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02/02/2026

La destruction de la Palestine est en train de bousiller le monde

Moustafa Bayoumi, The Guardian, 6/7/2025

Traduit par Tlaxcala

Les règles des institutions qui définissent nos vies plient comme des roseaux quand il s’agit d’Israël – à tel point que tout l’ordre mondial est au bord de l’effondrement.

Sereen Haddad est une jeune femme brillante. À 20 ans, elle vient de terminer un diplôme de quatre ans en psychologie à la Virginia Commonwealth University (VCU) de Richmond en seulement trois ans, obtenant les plus hautes distinctions. Pourtant, malgré ses accomplissements, elle ne peut toujours pas être diplômée. Son diplôme est retenu par l’université, « non pas parce que je n’ai pas rempli les conditions », m’a-t-elle dit, « mais parce que j’ai défendu la vie palestinienne ».


Sereen Haddad. Photo : Olivia Cunningham

Haddad, qui est palestino-usaméricaine, sensibilisait sur son campus à la lutte palestinienne pour la liberté au sein de la section universitaire de Students for Justice in Palestine. Cette lutte est aussi personnelle pour elle. Avec des racines à Gaza, elle a perdu plus de 200 membres de sa famille élargie dans la guerre d’Israël.

Elle faisait partie d’un groupe d’étudiants et de sympathisants de VCU qui a tenté d’établir un campement en avril 2024. L’université a fait appel à la police la même nuit. Les manifestants ont été aspergés de gaz poivré et brutalisés, et 13 ont été arrêtés. Haddad n’a pas été inculpée, mais elle a été emmenée à l’hôpital « à cause du traumatisme crânien que j’ai subi », m’a-t-elle dit. « Je saignais. J’étais couverte d’ecchymoses. Des coupures partout. La police m’a jetée sur le béton, genre, six fois de suite » .

Mais la tentative de campement de l’année dernière n’est même pas la raison pour laquelle le diplôme de Haddad est retenu. C’est le mémorial pacifique de cette année qui l’est. Et la manière dont ce scénario s’est déroulé, avec l’université et la police du campus changeant constamment les règles, illustre quelque chose d’inquiétant bien au-delà des limites verdoyantes d’un campus usaméricain.

La guerre d’Israël à Gaza érode une grande partie de ce que nous – aux USA mais aussi au niveau international – avions convenu comme acceptable, des règles régissant notre liberté d’expression aux lois mêmes des conflits armés. Il ne semble pas exagéré de dire que les fondements de l’ordre international des 77 dernières années sont menacés par ce changement dans les obligations régissant nos responsabilités légales et politiques les uns envers les autres.

Nous ignorons l’effondrement du système international qui a défini nos vies pendant des générations, et ce à nos risques et périls collectifs.

Cet effondrement a commencé avec le manque de détermination du monde libéral à freiner la guerre d’Israël à Gaza. Il s’est aggravé lorsque personne n’a levé le petit doigt pour empêcher le bombardement d’hôpitaux. Il s’est étendu lorsque la famine massive est devenue une arme de guerre. Et il atteint son apogée à un moment où la guerre totale n’est plus considérée comme une abomination humaine mais comme la politique délibérée de l’État d’Israël.

Les implications de cet effondrement sont profondes pour la politique internationale, régionale et même intérieure. La dissidence politique est réprimé, le langage politique est surveillé, et les sociétés traditionnellement libérales sont de plus en plus militarisées contre leurs propres citoyens.

Beaucoup d’entre nous négligent l’ampleur des changements survenus ces 20 derniers mois. Mais nous ignorons l’effondrement du système international qui a défini nos vies pendant des générations, et ce à nos risques et périls collectifs.

Le 29 avril 2025, un groupe d’étudiants de VCU s’est réuni sur une pelouse du campus pour se souvenir du démantèlement forcé d’un campement brièvement érigé au même endroit l’année précédente. Le rassemblement n’était pas une protestation. Il ressemblait plus à un pique-nique, certains étudiants utilisant des banderoles de manifestations passées comme couvertures. D’autres avaient apporté de vraies couvertures. Les étudiants s’asseyaient sur l’herbe et étudiaient pour leurs examens finaux, bricolaient sur leurs ordinateurs portables, et jouaient aux cartes ou aux échecs. Une poignée des quelque 40 étudiants portaient des keffiehs.

Il s’est avéré que les couvertures posaient problème.

Près de deux heures après le début de leur pique-nique, un administrateur universitaire a confronté les étudiants au sujet d’une publication sur les réseaux sociaux qui avait annoncé le rassemblement. (« Venez partager un moment communautaire pour commémorer 1 an depuis la réponse brutale de VCU au Campement de solidarité G4Z4. Apportez couvertures de pique-nique, devoirs/examens, fournitures artistiques, snacks, musique, jeux », avait publié un groupe local de solidarité palestinienne.) À cause de cette publication, l’université considérait le pique-nique comme un « événement organisé », et comme les étudiants n’avaient pas enregistré l’événement, c’était une violation des règles.

Les règles à VCU avaient changé à cause des protestations pour Gaza depuis février 2024.

L’administrateur a dit aux étudiants qu’ils pouvaient se déplacer vers la zone de liberté d’expression du campus, une zone établie en août 2024 à cause des protestations de cette année. « Un amphithéâtre à côté de quatre bennes à ordures », c’est ainsi que Haddad m’a décrit la zone.

L’organisation de liberté d’expression sur les campus Foundation for Individual Rights and Expression (Fire) est critique envers les zones de liberté d’expression car elles « fonctionnent plus comme des quarantaines de liberté d’expression, reléguant les orateurs étudiants et enseignants à des avant-postes qui peuvent être minuscules, en périphérie du campus, ou (souvent) les deux ».

Plutôt que de se déplacer, les étudiants ont annoncé une fin formelle à leur rassemblement, et sont restés tranquillement sur la pelouse. Mais comme les banderoles sur lesquelles ils étaient assis exprimaient un point de vue politique, l’administrateur a dit aux étudiants qu’ils devraient les amener dans la zone de liberté d’expression, selon Haddad. La pelouse devrait être pour tout le monde, ont rétorqué les étudiants. Plusieurs conversations différentes avec des policiers du campus et différents administrateurs ont suivi, les étudiants se voyant invoquer des règles différentes à chaque fois.

Plus d’une douzaine de policiers du campus sont apparus plus tard dans l’après-midi. « On vous a demandé de ne pas avoir de couvertures dans le parc. Vous avez une minute pour ramasser les couvertures et quitter le parc. Sinon, vous serez arrêtés pour intrusion », leur a dit un officier.

Mais la police a continué à changer les règles. D’abord, on a dit aux étudiants qu’ils devraient rouler les couvertures et partir. Quelques minutes plus tard, la police a dit qu’ils pouvaient rester si les couvertures étaient parties. Les étudiants ont enlevé les couvertures et, alors que les officiers partaient, les étudiants ont commencé à scander : « Free, free Palestine ! »  L’un d’eux a brandi une pancarte, faisant référence aux manifestants de l’année dernière gazés par la police, sur laquelle était écrit : « Vous allez encore nous gazer, bande de monstres ? » Il a été arrêté. Les autres sont devenus en colère et frustrés.

« Vous savez ce qui a transformé ça en manifestation ? » a crié un étudiant à la police. « Quand vous amenez des foutus policiers à un pique-nique ! C’est ce qui le transforme en foutue manifestation ! »

Huit jours plus tard, Haddad et un autre étudiant, identifiés par l’université comme des meneurs, ont reçu un avis de violation des règles en raison du rassemblement non autorisé. Leurs diplômes étaient retenus.


Photos extraites d’une vidéo montrant la police de la VCU réprimant un pique-nique étudiant marquant le premier anniversaire du démantèlement par l’université de leur campement propalestinien à Richmond, Virginie, le 29 avril 2025. Montage sjpvcu/Instagram

« Quand les étudiants exposent la violence de l’occupation et du génocide d’Israël, des institutions comme VCU, qui sont profondément liées à des fabricants d’armes et des donateurs capitalistes, deviennent craintives », a dit Haddad. « Alors ils tordent les règles, ils réécrivent les politiques, et ils essaient de nous réduire au silence... Mais tout est question de pouvoir. Nos demandes de justice sont une menace pour leur complicité ».

La réécriture stratégique des règles n’est pas unique à VCU. Elle a lieu dans tout le pays alors que les administrateurs universitaires répriment les protestations soutenant les droits palestiniens. Dans l’un des nombreux autres exemples, des dizaines de membres du corps enseignant et d’étudiants ont été temporairement suspendus de la bibliothèque de Harvard fin 2024 après s’être assis tranquillement en train de lire dans la bibliothèque avec des pancartes soutenant la liberté d’expression ou s’opposant à la guerre à Gaza, bien qu’une protestation similaire en décembre 2023 n’ait entraîné aucune sanction.

Si ces étudiants avaient protesté contre la guerre de la Russie en Ukraine, vous pouvez être sûr que ces administrations auraient répondu par de l’adulation. Les universités, après tout, se targuent d’être des terrains d’essai pour les valeurs collectives de la société. En tant que lieux de réflexion et d’exploration, elles fonctionnent comme des incubateurs pour les futurs dirigeants.

Mais quand il s’agit de la question de la Palestine, un schéma différent commence à émerger. Plutôt que d’écouter les étudiants qui veulent demander des comptes à Israël pour ses actes, ceux qui détiennent le pouvoir à l’université choisissent de changer les règles.

De tels changements de règles douteux ne concernent pas seulement nos étudiants. Dans un rapport accablant publié en janvier, ProPublica a disséqué les nombreuses façons dont l’administration Biden a continuellement déplacé les poteaux de but en faveur d’Israël après le 7 octobre 2023. Vous souvenez-vous des menaces de sanctions contre Israël pour avoir envahi Rafah ? (C’est une « ligne rouge », avait dit Biden.) Ou de l’ultimatum de 30 jours donné à Israël pour augmenter considérablement l’aide alimentaire ? Mais rien ne s’est passé. À part brièvement suspendre un envoi de bombes de 2000 livres (0,9 tonne), le matériel militaire n’a pas cessé d’arriver.


Des Gazaouis se frayent un chemin à travers les décombres de maisons à Rafah le 20 janvier 2025, un jour après l’entrée en vigueur d’un accord de cessez-le-feu dans la guerre entre Israël et le Hamas. Photo : AFP/Getty Images

La loi Leahy exige de restreindre l’assistance aux unités militaires de gouvernements étrangers se livrant à de graves violations des droits humains. Elle n’a jamais été appliquée à Israël. En avril 2024, il semblait que le secrétaire d’État Antony Blinken était sur le point de sanctionner Netzah Yehuda, un bataillon notoire de l’armée israélienne, en vertu de la loi Leahy. Finalement, il a botté en touche, et le bataillon non seulement a échappé aux sanctions usaméricaines, mais selon CNN, ses commandants ont même été affectés à l’entraînement des troupes au sol et à la conduite d’opérations à Gaza.

« Il est difficile d’éviter la conclusion que les lignes rouges n’ont été qu’un écran de fumée », a déclaré Stephen Walt, professeur de relations internationales à la Harvard Kennedy School, à ProPublica. « L’administration Biden a décidé d’être pleinement engagée et a seulement fait semblant d’essayer de faire quelque chose ».

Leahy n’est pas la seule loi usaméricaine que l’impunité israélienne pousse à un point de rupture. Fin avril 2024, les principales agences US d’aide humanitaire ont conclu qu’Israël bloquait délibérément l’entrée de nourriture et de médicaments à Gaza. La loi usaméricaine sur l’aide étrangère exige que le gouvernement suspende l’assistance militaire à tout pays qui « restreint, directement ou indirectement, le transport ou la livraison de l’aide humanitaire américaine ». Blinken a simplement ignoré les preuves fournies par son propre gouvernement. « Nous n’estimons pas actuellement que le gouvernement israélien interdit ou restreint autrement le transport ou la livraison de l’aide humanitaire américaine », a-t-il informé le Congrès.


Des Palestiniens tentant de recevoir de la nourriture d’un point de distribution caritative à Khan Younis, Gaza, le 5 juin 2025. Photo Anadolu/Getty Images

Les règles plient comme des roseaux quand il s’agit d’Israël, qui en mars 2025 a également rompu le cessez-le-feu que l’administration Trump avait aidé à négocier en janvier. Et maintenant nous assistons à un nouveau niveau de cruauté : l’utilisation de la famine comme arme de guerre. Pendant ce temps, des politiciens israéliens appellent ouvertement au nettoyage ethnique. Bezalel Smotrich, le ministre des Finances d’extrême droite, s’est vanté qu’Israël « détruit tout ce qui reste de la bande de Gaza » et que « l’armée ne laisse aucune pierre non retournée ». Il a ajouté : « Nous conquérons, nettoyons et restons à Gaza jusqu’à la destruction du Hamas ».  Et son idée du Hamas est large. : « Nous éliminons les ministres, les bureaucrates, les gestionnaires d’argent – tous ceux qui soutiennent le gouvernement civil du Hamas », a-t-il expliqué. Tuer des membres civils d’un gouvernement (car ils ne sont pas des combattants) est un crime de guerre.

Les USA et la communauté internationale, encore une fois, ne font rien.

Chaque jour, l’impensable n’est pas seulement prononcé à haute voix mais aussi mis en œuvre – précisément parce que cela suscite peu de réaction. Deux pilotes de l’armée de l’air israélienne à la retraite ont écrit dans l’édition hébraïque du journal israélien Haaretz qu’ « un membre de la Knesset s’est même vanté que l’une des réalisations du gouvernement [israélien] est la capacité de tuer 100 personnes par jour à Gaza sans que personne ne soit choqué » (un extrait de l’article de Haaretz a été cité par le chroniqueur Thomas Friedman dans le New York Times).


Un enfant palestinien souffrant de malnutrition est soigné par une infirmière à l’hôpital Nasser à Khan Younis dans le sud de la bande de Gaza le 10 juillet 2024. Photo Eyad Baba/AFP/Getty Images

Ce glissement continu de l’acceptable a abouti à des politiques et pratiques criminelles de déplacement forcé, de souffrance massive et de génocide, le tout mené sous l’acquiescement passif ou la complicité active de pays puissants. Même le CICR, normalement réticent, s’exprime avec horreur. « L’humanité échoue à Gaza », a déclaré Mirjana Spoljaric Egger, présidente du Comité international de la Croix-Rouge, à Jeremy Bowen de la BBC récemment. « Le fait que nous regardions un peuple se faire entièrement dépouiller de sa dignité humaine devrait vraiment choquer notre conscience collective », a-t-elle déploré.

Pourtant, l’indignation officielle est au mieux étouffée alors que tout ce qui était autrefois considéré comme institutionnellement solide se dissout dans l’air.

Qu’est-ce qu’Israël a qui lui permet de s’en tirer avec un meurtre ? Les USA ont longtemps protégé Israël des critiques internationales et l’ont soutenu militairement. Les raisons invoquées pour ce soutien vont généralement du lien « incassable » entre les deux pays au pouvoir de l’AIPAC à Washington. On pourrait raisonnablement affirmer que la seule chose différente dans cette guerre actuelle est l’échelle.

Mais ce n’est pas seulement Washington. Israël et la question de la Palestine créent des divisions incroyablement tendues dans une grande partie du monde occidental. Le Danemark a récemment interdit aux enfants se préparant à voter lors d’une élection scolaire de débattre de la souveraineté palestinienne. Pourquoi ?

Dans une conversation avec Ezra Klein du New York Times, la professeure de droit international des droits humains Aslı Bâli a offert une explication de ce qui est différent avec la Palestine. En 1948, note-t-elle, la Palestine était « le seul territoire qui avait été prévu pour être décolonisé à la création des Nations Unies ... qui [n’a toujours] pas été décolonisé ».

L’Afrique du Sud était autrefois dans cette catégorie. Pendant des décennies, la Palestine et l’Afrique du Sud étaient « comprises comme des exemples continus de décolonisation incomplète qui ont continué longtemps après que le reste du monde avait été [presque, NdT] entièrement décolonisé ». Aujourd’hui, la Palestine est [presque] la dernière exception à ce processus historique – un vestige clairement évident pour les peuples autrefois colonisés, mais que le monde occidental refuse de reconnaître comme une aberration.

En d’autres termes, pour beaucoup aux USA et dans une grande partie du monde occidental, la création de l’État d’Israël est comprise comme l’accomplissement des aspirations nationales juives. Pour le reste du monde, ce même accomplissement des aspirations nationales juives a rendu la décolonisation de la Palestine incomplète.

En 2003, l’historien Tony Judt écrivait que le « problème avec Israël [est] ... qu’il est arrivé trop tard. Il a importé un projet séparatiste caractéristique de la fin du XIXe siècle dans un monde qui a évolué, un monde de droits individuels, de frontières ouvertes et de droit international. L’idée même d’un ‘État juif’ – un État dans lequel les Juifs et la religion juive ont des privilèges exclusifs dont les citoyens non juifs sont à jamais exclus – est enracinée dans un autre temps et lieu. Israël, en bref, est un anachronisme ».

L’idée de Judt qu’Israël est une relique d’une autre époque nécessite de comprendre comment la poussée mondiale pour la décolonisation s’est considérablement accélérée après 1945. Le résultat a été un nouveau monde – mais un monde qui a abandonné les Palestiniens, les laissant dans des camps de réfugiés en 1948. Ce nouveau monde, émergeant des cendres de la Seconde Guerre mondiale, est devenu ce que nous appelons aujourd’hui « l’ordre international fondé sur des règles », dont le droit international est un élément clé.

Le droit international s’est aussi beaucoup plus codifié à cette époque. L’année 1948 n’était pas seulement la date de la Nakba palestinienne et de l’indépendance d’Israël. C’était aussi l’année où la Déclaration universelle des droits de l’homme (DUDH) a été adoptée. Avec la Charte des Nations Unies de 1945, la DUDH sert de base principale au droit international des droits humains.

Mais à quoi sert un « ordre international fondé sur des règles » si les règles ne cessent de changer ?

La vérité est que nous n’avons jamais vraiment vécu dans un « ordre international fondé sur des règles », ou du moins pas celui que la plupart des gens imaginent lorsqu’ils entendent cette phrase. L’idée que le droit international établit des limites aux actions des États n’a pas empêché le génocide rwandais. L’ « ordre international fondé sur des règles » n’a pas arrêté l’invasion illégale de l’Irak par les USA en 2003. Bien avant 2023, Israël violait régulièrement les résolutions du Conseil de sécurité. Cela n’a pas empêché le Hamas de commettre ses crimes de guerre le 7 octobre.

Le problème du droit international n’est pas seulement le manque d’un mécanisme d’application pour contraindre les États voyous à se conformer. Le problème du droit international est qu’ « il est plus susceptible de servir d’outil aux puissants qu’aux faibles », écrit le théoricien du droit Ian Hurd dans son livre de 2017, How to Do Things With International Law.

Nous avons tendance à penser la loi comme une limite convenue sur nos actions. Comme Dwight D. Eisenhower l’a dit de manière mémorable : « Le monde n’a plus le choix entre la force et la loi. Si la civilisation doit survivre, elle doit choisir l’État de droit ».

Mais si la loi était mieux comprise comme un système qui, oui, restreint le comportement mais, plus important, valide ce qui est possible ? Celui qui parvient à définir les limites définit ce qui est acceptable. En tant que tel, les puissants sont beaucoup plus susceptibles de déplacer le terrain de l’acceptable à leur avantage. Comme l’explique Hurd, le droit international « facilite l’empire au sens traditionnel parce que les États forts ... façonnent la signification des règles et obligations internationales par l’interprétation et la pratique ».

Bien que le droit international interdise généralement la guerre, il prévoit une exception pour la légitime défense, et les États puissants sont ceux qui peuvent déplacer la ligne sur ce qui constitue une légitime défense légitime. (Israël revendique largement la légitime défense pour son agression contre l’Iran, par exemple, tout comme la Russie revendique explicitement la légitime défense pour attaquer l’Ukraine.) Dans son livre, Hurd examine comment les USA ont justifié leur recours à la guerre par drones et même à la torture en invoquant le droit international. Le droit international, pour Hurd, n’est pas un système qui se situe au-dessus de la politique. C’est de la politique.

Le point que je retiens de Hurd n’est pas que le droit international n’existe pas ou qu’il n’a pas de valeur. Clairement, il y a un besoin de règles pour protéger les civils et prévenir la guerre. Le droit international humanitaire est aussi une chose vivante qui s’adapte et s’étend. Des protocoles additionnels aux Conventions de Genève ont été adoptés en 1977. Le Statut de Rome qui a établi la Cour pénale internationale a été adopté en 1998.

Mais le droit international est aussi constamment mis sous tension, régulièrement violé, et systématiquement mis au service des États forts. En tant que tel, le droit international dans la pratique est mieux compris comme une ligne constamment mouvante de comportement acceptable. Nous sommes peut-être en train d’atteindre le point où cette ligne s’est tellement éloignée des intentions fondatrices du droit international que le système lui-même est au bord de l’effondrement.

La campagne d’Israël à Gaza porte la possibilité terrifiante d’un déplacement si radical de la ligne de l’acceptable qu’elle fait du génocide une arme de guerre légale. Si vous pensez que j’exagère, considérez ce que Colin Jones a écrit dans le New Yorker plus tôt cette année. Jones a consulté des avocats clés de l’établissement militaire usaméricain sur leurs vues concernant la campagne d’Israël à Gaza. Ce qu’il a trouvé, c’est une armée usaméricaine profondément préoccupée d’être entravée par le droit international lorsqu’elle mènera une future guerre contre une puissance majeure comme la Chine – à tel point que les « restrictions assouplies sur les pertes civiles » commises par Israël déplacent utilement les poteaux de but pour les futurs agissements usaméricains.

Pour l’armée usaméricaine, écrit Jones : « Gaza ressemble non seulement à une répétition générale pour le type de combat auquel les soldats américains pourraient faire face. C’est un test de la tolérance du public américain pour les niveaux de mort et de destruction qu’entraînent de tels types de guerre ».

Dans quel enfer futur vivons-nous actuellement ?

Dans son livre, Hurd illustre aussi une différence fondamentale entre les régimes juridiques nationaux et internationaux. L’attente que nous avons du droit national, dit-il, est qu’il est « clair, stable et connu à l’avance », tandis que le droit international dépend du consentement des États.

Le mépris de Trump pour les institutions du droit international ne pouvait être plus clair. Il a imposé des sanctions aux juges et juristes de la Cour pénale internationale après que des mandats d’arrêt ont été émis contre le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou et l’ancien ministre de la Défense Yoav Gallant. (Il avait émis des sanctions similaires en 2020.) Il a défié la Charte des Nations Unies en bombardant l’Iran, une nation souveraine ne présentant pas de risque imminent pour les USA. La réponse mondiale ? Un léger reproche du président français Emmanuel Macron et un soutien enthousiaste du secrétaire général de l’OTAN, Mark Rutte.

Ce que Trump et les dirigeants comme lui cherchent n’est pas tant à détruire la loi qu’à la coloniser.

Son mépris pour les institutions juridiques nationales est tout aussi visible. Il a invoqué de fausses urgences pour revendiquer des « pouvoirs d’urgence » comme aucun président avant lui, lui permettant de contourner le Congrès et, essentiellement, de gouverner par décret. Il a déployé des troupes militaires en Californie, contre la volonté de son gouverneur, et une cour d’appel a même autorisé sa décision. Il marche sur la ligne de la défiance ouverte de diverses ordonnances judiciaires.


De gauche à droite, Jade Chan et Zoe O’Brien protestent contre Donald Trump le 17 février 2025 à Austin, Texas. Photo Brandon Bell/Getty Images

Que se passe-t-il ? Il est tentant de penser que nous vivons dans une nouvelle ère d’anarchie, mais cela ne parviendrait pas à saisir le changement qui nous fait face. Il ne s’agit pas d’un manque de loi. Il s’agit d’une refonte de la loi. Ce que Trump et les dirigeants comme lui cherchent n’est pas tant à détruire la loi qu’à la coloniser, à posséder la loi en déterminant ses paramètres pour servir leurs intérêts. Pour eux, la loi existe pour plier à leur volonté, pour détruire leurs adversaires, et pour fournir un alibi à des comportements qui, dans une meilleure version de notre monde, seraient punis comme criminels.

Peut-être n’est-il pas surprenant que quelque chose d’aussi vulnérable que le droit international puisse craquer sous les pressions actuelles. Ce qui peut être surprenant, c’est comment nous perdons aussi notre sentiment national de stabilité, paix et sécurité avec lui, et à quel point la lutte pour la Palestine est liée à ce démantèlement intérieur, surtout en ce qui concerne la liberté d’expression. Demandez simplement à Sereen Haddad ou à Mahmoud Khalil, l’activiste des droits palestiniens qui a passé 104 jours en détention pour son discours politique protégé par la Constitution et qui risque toujours l’expulsion.

La convention sur la prévention et la punition du crime de génocide a été, comme la DUDH, approuvée en l’année fatidique 1948. Son arrivée était urgente et nécessaire après l’Holocauste nazi du peuple juif, et le droit international moderne a été construit sur la compréhension qu’ensemble, nous dans la communauté internationale, travaillerions pour prévenir de futurs génocides. Bien que nous ayons échoué à tenir cette promesse par le passé, aujourd’hui ce sont les actes d’extermination et de génocide d’Israël contre les Palestiniens à Gaza, financés et permis à chaque tournant par un Occident complice, qui ont le plus contribué au déclin de l’ordre mondial fondé sur des règles. À ce qu’on voit aujourd’hui, le système n’atteindra pas 100 ans.

Et son effondrement peut être directement attribué à l’hypocrisie avec laquelle le monde a traité les Palestiniens. Aucun autre groupe n’a été soumis à un état de perte aussi prolongé dans l’ordre libéral post-1945. Les réfugiés palestiniens constituent « la situation de réfugiés prolongée la plus ancienne et la plus importante au monde » dans le monde moderne. Et les demandes placées sur les Palestiniens simplement pour survivre deviennent plus barbares d’heure en heure. À Gaza, des Palestiniens désespérés sont abattus par des snipers et des drones quotidiennement alors qu’ils attendent de la nourriture. Une sécheresse est imminente parce que les attaques d’Israël ont détruit la plupart des stations d’épuration des eaux usées, des systèmes d’égouts, des réservoirs et des conduites d’eau de la bande. Jusqu’à 98 % des terres agricoles de Gaza ont été détruites par Israël. C’est une forme de guerre totale que le monde moderne ne devrait jamais voir, encore moins cautionner.


Des personnes transportant des sacs de farine marchent dans l’ouest de Jabalia le 17 juin 2025, après que des camions d’aide humanitaire sont entrés dans le nord de la bande de Gaza par le passage frontalier de Zikim contrôlé par Israël. Photo  Bashar Taleb/AFP/Getty Images

Personne ne sait ce qui viendra remplacer le système international qui s’effondre actuellement autour de nous, mais tout système politique qui priorise la punition de ceux qui protestent contre un génocide plutôt que d’arrêter les tueries s’est clairement épuisé.

S’il y a une lueur d’espoir dans toute cette misère qui suscite la rage, elle peut être trouvée dans le nombre croissant de personnes à travers le monde qui refusent d’être intimidées et réduites au silence. Nous avons peut-être vu un petit exemple de ce courage à New York récemment, et je ne parle pas seulement de Zohran Mamdani remportant l’investiture du Parti démocrate pour la mairie. Le même jour, deux politiciennes progressistes de Brooklyn, Alexa Avilés et Shahana Hanif, se présentaient à la renomination. Toutes deux soutenaient la Palestine, toutes deux ont été attaquées sans relâche pour leurs positions sur Gaza, et toutes deux ont refusé de changer leurs vues. Des donateurs pro-Israël ont déversé de l’argent dans les campagnes de leurs adversaires. Pourtant, toutes deux ont facilement gagné leurs élections.

De multiples facteurs entrent en jeu dans la victoire de toute campagne politique, mais tout soutien exprimé pour la Palestine était autrefois un glas. Pourrions-nous être au seuil d’un changement ? Peut-être que la liberté palestinienne n’est plus un handicap mais est maintenant une position réellement gagnante en politique ?

La Palestine est peut-être l’expression la plus claire aujourd’hui, comme me l’a dit Haddad, de comment « le pouvoir se sent menacé par la vérité ». Elle a poursuivi : « S’ils ont si peur d’un·e étudiant·e avec une pancarte, un message à la craie ou une demande de justice, alors nous sommes plus forts qu’ils ne veulent nous le faire croire ». Elle ferait mieux d’avoir raison. Pour nous tous.

13/07/2025

HANIF ABDURRAQIB
Zohran Mamdani et Mahmoud Khalil sont dans le coup
L'islamophobie ? Mieux vaut en rire, ensemble

Hanif Abdurraqib, The New Yorker, 13/7/2025

Traduit par Fausto GiudiceTlaxcala


Hanif Abdurraqib (né en 1983) est un poète, essayiste et critique culturel usaméricain de Columbus, Ohio.


De gauche à droite, Ramy Youssef, Zohran Mamdani et Mahmoud Khalil sur scène au Beacon Theatre, à New York, le 28 juin

Je dis parfois que je me considère comme un musulman d’équipe junior. Que cela soit pris comme une blague ou comme une invitation à me réprimander (verbalement ou non, avec amour ou non) dépend entièrement des autres musulmans présents dans la pièce. Mais bon, je le dis haut et fort : je prends le ramadan très au sérieux, plus sérieusement que tout autre chose. Au fond de moi, je suis resté un enfant soumis à une routine rigoureuse. Je ne bois pas, je ne fume pas et je ne consomme pas de drogues, même si je suppose que cela a moins à voir avec ma relation à l’islam qu’avec mon ancien engagement à être un athlète de haut niveau et, lorsque cela a échoué, avec le plaisir que j’ai pris à flirter avec une fille punk qui ne buvait pas et ne fumait pas. Et puis, lorsque cela a échoué, je me suis retrouvé trop anxieux à l’idée que mes excentricités déjà brillantes pourraient devenir encore plus étranges si je m’abandonnais à l’ivresse, quelle qu’elle soit. En d’autres termes, je n’ai pas confiance en mon propre cerveau, mais j’ai confiance en autre chose. Je me sens le plus musulman lorsque je suis stupéfait par un moment de clarté au sein de mes propres contradictions. Au-delà des déconnexions qui peuvent exister dans ma pratique religieuse, je me sens toujours profondément lié à l’ummah – le corps, la communauté – et aux responsabilités que cette connexion implique. Un hadith que j’aime beaucoup et qui sous-tend bon nombre de mes actions dit que « les croyants, dans leur gentillesse, leur compassion et leur sympathie mutuelles, sont comme un seul corps. Quand l’un des membres souffre, tout le corps réagit par l’éveil et la fièvre ».

Le hadith dit que, grâce à notre foi, le corps est un, et que par conséquent, ta souffrance est inextricablement liée à ma souffrance. Lorsqu’une personne âgée très chère à ma communauté, après des années de maladie, ne reconnaissait plus son propre corps et avait beaucoup de mal à reconnaître son esprit, elle et moi avons prié ensemble, assis sur deux chaises, car elle avait décidé que, si elle était à peine capable de bouger, ses mouvements devaient être dirigés vers Dieu. C’est dans ces moments-là, lorsque je ressens la distance entre la facilité de ma vie et la douleur dans la vie des autres, que je me sens à la fois le plus et le moins musulman. Dans la distance entre le fait de tenir mon téléphone portable dans une pièce sombre et de regarder les images qu’il contient : un bébé affamé à Gaza, un enfant tiré des décombres, les ruines d’un hôpital spécialisé dans le cancer. Dans la distance entre ces ruines et ma maison. Dans la distance entre l’impossibilité de m’endormir et le luxe d’avoir un lit dans lequel je ne parviens pas à trouver le sommeil.

J’ai discuté avec mes amis musulmans de la forme particulière d’islamophobie et de sentiment anti-arabe qui a récemment émergé – ou réémergé, selon le point de vue – aux USA. À New York, Zohran Mamdani, qui vient de remporter une victoire étonnante lors des primaires démocrates pour la course à la mairie, devra très certainement, pendant les mois précédant l’élection générale, répondre à plusieurs reprises aux mêmes questions sur son antisémitisme et sur ses projets pour assurer la sécurité des New-Yorkais juifs (qu’il a détaillés longuement). Mais il n’existe aucun cadre permettant d’engager une discussion parallèle sur les craintes ou la sécurité des New-Yorkais musulmans. Avant les primaires, un comité d’action politique pro-Cuomo a préparé un mailing qui semblait épaissir et allonger la barbe de Mamdani, et pourtant Andrew Cuomo n’a pas été interrogé à plusieurs reprises sur la manière dont il comptait assurer la sécurité des musulmans ou sur le dialogue qu’il entretenait avec les dirigeants musulmans. Je ne dis pas nécessairement qu’il faille faire pression sur les adversaires de Mamdani pour qu’ils répondent à ces questions, mais simplement qu’il n’existe même pas de terrain propice à un tel débat. C’est comme si une partie entière de la population restait invisible jusqu’à ce qu’elle soit crainte.

J’ai tendance à trouver l’islamophobie peu spectaculaire. Cela ne signifie pas pour autant que je ne la trouve pas insidieuse et grave. Je l’imagine simplement, comme d’autres préjugés, comme une sorte de bruit de fond omniprésent dans la psyché usaméricaine, parfois plus faible, puis devenant cacophonique au moindre réglage du volume. Ce bruit de fond est une raison non négligeable pour laquelle je peux, depuis mon téléphone dans ma chambre, voir une école détruite à Gaza et savoir que la plupart des personnes puissantes dans le monde ne seront pas émues. Pourtant, mes amis et moi, en particulier ceux qui étaient adolescents ou plus âgés au moment du 11 septembre, avons été déconcertés par l’islamophobie actuelle, qui semble particulièrement vintage et directe, sans être édulcorée par une rhétorique obscurissante ou visant à servir un objectif plus large. Au moment des primaires démocrates, l’actrice Debra Messing a affirmé sur Instagram que Mamdani « célébrait le 11 septembre ». La théoricienne du complot d’extrême droite Laura Loomer a publié sur X que Mamdani voulait instaurer à la fois la charia et le communisme à New York.

Parfois, cette panique anti-musulmane est drôle, ou plutôt, son absurdité finit par devenir comique, ou alors j’en ris avec des amis qui comprennent bien les dommages matériels causés par cette agitation médiatique. Nous rions parce que, si nous devons vivre cela, nous estimons avoir le droit de rire, unis dans ce rire. Le soir des primaires démocrates, une discussion de groupe entre musulmans s’est rapidement remplie d’exemples de la panique excessive qui régnait sur Internet, et nous avons ri de la rapidité avec laquelle cette panique a été suivie par des musulmans, également en ligne, qui se moquaient de cette panique. (« Préparez-vous à prier 5 fois par jour à New York », a posté un utilisateur de X.) Dans mon rire, je pouvais presque sentir tous les membres du groupe de discussion rire dans différents coins du monde. Si le corps est un dans la souffrance, il doit aussi être un dans le plaisir.

Un samedi soir récent, lors d’un spectacle à guichets fermés au Beacon Theatre, à New York, le comédien Ramy Youssef arpentait la scène tandis que de petits cercles lumineux dansaient sur une vague de rideaux rouges derrière lui. Youssef est en quelque sorte un pont entre plusieurs modes d’identité musulmane. Au cours de ses trois saisons, sa série télévisée, “Ramy, a été saluée pour avoir redéfini la représentation de la vie musulmane, en abordant les thèmes de la foi, de la famille, de la lignée et de l’échec. Cela lui a valu un public musulman enthousiaste, dont beaucoup étaient présents dans la salle du Beacon, comme en témoignait le bruit qui a éclaté, puis s’est prolongé, lorsque l’on a demandé, au début, combien de musulmans se trouvaient dans l’assistance. Mahmoud Khalil, diplômé de Columbia et militant propalestinien récemment libéré de détention par l’ICE, était au premier rang. À sa droite se trouvait sa femme, Noor Abdalla. À sa gauche, Zohran Mamdani.

C’était un vrai plaisir d’apercevoir Khalil en proie à un fou rire. Il riait comme si chaque rire était un récipient physique qui sortait précipitamment de son corps, ou un secret qu’il avait gardé si longtemps qu’il avait fini par s’échapper. Le corps de Khalil se secouait quand il riait : son rire était plus un événement cinétique qu’acoustique. Il se balançait, tremblait légèrement et souriait largement. À côté, Mamdani riait aussi, un peu plus fort ; son rire semblait moins être un secret longtemps gardé qu’une idée qu’il avait hâte de partager. La plupart des spectateurs ne savaient pas que les deux hommes étaient dans la salle et, de ce fait, ils ont manqué le petit miracle de les voir partager leur joie devant la scène qui se déroulait devant eux.

Lorsque Khalil a été arrêté par l’ICE, début mars, il est devenu le premier cas très médiatisé de détention par l’administration Trump d’étudiants titulaires d’un visa ou d’une carte verte ayant participé à des manifestations propalestiniennes. Tout au long de sa détention, qui a duré plus de cent jours, Khalil a rédigé des tribunes libres dans son carnet de prison, puis les a dictées par téléphone. Dans l’un de ces articles, écrit après la naissance de son fils, il décrit le chagrin insondable d’avoir été contraint de manquer la naissance de son premier enfant. Mais il met également en avant ses principes politiques fondamentaux, continuant à placer la Palestine au centre de ses préoccupations. Il ne considère pas sa détention comme une raison de renoncer à ses convictions, mais comme une occasion de les défendre fermement et publiquement.

Si vous ne faites pas attention, et si vous n’êtes pas à l’écoute de votre propre humanité et de celle des autres, vous pouvez être tenté de confondre les personnes avec des symboles. Il est facile d’associer un prisonnier politique à ses opinions politiques ou aux horreurs de sa détention, et de ne rien voir d’autre. Le gouvernement a cherché à faire de Mahmoud Khalil un exemple, afin de montrer aux autres ce qui arrive quand on défend ouvertement les droits du peuple palestinien. À bien des égards, c’est ainsi que l’État déforme la perspective même des personnes les mieux intentionnées : si ce que vous comprenez de Khalil, c’est qu’il a souffert, et que vous croyez que sa souffrance est injuste, et que votre cœur souffre pour lui, cette douleur peut l’emporter sur votre capacité à le comprendre autrement. Une telle myopie n’est pas malveillante, mais elle réduit une vie entière à une fraction de celle-ci. J’aime le hadith sur le corps collectif, car il ne parle pas seulement de la douleur, mais aussi du partage de toute la gamme des sentiments humains. Je ne suis pas poussé à agir uniquement parce que des gens ont souffert ou souffrent encore ; je suis poussé à agir parce que je suis profondément conscient de chaque parcelle d’humanité dont la souffrance prive les gens.

J’ai rencontré Khalil et Mamdani dans les coulisses. Au début, Khalil semblait à la fois ravi et submergé par l’émotion. Mais après la ruée initiale des photographes, le calme s’est installé autour de lui et dans la pièce. Dans cette atmosphère sereine, Khalil semblait observateur, ouvert et bien plus intéressé par les autres qu’ils ne pouvaient l’être par lui. Lorsque nous avons trouvé un coin isolé, Khalil a voulu parler de poésie, des merveilles de la paternité, de ce qui l’attendait dans les mois à venir, outre l’épuisement lié à son procès contre l’administration Trump.

Abdalla m’a dit que son mari apprenait à porter leur bébé, et ce qui m’est immédiatement venu à l’esprit, c’est que Khalil, qui a trente ans, est encore si jeune. Si on le laissait tranquille, il consacrerait tout son temps à découvrir le monde de la paternité et la vie après ses études supérieures. Il n’a pas demandé à devenir un symbole, même s’il a su le devenir avec grâce et attention. C’était merveilleusement surréaliste d’être en coulisses, dans un spectacle d’humour, à boire un café avec lui. J’étais tellement reconnaissant de sa présence que tout ce que j’ai pu dire, pendant ce premier moment de calme, c’était : « Je suis heureux que tu sois là. Je suis heureux qu’ils n’aient pas pu te prendre complètement à nous. »

Khalil et Mamdani ne s’étaient jamais rencontrés auparavant, mais je les ai vus engager une conversation fluide et souvent drôle. C’était fascinant de voir deux figures emblématiques de la victoire musulmane se rencontrer : l’un chargé de réinventer une ville, l’autre de faire de sa liberté quelque chose qui le dépasse. Mamdani était vêtu d’un costume sombre et d’une cravate à motifs, comme il le fait souvent pendant la campagne électorale. Il a évoqué la recrudescence des menaces de mort qu’il avait reçues depuis sa victoire aux primaires et la façon dont il avait dû changer ses habitudes depuis qu’il était désormais sous protection rapprochée. J’ai pensé à la tournée promotionnelle de mon livre qui avait occupé une grande partie de l’année écoulée. À mesure que les foules grossissaient, les menaces contre ma vie se multipliaient, et je devais parfois faire appel à des agents de sécurité pour surveiller la file d’attente lors des séances de dédicaces ou pour m’escorter jusqu’à mon hôtel. J’envoyais des SMS à mon groupe de discussion musulman, disant en substance : « Je me sens plus musulman que jamais quand quelqu’un veut ma mort », et nous riions. Ce n’est peut-être pas drôle si vous n’êtes pas l’un des nôtres.

Khalil a déclaré qu’il avait lui aussi été inondé de menaces, et que celles-ci avaient augmenté de manière exponentielle depuis sa libération. Il a ajouté qu’il essayait surtout d’ignorer les menaces et d’être prudent lorsqu’il sortait. Après cela, un bref silence s’est installé entre nous trois, un moment de reconnaissance partagée des difficultés de rester en vie. Pour certaines personnes, Khalil et Mamdani offrent, de manière différente mais non sans rapport, des récits essentiels de résistance, une série de cordes auxquelles tant de personnes s’accrochent pour survivre à des moments où la survie semble impossible.

Dans le calme, je me suis surpris à réfléchir à nouveau à la distance qui sépare deux hommes musulmans qui vivent deux victoires distinctes, mais qui sont confrontés à des préoccupations similaires. J’ai pensé à la distance entre ceux qui veulent votre mort et ceux qui veulent votre départ, votre disparition par l’expulsion ou une forme plus banale de silence. Il n’y a peut-être pas autant de distance entre ces deux groupes que nous le souhaiterions, surtout si leurs membres sont bruyants, ont du pouvoir et n’ont pas peur de fantasmer publiquement sur la violence physique. La distance entre ces deux populations se réduit encore davantage lorsque quelqu’un semble partir, puis a le culot de revenir – être rejeté comme un perdant, puis remporter une primaire, ou être emprisonné pour avoir tenu des propos propalestiniens et, une fois libéré, prendre la parole en faveur de la Palestine dès que l’occasion se présente.

Une fois ce moment passé, Mamdani sourit, passa son bras autour des épaules de Khalil et dit : « J’aimerais pouvoir t’emmener partout avec moi. » Et nous avons ri tous les trois, même si cette plaisanterie avait un goût amer. Un rire teinté de tristesse reste un rire.

Il y a un autre hadith que j’aime beaucoup. Dans celui-ci, un prophète qui prononce un sermon dit : « Le paradis et l’enfer m’ont été montrés, et je n’ai jamais vu autant de bien et de mal qu’aujourd’hui. Si vous saviez ce que je sais, vous ririez peu et pleureriez souvent. »

Ces jours-ci, je ne parle et ne pense qu’à la dissonance cognitive nécessaire pour évoluer dans le monde. J’ai de plus en plus de mal à démêler mes multiples personnalités pour pouvoir avancer dans mon voyage. Toutes mes personnalités pleurent souvent. J’essaie de faire preuve de grâce. Je dis à mes amis que je ne comprends plus comment on peut passer les jours, les mois, sans reconnaître les horreurs qui nous entourent. J’imagine ce que cela doit être de pouvoir éteindre les parties du monde qui vous perturbent. Cela doit donner l’impression d’exister dans un univers animé qui obéit aux lois de la physique des dessins animés : vous tombez d’une hauteur inconcevable et, en atterrissant, un nuage de poussière s’élève du sol, mais vous vous secouez et continuez à avancer.

Je me convaincs que je ris encore suffisamment. Tous ceux que j’aime aimeraient voir la fin des guerres, aimeraient empêcher que des gens soient enlevés dans la rue et expulsés, mais certains jours, nous ne pouvons pas manifester, car il fait tellement chaud dehors que c’est dangereux. Il fait dangereusement chaud dehors, en partie à cause des conséquences climatiques des guerres ; elles ne s’arrêtent pas et ne se sont pas arrêtées depuis aussi longtemps que nous sommes en vie. La mosquée de mon quartier a reçu des menaces l’année dernière, alors les membres de la communauté ont mis leur argent en commun pour engager des agents de sécurité. L’un des anciens a plaisanté en disant que tant que la mosquée était vide, quelqu’un pouvait se sentir libre de la brûler, cela nous donnerait une bonne excuse pour enfin la rénover. Nous avons ri. Je me sens le plus musulman lorsque les autres pensent que la blague est à la charge de mon peuple, mais mon peuple survit, et donc la blague n’est en fait pas du tout à notre charge.

À la fin du spectacle de Youssef, il arpentait la scène dans le silence quasi total qui avait suivi les applaudissements enthousiastes. Puis il a commencé à parler de deux choses qui lui avaient redonné espoir cette semaine-là. J’ai remarqué un couple devant moi qui murmurait « Zohran ? ». Puis il est apparu sur scène, saluant la foule debout qui l’acclamait. Il a brièvement évoqué sa vision d’un New York différent, où les gens pourraient défendre les droits des Palestiniens sans craindre d’être persécutés. Youssef a ensuite présenté Khalil, qui a reçu une ovation encore plus forte et plus bruyante. Il a souri largement et a levé le poing, un geste que beaucoup dans le public ont imité.

Vers la fin de son bref discours, Khalil a regardé Mamdani comme s’ils étaient seuls dans la pièce et lui a dit : « Je suis enthousiaste à l’idée d’élever mon fils dans une ville dont tu seras le maire. » Ce fut un moment saisissant, l’un de ces moments où, si vous écoutiez attentivement, vous pouviez entendre un souffle collectif avant qu’une nouvelle vague d’applaudissements n’éclate. Les gens se dirigeaient vers les sorties, certains essuyant leurs larmes. J’ai aperçu une amie et nous nous sommes embrassés. Elle m’a dit : « Je ne m’étais pas rendue compte que je pleurais, mais maintenant je ne peux plus m’arrêter. »

Aussi beau que fût ce souvenir, ce qui m’est resté en tête, c’est la dernière blague de la soirée, lorsque Khalil a déclaré qu’il était honoré d’être aux côtés de Mamdani, « un homme si intègre que l’ICE ne l’a pas encore arrêté ». Il a marqué une pause, puis, avec un timing parfait, il a ajouté : « On voit bien qu’ils y pensent ». Mamdani a ri. Youssef a ri. J’ai ri dans mon siège. C’était une blague classique, faite par quelqu’un qui avait été arraché du hall de son immeuble par des agents de l’ICE, une blague affectueusement adressée à un candidat à la mairie qui a été menacé d’expulsion par le président et d’autres dirigeants politiques. La blague était drôle à cause de ce que certains d’entre nous dans la salle savaient et à cause de ce que la personne qui la racontait avait vécu. La blague était drôle parce que, même si certains d’entre nous dans la salle pleuraient souvent, notre rire surpassait ce que nous savons du monde, pendant quelques secondes à la fois.

 

17/01/2024

Un tribunal israélien du travail annule le licenciement de Meir Baruchin, le professeur de lycée qui avait critiqué l’armée sur les médias sociaux

Or Kashti, Haaretz, 15/1/2024
Traduit par Fausto Giudice, Tlaxcala 

La juge a estimé que la municipalité n'avait pas fourni de motif justifiable pour le licenciement, ajoutant que l'attaque du Hamas et la guerre à Gaza ne modifiaient pas « les limites de la liberté d'expression des enseignants »

Meir Baruchin en 2020. Photo : Emil Salman

Un tribunal israélien a ordonné lundi à une municipalité du centre d'Israël de réintégrer un enseignant après l'avoir licencié d'un lycée pour avoir publié des messages anti-occupation sur les médias sociaux.

Le tribunal régional du travail de Tel Aviv a également ordonné au ministère israélien de l'Éducation de supprimer la réprimande officielle figurant dans le dossier personnel de Meir Bauchin, ce qui l'empêche de chercher du travail dans d'autres lycées.

Il a été licencié du lycée Yitzhak Shamir de Petah Tikva le 19 octobre. Baruchin, qui est titulaire d'un doctorat en histoire et qui enseigne dans des lycées du pays depuis trente ans, publie régulièrement des messages contre l'occupation sur sa page Facebook.

Le 8 octobre, un jour après le massacre du Hamas, Baruchin a écrit sur Facebook : « Aujourd'hui encore, le bain de sang en Cisjordanie se poursuit », écrivant le nom et l'âge des Palestiniens tués et ajoutant : « Nés sous l'occupation et y ayant vécu toute leur vie, ils n'ont jamais connu un seul jour de vraie liberté, et ils ne l'auront plus. Ce soir, ils ont été exécutés par nos braves garçons ».

Une dizaine de jours après le début de la guerre, la municipalité de Petah Tikva - qui emploie les enseignants des écoles publiques de la ville - convoque Baruchin pour une audition. Le lendemain, il est licencié pour « incompatibilité » et « mauvaise conduite ».

Selon la municipalité, Baruchin a publié des « déclarations inappropriées » sur les réseaux sociaux, dont un « soutien à des actes terroristes ». Baruchin a saisi le tribunal pour contester son licenciement, affirmant notamment qu'aucun de ses supérieurs ne lui avait demandé de s'abstenir de toute remarque politique sur sa page Facebook.

La juge Sharon Shavit Caftori a estimé que la municipalité n'avait pas fourni de motif justifiant le licenciement, ajoutant que l'attaque du Hamas et la guerre à Gaza ne modifiaient pas « les limites de la liberté d'expression des enseignants ».

En outre, elle a rejeté l'affirmation selon laquelle les messages anti-occupation de l'enseignant, qui étaient « tous visibles depuis des années », exprimaient un soutien au terrorisme.

« Bien que ses opinions soulèvent des critiques difficiles à l'égard des actions des forces de défense israéliennes et qu'elles décrivent les morts du côté palestinien », a écrit la juge, » le Dr Baruchin n'a pas exprimé dans ses messages son soutien aux actes terroristes perpétrés par le Hamas contre l'État d'Israël. Même s'il a exprimé son point de vue sur les actes de terreur, il a précisé - lors de l'audience de licenciement, sur sa page Facebook et devant le tribunal - qu'il ne soutenait en aucune façon les atrocités commises par le Hamas ».

« Étant donné qu'il n'existe aucune restriction à la liberté d'expression des enseignants en dehors de l'enceinte de l'école lorsqu'il s'agit d'exprimer des opinions personnelles et politiques », écrit la juge, « nous avons du mal à accepter la position de la ville, qui sous-entend que les événements de la guerre modifient les limites de la liberté d'expression des enseignants ».

Après le renvoi de Baruchin du lycée, le ministère de l'Éducation lui a adressé une « convocation » qui l'obligeait à se soumettre à une audience avec le directeur général du ministère avant de pouvoir occuper un poste dans une autre école.

Le tribunal a décidé qu'en annulant son licenciement, cette convocation était également annulée. La juge Shavit Caftori a déclaré qu' « aucune lettre de plainte n'a été présentée par un élève ou un parent » et qu'il n'est donc pas clair comment il a été prouvé au ministère de l'Éducation « que le comportement de Baruchin a un effet néfaste sur les élèves ».

Outre le renvoi, la municipalité de Petah Tikva a déposé une plainte contre Baruchin auprès de la police, et il a été arrêté début novembre, soupçonné d'avoir « révélé l'intention de trahir le pays ».

Il a été libéré cinq jours plus tard sans avoir été inculpé. Lors d'une audience visant à prolonger sa détention, le représentant de la police a affirmé que « concernant l'attaque terroriste, il a téléchargé la photo d'un terroriste, en a fait l'éloge et a décrit ses actions comme des actes de désespoir, décrivant la routine de la vie des Palestiniens. Dans un autre message concernant une attaque de véhicule, il a écrit qu'il était impossible de dire que le conducteur était un terroriste ».

Baruchin a déclaré à Haaretz que « la décision est un point lumineux dans la situation sombre dans laquelle nous nous trouvons depuis quelques mois, où les citoyens israéliens qui expriment leur opposition à ce qui se passe à Gaza sont politiquement persécutés, publiquement condamnés, perdent leurs moyens de subsistance et, dans certains cas, sont jetés en prison ».

L'avocat Amit Gorevich, qui a représenté Baruchin devant le tribunal du travail, a déclaré : « Pas un seul des arguments de la municipalité n'a été accepté. Nous devons applaudir le tribunal, qui a courageusement statué en faveur de la liberté d'expression des enseignants et contre les licenciements politiques ». Dans le cadre de son jugement, la Cour a ordonné à la municipalité et au ministère de l'Éducation de prendre en charge les frais de justice de Baruchin à hauteur de vingt mille shekels [4 850€].

La municipalité de Petah Tikva a déclaré qu'elle avait l'intention de faire appel de la décision et de demander à en retarder l'exécution. Selon la municipalité, « la procédure de licenciement s'est déroulée en bonne et due forme », tandis que le tribunal « s'est abstenu de traiter la question de fond concernant les déclarations graves de l'enseignant et s'est concentré sur les procédures disciplinaires. Il convient de noter que le Dr Baruchin enseigne à des lycéens qui se préparent à s'enrôler dans l'armée israélienne, ce qui crée une certaine confusion, en particulier en ces temps de guerre ».

Lors d'une audience tenue le mois dernier, la juge Shavit avait critiqué la conduite de la municipalité dans la procédure de licenciement de Baruchin. « J'ai été surprise de constater qu'il n'y a aucune preuve ni documentation pour certaines des affirmations de la municipalité », a-t-elle déclaré aux représentants de la mairie, « vous n'avez pas présenté un seul document. C'est ahurissant. Vous êtes un organisme public et la tête de la ville bafouille. Une entité publique ne peut pas se permettre d'agir de la sorte ».

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12/08/2023

RAÚL ZIBECHI
Un camp de concentration appelé El Salvador

Raúl Zibechi, La Jornada, 11/8/2023
Traduit par Fausto Giudice, Tlaxcala

Le philosophe italien Giorgio Agamben a probablement fait preuve d’euphémisme en affirmant que le paradigme de la vie contemporaine n’est pas la ville, mais le camp de concentration. Si nous observons ce qui se passe dans différents coins de l’Amérique latine, nous sommes confrontés à un saut qualitatif et quantitatif dans l’expansion des camps d’enfermement.


Le président salvadorien, Nayib Bukele, a décrété le bouclage de tout un département (équivalent des provinces ou des états dans d’autres pays) agro-pastoral, habité par 160 000 personnes et situé dans le centre-nord du pays. Il s’agit de Cabañas, assiégé par 8 000 militaires et policiers qui seraient à la chasse d’une petite bande criminelle.

Pour de nombreux Salvadoriens, le siège actuel rappelle les opérations de “terre brûlée” lancées par l’armée contre les guérillas pendant la guerre civile qui s’est intensifiée dans les années 1980. Aujourd’hui, dans le cadre de l’état d’urgence, des municipalités et des villes se sont retrouvées en état de siège, mais c’est la première fois que tout un département est bouclé.

L’état d’urgence est en vigueur depuis mars 2022, accepté par un parlement et un pouvoir judiciaire soumis à la volonté du président. Durant cette période, plus de 70 000 personnes ont été arrêtées et emprisonnées, enfournées dans des prisons de haute sécurité où leur humanité est systématiquement violée, comme l’attestent les photos et vidéos diffusées par le gouvernement lui-même. Six organisations de défense des droits humains ont publié un rapport dans lequel elles affirment que cet État policier a fait 5 490 victimes de violations des droits humains en seulement 15 mois, soit une moyenne de 12 violations par jour.

Il s’agit notamment d’arrestations arbitraires, de menaces, de blessures, d’agressions et de viols, ainsi que de la mort de 173 personnes détenues par l’État. Le gouvernement multiplie les actions. Une récente réforme judiciaire autorise les procès de masse de groupes allant jusqu’à 900 personnes, au mépris des garanties légales minimales.

Un éditorial de l’Asociación de Radiodifusión Participativa de El Salvador (Arpas), basé sur un rapport du journal El Faro, affirme que le gouvernement de Bukele « négocie une réduction des homicides et un soutien électoral au parti Nuevas Ideas en échange d’avantages pour les membres des gangs et leurs familles ». Il ajoute que certains analystes considèrent que le pacte de Bukele avec les gangs n’est pas comme les trêves des gouvernements précédents, et pourrait être une « alliance stratégique pour la gouvernabilité » (Arpas, 4/22).

El Faro affirme, sur la base de documents officiels, que Bukele négocie depuis des années avec la Mara Salvatrucha 13 (MS-13) pour obtenir un soutien électoral à sa candidature, en libérant les chefs de gangs (El Faro, 3/9/20). De telles alliances sont courantes dans le monde entier et sont en fait créées avec un double objectif : stabiliser la gouvernance et détruire les organisations de la société, cet objectif étant peut-être le plus cher aux gouvernements d’aujourd’hui.

Dans une période de soulèvements et de révoltes populaires dans toute l’Amérique latine, attiser le crime organisé contre les peuples en lutte semble être une excellente “affaire” pour ceux d’en haut. Il est très probable que le gouvernement Lasso en Équateur et les gouvernements mexicains qui ont lancé la « guerre contre la drogue » ont eu et ont encore de tels accords avec le crime organisé, même s’ils sont mieux protégés de la couverture médiatique.

La militarisation et les attaques contre les peuples visent à libérer les territoires afin que le capital puisse transformer les biens communs en marchandises. Au Salvador, le Cabañas a été l’épicentre de la résistance à l’exploitation minière transnationale et une région d’intérêt pour les grandes entreprises qui cherchent à exploiter l’or et l’argent. Entre 2000 et 2017, des entreprises canadiennes et australiennes se sont heurtées à l’opposition des communautés concernées.

En Cabañas, les dirigeants communautaires font état de persécutions, de menaces, de harcèlement judiciaire et de surveillance. Plusieurs dirigeants ont été assassinés et emprisonnés ces dernières années. On peut conclure que le siège de Cabañas vise à affaiblir la résistance des communautés, qui savent très bien que l’exploitation minière finirait par porter un coup définitif à leur survie, car la crise de l’eau qui touche toute l’Amérique centrale s’aggrave au Salvador.

Dans le couloir sec de l’Amérique centrale, les longues sécheresses, les tempêtes et les pluies diluviennes aggravent la pauvreté en affectant les cycles de production de la terre. Près de 70 % du territoire salvadorien souffre d’une sécheresse importante ou grave. Les migrants de cette région, peuplée de 10 millions de personnes, peuvent être considérés comme des réfugiés climatiques.

Bukele boucle la boucle de la guerre de dépossession contre le peuple : il a créé un État policier, militarisé de grandes parties du pays, déplacé des populations et ouvert de nouveaux territoires à l’accumulation par dépossession. Un pays transformé en camp de concentration, que les autres classes dirigeantes veulent imiter.


Les Sept cercles de l’enfer : Bukele visite le tout nouveau “Centre de confinement du terrorisme » « digne du premier monde » (dixit le directeur nommé… Osiris Luna), qui, avec une capacité d’enfermement de 40 000 personnes, promet d’être la plus grande prison du monde. Plus de 70 000 personnes ont été emprisonnées en 18 mois dans ce pays comptant 6,3 millions d’habitants.