Laura Jedeed
USA: ya sabes a quienes recluta el ICE. La realidad es aún peor y yo soy la prueba viviente
Inmersión en la milICEia antiinmigrantes de la era Trump
Cómo llegué hasta aquí
Autorretrato de una milenial antitrumpista gringa
USA: ya sabes a quienes recluta el ICE. La realidad es aún peor y yo soy la prueba viviente
Inmersión en la milICEia antiinmigrantes de la era Trump
Cómo llegué hasta aquí
Autorretrato de una milenial antitrumpista gringa
Reinaldo Spitaletta, January
9, 2026
Translated by Tlaxcala

They murdered the poetess, with gunshots, in cold
blood, as if she were a cockroach, or perhaps like a piece of pork that must be
fried in the fat of immigration police. They killed her for no reason, because
women must be killed, women who write, women who raise their voices, who speak
with exploited foreigners, with the persecuted. She had to be killed. And that’s
what the automatic agents did, assassins by nature, trained for that purpose:
to kill and nothing more. Ah, and if the victim is a poetess, even better. We
don’t want anyone to sing, or to tell any truth, in verse, or in prose, to the
little president who looks more and more like Hitler.
They shot and killed Renée Nicole Good, thirty-seven
years old. They say she wrote “like someone opening a window in a besieged
house.” She surely knew, before receiving that hail of bullets in a “country
bathed in blood,” as Paul Auster described it, that she was destined to be a
victim of Trumpesque repression, of the Corollary of the new filibusterer, of
the New National Defense Strategy, of the pedocriminal, reincarnation—so the
bandit president believes—of James Monroe, and who also represents Teddy
Roosevelt’s Big Stick. The poetess knew they were going to kill her.
She has been another victim of the system that has
been bombing for years, sometimes with atomic bombs, sometimes with other
bombs—deadly, indeed—civilian targets, entire populations, that murders people
like those in the village of My Lai, or Iraq, or Syria, or Libya, also
Venezuela. And it kills poets. Just like that. Perhaps as if imitating the one
who murdered García Lorca in Granada, for being a faggot, or a poet, or because
he was against oppression.
They shot her, just like that, at point-blank range
and with confidence, a young girl, yes, she was still a young girl in bloom,
who wrote poems. Her verses had to be erased, the cop, the servant of
the system, the licensed assassin, would think. A voice had to be silenced, a
pencil, some stanzas, some lines... We don’t need poets, but thugs, bombers,
criminals. Such is the vulgar prose of imperialism, of Trump and his henchmen,
of those who applaud not only the bravado of the bloodthirsty pirate, but also
his criminal actions throughout the universe.
Killing a poetess can be insignificant. Besides being
easy, besides everything can remain unpunished. She was just a woman, a young
girl who wrote, who greeted immigrants, who told them how to unite, how to
embrace, how to stay alert in the face of repression. That was it, so
worthless, so meaningless for a subject like the president. Trump’s Gestapo
murdered her.

What can happen to an empire, or to a delinquent who
shelters himself by being president of a superpower (in decline), for the crime
of a woman who wrote, for example, "” want my rocking chairs back” and
knew “cicada tercets” (like the cicada, so many times they killed me, so many
times I died, yet here I am resurrecting...), who had “donated bibles to
second-hand stores,” who knew—she was a poetess—that between her pancreas and
her large intestine, “lies the insignificant stream of my soul.”
The soulless ones disembodied her. The assassins
erased her words, her desire for justice, the irrepressible wishes to sing
against injustice, to bless the encounter between the ovum and the
spermatozoon. They tore out her soul with gunshots.
But the thing, as they say, is that no police officer,
no bullet, no rifle, ends poetry. It continues living beyond the poet. Renée’s
poetry now flies higher, goes from Minneapolis to Chicago, from Los Angeles to
Texas, from the country of dead freedoms, of destroyed democracy, to beyond the
blue planet. It was the afternoon of January 7, 2026, when a police officer
from the United States Immigration and Customs Enforcement (ICE), fired
ferociously at a young girl who wrote verses and who from that moment flies,
like that butterfly which, with its wing flap, is capable of causing an
earthquake in Beijing or bringing forth a tear somewhere in the world where
there are people who sing.
Renée Nicole is now fire. She is not ash. She is a
powerful voice crying out for justice in the world and for utopia to keep
living, or, at least, to keep many people walking.

Reinaldo
Spitaletta, 9 janvier 2026
Traduit
par Tlaxcala

Ils ont
assassiné la poétesse, à coups de feu, de sang-froid, comme si elle était un
cafard, ou peut-être comme un morceau de porc qu’il faut frire dans de la
graisse de policiers de l’immigration. Ils l’ont tuée pour rien, parce qu’il
faut tuer des femmes, des femmes qui écrivent, des femmes qui élèvent la voix,
qui parlent avec les étrangers exploités, avec les persécutés. Il faut la tuer.
Et c’est ce qu’ont fait les agents automatiques, assassins par nature,
entraînés à cette fin : tuer et rien de plus. Ah, et si la victime est une
poétesse, c’est encore mieux. Nous ne voulons pas que qui que ce soit chante,
ni dise des vérités, en vers ou en prose, au petit président qui ressemble de
plus en plus à Hitler.
Ils ont
assassiné par balle Renée Nicole Good, trente-sept ans. On dit qu’elle écrivait
« comme quelqu’un qui ouvre une fenêtre dans une maison assiégée ». Elle savait
sûrement, avant de recevoir cette rafale de balles dans un « pays baigné de
sang », comme l’a décrit Paul Auster, qu’elle était destinée à être une victime
de la répression trumpiste, du Corollaire du nouveau flibustier, de la Nouvelle
Stratégie de Défense Nationale, du pédocriminel, réincarnation — c’est ce que
croit le président bandit — de James Monroe, et qui représente aussi le Gourdin
de Teddy Roosevelt. La poétesse savait qu’ils allaient la tuer.
Elle a été
une autre victime du système qui bombarde depuis des années, parfois avec des
bombes atomiques, parfois avec d’autres bombes — mortelles, ça oui —, des
cibles civiles, des populations entières, qui assassine des gens comme ceux du
village de My Lai, ou d’Irak, ou de Syrie, ou de Libye, aussi du Venezuela. Et
il tue des poètes. Comme ça. Peut-être comme s’il imitait celui qui a assassiné
à Grenade García Lorca, parce qu’il était pédé, ou poète, ou parce qu’il était
contre l’oppression.
Ils lui ont
tiré dessus, comme ça, à bout portant et avec assurance, une jeune fille, oui,
c’était encore une jeune fille en fleur, qui écrivait des poèmes. Il fallait
effacer ses vers, penait le flic, le serviteur du système, l’assassin
patenté. Il fallait faire taire une voix, un crayon, des strophes, des
lignes... Nous n’avons pas besoin de poètes, mais de tueurs, de bombardiers, de
criminels. Telle est la vulgaire prose de l’impérialisme, de Trump et de ses
complices, de ceux qui applaudissent non seulement les fanfaronnades du pirate
sanguinaire, mais aussi ses actions criminelles dans tout l’univers.
Tuer une
poétesse peut être insignifiant. En plus d’être facile, et plus que tout, ça
peut rester impuni. Ce n’était qu’une femme, une jeune fille qui écrivait, qui
saluait les immigrants, qui leur disait comment s’unir, comment s’embrasser,
comment rester vigilants face à la répression. C’était ça, tellement sans
valeur, tellement dénué de sens pour un individu comme le président. La Gestapo de Trump l’a assassinée.

Qu’est-ce
qui peut arriver à un empire, ou à un criminel qui se protège en étant
président d’une superpuissance (en déclin), pour le meurtre d’une femme qui
écrivait, par exemple, « je veux récupérer mes fauteuils à bascule » et
connaissait « les tercets des cigales » (comme la cigale, tant de fois ils
m’ont tuée, tant de fois je suis morte, et pourtant je suis là,
ressuscitée...), qui avait « donné des bibles à des magasins d’occasion », qui
savait — c’était une poétesse — qu’entre son pancréas et son gros intestin, «
se trouve l’insignifiant ruisseau de mon âme ».
Les sans-âme
l’ont désanimée. Les assassins lui ont effacé les mots, l’envie de faire
justice, les désirs irrépressibles de chanter contre l’injustice, de bénir la
rencontre entre l’ovule et le spermatozoïde. Ils lui ont arraché l’âme à coups
de feu.
Mais le
truc, comme on dit, c’est qu’aucun policier, aucune balle, aucun fusil, ne
vient à bout de la poésie. Elle continue de vivre au-delà du poète. La poésie
de Renée vole maintenant plus haut, va de Minneapolis à Chicago, de Los Angeles
au Texas, du pays des libertés mortes, de la démocratie détruite, vers l’au-delà
de la planète bleue. C’était l’après-midi du sept janvier 2026, quand un
policier du Service de l’Immigration et de Contrôle des Douanes des USA (ICE),
a tiré avec férocité sur une jeune fille qui écrivait des vers et qui, depuis
ce moment, vole, comme ce papillon qui, de ses battements d’ailes, est capable
de provoquer un tremblement de terre à Pékin ou de faire jaillir une larme
quelque part dans le monde où il y a des gens qui chantent.
Renée Nicole
est maintenant feu. Elle n’est pas cendre. C’est une voix puissante qui réclame
justice dans le monde et pour que l’utopie continue de vivre, ou, au moins, de mettre
en marche beaucoup de gens.

Plusieurs immigrants détenus ont décrit une tension et une anxiété élevées dans ce centre isolé et construit à la hâte, en raison du manque d’informations, d’activités récréatives et d’accès aux médicaments.
Patricia
Mazzei, Ochopee, Floride et Hamed
Aleaziz, Washington, The New
York Times, 16/7/2025
Kirsten Noyes a contribué à la recherche.
Patricia Mazzei est la reportrice principale du Times à Miami, couvrant la Floride et Porto Rico.Hamed Aleaziz couvre le département de la Sécurité intérieure et la politique d’immigration pour le Times.
Les hommes détenus dans le
nouveau centre de détention pour immigrants situé dans les Everglades, en
Floride, n’ont ni crayons, ni livres, ni télévision. Les lumières restent
allumées toute la nuit. Quand il pleut, c’est-à-dire presque tous les jours en
été, les tentes qui abritent les détenus prennent l’eau et les insectes s’y
engouffrent.
Lors d’entretiens téléphoniques,
plusieurs détenus ont fait état de douches peu fréquentes, de repas qui n’étaient
guère plus que des collations, d’autres détenus tombant malades avec des
symptômes grippaux et de privation de sommeil. Ils ont décrit des troubles liés
au manque d’informations, à l’absence de loisirs et à l’impossibilité d’accéder
à des médicaments.
« C’est une poudrière », a
déclaré Rick Herrera, l’un des détenus, qui a appelé un journaliste à plusieurs
reprises pendant cinq jours, offrant un rare aperçu des premières semaines
chaotiques de ce que les experts considèrent comme le seul centre d’accueil
géré par l’État pour les détenus immigrés fédéraux.
La Floride, sous la houlette de
son procurer général James Uthmeier, a foncé pour ouvrir le centre —
baptisé officiellement « Alligator Alcatraz » en référence à son emplacement
isolé et marécageux — le 3 juillet, dans son désir d’aider le président Trump
dans sa lutte contre l’immigration en augmentant la capacité d’accueil des
centres de détention. Kristi Noem, secrétaire à la Sécurité intérieure, a
déclaré dimanche que d’autres États souhaitaient suivre l’exemple de la
Floride.
Ron DeSantis, gouverneur
républicain de Floride, a positionné son État comme particulièrement
agressif en matière d’application des lois sur l’immigration, déléguant aux
autorités locales et étatiques le pouvoir d’ agir comme un « multiplicateur de force » pour
les autorités fédérales.
Mais l’ouverture du centre de
détention dans les Everglades était une mesure sans précédent qui reposait sur
les pouvoirs d’urgence de l’État. Jusqu’à récemment, le gouvernement fédéral
était responsable de l’hébergement des immigrants détenus, et il détenait
principalement des personnes entrées illégalement dans le pays récemment, ou
qui avaient été condamnées pour des infractions pénales ou faisaient l’objet d’une
mesure d’expulsion. Mais sous Trump, l’application des lois sur l’immigration a
considérablement changé, touchant désormais des personnes qui n’étaient pas
visées auparavant.
Le centre des Everglades s’inscrit
dans le cadre du processus de coopération locale et fédérale en matière d’immigration
connu sous le nom de 287(g). En vertu de ce système, les autorités locales
peuvent arrêter et placer en détention des migrants pour le compte des services
de l’immigration et des douanes (ICE). On ignore toutefois si et quand les
personnes détenues au centre des Everglades seront transférées à l’ICE avant d’être
expulsées.
La plupart des détenus du centre
n’ont pas été condamnés pour des infractions pénales, selon un responsable
gouvernemental au fait des données qui a souhaité garder l’anonymat car il n’était
pas autorisé à s’exprimer à ce sujet. Au moins certains d’entre eux avaient été
transférés depuis des prisons locales où ils avaient été placés en détention
après avoir été arrêtés pour des infractions au code de la route ; d’autres
avaient été transférés depuis des centres de détention de l’ICE.
Un autre responsable
gouvernemental qui a souhaité garder l’anonymat pour la même raison a déclaré
qu’au total, 60 % des détenus du centre avaient été condamnés pour des
infractions pénales ou faisaient l’objet de poursuites pénales.
DeSantis est envisage déjà d’ouvrir
un autre centre de ce type dans le nord de la Floride. Les tribunaux ont
toutefois jugé à plusieurs reprises que l’application des lois sur l’immigration
relevait de la compétence fédérale. La semaine dernière, la Cour suprême a refusé de réanimer une loi restrictive sur l’immigration
en Floride, bloquée par les tribunaux inférieurs, qui aurait érigé en
infraction pénale le fait pour des migrants en situation irrégulière d’entrer
dans l’État.
« Les États ne sont pas autorisés
à créer leur propre système de détention des immigrants », a déclaré Lucas
Guttentag, ancien fonctionnaire du ministère de la Justice sous l’administration
Biden. « Tous ceux qui accordent de l’importance à la liberté et à la
responsabilité devraient être profondément inquiets. »
Interrogée au sujet du centre des
Everglades, Tricia McLaughlin, porte-parole du département de la Sécurité
intérieure, a déclaré : « Sous la direction du président Trump, nous
travaillons d’arrache-pied pour trouver des moyens rentables et innovants de
répondre à la demande du peuple américain en matière d’expulsion massive des
étrangers en situation irrégulière ayant commis des infractions pénales. »
Bien que Trump ait fait sensation
en visitant le centre de détention des Everglades il
y a deux semaines, le gouvernement fédéral s’est désengagé du projet, affirmant
qu’il relevait de la responsabilité de l’État de Floride. Après que des groupes
environnementaux ont esté en justice pour faire arrêter la construction du
centre, Thomas P. Giles, haut responsable de l’ICE, a répondu dans un
communiqué que le rôle de l’agence « s’est limité à visiter les installations
afin de s’assurer qu’elles respectaient les normes de détention de l’ICE, et à
rencontrer des représentants de l’État de Floride pour discuter de questions
opérationnelles ».
« La décision finale quant à l’identité
des personnes à placer en détention », a-t-il écrit, « appartient à la Floride
».
Les détenus du centre n’apparaissent
pas dans la base de données publique de l’ICE, ce qui rend difficile pour leurs
proches ou leurs avocats de les retrouver ou de savoir s’ils ont été expulsés.
Avec 1 000 lits répartis dans des unités clôturées pouvant accueillir chacune
32 hommes, il comptait environ 900 détenus samedi, selon des membres du Congrès
et des députés de l’État. La grande majorité d’entre eux étaient hispaniques.
Les détentions massives ont donné
lieu à des plaintes pour surpopulation et conditions insalubres et inhumaines dans les
centres de détention de l’ICE à travers le pays, bien que l’ICE ait nié tout
problème. Mais certaines conditions dans le centre de détention des Everglades
sont spécifiquement dues à sa construction précipitée et à son emplacement
isolé. Il a été construit sur un aérodrome avec si peu d’infrastructures que
les ordures et les eaux usées doivent être évacuées par de gros camions.
Les responsables de l’État, qui
ont déclaré aux députés qu’ils prévoyaient d’augmenter la capacité de l’établissement
à 4 000 personnes d’ici le mois prochain, ont rejeté les descriptions des
détenus concernant les mauvaises conditions de détention, les qualifiant de «
totalement fausses ».
« L’installation répond à toutes
les normes requises et fonctionne correctement », a déclaré Stephanie Hartman,
directrice adjointe de la communication de la Division de la gestion des
urgences de Floride, dans un communiqué.
Les proches et les avocats des
détenus affirment qu’ils n’ont pas été autorisés à leur rendre visite ;
mercredi, l’Union américaine pour les libertés civiles (American Civil
Liberties Union) a intenté une action en justice pour dénoncer l’impossibilité
pour les avocats d’accéder aux détenus. Jusqu’à présent, les détenus ont été
autorisés à passer des appels illimités et gratuits, mais ceux-ci peuvent être
surveillés ou enregistrés. Certains détenus et leurs proches ont refusé d’être
nommés par crainte de représailles.
Des membres du Congrès et des députés
de l’État ont visité les installations samedi sur invitation, après que des
législateurs démocrates de l’État s’étaient vu refuser l’entrée plus tôt ce
mois-ci lorsqu’ils s’étaient présentés à l’improviste. Les démocrates de l’État
ont intenté une action en justice, arguant qu’ils ont le droit d’exercer un tel
contrôle.
Après la visite, le sénateur
républicain Blaise Ingoglia a décrit une couchette dans une cellule vide de l’établissement
comme « meilleure que mon lit chez moi ».
Plusieurs députés démocrates ont
critiqué cette visite, la qualifiant d’ « aseptisée », et ont déclaré que les
conditions à l’intérieur étaient pires que celles des centres de détention de l’ICE.
« Tous les Floridiens devraient avoir honte que l’argent des contribuables soit
utilisé pour mettre des gens dans ces cages », a déclaré le représentant
Maxwell Alejandro Frost, un démocrate d’Orlando.
La présence des politiciens a
attiré une foule modeste près de l’autoroute américaine 41, une route à deux
voies qui traverse les Everglades d’est en ouest. Parmi eux se trouvait Benita
Mendoza, dont le mari, Jordan Márquez, arrivé aux USA il y a 19 ans en
provenance de Cuba, faisait partie des premiers détenus du centre.
« Il me demande sans cesse : “Quelle
heure est-il ? Quel jour sommes-nous ?”», a-t-elle déclaré, ajoutant que M.
Márquez, âgé de 43 ans, lui avait dit qu’il ne prenait pas régulièrement ses
médicaments pour la tension artérielle.
Des manifestants se trouvaient
parmi les personnes présentes devant le centre ce jour-là. Un partisan
brandissait un drapeau américain à côté d’une pancarte sur laquelle on pouvait
lire « ENVOYEZ PLUS DE GATORS !! ». Un autre homme vendait des t-shirts
Alligator Alcatraz depuis son SUV au prix de 25 dollars pièce. Quatre jeunes
hommes qui roulaient de Naples à Miami dans une Mercedes-Benz décapotable se
sont arrêtés et ont filmé la scène.
Les républicains ont affirmé que
le centre nécessite moins de sécurité que d’autres en raison de son
environnement inhospitalier, peuplé qu’il est par des alligators et des pythons
envahissants. Aucun de ces animaux n’a tendance à attaquer les humains, et les
Amérindiens, notamment la tribu des Miccosukee, ont depuis longtemps élu
domicile dans les Everglades.
« C’est toute la communauté
Miccosukee qui est concernée », dit Betty Osceola, une membre de la tribu qui
vit à proximité et qui a protesté contre le centre de détention pour des
raisons environnementales.
La Floride a estimé que le
fonctionnement de ce centre coûtera environ 450 millions de dollars par an,
dont une partie sera remboursée par l’Agence fédérale de gestion des urgences.
Les détracteurs ont souligné que le coût par détenu est plus élevé que dans les
prisons d’État ou les centres de détention de l’ICE. L’État a conclu des
contrats sans appel d’offres en urgence ; certains sont allés à des donateurs politiques républicains.
Un bus rempli de détenus, dont M.
Herrera, est arrivé mercredi dernier, mais ils n’ont pas été immédiatement pris
en charge. Ils ont été gardés dans le bus toute la nuit, menottés et enchaînés,
sans nourriture ni boisson, ont déclaré M. Herrera et un autre détenu. M.
Herrera avait été informé qu’il serait transféré au centre de détention de
Krome, géré par l’ICE, plus près de Miami, mais au lieu de ça, il est arrivé au
centre des Everglades.
Les hommes ont été placés dans l’une
des huit unités clôturées à l’intérieur d’une immense tente ; ceux qui avaient
un casier judiciaire chargé ont reçu des bracelets rouges. M. Herrera, 55 ans,
a été libéré de prison il y a deux ans après avoir purgé une peine pour vol de
voiture. Il vit aux USA depuis l’âge de 3 ans et n’a pas de dossier de
citoyenneté en Argentine, d’où est originaire sa famille, ce qui rend son
expulsion difficile.
Le centre des Everglades était
différent des prisons fédérales et des centres de détention de l’ICE où il
avait séjourné, a-t-il déclaré : il n’y avait pas de règlement affiché ni de
coordonnées pour contacter un inspecteur général ; pas de bibliothèque
juridique ni de matériel religieux, y compris des bibles ; pas de temps de
récréation en plein air, du moins pas pour son unité ; pas de cantine ni de
distributeurs automatiques. Au cours d’une conversation téléphonique avec M.
Herrera, on pouvait entendre en arrière-plan des hommes à l’intérieur de l’unité
crier en espagnol : « Libertad ! Libertad ! »
Alexander Boni, un détenu cubain
âgé de 32 ans, a déclaré avoir demandé un masque facial après que d’autres
détenus sont tombés malades, mais qu’il ne l’avait pas obtenu.
« Nous sommes désespérés ici »,
a-t-il déclaré.
Pour passer le temps, certains
détenus ont fabriqué la semaine dernière des pièces d’échecs et des dominos
rudimentaires à partir de bouts de papier, a déclaré M. Herrera. Ils ont
utilisé de la graisse de soudure provenant des lits superposés en métal pour
marquer les pièces noires.
Mardi, les gardiens ont informé
M. Herrera qu’il allait être transféré, sans toutefois lui dire où il allait. D’autres
membres de son unité avaient également été emmenés. Mercredi, son avocat a été
informé qu’il avait été transporté vers le centre de détention de l’ICE situé à
proximité, à Krome, où il aurait dû être envoyé dès le début.
Hanif Abdurraqib, The New
Yorker, 13/7/2025
Traduit par Fausto Giudice, Tlaxcala
Je dis parfois que je me
considère comme un musulman d’équipe junior. Que cela soit pris comme une
blague ou comme une invitation à me réprimander (verbalement ou non, avec amour
ou non) dépend entièrement des autres musulmans présents dans la pièce. Mais
bon, je le dis haut et fort : je prends le ramadan très au sérieux, plus
sérieusement que tout autre chose. Au fond de moi, je suis resté un enfant
soumis à une routine rigoureuse. Je ne bois pas, je ne fume pas et je ne
consomme pas de drogues, même si je suppose que cela a moins à voir avec ma
relation à l’islam qu’avec mon ancien engagement à être un athlète de haut
niveau et, lorsque cela a échoué, avec le plaisir que j’ai pris à flirter avec
une fille punk qui ne buvait pas et ne fumait pas. Et puis, lorsque cela a
échoué, je me suis retrouvé trop anxieux à l’idée que mes excentricités déjà
brillantes pourraient devenir encore plus étranges si je m’abandonnais à l’ivresse,
quelle qu’elle soit. En d’autres termes, je n’ai pas confiance en mon propre
cerveau, mais j’ai confiance en autre chose. Je me sens le plus musulman
lorsque je suis stupéfait par un moment de clarté au sein de mes propres
contradictions. Au-delà des déconnexions qui peuvent exister dans ma pratique
religieuse, je me sens toujours profondément lié à l’ummah – le corps,
la communauté – et aux responsabilités que cette connexion implique. Un hadith
que j’aime beaucoup et qui sous-tend bon nombre de mes actions dit que « les
croyants, dans leur gentillesse, leur compassion et leur sympathie mutuelles,
sont comme un seul corps. Quand l’un des membres souffre, tout le corps réagit
par l’éveil et la fièvre ».
Le hadith dit que, grâce à notre
foi, le corps est un, et que par conséquent, ta souffrance est inextricablement
liée à ma souffrance. Lorsqu’une personne âgée très chère à ma communauté,
après des années de maladie, ne reconnaissait plus son propre corps et avait
beaucoup de mal à reconnaître son esprit, elle et moi avons prié ensemble,
assis sur deux chaises, car elle avait décidé que, si elle était à peine
capable de bouger, ses mouvements devaient être dirigés vers Dieu. C’est dans
ces moments-là, lorsque je ressens la distance entre la facilité de ma vie et
la douleur dans la vie des autres, que je me sens à la fois le plus et le moins
musulman. Dans la distance entre le fait de tenir mon téléphone portable dans
une pièce sombre et de regarder les images qu’il contient : un bébé affamé à
Gaza, un enfant tiré des décombres, les ruines d’un hôpital spécialisé dans le
cancer. Dans la distance entre ces ruines et ma maison. Dans la distance entre
l’impossibilité de m’endormir et le luxe d’avoir un lit dans lequel je ne
parviens pas à trouver le sommeil.
J’ai discuté avec mes amis
musulmans de la forme particulière d’islamophobie et de sentiment anti-arabe
qui a récemment émergé – ou réémergé, selon le point de vue – aux USA. À New
York, Zohran Mamdani, qui vient de remporter une
victoire étonnante lors des primaires démocrates pour la course à la mairie,
devra très certainement, pendant les mois précédant l’élection générale,
répondre à plusieurs reprises aux mêmes questions sur son antisémitisme et sur
ses projets pour assurer la sécurité des New-Yorkais juifs (qu’il a détaillés
longuement). Mais il n’existe aucun cadre permettant d’engager une discussion
parallèle sur les craintes ou la sécurité des New-Yorkais musulmans. Avant les
primaires, un comité d’action politique pro-Cuomo a préparé un mailing qui
semblait épaissir et allonger la barbe de Mamdani, et pourtant Andrew Cuomo n’a
pas été interrogé à plusieurs reprises sur la manière dont il comptait assurer
la sécurité des musulmans ou sur le dialogue qu’il entretenait avec les
dirigeants musulmans. Je ne dis pas nécessairement qu’il faille faire pression
sur les adversaires de Mamdani pour qu’ils répondent à ces questions, mais
simplement qu’il n’existe même pas de terrain propice à un tel débat. C’est
comme si une partie entière de la population restait invisible jusqu’à ce qu’elle
soit crainte.
J’ai tendance à trouver l’islamophobie
peu spectaculaire. Cela ne signifie pas pour autant que je ne la trouve pas
insidieuse et grave. Je l’imagine simplement, comme d’autres préjugés, comme
une sorte de bruit de fond omniprésent dans la psyché usaméricaine, parfois
plus faible, puis devenant cacophonique au moindre réglage du volume. Ce bruit
de fond est une raison non négligeable pour laquelle je peux, depuis mon
téléphone dans ma chambre, voir une école détruite à Gaza et savoir que la
plupart des personnes puissantes dans le monde ne seront pas émues. Pourtant,
mes amis et moi, en particulier ceux qui étaient adolescents ou plus âgés au
moment du 11 septembre, avons été déconcertés par l’islamophobie actuelle, qui
semble particulièrement vintage et directe, sans être édulcorée par une
rhétorique obscurissante ou visant à servir un objectif plus large. Au moment
des primaires démocrates, l’actrice Debra Messing a affirmé sur Instagram que
Mamdani « célébrait le 11 septembre ». La théoricienne du complot d’extrême
droite Laura Loomer a publié sur X que Mamdani voulait instaurer à la fois la
charia et le communisme à New York.
Parfois, cette panique anti-musulmane
est drôle, ou plutôt, son absurdité finit par devenir comique, ou alors j’en
ris avec des amis qui comprennent bien les dommages matériels causés par cette
agitation médiatique. Nous rions parce que, si nous devons vivre cela, nous
estimons avoir le droit de rire, unis dans ce rire. Le soir des primaires
démocrates, une discussion de groupe entre musulmans s’est rapidement remplie d’exemples
de la panique excessive qui régnait sur Internet, et nous avons ri de la
rapidité avec laquelle cette panique a été suivie par des musulmans, également
en ligne, qui se moquaient de cette panique. (« Préparez-vous à prier 5 fois
par jour à New York », a posté un utilisateur de X.) Dans mon rire, je pouvais
presque sentir tous les membres du groupe de discussion rire dans différents
coins du monde. Si le corps est un dans la souffrance, il doit aussi être un
dans le plaisir.
Un samedi soir récent, lors d’un
spectacle à guichets fermés au Beacon Theatre, à New York, le comédien Ramy Youssef arpentait la scène tandis que de
petits cercles lumineux dansaient sur une vague de rideaux rouges derrière lui.
Youssef est en quelque sorte un pont entre plusieurs modes d’identité
musulmane. Au cours de ses trois saisons, sa série télévisée, “Ramy”, a été saluée pour avoir redéfini la
représentation de la vie musulmane, en abordant les thèmes de la foi, de la
famille, de la lignée et de l’échec. Cela lui a valu un public musulman
enthousiaste, dont beaucoup étaient présents dans la salle du Beacon, comme en
témoignait le bruit qui a éclaté, puis s’est prolongé, lorsque l’on a demandé,
au début, combien de musulmans se trouvaient dans l’assistance. Mahmoud Khalil, diplômé de Columbia et militant
propalestinien récemment libéré de détention par l’ICE, était au premier rang.
À sa droite se trouvait sa femme, Noor Abdalla. À sa gauche, Zohran Mamdani.
C’était un vrai plaisir d’apercevoir
Khalil en proie à un fou rire. Il riait comme si chaque rire était un récipient
physique qui sortait précipitamment de son corps, ou un secret qu’il avait
gardé si longtemps qu’il avait fini par s’échapper. Le corps de Khalil se
secouait quand il riait : son rire était plus un événement cinétique qu’acoustique.
Il se balançait, tremblait légèrement et souriait largement. À côté, Mamdani
riait aussi, un peu plus fort ; son rire semblait moins être un secret
longtemps gardé qu’une idée qu’il avait hâte de partager. La plupart des
spectateurs ne savaient pas que les deux hommes étaient dans la salle et, de ce
fait, ils ont manqué le petit miracle de les voir partager leur joie devant la
scène qui se déroulait devant eux.
Lorsque Khalil a été arrêté par l’ICE,
début mars, il est devenu le premier cas très médiatisé de détention par l’administration
Trump d’étudiants titulaires d’un visa ou d’une carte verte ayant participé à
des manifestations propalestiniennes. Tout au long de sa détention, qui a duré
plus de cent jours, Khalil a rédigé des tribunes libres dans son carnet de
prison, puis les a dictées par téléphone. Dans l’un de ces articles, écrit
après la naissance de son fils, il décrit le chagrin insondable d’avoir été
contraint de manquer la naissance de son premier enfant. Mais il met également
en avant ses principes politiques fondamentaux, continuant à placer la
Palestine au centre de ses préoccupations. Il ne considère pas sa détention
comme une raison de renoncer à ses convictions, mais comme une occasion de les
défendre fermement et publiquement.
Si vous ne faites pas attention,
et si vous n’êtes pas à l’écoute de votre propre humanité et de celle des
autres, vous pouvez être tenté de confondre les personnes avec des symboles. Il
est facile d’associer un prisonnier politique à ses opinions politiques ou aux
horreurs de sa détention, et de ne rien voir d’autre. Le gouvernement a cherché
à faire de Mahmoud Khalil un exemple, afin de montrer aux autres ce qui arrive
quand on défend ouvertement les droits du peuple palestinien. À bien des
égards, c’est ainsi que l’État déforme la perspective même des personnes les
mieux intentionnées : si ce que vous comprenez de Khalil, c’est qu’il a
souffert, et que vous croyez que sa souffrance est injuste, et que votre cœur
souffre pour lui, cette douleur peut l’emporter sur votre capacité à le
comprendre autrement. Une telle myopie n’est pas malveillante, mais elle réduit
une vie entière à une fraction de celle-ci. J’aime le hadith sur le corps
collectif, car il ne parle pas seulement de la douleur, mais aussi du partage
de toute la gamme des sentiments humains. Je ne suis pas poussé à agir
uniquement parce que des gens ont souffert ou souffrent encore ; je suis poussé
à agir parce que je suis profondément conscient de chaque parcelle d’humanité
dont la souffrance prive les gens.
J’ai rencontré Khalil et Mamdani
dans les coulisses. Au début, Khalil semblait à la fois ravi et submergé par l’émotion.
Mais après la ruée initiale des photographes, le calme s’est installé autour de
lui et dans la pièce. Dans cette atmosphère sereine, Khalil semblait
observateur, ouvert et bien plus intéressé par les autres qu’ils ne pouvaient l’être
par lui. Lorsque nous avons trouvé un coin isolé, Khalil a voulu parler de
poésie, des merveilles de la paternité, de ce qui l’attendait dans les mois à
venir, outre l’épuisement lié à son procès contre l’administration Trump.
Abdalla m’a dit que son mari
apprenait à porter leur bébé, et ce qui m’est immédiatement venu à l’esprit, c’est
que Khalil, qui a trente ans, est encore si jeune. Si on le laissait
tranquille, il consacrerait tout son temps à découvrir le monde de la paternité
et la vie après ses études supérieures. Il n’a pas demandé à devenir un
symbole, même s’il a su le devenir avec grâce et attention. C’était
merveilleusement surréaliste d’être en coulisses, dans un spectacle d’humour, à
boire un café avec lui. J’étais tellement reconnaissant de sa présence que tout
ce que j’ai pu dire, pendant ce premier moment de calme, c’était : « Je suis
heureux que tu sois là. Je suis heureux qu’ils n’aient pas pu te prendre
complètement à nous. »
Khalil et Mamdani ne s’étaient
jamais rencontrés auparavant, mais je les ai vus engager une conversation
fluide et souvent drôle. C’était fascinant de voir deux figures emblématiques
de la victoire musulmane se rencontrer : l’un chargé de réinventer une ville, l’autre
de faire de sa liberté quelque chose qui le dépasse. Mamdani était vêtu d’un
costume sombre et d’une cravate à motifs, comme il le fait souvent pendant la
campagne électorale. Il a évoqué la recrudescence des menaces de mort qu’il
avait reçues depuis sa victoire aux primaires et la façon dont il avait dû
changer ses habitudes depuis qu’il était désormais sous protection rapprochée.
J’ai pensé à la tournée promotionnelle de mon livre qui avait occupé une grande
partie de l’année écoulée. À mesure que les foules grossissaient, les menaces
contre ma vie se multipliaient, et je devais parfois faire appel à des agents
de sécurité pour surveiller la file d’attente lors des séances de dédicaces ou
pour m’escorter jusqu’à mon hôtel. J’envoyais des SMS à mon groupe de
discussion musulman, disant en substance : « Je me sens plus musulman que
jamais quand quelqu’un veut ma mort », et nous riions. Ce n’est peut-être pas
drôle si vous n’êtes pas l’un des nôtres.
Khalil a déclaré qu’il avait lui
aussi été inondé de menaces, et que celles-ci avaient augmenté de manière
exponentielle depuis sa libération. Il a ajouté qu’il essayait surtout d’ignorer
les menaces et d’être prudent lorsqu’il sortait. Après cela, un bref silence s’est
installé entre nous trois, un moment de reconnaissance partagée des difficultés
de rester en vie. Pour certaines personnes, Khalil et Mamdani offrent, de
manière différente mais non sans rapport, des récits essentiels de résistance,
une série de cordes auxquelles tant de personnes s’accrochent pour survivre à
des moments où la survie semble impossible.
Dans le calme, je me suis surpris
à réfléchir à nouveau à la distance qui sépare deux hommes musulmans qui vivent
deux victoires distinctes, mais qui sont confrontés à des préoccupations
similaires. J’ai pensé à la distance entre ceux qui veulent votre mort et ceux
qui veulent votre départ, votre disparition par l’expulsion ou une forme plus
banale de silence. Il n’y a peut-être pas autant de distance entre ces deux
groupes que nous le souhaiterions, surtout si leurs membres sont bruyants, ont
du pouvoir et n’ont pas peur de fantasmer publiquement sur la violence
physique. La distance entre ces deux populations se réduit encore davantage
lorsque quelqu’un semble partir, puis a le culot de revenir – être rejeté comme
un perdant, puis remporter une primaire, ou être emprisonné pour avoir tenu des
propos propalestiniens et, une fois libéré, prendre la parole en faveur de la
Palestine dès que l’occasion se présente.
Une fois ce moment passé, Mamdani
sourit, passa son bras autour des épaules de Khalil et dit : « J’aimerais
pouvoir t’emmener partout avec moi. » Et nous avons ri tous les trois, même si
cette plaisanterie avait un goût amer. Un rire teinté de tristesse reste un
rire.
Il y a un autre hadith que j’aime
beaucoup. Dans celui-ci, un prophète qui prononce un sermon dit : « Le paradis
et l’enfer m’ont été montrés, et je n’ai jamais vu autant de bien et de mal qu’aujourd’hui.
Si vous saviez ce que je sais, vous ririez peu et pleureriez souvent. »
Ces jours-ci, je ne parle et ne
pense qu’à la dissonance cognitive nécessaire pour évoluer dans le monde. J’ai
de plus en plus de mal à démêler mes multiples personnalités pour pouvoir
avancer dans mon voyage. Toutes mes personnalités pleurent souvent. J’essaie de
faire preuve de grâce. Je dis à mes amis que je ne comprends plus comment on
peut passer les jours, les mois, sans reconnaître les horreurs qui nous
entourent. J’imagine ce que cela doit être de pouvoir éteindre les parties du
monde qui vous perturbent. Cela doit donner l’impression d’exister dans un
univers animé qui obéit aux lois de la physique des dessins animés : vous
tombez d’une hauteur inconcevable et, en atterrissant, un nuage de poussière s’élève
du sol, mais vous vous secouez et continuez à avancer.
Je me convaincs que je ris encore
suffisamment. Tous ceux que j’aime aimeraient voir la fin des guerres,
aimeraient empêcher que des gens soient enlevés dans la rue et expulsés, mais
certains jours, nous ne pouvons pas manifester, car il fait tellement chaud
dehors que c’est dangereux. Il fait dangereusement chaud dehors, en partie à
cause des conséquences climatiques des guerres ; elles ne s’arrêtent pas et ne
se sont pas arrêtées depuis aussi longtemps que nous sommes en vie. La mosquée
de mon quartier a reçu des menaces l’année dernière, alors les membres de la
communauté ont mis leur argent en commun pour engager des agents de sécurité. L’un
des anciens a plaisanté en disant que tant que la mosquée était vide, quelqu’un
pouvait se sentir libre de la brûler, cela nous donnerait une bonne excuse pour
enfin la rénover. Nous avons ri. Je me sens le plus musulman lorsque les autres
pensent que la blague est à la charge de mon peuple, mais mon peuple survit, et
donc la blague n’est en fait pas du tout à notre charge.
À la fin du spectacle de Youssef,
il arpentait la scène dans le silence quasi total qui avait suivi les
applaudissements enthousiastes. Puis il a commencé à parler de deux choses qui
lui avaient redonné espoir cette semaine-là. J’ai remarqué un couple devant moi
qui murmurait « Zohran ? ». Puis il est apparu sur scène, saluant la foule
debout qui l’acclamait. Il a brièvement évoqué sa vision d’un New York
différent, où les gens pourraient défendre les droits des Palestiniens sans
craindre d’être persécutés. Youssef a ensuite présenté Khalil, qui a reçu une
ovation encore plus forte et plus bruyante. Il a souri largement et a levé le
poing, un geste que beaucoup dans le public ont imité.
Vers la fin de son bref discours,
Khalil a regardé Mamdani comme s’ils étaient seuls dans la pièce et lui a dit :
« Je suis enthousiaste à l’idée d’élever mon fils dans une ville dont tu seras
le maire. » Ce fut un moment saisissant, l’un de ces moments où, si vous
écoutiez attentivement, vous pouviez entendre un souffle collectif avant qu’une
nouvelle vague d’applaudissements n’éclate. Les gens se dirigeaient vers les
sorties, certains essuyant leurs larmes. J’ai aperçu une amie et nous nous
sommes embrassés. Elle m’a dit : « Je ne m’étais pas rendue compte que je
pleurais, mais maintenant je ne peux plus m’arrêter. »
Aussi beau que fût ce souvenir,
ce qui m’est resté en tête, c’est la dernière blague de la soirée, lorsque
Khalil a déclaré qu’il était honoré d’être aux côtés de Mamdani, « un homme si
intègre que l’ICE ne l’a pas encore arrêté ». Il a marqué une pause, puis, avec
un timing parfait, il a ajouté : « On voit bien qu’ils y pensent ». Mamdani a
ri. Youssef a ri. J’ai ri dans mon siège. C’était une blague classique, faite
par quelqu’un qui avait été arraché du hall de son immeuble par des agents de l’ICE,
une blague affectueusement adressée à un candidat à la mairie qui a été menacé
d’expulsion par le président et d’autres dirigeants politiques. La blague était
drôle à cause de ce que certains d’entre nous dans la salle savaient et à cause
de ce que la personne qui la racontait avait vécu. La blague était drôle parce
que, même si certains d’entre nous dans la salle pleuraient souvent, notre rire
surpassait ce que nous savons du monde, pendant quelques secondes à la fois.