Dahlia
Scheindlin, Haaretz, 17/8/
2026
Dahlia
Scheindlin, Haaretz, 16/01/2026
Traduit par Tlaxcala
Des
Israéliens qui n’ont jamais rejoint de manifestations pour leurs concitoyens
tués en nombre sans précédent dans une vague de violence criminelle et n’envisageraient
pas de manifester pour les civils de Gaza, sont consternés par ce qu’ils
perçoivent comme le silence de la gauche mondiale sur l’Iran.
Depuis que
le massacre de ses citoyens par le régime iranien a commencé la semaine
dernière, des Israéliens et des figures pro-israéliennes dénoncent l’hypocrisie
mondiale. Ils voulaient savoir : où étaient les manifestants à travers le monde
et sur les campus universitaires pour soutenir les droits humains en Iran et
contre la dictature meurtrière ? Mercredi, même Piers Morgan
s’est plaint que les manifestations propalestiniennes n’ont jamais vraiment été
à propos de droits humains, mais une couverture pour la haine envers Israël et
les Juifs.
Le message s’est
répandu avec une efficacité stupéfiante. Vendredi dernier, un commentateur
israélien populaire a dénoncé l’absence de manifestations
de masse en Occident. Dès lundi, des voix palestiniennes parodiaient
déjà le message. Une animatrice
de télévision israélienne a posté avec indignation contre des célébrités américaines qui portaient des pins de protestation
contre l’ICE et la mort de Renee Good dans le Minnesota la semaine dernière,
plutôt que de soutenir l’Iran.
Le diffuseur
public israélien Kan a diffusé un long segment
mettant en vedette la directrice de l’organisation de droite Stand With Us et l’ancienne
porte-parole du gouvernement israélien Eylon Levy – expliquant patiemment que « rien »
ne se passe dans le monde pour soutenir les Iraniens, car l’activisme
palestinien n’était qu’une campagne organisée contre Israël et les Juifs.
Exploiter
les horreurs auxquelles l’Iran est confronté pour marquer un point pour la
diplomatie publique israélienne – connue en hébreu sous le nom de hasbara
– est avant tout une distraction grotesque des événements en Iran. Et ce n’est
que le début de ce qui ne va pas dans cet argument.
Premièrement,
absolument : Les peuples du monde devraient soutenir les Iraniens
essayant de renverser un régime violent, fondamentaliste, oppressif et chauvin.
Je souhaite qu’ils le fassent, de la même manière que je souhaite que plus de gens se mobilisent pour soutenir l’Ukraine et le Soudan.
Les
Israéliens devraient également être dans les rues pour manifester. Ils devraient s’exprimer
pour protéger la vie des citoyens arabo-palestiniens d’Israël, qui sont tués
dans des attaques criminelles à un rythme de plus d’un par jour en 2026, tandis
que les forces de l’ordre sont pratiquement indifférentes.
Incompréhensiblement, presque aucun Israélien juif ne le fait. 99,9 % des
Israéliens juifs n’envisageraient jamais non plus de manifester pour les civils
palestiniens à Gaza. Alors oui, absolument, le monde est hypocrite et injuste,
et les Israéliens n’ont pas la crédibilité pour s’en plaindre.
Mais l’accusation
est aussi curieuse d’un point de vue factuel, étant donné qu’il y a eu
des manifestations littéralement à travers le monde pour les Iraniens : Londres
; Manchester
; Paris ; Berlin ; Hambourg ; Munich ; Vienne ; Bruxelles
; Finlande ; Washington
DC ; Los Angeles – où des gens ont été percutés par un camion ; Madrid ;
Sydney,
et dans au moins quatre villes canadiennes – Montréal, Toronto, Ottawa et Vancouver (« Ma vidéo ne
capture pas combien de personnes sont là mais il y en a beaucoup », a
écrit un ami à Vancouver). Des actes de provocation devant des ambassades et
des remplacements de drapeaux du régime ont été signalés à Séoul, Prague, Stockholm et
Ljubljana, Slovénie.

Des
Iraniens résidant en Arménie tiennent une manifestation de solidarité avec les
manifestants iraniens, devant l’ambassade d’Iran à Erevan jeudi. Photo Karen
Minasyan / AFP
Personne ne
suivant la ligne de la hasbara n’a mentionné cette mobilisation
mondiale. C’est compréhensible – avec seulement Reuters,
CBC,
Euronews, la couverture des médias sociaux et des médias locaux, il faudrait un
googlage intrépide pour découvrir les manifestations.
Ah, l’argument
serait : mais ce ne sont que des Iraniens de la diaspora, pas d’autres. Où
sont les citoyens occidentaux de gauche, progressistes ? De façon anecdotique,
il y a une part de vérité là-dedans. Mais je devine que ces critiques n’ont pas
examiné les images, inspecté les visages ou appelé des amis dans ces lieux
lointains pour vérifier, quand une impression idéologiquement motivée suffit.
J’ai fait
des appels. J’ai parlé à Sara Bazoobandi, une Iranienne de la diaspora qui est
chercheuse à l’Institut pour la politique de sécurité de l’Université de Kiel
en Allemagne. Elle a exprimé une certaine frustration qu’il n’y ait pas plus de
libéraux occidentaux rejoignant la cause. Elle a aussi mentionné une belle
histoire à propos d’une femme allemande juive âgée qui l’a abordée lors d’une
manifestation à Hambourg, pour exprimer son soutien. Il est peu probable que
cette femme ait été la seule supportrice non iranienne là-bas.
Mais ignorer
les manifestations de la diaspora iranienne est un message en soi. Si les
Iraniens manifestant à travers le monde ne comptent pas, cela ne voudrait-il
pas dire que les manifestants palestino-usaméricains ne comptent pas non plus ?
Ensuite, les
théoriciens de l’hypocrisie diront ah, mais il n’y a pas de manifestations sur
les campus soutenant les droits humains en Iran. Le spécialiste des études
juives Tomer Persico sait pourquoi : c’est parce que les
étudiants universitaires occidentaux sont affligés par une dissonance
cognitive. N’attendez pas de preuve – son opinion fermement ancrée devra
suffire.

Des
citoyens arabes d’Israël manifestent à Jérusalem l’année dernière, demandant à
la police d’en faire plus pour stopper la criminalité dans leur communauté.
Photo Olivier Fitoussi
Explications
alternatives et logiques
Mais le fait
demeure qu’il y a peu de manifestations de masse d’USAméricains ou d’Occidentaux
au-delà des groupes de la diaspora iranienne, ou d’étudiants universitaires de
diverses origines. Pourquoi ?
Une
explication différente pourrait s’appuyer sur des différences empiriques entre
l’Iran et Gaza. Les étudiants et les citoyens savent que leurs institutions ou
pays soutiennent le côté qu’ils considèrent comme l’agresseur dans le conflit
israélo-palestinien. Vous pouvez être d’accord ou pas, mais ce n’est pas une « dissonance
cognitive » de le croire. Vous pouvez argumenter sur un deux poids-deux
mesures, mais en Occident, tout le monde sait qu’Israël prétend être une
démocratie tout en réprimant les Palestiniens depuis toute son histoire, vous
rétorqueront-ils alors.
Les
Occidentaux savent aussi que les actions d’Israël ne sont possibles qu’avec le
soutien politique, économique et militaire énorme et à long terme de leurs pays
à l’État juif.
Quand les
gens manifestent, ils demandent généralement quelque chose. Même quelques
centaines de personnes à Montréal ont manifesté à propos de l’Iran devant une station de
nouvelles, pour exiger une couverture plus complète des
atrocités du régime iranien.
Les manifestants aux USA pour les Palestiniens exigeaient une pression
gouvernementale sur Israël pour qu’il cesse de permettre la guerre ; les
étudiants exigeaient que les universités se désengagent, même sans savoir
comment cela fonctionne. Personne n’aurait jamais dû ignorer le 7 octobre, et
une tache d’immoralité et de malhonnêteté reste sur quiconque l’a fait.
Des
tentes abritant des familles palestiniennes déplacées installées le long du
rivage à Gaza Ville, cette semaine. Photo Omar Al-Qattaa / AFP
Exiger qu’Israël
arrête une guerre qui implique un siège massif et des meurtres de civils à Gaza
équivaut à demander aux USAméricains que les USA agissent contre l’agresseur en
Iran tuant des civils. Sauf que le gouvernement usaméricain fait cela depuis
des décennies.
L’Amérique a
imposé des sanctions au régime à partir de 1979.
Celles-ci sont devenues un vaste réseau de sanctions et de limitations au fil des
ans, avec seulement une pause partielle et limitée sous le JCPOA, l’accord
nucléaire iranien de 2015, puis réimposées en 2018 lorsque les USA se sont retirés.
En septembre, le Conseil européen a également réinstauré ses sanctions,
suite au « retour automatique » à la fin de l’accord de 2015. Et nul
besoin de rappeler que les USA ont déjà agi militairement contre l’Iran, aux
côtés d’Israël, en juin dernier.
Quelques
jours après les rapports faisant état de tueries de manifestants par le régime,
le président Trump a annoncé des droits de douane usaméricains de 25% sur les pays commerçant
avec Téhéran. Et au moment où ces lignes sont écrites, le monde est en alerte
maximale pour une autre frappe militaire usaméricaine possible contre l’Iran. Ceux qui
détestent le régime iranien pourraient ne pas avoir d’autres demandes
supplémentaires, pour l’instant. Il est difficile d’exiger que votre université
se désengage lorsqu’elle n’est pas investie dans des entreprises iraniennes.
Maintenant,
si vous êtes USAméricain et que vous vous opposez au régime israélien pour l’occupation
et le siège extrême, les punitions collectives et les bombardements aveugles de
Gaza en réponse au 7 octobre, vous exigerez que votre gouvernement fasse tout
différemment : qu’il cesse de financer, d’armer et de fournir l’armure
diplomatique impénétrable pour Israël qui a assuré que sa guerre à Gaza dure
depuis deux années horribles, et n’est pas tout à fait terminée.
Des USAméricains
juifs ont manifesté en novembre 2023 pour
exiger la libération des otages. En fait, la plus grande partie de l’activisme
juif usaméricain et pro-israélien s’est concentré sur les otages. Mais avec le
gouvernement usaméricain sous Joe Biden puis Trump travaillant déjà à cet
objectif, combien de manifestations de masse devaient-ils organiser ?
Toutes les
manifestations propalestiniennes sont-elles pures de cœur et dépourvues d’arrière-pensées
ou d’hypocrisie ? Non. Devrait-il y avoir une bien plus grande solidarité dans
ce monde pour tous les peuples cruellement tués par leurs régimes misérables ?
Absolument. Mais l’accusation pro-israélienne contre le faux « silence
mondial » sur l’Iran, venant de personnes qui n’envisageraient jamais de manifester
pour sauver les enfants de Gaza, reflète une dissonance cognitive, et morale.
Dahlia Scheindlin, Haaretz , 22/5/2025
Traduit par Fausto Giudice, Tlaxcala
Alors que les ministres de Netanyahou incitent au génocide, les protestations israéliennes de base contre la mort des enfants de Gaza se multiplient, et d’éminents critiques nationaux qualifient l’extension de la guerre par Israël d’« ordre manifestement illégal ». L’opinion publique israélienne s’approche-t-elle d’un point de basculement vers la reconnaissance du droit à la vie des Palestiniens ?
Des
Palestiniens attendent de recevoir de la nourriture préparée par une cuisine
caritative dans la ville de Gaza, hier. Photo : Mahmoud Issa/Reuters
Les estimations des morts directes à Gaza suite à la guerre se situent entre 52 000 et 64 000, et les morts indirectes pourraient se chiffrer à des centaines de milliers à l’heure actuelle. En mars, l’UNICEF a indiqué qu’environ 15 000 des morts étaient des enfants ; jeudi, le ministère de la santé de Gaza a avancé le chiffre de 16 500 enfants.
Des villes, des villages et des
camps ont été éradiqués ; les infrastructures, les écoles, les hôpitaux, les
centres culturels et éducatifs ont été décimés. Les corps pourrissent sous le
béton écrasé, les chiens mangent les corps, les enfants meurent de
malnutrition. Les habitants manquent d’eau, de nourriture, de médicaments, d’égouts,
de maisons - sans parler de la sécurité contre les bombes israéliennes, qui
visent même leurs misérables tentes.
Depuis 19 mois, les Israéliens ont endurci leur cœur face à une souffrance à Gaza qui défie les mots. Cela changera-t-il un jour, et que faudra-t-il pour cela ?
Après près
de trois mois de siège total de Gaza par Israël, qui a bloqué toute aide, les
dirigeants du monde entier se sont alignés pour condamner la catastrophe
humanitaire et demander à Israël d’autoriser l’entrée de l’aide, tout en
exigeant un cessez-le-feu, la libération des otages et une solution politique à
long terme. La liste va du président Donald Trump aux dirigeants de la France,
du Royaume-Uni et du Canada, en passant par le nouveau pape Léon XIV et même
Piers Morgan. Les Israéliens s’en soucient-ils ?
Les sondages n’apportent que des réponses partielles à la question de savoir dans quelle mesure ces opinions sont réellement répandues. Sur la plupart des questions, les Israéliens ont exprimé des attitudes plus extrêmes au cours des premières phases de la guerre. Un sondage réalisé en janvier 2024 pour Canal 12 a révélé qu’un peu plus de 20 % d’entre eux étaient favorables à la poursuite de l’aide humanitaire qu’Israël avait commencé à autoriser à partir de la fin de l’année 2023, tandis que 72 % souhaitaient qu’elle s’arrête. Un sondage réalisé mercredi pour Canal 13 a montré un léger changement : 34 % des personnes interrogées ont déclaré qu’Israël devrait autoriser l’aide humanitaire à Gaza, soit un peu plus d’un tiers, tandis qu’une majorité, 53 %, a déclaré qu’il ne devrait pas autoriser l’aide, et 13 % ne savaient pas.
Mais les
sondages peuvent être complétés par des développements, des déclarations et des
anecdotes. Bien qu’ils ne donnent pas de chiffres précis, ils suggèrent la
direction dans laquelle le vent souffle, en particulier si les personnes à l’origine
de ces développements sont influentes.
Il y a un an, un groupe d’activistes
et d’artistes a réalisé des installations artistiques publiques - des peintures
illustrant les souffrances des enfants de Gaza. Mais au cours des derniers
mois, après qu’Israël a rompu le cessez-le-feu en mars, les activistes ont
commencé à brandir des photos d’enfants de Gaza qui avaient été tués. Des
dizaines de personnes les ont rejoints, puis des centaines, notamment lors des
manifestations hebdomadaires du samedi soir dans le centre de Tel-Aviv.
Ces deux dernières semaines, des militants se sont présentés à la base aérienne de Tel Nof, dans le centre d’Israël, formant une file silencieuse de personnes vêtues de noir, tenant des affiches d’enfants et de bébés tués à Gaza, tandis que le personnel de la base entrait et sortait en voiture. J’ai participé à la manifestation de la semaine dernière avec une certaine appréhension ; dans le climat actuel en Israël, il n’était pas impossible que les soldats de la base ou la police elle-même fassent usage de violence à notre encontre.
En fait, les deux fois, les forces de sécurité - soldats et policiers en grand nombre - ont toléré la file de personnes et d’affiches le long de la route menant à la base. Les manifestants n’ont pas été chassés de la route par les soldats qui entraient et sortaient. Quelques-uns ont lancé des insultes et un ou deux soldats en colère se sont arrêtés pour discuter avec le groupe. Un soldat qui avait quitté la base en voiture a demandé au chauffeur de se garer lorsque les autres occupants de la voiture ont commencé à insulter les manifestants. Il est sorti, a fait demi-tour et a dit aux manifestants « kol hakavod », ce qui signifie en gros « bravo ».
À un moment donné, une voiture a quitté la base avec des enfants à l’arrière, qui regardaient curieusement par la fenêtre. L’enfant ne demanderait-il pas à ses parents : « Que font ces gens ? » Selon moi, cette question oblige les parents à ressentir quelque chose, ou bien elle façonne l’esprit de l’enfant - ou les deux.
Cette
semaine, l’organisation de solidarité judéo-arabe Standing Together a organisé
à la hâte une manifestation près de la frontière de Gaza, appelant à mettre fin
à la guerre. Bien qu’il s’agisse d’une manifestation éclair, les participants
ont rapporté que près de 1 000 personnes s’étaient jointes à eux, appelant à «
refuser leur guerre », à « choisir la vie » ou, comme l’activiste social de
longue date Ron Gerlitz l’a écrit à l’occasion de cet événement, « concluez
l’accord. Arrêtez la guerre. Arrêtez les fusillades. Arrêtez la famine.
Maintenant ! »
Les généraux s’expriment
Ces activités ont été menées par des détracteurs de longue date de l’occupation et de la guerre. Mais d’autres éminents critiques récents viennent d’horizons assez différents. Mercredi, l’ancien premier ministre Ehud Olmert, qui a passé l’essentiel de sa carrière au sein du Likoud, a déclaré à la BBC qu’Israël était à deux doigts de commettre des crimes de guerre. Plus tard dans la journée, il est revenu sur ses propos lors d’interviews accordées aux médias israéliens, déclarant à la radio Reshet B que les colons de Cisjordanie (Olmert a utilisé l’acronyme pour désigner la Judée et la Samarie) qui appellent à brûler des maisons « appellent désormais au génocide ».
Yair Golan était chef d’état-major adjoint des forces de défense israéliennes avant de se lancer dans la politique et de devenir récemment le chef du parti de gauche Les Démocrates (fusion du parti travailliste et du parti Meretz). Cette semaine, Golan a déclaré qu’Israël « tuait des bébés par hobby », ce qui lui a valu la colère ardente du Premier ministre et de tous les autres membres de la droite, mais a également forcé la société israélienne à débattre de la question.
Moshe Radman, un éminent leader du mouvement pro-démocratique de 2023, et toujours un activiste influent, a écrit sur X que ce que Golan a dit « aurait dû être dit sur toutes les scènes, par toute personne saine d’esprit ayant un brin de sagesse dans le cerveau et de miséricorde dans le cœur».
Golan est lui aussi associé depuis longtemps à des positions de gauche et dirige un parti fermement ancré à gauche. Moshe « Bogie » Ya’alon ne peut en aucun cas être considéré comme un homme de gauche ; il a été chef d’état-major des FDI et ministre de la défense sous Benjamin Netanyahou avant de quitter la politique et de devenir un critique virulent de Netanyahou et de l’assaut contre les institutions israéliennes. En décembre, Yaalon a qualifié les actions des FDI dans le nord de Gaza de « nettoyage ethnique », ce qui a déclenché une tempête de feu.
Au début du mois, dans une interview accordée à Ynet, Yaalon a qualifié de « crime de guerre » le projet du cabinet israélien d’étendre la guerre par l’expulsion des habitants de Gaza, appelant le nouveau chef de l’armée, Eyal Zamir, à refuser ces ordres. Zamir, a-t-il dit - se référant aux plans du gouvernement pour étendre la guerre, et peut-être même à sa poursuite en général - « n’a pas bloqué l’ordre manifestement illégal qui est surmonté d’un drapeau noir - et il place nos soldats dans le rôle de criminels de guerre ».
La doctrine
du « drapeau noir » à laquelle se réfère Yaalon renvoie à une décision
juridique prise à la suite du massacre de Kafr Qasem en 1956, qui exigeait d’un
soldat qu’il ne se conforme pas à un ordre illégal. En ce qui concerne le refus
des ordres, une pétition circule actuellement avec des dizaines de signataires
- universitaires et autres personnalités publiques - appelant directement les
soldats à refuser d’exécuter des ordres criminels, citant en particulier les
plans d’expulsion des habitants de Gaza et l’alerte à la famine et à la crise
humanitaire dans la bande de Gaza.
L’ancien
président Reuven Rivlin participe à une cérémonie commémorative du massacre de
Kafr Qasem en 2014.Photo : Mark Neiman/Government Press Office
Yaalon a également défendu le commentaire de Yair Golan selon lequel « un État normal ne tue pas... des bébés comme un hobby ». Sur X, Yaalon a écrit : « Yair Golan a fait une erreur... Bien sûr qu’il ne s’agit pas d’un "hobby" ! Il s’agit d’une idéologie messianique, nationaliste et fasciste, soutenue par des décisions rabbiniques... et des déclarations de politiciens. Il ne s’agit pas d’un “hobby”, mais d’une politique gouvernementale ».
Rien de tout cela ne signifie que
la société israélienne a atteint un point de basculement. Les réactions sur les
réseaux sociaux aux images d’enfants de Gaza, par exemple, sont souvent
glaçantes. Mais si ces images continuent à circuler, il semblera bientôt que,
où que l’on se tourne, on trouvera des photos de bébés tués à Gaza - et des
Israéliens qualifiant la guerre de crime. Pour trop de vies perdues, il sera
trop tard.
Dahlia Scheindlin, Haaretz, 22/4/2025
La déclaration sous serment choquante de Ronen Bar à la Haute Cour de justice, qui met en lumière les exigences présumées du Premier ministre Benjamin Netanyahou en matière de loyauté totale à son égard, révèle tout ce qui ne va pas dans la gouvernance israélienne [ou du moins une petite partie, NdT].
Je crains que, tout comme l’âge d’or des documentaires sur Israël et la Palestine qui a transformé mon appréciation du genre, cela ne suffise pas. Le film n’arrêtera pas l’occupation
Dahlia Scheindlin, Haaretz, 3/3/2025
Lorsque j’ai
appris à mon réveil que “No Other Land” avait remporté l’Oscar du meilleur film
documentaire, j’étais ravie. Ravie pour les réalisateurs et pleine d’espoir que
les messages émouvants de leur discours de remerciement - arrêter la guerre,
rendre les otages, libérer le peuple palestinien - soient entendus par tous les
Israéliens qui écoutent les nouvelles du matin. Mais il manquait encore quelque
chose.
Je suis
assez âgée pour me souvenir du film “Budrus”, sorti en 2009, qui raconte la
lutte des Palestiniens de Cisjordanie contre la barrière de séparation. Mais le
mur n’a fait que grandir, et en 2011,
le documentaire “5 Broken Cameras” est apparu. Ce documentaire exquis a
profondément humanisé la vie des Palestiniens sous l’occupation. Le principe d’un
père qui documente son enfant mais qui est entraîné dans la politique par le
biais de sa caméra était créatif, original et universel.
Ce film avait
lui aussi été réalisé par un Israélien et un Palestinien (Guy Davidi et Emad
Burnat). Il avait lui aussi été nominé aux Oscars, propulsant le sort des
Palestiniens sous les feux de la rampe, à la vue du monde entier.
Cette
situation aurait dû susciter une nouvelle vague d’indignation lorsque le
réalisateur palestinien Burnat a
fait l’objet de tracasseries à son entrée aux USA pour assister à la cérémonie. Mais le film n’a
pas gagné, le mur de béton qu’il a détesté et documenté a été construit, et l’occupation
s’est poursuivie.
Je suis du
côté de “No Other Land”. Je me sens mal à l’aise face à la violence brutale,
kafkaïenne, exercée pendant toute la durée de l’occupation contre les villages
palestiniens pauvres et sales de Masafer Yatta. J’ai visité
les collines du sud d’Hébron, j'ai vu comment ils vivent, je me suis assise avec
les enfants, j'ai regardé leurs livres scolaires et j'ai vu “No Other Land”
lors d'une projection spéciale en plein air qui s'y est tenue l'année dernière..
Je suis
assez fière que le coréalisateur israélien, Yuval Abraham, ait été un grand
reporter d’investigation pour Local Call et +972 Magazine - un
projet médiatique que j’ai aidé à fonder en 2010, avec des collègues. J’ai
beaucoup écrit pour +972 Magazine et j’ai été présidente du conseil d’administration
de l’ONG pendant les huit premières années (qui se sont achevées avant l’arrivée
d’Abraham).
Inutile de
dire que le film lui-même est excellent. Mais en le regardant, je me suis
sentie troublée. Je suis déjà passée par là.
De plus, “5
Broken Cameras” est apparu dans une phase où les conflits israélo-palestiniens
et israélo-arabes ont produit certains des plus superbes films documentaires
que j’avais vus jusqu’alors.
Il y avait “Valse
avec Bashir”
en 2008, qui ne traitait pas de l’occupation des territoires palestiniens mais
exposait le traumatisme et l’angoisse morale de la première guerre du Liban à
travers ce qui était pour moi un style cinématographique envoûtant. “The
Law in these Parts”, de
2011, reste le meilleur exposé cinématographique d’un aspect sous-estimé et
pourtant omniprésent de l’occupation : le système juridique militaire d’(in)justice
qui sous-tend les pratiques d’occupation les plus injustes, raconté par ceux
qui l’ont construit minutieusement au fil des ans. Les recherches du film ont
été si riches que les créateurs ont créé un un
site ouèbe dédié, rempli de documents d’archives, qui ne laisse aucune excuse
pour ne pas connaître cette colonne vertébrale essentielle de l’occupation.
Et puis il y
a eu “Les
gardiens”.
Ce film de 2012 a fait sensation dans le monde entier. Pendant des années, des
personnes extérieures m’ont demandé si le film avait marqué un tournant dans l’attitude
des Israéliens à l’égard de l’occupation ou, plus généraleEment, des pratiques
militaires d’Israël. La réponse était non.
Il y a près
de deux ans, j’ai été bouleversé par le film documentaire “20
jours à Mariupol”.
J’étais sûre que personne ne pourrait
rester indifférent à la souffrance de l’Ukraine après l’avoir vu. Un an plus
tard, le film le
film remporte l’Oscar tant convoité. Mais la guerre continue, le monde avance - et la
vérité aussi : selon le président usaméricain Donald Trump, l’Ukraine a
déclenché la guerre, Volodymyr Zelenskyy est un dictateur, et le pays pourrait
être contraint de renoncer à ses ressources et à son territoire pour parvenir à
la paix.
Je suis ravie
pour Basel
Adra et Yuval
Abraham.
J’espère désespérément que leur collaboration et leur amitié convaincront les
gens de suspendre leur cynisme, de respecter la façon dont les gens peuvent
canaliser l’injustice et la fureur qui en résulte dans l’art plutôt que dans la
violence. Je ne cesserai jamais d’aimer les grands documentaires émouvants, et
je prie pour que Miki Zohar, le bouffon ministre de la culture d’Israël, qui a
vomi sa bile sur le film qu'il n'a pas vu, soit démasqué pour le fraudeur
proto-fasciste qu'il est.
Mais je
crains que, tout comme l’âge d’or des documentaires israéliens et palestiniens
qui ont transformé mon appréciation du genre, cela ne suffise pas. Le film n’arrêtera
pas l’occupation.
En même
temps, si une seule personne change d’avis pour s’opposer à l’occupation, le
film est un succès à mes yeux, bien au-delà des Oscars.
Dahlia Scheindlin, Haaretz, 19/12/2024
Traduit par Fausto Giudice, Tlaxcala
Alors que l’armée israélienne s’apprête à passer un temps indéterminé sur les hauteurs du Golan syrien et que les colons font la queue pour pénétrer à Gaza et au Liban, il est de plus en plus difficile de s’opposer à l’idée qu’Israël est en train de construire un empire.
Dans les premiers mois de l’année 2024, un collègue arabe d’un pays du Moyen-Orient a demandé ce qu’Israël essayait de faire. Israël semblait se comporter comme l’empire musulman en expansion du début du Moyen-Âge, disait le collègue avec anxiété, prêt à conquérir tout le Moyen-Orient.
Cela ressemblait à une vision paranoïaque, ou du moins très exagérée, d’Israël en tant qu’agresseur expansionniste maléfique perpétuel. Il est vrai que la guerre d’Israël à Gaza était déjà plus que brutale au début de l’année 2024, et j’espérais déjà ardemment un cessez-le-feu bien avant cela. Et dès la fin du mois de janvier, il était clair que des éléments radicaux de la coalition au pouvoir avaient des idées folles sur l’occupation de Gaza.
Néanmoins, Israël n’avait pas vraiment de plan de conquête territoriale dans d’autres pays. D’une part, les Palestiniens ont la malchance d’être nés sur une terre que les juifs considèrent comme un héritage biblique. Par consensus et par la Realpolitik du 20e siècle, les sionistes de tous bords ont limité leur revendication, même maximaliste, au mandat britannique historique de la CisJordanie. (Le rêve des « deux rives » du Jourdain du Likoud a perduré, mais s’est évanoui au siècle dernier). À partir des années 1990, les sionistes de gauche se sont contentés d’un Israël moderne situé à l’intérieur de la Ligne verte.
En outre, c’est la décision idiote [sic] du Hezbollah de participer à la guerre, en inspirant les Houthis du Yémen, qui a internationalisé le tout. La décision du Premier ministre Ehud Barak de quitter unilatéralement le Liban en 2000 était très populaire dans les sondages de l’époque, selon les enquêtes sur la sécurité nationale et l’indice de paix disponible sur Data Israel - et les Israéliens étaient euphoriques lorsque cela s’est produit. Malgré des années de révisionnisme en Israël affirmant que c’était une mauvaise idée, personne n’a appelé à réoccuper l’endroit.
Mais franchement, il est de plus en plus difficile de s’opposer à l’affirmation qu’un « empire » est en cours de construction. Après des mois d’escalades limitées, quoique meurtrières, avec le Hezbollah, Israël est passé à la guerre totale en septembre ; les explosions de bipeurs et l’assassinat de Hassan Nasrallah étaient le prélude à une invasion aérienne et terrestre de grande envergure, destinée à éliminer à jamais la menace militaire que représente le Hezbollah. Mais quelle était la valeur ajoutée, en termes de sécurité, du fait de qualifier le Liban de « partie de la terre promise », comme l’a fait en juin un nouveau groupe ésotérique appelé « Wake up the North » (Réveille-toi, le Nord) ? C’est à ce moment-là qu’ Anshel Pfeffer a mis en garde, dans Haaretz, contre le fait de rejeter de telles déclarations lors de la conférence en ligne du nouveau groupe, simplement parce que la colonisation du Liban semblait farfelue.
En novembre, Ze’ev Erlich, connu par sa communauté comme un chercheur de la « Terre d’Israël » de la colonie d’Ofra en Cisjordanie, a été tué au Liban. Il s’était apparemment engagé dans l’armée et effectuait des recherches sur une ancienne forteresse. Les forces de défense israéliennes enquêtent sur les raisons pour lesquelles il se trouvait là en tant que civil, et non pour des besoins opérationnels, apparemment avec l’aide de certains membres d’une unité de l’armée. Il est difficile d’imaginer ce que cet homme de 71 ans aurait pu apporter sur le plan opérationnel. On a plutôt l’impression qu’il était là pour réhistoriciser le territoire libanais dans le cadre de ses recherches sur la « Terre d’Israël ».
Cette semaine, les FDI ont également admis que des membres de Wake up the North étaient entrés au Liban et y avaient monté des tentes. Le groupe a réagi à ce rapport en affirmant haut et fort son intention de s’installer dans le sud du Liban : « Bientôt, ce ne sera plus de l’autre côté de la frontière », a écrit le groupe dans un message sur WhatsApp.
Entre-temps, le misérable dictateur syrien Bachar El Assad est tombé et s’est enfui, vaincu par les rebelles. En réponse, Israël a immédiatement pénétré dans la zone démilitarisée du plateau du Golan, à l’intérieur de la Syrie, pour la première fois depuis les termes de l’armistice de 1974. Les dirigeants israéliens font savoir qu’il ne s’agit pas d’une brève incursion : Benjamin Netanyahou a annulé sa comparution devant le tribunal mardi pour se rendre sur le versant syrien du mont Hermon [Jebel ech-Cheikh]. Il a déclaré qu’Israël resterait en territoire syrien - qu’il a qualifié de « lieu très important » - pour le moment. Cette déclaration est déjà plus ouverte que celle du ministre de la défense, Israël Katz, qui a déclaré vendredi dernier que les forces de défense israéliennes devaient se préparer à rester sur place pendant l’hiver.
Il semble encore choquant qu’Israël conquière ou occupe de nouveaux territoires souverains d’autres pays pour la première fois depuis l’invasion du Liban il y a 42 ans. Mais il n’y a pas de meilleure façon de rendre moins choquants les desseins d’Israël sur Gaza : l’expulsion massive et la destruction quasi-totale du nord, les colons qui campent le long des frontières dans l’attente du butin sont désormais des nouvelles d’hier. Qui se souvient encore de l’annexion régulière de la Cisjordanie ? Bezalel Smotrich a récemment déclaré que près de 23 000 dunams [2 300 hectares] de terres de Cisjordanie étaient des « terres d’État », une manière bureaucratique sophistiquée de permettre la poursuite de l’expansion des colonies.
Pourtant, un autre drame est en cours dans les étages souterrains du tribunal de district de Tel Aviv. À propos du témoignage de Netanyahou, un collègue d’un autre pays voisin s’est étonné : « Vous voulez dire qu’il s’est présenté lui-même ? Vous n’avez aucune idée de ce que cela signifie ». Comment le même pays qui réprime et détruit les Palestiniens, et qui envahit impunément des territoires étrangers, peut-il en même temps juger un dirigeant en exercice - ce qui semble être le summum de la responsabilité démocratique ?
Il est facile d’être cynique, comme si tout cela n’était qu’un spectacle. Mais en regardant Netanyahou au tribunal, il est clair que, même s’il est malheureux, il s’est soumis à l’autorité de la seule institution israélienne capable de le restreindre : le pouvoir judiciaire, encore indépendant.
La réponse la plus juste est qu’il ne s’agit pas d’une bataille à armes égales entre les forces de l’impérialisme et de la démocratie, luttant pour l’âme d’Israël. Si la démocratie gagne la bataille, elle ne peut pas continuer à être un occupant conquérant et gagner la guerre. Mais il s’agit d’un conflit asymétrique ; si Israël ne change pas rapidement de cap, la partie la plus faible perdra.
Un garçon blessé est évacué après une frappe israélienne dans la ville de Gaza . Photo Omar Al-Qattaa/AFP
La couverture de la guerre par les médias dominants israéliens est remarquablement conformiste et repliée sur elle-même, mais ce n’est pas la seule raison qui explique le manque de couverture de la mort et de la destruction à Gaza. Le public israélien a également fait un choix
Dahlia Scheindlin, Haaretz, 4/12/2024
Traduit par Fausto Giudice, Tlaxcala
La récente décision du gouvernement israélien de couper tout contact avec notre journal est un coup alarmant porté à la couverture médiatique critique.
Dans le même temps, le gouvernement Netanyahou fait avancer avec énergie la législation visant à dissoudre le radiodiffuseur public israélien, Kan, qu’il juge depuis longtemps trop critique et trop indépendant. Al Jazeera est interdite en Israël depuis le mois de mai.
Ces mesures représentent des attaques autoritaires importantes, mais familières, contre la presse libre. Mais d’une certaine manière, elles ne font que détourner l’attention. Le problème le plus profond de la couverture israélienne de la guerre vient des médias eux-mêmes - et du public israélien.
(In)fameusement, les grands médias israéliens ont laissé un trou béant là où ils auraient dû couvrir les horreurs de la guerre à Gaza. Certains pensent même que si les Israéliens avaient vu plus d’horreurs chaque soir, ils n’auraient peut-être pas toléré les combats aussi longtemps.
Mais les gardiens des médias ont fait ce choix volontairement, et non sous la contrainte du gouvernement. En outre, après plus d’un an (et bien avant), ce qui passe à la télévision n’a plus d’importance : les Israéliens n’ont aucune excuse pour ne pas savoir.
Les médias au service du moral des troupes
La mobilisation volontaire des médias israéliens est bien antérieure à la guerre actuelle et résulte d’une histoire de collusion avec le gouvernement plutôt que d’un contrôle direct de l’État. Dans la Palestine mandataire, les rédacteurs en chef des journaux sionistes se sont réunis pour coordonner la manière de présenter aux autorités coloniales britanniques les meilleurs arguments en faveur de la création d’un État.
Ce que l’on a appelé le « comité des rédacteurs » a perduré après l’indépendance. À l’époque, les rédacteurs travaillaient main dans la main avec les dirigeants politiques pour recevoir des secrets de choix, tout en décidant collectivement de ce qu’il valait mieux ne pas rendre public.
Le comité des rédacteurs n’existe plus, mais la télévision, la radio et les journaux israéliens sont remarquablement conformistes et repliés vers l’intérieur, vers Israël, dans leur couverture de la guerre. Le gouvernement n’a pas à dire aux rédacteurs en chef de la télévision ce qu’ils doivent faire. Même la censure militaire n’est qu’un obstacle modéré (voir l’enquête de Local Call et de +972 Magazine sur la sélection des cibles par l’IA israélienne, qui a passé la censure et fait des vagues dans le monde entier).
Mais il est trompeur de conclure que les Israéliens ont simplement succombé à la négligence de Gaza dans les reportages télévisés grand public.
D’une part, les critiques israéliens ont eux-mêmes remarqué le problème. Les auteurs de Haaretz ont bien sûr abordé les échecs des médias en temps de guerre. Dans The Seventh Eye, une publication de surveillance des médias, Chen Egri a écrit sur le manque de couverture de Gaza https:/www.the7eye.org.il/520983, notant que c’est principalement Haaretz et Local Call qui publient une couverture extensive des dégâts à Gaza, en hébreu.
Les critiques ne se limitent pas à la gauche. Amnon Levy, l’un des correspondants les plus influents et les plus appréciés de la télévision israélienne grand public, a récemment écrit dans Ynet - un portail d’information centré sur le grand public - que les journalistes « sont confrontés à un dilemme : montrer les atrocités de la guerre ? L’abandon des otages ? Les destructions que nous avons causées à Gaza ? Sur les jeunes qui quittent le pays ? ... Si nous ne les montrons pas, nous trahissons notre mission ». Mais il conclut que les grandes chaînes de télévision ont surtout choisi cette dernière voie.
Shai Lahav est un documentariste chevronné et un chroniqueur du Maariv, dont le travail comprend des séries télévisées diffusées sur Kan 11, la chaîne financée par l’État. Il écrit également des pièces de théâtre et des paroles de chansons et s’intéresse de près à la culture populaire et aux médias.
Dans un article publié en juin, il a reproché aux chaînes de télévision israéliennes de ne pas montrer davantage les destructions à Gaza. Il a souligné dans une interview qu’il se situait au centre de l’échiquier politique et qu’il n’était pas un « suspect habituel » de la gauche, et que sa foi en une résolution pacifique du conflit a été ébranlée après le 7 octobre.
Mais Lahav pense qu’Israël est handicapé par le fait de ne pas voir ce que le monde entier sait, comme la controverse mondiale sur le raid des Forces de défense israéliennes pour sauver quatre otages en juin, où des centaines de Palestiniens ont été tués.
Lundi, Lahav a attiré l’attention sur un rapport du New York Times exposant une importante base militaire en cours de construction dans le centre de la bande de Gaza, qui semble étrangement permanente. Haaretz a enquêté et publié cette histoire des semaines auparavant, mais où est le reste des grands médias israéliens ? Les Israéliens qui ne lisent peut-être pas le New York Times ne devraient-ils pas être informés par des sources locales ?
Lahav pense que les journaux télévisés devraient au moins inclure des émissions spéciales, peut-être dans les éditions les plus longues du week-end, sur la situation à Gaza. Il faut que cela vienne aussi des Palestiniens, et pas seulement de ceux qui disent « Nous détestons le Hamas » », a-t-il déclaré, faisant référence à la tendance des journaux télévisés israéliens à mettre l’accent sur les critiques palestiniennes du Hamas (ou sur la haine arabe du Hezbollah). Le fils de Lahav a effectué son service de réserve à Gaza et dans le nord du pays, tandis que lui-même a servi lors de la première intifada. Fort de ces expériences, il est convaincu que « l’obligation de connaître toutes les parties est plus importante que jamais ».
De nombreuses sources
Mais quelles que soient les faiblesses des grands médias israéliens, ils ne racontent tout simplement pas toute l’histoire. Selon les rapports d’évaluation, environ 40 % des Israéliens, dans le meilleur des cas, regardent les principaux programmes d’information télévisés. En revanche, l’Association israélienne de l’Internet a constaté que 89 % des Israéliens ont utilisé l’Internet en 2022 et 2023, et que 78 % utilisent les médias sociaux - Israël se classe cinquième sur 19 pays développés pour ce qui est de ces derniers, selon le prestigieux Pew Research Center. Il est impossible que les Israéliens soient exclusivement nourris à la cuillère par des informations télévisées maladroites.
Tehilla Shwartz Altshuler, spécialiste du droit et de la politique des médias à l’Institut israélien de la démocratie, a noté que les Israéliens ne recherchent pas seulement des opinions en chambre d’écho sur ces applications, mais aussi des informations concrètes.
C’est particulièrement vrai pour Telegram, où les gens peuvent rejoindre des canaux qui sont personnalisés, notoirement non censurés et non régis par un algorithme. Les Israéliens les utilisent déjà largement pour renforcer leur attitude militante ou intransigeante. Au grand dam de l’armée, des soldats ont fièrement documenté leurs propres excès à Gaza sur leurs comptes de médias sociaux.
Mais les médias sociaux offrent tous les types d’informations, accessibles avec de la curiosité et quelques clics. Les juifs israéliens ne connaissent peut-être pas les Palestiniens de Gaza crédibles à suivre sur Instagram, et ne voient peut-être pas les articles les plus graphiques, mais beaucoup d’entre eux obtiennent des informations qui vont bien au-delà des news israéliennes traditionnelles.
Shwartz Altshuler est fascinée par une chaîne appelée Abu Ali Express, dirigée par un Israélien anonyme dont les informations sur le monde arabe - et les Palestiniens - se sont avérées fiables à plusieurs reprises. Il est également controversé, puisqu’il a été engagé pour conseiller les FDI sur leurs opérations psychologiques concernant ces questions. En 2022, Haaretz a révélé son nom [Gilad Cohen] et a indiqué que son contrat de consultant avec les FDI avait pris fin au début de l’année 2022. Lorsqu’il a finalement accordé une interview à Israel Hayom cet été (en insistant toujours sur l’anonymat), il n’avait rien d’un gauchiste.
Elle note que les gens peuvent en apprendre beaucoup plus sur Gaza, le Liban et le Moyen-Orient ici que dans les journaux télévisés israéliens. « Vous êtes exposés à beaucoup plus de matière première, et donc à plus d’informations en provenance de Gaza qui sont basées sur des sources locales, des sources arabes, et qui ne dépendent pas uniquement des [reporters israéliens] embarqués ».
Avec plus d’un demi-million d’abonnés, explique-t-elle, son audience rivalise avec celle d’une chaîne de télévision traditionnelle. Malgré son implication dans les forces de défense israéliennes, l’objectif qu’il poursuit - y compris les informations détaillées en provenance de Gaza - est bien plus large que les informations télévisées du soir. « L’idée que les Israéliens ne connaissent Gaza que par les médias traditionnels n’est pas correcte », affirme-t-elle.
En conséquence, malgré le discours sur l’absence de couverture médiatique de Gaza, une enquête de l’Institut israélien de la démocratie réalisée en avril a révélé que 84 % des Israéliens ont déclaré avoir vu de nombreuses ou quelques « images ou vidéos montrant les destructions massives à Gaza ».
Savoir et ne pas savoir
Avec autant de sources d’information disponibles, le problème est peut-être plus psychologique que technique. Personne au monde ne serait capable de tourner la page sur le 7 octobre [ni sur la Nakba ni sur les innombrables guerres menées par Israël, NdT]. Les Israéliens peuvent voir des vidéos de Gaza sur Telegram et, en même temps, ils consomment beaucoup de médias grand public qui couvrent chaque Israélien blessée, l’histoire de chaque otage et les funérailles de chaque Israélien tué.
Lorsqu’on lui a demandé ce qu’il pensait que les journaux télévisés du soir pouvaient faire de mal, Lahav a fait remarquer que malgré certaines distinctions entre les chaînes d’information télévisées, « il n’est question que de nos souffrances... on n’entend pas un mot de la partie gazaouie. C’est absurde ». Et il a fait allusion à quelque chose que j’ai moi aussi expérimenté : une certaine aliénation par le chagrin. « Je connais beaucoup de gens qui ne peuvent plus regarder [les reportages sur le deuil], parce qu’ils n’en peuvent plus », dit-il.
Les émissions de radio du matin couvrent souvent les funérailles de la veille, tandis que les bulletins d’information de fin de soirée présentent les funérailles du jour même. Entre les deux, de longs entretiens avec les familles endeuillées donnent aux auditeurs moins de temps pour obtenir davantage d’informations. Je suppose qu’ils développent également une plus grande résistance personnelle à l’empathie envers les Palestiniens.
Les sondages montrent régulièrement que la majorité des Palestiniens n’ont pas vu les vidéos des atrocités du 7 octobre, ne croient pas qu’elles se sont produites et pensent que l’attaque du Hamas était justifiée. [le compte rendu du sondage par le Centre palestinien de recherche sur la politique et les sondages ne dit rien de tel. Lire un extrait de leur communiqué à la fin de cet article, NdT]
Mark Lilla, spécialiste des sciences humaines à l’université de Columbia, consacre un livre à paraître à « ne pas vouloir savoir » , ce qui est le sous-titre même de son ouvrage [Ignorance and Bliss: On Wanting Not to Know - Ignorance et béatitude : De la volonté de ne pas savoir]. Dans un essai publié par le New York Times, il évoque la tendance moderne à s’accrocher à des opinions indiscutablement erronées ou à refuser de renoncer à notre ignorance. Son livre traite de l’humanité, et non d’Israël, de sorte que les Israéliens ne sont certainement pas uniques.
Mais Lilla insiste sur le fait qu’en matière de recherche de la vérité, « nos vies sont en jeu » - un argument qui est bien plus angoissant sur un champ de bataille ensanglanté. Les Israéliens doivent commencer à prendre la responsabilité de savoir, car quelque part, des vies en dépendent.
NdT« Soutien à l'attaque du 7 octobre : une fois de plus, les résultats montrent un déclin du soutien global à l'offensive du Hamas du 7 octobre. La baisse, de 13 points de pourcentage, est significative à la fois en Cisjordanie et dans la bande de Gaza, mais plus encore dans cette dernière où la baisse est de 18 points, s'établissant aujourd'hui à 39%. Dans notre précédent sondage, la baisse de l'opinion positive sur l'attaque du 7 octobre s'élevait à 14 points de pourcentage. Il est important de noter que le soutien à cette attaque ne signifie pas nécessairement un soutien au Hamas et ne signifie pas non plus un soutien aux meurtres ou aux atrocités commises contre les civils. En effet, près de 90 % du public estime que les hommes du Hamas n'ont pas commis les atrocités décrites dans les vidéos prises ce jour-là. Le soutien à l'attentat semble toutefois provenir d'un autre motif : les résultats montrent que plus de deux tiers des Palestiniens estiment que l'attentat a placé la question palestinienne au centre de l'attention et a mis fin à des années de négligence aux niveaux régional et international. »Source :
Palestinian Center for Policy and Survey Research, Press Release: Public Opinion Poll Nr. 93, 17/9/2024