètes et les infirmiers sont désormais considérés comme des « terroristes intérieurs », et les hommes masqués qui les frappent, les gazent et leur tirent dessus sont des « forces de l’ordre ».


En 2014, JoAnn Wypijewski, Kevin Alexander Gray et moi avons édité un livre intitulé Killing Travyons: An Anthology of American Violence, qui était une chronique des abus de la police usaméricaine contre les minorités, en particulier les Noirs. On dirait que nous sommes tous des Trayvon maintenant. En l’espace de quelques jours, les stormtroopers (troupes de choc) de l’immigration de Trump ont abattu une poètesse et un infirmier. Qui sera le prochain ? Un aquarelliste ? Un enseignant de maternelle ? Une manucure ? Un entraîneur de T-ball ?

Nous vivons dans un pays où vous pouvez être accusé de résister à l’arrestation sans avoir commis de crime justifiant une arrestation. Nous vivons dans un pays où même les actes les plus passifs de défi et de résistance sont une excuse pour vous tuer. Les Noirs, les Hispaniques et les Autochtones ont connu cela depuis les premiers jours de la République. Maintenant, les USAméricains blancs ayant une conscience se retrouvent également dans le collimateur de leur propre gouvernement.

Nous vivons aussi dans un pays où les gens, des gens ordinaires, sont si révoltés par ce qui se passe qu’ils sont prêts à sortir tous les jours par des températures arctiques pour affronter et résister aux forces de style paramilitaire qui terrorisent leurs quartiers, sachant le genre de violence qui pourrait s’abattre sur eux.

Alex Pretti était l’un de ces USAméricains « ordinaires ». Il n’avait rien fait pour mériter d’être agressé, encore moins abattu. Il a fait ce pour quoi les infirmiers sont formés : aider quelqu’un qui a été blessé, une femme poussée au sol et aspergée de gaz poivré sans raison par un agent de la CBP, une femme qui n’avait rien fait non plus pour mériter ce traitement brutal. Alex Pretti n’était pas le « pire des pires ». Il était le meilleur du meilleur.

 


Bienvenue en Palestine, Minnesota : la vie sous occupation

M. Reza Behnam, Counterpunch, 27/01/2026

Le Dr. M. Reza Behnam est un politologue spécialisé dans la politique US et le Moyen-Orient.

 Israël est rentré au bercail au Minnesota. Les habitants de Minneapolis et de Saint-Paul sont devenus les Palestiniens du Minnesota. Les résidents des villes jumelles connaissent la perte de souveraineté et de droits civils que les Palestiniens subissent depuis plus de huit décennies.

L’État de l’Étoile du Nord a été assiégé par des milliers d’agents de l’ICE et de la Patrouille frontalière. Les villes jumelles sont désormais des communautés occupées, surveillées et attaquées par leur propre gouvernement.

Le militarisme, la violence et le terrorisme qu’Israël a répétés sur les Palestiniens à Gaza et en Cisjordanie occupées ont atteint le cœur de l’USAmérique et se sont infiltrés dans le système politique du pays.

Les similitudes tactiques et idéologiques entre l’ICE et les Forces d’occupation israéliennes sont facilement reconnaissables. Ces similitudes sont enracinées dans des décennies de programmes de formation conjoints, de technologie et de surveillance partagées. Des milliers d’agents fédéraux ont participé à des programmes israéliens de formation à la « sécurité ».

Simulant la réalité de l’occupation en Palestine, des agents fédéraux militarisés patrouillent dans les quartiers usaméricains, enlevant des résidents. Sans mandats, des hommes non identifiés armés de fusils d’assaut mènent des raids, tirent des gens de leurs maisons, les extraient de véhicules, les détiennent et même les tuent, comme en témoignent ce mois-ci les morts des citoyens usaméricains Renee Good et Alex Pretti. Les agents masqués traitent les manifestants comme des menaces, utilisant contre eux des armes chimiques et sublétales.

Des milliers de personnes ont été détenues de force et maintenues dans des centres de détention de l’ICE sans procédure légale. Depuis le début de 2026, six décès ont été enregistrés. Et en 2025, l’année la plus meurtrière de l’ICE en deux décennies, 32 personnes sont mortes.

En janvier 2026, plus de 9 350 Palestiniens sont détenus, la plupart sans inculpation, dans les prisons et centres de détention israéliens ; environ 350 sont des enfants. Et depuis le 7 octobre 2023, au moins 98 Palestiniens (le bilan étant probablement plus élevé) sont morts en détention israélienne.

Keith Ellison, procureur général du Minnesota, a parfaitement résumé la situation : « C’est de la tyrannie... Personne n’aurait jamais pensé que l’Amérique ressemblerait à ça. Nous n’avons plus besoin de spéculer sur ce à quoi ressemble le fascisme américain. Il est juste devant la porte ».

Notre USAmérique était destinée à ressembler à cela. Tout prétexte d’humanité a été abandonné lorsque le président Joe Biden, sioniste avoué, après le 7 octobre 2023, a donné son feu vert au massacre des Palestiniens et à la dévastation de Gaza, ce qu’il a continué à faire jusqu’à son départ le 20 janvier 2025.

En jetant le poids financier, militaire et politique de l’USAmérique derrière un génocide, et en ne respectant pas le droit international et humanitaire, l’administration Biden a préparé le terrain pour l’absence de loi interne et internationale de son successeur condamné. Une nation qui condamne le « crime des crimes », l’atrocité humaine ultime, favorise une culture de la violence qui finit inévitablement par se retourner vers l’intérieur.

Inéluctablement, l’idéologie sioniste de la violence et de la force a trouvé un foyer en USAmérique, où dans les communautés noires, brunes et autochtones, le maintien de l’ordre quasi-militaire a toujours été une réalité. La brutalité gagne maintenant du terrain dans des communautés majoritairement blanches, comme Minneapolis.

Gaza a réveillé la nation face à la réalité que tout ne va pas bien ; que l’USAmérique est un pays de lois, mais avec peu de justice, ce que les groupes minoritaires savent depuis longtemps. Une nation défendant les droits humains et la justice, comme les USA le proclament, aurait défendu et vigoureusement soutenu le peuple palestinien.

De la Palestine aux rues d’USAmérique, l’objectif semble être la soumission – terroriser les immigrants et ceux qui les protègent ; et réduire au silence les dissidents qui s’opposent à l’ « ordre mondial » envisagé par le complexe militaire, industriel, politique, médiatique et numérique (CMIPMN).

Les USA sont entrés dans le grave new world [allusion au « brave new world » d’Aldous Huxley, NdT] que le président Dwight D. Eisenhower avait prévu dans son discours d’adieu à la nation de janvier 1961.

Alors que l’administration Trump piétine la Constitution usaméricaine, la pertinence de l’avertissement d’Eisenhower contre « l’influence injustifiée » du « complexe militaro-industriel » et sa supplication de ne jamais le laisser « mettre en danger nos libertés ou processus démocratiques » ne peut être sous-estimée :

« Cette conjonction d’une immense institution militaire et d’une grande industrie de l’armement est nouvelle dans l’expérience américaine. Son influence totale, économique, politique, spirituelle même, est ressentie dans chaque ville, dans chaque Parlement d’État, dans chaque bureau du Gouvernement fédéral. Nous reconnaissons le besoin impératif de ce développement. Mais nous ne devons pas manquer de comprendre ses graves implications. Notre labeur, nos ressources, nos gagne-pain… tous sont impliqués ; ainsi en va-t-il de la structure même de notre société.

Dans les assemblées du gouvernement, nous devons donc nous garder de toute influence injustifiée, qu’elle ait ou non été sollicitée, exercée par le complexe militaro-industriel. Le risque potentiel d’une désastreuse ascension d’un pouvoir illégitime existe et persistera. Nous ne devons jamais laisser le poids de cette combinaison mettre en danger nos libertés et nos processus démocratiques. Nous ne devrions jamais rien prendre pour argent comptant. Seule une communauté de citoyens prompts à la réaction et bien informés pourra imposer un véritable entrelacement de l’énorme machinerie industrielle et militaire de la défense avec nos méthodes et nos buts pacifiques, de telle sorte que sécurité et liberté puissent prospérer ensemble. »

La guerre a été centrale pour le CMIPMN, comme elle l’a été pour les USA et Israël. Elle a été fondamentale pour l’idéologie coloniale de peuplement d’Israël, l’expansion étant justifiée comme défense. Elle a également été cruciale dans la poursuite de la domination mondiale par l’USAmérique, l’hégémonie économique étant camouflée en défense de la démocratie et de la liberté.

En Israël, le projet sioniste de détruire une culture ancienne et d’éliminer son peuple est déguisé en « défense » de la nation. Et aux USA, le régime Trump utilise le leitmotiv de la « sécurisation du pays » contre les immigrants sans papiers pour justifier sa cruauté et l’étouffement des libertés et des droits. Il a également utilisé le matraquage habituel sur  « l’antisémitisme » pour détenir et expulser ceux qui s’opposent à la guerre génocidaire d’Israël et qui soutiennent une Palestine libre.

Le CMIPMN a également eu une puissante influence sur la formation et la manipulation de la pensée sociétale.

Le partenariat de Washington avec Israël a favorisé la dérive de l’USAmérique vers le proto-fascisme. La suprématie juive sioniste, la diabolisation des Palestiniens, l’unité nationale construite sur des récits de menace externe, et la fétichisation de la culture militaire ont trouvé un terrain fertile dans le paysage trumpien.

L’union des régimes usraéliens a engendré en USAmérique un environnement réceptif à la suprématie blanche et à la diabolisation et au bouc émissaire des immigrants, des minorités et des gauchistes. Bon nombre des mesures qu’Israël a utilisées pour terroriser les Palestiniens sont désormais employées par les agents fédéraux contre les USAméricains ; par exemple, la détention et l’emprisonnement sans procédure légale, les invasions de domicile, les enlèvements, la séparation des enfants de leurs familles, et l’utilisation d’enfants comme boucliers humains.

L’agenda de déportation massive de Trump est un outil de contrôle social ; une façon d’éroder les libertés civiles fondamentales et de terroriser les populations vulnérables. Comme leurs homologues palestiniens, cependant, les habitants du Minnesota sont restés inflexibles malgré le danger. En réaction à l’occupation militaire de leurs villes, ils ont défié en mobilisant une opposition efficace, donnant vie à des mouvements de résistance.

La rébellion de Gaza du 7 octobre 2023 a modifié la perception d’Israël et leur propre gouvernement par les USAméricains. En mettant les intérêts des Israéliens au-dessus du bien-être des USAméricains, les administrations US, particulièrement Biden et Trump, ont rompu le contrat social.

La Déclaration d’Indépendance de 1776, avec son message de droits inaliénables et de résistance à la tyrannie, fait écho à la lutte des USAméricains en 2026, et à la quête de longue date d’autodétermination des Palestiniens depuis huit décennies.

Les usurpations et abus au Minnesota et en Palestine occupée exigent que nous nous souvenions, avec les mots de Thomas Jefferson, que :

« Les gouvernements sont établis parmi les hommes pour garantir ces droits, et leur juste pouvoir émane du consentement des gouvernés. Toutes les fois qu'une forme de gouvernement devient destructive de ce but, le peuple a le droit de la changer ou de l'abolir et d'établir un nouveau gouvernement, en le fondant sur les principes et en l'organisant en la forme qui lui paraîtront les plus propres à lui donner la sûreté et le bonheur. La prudence enseigne, à la vérité, que les gouvernements établis depuis longtemps ne doivent pas être changés pour des causes légères et passagères, et l'expérience de tous les temps a montré, en effet, que les hommes sont plus disposés à tolérer des maux supportables qu'à se faire justice à eux-mêmes en abolissant les formes auxquelles ils sont accoutumés. Mais lorsqu'une longue suite d'abus et d'usurpations, tendant invariablement au même but, marque le dessein de les soumettre au despotisme absolu, il est de leur droit, il est de leur devoir de rejeter un tel gouvernement et de pourvoir, par de nouvelles sauvegardes, à leur sécurité future ». (Déclaration d'Indépendance, 4 juillet 1776)

 

Entre Tel Aviv et Minneapolis : quand l’État retourne sa violence contre les siens

Du déploiement d’agents fédéraux dans les villes usaméricaines à la « miliciasisation » de la police israélienne, le manuel est le même : utiliser la force de l’État pour réduire au silence la dissidence.

Yosef Yisrael, 25/1/2026

Correspondant étranger pour Channel 13 News, Israël  et doctorant en relations internationales et terrorisme

Les images de Minneapolis sont déchirantes. Alex Pretti, un infirmier de soins intensifs de 37 ans dans un hôpital pour anciens combattants – un homme qui a passé sa vie à soigner ceux qui ont servi – a été abattu par des agents fédéraux. Ce n’était pas un « terroriste intérieur », comme la rhétorique de la secrétaire à la Sécurité intérieure Kristi Noem pourrait le suggérer. C’était un citoyen qui, selon des témoins, est intervenu pour protéger une manifestante qui se faisait asperger de gaz poivré.

Le détail le plus terrifiant de la documentation disponible est que Pretti, propriétaire légal d’une arme, avait déjà été désarmé et était allongé au sol lorsque les coups fatals ont été tirés. Cette tragédie survient à peine deux semaines après la mort de Renee Good, une autre civile, dans une escalade elle aussi non provoquée. Encore plus glaçante que la violence elle-même : l’immunité automatique et totale accordée aux agents par Donald Trump et Kristi Noem. Au lieu de responsabilité, l’administration offre des mensonges et de la propagande pour justifier l’injustifiable.

Ces événements à Minneapolis ne sont pas seulement une tragédie usaméricaine ; ils sont un signe avant-coureur d’un changement mondial. Ils racontent l’histoire d’un régime utilisant son monopole de la violence pour instiller la terreur chez les citoyens qui s’y opposent. Ce qui était autrefois la marque des autocraties s’infiltre dans le monde démocratique lorsqu’il est dirigé par des leaders qui méprisent les valeurs démocratiques. Cela se passe aux USA sous Trump et Noem – et cela se passe en Israël sous Netanyahou et Ben Gvir.


Violences policières rigolardes contre des manifestants anti-Netanyahou à Tel Aviv, juillet 2023. Photo Itai Ron / Haaretz

En Israël, sous le ministre de la Sécurité nationale Itamar Ben Gvir, la police israélienne est méthodiquement transformée en milice politique. Ben Gvir, un extrémiste d’extrême droite exempté du service militaire et ayant des condamnations pour incitation au racisme et soutien au terrorisme, est un adepte de la violence parrainée par l’État. Pour lui, la vue de manifestants en sang ou l’arrestation brutale de manifestants pacifiques n’est pas un échec policier : c’est l’objectif. Il prospère sur les images de la force utilisée contre ceux qui osent protester contre le gouvernement.

La nature du pouvoir est de s’enraciner par la force. Dans une démocratie saine, les « freins et contrepoids » – les tribunaux indépendants, la presse libre et l’État de droit – agissent comme le barrage qui empêche le pouvoir de l’État de devenir une arme contre le peuple. Mais Trump et Netanyahou partagent le même manuel : démanteler les garde-fous pour permettre une montée incontrôlée de la force exécutive.

À la fois à Minneapolis et à Tel Aviv, la distance entre « maintien de l’ordre » et « exécution politique » rétrécit. En Israël, la perspective de tirs à balles réelles contre des manifestants ne semble plus être une crainte dystopique – elle semble être une réalité imminente.



11/01/2026

Iran : Déstabiliser par étranglement
Remarques sur la nouvelle vague de protestations en Iran

 Joachim Guilliard, Nachgetragen, 9/1/2026
Traduit par Tlaxcala

Joachim Guilliard (né en 1958) a étudié la physique, travaille principalement comme consultant en informatique et est actif dans le mouvement pacifiste allemand. Il s’intéresse depuis longtemps au Moyen-Orient et au Proche-Orient, en particulier à l’Irak, et est l’auteur de nombreux articles spécialisés ainsi que le coéditeur et coauteur de plusieurs livres sur les pays de la région touchés par la guerre. Depuis 2009, il anime le blog «Nachgetragen ».

La forte vague de protestations qui s’est propagée en Iran fin 2025 contre la misère économique n’a pas été une surprise. Les blocus économiques sans cesse renforcés au cours de l’année et l’agression militaire directe d’Israël et des USA en juin dernier ont considérablement aggravé les problèmes économiques du pays. L’embargo auquel l’Iran est confronté est aussi vaste et brutal que celui contre Cuba.

Le pays réussit certes à en amortir quelque peu les effets en développant le commerce avec la Russie, la Chine et ses voisins asiatiques. Les pertes financières et les problèmes d’approvisionnement restent néanmoins considérables. Ils entraînent, entre autres, une dépréciation constante de la monnaie iranienne, une perte croissante du pouvoir d’achat et une inflation élevée persistante, qui a bondi à plus de 50 % après le rétablissement des blocus par le président usaméricain en 2018 et se maintient depuis à une moyenne de 35 %. Les autres crises intérieures sont également exacerbées par l’embargo. Des millions de personnes, y compris de la classe moyenne, sont ainsi plongées dans la pauvreté. [1]

C’est précisément l’objectif ouvertement proclamé de Trump. Les Iraniens doivent être poussés au désespoir par une détérioration drastique de leurs conditions de vie, au point de se soulever contre le régime. C’est d’ailleurs le calcul général qui sous-tend les sanctions économiques [2], également poursuivi par Berlin, Paris et Londres. Les sanctions économiques de l’ONU et de l’UE réactivées par ces derniers via le « snapback » ont fait chuter encore plus le taux de change et ont poussé l’inflation à près de 50 %.

Le déclencheur des protestations actuelles a finalement été une chute extrême du taux de change du rial par rapport au dollar. Les commerçants du bazar de Téhéran ont alors fermé leurs boutiques et sont descendus dans la rue. Le rial avait perdu 10 % supplémentaires de sa valeur en quelques jours. Comme cela était exceptionnel, même pour un Iran habitué aux chutes de cours, sa direction y voit la « main de l’ennemi ». [3]

Si les manifestations se sont propagées dans de nombreuses régions du pays, les espoirs des USA et de leurs alliés européens ne se sont pas concrétisés jusqu’à présent. Même si les médias occidentaux tentent de donner une autre impression, les protestations ne visent pas un renversement du régime, mais s’opposent principalement à l’inflation, à la précarité de l’emploi, aux conditions de vie difficiles et à l’insuffisance des mesures gouvernementales pour y remédier.

Face à cette situation tendue, le gouvernement réagit avec plus de retenue que lors des protestations précédentes.[4] Il déclare les revendications légitimes, cherche le dialogue et a fait les premières concessions, comme des allègements fiscaux pour les commerçants et des subventions plus élevées.[5] Le président Massoud Pezeshkian a toutefois également reconnu que le gouvernement manquait actuellement des moyens pour résoudre la crise économique.[6]

De toute évidence, des groupes armés se sont également efforcés de faire escalader les manifestations. Dans plusieurs provinces, des émeutes violentes ont éclaté, des bâtiments ont été incendiés et des postes de police attaqués. Les forces de sécurité iraniennes ont répondu avec une fermeté correspondante. Elles soupçonnent, certainement non sans raison, une ingérence étrangère.

La surveillance, les poursuites et les arrestations avaient augmenté depuis juin, après que des attaques de drones, des attentats et des actes de sabotage depuis le territoire iranien eurent montré à quel point des secteurs sensibles du pays avaient été infiltrés par les services secrets israéliens et usaméricains. Les opposants pro-occidentaux étaient ainsi davantage soupçonnés. Comme toujours, les attaques, les efforts de déstabilisation et les blocus économiques réduisent drastiquement les marges de manœuvre politiques de la société civile.

Mais les mesures d’étranglement occidentales et le soutien massif aux forces anti-gouvernementales dans le pays n’ont rien à voir avec des efforts en faveur de la liberté et de la démocratie. Elles ne visent pas non plus principalement le programme nucléaire iranien. L’objectif est d’éliminer une puissance régionale qui, par ses richesses en ressources, son haut niveau d’éducation et ses compétences technologiques, dispose d’un énorme potentiel de développement. Et qui – à l’instar du Venezuela – entretient des alliances stratégiques avec la Chine, la Russie et d’autres adversaires de l’Occident, pratique un commerce contournant le dollar et, de par sa situation géographique, est un carrefour multipolaire.

Comme il n’existe pas dans le pays même de forces suffisamment fortes pour installer un régime pro-occidental, les USA, Israël et l’UE visent à ramener l’Iran au niveau de la Syrie, de l’Irak ou du Liban.

Notes

[1] Iran nach dem Zwölf-Tage-Krieg, UZ vom 26. Dezember 2025

[2] Joachim Guilliard, Arsenal des Faustrechts: Wirtschaftsblockaden, Menschenrechte und der Widerstand des Südens, IMI-Studie 2024/4, 24. Mai 2024

[3] Sayyed Khamenei links currency devaluation to ‚enemy hand’, Al Mayadeen, 3 Jan 2026

[4] Tehran adjusts its public tone as protests return, Iran International, 1.1.2026

[5] Iran President Moves to Calm Protests With Vow to Fix Budget, Bloomberg, 30.12.2025, Iran Offers Citizens $7 a Month in a Bid to Cool Protests, New York Times, 5.1.2026

[6] Iran’s Pezeshkian urges unity as protests over economic woes turn deadly, Aljazeera, 31/12/2025

Lire aussi

·         Les “Ahmed Chalabi” iraniens aident Israël à planifier le bombardement de l’Iran, par Muhammad Sahimi

·         Notre homme pour Téhéran
La campagne soutenue par les USA et Israël pour placer Reza Pahlavi, fils du Shah, à la tête d’un changement de régime en Iran, par Alex Shams

08/12/2025

Comment le sionisme a été vendu au monde
Harriet Malinowitz parle de son livre Selling Israel: Zionism, Propaganda, and the Uses of Hasbara

Le nouveau livre de Harriet Malinowitz, Selling Israel: Zionism, Propaganda, and the Uses of Hasbara, révèle comment la propagande et les relations publiques israéliennes ont promu le sionisme tout en dissimulant l’oppression et la dépossession des Palestiniens.

Eleanor J. Bader, Mondoweiss, 29/11/2025
Traduit par Tlaxcala

Eleanor J. Bader est une journaliste indépendante vivant à Brooklyn, NY, qui écrit sur les questions sociales et politiques intérieures pour Truthout, The Progressive, Lilith, In These Times, The Indypendent, Ms. Magazine et Mondoweiss.

Un certain nombre de questions urgentes se trouvent au cœur du nouveau livre de Harriet Malinowitz, Selling Israel: Zionism, Propaganda, and the Uses of Hasbara [Vendre Israël : sionisme, propagande et usages de la hasbara]. « Comment un groupe initialement restreint de penseurs et d’activistes juifs d’Europe de l’Est a-t-il pu convaincre les Juifs du monde entier qu’ils constituaient un seul “peuple”, confronté à une même menace, doté d’un même chemin vers le salut — et tenu par un impératif commun de le suivre ? », demande-t-elle. « Comment ont-ils pu convaincre le reste du monde de les inclure dans la famille des nations ? Et comment ont-ils pu convaincre toutes les parties impliquées — y compris eux-mêmes — que leur projet de libération était bienveillant, noble et légitime, et qu’il ne produisait ni victimes ni dommages collatéraux ? »

Les réponses à ces questions sont au centre de Selling Israel. Le livre ne se contente pas de les examiner de manière systématique : il se penche aussi sur la manière dont la hasbara — une propagande et un effort de relations publiques mis en œuvre à l’échelle mondiale mais initiés par le gouvernement israélien — ont servi à promouvoir le sionisme, à diminuer la perception de l’oppression des Palestiniens et à diffuser le mythe selon lequel ce pays, âgé de 78 ans, serait né sur une terre sans peuple.

L’ouvrage, fruit d’une recherche exhaustive, a été salué par Publisher’s Weekly comme « un défi impressionnant et méticuleux aux récits établis ».

Malinowitz s’est entretenue avec la journaliste Eleanor J. Bader au sujet d’elle-même, de ses recherches et de ses conclusions peu après la publication du livre.

Eleanor J. Bader : Avez-vous grandi en croyant qu’Israël était nécessaire à la survie juive ?

Harriet Malinowitz : En réalité, on ne m’a pas présenté le discours habituel selon lequel Israël aurait été fondé pour offrir un refuge sûr aux Juifs. Ce qu’on me disait plutôt, c’est qu’Israël était merveilleux parce que tout le monde y était juif — les conducteurs de bus, les éboueurs, les enseignants, les banquiers, les policiers. Tout le monde !

Bader : Quand avez-vous commencé à remettre ça en question ?

Malinowitz : ça a été un processus graduel. Je suis allée en Israël pour la première fois en 1976 avec ma mère et mon frère, puis j’y suis retournée en 1977 et j’ai passé plusieurs mois dans un kibboutz. J’y suis retournée encore en 1982 et 1984.

Quand j’avais huit ans, ma tante s’y est installée. Elle y a vécu de 1962 à 1969, et nous correspondions par lettres. Ses lettres regorgeaient de détails sur le kibboutz où elle vivait. Mon professeur d’hébreu me faisait les lire à haute voix en classe et rayonnait de fierté jusqu’au jour où l’une d’elles se terminait par : « Israël est un endroit formidable à visiter, mais pas pour y vivre ». La lettre m’a alors été arrachée des mains.

Quand ma tante est revenue aux USA, elle a ramené son mari, né en Irak, qui nourrissait un ressentiment bien-fondé face à la manière dont les Juifs mizrahis étaient traités par l’élite ashkénaze en Israël. Il était économiste et se heurtait à un plafond de verre professionnel. Il était heureux d’être parti.

Pendant mon séjour au kibboutz, des hommes palestiniens travaillaient dans les champs, non loin des membres du kibboutz et des volontaires internationaux ; mais lorsque nous étions tous appelés à faire une pause dans la “hutte du petit déjeuner”, j’ai constaté qu’eux continuaient simplement à travailler. J’ai aussi rencontré et bu du thé avec des commerçants palestiniens dans le shuk [version hébreue de l’arabe souk, NdT], le marché arabe de la Vieille Ville de Jérusalem, ce qui m’a fait comprendre que ce qu’on m’avait raconté — que tout le monde en Israël était juif — était faux. On m’a dit qu’ils étaient des “Arabes israéliens”, sans aucune explication cohérente. ça m’a laissée complètement perplexe. Malgré ça, j’étais persuadée que c’était moi qui ne comprenais pas quelque chose.

Quand je suis rentrée aux USA en 1984, je me suis engagée dans le mouvement de solidarité avec l’Amérique centrale, ce qui m’a éveillée aux structures internationales de soutien militaire et à la propagande que nous recevions en tant qu’USAméricains. Entre-temps, j’ai lu le livre de Lenni Brenner, Zionism in the Age of Dictators (1983), qui évoquait la complicité sioniste avec les nazis. Ce fut un autre choc.

J’en savais juste assez pour être enthousiaste lors de la première Intifada en 1987. Mais au moment de la seconde Intifada, en 2002, les gens avaient des téléphones portables, et je pouvais entendre les coups de feu à Jénine via Democracy Now! à la radio. Les blogs et les listes de diffusion permettaient désormais de transmettre l’information autrement. Pourtant, j’étais encore assez naïve pour être stupéfiée qu’Israël refuse l’entrée d’une mission d’enquête de l’ONU dans la zone. ça a vraiment été un tournant pour moi.

Lorsque j’étais en Australie en 2004, j’ai lu The History of Modern Palestine d’Ilan Pappe, en préparation d’une petite rencontre de journalistes, universitaires et militants à Sydney, dont Pappe était l’invité d’honneur. L’une des principales leçons de cette soirée a été qu’en réalité, c’est 1948 — et non 1967 — qui est l’année clé pour comprendre la situation. Une autre a été que le changement ne viendrait pas de l’intérieur d’Israël, mais relèverait des Palestiniens et de leurs alliés dans le reste du monde. Cette discussion a eu un impact énorme sur moi, et lorsque je suis revenue aux USA , je me suis plongée dans la recherche sur l’histoire de la Palestine et du sionisme, que j’ai ensuite fusionnée avec ma recherche sur la propagande, déjà bien avancée. J’ai rapidement su que je voulais écrire un livre sur le sionisme et la propagande, mais il m’a fallu vingt ans pour mener le projet à terme !

Bader : L’idée que Dieu aurait promis Israël aux Juifs est largement incontestée. Pourquoi ?

Malinowitz : Je pense que les gens craignent de toucher aux croyances religieuses d’autrui, surtout quand Dieu est en jeu. Et puis beaucoup de gens croient réellement à cette affirmation !

Bader : Vous écrivez que les Israéliens n’évoquaient guère la Shoah avant les années 1960, car la perte de six millions de Juifs était perçue comme un signe de faiblesse — comme s’ils étaient allés à la mort “comme des moutons à l’abattoir”. Pourtant, vous notez aussi que David Ben-Gourion considérait ce génocide comme un “désastre bénéfique”. Pouvez-vous développer ?

Malinowitz : J’ai été choquée de voir à quel point les survivants de la Shoah étaient méprisés dans les premières années du pays, comme s’ils constituaient une tache sur la masculinité israélienne qu’il fallait effacer. Plus tard, cependant, il y a eu un tournant idéologique : l’armée israélienne rassurait le monde en se montrant forte, déterminée et capable de se défendre si elle était attaquée ; mais en même temps, la Shoah pouvait être invoquée pour rappeler leur victimisation perpétuelle, justifiant toutes leurs actions au nom de la prévention d’un nouveau génocide. De même, la Shoah a été utilisée stratégiquement lorsqu’il s’agissait de collecter des fonds à l’international ou de susciter l’empathie envers Israël en tant que nation prétendument assiégée.

Bader : Le sionisme a été principalement promu par des Juifs ashkénazes qui affirmaient l’existence d’un peuple juif unifié. Comment cette idée s’est-elle diffusée ?

Malinowitz : Le sionisme est né parmi des Juifs d’Europe de l’Est et d’Europe centrale à la fin du XIXe siècle, en réponse à leur propre situation critique. On parlait alors beaucoup du “peuple juif”, mais les Juifs hors d’Europe n’apparaissent véritablement sur leur radar que bien plus tard, lorsqu’ils sont devenus nécessaires pour accroître la population. À mes yeux, l’idée qu’Israël représente tous les Juifs est une imposture. Pour ma part, je n’ai jamais été consultée !

Certaines personnes parlent au nom d’autres — et, en fin de compte, les utilisent. La prétention d’un groupe à représenter tout le monde et à incarner un unique peuple juif relève de la propagande. Cela me rappelle le féminisme blanc des années 1970, où quelques femmes prétendaient parler “au nom de toutes les femmes”. Qui les avait élues ?

Bader : Qu’est-il advenu de l’élan socialiste qui animait tant de sionistes à la fin du XIXe et au début du XXe siècle ?

Malinowitz : Jusqu’en 1977, lorsque Menahem Begin a été élu et que le Likoud est devenu une force politique, les kibboutzim étaient dominés par les Ashkénazes et recevaient d’importantes subventions du Parti travailliste au pouvoir. Ils n’étaient pas réellement autosuffisants. En un sens, leur “socialisme” était davantage idéologique et lié au mode de vie que véritablement économique — plus sioniste que marxiste. Dans les années 1980, les kibboutzim ont dû changer de cap pour survivre, passant de l’agriculture à l’industrie : tourisme, fabrication, immobilier, technologie. L’humeur collectiviste utopique avait disparu.

Bader : Comment le doute fabriqué à propos de la Nakba de 1948 a-t-il servi la machine de propagande israélienne ?

Malinowitz : Le doute peut être une arme puissante. Il existe un modèle élaboré par l’industrie du tabac, et utilisé depuis par les sionistes, les négationnistes du climat, de la Shoah, du génocide arménien et d’autres encore. L’idée consiste à dire qu’il existe des récits concurrents qui doivent être considérés comme également valides — au lieu d’en examiner la crédibilité. C’est pour cette raison qu’il a fallu tellement de temps pour convaincre le public que le tabac causait le cancer : l’industrie défiait les expertises scientifiques avec ses propres “recherches”, laissant les gens croire que le verdict n’était pas établi et qu’ils pouvaient continuer à fumer tant qu’un danger clair et manifeste n’était pas établi. Il en a été de même pour le déni de la Nakba. Si les sionistes n’ont pas réellement expulsé les Palestiniens en 1948, alors ils ne portent aucune responsabilité envers les réfugiés, n’est-ce pas ?


« Travailleur ! Ton journal, c'est la Folks-tsaytung ! » Affiche en polonais et yiddish. Illustration de H. Cyna. Imprimée par Blok, Varsovie, 1936.


Enfants au sanatorium Medem regroupés autour de la Folks-tsaytung, le quotidien du Bund, Międzeszyn, Pologne, années 1930.

Bader : L’idée selon laquelle Israël serait essentiel à la survie juive a longtemps été acceptée comme une vérité. Pourquoi les alternatives au sionisme n’ont-elles pas réussi à s’imposer ?

Malinowitz : L’assimilation est une alternative choisie par beaucoup, mais elle sape le projet sioniste, et la dénigrer a donc été une tâche majeure du mouvement sioniste. Le Bund européen soutenait qu’il fallait lutter contre toutes les formes de discrimination et soutenir les luttes ouvrières tout en combattant l’antisémitisme. Ses membres s’opposaient à la création d’un État juif distinct. Cela m’a toujours semblé logique. L’émigration vers l’Amérique du Nord ou ailleurs était également considérée comme une alternative souhaitable. Il existait des sionistes culturels qui pensaient que la Palestine pouvait être un refuge sûr sans devenir un État-nation.

Le Bund n’a jamais été bien connu aux USA et son programme n’a jamais pris racine comme l’a fait le sionisme. Les sionistes ont plutôt imposé l’idée qu’Israël constituait la seule solution à l’antisémitisme, le seul moyen pour les Juifs d’être en sécurité.

Bader : Il existe de nombreux mythes sur Israël, depuis l’idée que la terre était vide jusqu’à celle selon laquelle les Israéliens auraient “fait fleurir le désert”. Comment ces idées ont-elles été popularisées ?

Malinowitz : “Une terre sans peuple pour un peuple sans terre” et “ils ont fait fleurir le désert” sont deux slogans publicitaires, pour reprendre le terme utilisé par l’Israélien expatrié et antisioniste Moshe Machover. Bien qu’il s’agisse de mensonges absurdes, ces expressions ont perduré. C’est comme l’idée que Christophe Colomb aurait “découvert” l’Amérique : on y croit jusqu’à ce que l’on rencontre des preuves et que l’on comprenne combien cela est absurde.

Je pense également que des expressions comme “faire fleurir le désert” séduisent parce qu’elles confèrent aux Israéliens des capacités quasi surnaturelles. Elles leur donnent l’air de pouvoir accomplir des miracles et les élèvent dans l’imaginaire populaire. Tant que les partisans du sionisme restent confortablement enfermés dans la bulle logique d’organisations telles que le Fonds national juif, le Congrès juif mondial, Hillel ou Birthright, ils reçoivent une récompense considérable : un sentiment de camaraderie et d'appartenance.