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03/04/2025

GIDEON LEVY
Il y a 30 ans, le massacre de Qana a ébranlé Israël ; aujourd’hui, ce ne serait qu’une goutte d’eau de plus dans l’océan

Gideon Levy, Haaretz, 3/4/2025
Traduit par Fausto GiudiceTlaxcala

NdT : la traduction en anglais par Haaretz de l’article original en hébreu confond Qana au Liban et Kfar Kana/Kafr Qana en territoire israélien. Nous avons rectifié cette erreur.

Quelle naïveté et quelle sensibilité ! Le 18 avril 1996 - il y a 29 ans - une batterie d’artillerie israélienne a fourni un tir de couverture pour sortir le commando Maglan, dirigé par le major Naftali Bennett, d’une embuscade dans le village de Qana, au sud du Liban. Quatre obus frappent un camp de réfugiés des Nations unies, tuant 106 civils, dont de nombreux enfants.

Qana, par Moustafa Haidar, 1996

Le porte-parole des Forces de défense israéliennes a tenté de mentir et de brouiller les pistes, comme d’habitude ; le Premier ministre Shimon Peres a déclaré que nous étions “très désolés” mais que nous “ne nous excusons pas”, et le monde s’est déchaîné. Quelques jours plus tard, Israël a été contraint de mettre fin à l’opération “Raisins de la colère”, une autre des opérations militaires insensées entreprises au Liban au cours de ces années-là. Un mois plus tard, Benjamin Netanyahou était élu pour la première fois au poste de premier ministre, en partie grâce à Qana. Comme nous étions naïfs à l’époque, et sensibles.

Chadia Bitar proteste contre la visite de Shimon Peres en 2003 à Dearborn, Michigan, pour recevoir le prix John P. Wallach Peacemaker Award. Les deux jeunes fils de Chadia Bitar (Hadi, 8 ans, et Abdul-Mohsen, 9 ans) faisaient partie des 106 civils tués par les bombes israéliennes à Qana, au Liban, en avril 1996. Photo Rebecca Cook Reuters/Newscom

Qana est devenu le modèle du cauchemar israélien dans chaque guerre : un incident au cours duquel des dizaines de civils sont tués, forçant Israël à mettre fin à la guerre : tout sauf cela. Mais les temps ont changé. Aujourd’hui, Israël peut massacrer à sa guise, sans craindre un nouveau Qana. 

Au cours des deux dernières semaines Israël a commis un “Qana” presque tous les jours dans la bande de Gaza, et personne ne demande que ça  s’arrête. Le cauchemar de Qana s’est évaporé. Il n’est plus nécessaire de veiller à ne pas tuer des dizaines de civils innocents. Tout le monde s’en moque. Le porte-parole de Tsahal n’a plus besoin de mentir, le premier ministre n’a plus besoin de s’excuser. Le monde et la conscience d’Israël ont fondu.

Si l’horrible bain de sang de dimanche, dans la phase actuelle de la guerre de Gaza, n’arrête pas Israël, si le l’assassinat d’une équipe médicale à Rafah ne l’arrête pas, qu’est-ce qui pourrait l’arrêter ? Rien. Israël peut commettre autant de massacres qu’il le souhaite. Et apparemment, il en voudrait beaucoup.

Dans la première frappe de la nouvelle guerre à Gaza, Israël a tué 436 civils, dont 183 enfants et 94 femmes. Qana, quatre fois plus, et encore plus. 

Qana 2, par Moustafa Haidar, 1996

L’article choquant paru dans le Haaretz de vendredi de Nir Hasson et Hanin Majadli, a montré les visages et rapporté les histoires. Elles ont fait froid dans le dos. Cette semaine, les détails d’un autre massacre horrible, peut-être le plus barbare de tous jusqu’à présent, ont été publiés : le massacre d’équipes d’intervention d’urgence dans le quartier Tel al-Sultan de Rafah. Quinze corps, dont un avec les jambes ligotées et un autre transpercé de 20 balles, ont été retrouvés enterrés dans le sable, les uns sur les autres, avec leurs ambulances et leurs camions de pompiers.

Selon des témoins oculaires, au moins quelques-uns d’entre eux ont été exécutés. Tous étaient des secouristes qui tentaient d’atteindre des personnes blessées lors de frappes aériennes israéliennes. En temps normal, le rapport de Hasson, Jack Khoury et Liza Rozovsky(Haaretz, mardi), aurait suffi à faire cesser la guerre. Qana fait pâle figure en comparaison avec ce niveau de barbarie. Dans le premier cas, on pourrait croire qu’Israël a tué par inadvertance des dizaines d’innocents ; à Tel al-Sultan, il était clair qu’il y avait une intention malveillante et criminelle de le faire.

Ce qui s’est passé à Tel al-Sultan est un massacre de My Lai israélien. Mais alors que My Lai a marqué un changement radical dans l’opinion publique usaméricaine contre la guerre du Viêt Nam, Tel al-Sultan n’a pas intéressé la plupart des médias israéliens. L’USAmérique de l’époque, militariste et soumise à un lavage de cerveau, était en émoi ; l’Israël d’aujourd’hui a fermé les yeux sur Tel al-Sultan. 

Non seulement ces massacres n’ont pas provoqué de changement dans l’opinion publique ni entraîné l’arrêt de la guerre, mais ils semblent encourager d’autres massacres. Mardi, l’armée israélienne a bombardé une clinique de l’UNRWA dans le camp de Jabalya, tuant 19 personnes, dont des enfants. C’est le genre de massacre que l’on laisse se reproduire. Qui aurait pu imaginer que nous pourrions un jour nous remémorer avec tendresse l’époque de Qana, de l’opération “Raisins de la colère” ou du gouvernement Peres ? Et pourtant, nous en sommes là.


29/03/2025

GIDEON LEVY
Adieu Jénine, symbole de la lutte contre l’occupation israélienne
23 ans plus tard, la “solution finale”

Le “travail” d'anéantissement du camp de réfugiés de Jénine, entamé en 2002, semble désormais avoir été mené à son terme. Ci-dessous 2 articles, le premier sur la situation actuelle, le second sur la destruction de 2002.-FG

Gideon Levy, Haaretz, 26/3/2025
Traduit par Fausto GiudiceTlaxcala

Le camp de réfugiés de Jénine est détruit et ses 21 000 résidents ont été expulsés par les forces de défense israéliennes. Quatre cents maisons de plus sont inhabitables. Les bulldozers de démolition poursuivent leur travail de destruction alors que le camp est déjà devenu le “nounours” promis par le conducteur de bulldozer des FDI, “Kurdi Doubi” [“nounours kurde”, voir article suivant, NdT], qui s’est vanté de ses actions.


Jénine martyre, par Ahmad Qaddura    

C’était en 2002. En 2025, le camp de Jénine est encore plus fantôme qu’à l’époque ; ses maisons et ses rues ne sont plus qu’un amas de ruines traversées par les eaux usées.

Plus personne ne vit dans le camp de Jénine. Les FDI tirent sur tout ce qui bouge et personne n’ose s’approcher des champs de bataille. Le camp est mort et ses habitants en ont été exilés à jamais. L’armée a annoncé qu’elle n’autoriserait pas la reconstruction des maisons et des routes. 

Pour de nombreux Israéliens, il s’agit d’une bonne nouvelle. Beaucoup d’autres, probablement la majorité, hausseront les épaules. Depuis des années, ils nous disent que le camp de Jénine est un “nid de vipères”. Vous pouvez vous réjouir de la destruction de ce nid [si vous voulez]. Mais la destruction de ce camp est un crime de guerre particulièrement odieux. Ceux qui connaissent le camp, et ses habitants en particulier, ne peuvent que pleurer cette semaine.

Il serait utile de prendre un moment pour examiner le récit des FDI, tel qu’il a été diffusé cette semaine par ses porte-parole, ceux qui n’ont jamais mis les pieds dans un camp, sauf à l’intérieur de l’un des véhicules blindés de l’armée.

La destruction du camp visait à « assurer la liberté d’action de l’armée », expliquent les journalistes : « L’opération se concentre désormais sur les aspects liés à l’infrastructure et à l’ingénierie ». « Les terroristes [ !] ont construit le camp de manière dense et ont rétréci les routes de manière à ce que seuls de petits véhicules puissent y circuler » et « les maisons qui ont été détruites étaient le minimum nécessaire ». 

Le minimum de Tsahal est le plus grand au monde. Ce ne sont pas des “terroristes” qui ont construit le camp, mais les Émirats arabes unis, qui ont contribué à sa reconstruction après sa destruction en 2002. Ironiquement, les planificateurs ont veillé à ce que les rues soient aussi larges qu’un char d’assaut, de sorte que la prochaine fois que l’armée de destruction envahirait le camp, les chars ne détruiraient pas tout sur leur passage. Et quels mots raffinés et diaboliques que « les aspects d’infrastructure et d’ingénierie » pour justifier la destruction totale.

Jénine était un camp combattant, un symbole de la lutte contre l’occupation. Ces dernières années, de nombreux hommes armés ont été aperçus dans ses rues - il était impossible de ne pas les rencontrer. Il s’agissait de jeunes gens très motivés. Ils travaillaient dans des laboratoires de fortune à l’assemblage d’explosifs destinés à empêcher les incursions des FDI dans le camp, comme en 2002.

Le camp de Jénine n’a jamais cédé à l’occupation. S’il s’était agi d’une lutte pour la liberté ailleurs, le camp serait devenu légendaire. Des films avec de jeunes héros auraient été tournés à ce sujet.

Aussi difficile à croire que cela puisse paraître, le camp était un lieu de vie ordinaire. Il disposait d’un magnifique théâtre qui présentait des productions pour les enfants et les adultes. Il y avait une vie sociale et culturelle, autant que cela est possible dans la dure réalité d’un camp de réfugiés. Lors des mariages pauvres, généralement célébrés dans la rue, les invités jetaient des pièces de monnaie dans un sac, sans que personne ne connaisse le montant du cadeau offert au jeune couple, afin de ne gêner personne. Il y avait un esprit de solidarité.

Tous ses habitants étaient des réfugiés et des enfants de réfugiés qu’Israël avait expulsés de leur terre en 1948. Les habitants vivaient pour un passé longtemps désiré. Une société enracinée dans son passé et ses souffrances, comme la société israélienne, devrait pouvoir l’apprécier. Lorsque nous venons détruire leur camp pour la deuxième fois en 25 ans, 77 ans après avoir été expulsés de leur terre, comment peut-on s’attendre à ce qu’ils ignorent l’histoire.

Le camp de Jénine est un camp pilote. Les camps de Nur al-Shams et de Toulkarem sont les suivants. L’armée a des projets pour les 18 camps. Lorsque l’on ferme un zoo, on s’assure de mettre les animaux en lieu sûr. Lorsque vous fermez un camp de réfugiés, ses habitants sont jetés sans défense sur le bord de la route - pour la deuxième ou la troisième fois de leur vie. C’est ainsi que nous résoudrons le problème des réfugiés : nous les transformerons en réfugiés désespérés.

L’opération “Bouclier défensif” à Jénine, 20 ans après

Du 3 au 17 avril 2002 environ, les forces militaires israéliennes avaient pris d’assaut le camp de réfugiés de Jénine, tuant plus de 50 Palestiniens et faisant 13 000 sans-abri. Jennifer Loewenstein se souvient de sa visite du camp et de l’indifférence des médias face à cette attaque.

Jennifer Loewenstein, Mondoweiss, 7/4/2022
Photos de l’auteure
Traduit par Fausto GiudiceTlaxcala

Jennifer Loewenstein est une militante indépendante des droits humains de Madison (Wisconsin), journaliste indépendante, cofondatrice du Madison-Rafah Sister City Project, directrice associée des études sur le Moyen-Orient et maître de conférences (à la retraite) à l’université du Wisconsin-Madison. Ses grands-parents étaient originaires de Mariupol en Ukraine. Elle a passé une partie de son enfance et de sa jeunesse en Palestine/Israël. Elle a été étiquetée comme « self-hating Jew » [Juive pratiquant la haine de soi] par d’éminents sionoihilistes comme David Horowitz, qui l’a même qualifiée de « cinquième colonne occidentale de la barbarie islamiste ».

 Une famille sur les décombres de sa maison dans le camp de réfugiés de Jénine, avril 2002

Fin mars 2002, alors que la seconde Intifada faisait rage, les forces de défense israéliennes (FDI) ont lancé l’opération Bouclier défensif contre des villes et des villages de la Cisjordanie occupée. Bouclier défensif a été la plus grande opération militaire dans le territoire depuis 1967, les forces militaires israéliennes envahissant Ramallah, Toulkarem, Qalqilya, Naplouse, Bethléem et Jénine. L’opération aurait été une réponse directe à l’attentat suicide du 27 mars au Park Hotel de Netanya, qui avait tué 30 vacanciers et qui est également connu sous le nom de “massacre de la Pâque”.

L’objectif de “Bouclier défensif” était de réaffirmer le contrôle israélien sur les principaux centres de population de Cisjordanie [1]. [Les plans de l’opération avaient été élaborés en 1996 dans le cadre de l’opération “Champ d’épines”, par le chef d’état-major de l’époque, Moshe Ya’alon. Ce plan avait été élaboré en réponse à trois jours d’affrontements violents qui avaient débuté le 24 septembre 1996 après l’ouverture par Israël d’un tunnel touristique reliant le Mur occidental, le site le plus sacré du judaïsme, à la Via Dolorosa (où, selon la tradition chrétienne, Jésus aurait marché sur le chemin de la crucifixion) et passant par plusieurs lieux saints islamiques [2]. 25 soldats israéliens et près de 100 Palestiniens ont trouvé la mort au cours des violences qui ont suivi. Plus de 1 000 Palestiniens ont été blessés à Jérusalem-Est et à Gaza, où la violence s’est propagée [3]. 

L’objectif de l’opération Champ d’épines était de développer une stratégie militaire claire pour reprendre la Cisjordanie, écraser la résistance palestinienne et transférer les Palestiniens hors du territoire, ou “zones sensibles”. L’opération “Bouclier défensif” était moins radicale que  “Champ d’épines”, mais elle partageait des objectifs similaires et n’était pas moins violente dans sa mise en œuvre[4]. 

Du 3 au 17 avril 2002 environ, les forces militaires israéliennes ont pris d’assaut le camp de réfugiés de Jénine pour y poursuivre des “terroristes”. (la date du retrait des FDI du camp varie selon les sources). En réalité, la démolition du camp a été un acte de punition collective qui a duré au moins deux semaines. Jénine a été ciblée, dans ce cas, apparemment parce qu’elle abritait l’homme responsable de l’attentat suicide de Netanya. Jénine était un “foyer de terrorisme”, a déclaré le Premier ministre israélien, Ariel Sharon. Cela n’explique pas pourquoi les autres villes palestiniennes ont été visées par l’opération, ni pourquoi tout un camp de réfugiés a dû en payer le prix.

Les forces des FDI, dont 150 chars, des véhicules blindés de transport de troupes, des hélicoptères Apache et des avions de chasse F-16, ainsi que deux bataillons d’infanterie régulière, des équipes de commando et 12 bulldozers blindés D9, ont pilonné le camp dans une guerre urbaine dense au cours d’une campagne qui a fait au moins 52 morts et de nombreux blessés parmi les Palestiniens (52 est le chiffre officiel ; beaucoup affirment que le nombre de morts était plus élevé)[5]. Vingt-trois soldats israéliens ont également trouvé la mort. Selon Human Rights Watch, 22 des 52 morts palestiniens étaient des civils [6]. [Aujourd’hui encore, les avis sont partagés sur la question de savoir si la bataille de Jénine doit être qualifiée de massacre ou non, et si elle correspond à la définition du dictionnaire, à savoir « un acte ou un cas de meurtre d’un grand nombre d’êtres humains, sans distinction et avec cruauté ». Amnesty International a rédigé un rapport détaillé sur l’opération “Bouclier défensif” dans lequel on peut lire ce qui suit :

Pendant les combats, les résidents palestiniens, les journalistes palestiniens et étrangers et d’autres personnes se trouvant à l’extérieur du camp ont vu des centaines de missiles tirés sur les maisons du camp par des hélicoptères Apache qui effectuaient des sorties successives. La puissance de feu déployée sur le camp de réfugiés de Jénine a conduit les témoins des raids aériens, y compris les experts militaires et les médias, à penser que des dizaines de Palestiniens, au moins, avaient été tués. Le cordon serré autour du camp de réfugiés et de l’hôpital principal du 4 au 17 avril signifiait que le monde extérieur n’avait aucun moyen de savoir ce qui se passait à l’intérieur du camp ;... [7]

Dans son rapport, Amnesty fait également état d’homicides illégaux, de l’utilisation de Palestiniens comme boucliers humains, de tortures et de traitements cruels, inhumains ou dégradants infligés aux détenus, d’un manque d’accès à la nourriture et à l’eau, d’un blocage de l’assistance médicale et humanitaire et de la destruction massive de biens et d’infrastructures civiles [8]. 

Au printemps 2002, j’ai vécu et travaillé dans la ville de Gaza. Les Palestiniens de la bande de Gaza n’étant pas autorisés à se rendre en Cisjordanie, le Centre Mezan pour les droits de l’homme (où je travaillais) m’a envoyée faire un reportage dans le camp de réfugiés de Jénine. Je suis arrivé le 18 avril et ce qui suit est un compte-rendu de ce que j’ai vu. Il est tiré d’articles que j’ai écrits à l’époque, d’un journal que j’ai tenu sur les événements, de mes souvenirs recoupés avec des faits, et des innombrables photos que j’ai prises, dont certaines ont fait partie d’une exposition.

Un groupe d’observateurs entre dans le camp de réfugiés de Jénine par le côté sud, avril 2002

Au début, je ne savais pas si j’étais au bon endroit. J’avais devant moi un paysage de ruines. Je me souviens avoir demandé à un vieil homme où se trouvait le camp. Il m’a regardé, a fait un geste vers les ruines et a dit : « al-mukhayim » (« le camp »). C’est alors que j’ai réalisé à quel point la destruction avait été dévastatrice. J’ai erré d’un tas de débris à l’autre, souvent sans même savoir ce que je voyais. Le sol était boueux et des personnes, y compris des femmes et des enfants, essayaient de récupérer des biens personnels, de dégager des chemins autour des bâtiments effondrés pour les équipes médicales d’urgence et de retrouver les morts.

L’odeur de la mort imprégnait le camp. J’avais entendu des gens parler de « l’odeur terrible de la mort », mais je n’en avais jamais fait l’expérience jusqu’alors. Lorsque je l’ai ressentie, j’ai su presque instinctivement ce que c’était. Dans les ruines de la maison de quelqu’un, j’ai vu la semelle d’une chaussure dépasser d’un tas de terre. Autour de moi, les gens se couvraient le nez et la bouche avec des morceaux de tissu pour ne pas avoir de haut-le-cœur à cause de l’odeur. C’est alors que j’ai réalisé que la chaussure était attachée à un pied, et le pied à une personne. Pour rester à l’écart, j’ai quitté la zone et j’ai marché jusqu’à ce que je sache maintenant que c’était l’entrée du camp, là où se trouvait l’hôpital. J’ai traversé les couloirs, pour la plupart vides, jusqu’à ce que j’arrive à l’entrée arrière. Dehors, il y avait beaucoup d’agitation.

 Deux filles assises devant leur maison détruite

Je me suis éloignée de la foule et j’ai grimpé sur une corniche surplombant la zone située à l’arrière de l’hôpital. Là, les morts étaient enveloppés dans des draps blancs et gisaient sur le sol en plein soleil. Des ouvriers ont empilé certains corps à l’arrière d’une camionnette, laissant les autres alignés les uns à côté des autres, leurs noms griffonnés au marqueur noir sur les draps, pour que les vivants puissent les identifier. Un jeune homme s’est agenouillé devant l’un des corps, plongé dans ses pensées, ses prières ou son chagrin. Derrière les rangées exposées à la lumière du soleil, des hommes creusaient une tombe où ont été enterrés ceux qui sont morts pendant le siège. La fosse avait été creusée à la hâte pour que les corps des morts ne propagent pas de maladies. Maintenant, ils étaient déterrés, débarrassés de la terre et alignés avec les autres. Ils seraient eux aussi chargés dans le camion et emmenés pour un enterrement en bonne et due forme.

Une vieille femme se tenait au centre de cette agitation et criait aux journalistes d’arrêter de prendre des photos. Les journalistes l’ignoraient et prenaient quand même des photos : le besoin de prouver ce qui s’est passé l’emporte sur la nécessité de préserver la dignité des morts. Deux hommes portant une civière de fortune ont apporté un autre corps du camp. Je n’ai pas compté combien de corps il y avait. À l’époque, il ne m’était pas venu à l’esprit que le nombre de personnes tuées ferait l’objet d’une telle controverse.


La “maison béante” dont les fenêtres et les portes ont été soufflées

Plus tôt, ce jour-là, après la fin du siège, j’avais fait la queue avec des reporters étrangers qui attendaient l’autorisation de l’armée pour entrer dans le camp et documenter l’après-blitz. Nous avons emprunté un chemin serpentant depuis un village voisin. J’ai compris que nous avions emprunté ce chemin pour éviter les tirs des soldats qui étaient restés en arrière, mais les soldats ont quand même tiré - au-dessus de nos têtes. Sans se décourager, ce cortège d’étrangers s’est quand même déplacé : Des Européens de l’Est, un photographe grec, deux Italiens, des Libanais, un Russe et quelques autres. Seuls un autre USAméricain, un étudiant du Midwest et un volontaire d’une ONG britannique sont entrés avec nous.

C’était la première fois que des civils, des journalistes et des photographes - à l’exception de quelques-uns qui avaient risqué leur vie pour entrer plus tôt - étaient autorisés à entrer. Les auteurs n’avaient pas souhaité être filmés avec leurs bulldozers, leurs fusils et leurs bombes, leurs hélicoptères de combat, leurs missiles, leur utilisation de boucliers humains, les explosifs qu’ils utilisaient pour faire sauter des bâtiments et des maisons familiales, dont l’une avec un homme paralysé dans un fauteuil roulant encore à l’intérieur [9]. [De toute évidence, ils ne voulaient pas que les étrangers sachent que l’électricité, l’eau, la nourriture et les fournitures médicales avaient été coupées, que personne n’était autorisé à entrer ou à sortir. Ils ne voulaient pas que les observateurs voient comment les soldats brûlaient les photos de famille, comment ils urinaient et déféquaient dans les casseroles, plantaient des épingles dans les jouets des enfants et les déchiraient, tiraient des missiles dans les salons, tailladaient les vêtements des femmes et jetaient les réserves de nourriture sur le sol des cuisines, comment ils abîmaient les meubles et brisaient les tasses, les assiettes, les bols, les verres, les vases, les cadres, les télévisions et les radios sur le sol. Dans le couloir d’une école située à l’arrière du camp, quelqu’un avait pris soin, avec un cutter, d’arracher les yeux de chacun des enfants peints sur une fresque murale. Une fois l’opération terminée, certains ont ri ou se sont vantés de la destruction à outrance [10] Dans une interview désormais tristement célèbre, un soldat surnommé Kurdi Doubi* (Moshe Nissim), s’est souvenu de l’époque où il conduisait un bulldozer blindé dans le camp. Avec une bouteille de whisky calée sur son tableau de bord, Kurdi Doubi a passé trois jours d’affilée à démolir ce qu’il pouvait du camp.

Pendant trois jours, j’ai détruit et détruit. Toute la zone. Toutes les maisons d’où ils tiraient s’écroulaient. Et pour les faire tomber, j’en ai détruit d’autres. Les gens étaient prévenus par haut-parleur de sortir de la maison avant que j’arrive (sic), mais je n’ai laissé aucune chance à qui que ce soit. ... Je fonçais sur la maison à pleine puissance, pour la faire tomber aussi vite que possible. D’autres se sont peut-être retenus, c’est du moins ce qu’ils disent. De qui se moque-t-on ? ... Je me moquais des Palestiniens, mais je ne ruinais pas sans raison. C’était sur ordre. De nombreuses personnes se trouvaient à l’intérieur des maisons que nous voulions démolir. ...] Je n’ai pas vu, de mes propres yeux, des gens mourir sous la lame du D-9. Et je n’ai pas vu de maisons s’effondrer sur des personnes vivantes. Mais s’il y en avait, je m’en ficherais complètement. ...] J’ai vraiment aimé ça. Je me souviens avoir abattu le mur d’un immeuble de quatre étages. Nous nous attaquions aux côtés des bâtiments, puis au bélier. Si le travail était trop difficile, nous demandions un obus de char d’assaut. ... Le dimanche... après la fin des combats, nous avons reçu l’ordre de retirer nos D-9 de la zone et d’arrêter de travailler sur notre "stade de football", parce que l’armée ne voulait pas que les caméras et la presse nous voient travailler.

Une fois le travail terminé, les soldats responsables se sont retirés à l’extérieur du camp pour se reposer. Certains étaient assis sur leurs chars et parlaient entre eux ; d’autres se promenaient, fusils en bandoulière. D’autres se détendaient sur l’herbe en regardant le défilé de voitures et de camions qui entraient et sortaient. Un groupe de soldats était assis sur un banc et mangeait des glaces.


 Le camp de réfugiés de Jénine après l’assaut, avril 2002

Après la catastrophe, il n’y avait toujours pas d’eau, d’électricité ou de nourriture disponible pour les habitants, car il n’y avait plus de camp. Il avait été rasé, détruit au point d’être méconnaissable. Quelques maisons vides, dont les fenêtres et les portes ont été noircies et soufflées, sont restées vides, comme en état de choc. Plus de treize mille personnes ont fui le camp, terrorisées, et sont devenues les réfugiés des réfugiés. Des maris, des pères, des fils et des frères ont disparu, laissant derrière eux des membres de leur famille qui ne savaient pas comment les retrouver. À la fin de cette première journée, juste avant le crépuscule, une cabane en bois située à l’extrémité du camp a explosé et s’est embrasée.

Il n’y a jamais eu d’appel à l’envoi d’équipements et d’armes pour aider la résistance, ni de reconnaissance du fait qu’il s’agissait d’une résistance. Il n’y a pas eu de reconnaissance générale du caractère disproportionné des forces engagées pour l’attaque ou de leurs violations du droit international. Le secrétaire d’État usaméricain Colin Powell a mis près d’une semaine à arriver en Israël, affirmant que sa mission de médiation en vue d’un cessez-le-feu n’était « pas le moins du monde menacée » alors que la bataille de Jénine se poursuivait. Dans une déclaration commune du « Quartet » du Moyen-Orient (Colin Powell, le secrétaire général des Nations unies, Kofi Annan, le responsable politique de l’Union européenne Javier Solana et le ministre russe des affaires étrangères Igor Ivanov), le Premier ministre israélien Sharon a été invité à « se retirer des zones palestiniennes » et le dirigeant palestinien, Yasser Arafat, a été invité à « mettre un frein au terrorisme ». « Le terrorisme, y compris les attentats suicides, est illégal et immoral », indiquait la déclaration. Israël « doit se conformer pleinement aux principes humanitaires internationaux [et] ...permettre un accès total et sans entrave aux organisations et aux services humanitaires »[11]. La déclaration a, bien entendu, été ignorée.

 Décombres du camp de réfugiés de Jénine, avril 2002

Ariel Sharon insista sur le fait que ce serait une “erreur tragique” pour Powell de rencontrer Yasser Arafat et affirma que l’“opération” était en “légitime défense”, bien qu’à l’intérieur du camp, un combattant palestinien eût informé par téléphone un chef de la résistance qu’ils étaient à court de munitions. [12]

« J’espère que notre grand ami les USA comprendra qu’il s’agit pour nous d’une guerre de survie... c’est notre droit de défendre nos citoyens et aucune pression ne devrait être exercée sur nous pour que nous ne le fassions pas », a déclaré Sharon aux journalistes alors qu’il visitait un poste de commandement de l’armée surplombant le camp de réfugiés de Jénine, où les troupes israéliennes ont affronté des Palestiniens armés cette semaine. [13]

Les USA ont annoncé qu’ils opposeraient leur veto à toute résolution du Conseil de sécurité condamnant les actions d’Israël.

Après le siège, il n’y a pas eu de Lester Holt ou d’Anderson Cooper [présentateurs de télé stars, le premier sur NBC, le second sur CNN, NdT] à Jénine pour raconter au monde ce qui s’était passé, interviewer les survivants qui avaient tout perdu dans les combats, filmer leurs larmes, recueillir leurs témoignages de première main avec une équipe de tournage et des traducteurs. Il n’y a pas eu d’images de mères portant leurs bébés ou de vieilles femmes pleurant parce qu’elles avaient perdu leurs fils, leurs maisons, leurs voisins ; CNN, MSNBC, ABC et les autres géants des médias usaméricains n’ont pas filmé des personnes retranchées dans des bunkers souterrains pour se mettre à l’abri (bien qu’en fait il n’y ait pas eu de bunkers ou d’abris de quelque sorte que ce soit). Aucun analyste militaire n’a été invité à s’exprimer à la télévision, ni aucun ministre des affaires étrangères n’a promis l’hospitalité si les réfugiés se réfugiaient dans son pays ; aucune promesse n’a été faite qu’ils seraient accueillis « à bras ouverts, sans poser de questions ». Il n’y a pas eu d’experts politiques pour évaluer les circonstances ou deviner ce qui allait se passer.

Les journalistes occidentaux n’ont pas enregistré de témoignages d’hommes qui étaient restés sur place pour se battre parce que c’était leur terre. Les organisations humanitaires n’ont pas pu envoyer de colis d’aide humanitaire dans le camp pour aider les habitants à survivre en état de siège. Il n’y a pas eu de promenades dans l’hôpital pour filmer des personnes avec des blessures causées par des éclats d’obus ou des bandages autour de la tête et des membres ; pas d’images de bâtiments bombardés et rasés et pas de commentateurs retenant leurs larmes. Il n’y a pas eu d’images d’enfants s’accrochant aux basques de leurs mères ou de personnes emportant leurs animaux de compagnie bien-aimés pour les mettre à l’abri.

Au contraire, il y a eu solidarité avec les Israéliens. Cette absurdité radicale a prévalu lorsque les conglomérats médiatiques ont débarqué à Jérusalem et à Tel-Aviv pour serrer la main des auteurs des attentats, jurant leur solidarité avec les occupants et garantissant davantage d’aide militaire. Imaginez ces mêmes acteurs débarquant à Moscou pour un récapitulatif des événements. Les habitants de Jénine ont été ignorés. Lorsque j’ai finalement quitté la ville dans l’après-midi du 20 avril 2002, je me souviens d’avoir jeté un coup d’œil en arrière sur les piles de décombres. Sur un amas de béton brisé, quelqu’un avait planté le drapeau noir du Djihad islamique.

Jénine a été oubliée. C’était il y a 20 ans. Pourquoi s’en souvenir, alors que des opérations bien plus horribles se sont déroulées depuis en Palestine, en particulier à Gaza : Opération Plomb durci, Opération Pluies d’été, Opération Nuages d’automne, Opération Hiver chaud, Opération Pilier de défense, Opération Bordure protectrice, Opération Gardien des murs (il y a tout juste un an, en mai 2021) - pour n’en citer que quelques-unes. Il est devenu plus difficile, voire impossible, pour les médias d’y pénétrer et, le 15 mai 2021, une frappe aérienne israélienne a abattu la tour Jala’a, qui abritait un certain nombre d’agences de presse étrangères, dont Associated Press et Al-Jazira, sous prétexte qu’elle abritait une station de brouillage du Hamas, ce qui n’a pas été prouvé. Il était donc pratiquement impossible pour les médias de la bande de Gaza d’atteindre le monde extérieur. Après la frappe, les forces militaires israéliennes ont soumis un rapport édité au secrétaire d’État usaméricain Tony Blinken, qui a déclaré que la frappe avait été "nécessaire"[14].

Alors que les scènes de la guerre en Ukraine envahissent les salons à travers le pays [les USA] et que la mort, la destruction et la souffrance humaine sont décriées d’un océan à l’autre, les guerres et batailles oubliées d’autres peuples demandent à être reconnues pour les souffrances, les morts et les déplacements qu’elles ont provoqués. De nombreux anniversaires de ce type passent inaperçus, sauf pour ceux qui les ont vécus, hantés par des images délibérément enfouies et niées. L’indignation face à l’hypocrisie des nations occidentales qui saluent l’Ukraine, illuminent leurs villes du bleu et du jaune du drapeau ukrainien et placardent des photos du président ukrainien Volodymyr Zelensky, entre autres, serait atténuée par la reconnaissance des crimes commis par les USA et ceux soutenus par eux.

La commémoration de ces événements est donc devenue d’autant plus nécessaire : comme dans de nombreux cas, la résistance commence par la mémoire. Le souvenir provoque souvent l’action et peut mobiliser le mécontentement populaire. Si les médias échouent en raison de leur soumission à l’État, il incombe aux citoyens de rectifier les faits, de surveiller et de contrôler les centres de pouvoir.

Jénine n’est qu’un symbole des batailles oubliées. L’Ukraine nous a rappelé à quel point les médias peuvent être convaincants, même lorsqu’ils sont utilisés pour des raisons discutables, et comment les États et les autres acteurs devraient (ou pourraient) répondre aux crises humaines. Se souvenir de Jénine, ou de tout autre crime oublié, est un acte de résistance, une confrontation avec notre passé et une demande de changement du présent. C’est un premier pas vers l’action populaire et l’espoir pour l’avenir.

NdT

*Kurdi Doubi : un Israélien d’origine kurde; Doubi, nounours en hébreu, est le surnom donné par les militaires israéliens au énormes bulldozers Caterpillar D-9 utilisés pour niveler au sol des bâtiments.

Notes de l’auteure

  1. https://www.jewishvirtuallibrary.org/operation-defensive-shield
  2. https://electronicintifada.net/content/they-cant-distinguish-forest-trees/4366 (Field of Thorns) and https://www.csmonitor.com/1996/0930/093096.intl.intl.1.html
  3. https://www.latimes.com/archives/la-xpm-1996-09-25-mn-47381-story.html
  4. Between The Lines
  5. https://reliefweb.int/report/israel/israeli-forces-commit-massacre-jenin-refugee-camp
  6. https://www.hrw.org/news/2002/05/02/israel/occupied-territories-jenin-war-crimes-investigation-neededhttps://www.hrw.org/reports/2002/israel3/
  7. https://www.amnesty.org/en/wp-content/uploads/2021/10/mde151432002en.pdf
  8. https://www.amnesty.org/en/wp-content/uploads/2021/10/mde151432002en.pdf
  9. https://www.hrw.org/news/2002/05/02/israel/occupied-territories-jenin-war-crimes-investigation-needed# & https://www.hrw.org/reports/2002/israel3/
  10. http://www.hartford-hwp.com/archives/51a/041.html
  11. https://www.wsj.com/articles/SB1018466560712917120
  12. https://www.wsj.com/articles/SB1018466560712917120
  13. https://www.wsj.com/articles/SB1018466560712917120
  14. https://www.middleeasteye.net/news/israel-gaza-media-tower-bombing-edited-intelligence-handed-us-justify


24/03/2025

Hommage au martyr Hossam Shabat, assassiné à Gaza

Traduit par Fausto GiudiceTlaxcala

Le dernier article de Hossam Shabat

Déposé quelques heures avant que son auteur soit tué par une frappe aérienne israélienne, le dernier article du journaliste Hossam Shabat décrit la reprise de la campagne israélienne de terre brûlée dans sa ville natale de Beit Hanoun.

Sharif Abdel Kouddous, Drop Site News, 24/3/2025

Hossam Shabat est mort. La rage et le désespoir m'envahissent au moment où j'écris ces mots. L'armée israélienne a bombardé sa voiture ce matin alors qu'il circulait à Beit Lahia. Mon écran est rempli de vidéos montrant son corps gisant dans la rue, transporté à l'hôpital, pleuré par ses collègues et ses proches. C'est le genre de scènes tragiques que Hossam lui-même documentait si souvent pour le monde entier. Il était un journaliste exemplaire : courageux, infatigable et dévoué à raconter l'histoire des Palestiniens de Gaza.

Hossam était l'un des rares reporters à être resté dans le nord de Gaza pendant la guerre génocidaire d'Israël. Sa capacité à couvrir l'une des campagnes militaires les plus brutales de l'histoire récente dépasse presque l'entendement. Pendant dix-sept mois, il a été témoin de morts et de souffrances indicibles presque quotidiennement. Il a été déplacé plus de vingt fois. Il a souvent souffert de la faim. Il a enterré beaucoup de ses collègues journalistes. En novembre, il a été blessé lors d'une frappe aérienne israélienne. Je n'arrive toujours pas à croire que je parle de lui au passé. Israël efface le présent.

Lorsque j'ai contacté Hossam en novembre dernier pour lui demander d'écrire pour Drop Site News, il s'est montré enthousiaste. « Je te salue habibi. Que Dieu te garde. Je suis très heureux d'avoir cette opportunité », a-t-il écrit. « Il y a tellement d'idées, de scènes, d'histoires ».

Sa première dépêche pour Drop Site était un compte rendu saisissant d'une campagne d'expulsion massive et vicieuse menée par l'armée israélienne à Beit Lahia, qui a contraint des milliers de familles palestiniennes à fuir l'un des derniers abris de la ville assiégée :

Certains blessés sont tombés sur la route sans espoir d'être soignés. « Je marchais avec ma sœur dans la rue », a déclaré Rahaf, 16 ans. Elle et sa sœur sont les seules survivantes dans leur famille d'une frappe aérienne qui a tué 70 personnes. « Soudain, ma sœur est tombée à cause du bombardement. J'ai vu du sang couler d'elle, mais je n'ai rien pu faire. Je l'ai laissée dans la rue et personne ne l'a retirée. Je criais, mais personne ne m'entendait ».

Son écriture était lyrique et saisissante. Je me suis efforcé de traduire et d'éditer ses textes, de leur rendre justice, de traduire son utilisation émotive de l'arabe en quelque chose de compréhensible en anglais. Dans le va-et-vient éditorial typique de la finalisation d'un article, je revenais souvent vers lui avec des clarifications et des questions, lui demandant des détails supplémentaires et des citations directes. Il a toujours répondu rapidement, malgré les circonstances extraordinaires dans lesquelles il se trouvait.

En janvier, Hossam a déposé un article sur les trois jours qui se sont écoulés entre l'annonce de l'accord de “cessez-le-feu” et sa mise en œuvre, période au cours de laquelle Israël a intensifié sa campagne de bombardements sur Gaza :

Ils ont pris pour cible l'école al-Falah ; ils ont bombardé tout un quartier résidentiel de Jabaliya ; ils ont tué des familles, comme la famille Alloush, dont les corps n'ont pas encore été retrouvés et gisent encore sous et sur les décombres. Les enfants que j'ai vus cette nuit-là semblaient heureux, mais ils ne vivaient plus, leurs visages étaient figés dans un mélange de sourire et de sang.

Début décembre, en préambule à l'un de ses articles, je lui ai demandé de confirmer son âge. « Hahaha. Je suis jeune. 24 ans », a-t-il écrit. Quelques instants plus tard, il a apporté des précisions : « En fait, je n'ai pas encore 24 ans. J'ai 23 ans ». Je lui ai dit qu'il n'était jeune que par l'âge, mais qu'il était vieux par l'expérience (cela sonne mieux en arabe). « Il m'a répondu : “Je suis vraiment fatigué. Je jure que je n'ai plus de force. Je ne trouve pas d'endroit où dormir. J'ai été déplacé 20 fois”. Il a poursuivi : « Tu sais que je suis le seul de ma famille à vivre seul dans le nord ? » Le mois dernier, pendant le “cessez-le-feu”, il a été réuni avec sa mère pour la première fois depuis 492 jours.

En octobre, l'armée israélienne a inscrit Hossam et cinq autres journalistes palestiniens sur une liste de personnes à abattre. À l'époque, il a déclaré qu'il avait l'impression d'être “traqué”. Il a appelé les gens à s'exprimer en utilisant le hashtag #ProtectTheJournalists : « Je demande à tout le monde de partager la réalité des journalistes afin de faire connaître les véritables plans de l'occupation israélienne visant à cibler les journalistes afin d'imposer un black-out médiatique. Diffusez le hashtag et parlez de nous ! »

En décembre, après que l'armée israélienne a tué cinq journalistes lors d'une frappe aérienne sur leur véhicule, je lui ai envoyé un message pour prendre de ses nouvelles.

Il m'a répondu : « Notre travail consiste uniquement à mourir ». « Je déteste le monde entier. Personne ne fait rien. Je te jure que j'en suis venu à détester ce travail ». Au sujet de ses collègues survivants, il écrit : « Nous avons commencé à nous dire les uns aux autres : “Nos familles nous considèrent comme des martyrs” ».

Lorsqu'Israël a repris ses bombardements de terre brûlée la semaine dernière, j'ai envoyé un nouveau message pour prendre de ses nouvelles. Il m'a répondu par un seul mot : “Mort”.

Pendant tout ce temps, Hossam envoyait des messages avec des idées d'histoires, ou simplement pour relater ce qui se passait dans le nord. Dans ses messages et ses notes vocales, il parvenait souvent à rester chaleureux et drôle, une sorte de rébellion contre la mort qui l'entourait.

Après l'entrée en vigueur du “cessez-le-feu”, il est retourné dans sa ville natale de Beit Hanoun, à la limite nord-est de Gaza. Il ne restait pratiquement plus aucune structure debout, mais il était déterminé à rester et à documenter la destruction.

Il m'a envoyé un message tard dans la nuit de dimanche à lundi, quelques heures avant d'être tué. Il avait été contraint de quitter sa ville natale de Beit Hanoun le jour de la nouvelle attaque israélienne de la semaine dernière et avait été déplacé de force une nouvelle fois, cette fois à Jabaliya. Nous avions convenu qu'il écrirait un article sur l'attaque de la semaine dernière et sur ce dont il avait été témoin.

“Habibi”, a-t-il écrit, “Tu me manques”. Je lui ai demandé quelle était la situation à Jabaliya. “Difficile”, a-t-il répondu.

Il a envoyé son article, je l'ai lu et j'ai envoyé mes questions complémentaires. Il n'a répondu qu'à une seule avant de se déconnecter. Je lui ai envoyé un nouveau message dès mon réveil ce matin. Je ne savais pas encore qu'il avait été tué.

Ce que vous allez lire est le dernier article de Hossam. Je l'ai traduit en pleurant.

Rapport sur la ligne de front de la guerre d'anéantissement d'Israël

Récit de Hossam Shabat, traduit par Sharif Abdel Kouddous

BEIT HANOUN, GAZA - La nuit était sombre et prudemment calme. Tout le monde s'est endormi dans un sommeil anxieux. Mais la tranquillité est rapidement rompue par des cris assourdissants. Alors que les bombes pleuvent, les gémissements des voisins annoncent les premiers instants de la reprise de la campagne militaire israélienne. Beit Hanoun est plongée dans la panique et la terreur. Des cris de détresse s'élèvent au milieu du fracas des obus dans une scène qui reflète l'ampleur du désastre qui engloutit la ville. Ce n'est que le début. Le massacre de familles entières a rapidement suivi. Des colonnes de fumée s'élèvent partout. Les bombardements n'ont pas cessé un seul instant, noyant tout sous un déluge de feu et de souffrance.

L'attaque israélienne se poursuit. L'occupation exerce sa brutalité par des bombardements sans précédent qui laissent derrière eux d'horribles scènes de destruction et d'effusion de sang. Selon le Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations unies, le nombre de martyrs au cours des six derniers jours a dépassé les 700, ce qui témoigne de l'ampleur de ces immenses souffrances humaines. L'OCHA rapporte également que Gaza souffre d'une grave pénurie de médicaments et d'aide médicale, ce qui aggrave une situation déjà désastreuse.

Au cours des six premiers jours de cette nouvelle opération militaire, le nord de Gaza a été le théâtre de quatre massacres sanglants. Le plus notable a été le massacre de la famille Moubarak, qui a eu lieu alors que la famille se réunissait en deuil pour présenter ses condoléances au Dr Salim Moubarak. En un instant, leur deuil collectif s'est transformé en une mer de sang et de morceaux de corps. Toute la famille a été tuée : le Dr Salim, sa femme, ses enfants, ses parents. Personne n'a survécu. Un témoin oculaire a résumé la situation en termes clairs : « Ils ont tous été tués. Les victimes ne se trouvaient pas sur un champ de bataille, mais dans une maison de deuil. Il s'agit d'un crime dans tous les sens du terme ».

Ce massacre n'a pas été le seul - il a été suivi d'attaques successives contre d'autres familles, dont la famille Abu Nasr, puis la famille Abu Halim - rappelant les bombardements vicieux du tout début de la guerre, après le 7 octobre. L'agression se poursuit, implacable, visant sans distinction des civils innocents, ne laissant derrière elle que destruction et mort.

Lorsque je suis arrivé sur les lieux, je n'étais pas préparé à l'horreur qui s'offrait à mes yeux. Les rues étaient remplies de morts. Sous chaque pierre se cachait un martyr. Des dizaines de personnes appelaient à l'aide sous les décombres de leurs maisons, mais personne ne répondait. Les cris emplissaient l'air tandis que tout le monde restait impuissant. Mes larmes n'ont pas cessé de couler. Les scènes étaient plus que ce qu'un être humain peut supporter. Les ambulances étaient remplies de cadavres, de corps et de membres empilés et entremêlés. On ne pouvait plus faire la différence entre les enfants et les hommes, entre les blessés et les morts.

A l'hôpital Al-Andalus, la scène est encore plus douloureuse. L'hôpital est rempli de martyrs. Les mères faisaient des adieux silencieux à leurs enfants. Le personnel médical travaille dans des conditions épouvantables, essayant de soigner les blessés avec les moyens les plus élémentaires. La situation était impossible, les morts et les blessés arrivant en masse à un rythme effrayant.

L'agression israélienne se poursuit. Massacre après massacre, ne laissant dans son sillage que les cris des mères et les rêves des enfants réduits en cendres. Il n'y a aucune justification à cela. Tout est écrasé : la vie d'innocents, leur dignité et leurs espoirs d'un avenir meilleur.


Déclaration de Drop Site News sur l'assassinat par Israël de notre collègue Hossam Shabat : nous tenons Israël et le gouvernement usaméricain pour responsables

Drop Site News, 24/3/2025

Aujourd'hui, 24 mars 2025, Israël a tué le journaliste Hossam Shabat, reporter pour Al Jazeera Mubasher et collaborateur de Drop Site News, dans ce que les témoins ont décrit comme une frappe ciblée. Hossam était un jeune journaliste extraordinaire qui a fait preuve d'un courage et d'une ténacité remarquables en documentant le génocide facilité par les USA contre les Palestiniens de Gaza. L'un des rares journalistes à ne pas avoir quitté le nord de la bande de Gaza, Hossam a été assassiné à Beit Lahia, où se déroulaient certains des bombardements israéliens les plus intenses et certaines des opérations de massacre les plus meurtrières.

Drop Site News tient Israël et les USA pour responsables de l'assassinat de Hossam. Le journaliste Mohammad Mansour, correspondant de Palestine Today, a également été tué lundi lors d'une attaque israélienne contre une maison à Khan Younès, dans le sud de la bande de Gaza. Au cours des dix-sept derniers mois, plus de 200 de nos confrères des médias palestiniens ont été tués par Israël, qui est fournie en armes et bénéficie d'une impunité totale de la part de la plupart des gouvernements occidentaux.

« Si vous lisez ceci, c'est que j'ai été tué - très probablement pris pour cible - par les forces d'occupation israéliennes », a écrit Hossam dans un communiqué. posté à titre posthume par ses amis sur ses comptes de médias sociaux. « Au cours des 18 derniers mois, j'ai consacré chaque instant de ma vie à mon peuple. J'ai documenté minute par minute les horreurs commises dans le nord de Gaza, déterminé à montrer au monde la vérité qu'ils tentaient d'enterrer. J'ai dormi sur des trottoirs, dans des écoles, sous des tentes, partout où je le pouvais. Chaque jour était une bataille pour la survie. J'ai souffert de la faim pendant des mois, mais je n'ai jamais quitté les côtés de mon peuple ».

Hossam, qui n'avait que 23 ans, a rédigé des dépêches poétiques et douloureuses depuis Gaza. Il ne s'est jamais séparé des personnes dont il a documenté la vie et la mort. « Aujourd'hui, le temps ne se mesure pas en minutes, mais en vies entières de douleur et de larmes », alors que les habitants de Gaza attendent la mise en œuvre du cessez-le-feu, écrvaiit Hossam dans un article pour Drop Site en janvier. « À chaque instant, l'anxiété et la tension des gens ici augmentent, car ils se demandent s'ils resteront en vie assez longtemps pour que les tirs cessent ».

Alors que les journalistes palestiniens de Gaza continuent de documenter le génocide perpétré contre leurs familles et leur peuple, la plupart des gens ne découvrent leur travail qu'à travers leurs reportages vidéo sur les réseaux sociaux. Ils sont bien plus que ces vidéos. Hossam est né dans une période d'escalade de l'annexion, du siège et du génocide israéliens. Inébranlable face aux privations et à la violence constantes, Hossam a résumé l'engagement de sa vie lors d'une interview: « Je dis au monde que je continue. Je couvre les événements avec l'estomac vide, avec constance et persévérance. Je m'appelle Hossam Shabat et je viens du nord de la bande de Gaza ».

Quelques heures avant d'être tué, Hossam avait rédigé un article pour Drop Site sur la reprise des bombardements israéliens sur Gaza la semaine dernière, qui ont tué plus de 400 personnes, dont près de 200 enfants, en l'espace de quelques heures. Il était impatient de publier son article. « Je veux partager ce texte de toute urgence », a-t-il écrit en arabe. Il a toujours voulu faire connaître l'histoire, rapporter ce qui se passait sur le terrain. Il y a environ un an, Hossam écrivait : « Avant que le génocide ne commence, j'étais un jeune étudiant qui étudiait le journalisme. J'étais loin de me douter qu'on me confierait l'un des emplois les plus difficiles au monde : couvrir le génocide de mon propre peuple ».

En octobre 2024, l'armée israélienne a inscrit Hossam et cinq autres journalistes palestiniens sur une liste de personnes à abattre. Hossam a régulièrement reçu des menaces de mort par téléphone et par SMS. Depuis près d'un an et demi, nous assistons à une campagne systématique de l'armée israélienne visant à tuer des journalistes palestiniens et des membres de leur famille. Hossam laisse derrière lui sa sa mère bien-aimée et son peuple, dont il s'efforçait inlassablement de représenter et de protéger la vie.

Au cours de cette campagne d'assassinats sans précédent contre les journalistes, le silence de tant de nos collègues des médias occidentaux est une tache sur la profession. La Fédération internationale des journalistes a publié une liste nominative des nombreux journalistes et professionnels des médias qui ont été tués ou blessés dans la bande de Gaza. Dans un monde juste, ceux qui ont aidé à tuer Hossam - et tous nos collègues palestiniens - seraient traduits en justice et jugés pour leurs crimes. Nous appelons tous les journalistes à élever la voix pour exiger la fin de l'assassinat de nos collègues palestiniens qui ont risqué, et souvent donné, leur vie pour que la vérité elle-même puisse vivre.

Le dernier message de Hossam était le suivant : « Je vous le demande maintenant : ne cessez pas de parler de Gaza. Ne laissez pas le monde détourner le regard. Continuez à vous battre, continuez à raconter nos histoires, jusqu'à ce que la Palestine soit libre ».


21/03/2025

“Je suis un prisonnier politique”
Lettre de Mahmoud Khalil depuis un centre de détention de l’ICE

Mahmoud Khalil, Jacobin, 20/3/2025
Traduit par Fausto Giudice
Tlaxcala  

Mahmoud Khalil, qui a été détenu et visé par une procédure d’expulsion par l’administration Trump pour avoir dénoncé les atrocités commises à Gaza, a dicté une lettre au public depuis sa cellule de détention en Louisiane. 
Je m’appelle Mahmoud Khalil et je suis un prisonnier politique. Je vous écris depuis un centre de détention en Louisiane où je me réveille dans le froid et passe de longues journées à témoigner des injustices silencieuses commises contre un grand nombre de personnes privées de la protection de la loi.

Qui a le droit d’avoir des droits ? Ce ne sont certainement pas les êtres humains entassés dans les cellules ici. Ce n’est pas l’homme sénégalais que j’ai rencontré et qui est privé de liberté depuis un an, sa situation juridique étant dans l’incertitude et sa famille outre-océan. Ce n’est pas le détenu de vingt et un ans que j’ai rencontré, qui a mis les pieds dans ce pays à l’âge de neuf ans, pour être ensuite expulsé sans même une audience.

La justice échappe aux contours des centres d’immigration de ce pays.

Le 8 mars, j’ai été arrêté par des agents du Département de la sécurité intérieure (DHS) qui ont refusé de me présenter un mandat et qui nous ont interpellés, ma femme et moi, alors que nous revenions d’un dîner. À présent, les images de cette nuit-là ont été rendues publiques. Avant que je ne sache ce qui se passait, les agents m’ont menotté et m’ont fait monter de force dans une voiture banalisée. À ce moment-là, ma seule préoccupation était la sécurité de Noor. Je ne savais pas si elle serait également emmenée, car les agents avaient menacé de l’arrêter pour ne pas m’avoir quitté. Le DHS ne m’a rien dit pendant des heures. Je ne connaissais pas la raison de mon arrestation ni si j’étais menacé d’expulsion immédiate. Au 26 Federal Plaza [à New York], j’ai dormi sur le sol froid. Tôt le matin, des agents m’ont transporté dans un autre centre à Elizabeth, dans le New Jersey. Là-bas, j’ai dormi par terre et on m’a refusé une couverture malgré ma demande.

Mon arrestation était une conséquence directe de l’exercice de mon droit à la liberté d’expression alors que je plaidais pour une Palestine libre et la fin du génocide à Gaza, qui a repris de plus belle lundi soir. Le cessez-le-feu de janvier étant désormais rompu, les parents à Gaza bercent à nouveau leurs enfants dans des linceuls trop petits et les familles sont obligées de choisir entre la faim et le déplacement ou les bombes. Il est de notre devoir moral de poursuivre la lutte pour leur liberté totale.

Je suis né dans un camp de réfugiés palestiniens en Syrie, dans une famille qui a été chassée de ses terres depuis la Nakba de 1948. J’ai passé ma jeunesse à proximité de ma patrie, mais loin d’elle. Mais être Palestinien est une expérience qui transcende les frontières. Je vois dans ma situation des similitudes avec le recours par Israël à la détention administrative - l’emprisonnement sans procès ni accusation - pour priver les Palestiniens de leurs droits. Je pense à notre ami Omar Khatib, qui a été incarcéré sans inculpation ni jugement par Israël alors qu’il rentrait chez lui après un voyage. Je pense au directeur de l’hôpital de Gaza et pédiatre Dr Hussam Abu Safiya, qui a été fait prisonnier par l’armée israélienne le 27 décembre et qui se trouve aujourd’hui dans un camp de torture israélien. Pour les Palestiniens, l’emprisonnement sans procédure régulière est monnaie courante.

L’administration Trump me prend pour cible dans le cadre d’une stratégie plus large visant à réprimer la dissidence. Les détenteurs de visas, les détenteurs de cartes vertes et les citoyens seront tous pris pour cible en raison de leurs convictions politiques. 

J’ai toujours pensé que mon devoir n’était pas seulement de me libérer de l’oppresseur, mais aussi de libérer mes oppresseurs de leur haine et de leur peur. Ma détention injuste est révélatrice du racisme anti-palestinien dont les administrations Biden et Trump ont fait preuve au cours des seize derniers mois, alors que les USA ont continué à fournir à Israël des armes pour tuer des Palestiniens et ont empêché toute intervention internationale. Pendant des décennies, le racisme anti-palestinien a motivé les efforts visant à étendre les lois et les pratiques usaméricaines utilisées pour réprimer violemment les Palestiniens, les Arabes usaméricains et d’autres communautés. C’est précisément pour cela que je suis pris pour cible.

Alors que j’attends des décisions juridiques qui mettent en jeu l’avenir de ma femme et de mon enfant, ceux qui ont permis que je sois pris pour cible restent confortablement installés à l’université de Columbia. Les présidents [Minouche] Shafik, [Katrina] Armstrong et la doyenne [Keren] Yarhi-Milo ont préparé le terrain pour que le gouvernement usaméricain me cible en sanctionnant arbitrairement des étudiants propalestiniens et en permettant que des campagnes virales de dénigrement - basées sur le racisme et la désinformation – continuent en toute impunité

Columbia m’a ciblé pour mon activisme, en créant un nouveau bureau disciplinaire autoritaire pour contourner les procédures régulières et faire taire les étudiants qui critiquent Israël. L’université Columbia a cédé aux pressions fédérales en divulguant les dossiers des étudiants au Congrès et en cédant aux dernières menaces de l’administration Trump. Mon arrestation, l’expulsion ou la suspension d’au moins vingt-deux étudiants de Columbia – dont certains ont été privés de leur diplôme de licence quelques semaines avant l’obtention de leur diplôme – et l’expulsion du président des SWC [Student Workers of Columbia] Grant Miner à la veille des négociations contractuelles en sont des exemples évidents.

Ma détention, si elle a un sens, témoigne de la force du mouvement étudiant pour faire évoluer l’opinion publique en faveur de la libération des Palestiniens. Les étudiants ont longtemps été à l’avant-garde du changement, menant la charge contre la guerre du Vietnam, se tenant en première ligne du mouvement des droits civiques et menant la lutte contre l’apartheid en Afrique du Sud. Aujourd’hui encore, même si le public ne l’a pas encore pleinement compris, ce sont les étudiants qui nous guident vers la vérité et la justice.

L’administration Trump me prend pour cible dans le cadre d’une stratégie plus large visant à réprimer la dissidence. Les détenteurs de visas, les détenteurs de cartes vertes et les citoyens seront tous pris pour cible en raison de leurs convictions politiques. Dans les semaines à venir, les étudiants, les défenseurs des droits et les élus doivent s’unir pour défendre le droit de manifester pour la Palestine. Ce qui est en jeu, ce ne sont pas seulement nos voix, mais les libertés civiles fondamentales de tous.

Sachant parfaitement que ce moment transcende ma situation personnelle, j’espère néanmoins être libre d’assister à la naissance de mon premier enfant.


GIDEON LEVY
Les médias israéliens ont encore le culot de dissimuler les horreurs de Gaza, mais les montrer n'arrêterait pas la guerre

Gideon Levy, Haaretz, 21/3/2025
Traduit par Fausto GiudiceTlaxcala 

À la liste des crimes, il faut ajouter, plus que jamais, ceux des médias israéliens. Israël viole sciemment et méchamment un accord international signé et lance une attaque sauvage et effrénée contre la bande de Gaza. Dans sa première attaque, Israël a tué plus de 400 Palestiniens, dont 174 enfants. 


Des Palestiniens transportent un corps sorti des décombres d'une maison familiale détruite par des frappes israéliennes, lundi à l'aube, dans la ville de Gaza. Photo Omar al-Qattaa/AFP

Israël reconnaît que cette fois-ci, les cibles ne sont pas des terroristes mais des civils - un crime de guerre explicite. Il s'agit de tuer pour tuer, dans le but de relancer la guerre et de préserver la coalition du Premier ministre Benjamin Netanyahou, bien après que le quota de vengeance et de punition pour l'attaque du 7 octobre 2023 a été atteint.

Rien de tout cela ne sera couvert par les médias israéliens : des corps mutilés chargés sur des charrettes tirées par des ânes, des camionnettes et des voitures particulières, ou portés à mains nues ; des adolescents creusant dans les décombres avec des marteaux et à mains nues, sans aucun équipement lourd, essayant désespérément de sauver les survivants et de récupérer les restes des morts ; des blessés gisant en sang sur les sols crasseux de ce qui était autrefois des hôpitaux ; des enfants en haillons à la recherche de leurs parents ; des parents en haillons transportant les corps de leurs enfants.

Des dizaines de milliers de Palestiniens se lancent à nouveau dans le voyage de leur vie - des marées humaines traînant sur leur dos les restes de leur monde, fuyant vers nulle part. Des voitures qui crachotent et des charrettes qui s'effondrent gémissent sous le poids des personnes déplacées et de leurs quelques biens ; des dizaines de milliers de réfugiés qui s'échappent pour la deuxième, troisième fois, et qui n'ont plus rien à fuir. 


Des Palestiniens quittent Beit Hanoun, dans le nord de la bande de Gaza, avec leurs biens, en direction de la ville de Gaza, suite aux ordres d'évacuation israéliens, mardi. Photo Bashar Taleb/AFP

Des amputés dans des fauteuils roulants de fortune se traînent dans le sable, tandis que des personnes âgées sont allongées sur des capots de voiture. Les familles qui ont perdu des êtres chers au cours des premiers combats perdent maintenant ce qui leur reste. La terreur des bombardements et la peur de la mort pèsent sur tous.

Rien de tout cela n'est apparu dans l'essentiel de la couverture médiatique israélienne de ces deux derniers jours. Seuls les otages et les dangers auxquels ils sont confrontés à Gaza ont été évoqués. L'inquiétude à leur égard est compréhensible et justifiée, mais plus de deux millions d'autres personnes vivent à Gaza. Qu'en est-il de ces personnes ? Leur vie est-elle sacrifiable simplement parce qu'ils ne sont pas israéliens ? Sont-ils tous des terroristes, même les enfants à naître des femmes enceintes qui fuient pour sauver leur vie ? Leur souffrance ne devrait-elle pas être rapportée ? Leur sort ne devrait-il pas être connu ?

Ce manquement au devoir, cette trahison criminelle des médias ne peuvent plus être pardonnés. Après le 7 octobre, alors que l'émotion était à son comble, on pouvait peut-être s'y attendre - même si, à l'époque, le vrai journalisme avait le devoir de rapporter toute la vérité. 


Des Palestiniens transportent des blessés à la suite d'une frappe israélienne, dans le nord de la bande de Gaza, mercredi. Photo Abd Elhkeem Khaled/Reuters

Mais qu'en est-il maintenant, alors que la plupart des médias sont mobilisés dans la lutte contre le gouvernement et en faveur des otages, et que même les commentateurs les plus établis et les plus conservateurs admettent que la reprise de la guerre sera désastreuse ? Les crimes de guerre sont-ils mentionnés dans les médias israéliens ? Gaza doit-elle encore être effacée de la vue ? Ce qui s'y passe doit-il être dissimulé, nié et supprimé ? Tout cela pour satisfaire et divertir, et éviter de bouleverser le public, Dieu nous en préserve ?

Si les médias israéliens avaient rempli leur rôle fondamental et montré la réalité de Gaza au cours des deux derniers jours, il est peu probable que le ciel soit tombé sur nos têtes ou que les opinions aient changé. L'enfant palestinien - l'orphelin, l'amputé - n'est pas encore né qui touchera le cœur du courant dominant israélien, qui trouve une justification et une légitimité à chaque injustice.


Des Israéliens observent Gaza depuis un point de vue situé près de la frontière entre Israël et Gaza, alors que les forces de défense israéliennes reprennent leurs frappes dans la bande de Gaza. Photo Amir Cohen/ Reuters

De nombreux Israéliens pensent que Gaza mérite tout cela, que personne n'y est vraiment innocent, que les Gazaouis sont responsables de leur propre sort. Mais le privilège de détourner le regard - et surtout de refuser de montrer - ne peut plus être toléré. Vous avez tué, vous avez détruit, vous avez expulsé, vous avez rasé, au moins montrez-le. D'où vient cette audace de dissimuler ? De ce refus effronté de regarder ?

Allez-y, célébrez devant chaque orphelin traumatisé de Gaza, réjouissez-vous devant chaque maison détruite, riez devant chaque père embrassant le corps de son fils mort, réjouissez-vous devant chaque amputé en fauteuil roulant, chantez vos chants de victoire. Mais au moins, montrez - et voyez - ce que nous avons fait. Montrez ce que nous continuons à leur faire.