المقالات بلغتها الأصلية Originaux Originals Originales

Affichage des articles dont le libellé est François Vadrot. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est François Vadrot. Afficher tous les articles

31/08/2025

FRANÇOIS VADROT
Générations dissonantes : Israël, Hamas et l’Amérique fracturée

Le dernier sondage Harvard Harris (août 2025) a produit un chiffre choc : 60 % des Américains de 18 à 24 ans déclarent soutenir Hamas plutôt qu’Israël, quand on leur demande de choisir « lequel des deux camps » ils appuient le plus. Tous les autres groupes d’âge restent massivement pro-israéliens : jusqu’à 89 % chez les 65 ans et plus.

 La statistique est authentique, confirmée par les données officielles du Harvard CAPS/Harris Poll. Mais pour l’interpréter, il faut la replacer dans son contexte : un été 2025 marqué par la reconnaissance officielle d’une famine à Gaza par l’ONU le 22 août, plus de 62 000 morts palestiniens depuis le 7 octobre 2023, et un président Trump qui multiplie les ventes de bombes et bulldozers à Israël, tout en parlant ouvertement de déportations vers l’Égypte et la Jordanie.

L’écart générationnel, miroir d’un basculement moral

Ce sondage ne signifie pas que la Génération Z « adore » le Hamas. En réalité, dans la même enquête, les jeunes sont 63 % à désapprouver la conduite du Hamas, mais 71 % à désapprouver celle d’Israël. Leur basculement exprime moins une sympathie active qu’un rejet viscéral des actions israéliennes. Les images brutes de Gaza, visibles en continu sur TikTok, nourrissent un sentiment de génocide en temps réel.

À l’opposé, les seniors restent arrimés au vieux récit fondateur : Israël comme rempart de l’Occident, héritier de la Shoah, allié naturel des États-Unis. Pour eux, les atrocités présentes ne contredisent pas le récit, elles en sont une continuation. On retrouve ici plusieurs ressorts : mémoire historique, désensibilisation après des décennies de guerres, consommation d’informations filtrées par la télévision traditionnelle, et surtout peur du chaos : les plus âgés privilégient la stabilité et les États, quitte à fermer les yeux sur l’horreur.

Le poids électoral : 9 % contre 19 %

Ce qui rend ce clivage encore plus cruel, c’est la démographie. Les 18–24 ans ne représentent que 30 millions de personnes, soit environ 9 % de la population américaine. Les 65 ans et plus sont 62 millions, soit 19 % – plus du double. Et surtout, la participation électorale des seniors dépasse 70 %, contre moins de 50 % chez les jeunes.

Résultat : la jeunesse peut bien saturer les réseaux sociaux de slogans pro-palestiniens, elle reste électoralement minoritaire et sous-représentée. Les urnes donnent mécaniquement raison aux vieux, et donc à la politique pro-israélienne.

Deux camemberts suffisent à le montrer : celui des jeunes est plus rouge (pro-Hamas), mais petit ; celui des vieux est bleu (pro-Israël), et deux fois plus large. Moralement la génération montante se révolte, politiquement elle pèse peu.

Le verrou bipartisan

On pourrait croire que ce clivage traverse les partis. Mais en réalité, sur l’essentiel, démocrates et républicains votent de la même manière : les budgets militaires, les livraisons d’armes, les résolutions de soutien. Quelques élus progressistes (AOC, Tlaib, Omar…) dénoncent Israël avec force, mais finissent souvent par avaliser des paquets budgétaires qui incluent l’armement.

Les jeunes ne sont pas dupes : ils voient que les deux camps institutionnels appliquent la même ligne de fond. D’où leur désenchantement politique : ils ne votent plus, convaincus que le système est verrouillé. Les vieux, eux, continuent à voter massivement, parce qu’ils croient encore au système – ils ont vécu dans un monde où l’illusion démocratique fonctionnait, où leur voix semblait compter.

C’est cette asymétrie qui explique la situation actuelle : une jeunesse radicalisée par Gaza mais absente des urnes, face à un bloc senior qui valide par son vote la continuité du soutien à Israël.

Collision de générations

On comprend alors pourquoi Trump, malgré une opinion globale qui bascule (60 % des Américains rejettent de nouvelles livraisons d’armes à Israël, 50 % estiment qu’Israël commet un génocide), peut continuer à agir comme si de rien n’était. Le système est porté par les seniors, qui votent, qui croient encore au processus électoral, et qui maintiennent leur fidélité à Israël.

Les jeunes, eux, vivent l’histoire autrement : ils voient la famine, les bombardements, les corps. Mais ils se savent minoritaires et désarmés politiquement. D’où leur fuite hors des urnes et leur sur-activité dans l’espace symbolique – réseaux sociaux, manifestations, actions campus. Ils deviennent la mauvaise conscience morale d’un pays dont la politique étrangère est fixée par la génération de leurs grands-parents.

En conclusion

Le chiffre des 60 % « pro-Hamas » chez les 18–24 ans n’est pas une aberration, mais le symptôme d’un basculement moral et générationnel. Il révèle une Amérique où deux réalités coexistent :

  • Les jeunes : saturés d’images brutes, révoltés par l’atrocité, désabusés par la politique, en rupture avec le récit dominant.

  • Les vieux : enracinés dans la mémoire d’Israël victime, fidèles à un système électoral qui leur donne encore du pouvoir, et donc garants du statu quo.

Entre ces deux mondes, c’est une collision. La rue et les réseaux s’indignent, les urnes verrouillent. Et pendant ce temps, les bombes continuent de tomber sur Gaza.

Sources :