Pages
Pages
Libellés
Maps Cartes Mapas نقشه ها خرائط
25/04/2026
18/03/2026
Jürgen Habermas : en guise de nécrologie
Il avait dans dans les premiers deux ou trois quarts de sa vie appartenu à cette Allemagne que nous aimions, celle des « Dichter und Denker » (poètes et penseurs) pour finir sa longue existence (96 ans) du côté des « Richter und Henker » (Juges et bourreaux). Jürgen Habermas a disparu le 14 mars. Il n’a plus eu le temps ou la force de déclarer son soutien à l’opération Furie épique/Ville sainte silencieuse [sic et resic] déclenchée par le duo de bourreaux bien connus contre la terre qui vit fleurir Ibn Sina (Avicenne), Omar Khayyam, Rûmi, Al Ghazali, Sohravardî, Al-Razi, Al-Fârâbî, Molla Sadra et…Ali Shariati. Devenu une vache sacrée de l’Allemagne bien-pensante et mal-agissante, Habermas avait, peu après le 7 octobre 2023, commis un écrit infâme de soutien inconditionnel aux tueurs sionistes. Cette ultime perversion de son « agir communicationnel » lui avait valu une réponse cinglante d’un sociologue iranien, professeur à l’University of Illinois Urbana-Champaign, Asef Bayat, auteur de travaux extrêmement créatifs sur les mouvements sociaux au Machrek et au Maghreb .
Nous la reproduisons ci-dessous en guise de nécrologie. D’abord parue en anglais dans New Lines Magazine, sa lettre a été traduite en français par la revue Conditions.-FG, Tlaxcala
Jürgen Habermas se contredit lorsqu’il
s’agit de Gaza
Lettre à Habermas
Asef Bayat, 8 décembre 2023
Cher professeur Habermas,
Vous ne vous souviendrez peut-être pas de moi, mais nous nous sommes rencontrés en Égypte en mars 1998. Vous êtes venu à l’Université américaine du Caire en tant qu’éminent professeur invité pour interagir avec le corps professoral, les étudiants et le public plus généralement. Tout le monde était enthousiaste de vous entendre. Vos idées sur la sphère publique, le dialogue rationnel et la vie démocratique étaient comme un souffle d’air frais à une époque où les islamistes et les autocrates au Moyen-Orient étouffaient la libre expression sous prétexte de « protéger l’islam ». Je me souviens d’une conversation agréable que nous avons eue sur l’Iran et la politique religieuse lors d’un dîner chez un collègue. J’ai essayé de vous transmettre l’émergence d’une société « post-islamiste » en Iran, dont vous avez ensuite semblé faire l’expérience lors de votre voyage à Téhéran en 2002, avant d’évoquer une société « post-séculière » en Europe. Au Caire, nous voyions dans vos concepts fondamentaux un grand potentiel pour promouvoir une sphère publique transnationale et des conversations interculturelles. Nous avons pris à cœur le noyau de votre philosophie communicative sur la façon dont la vérité-consensus peut être atteinte grâce à un débat libre.
Maintenant, quelque 25 ans plus tard, à Berlin, j’ai lu avec plus qu’un peu d’inquiétude et de consternation votre déclaration coécrite sur le principe de solidarité avec Israël concernant la guerre de Gaza. L’esprit de la déclaration réprimande largement ceux en Allemagne qui expriment, par des prises de position ou des manifestations, leur opposition au bombardement incessant de Gaza par Israël en réponse aux attaques épouvantables du 7 octobre du Hamas. Cela sous-entend que ces critiques envers l’État d’Israël sont intolérables parce que le soutien à celui-ci est une partie fondamentale de la culture politique allemande, « pour laquelle la vie juive et le droit d’Israël à exister sont des éléments centraux méritant une protection spéciale ». Le principe de « protection spéciale » trouve sa source dans l’histoire de l’Allemagne, laquelle est rendue singulière par les « crimes de masse de l’époque nazie ».
Il est louable que vous et la classe politique et intellectuelle de votre pays soyez déterminés à entretenir la mémoire de cette horreur historique afin que jamais des horreurs similaires ne s’abattent sur les Juifs (et je suppose et espère sur d’autres peuples). Mais votre formulation et votre fixation sur l’exceptionnalisme allemand ne laissent aucune marge à la discussion sur la politique d’Israël et les droits des Palestiniens. Lorsque vous confondez les critiques des actions de l’État d’Israël avec des « réactions antisémites », vous encouragez le silence et étouffez le débat.
En tant qu’universitaire, je suis stupéfait d’apprendre qu’en Allemagne, même dans les salles de classe qui devraient être des espaces libres de discussion et d’interrogation, tout le monde demeure silencieux lorsque le sujet de la Palestine est abordé. Les journaux, la radio et la télévision sont à peu près entièrement dépourvus de débat ouvert et significatif sur le sujet. De nombreuses personnes ayant appelé à un cessez-le-feu, y compris juives, ont été licenciées de leurs postes, ont vu leurs événements et leurs récompenses annulés et ont été accusées d’antisémitisme. Comment les gens sont-ils censés délibérer sur ce qui est juste et ce qui ne l’est pas s’ils ne sont pas autorisés à parler librement ? Qu’advient-il de vos fameuses notions de sphère publique, de dialogue rationnel et de démocratie délibérative ?
17/03/2026
Totalitarisme coloré, un dictionnaire critique
Entretien avec l'auteur, Rudolph Bauer
Dans son dictionnaire « Totalitarisme coloré », le sociologue de Brême, le professeur Rudolph Bauer, associe avec clairvoyance les deux termes « coloré » et « totalitaire » pour décrire et dénoncer le totalitarisme contemporain avant qu'il ne soit trop tard. Dans un monde où la violence, le militarisme, la restriction des libertés, la surveillance, le racisme, la discrimination, l'indifférence totale et l'absence d'empathie sont en hausse, les termes que Bauer cite dans son dictionnaire critique nous secouent pour penser de manière indépendante et critique, sans nous laisser éblouir par les couleurs vives de ce fascisme contemporain. Milena Rampoldi de ProMosaik a interviewé l'auteur. Ce dictionnaire nous épargne la lecture de nombreux ouvrages. Il nous enseigne la remise en question critique d'un monde qui, par ses couleurs, a l'air antifasciste, mais qui est en réalité structuré de manière totalitaire.
Le
titre désigne la tendance politique générale des pays occidentaux vers un
régime totalitaire déguisé en Arlequin. « Coloré » et
« totalitaire » semblent se contredire. Le totalitarisme classique
était uniforme : avec un parti, une idéologie, un leader, un peuple, une
race, un collectif et une seule vocation : dominer le monde. Le totalitarisme
contemporain qui naît sous nos yeux semble être le contraire. Il est diversifié
et coloré comme l'arc-en-ciel : bariolé, migrant, antifasciste et
antiraciste, « autodéterminé », diversifié et woke. Il se veut
libéral, cosmopolite, libéral et démocratique. Extérieurement, il se démarque
de l'idéologie du rétro-fascisme. Mais l'élément décisif de ce système de domination
est le totalitarisme. Il censure et opprime, marginalise et délimite, enferme
et enserre, il est militariste, orienté vers la conquête et la domination du
monde. Le régime totalitaire naissant trompe sur son vrai caractère et son
noyau profond par sa coloration en surface.
Quels
sont les principaux thèmes des termes qui apparaissent dans votre
dictionnaire ?
Les
mots-clés se réfèrent aux institutions, aux organisations, aux personnes et,
surtout, aux termes et à leur signification ou à leur diversité confuse. D'une
part, les mots-clés sont mis en relation les uns avec les autres par des
références croisées. Cela crée une grille de contextes qui nous fait réaliser
que nous vivons derrière les barreaux comme en captivité. Ou en d'autres
termes : un réseau dense de liens se forme dans lequel nous sommes
impliqués et dont nous, en tant que consommateurs des nouvelles quotidiennes,
ne sommes pas conscients. Notre pensée ordinaire est parcellaire. Nous ne
voyons toujours qu'un côté du cube du destin de la réalité. Nous ne voyons
toujours que l'actualité, pas le contexte général et global. Nous ne
reconnaissons pas non plus les liens historiques qui ont des répercussions
jusqu'à présent et se reproduisent dans le futur. Le dictionnaire permet de
reconnaître les relations contemporaines au niveau horizontal. Et cela montre à
la fois des liens verticaux avec le passé totalitaire et des lignes de
développement vers un avenir totalitaire.
03/12/2025
L’Allemagne commence le déploiement du système israélien de défense antimissile Arrow-3
Два майора/Dva
maiora (Deux majors), 4/12/2025
Traduit par Tlaxcala
Le 3 décembre, le premier système israélien de défense antimissile Arrow-3 a été officiellement remis à l’Allemagne, faisant de la RFA le premier État étranger à utiliser ce complexe. Le contrat signé en 2023, d’une valeur de 3,9 milliards de dollars, constitue le plus important accord d’exportation ponctuel de l’histoire d’Israël dans le domaine de la défense. La conception du système est le fruit des travaux d’ Israel Aerospace Industries (IAI) et de Boeing.
La mission
principale du complexe est l’interception de missiles balistiques — y compris
intercontinentaux — à plus de 100 km d’altitude, c’est-à-dire au-delà de
l’atmosphère terrestre.
Selon le
ministère israélien de la Défense, l’efficacité d’interception du système
Arrow-3 atteint 86 % face aux missiles iraniens.
Les nouveaux
systèmes feront partie de l’architecture européenne intégrée de défense
antimissile de l’OTAN. Les premiers complexes seront installés sur la base
aérienne de Holzdorf, située à 120 km au sud de Berlin.
Le directeur
général d’IAI, Boaz Levy, a déclaré que ce partenariat s’inscrivait dans la
durée :
« L’Allemagne s’intéresse non seulement à l’Arrow-3, mais également au futur
système Arrow-4. »
L’Allemagne
prévoit d’utiliser l’Arrow-3 comme échelon de défense en haute altitude dans le
cadre de l’initiative européenne visant à créer un système de défense aérienne
intégré, la European Sky Shield Initiative (Bouclier aérien européen). Outre
l’Arrow-3, ce dispositif comprendra également les systèmes IRIS-T SLM et Patriot
PAC-3. Les Allemands deviennent ainsi les premiers en Europe à disposer d’une
capacité relativement autonome d’interception stratégique exo-atmosphérique,
jusque-là assurée uniquement par des systèmes usaméricains dans la région.
Pourquoi «
relativement » ? Parce que l’Arrow-3 est une coproduction qui intègre des
technologies et des composants usaméricains essentiels, et son exportation vers
des pays tiers nécessite l’aval formel du gouvernement des USA. Boeing fournit
environ 40 à 50 % de l’ensemble des pièces, modules et technologies constituant
le missile intercepteur du système. L’Allemagne restera donc malgré tout dans
la sphère d’influence des forces politiques usaméricaines, qui peuvent peser
sur les livraisons de missiles destinés à ces complexes.
Un autre
facteur tempérant l’enthousiasme de la Bundeswehr réside dans l’usage intensif
récent des missiles Arrow-3 contre des cibles iraniennes et houthies. Dans les
médias israéliens comme dans les commissions parlementaires, la question de
l’épuisement critique des stocks de missiles intercepteurs a été soulevée à
plusieurs reprises. Le coût très élevé d’un missile intercepteur — estimé à
plusieurs millions de dollars — limite aussi les capacités de reconstitution
rapide des stocks, même pour les besoins nationaux. Cette pénurie a été l’une
des raisons pour lesquelles Israël a dû économiser ses intercepteurs les plus
coûteux et transférer une partie des missions à d’autres échelons, notamment
grâce au déploiement d’urgence de systèmes usaméricains THAAD.
Non, l’Allemagne n’aura pas la bombe. Pourquoi devrait-elle l’avoir ?
Philipp
Rombach, Bulletin of the atomic
scientists, 26/11/2025
Traduit par Tlaxcala
Philipp G. Rombach est un ancien chercheur associé au Center for Global Security Research du Lawrence Livermore National Laboratory et « 2025 Nuclear Scholar » au Project on Nuclear Issues (PONI) du Center for Strategic and International Studies (CSIS). Il est titulaire d’un master en droit et diplomatie de la Fletcher School de l'université Tufts, d’une licence et d’un master en génie électrique et technologies de l’information de l’Université technique de Munich, ainsi que d’une licence en sciences politiques et économie de l’Université Ludwig-Maximilians de Munich.
Une
unité test de la nouvelle bombe nucléaire gravitationnelle guidée B61-12. L’US
Air Force déploie actuellement entre 100 et 120 bombes tactiques B61-12 en
Europe. Photo : Sandia National Laboratories
Il y a un quart de siècle, le politologue allemand Harald Müller observait que « la question fondamentale de savoir si (…) l’Allemagne devait repenser sa renonciation aux armes nucléaires se trouvait dans une situation très étrange, à savoir qu’elle était surtout posée à l’extérieur de l’Allemagne et presque jamais dans le débat allemand ».
L’Allemagne
n’a plus de programme national d’armement nucléaire depuis 1945. À Berlin,
personne ne réclame une bombe allemande. Ni le gouvernement, ni le public.
Pourtant, l’idée d’un programme nucléaire indépendant allemand refuse de
disparaître dans les cercles de politique étrangère usaméricains. Ces derniers
mois, des chercheurs et analystes ont affirmé que l’Allemagne « envisageait
désormais d’acquérir » des armes nucléaires, et que « des États tels que
l’Allemagne et la Finlande » débattaient discrètement de la nécessité d’en
posséder. Dans ce récit, il est fréquent que des pays comme le Japon, la Corée
du Sud et l’Allemagne se retrouvent assimilés à un Iran révisionniste. La
possibilité « pleine et entière » que l’Allemagne se dote d’un programme
nucléaire national — sans poser de questions ! — a trouvé sa place dans des
ateliers politiques fermés de haut niveau et a même été récemment défendue dans
la revue Foreign Affairs.
Que certains
observateurs évoquent des cascades de prolifération nucléaire mondiale en
incluant dans le même souffle un programme allemand est problématique. Ce
discours est déconnecté du débat réel en Allemagne et ignore les dynamiques
politiques internes, l’opinion publique et les déclarations du gouvernement. Pas
un seul responsable officiel du gouvernement allemand n’a exprimé le souhait
d’acquérir une capacité nucléaire nationale. Bien au contraire. Le chancelier
Friedrich Merz s’est montré catégorique quant à son opposition — et celle de
son parti — à l’acquisition d’une bombe allemande.
L’opinion
publique et les perceptions des élites ne soutiennent pas l’idée que
l’Allemagne chercherait à obtenir ses propres armes nucléaires. Les rares
universitaires et praticiens allemands plaidant en ce sens se situent en
réalité en marge d’un débat bien plus vaste portant sur la dissuasion nucléaire
étendue assurée par les USA en Europe. Le discours politique allemand,
l’opinion publique, les obligations internationales et les contraintes
constitutionnelles ont façonné quelques options de dissuasion envisagées pour
l’Allemagne, qui méritent d’être examinées. Elles montrent la nette préférence
du gouvernement et de la population pour une solution européenne, ou pour un
renforcement de la dissuasion étendue au sein de l’OTAN.
«
L’Allemagne obtient la bombe »
À la suite
de l’élection présidentielle usaméricaine de 2016, Roderich Kiesewetter, ancien
représentant spécial aux affaires étrangères au Bundestag, plaida pour une
nouvelle capacité nucléaire européenne financée par l’Allemagne — une position
rapidement rejetée par les experts du domaine. Wolfgang Ischinger, alors
président de la Conférence de Munich sur la sécurité, mit en garde contre « les
dangereux badinages nucléaires de l’Allemagne ».
Le débat
s’élargit en 2017 pour inclure l’idée d’une capacité nucléaire indigène lorsque
Maximilian Terhalle, professeur à la London School of Economics, publia une
série d’articles soutenant que l’Allemagne « avait besoin d’armes nucléaires »,
que le président russe Vladimir Poutine n’était pas responsable de cette
évolution, et que la marine allemande devait « acquérir des sous-marins équipés
d’armes nucléaires » pour opérer en mer Baltique. Plus récemment, Terhalle a
demandé au gouvernement Scholz de se retirer du Traité sur l’interdiction des
armes nucléaires (TPIAN) et « d’acheter 1 000 ogives et missiles non actifs » à
l’administration Biden sortante. Il n’existe évidemment aucune réserve de ce
type d’« armes nucléaires inactives » disponible à l’achat, et l’Allemagne n’a
pas signé le TPIAN. Terhalle semble avoir confondu le TPIAN avec le Traité sur
la non-prolifération des armes nucléaires (TNP), qui vise à empêcher la
diffusion d’armes nucléaires, et auquel l’Allemagne est partie avec 190 autres
États. Ces propositions n’ont été prises au sérieux ni par les experts
allemands ni par les décideurs, qui les qualifient de « débats fantômes » relevant
de « suggestions politiques quelque peu paniquées ».
Seuls
quelques responsables politiques allemands situés à l’extrême droite ont
défendu un programme nucléaire national. Ces opinions marginales contrastent
fortement avec les sondages d’opinion. Les enquêtes de 2022 suggèrent que le
public allemand est devenu plus favorable à la dissuasion élargie depuis
l’invasion russe de l’Ukraine. Mais des sondages plus récents indiquent que
l’opposition au stationnement d’armes usaméricaines en Allemagne et en Italie
est repartie à la hausse (59 % et 63 %, respectivement), alors qu’en 2022, 52 %
y étaient favorables. Un sondage YouGov de 2025 montre qu’une majorité
d’Allemands s’oppose à un programme nucléaire national (49 %), seuls 34 % y
étant favorables — davantage qu’en Italie (47 %), Espagne (45 %) ou au Danemark
(39 %).
Dans un autre sondage, 44 % des personnes âgées de 18 à 24 ans soutenaient l’idée d’une arme nucléaire allemande, suggérant un soutien plus marqué chez les jeunes. Mais l’opposition atteint 91 % chez les 45-54 ans et 72 % tous âges confondus. Comme le soulignent les experts Liviu Horovitz et Michal Onderco, « de nombreux sondages au cours des deux dernières décennies montrent que les citoyens allemands n’aiment pas la dissuasion nucléaire et préfèrent le désarmement ». Ils estiment que « le changement d’attitude est davantage une réaction momentanée à l’invasion russe de l’Ukraine qu’un nouvel état d’esprit ». Pourtant, dans les analyses usaméricaines prétendant que l’Allemagne songe à se doter de l’arme nucléaire, ces données d'opinion publique sont totalement absentes.
Contraintes
juridiques et constitutionnelles
L’Allemagne
fait face à d’importants obstacles constitutionnels et obligations
internationales. Berlin a renoncé au droit de produire des armes atomiques via
le protocole de Paris au traité de Bruxelles de 1954 — mesure qu’Adenauer
voyait comme temporaire jusqu’à une pleine réhabilitation internationale. Elle
est également signataire du Traité Euratom de 1957, qui garantit que « les
matières nucléaires civiles ne soient pas détournées à des fins militaires ».
En 1974, elle ratifie le TNP et s’érige en acteur responsable utilisant son
poids économique et diplomatique pour lutter contre la prolifération. Enfin,
dans le traité de règlement final de 1990 (« Deux plus Quatre »), l’Allemagne
renonce légalement à toutes armes de destruction massive.
Avec le
soutien militaire de l’Allemagne à l’Ukraine, des campagnes de désinformation
russes prétendent faussement que la souveraineté allemande après la
réunification dépendait de l’interdiction des armes nucléaires et d’une posture
strictement pacifiste. Selon ce récit, les puissances alliées pourraient
réaffirmer des droits réservés et retirer la souveraineté à l’Allemagne si elle
violait le traité. Comme la Russie est à la fois signataire du traité et menace
principale pour Berlin, Moscou pourrait s’en servir comme prétexte pour
réoccuper l’Allemagne de l’Est — malgré la renonciation explicite des quatre
Alliés à leurs droits résiduels lors de la réunification.
Supposer que la Russie utilise ou non ce prétexte est un scénario plausible ou non, c'est l'un des nombreux moyens par lesquels une Allemagne nucléaire, comme l'a si bien dit Ischinger, « se mettrait involontairement échec et mat. »
Un
programme nucléaire allemand déstabiliserait l’Europe et l’ordre mondial
Une décision
allemande d’acquérir l’arme nucléaire minerait la crédibilité de la dissuasion
de l’OTAN, affaiblirait la cohésion de l’Alliance et saperait le régime mondial
de non-prolifération. Si un exportateur de normes pacifiques comme l’Allemagne
allait au nucléaire, qu’est-ce qui empêcherait la Turquie, l’Arabie saoudite,
la Pologne ou la Corée du Sud d’en faire autant ?
Compte tenu
de son histoire, l’Allemagne est probablement le dernier pays allié à vouloir
que ses choix internes contribuent à un monde moins stable. Mais même si elle
le souhaitait, un programme nucléaire rencontrerait rapidement des obstacles
internes.
D’abord, en
tant que société ouverte, l’Allemagne aurait du mal à dissimuler un programme
nucléaire clandestin, que ce soit à ses alliés ou à Moscou. De la même manière
qu’Israël fut déterminé à frapper le programme iranien, la Russie chercherait
sans aucun doute à stopper un programme allemand avant qu’il ne la menace.
Ensuite, un
tel programme exigerait une modification de la constitution. Les Verts — dont
l’origine remonte aux mouvements anti-nucléaires — ou Die Linke, parti
pacifiste, ne le soutiendraient jamais. Les conservateurs et
sociaux-démocrates, qui forment aujourd'hui la coalition au pouvoir, ne
fourniraient probablement pas la majorité des deux tiers requise. Resterait une
poignée de députés de l’extrême droite AfD.
Enfin, en démocratie parlementaire avec scrutin proportionnel, les gouvernements de coalition sont la norme. Cela compliquerait tout effort clandestin et poserait des problèmes de stabilité concernant l’autorité de lancement nucléaire.
«
Poursuivre une stratégie de latence nucléaire »
Sans
défendre une arme nationale, certains analystes usaméricains proposent une
stratégie de « nuclear hedging », consistant à étendre les capacités nucléaires
civiles et technologiques permettant d’atteindre le seuil nucléaire. Les États
dits « latents » ne construisent pas d’arme mais mettent en place les moyens
pour y parvenir rapidement en cas de crise.
L’Allemagne
possède déjà un important savoir-faire scientifique et technologique. Elle a
été considérée comme un « État latent » par certains universitaires. Mais
depuis l’abandon définitif du nucléaire civil en 2023, elle démantèle ses
centrales, ce qui l’empêche désormais de produire du plutonium — même si ses
anciens réacteurs ne produisaient pas du plutonium de qualité militaire.
L’Allemagne
pourrait encore s’appuyer sur sa participation à URENCO (consortium
germano-néerlandais-britannique d’enrichissement d’uranium). Cela pourrait lui
permettre de développer des capacités civiles susceptibles d’être détournées
vers un enrichissement militaire. Certains évoquent même cette possibilité
autour du réacteur de recherche FRM II à Munich, qui fonctionne avec de
l’uranium hautement enrichi (HEU) fourni par la Russie. En 2025, l’Université
technique de Munich a annoncé une demande d’autorisation pour passer au
combustible faiblement enrichi (LEU), inférieur à 20 % d’uranium-235 et
inutilisable militairement. Le nouveau design utiliserait un alliage
uranium-molybdène innovant. Il n’y a donc aucune raison pour que les réacteurs
de recherche allemands utilisent encore de l’HEU à l’avenir.
Une
stratégie de hedging constituerait une rupture majeure, signalant une
intention implicite de se doter d’une arme. Mais elle comporterait des risques
évidents : sanctions, perte de confiance internationale, voire frappes
préventives.
Certains se
demandent si l’environnement stratégique actuel est réellement le moteur
principal de ce débat… ou s’il s’agit d’une tentative désespérée des partisans
du nucléaire civil d’inverser la sortie du nucléaire allemand.
Ainsi,
Thorsten Benner, directeur du Global Public Policy Institute à Berlin, affirme
que l’énergie nucléaire « devrait aller de soi à l’ère de l’intelligence
artificielle énergivore (…) Une économie avancée comme l’Allemagne doit être à
la pointe de la recherche nucléaire civile ». Pour d’autres, le débat sur la «
latence nucléaire » sert en réalité à justifier le retour du nucléaire civil —
alors que les sensibilités anti-nucléaires restent profondément ancrées, depuis
les grandes manifestations anti-Pershing II des années 1980 jusqu’aux
mobilisations contre les transports de déchets CASTOR dans les années
1990-2000.
Dans ce
contexte, il est peu probable que les réacteurs nucléaires redémarrent un jour
en Allemagne, malgré des idées reçues à l’étranger. En réalité, Berlin a
simplement cessé d’opposer son veto à la classification européenne du nucléaire
comme énergie « verte », pour apaiser Paris — sans changer sa propre politique
énergétique. Aujourd’hui, 58 % de l’électricité allemande provient des
renouvelables, dont 29 % du vent, 15 % du solaire, 9 % de la biomasse et 4 % de
l’hydroélectrique.
« Euro-dissuasion »
La création
d’une architecture européenne de dissuasion nucléaire a été beaucoup discutée
en Allemagne récemment. Certaines idées fantaisistes imaginent une « valise au
bouton rouge » circulant entre États européens, utilisant les armes françaises.
En 2023, cette suggestion a amené l’ancien ministre des Affaires étrangères
Joschka Fischer (Verts) à lancer un débat public sur les avantages d’une «
Euro-dissuasion ».
Plus
récemment, Benner et d’autres ont proposé d’européaniser la dissuasion étendue
en recréant un groupe européen de planification nucléaire inspiré de celui de
l’OTAN. Cette proposition ne répond toutefois pas à une question clé : pourquoi
la France — qui a toujours refusé de rejoindre ce groupe pour préserver son «
indépendance stratégique » — accepterait-elle soudain un cadre européen
similaire ?
Benner
suggère un groupe comprenant « la France, le Royaume-Uni, l’Allemagne, la
Pologne, l’Italie et peut-être l’Espagne ». Exeunt donc la Turquie, les
Pays-Bas et la Belgique — pourtant membres de la mission de partage nucléaire
de l’OTAN.
Dans tous les cas, la reconfiguration de la dissuasion européenne reflète encore une fois une tension ancienne entre « européanistes » et « atlantistes ». Le chancelier Merz est réputé atlantiste, tandis que le ministre des Affaires étrangères Johann Wadephul — qui plaidait en 2020 pour étendre la dissuasion française — incarne la tendance européiste.
Renforcer
le partage nucléaire au sein de l’OTAN
Ni la France
ni le Royaume-Uni ne peuvent remplacer complètement les USA. L’Allemagne
pourrait donc chercher une solution dans le statu quo : rester dans
l’architecture de dissuasion élargie usaméricaine. Après tout, qui garantit que
la France ne connaîtra pas en 2027 les mêmes bouleversements politiques que
l’Allemagne aujourd’hui ?
Abandonner
le cadre de l’OTAN risquerait d’affaiblir la cohésion alliée et la crédibilité
de la dissuasion. En cas d’attaque russe contre un membre de l’OTAN, Paris et
Londres seraient impliqués de toute façon dès l’activation de l’article 5.
Historiquement,
la dissuasion élargie usaméricaine a été l’outil de non-prolifération le plus
efficace. Les USA ont longtemps fait preuve de patience vis-à-vis d’une
Allemagne sous-investissant dans ses capacités militaires. C’est désormais à
l’Allemagne de faire preuve de patience et de renforcer ce cadre avec ses
propres moyens. Elle peut notamment moderniser ses forces conventionnelles,
poursuivre la certification nucléaire de ses futurs F-35 et envisager d’en
acheter davantage.
L’architecture de dissuasion bénéficierait aussi d’investissements dans la guerre électronique, les avions de détection avancée, le ravitaillement en vol et les capacités de transport stratégique. D’autres options incluent la dispersion des forces aériennes à capacité duale — à l’image des F-35 britanniques récemment intégrés à la mission de partage nucléaire.
«
Atombombe ? Nein danke!»
Le débat
actuel semble écrit pour les Allemands mais pas par eux. Il
ignore la politique intérieure, l’opinion publique, les déclarations
officielles et l’histoire du pays.
Comme
l’écrit Müller : « Après une quête dangereuse et sanglante, longue d’un siècle,
pour la stabilité en tant qu’État médian, le renoncement aux armes nucléaires
constitue, paradoxalement, une condition essentielle de la sécurité et du
bien-être de l’Allemagne, et se trouve au cœur même de son intérêt national. »
L’Allemagne
n’envisage pas — et n’envisagera pas — de se doter de la bombe. Mais le débat
sur le renforcement de la dissuasion en Europe et au sein de l’OTAN est
essentiel et offre plusieurs voies possibles. Ni l’extension de la dissuasion
britannique et française, ni le renforcement de la dissuasion usaméricaine ne
violent les normes de non-prolifération.
Les
chercheurs — surtout aux USA — ne doivent pas confondre le débat allemand sur
la garantie nucléaire et la dissuasion élargie avec une volonté
allemande de se doter de l’arme nucléaire.
24/09/2025
ELSC
L’heure est venue de rendre des comptes : plainte pénale contre des responsables gouvernementaux allemands pour complicité dans le génocide perpétré par Israël à Gaza
ELSC,
19/9/2025
Traduit par Tlaxcala
L’ELSC a été
créé en janvier 2019 à l’initiative conjointe de juristes européens, du réseau de la société civile palestinienne PNGO
et de l’ONG néerlandaise The Rights Forum.
En 2024, l’ELSC est devenu une fondation (stichting) enregistrée aux
Pays-Bas, autorisée à agir dans l’intérêt public, notamment par le biais de
litiges devant les tribunaux néerlandais. En 2024, nous avons également ouvert
de nouveaux bureaux à Berlin et à Londres.
Berlin, le
19 septembre 2025 – Une plainte pénale contre des responsables gouvernementaux
allemands et des dirigeants du secteur de l’armement a été déposée aujourd’hui
par un collectif d’avocats à Berlin, avec le soutien du Centre européen d’aide
juridique (ELSC), de l’Institut palestinien pour la diplomatie publique (PIPD)
et de Law for Palestine. La
plainte a été annoncée lors d’une conférence de presse aujourd’hui.
Les accusations ont été déposées auprès du bureau du procureur fédéral (“Generalbundesanwaltschaft ”) à Karlsruhe contre onze hauts responsables de l’ancien et de l’actuel gouvernement allemand et des PDG de fabricants d’armes, à savoir l’ancien chancelier fédéral Olaf Scholz, l’ancienne ministre fédérale des Affaires étrangères Annalena Baerbock, l’ancien ministre de l’Économie et de la Protection du climat Robert Habeck, l’actuel chancelier fédéral Friedrich Merz, l’actuel ministre fédéral des Affaires étrangères Johann Wadephul et la ministre fédérale de l’Économie et de l’Énergie Katherina Reiche, le ministre fédéral de la Défense Boris Pistorius, ainsi que le Dr Jörg Stratmann, PDG de Rolls-Royce Solutions GmbH, Michael Humbek, PDG de Dynamit Nobel Defence GmbH, et le Dr Alexander Sagel et Susanne Wiegand, PDG actuel et ancien PDG de RENK Group AG.
Le procureur
fédéral doit respecter la Convention des Nations unies pour la prévention et la
répression du crime de génocide et ouvrir des enquêtes sur les crimes
potentiels si des motifs suffisants de suspicion apparaissent. Dans une plainte
pénale de plus de 100 pages, les avocats fournissent des preuves détaillées
des crimes présumés au titre du Code des crimes contre le droit
international (CCAIL), à savoir le crime de génocide, les crimes contre l’humanité
et les crimes de guerre commis par Israël. En outre, la plainte fournit des
preuves détaillées de la complicité de fonctionnaires allemands dans des actes
de génocide par le biais de l’approbation de livraisons d’armes.
Les
livraisons d’armes ont été approuvées en pleine connaissance de cause, sachant
que ces armes permettaient de commettre des crimes contre le peuple
palestinien. Ils ne sont pas en mesure de prétendre qu’ils « ne savaient pas ».
Les PDG des entreprises qui fournissent des armes ne sont pas exemptés de leur
responsabilité en vertu du droit pénal international du fait d’une licence d’exportation
gouvernementale. Le fait que les exportations aient été approuvées ne change
rien à leur qualification d’acte criminel de complicité de génocide.
L’Allemagne
est l’un des plus grands soutiens de la campagne d’extermination menée par
Israël à Gaza. Les exportations d’armes allemandes vers Israël ont été
multipliées par dix depuis
2023 et ont atteint environ un demi-milliard d’euros (485 103 796 €) au total.
En août 2025, le chancelier allemand Friedrich Merz a annoncé que son
gouvernement avait cessé de délivrer de nouvelles licences d’exportation pour
les armes pouvant être utilisées à Gaza « jusqu’à nouvel ordre ». Cependant,
les licences existantes sont toujours honorées et de nouvelles licences
continuent d’être approuvées pour des armes qui ne seraient pas destinées à
être utilisées à Gaza, mais qui contribuent en réalité toujours au massacre de
civils en Palestine et dans la région au sens large. Le chancelier n’a pas
précisé comment l’Allemagne serait en mesure de contrôler où et comment ces
armes pourraient être utilisées.
La plainte
pénale précise plusieurs systèmes d’armes qui ont été utilisés par l’armée
israélienne à Gaza, notamment des drones de combat (Heron TP), des navires de
guerre (corvette de classe Sa’ar 6) et divers types de munitions (y compris des
munitions de char de 120 mm) et des pièces mécaniques. L’Allemagne a également
livré une grande quantité d’armes antichars portatives « Matador ». Depuis, les
soldats israéliens ont pris l’habitude de se filmer sur TikTok en train de
tirer avec ces armes sur des bâtiments résidentiels afin de détruire les
maisons palestiniennes pour s’amuser.
Nadija Samour, juriste senior à l’ELSC, a déclaré : « Les responsables du gouvernement allemand se sont ouvertement et à plusieurs reprises vantés de leur soutien inconditionnel et illimité à Israël. Compte tenu des conséquences génocidaires indéniables de ce soutien, nous cherchons à leur demander des comptes. »
L’avocat Benjamin Düsberg, du collectif d’avocats, a déclaré : « Le procureur fédéral allemand doit ouvrir une enquête pour faire respecter l’État de droit et l’intégrité de son bureau. Sinon, l’Allemagne admet de fait que son système de poursuites fédérales applique deux poids deux mesures et sape l’objectif de son bureau. Depuis le dépôt de notre première plainte en 2024, nous avons rassemblé des preuves accablantes qui ne peuvent être ignorées ou rejetées. »
Le plaignant, le Dr Qassem Massri, pédiatre palestinien allemand originaire de Gaza, a déclaré : « Au cours de cet horrible génocide, que l’Allemagne a soutenu par des armes et des discours, j’ai perdu de nombreux membres de ma famille, des amis d’enfance et des collègues... leurs voix ont été volées par les armes allemandes. Aujourd’hui, nous déposons cette plainte, exigeant du gouvernement allemand qu’il assume sa responsabilité historique, car « Plus jamais ça » doit signifier « Plus jamais ça » pour tout le monde. »
L’ELSC, en
coopération avec des organisations partenaires, a toujours cherché à engager
des poursuites judiciaires pour mettre fin à la livraison d’armes de l’Allemagne
à Israël et continuera à le faire. Immédiatement après que la Cour
internationale de justice (CIJ) a déterminé en janvier 2024 qu’il existait un
risque plausible de génocide à Gaza et ordonné aux États de l’empêcher, une plainte
pénale similaire a été déposée auprès du procureur fédéral, qui a refusé d’ouvrir
une enquête contre les fonctionnaires allemands accusés qui étaient encore en
fonction à l’époque. Malgré les preuves accablantes présentées par les avocats,
il a justifié sa décision en niant toute violation du droit pénal international
par Israël et en niant que les armes allemandes soient utilisées par Israël
pour perpétuer ces crimes (« absence de causalité »).
En juin 2024, le tribunal administratif de Berlin a rejeté un recours urgent visant à imposer une interdiction immédiate des livraisons d’armes à Israël, adoptant l’argument du gouvernement fédéral selon lequel il n’avait plus approuvé aucune livraison d’armes depuis février 2024. Le journal allemand Die Zeit a toutefois révélé que le gouvernement avait continué à autoriser les exportations tout en essayant de le dissimuler en les envoyant par « petites quantités ». Ni le public ni le parlement n’en ont été informés. L’ELSC est depuis intervenu par le biais d’appels urgents visant à suspendre les livraisons du navire allemand MV Kathrin et d’une livraison de pièces de drones via l’aéroport de Francfort, qui ont tous deux été rejetés.
La plainte déposée aujourd’hui intervient quelques jours après que la Commission d’enquête internationale indépendante des Nations unies sur la Palestine a conclu qu’Israël avait commis quatre actes de génocide, tels que définis par la Convention sur le génocide, contre les Palestiniens de la bande de Gaza. Cette conclusion s’ajoute aux rapports et aux déclarations fondées sur des preuves de plus en plus nombreuses émanant d’organisations de défense des droits humains très respectées, ainsi qu’à une résolution adoptée par l’Association internationale des chercheurs sur le génocide (IAGS) qui stipule que le comportement d’Israël répond à la définition juridique énoncée dans la convention des Nations unies sur le génocide.
Le procureur fédéral allemand ne peut plus protéger son élite dirigeante de la responsabilité et de l’État de droit. Les responsables allemands ne peuvent pas se cacher derrière un raisonnement juridique déformé tout en niant les preuves de plus en plus nombreuses du génocide commis avec des armes allemandes. L’heure est venue de rendre des comptes.
➤ Faites un don pour aider à couvrir les frais judiciaires élevés
29/06/2025
HANNO HAUENSTEIN
Pourquoi le “changement de paradigme” de l’Allemagne sur Israël est une grosse blague
Hanno
Hauenstein, The
Third Draft, 21/6/2025
Traduit par Fausto Giudice, Tlaxcala
Malgré certaines remarques critiques, l’Allemagne n’a pas changé sa position sur Israël et la Palestine. De Gaza à Téhéran, son soutien au génocide et à la guerre persiste, tandis que la Staatsräson [raison d’État] est en train d’être relookée.

Staatsräson, par Peter Wall, 2013
Que signifie la Staatsräson lorsque l’Allemagne soutient le génocide perpétré par Israël à Gaza ?
Les deux
dernières années apportent une réponse douloureusement simple : ce concept s’est
largement détaché de tout fondement éthique. Il n’affirme plus la
responsabilité historique de l’Allemagne – à supposer qu’il l’ait jamais
vraiment fait. Au contraire, il la sape.
Et pourtant, ces dernières semaines, des fissures ont commencé à apparaître dans ce qui semblait depuis longtemps être un consensus allemand inébranlable sur Israël.
Le porte-parole de la CDU pour la politique étrangère, Johann Wadephul, un atlantiste pur et dur, a déclaré à la Süddeutsche Zeitung qu’il était discutable que les actions d’Israël à Gaza restent « compatibles avec le droit international humanitaire ». Il a ajouté que les exportations d’armes seraient réexaminées – et éventuellement suspendues. Et le chancelier Friedrich Merz a déclaré à un journaliste que les objectifs stratégiques d’Israël à Gaza n’étaient plus clairs pour lui.
Ces deux déclarations contrastent fortement avec d’autres remarques faites par les mêmes personnes. Lors d’une visite en Israël début mai, Wadephul avait exprimé sa « compréhension » pour l’un des crimes de guerre les plus flagrants commis jusqu’à présent par Israël à Gaza : le blocus de l’aide humanitaire, c’est-à-dire l’utilisation de la famine comme arme. Il l’a justifié en invoquant des allégations selon lesquelles le Hamas en faisait un usage abusif, un récit avancé par Israël, mais non confirmé par des sources indépendantes.
Les remarques plutôt critiques de Wadephul et Merz ont été faites avant qu’Israël ne lance sa guerre illégale contre l’Iran, une opération qui semble au moins en partie destinée à redorer l’image d’Israël en Occident, non pas comme une force brutale et génocidaire, mais comme un rempart de la civilisation contre les dirigeants islamistes iraniens. Dans le même esprit d’arrogance coloniale, Merz a récemment déclaré à la ZDF, lors du sommet du G7, qu’Israël faisait « le sale boulot » pour « nous tous ». Il a également exprimé son « plus grand respect » pour le « courage » de l’armée israélienne et de ses dirigeants. Il n’a pas mentionné le fait que les frappes israéliennes violaient le droit international et avaient déjà tué des centaines de civils en Iran, ni que des dizaines d’Israéliens avaient été tués dans des attaques de représailles.
Tout bien considéré, la position de l’Allemagne reste inchangée : le gouvernement allemand continue de soutenir Israël en lui fournissant des armes et une couverture diplomatique.
Lors d’une
réunion des ministres des Affaires étrangères de l’UE fin mai, une majorité d’États
membres ont appelé à une révision – et à une éventuelle suspension – de l’accord
d’association de l’UE avec Israël en réponse à sa campagne génocidaire à Gaza.
Une telle suspension pourrait avoir de graves conséquences économiques pour Israël. C’est l’un des rares instruments significatifs dont dispose l’UE pour contrer la trajectoire de Netanyahou, que ce soit à Gaza ou en Cisjordanie, où les déplacements forcés se sont accélérés tandis que les députés israéliens avancent ouvertement vers une annexion officielle.
La discussion sur une éventuelle révision de l’accord d’association a déclenché d’importants débats publics en Israël. Dix-sept des 27 États membres de l’UE, dont la France et la Suède, ont voté en faveur. L’Allemagne a été l’un des rares pays à voter explicitement contre. Et cela n’aura été qu’une première étape, un signal mineur indiquant que la famine et les massacres ne seraient pas accueillis par le silence.
Le Royaume-Uni a emprunté une voie différente. Début juin, le gouvernement britannique a imposé des sanctions aux deux membres d’extrême droite les plus en vue du cabinet de Netanyahou : le ministre de la Sécurité Itamar Ben-Gvir et le ministre des Finances Bezalel Smotrich. La justification officielle était que tous deux avaient incité à la violence contre les communautés palestiniennes. Un euphémisme généreux : tous deux ont ouvertement – directement ou implicitement – appelé au déplacement ou à l’anéantissement de toute la population de Gaza.
Les sanctions britanniques s’inscrivent dans le cadre d’une initiative plus large à laquelle se sont joints l’Australie, le Canada, la Norvège et la Nouvelle-Zélande. En Allemagne, de telles mesures ne sont même pas discutées, ni dans la sphère politique ni dans les médias.
Dans ce contexte, le fait que certains politiciens aient récemment pris leurs distances par rapport aux actions d’Israël ne suggère pas un véritable changement de politique étrangère, mais plutôt un changement de discours. Les anciens discours ne peuvent tout simplement pas résister à l’abîme qui s’est ouvert à Gaza. Cela s’explique en partie par les images : des enfants en bas âge émaciés, des familles exécutées par les forces israéliennes alors qu’elles attendaient aux points de distribution « d’aide » de la GHF, des secouristes retirés morts de fosses communes improvisées.
Les sondages montrent qu’une majorité de la population allemande rejette désormais le comportement d’Israël. Cette opinion s’est renforcée malgré la couverture médiatique, dans laquelle les grands médias continuent de minimiser, d’ignorer ou de déformer activement ce qui se passe à Gaza.
Mais les faits ne peuvent rester éternellement balayés sous le tapis. Selon le ministère de la Santé de Gaza, l’armée israélienne a tué près de 56 000 Palestiniens depuis le 7 octobre, dont près de 16 000 enfants, plus de 8 000 femmes et près de 4 000 personnes âgées. Plus de 116 000 autres personnes ont été blessées, beaucoup d’entre elles souffrant de blessures qui ont changé leur vie ou ayant subi des amputations. Des estimations indépendantes suggèrent que le bilan réel est bien plus élevé. Le projet « Costs of War » estime que les chiffres sont largement sous-estimés, un avis partagé par de nombreux experts. The Lancet a estimé le nombre total de morts à plus de 186 000. C’était en juillet 2024.
Le fait que l’Allemagne, un pays qui invoque si souvent l’ordre international d’après-guerre, ait non seulement échoué à empêcher ces crimes, mais les ait activement facilités, constitue un échec historique. Cela symbolise l’érosion des normes et des principes mêmes sur lesquels l’ordre mondial a été construit après l’Holocauste. Cet ordre était fragile avant Gaza. Après Gaza, il pourrait bien être irréparable.
Lors de la visite du ministre israélien des Affaires étrangères Gideon Sa’ar à Berlin début juin, Wadephul a réaffirmé le soutien de l’Allemagne à Israël en des termes très clairs. Israël, a-t-il déclaré, « a le droit de se défendre contre le Hamas et d’autres ennemis ». L’Allemagne continuera à fournir des armes à Israël – « cela n’a jamais fait aucun doute ».
Il a également rejeté la reconnaissance d’un État palestinien, la qualifiant de « mauvais signal ». L’accord d’association de l’UE avec Israël, a insisté Wadephul, doit rester inchangé. Tous ceux qui espéraient que ses précédentes déclarations annonçaient un léger changement de cap, voire des conséquences, sont restés bouche bée. Ses déclarations aux côtés de Sa’ar sont revenues sur pratiquement tout ce qu’il avait laissé entendre auparavant.
La position actuelle de l’Allemagne pourrait être décrite comme un nouveau pragmatisme – un pragmatisme qui ne peut plus soutenir le silence total ou le soutien inconditionnel au génocide israélien, car le climat international ne le permet tout simplement pas, mais qui refuse toujours de traduire même ses critiques les plus timides et tardives en conséquences réelles. L’Allemagne s’est mise elle-même dans une impasse.
Quiconque prétend prendre au sérieux la responsabilité historique de l’Allemagne ne peut pas considérer le déplacement systématique et le massacre de dizaines, voire de centaines de milliers de Palestiniens à Gaza, l’annexion de la Cisjordanie ou la mort de civils à Téhéran comme des nécessités malheureuses. Compte tenu de la réalité actuelle, parler d’un « changement de paradigme » dans la politique allemande à l’égard d’Israël et de la Palestine est tout simplement absurde. Ce qui est encore plus absurde, c’est qu’un tel changement n’ait toujours pas été réclamé plus ouvertement.
Ô Allemagne, mère blafarde, statue de Fritz Cremer inspirée du poème de Bertolt Brecht de 1933, Berlin
17/06/2025
La capacité de défense, le contrôle des armements et la compréhension mutuelle, conditions du maintien de la paix en Europe
Un manifeste de responsables sociaux-démocrates allemands
Alors que le congrès fédéral du SPD doit se tenir du 27 au 29 juin à Berlin, plus d'une centaine de dirigeants et responsables sociaux-démocrates, rejoints par 12 000 citoyens, viennent de publier un Manifeste appelant à la désescalade et à une reprise du dialogue avec la Russie, remettant ainsi en cause la politique menée par leurs dirigeants suprêmes, coalisés au sein du gouvernement fédéral avec la CDU de Friedrich Merz. Ci-dessous une traduction de ce manifeste
07/06/2025
GABOR STEINGART
“Si tu veux la paix, parle à tes ennemis, pas à tes amis” : entretien avec Klaus von Dohnanyi
NdT
“La plus grande menace pour l’Allemagne ne vient pas de Poutine, mais des conséquences sociales, humanitaires et démocratiques du changement climatique.”
Klaus von Dohnanyi, Hamburger Abendblatt, 23/6/2023
Klaus von Dohnanyi, 97 ans, est un dinosaure de la „bonne Allemagne”, celle qui n’a pas oublié l’histoire et qui a tout simplement une conscience. Il a de qui tenir : son père Hans fut un résistant, exécuté par les nazis en avril 1945 à Sachsenhausen, sa mère Christel échappa de peu à la pendaison, son oncle Dietrich, pasteur militant de l’Église confessante, fut lui aussi pendu, en avril 1945, au camp de concentration de Flossenburg. Klaus, militant du SPD depuis 1957, fut ministre de Willy Brandt et Premier maire de Hambourg de 1981 à 1988. Très critique à l’égard de la politique belliciste des dirigeants du SPD et des Verts, il a déclaré en juillet 2024 qu’il soutenait l’Alliance Sahra Wagenknecht pour ses positions sur la guerre d’Ukraine tout en restant membre du SPD. Ci-dessous un entretien avec von Dohnanyi, Traduit par Fausto Giudice, Tlaxcala
À 97 ans, Klaus von Dohnanyi est le témoin d’un siècle mouvementé. En tant qu’ancien membre du Bundestag, comment voit-il les événements mondiaux actuels ? Il s’entretient avec Gabor Steingart sur le pouvoir de la diplomatie, la sécurité de l’Europe dans l’ombre de la Russie et Donald Trump.
The Pioneer : Donald
Trump affirme que l’UE a été fondée pour obtenir des avantages commerciaux
vis-à-vis des USA. Les USAméricains, que nous avons connus comme des
transatlantistes, sont-ils encore nos amis ?
Klaus von Dohnanyi : ça dépend des USAméricains auxquels
vous faites référence. Dans l’ensemble, ils ne l’ont jamais été. Ils ont
toujours eu leurs propres intérêts. L’USAmérique est toujours intervenue en
Europe et nous a en réalité plus nui qu’aidé.
Mais au départ,
l’Amérique nous a tout de même aidés – non seulement avec le plan Marshall,
mais aussi plus tard avec l’OTAN, qui nous a énormément aidés à devenir le pays
que nous sommes aujourd’hui. Ce ton hostile n’est apparu qu’avec Donald Trump.
Ou diriez-vous plutôt que ce ton s’inscrit dans la continuité des intérêts ?
Il s’inscrit dans la
continuité des intérêts, qui ont bien sûr évolué en fonction des circonstances.
Pendant la guerre froide et après la chute du mur, c’était différent.
Devrions-nous donc nous
imposer la sérénité et ne pas nous énerver autant ? Ou devrions-nous
reconnaître nos intérêts, peut-être aussi européens, et répondre à la
grossièreté par la grossièreté ?
Je trouve cette façon de
penser trop euro-américaine. La Russie fait bien sûr partie de l’Europe et du
reste du monde, d’une manière particulière. La Russie est voisine de l’Europe
et n’est manifestement pas sans danger. Et plus un voisin est dangereux, plus
il faut s’intéresser à lui et lui parler. J’ai lu récemment cette belle phrase
: « Si tu veux la paix, parle à tes ennemis, pas à tes amis. »
C’est à mon avis un
avertissement important. Nous nous sommes complètement laissé exclure de tout
contact avec la Russie et continuons aujourd’hui encore à agir comme si les USAméricains
étaient nos tuteurs – ils doivent tirer les marrons du feu pour nous, alors
qu’ils ont en partie jeté eux-mêmes ces marrons dans le feu.
Ça veut dire que nous
devons nous prendre en main et prendre notre destin en main, d’autant plus que
l’homme à la Maison Blanche ne veut plus être notre tuteur.
C’est exact. Et pour ça, nous
devons avoir le courage de faire deux choses : premièrement, parler nous-mêmes
avec la Russie et Poutine. Et deuxièmement, expliquer aux USAméricains que
c’est aussi notre devoir. Si nous suivons vraiment le principe « Si tu veux la
paix, parle avec tes ennemis », je pense que nous avons plus de chances
d’instaurer la paix en Europe que si nous attendons Trump.
Vladimir Poutine à Moscou le
26 mai 2025 © Imago
La Russie est-elle
notre ennemie historique ?
Non, et la Russie ne doit pas
être notre ennemie historique. Nous avons également connu de bonnes périodes et
de bonnes formes de coopération, et le fait que nous n’y parvenions pas
actuellement est d’ailleurs peut-être aussi un problème qui sert les intérêts
des USA. Il existe un livre célèbre du politologue et conseiller à la sécurité
du présidentus américain Jimmy Carter, Zbigniew Brzeziński, qui postule qu’une
amitié entre la Russie et l’Allemagne serait dangereuse pour les USA. C’est
pourquoi je pense que certains problèmes trouvent leur origine non seulement en
Russie, mais sont également alimentés par les USA.
Vous voulez dire que USA
ont intérêt à ce que nous ne nous engagions pas trop avec notre grand voisin
géographique – qui nous surpasse à bien des égards, non seulement en termes de
ressources naturelles, mais aussi en termes de superficie – du point de vue usaméricain
?
Tout à fait. Même en temps de
paix, avant la guerre en Ukraine, les USAméricains sont intervenus dans le
projet Nord Stream 1 et 2, car ils trouvaient que ça rapprochait trop
l’Allemagne et la Russie. Cette relation historique, qui remonte à l’époque où
le tsar a été l’un des libérateurs de l’Allemagne pendant la guerre
napoléonienne, est une épine dans le pied des USAméricains. Brzeziński le
décrit très intensément dans son ouvrage important intitulé Le grand
échiquier.
Vous avez toutefois
également constaté que vous vous étiez trompé dans votre évaluation des
intérêts stratégiques de Poutine, d’où la réédition de votre livre. Comment le
voyez-vous aujourd’hui ?
Lorsque j’ai écrit cela, je
partais du principe que le président Joe Biden était un homme raisonnable et
qu’il ne se laisserait pas entraîner à aller à l’encontre des intérêts des USA
et de l’Europe en soulevant à nouveau la question de l’adhésion de l’Ukraine à
l’OTAN. Trump avait tout à fait raison lorsqu’il a déclaré récemment que nous
étions d’accord, en USAmérique et en Occident, de ne pas accepter l’Ukraine
dans l’OTAN. Pourquoi Biden doit-il revenir là-dessus en 2021, 2022 ? Lui et
son secrétaire général de l’OTAN, Jens Stoltenberg, ont, à mon avis, une grande
part de responsabilité dans cette affaire. C’était inutile et provocateur – et
on peut comprendre que Poutine ne veuille pas de l’Ukraine dans l’OTAN et donc
en Crimée.
Joe Biden, Olaf Scholz et
Jens Stoltenberg (à droite) lors du sommet de l’OTAN le 10 juillet 2024 © dpa
Poutine a-t-il vraiment
servi ses intérêts, même en gardant à l’esprit les exemples historiques, ou les
a-t-il plutôt exagérés ? Même après trois ans de guerre, il n’a pas réussi.
Eh bien, que signifie «
exagérés » ? Imaginez un peu : l’Ukraine conserve la Crimée. La Crimée décide
de l’accès de la Russie à des eaux chaudes. Croyez-vous vraiment que Poutine
serait resté les bras croisés jusqu’à ce que l’OTAN s’installe à Sébastopol ?
Tout est lié.
Mais qu’est-ce que ça
signifie pour la suite des événements ? Quel peut être notre intérêt,
qu’avons-nous à lui offrir et qu’a-t-il à nous offrir ?
C’est très, très difficile à
dire. Poutine veut une Ukraine faible qui ne se mette plus en travers de son
chemin. Et l’Ukraine elle-même veut être forte et, si possible, récupérer tous
les territoires conquis par la Russie. C’est une situation sans issue.
À l’époque, le SPD et
le chancelier Helmut Schmidt, dont vous faisiez partie du cabinet, avaient
organisé la situation grâce à toute une série d’accords et de négociations –
par exemple la conférence d’Helsinki – sur la réorganisation de l’Europe et une
coexistence fondée sur des règles entre le bloc communiste et le bloc
capitaliste. Cela pourrait-il servir de modèle pour les négociations actuelles
?
Permettez-moi de revenir un
peu en arrière : Lorsque Bismarck est parti en 1890, son successeur, le
secrétaire d’État Holstein, a rompu le traité dit « de réassurance » deux ans
plus tard, quelques années seulement après la démission de Bismarck. Plus tard,
Willy Brandt – et j’en ai moi-même été témoin – a compris, avec Egon Bahr, au
prix d’un travail minutieux, que la paix et la sécurité sont le fruit d’un
travail quotidien. Ces efforts du gouvernement Brandt ont tout simplement été
réduits à néant. Les gens disent que c’était une erreur, que c’était trop
conciliant et que la politique de paix passe par le recours aux armes. C’est
absurde. Bien sûr, la dissuasion peut garantir la sécurité, mais cela ne suffit
pas. Il faut avoir la volonté d’instaurer la paix.
Congrès électoral du SPD
en 1980 à Essen : Egon Bahr et Willy Brandt.
© Imago
C’est pourquoi,
rétrospectivement, votre gouvernement de l’époque n’était pas pacifiste, mais a
même investi une part plus importante du produit intérieur brut dans l’armement
que le gouvernement actuel.
C’est vrai, Brandt n’était
pas pacifiste. Brandt et Bahr étaient conscients de la nécessité de la force.
Mais ils savaient aussi que cela ne suffisait pas. Si vous voulez la paix, vous
devez respecter les intérêts de l’autre partie, même si vous ne les suivez pas
toujours. Helmut Schmidt l’a très bien écrit dans son livre à l’époque : « S’il
y a une réunification, nous devons d’abord veiller à ce qu’elle ne porte pas
trop atteinte à la sécurité de l’Union soviétique. » Et malheureusement, nous
ne l’avons pas fait. Dès la chute du mur, nous avons veillé à ce que les pays
du côté soviétique soient admis dans l’OTAN. Ce fut une erreur fondamentale.
Beaucoup en Europe
disent qu’il faut maintenant plus que jamais se réarmer pour montrer à Poutine
où sont les limites. Ou diriez-vous qu’il faut abandonner l’Ukraine ?
Non, mais il faut discuter
sérieusement avec l’Ukraine pour qu’elle rétablisse une situation qu’elle ne
peut pas créer elle-même. Et les USAméricains disent actuellement que la patate
est trop chaude pour eux. Il faut dire à Volodymyr Zelensky qu’il y a des
choses sur lesquelles il ne peut pas insister. À mon avis, l’Ukraine n’a aucun
droit sur la Crimée et le Donbass. Le Donbass est tellement russe dans sa
structure que l’Ukraine doit comprendre que cette partie ne lui appartiendra
pas à l’avenir. Et il va sans dire que la Crimée n’appartient pas à l’Ukraine.
Elle appartient à la Russie depuis 1783.
Explosion en Crimée en
août 2022. © Imago
Et l’Ukraine devrait se
contenter de ce reste d’État amputé ? Pour garantir quoi ? Sa vie et sa survie
à l’Ouest, dans l’UE et dans l’OTAN ?
Pas dans l’OTAN, mais dans
l’UE. En ce qui concerne l’OTAN, je pense que la décision est prise depuis
longtemps. Même les USAméricains ne le veulent plus, et ne l’ont d’ailleurs
jamais voulu. Je ne comprends pas pourquoi Biden est revenu sur sa position. Je
pense qu’il faut remonter plus loin que la période où il luttait pour la
présidence pour comprendre l’état d’esprit de Biden.
L’Ukraine doit donc
être pacifiée le plus rapidement possible – et après ?
L’Ukraine entrera dans l’UE,
comme ça a été promis. Ce sera une situation très difficile pour l’UE, car il
n’est pas facile d’avoir un membre qui est structurellement hostile à notre
grand voisin. Mais c’est probablement la solution. L’Ukraine doit renoncer aux
territoires qu’elle ne peut récupérer.
Si nous supposons un
accord de paix sur cette base, que se passera-t-il ensuite ? Le commerce
germano-russe reprendra-t-il là où il s’était arrêté avant les sanctions ?
Nous ne devons en aucun cas
nous préparer à une hostilité permanente avec la Russie. La guerre en Ukraine,
déclenchée par Poutine et la Russie, a considérablement compliqué la situation.
Mais nous devons essayer de nous entendre à nouveau avec ce grand voisin. Il
n’est pas nécessaire de viser immédiatement une amitié. Nous devons être prêts
à parler nous-mêmes avec Poutine et ne pas laisser cette tâche à Trump. Nous ne
sommes pas sous la tutelle de Washington.
Mais dans quel but ? La
Russie a trouvé de nouveaux partenaires entre-temps.
Les relations commerciales ne
seront plus ce qu’elles étaient avant la guerre en Ukraine, ni ce qu’elles
étaient peut-être dans la grande tradition entre la Russie et l’Europe
occidentale. Mais nous devons les relancer.
Le ministre-président
de Saxe, Michael Kretschmer, se dit favorable à des discussions avec la Russie
sur Nord Stream – les gazoducs pourraient être réactivés.
Les deux gazoducs ont en fait
été abandonnés à cause des sanctions usaméricaines. Ces sanctions ont été mises
en place par Biden et ses prédécesseurs, y compris Barack Obama. Elles
pourraient être levées un jour avec Trump. Les USAméricains pourraient
eux-mêmes avoir intérêt à rapprocher la Russie de l’Occident.
Friedrich Merz a trouvé
votre point de vue sur l’USAmérique scandaleux. Pensez-vous être aujourd’hui
plus proche de lui, ce qui pourrait être dû non seulement à sa candidature à la
chancellerie, mais aussi à l’évolution de la situation avec l’USAmérique ?
J’apprécie beaucoup Merz,
c’est notre chancelier fédéral et je le soutiendrais partout si possible. Mais
il s’est mis en travers de mon chemin et je pense qu’il ne le ferait plus
aujourd’hui. Je pense qu’il doit reconnaître aujourd’hui que mon évaluation de
l’égocentrisme des intérêts usaméricains s’est confirmée depuis lors et que je
ne faisais pas fausse route.
Vous aviez déjà une
attitude très, très critique envers les USA à l’époque. Depuis que Trump sévit,
y compris envers ses amis allemands, on a l’impression que vous avez peut-être
même minimisé les choses.
Un ancien Premier ministre
anglais, Lord Palmerston, disait déjà au XVIIIe siècle : « En
politique internationale, il n’y a pas d’amis, il n’y a que des intérêts. »
C’est toujours vrai aujourd’hui. Si nos intérêts s’opposent, les USAméricains
choisiront toujours les leurs – et je pense que l’Allemagne devrait en faire
autant.
Oui, c’est tout à fait vrai.
Nous faisons également des progrès en matière de politique commerciale. En
matière de politique étrangère, je ne pense pas que ce sera le cas, ne
serait-ce que parce que les intérêts au sein de l’UE sont très divergents. Chacun
est responsable de sa propre politique étrangère et il serait de notre devoir
de diriger l’Europe en matière de politique étrangère.
Vous ne voyez donc pas
de politique étrangère européenne, mais plutôt un rôle de leader pour
l’Allemagne ? En matière de politique de défense, nous sommes déjà plus proches
de la réalité paneuropéenne.
Je ne partage pas votre avis
selon lequel nous sommes plus avancés en matière de politique de défense
européenne. Essayez donc de trouver un point commun entre l’Espagne, la France
et la Pologne. Je ne pense pas non plus que la bombe atomique française, ou
même britannique, offre une quelconque protection à l’Europe.
L’Europe ne doit-elle
pas alors se débrouiller seule et penser par elle-même, y compris en ce qui
concerne l’OTAN ?
C’est une question très
difficile. À l’heure actuelle, une stratégie de dissuasion sur le continent
européen est inconcevable sans les USAméricains – et ils ne le souhaitent pas
non plus. Car les USA savent que s’ils perdent leur domination en Europe, ils
perdent aussi leur domination mondiale. La tête de pont est d’une importance
cruciale pour la politique mondiale usaméricaine.
On ne peut pas être
tout à fait sûr que Trump reconnaisse l’importance de cette tête de pont
eurasienne pour la puissance mondiale usaméricaine.
Trump ne sera pas éternel.
C’est pourquoi je pense que l’intérêt usaméricain pour l’Europe ne disparaîtra
pas complètement.
Dans le même temps, on
se demande où se situe votre parti, le SPD, dans ce débat stratégique sur
l’Europe et les relations avec la Russie et les USA.
Vous me demandez où se situe
le SPD en matière de politique étrangère et de sécurité ? Je vous réponds :
nulle part.
Comment est-ce possible ?
On a enterré l’héritage de
Willy Brandt. On ne comprend toujours pas aujourd’hui l’importance qu’a eu
cette tentative de maintenir et de développer un pont pendant la guerre froide.
Mais à qui revient-il
de répondre à cette question aujourd’hui ? Le SPD occupe tout de même le poste
de ministre de la Défense. Helmut Schmidt l’a également occupé pendant un
certain temps – c’est une position qui permet, voire qui oblige à participer à ces
débats.
Avez-vous déjà entendu le
collègue Boris Pistorius [ministre SPD de la Défense, NdT] dire que la
diplomatie est également un facteur de sécurité ? On ne l’entend parler que
lorsqu’il s’agit de canons, de chars, de dépenses pour l’armement ou la
Bundeswehr. Et c’est une erreur. La politique de sécurité dépend fortement de
la diplomatie – et de la volonté de connaître son adversaire, de dialoguer avec
lui et de le rallier à sa cause. Je trouve que c’est une véritable lacune de ce
ministre de la Défense par ailleurs très estimé.
Lorsque le nouveau
ministre des Affaires étrangères, Johann Wadephul, a récemment évoqué un budget
de défense de 5 % du produit intérieur brut, soit le double, le ministre de la
Défense du SPD s’est contenté de répondre qu’il était compétent en la matière.
Cela ne m’a pas semblé être une réponse adéquate à cette demande. Que
répondriez-vous ?
Je ne peux pas juger du
montant nécessaire pour disposer d’une Bundeswehr dissuasive dans le cadre de
la défense européenne. Mais je lierais toujours cela à la nécessité d’un
dialogue diplomatique avec la Russie. Je n’ai jamais entendu Pistorius dire un mot
à ce sujet. Et je trouve cela effrayant, car c’était toujours un thème central
pour le ministre de la Défense Helmut Schmidt.
Le ministre des Finances
Lars Klingbeil © dpa
Le président du SPD,
Lars Klingbeil, aurait très bien pu briguer le poste de ministre des Affaires
étrangères, qui avait servi de tremplin à Willy Brandt pour accéder à la
chancellerie. Était-ce une erreur de se présenter au poste de ministre des
Finances pour des raisons de politique intérieure ?
Si Klingbeil l’avait fait,
cela n’aurait eu de sens qu’avec une autre politique étrangère. La politique
étrangère doit reposer sur deux piliers : la sécurité, c’est-à-dire l’armement
et le développement d’une capacité de défense, qui n’est toujours pas pleinement
effective, et la tentative d’une politique de sécurité fondée sur la
diplomatie, la conciliation des intérêts, etc. Tout l’héritage de Willy Brandt
a été trahi, et ce dès l’époque d’Olaf Scholz.
Scholz sait ce que vous
savez sur la politique étrangère, et il n’a fait aucune tentative sérieuse pour
s’opposer aux souhaits de Washington en faveur d’un changement de régime à
Moscou.
Je pense que c’est là que
réside le grand échec du SPD. Le parti a toujours puisé sa grande force dans
deux racines : la politique sociale et la politique de paix. On a trahi cette
partie du SPD qui prônait la paix. On aurait peut-être dû s’armer davantage, en
particulier à l’époque d’Angela Merkel. C’est possible, je n’y connais pas
grand-chose. Mais on ne doit jamais renoncer à la nécessité de combiner
l’armement avec le dialogue avec l’autre partie. On s’est laissé entraîner dans
cette politique antirusse qui, à mon avis, n’était pas utile à la paix en
Europe.
Conseilleriez-vous au
nouveau chancelier de se rappeler la politique de détente de Brandt et Helmut
Kohl et de ne pas se laisser mettre dans le pétrin ?
Je l’encouragerais
principalement à poursuivre le développement des relations diplomatiques avec
la Russie. D’après ce que je sais, l’ambassadeur allemand à Moscou, Alexander
Graf Lambsdorff, est un ennemi déclaré de la Russie. Je ne sais pas si je le nommerais
à ce poste, j’ai des doutes.
Avez-vous une meilleure
nomination en tête ?
Non, mais il y a des gens
intelligents qui pourraient éventuellement être recrutés. Les USA ont eu de
grands ambassadeurs comme William Burns, qui est devenu plus tard le chef de la
CIA sous Biden. Nous devons renouer avec cette tradition.
Aujourd’hui, de
nombreux politiciens disent que c’est une image naïve et peut-être aussi
romantique de Poutine. La situation a changé, l’homme n’est plus accessible par
le dialogue.
Une chose est absolument
certaine : si l’on n’engage pas les meilleurs diplomates pour traiter avec la
Russie, on ne réussira pas.
The Pioneer : Il ne
s’agit donc pas de simplifier l’adversaire, mais de laisser agir la diplomatie à
long terme, avec une issue incertaine ?
Oui, tout est incertain dans
la vie. Nous le savons bien. J’ai accompagné Willy Brandt pendant une grande
partie de son travail, et lui aussi a connu des moments de désespoir où il
pensait ne pas parvenir à ses fins dans les négociations avec l’Union soviétique.
Et à la fin de sa carrière politique, il y avait aussi Mikhaïl Gorbatchev, si
vous voulez. Du côté russe, une confiance s’est installée dans l’idée qu’il
était vraiment possible de dialoguer et de traiter avec cette Allemagne. Le
nouveau gouvernement fédéral doit comprendre que sa mission n’est pas de
défendre le statu quo actuel, mais de le changer.
Vous avez vécu la
Seconde Guerre mondiale, vous aviez dix ans au début du conflit. Sommes-nous à
l’aube d’une nouvelle phase d’entente ou au début d’une situation guerrière
dans toute l’Europe ?
Il n’est pas nécessaire qu’il
y ait une grande guerre. Il existe des possibilités de concilier les intérêts
et de parvenir à nouveau à une entente, y compris avec la Russie et la Chine.
Mais si l’on veut absolument avoir raison, si l’on se moque des intérêts de
l’autre partie et que l’on considère que cette autre partie a de toute façon
tort et est mauvaise, alors on ne pourra peut-être pas éviter la guerre.
Monsieur von Dohnanyi, merci beaucoup pour
cet entretien.



























