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27/11/2025
Que savent les Israéliens sur l’armée, cette vache sacrée ?
Gideon Levy, Haaretz, 26/11/2025
Traduit par Tlaxcala
Que savons-nous de notre armée ? Presque rien du tout. Que savons-nous de la qualité de ses commandants ? Encore moins.
Chaque officier supérieur
nommé à un poste est immédiatement couronné par le chœur des journalistes
militaires comme un « officier respecté » – toujours un officier respecté, mais
on ne sait pas qui le respecte ni pourquoi – et puis son mandat s’écoule sans
que quiconque, dans la population civile, n’ait la moindre idée de s’il a été
un bon commandant. Les généraux et les colonels ne sont pas interviewés, sauf
lors d’entretiens mielleux et embarrassants organisés par le porte-parole de
Tsahal. Personne ne sait vraiment : sont-ils bons ? Sont-ils mauvais ? L’armée
qu’ils commandent vaut-elle quelque chose ? Qui sait ?
Ils quittent ensuite l’armée
et deviennent des commentateurs de studio et les toutous des politiciens, et
alors leur nudité complète se révèle. Il s’avère que nous avons été dupés,
trompés. L’officier respecté est parfois un imbécile ; l’agent secret, un idiot
complet. Sans citer de noms, les exemples ne manquent pas.
Nombre d’officiers vénérés de
Tsahal, du Mossad ou du Shin Bet perdent leur auréole de gloire lorsqu’ils
sortent à la lumière. Ils feraient mieux de rester dans l’ombre, surtout ces
deux dernières années, lorsque des colonels à la retraite ont pris d’assaut les
studios télévisés. Chaque officier et agent de renseignement pense savoir
bavarder sur n’importe quel sujet au monde – et la gêne n’a fait que
s’intensifier.
Cette semaine, Israël était
en transe à leur sujet. La nomination du général Fantôme comme attaché
militaire à Washington aura-t-elle lieu ? Le général Walou restera-t-il à la
tête du renseignement militaire ? Nous retenons notre souffle. Personne n’a la
moindre idée de qui ils sont ni de ce qu’ils valent, mais tout le monde a une
opinion sur qui est digne et qui ne l’est pas. Il en va de même pour la bataille
des géants entre le ministre de la Défense et le chef d’état-major : chacun a
une opinion sur qui est le gentil et qui est le méchant.
En apparence, le camp
démocratique devrait se réjouir qu’il existe un ministre de la Défense civil
qui freine l’armée et lui fixe des limites. Le fait que ce soit en réalité le
camp de droite qui égorge la plus sacrée de toutes les vaches sacrées, Tsahal,
devrait être encourageant, même si cela se fait pour de mauvaises raisons.
Tsahal est devenue un monstre
débridé. Seul le chaos total et délirant qui règne en Israël pouvait aboutir à
une situation dans laquelle le directeur du service secret, le Shin Bet,
devient le gardien de la démocratie, et le chef d’état-major de Tsahal, le
héros du camp libéral, victime du méchant, le ministre civil de la Défense. Il
est vrai que le ministre de la Défense Israel Katz a tout fait pour mériter un
nom qui suscite le ridicule et le dégoût, mais que savons-nous de son
adversaire, le ieutenent-général Eyal Zamir ? Est-il un bon chef d’état-major ?
Un mauvais ? Qui sait ? Attendez qu’il s’installe dans les studios télévisés en
civil, et nous risquons encore une fois de nous retrouver à grimacer de gêne.
Ce qui est connu n’intéresse
pas la plupart des Israéliens. Zamir est le commandant de l’armée qui a
transformé Gaza en cimetière et en champ de ruines. Il est le commandant de
l’armée qui a commis (et commet) des crimes de guerre et un génocide. Il est le
commandant de l’armée dont les soldats volent le bétail des Palestiniens sans
être traduits en justice. Tout soutien à son égard, même contre Katz le Satan,
est un soutien à ses iniquités, qui un jour seront révélées et jugées,
espérons-le, au moins par le tribunal de l’Histoire, si ce n’est plus tôt.
Il est difficile de croire
que son implication claire dans des violations aussi horribles du droit
international n’améliore ni n’altère l’opinion que le public a de lui. Comme si
cela n’était qu’une question marginale, un passe-temps obscur. Et il n’est pas
seul : tous les commandants et soldats de Tsahal – aucun n’est jugé pour ses
iniquités. Tout leur est pardonné, parce qu’ils nous protègent, paraît-il. On
leur pardonne même l’échec du 7 octobre. Dans la Sparte de 2025, Tsahal est
encore au-dessus de tout soupçon, une sorte de vache sacrée.
Apparemment, le camp
démocratique devrait se réjouir qu’il existe un ministre de la Défense civil
qui freine l’armée et lui fixe des limites.
21/11/2025
Une histoire intime de la violence : Beyrouth assiégée en 1982 dans les récits de Nejmeh Khalil Habib
Rebecca Ruth Gould,
The Textual Materialist, 20/11/2025
Cet essai
est d’abord paru dans The
Markaz Review en mai 2025
Traduit
par Tlaxcala
Destructions
à Beyrouth-Ouest suite à des bombardements israéliens, 1982. Photo Don McCullin
Connue à
travers le monde arabe comme une poétesse ayant façonné un style unique de
prose poétique, Nejmeh Khalil Habib est aussi critique littéraire et a publié
des études consacrées à Ghassan Kanafani, Jabra Ibrahim Jabra et d’autres
figures majeures de la littérature palestinienne. Aujourd’hui chargée de cours
à l’Université de Sydney en Australie, elle écrit exclusivement en arabe.
Habib a
également publié deux œuvres de fiction : Et les enfants souffrent [و الأبـنـاء يـضرسـون، قـصـص قـصـيـرة ] (2001) et A Spring that Did Not Blossom [Un
printemps qui n’a pas fleuri- ربـيـع لـم يـزهـ ] , paru en arabe
en 2003 et désormais traduit en anglais par Samar Habib, publié chez Simon and
Schuster. Dans les six récits interconnectés qui composent le livre, nous
sommes plongés dans l’intériorité des Palestiniens vivant à Beyrouth tandis
qu’ils naviguent entre leurs relations, leurs vies, leurs frustrations, avant
d’être finalement détruits par des bombes israéliennes.
Bien que
présenté comme un recueil de nouvelles par l’éditeur anglophone, A Spring
That Did Not Blossom pourrait tout aussi bien être classé comme un roman
non linéaire, et il est d’ailleurs décrit comme tel dans les médias arabes. (Je
m’en tiens ici aux conventions de l’édition anglaise et désigne chaque chapitre
par « histoire » ou « nouvelle ».)
Ce qui
distingue Un printemps qui n’a pas fleuri de la plupart des romans,
c’est l’absence de protagoniste unique. Les récits se déplacent rapidement à
travers les esprits d’un large éventail de personnages, certains qui ne sont
que vaguement liés, d’autres qui ne se connaissent même pas. Ainsi se déploie
sous nos yeux l’éventail complet de la société palestinienne vivant au Liban.
Les
personnages vivent dans des camps de réfugiés palestiniens tels que Bourj
el-Barajneh, Aïn el-Héloué et Chatila, ce dernier restant à jamais associé au
massacre de septembre 1982, sujet du célèbre essai de Jean Genet [Quatre heures à Chatila].
Ils trouvent parfois les moyens de quitter les camps pour s’installer dans des
immeubles de Beyrouth-Ouest. Certains combattent dans la Résistance, d’autres
tentent tant bien que mal de mener une vie paisible.
Résister au cycle de l’actualité
Le ton
intime des récits de Habib distingue son écriture de nombreuses fictions se
déroulant sur fond de guerre. Des bribes de manchettes de journaux et de
dépêches d’actualité s’insèrent dans sa prose, créant une tension entre deux
discours : le personnel et le médiatique. La violence s’inscrit profondément
dans les histoires de Habib, mais avec intimité, voire délicatesse. Elle ne se
déclenche pas dans les grands événements qui nourrissent les idéologies ; elle
surgit dans des souffrances discrètes qui mutilent, réduisent au silence et
tuent.
Des ellipses
gouvernent cet assemblage d’extraits, réunis comme les éclats d’un bâtiment
détruit.
Comme
beaucoup de sa prose, le titre Un printemps qui n’a pas fleuri est un
double sens. Il évoque bien sûr la saison, mais aussi Rabih (qui signifie «
printemps »), le jeune garçon autour duquel gravitent de nombreuses vies.
Miriam et
Awad se marient à la quarantaine dans l’espoir d’avoir un enfant. Ils y
parviennent, et Miriam met au monde leur fils unique, Rabih. Puis, à la fin de
la première histoire, tous meurent en un instant, une frappe aérienne
israélienne effaçant leur immeuble de la surface de la terre.
Les
histoires suivantes racontent la vie sous le siège israélien de Beyrouth en
1982, depuis la perspective des survivants. Parfois, ils se remémorent les
moments partagés avec ceux tués lors du bombardement. Même lorsqu’ils ne
subissent pas directement la campagne de bombes incessantes, le règne de
terreur de la guerre imprègne l’atmosphère.
Dans « Miriam », l’histoire qui ouvre le recueil, le réfugié palestinien Abou Rabih (le père de Rabih) rentre dans Beyrouth en guerre pour retrouver sa famille après un séjour dans un État du Golfe, où il travaillait pour subvenir à leurs besoins. L’invasion israélienne se profile à l’horizon, les rues sont déjà agitées par la violence de la guerre civile libanaise.
Littérature
contre histoire
Alors
qu’Abou Rabih s’approche de l’immeuble où vit sa famille, il se rassure en
pensant à la raison pour laquelle il croit qu’ils resteront en sécurité : « les
Israéliens se soucient de l’opinion publique ; il est impossible qu’ils
bombardent cet immeuble ». Beaucoup le pensaient en 1982 — tout comme beaucoup
l’ont imaginé avant le 7 octobre 2023.
Pourtant,
l’immeuble d’Akkar réel (Banayat Acre dans le texte anglais) où vivait la
famille fictive d’Abou Rabih fut entièrement détruit par Israël en 1982, dans
ce que l’on appelle désormais le massacre de l’immeuble Akkar
[250 morts et blessés, NdT]. L’atrocité fut commémorée par Mahmoud
Darwich dans son long poème en prose Une mémoire pour l’oubli
(1986), et par l’écrivain jordanien Amjad Nasser dans son journal publié du
siège de 1982. Elle fut aussi documentée dans Sous les décombres
(1983), un film de Jean Khalil Chamoun et Mai Masri. Dans le récit de Habib,
l’atrocité est rendue inoubliable, dans tous ses détails horrifiques, du point
de vue de ses victimes, par la fiction.
Tout comme
Abou Rabih s’est rassuré en imaginant l’impossible, beaucoup d’observateurs du
génocide israélien à Gaza s’en sont consolés depuis. Alors comme aujourd’hui,
ligne rouge après ligne rouge, posées par des politiciens, des commentateurs
médiatiques, même les lois et coutumes de la guerre ont été violées si
rapidement qu’on aurait dit qu’elles n’avaient jamais existé.
À cet égard,
le texte de Habib est d’une actualité inquiétante. Il en va de même pour sa
description de la terreur psychologique infligée par Israël à la population
civile. « Une sorte de guerre sans précédent était menée contre Beyrouth et ses
habitants », se souvient le narrateur. Dans cette « guerre psychologique », des
tracts sont « jetés depuis les avions, dérivant sur les balcons et les
trottoirs, réveillant les gens de leur sieste ».
Dans une
version plus douce du cauchemar actuel à Gaza, les tracts « conseillaient aux
habitants de Beyrouth de partir et leur promettaient qu’il ne leur serait fait
aucun mal s’ils empruntaient certaines routes ». Ils « feignaient l’empathie
mais dissimulaient une menace grave ». Dans ces largages de feuillets sur un
territoire promis à l’annihilation, on retrouve des tactiques similaires à
celles du génocide en cours, quoiqu’en version atténuée.
Combler les lacunes du journalisme
Habib comble
les lacunes que le récit journalistique laisse béantes.
La
traductrice Samar Habib (sans lien de parenté) compare le style concis de
Nejmeh Khalil Habib à celui de Kanafani. Cela se vérifie, d’autant que le texte
comporte des références directes à la nouvelle de Kanafani Des hommes dans le soleil
(1962) et que Nejmeh Khalil Habib a publié un livre sur son œuvre. J’ai
également pensé à Toni Morrison : toutes deux rendent la violence dans un style
intime, dont la délicatesse choque tandis que la brutalité documentée submerge.
Elles capturent la violence telle qu’elle est vécue dans les corps des femmes
et par leurs enfants stupéfaits.
Comme
Morrison, Habib puise dans le monde des faits documentaires, notamment
journalistiques. Pour Morrison, c’est un extrait de journal sur Margaret Garner
— une femme réduite en esclavage qui commit un infanticide pour empêcher la
vente de sa fille — qui donna naissance à Beloved
(1987). Elle transforma ce mince récit en un roman riche et texturé retraçant
les pas de Garner pour sauver son enfant.
De même,
Habib comble les lacunes du journalisme. Elle introduit des personnages fictifs
aux côtés de personnages réels. Yasser Arafat (Abou Ammar) apparaît
indirectement à plusieurs reprises. Sa présence est d’ailleurs la raison pour
laquelle l’immeuble où se réfugiait la famille d’Abou Rabih a été détruit : les
forces israéliennes employèrent une nouvelle arme usaméricaine, la bombe à
vide, conçue pour la jungle vietnamienne. Sachant qu’il était visé, Arafat se
déplaçait continuellement ; il dormait sur le siège arrière d’une voiture
lorsque l’immeuble que les Israéliens croyaient être son refuge fut bombardé, tuant
plus de deux cent cinquante habitants.
Milicien tenant un chaton. Camp de réfugiés de Bourj el-Barajneh, sud de Beyrouth, Liban (1988). Photo Aline Manoukian
La sphère
littéraire fait aussi des apparitions, notamment le poète Khalil Hawi, sujet de
la deuxième « histoire ». La trajectoire de Hawi coïncide avec la guerre
israélienne au Liban. Lorsqu’il apprit que les Israéliens avaient envahi
Beyrouth en 1982, il se suicida dans son appartement près de l’Université
américaine de Beyrouth. Kanafani apparaît plusieurs fois, nommé comme
journaliste et écrivain. Il y a aussi un personnage appelé Darwich, qui est, peut-être
ou pas, le célèbre poète Mahmoud Darwich
— la coïncidence résonne comme une allusion métatextuelle.
La tension
entre les registres fictionnels et journalistiques éclate de manière
spectaculaire dans les dernières pages de « Miriam », où la machine de guerre
israélienne détruit presque tous les personnages rencontrés jusque-là. Comment
raconter une telle horreur ?
Impossible à
la première personne, car chaque conscience susceptible de raconter est en
train d’être annihilée. Habib rompt donc avec son style intime et passe à la
troisième personne. Le contraste entre cette voix omnisciente et l’intimité du
récit rend son ton neutre d’autant plus frappant. « Il n’y avait plus
d’immeuble », lit-on après l’effondrement total :
c’était
comme si l’immeuble avait été une boîte en carton vide dont les parois se
seraient rabattues les unes contre les autres, écrasées sous deux pieds
puissants.
Ce ton indifférent peut sembler inadapté pour relater la mort de personnages auxquels nous nous sommes attachés depuis le début, mais quelle meilleure manière de révéler l’atrocité ?
Trouver
des mots pour un génocide
La
difficulté de trouver les mots est celle que beaucoup d’entre nous éprouvent
face au génocide à Gaza. Nous luttons contre l’insuffisance du langage à saisir
l’horreur, encore moins à l’arrêter. Les mots manquent. Et pourtant, nous
continuons d’écrire, de témoigner, afin que les histoires des martyrs demeurent
dans les mémoires pour les générations futures.
Dans son
dernier paragraphe, « Miriam » juxtapose des extraits de dépêches
journalistiques qui minimisent les pertes humaines. Des ellipses soudent cet
assemblage, comme des éclats d’un bâtiment pulvérisé — signifiant, sans
représenter pleinement, l’horreur vécue. La dernière phrase nomme les
personnages rencontrés au début du récit, désormais tous morts :
un parent a
pu identifier la famille de quatre personnes en reconnaissant les boucles
d’oreilles portées par la mère : c’étaient Rabih, sa mère Miriam, son père
Awad, et sa grand-mère, Im Awad.
Une histoire intime de la violence
À travers
ses expérimentations narratives, glissant dans la conscience de ses personnages
puis en ressortant, Habib écrit une histoire intime de la violence. Elle saisit
les expériences de terreur et de perte que la simple énumération journalistique
ne parvient pas à transmettre. Elle révèle les effets de la terreur d’État
telle qu’elle s’inscrit dans les corps et les esprits de ceux qu’elle vise. Et
surtout, elle nous montre ce que vivent aujourd’hui les Palestiniens de Gaza —
et nous rappelle que même s’il y aura toujours des survivants, le traumatisme,
lui, reste.
Si la
traduction de Samar Habib est minutieuse, cherchant avec diligence les mots
justes pour transmettre l’intraduisible traumatisme de la guerre, certains
passages auraient gagné à plus de liberté créative, moins de fidélité
littérale. Cela se voit surtout dans les notes de bas de page. Par exemple, les
détails concernant le conte palestinien de l’Oiseau Vert, qui apparaît dans
l’histoire « Kawkab », sont fascinants et pertinents, mais semblent mal placés
— comme si l’on nous demandait de lire deux textes simultanés : le récit de
Habib et les notes de la traductrice. Beaucoup de ces détails informatifs
fonctionneraient mieux s’ils étaient intégrés dans le texte principal.
Cela aurait
produit une version anglaise ne correspondant pas point par point à l’arabe.
Mais à quoi sert la traduction, au fond ? À créer une copie parfaite de
l’original, ou à ouvrir l’accès à un monde étranger ?
Un
printemps qui n’a pas fleuri est un livre qui veut que ses lecteurs, dans
n’importe quelle langue, fassent l’expérience — même médiée — des horreurs de
la guerre menée par Israël en 1982. Ces histoires nous aident à comprendre les
horreurs toujours infligées au peuple palestinien, et aussi à d’autres pays du
Moyen-Orient, tels que le Liban ou l’Iran, sous nos yeux.
11/08/2025
LORENZO TONDO
Anas al-Sharif, éminent correspondant d’Al Jazeera, parmi les cinq journalistes tués dans une frappe aérienne israélienne sur Gaza
Israël reconnaît avoir délibérément attaqué le journaliste, connu pour ses reportages sur le front, lors d’une frappe sur une tente à l’extérieur de l’hôpital al-Shifa
Lorenzo Tondo
à Jérusalem, The
Guardian, 11/8/2025
Avec
Reuters et l’Agence France-Presse
Traduit par Tlaxcala
Un éminent journaliste d’Al Jazeera qui avait déjà été menacé par Israël a été tué avec quatre de ses collègues lors d’une frappe aérienne israélienne.
Anas al-Sharif, l’un des visages les plus connus d’Al Jazeera à Gaza, a été tué dimanche soir alors qu’il se trouvait dans une tente réservée aux journalistes à l’extérieur de l’hôpital al-Shifa, dans la ville de Gaza.
Au total, sept personnes ont été tuées dans l’attaque, dont al-Sharif, le correspondant d'Al Jazeera Mohammed Qreiqeh et les cameramen Ibrahim Zaher, Mohammed Noufal et Moamen Aliwa, selon la chaîne de télévision basée au Qatar.
Les Forces de défense israéliennes ont reconnu avoir mené cette frappe, affirmant que le journaliste « était à la tête d’une cellule terroriste de l’organisation terroriste Hamas et était responsable de la poursuite des attaques à la roquette contre des civils israéliens et les forces de défense israéliennes ».
Elle a affirmé disposer de renseignements et de documents trouvés à Gaza comme preuves, mais les défenseurs des droits humains ont déclaré qu’il avait été pris pour cible en raison de ses reportages sur la guerre à Gaza et que les affirmations d’Israël manquaient de preuves.
Qualifiant al-Sharif de « l’un des journalistes les plus courageux de Gaza », Al Jazeera a déclaré que cette attaque était « une tentative désespérée de faire taire les voix en prévision de l’occupation de Gaza ».
Le mois dernier, le porte-parole de l’armée israélienne, Avichai Adraee, a partagé une vidéo d’al-Sharif sur X et l’a accusé d’être membre de la branche militaire du Hamas. À l’époque, la rapporteure spéciale des Nations unies sur la liberté d’expression, Irene Khan, avait qualifié cette accusation d’« infondée » et d’« attaque flagrante contre les journalistes ».
En juillet, al-Sharif avait déclaré au Comité pour la protection des journalistes (CPJ) qu’il vivait avec « le sentiment qu’il pouvait être bombardé et martyrisé à tout moment ».
Après l’attaque, le CPJ s’est dit « consterné » d’apprendre la mort des journalistes.
« La pratique israélienne consistant à qualifier les journalistes de militants sans fournir de preuves crédibles soulève de sérieuses questions quant à ses intentions et son respect de la liberté de la presse », a déclaré Sara Qudah, directrice régionale du CPJ.
« Les journalistes sont des civils et ne doivent jamais être pris pour cible. Les responsables de ces meurtres doivent être traduits en justice. »
Le Syndicat des journalistes palestiniens a condamné ce qu’il a qualifié de « crime sanglant » d’assassinat.
En janvier dernier, après un cessez-le-feu entre le Hamas et Israël, al-Sharif avait attiré l’attention générale lorsqu’il avait retiré son gilet pare-balles pendant une émission en direct, alors qu’il était entouré de dizaines d’habitants de Gaza qui célébraient la trêve temporaire.
Quelques minutes avant sa mort, al-Sharif avait publié sur X : « Dernières nouvelles : des bombardements israéliens intenses et concentrés utilisant des « ceintures de feu » frappent les zones est et sud de la ville de Gaza ».
Dans un dernier message, qui selon Al Jazeera aurait été rédigé le 6 avril et publié sur le compte X d’al-Sharif après sa mort, le journaliste a déclaré qu’il avait « vécu la douleur dans tous ses détails, goûté à la souffrance et à la perte à maintes reprises, mais qu’il n’avait jamais hésité à transmettre la vérité telle qu’elle était, sans déformation ni falsification ».
« Allah sera témoin contre ceux qui sont restés silencieux, ceux qui ont accepté notre massacre, ceux qui ont étouffé notre souffle et dont le cœur est resté insensible devant les restes éparpillés de nos enfants et de nos femmes, sans rien faire pour mettre fin au massacre que notre peuple subit depuis plus d’un an et demi », a-t-il poursuivi.
Âgé de 28 ans, il laisse derrière lui une femme et deux jeunes enfants. Son père a été tué par une frappe israélienne sur la maison familiale dans le camp de réfugiés de Jabalia, à Gaza, en décembre 2023. À l’époque, al-Sharif avait déclaré qu’il continuerait à informer et refusait de quitter le nord de Gaza.
Un autre
journaliste d’Al Jazeera à Gaza, Hani Mahmoud, a déclaré : « C’est peut-être la
chose la plus difficile que j’ai eu à rapporter au cours des 22 derniers mois.
Je ne suis pas loin de l’hôpital al-Shifa, à seulement un pâté de maisons, et j’ai
pu entendre l’énorme explosion qui s’est produite il y a environ une
demi-heure, près de l’hôpital al-Shifa.
« Je l’ai vu quand ça a illuminé le ciel et, en quelques instants, la nouvelle s’est répandue qu’il s’agissait du camp de journalistes situé à l’entrée principale de l’hôpital al-Shifa ».
Al-Sharif et ses collègues couvraient le conflit depuis le début à Gaza.
« Il est important de souligner que cette attaque survient une semaine seulement après qu’un responsable militaire israélien a directement accusé Anas et mené une campagne d’incitation à la haine contre Al Jazeera et ses correspondants sur le terrain en raison de leur travail, de leur couverture sans relâche de la famine, de la malnutrition et de la famine », a ajouté Mahmoud.
Israël a tué plusieurs journalistes d’Al Jazeera et des membres de leur famille, dont Hossam Shabat, tué en mars, et Ismail al-Ghoul et son caméraman Rami al-Rifi, tués en août.
La femme, le fils, la fille et le petit-fils du correspondant en chef Wael al Dahdouh ont été tués en octobre 2023 et lui-même a été blessé lors d’une attaque quelques semaines plus tard qui a coûté la vie au caméraman d’Al Jazeera Samer Abu Daqqa.
Israël, qui
interdit l’accès des journalistes étrangers à Gaza et qui a
pris pour cible des reporters locaux, a tué 237 journalistes depuis le
début de la guerre, le 7 octobre 2023, selon le bureau des médias du
gouvernement de Gaza. Le Comité pour la protection des journalistes a déclaré
qu’au moins 186 journalistes ont été tués dans le conflit à Gaza. Israël nie
avoir délibérément pris pour cible des journalistes.
22/07/2025
RUWAIDA AMER
Nous crevons de faim
Mon corps est à bout. Ma mère s’effondre d’épuisement. Mon cousin défie la mort chaque jour pour obtenir un peu d’aide. Les enfants de Gaza meurent sous nos yeux, et nous sommes impuissants à les aider.
Ruwaida Amer ,+972 Magazine, 21/7/2025
Traduit par Fausto Giudice, Tlaxcala
Ruwaida Kamal Amer est une journaliste, productrice et réalisatrice (sur)vivant à Gaza. Elle a précédemment travaillé comme enseignante de sciences. Après le déclenchement de la guerre, elle est restée avec sa famille à Gaza, d’où elle rend compte du génocide en cours et de ses effets dévastateurs sur la population civile. Son travail a été publié par plusieurs médias internationaux tels qu’Al Jazeera English, Euronews et ABC News. Elle écrit régulièrement pour le magazine +972 sur la réalité quotidienne de la vie dans Gaza assiégée et sur la crise humanitaire, et elle met souvent en lumière des histoires qui sont souvent ignorées par les médias grand public.
Des Palestiniens tentent de recevoir un repas chaud préparé par des bénévoles, à Khan Younès, dans le sud de la bande de Gaza, le 20 juin 2025. (Abed Rahim Khatib/Flash90)
J’ai tellement faim.
Je n’ai jamais pensé ces mots
comme je les pense aujourd’hui. Ils véhiculent une sorte d’humiliation que je
ne peux pas vraiment décrire. À chaque instant, je me surprends à souhaiter : «
Si seulement ce n’était qu’un cauchemar. Si seulement je pouvais me réveiller
et que tout soit fini. »
Depuis mai dernier, après avoir
été contrainte
de fuir mon foyer et trouver refuge chez des proches
dans le camp de réfugiés de Khan Younès, j’ai entendu ces mêmes mots prononcés
par d’innombrables personnes autour de moi. Ici, la faim est vécue comme une
atteinte à notre dignité, une cruelle contradiction dans un monde qui se targue
de progrès et d’innovation.
Chaque matin, nous nous
réveillons avec une seule idée en tête : trouver quelque chose à manger. Je
pense immédiatement à notre mère malade, qui a subi une opération de la colonne
vertébrale il y a deux semaines et qui a maintenant besoin de se nourrir pour
se rétablir. Nous n’avons rien à lui offrir.
Et puis il y a ma petite nièce et
mon petit neveu, Rital, 6 ans, et Adam, 4 ans, qui réclament sans cesse du
pain. Et nous, les adultes, nous essayons de résister à notre propre faim afin
de garder les miettes pour les enfants et les personnes âgées.
Depuis qu’Israël a imposé un
blocus total sur Gaza début mars (qui n’a été que
légèrement assoupli fin mai), nous n’avons pas mangé de viande, d’œufs ou de
poisson. En fait, nous avons dû renoncer à près de 80 % de notre alimentation
habituelle. Nos corps sont à bout. Nous nous sentons constamment faibles,
désorientés et déséquilibrés. Nous sommes facilement irritables, mais la
plupart du temps, nous restons silencieux. Parler demande trop d’énergie.

Huda Abu
Al-Naja, 12 ans, accompagnée de sa mère, reçoit un traitement contre la
malnutrition à l’hôpital Nasser de Khan Younès, dans le sud de la bande de
Gaza, le 25 juin 2025. (Doaa Albaz/Activestills)
Nous essayons d’acheter tout ce
qui est disponible sur les marchés, mais les prix deviennent impossibles. Un
kilo de tomates coûte désormais 90 NIS (= 23€). Les concombres sont à 70 NIS le
kilo (= 18€). Un kilo de farine coûte 150 NIS (= 39€). Ces chiffres semblent
scandaleux et cruels.
Nous survivons avec un seul repas
par jour : généralement du pain, fait avec la farine que nous avons réussi à
trouver. Si nous avons de la chance, le déjeuner comprend parfois un peu de
riz, mais cela ne suffit pas à nous rassasier. Nous essayons de mettre un peu
de nourriture de côté pour ma mère, peut-être quelques légumes, mais ce n’est
jamais assez. La plupart du temps, elle est trop faible pour se tenir debout,
trop épuisée pour même prier.
Nous ne sortons presque plus de
chez nous, de peur que nos jambes ne nous lâchent. C’est déjà arrivé à ma sœur
: alors qu’elle cherchait dans les rues quelque chose, n’importe quoi, pour
nourrir ses enfants, elle s’est soudainement effondrée sur le sol. Son corps n’avait
même plus la force de rester debout.
Nous avons commencé à prendre
conscience de la gravité de la crise alimentaire lorsque le boulanger Abou
Hussein, connu de tous dans le camp, a commencé à réduire son activité. Il
cuisait auparavant pour des dizaines de familles chaque jour, dont la nôtre,
qui n’avons plus ni gaz ni électricité pour cuisiner. Du matin au soir, ses
fours à bois fonctionnaient sans interruption.
Mais récemment, il a été
contraint de réduire progressivement son temps de travail hebdomadaire. Ma sœur
rentrait à la maison et disait : « Abou Hussein est fermé. Il travaillera
peut-être demain. » Aujourd’hui, trouver de la pâte et de la farine est devenu
une véritable épreuve.
Trois générations en proie à la famine
Dans le camp, j’ai compris la
véritable cruauté de ce génocide : la promiscuité étouffante, la foule de
réfugiés chassés de leurs maisons et les innombrables récits de famine.
Une femme
palestinienne déplacée nourrit des enfants à Al-Mawasi, dans le sud de la bande
de Gaza, le 13 juillet 2025. (Doaa Albaz/Activestills)
Je vis actuellement chez ma
tante, qui nous a recueillis après notre déplacement et nous héberge depuis
deux mois. Comme presque tous les autres bâtiments du camp, sa maison a été
presque entièrement détruite par les attaques israéliennes. Les frères et sœurs
de ma tante ont travaillé sans relâche pour réparer ce qu’ils pouvaient et ont
réussi à rendre une pièce habitable.
La maison déborde de
petits-enfants, chacun luttant contre la faim. Mon cousin aîné, Mahmoud, est
père de quatre d’entre eux. Il a lui-même perdu près de 40 kilos au cours des
derniers mois. Les signes de malnutrition sont visibles partout sur son visage
pâle et son corps émacié.
Chaque jour avant l’aube, Mahmoud
se rend dans les centres de distribution d’aide humanitaire gérés par les USA, risquant
sa vie pour essayer de ramener de quoi manger à ses
enfants affamés. Depuis que je suis arrivé chez eux, il me raconte jour après
jour les mêmes histoires poignantes.
« Aujourd’hui, j’ai rampé à
quatre pattes parmi une foule de milliers de personnes », m’a-t-il récemment
confié en me montrant un sac rempli de restes de nourriture qu’il avait réussi
à récupérer. « J’ai dû ramasser tout ce qui était tombé par terre : des
lentilles, du riz, des pois chiches, des pâtes, même du sel. J’ai mal partout
où j’ai été piétiné, mais je dois le faire pour mes enfants. Je ne supporte pas
d’entendre leurs cris de faim. »
Un jour, Mahmoud est revenu les
mains vides. Il était livide et semblait sur le point de s’effondrer. Il m’a
raconté que l’armée israélienne avait ouvert le feu sans avertissement. « Le
sang d’un jeune homme à côté de moi a éclaboussé mes vêtements, m’a-t-il dit.
Pendant un instant, j’ai cru que c’était moi qui avais été touché. Je me suis
figé, persuadé que la balle était dans mon corps. »
Le jeune homme s’est effondré
juste devant lui, mais Mahmoud n’a pas pu s’arrêter pour lui venir en aide. « J’ai
couru plus de six kilomètres sans me retourner. Mes enfants ont faim et
attendent que je leur ramène à manger », a-t-il déclaré d’une voix brisée, «
mais ils ne seront pas contents si je rentre mort ».

Un
Palestinien blessé récupère de l’aide humanitaire distribuée par des organisations
internationales à Gaza, dans le nord de la bande de Gaza, le 26 juin 2025.
(Yousef Zaanoun/Activestills)
Mon autre cousin, Khader, a 28
ans. Il a une fille de 2 ans et sa femme est enceinte. Il est rongé par l’inquiétude
pour leur enfant à naître, qui doit venir au monde dans deux mois. Sa femme ne
mange pas correctement et chaque jour, il reste assis en silence, tourmenté par
les mêmes questions : Cette famine va-t-elle nuire à ma femme ? L’enfant qu’elle
mettra au monde sera-t-il en bonne santé ou malade ?
Sa fille de deux ans, Sham,
pleure toute la journée parce qu’elle a faim. Elle réclame du pain, n’importe
quoi d’autre que les aliments insipides et lourds à digérer qui composent son
régime quotidien, à savoir du riz, des lentilles et des haricots, qui lui ont
donné la diarrhée à plusieurs reprises.
Un jour, une amie de Khader lui a
donné une poignée de raisins pour elle. C’était un petit miracle. Khader s’est
agenouillé à côté de Sham et lui a offert les raisins, mais elle les a
simplement regardés, jouant avec eux dans ses petites mains et refusant de les
manger. Elle ne les reconnaissait pas : en deux ans de vie à Gaza, elle n’avait
jamais vu de raisins.
Ce n’est que lorsque son père en
a mis un dans sa bouche et lui a souri qu’elle l’a imité avec hésitation. Elle
a mâché. Puis elle a ri.
Les corps s’éteignent
Je me tiens souvent à la porte de
la maison, à regarder les enfants du camp. Ils passent la plupart de leur temps
assis par terre, le regard vide, fixant les passants. Quand je demande à l’un d’eux
de m’acheter une carte Internet pour que je puisse travailler ou appeler ma
nièce depuis la maison du voisin, ils me répondent d’une voix faible et
fatiguée. Ils me disent qu’ils ont faim. Qu’ils n’ont pas mangé de pain depuis
des jours.
Je n’ai que 30 ans, mais je ne
suis plus la femme énergique que j’étais autrefois. Avant, je travaillais de
longues heures. entre l’enseignement
et le journalisme, mais depuis que cette guerre a commencé, je n’ai
pas eu un instant de répit. Je jongle entre des tâches ménagères épuisantes —
prendre soin de ma mère et de ma famille — tout en essayant simultanément
de continuer
à documenter et à rédiger à propos de tout ce qui se passe
autour de moi.
Une femme
palestinienne déplacée prépare du pain sous sa tente, à Al-Mawasi, dans le sud
de la bande de Gaza, le 13 juillet 2025. (Doaa Albaz/Activestills)
Mais depuis environ un mois, je
ne suis plus capable de suivre l’actualité. Je n’arrive plus à me concentrer.
Mon corps est à bout. Je souffre d’anémie après avoir mangé exclusivement des
lentilles et d’autres légumineuses pendant des mois. Et depuis deux jours, je
ne peux plus avaler à cause d’une grave inflammation de la gorge, conséquence
de ma consommation excessive de dukkah
et de piments rouges pour tenter d’apaiser ma faim.
Mahmoud, un photographe de 28 ans
qui travaille avec moi sur des reportages vidéo, est également en difficulté. «
Je n’ai rien mangé depuis deux jours, à part de la soupe », m’a-t-il récemment
confié. « Je n’ai plus la force de travailler. » Personne n’en a la force.
Travailler pendant un génocide exige une force impossible à maintenir. La
famine a paralysé la productivité de tous les travailleurs de Gaza.
Hier, j’ai accompagné ma mère à l’hôpital
Nasser pour une séance de kinésithérapie après son opération. Sur le chemin,
nous avons vu des dizaines de personnes qui ne pouvaient pas marcher plus de
quelques mètres sans devoir s’arrêter pour se reposer. Ma mère était dans le
même état : ses jambes étaient trop faibles pour la porter. Elle s’est assise
sur une chaise en plastique au bord de la route, rassemblant le peu d’énergie
qu’elle pouvait pour continuer.
Alors que nous continuions à
marcher, nous avons entendu des cris. Des jeunes hommes et femmes couraient en
criant de joie : « Il y a des camions de farine dans la rue ! » Une foule
immense s’était formée. Les gens couraient désespérément vers les camions pour
tenter d’obtenir un sac de farine.
C’était le chaos. Personne n’escortait
les camions pour s’assurer que tout le monde puisse obtenir sa part en toute
sécurité. Au lieu de cela, nous avons vu la foule se précipiter vers des zones
dangereuses contrôlées par l’armée israélienne, juste pour obtenir de la
farine.
Certaines personnes sont revenues
avec des sacs. D’autres ont été
tuées. Nous avons vu des corps emportés sur les épaules d’hommes,
abattus à bout portant là où l’aide était censée leur sauver la vie.
Des
Palestiniens transportent un homme blessé par des tirs israéliens alors qu’il
tentait d’obtenir de l’aide alimentaire dans la rue Al-Rashid, au nord de la
ville de Gaza, le 16 juin 2025. (Yousef Zaanoun/ActiveStills)
18 morts de faim en 24 heures
Après la séance de thérapie, nous
avons quitté l’hôpital et sommes passées devant des femmes qui pleuraient sur
leurs enfants affamés, mourant sous nos yeux. Une femme, Amina Badir, hurlait
en serrant son enfant de 3 ans dans ses bras.
« Dites-moi comment sauver ma
fille Rahaf de la mort », s’écria-t-elle. « Depuis une semaine, elle ne mange
qu’une cuillère de lentilles par jour. Elle souffre de malnutrition. Il n’y a
pas de traitement, pas de lait à l’hôpital. Ils lui ont retiré son droit à la
vie. Je vois la mort dans ses yeux. »
Selon le ministère de la Santé à
Gaza, le nombre de morts dus à la faim et à la malnutrition depuis le 7
octobre a
augmenté à 86 personnes, dont 76 enfants. Hier, il a signalé que
18 personnes étaient mortes de faim au cours des dernières 24 heures seulement.
Le personnel médical a
tenu un piquet de protestation à l’hôpital Nasser pour demander l’intervention
internationale avant que davantage de personnes ne meurent de faim.
Je n’ai pas trouvé de taxi pour
nous ramener à la maison. Ma mère a attendu à la porte de l’hôpital pendant que
je cherchais un moyen de transport, mais le carburant est rare et les taxis
sont pratiquement inexistants. J’ai passé une heure entière à essayer.
Quand je suis revenue, j’étais
étourdie et faible. Je me suis effondrée. J’ai essayé de rester forte pour ma
mère, mais il n’y avait personne d’autre avec nous. Autour de moi, je voyais
des gens s’évanouir partout. Un homme m’a dit : « S’il y avait eu de la
nourriture convenable, ta mère ne serait pas tombée aussi malade. »
Nous essayons tous de nous
réconforter mutuellement dans cette famine sans fin. Sur Facebook, les gens
expriment leur colère, publiant post après post sur la politique d’affamement
menée par Israël qui a mis Gaza à genoux. Nous ne pouvons plus faire les choses
les plus élémentaires que les gens font chaque jour partout dans le monde. La
faim nous a tout pris.
21/07/2025
HAGAI EL-AD
Vous avez un enfant dans l’armée israélienne ? Vous pourriez être les parents d’un criminel de guerre
Où est le procureur général militaire ? Le chef d’état-major de l’armée israélienne ? La procureure générale ? Le chef de l’opposition à la Knesset ? Le président de la Knesset ? Le président ? Silence. Nous sommes en train de massacrer.
Hagai El-Ad,Haaretz, 20 juillet 2025
Traduit par Fausto Giudice, Tlaxcala
Ils disent aux gens affamés de
venir chercher de la nourriture à 11 heures, mais ceux-ci, indisciplinés et
affamés, arrivent à 10 heures. Alors ils ordonnent aux soldats de les
bombarder, de les mitrailler, de les abattre. Et les soldats, soldats juifs disciplinés,
les bombardent, les mitraillent, les abattent. Par dizaines, par centaines.
Avez-vous un enfant qui sert sur
un bateau lance-missiles israélien ? Peut-être avez-vous un enfant qui est un
criminel de guerre. Artilleur ? Tireur d’élite ? Et bien sûr, avant tout,
pilote ?
Réfléchissez-y : vous pourriez
être les parents d’un criminel de guerre. Si votre enfant ne l’était pas, il ne
bombarderait pas des gens indisciplinés et affamés qui se sont présentés une
heure plus tôt. Des gens qui sont venus une heure plus tôt parce qu’ils avaient
faim, affamés parce que nous les avons affamés.
C’est pire que Kafr Qasem –le
tristement célèbre massacre de 1956 de 47 citoyens palestiniens d’Israël
qui ont été abattus par la police des frontières pour avoir enfreint sans le
savoir un couvre-feu.
C’est bien pire. Pas seulement à
cause du « drapeau noir » marquant les ordres
manifestement illégaux qui a été réduit à l’état de chiffon, et pas
seulement à cause de l’ampleur terrifiante et infiniment plus grande des crimes
commis. C’est bien pire encore à cause du silence – et du soutien public
général en Israël, de part et d’autre du mur.
Après tout, il est clair pour
tous ceux qui vivent ici qu’il n’y aura pas d’autre procès de Kafr Qasem, et qu’il
n’y aura certainement pas de procès de Nuremberg pour nos criminels de guerre –
le haut commandement militaire et les dirigeants politiques. Il n’y aura rien,
pas même une amende de 10 centimes, comme la peine infligée au commandant de
brigade jugé responsable de Kafr Qasem.
Où est l’avocate
générael militaire ? Elle reste silencieuse. Elle doit être occupée à
améliorer le mécanisme de dissimulation – pardon, je veux dire « d’enquête » –
des Forces de défense israéliennes.
Et le chef d’état-major de l’armée
israélienne ? Il est certainement en train de chercher dans le dictionnaire la
signification de cette expression désormais courante, « être guidé par des
valeurs ». Mais il n’y trouve que du vide, car c’est précisément pour ça que
nous avons inventé cette expression. Pour ne pas parler de moralité, pour
oublier : « Tu ne tueras point ».
Et où est la procureure générale
? Occupée
avec Bibi, et le défendant devant la Cour internationale de La Haye. Et où
est le chef de l’opposition à la Knesset ? Laissez-nous rire. Et où est le
président de la Knesset ? C’est une bonne blague. Le président ? Bof. Silence,
nous sommes en train de massacrer.
Vous souvenez-vous de tous les
discours prononcés à l’occasion du 50e anniversaire de la guerre du
Kippour, quelques jours avant le 7 octobre, dans lesquels on affirmait avoir
compris le « poids de la responsabilité » et tiré les leçons du passé ? Et
comment tout ce verbiage s’est révélé être un ramassis de conneries, de mots
vides de sens, dans les kibboutzim près de la frontière avec Gaza, à Sderot, à
Ofakim et au festival Nova ? Des fleuves de sang et d’horreur impossibles à
comprendre et qui ne le seront jamais.
Au-dessus de tout cela règne une
leadership qui n’a rien appris, un Premier ministre machiavélique qui a l’honneur
de détrôner Golda Meir de son titre de pire Premier ministre de l’histoire d’Israël
– un gouvernement composé des pires nullités qui tiennent des discours
grandiloquents, derrière lesquels il n’y a rien non plus. Une démonstration de
leçons apprises au lieu de modestie et de bon sens.
Vous vous souvenez de tout ça ?
Alors souvenez-vous aussi de tous les discours prononcés lors de la Journée
internationale dédiée à la mémoire des victimes de l’Holocauste, de toutes les
cérémonies, de tous les cours à l’école. Nous avons appris de l’Holocauste non
seulement que les Juifs ne seraient plus jamais sans défense, mais aussi que
les soldats juifs ne seront jamais comme eux. Vous vous souvenez ? Voici un
autre océan de paroles creuses, un autre tas de conneries. Des prétentions
vides d’engagement envers les valeurs humaines fondamentales – et une réalité
faite de corps brisés partout dans la bande de Gaza.
Des mots comme du sable, pourris
jusqu’aux fondations – et les corps pourrissent sous le sable.
On peut déjà imaginer la montagne
de détritus qui va s’accumuler au sujet de la « nécessité militaire », du
danger probable, de la complexité de la situation et de l’évaluation des
renseignements. Et bien sûr, la proportionnalité et les procédures qui ont été
clarifiées, ah, les procédures !
Mais comment est-il possible de
supporter tous ces mots blanchis ? Après tout, tout le monde connaît la «
nécessité » ; nous savons tous ce qu’Israël fait à Gaza : détruire autant que
possible, tuer autant que possible.
















