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18/03/2026

Jürgen Habermas : en guise de nécrologie

Il avait dans dans les premiers deux ou  trois quarts de sa vie appartenu à cette Allemagne que nous aimions, celle des « Dichter und Denker » (poètes et penseurs) pour finir sa longue existence (96 ans) du côté des « Richter und Henker » (Juges et bourreaux). Jürgen Habermas a disparu le 14 mars. Il n’a plus eu le temps ou la force de déclarer son soutien à l’opération Furie épique/Ville sainte silencieuse [sic et resic] déclenchée par le duo de bourreaux bien connus contre la terre qui vit fleurir Ibn Sina (Avicenne), Omar Khayyam, Rûmi, Al Ghazali, Sohravardî, Al-Razi, Al-Fârâbî, Molla Sadra et…Ali Shariati. Devenu une vache sacrée de l’Allemagne bien-pensante et mal-agissante, Habermas avait, peu après le 7 octobre 2023, commis un écrit infâme de soutien inconditionnel aux tueurs sionistes. Cette ultime perversion de son « agir communicationnel » lui avait valu une réponse cinglante d’un sociologue iranien, professeur à l’University of Illinois Urbana-Champaign, Asef Bayat, auteur de travaux extrêmement créatifs sur les mouvements sociaux au Machrek et au Maghreb . 

Nous la reproduisons ci-dessous en guise de nécrologie. D’abord parue en anglais dans New Lines Magazine, sa lettre a été traduite en français par la revue Conditions.-FG, Tlaxcala

Jürgen Habermas se contredit lorsqu’il s’agit de Gaza

Lettre à Habermas

Asef Bayat8 décembre 2023


Jürgen Habermas et Asef Bayat. Photo Louisa Gouliamaki/AFP via Getty Images

Cher professeur Habermas,

Vous ne vous souviendrez peut-être pas de moi, mais nous nous sommes rencontrés en Égypte en mars 1998. Vous êtes venu à l’Université américaine du Caire en tant qu’éminent professeur invité pour interagir avec le corps professoral, les étudiants et le public plus généralement. Tout le monde était enthousiaste de vous entendre. Vos idées sur la sphère publique, le dialogue rationnel et la vie démocratique étaient comme un souffle d’air frais à une époque où les islamistes et les autocrates au Moyen-Orient étouffaient la libre expression sous prétexte de « protéger l’islam ». Je me souviens d’une conversation agréable que nous avons eue sur l’Iran et la politique religieuse lors d’un dîner chez un collègue. J’ai essayé de vous transmettre l’émergence d’une société « post-islamiste » en Iran, dont vous avez ensuite semblé faire l’expérience lors de votre voyage à Téhéran en 2002, avant d’évoquer une société « post-séculière » en Europe. Au Caire, nous voyions dans vos concepts fondamentaux un grand potentiel pour promouvoir une sphère publique transnationale et des conversations interculturelles. Nous avons pris à cœur le noyau de votre philosophie communicative sur la façon dont la vérité-consensus peut être atteinte grâce à un débat libre.

Maintenant, quelque 25 ans plus tard, à Berlin, j’ai lu avec plus qu’un peu d’inquiétude et de consternation votre déclaration coécrite sur le principe de solidarité avec Israël concernant la guerre de Gaza. L’esprit de la déclaration réprimande largement ceux en Allemagne qui expriment, par des prises de position ou des manifestations, leur opposition au bombardement incessant de Gaza par Israël en réponse aux attaques épouvantables du 7 octobre du Hamas. Cela sous-entend que ces critiques envers l’État d’Israël sont intolérables parce que le soutien à celui-ci est une partie fondamentale de la culture politique allemande, « pour laquelle la vie juive et le droit d’Israël à exister sont des éléments centraux méritant une protection spéciale ». Le principe de « protection spéciale » trouve sa source dans l’histoire de l’Allemagne, laquelle est rendue singulière par les « crimes de masse de l’époque nazie ».

Il est louable que vous et la classe politique et intellectuelle de votre pays soyez déterminés à entretenir la mémoire de cette horreur historique afin que jamais des horreurs similaires ne s’abattent sur les Juifs (et je suppose et espère sur d’autres peuples). Mais votre formulation et votre fixation sur l’exceptionnalisme allemand ne laissent aucune marge à la discussion sur la politique d’Israël et les droits des Palestiniens. Lorsque vous confondez les critiques des actions de l’État d’Israël avec des « réactions antisémites », vous encouragez le silence et étouffez le débat.

En tant qu’universitaire, je suis stupéfait d’apprendre qu’en Allemagne, même dans les salles de classe qui devraient être des espaces libres de discussion et d’interrogation, tout le monde demeure silencieux lorsque le sujet de la Palestine est abordé. Les journaux, la radio et la télévision sont à peu près entièrement dépourvus de débat ouvert et significatif sur le sujet. De nombreuses personnes ayant appelé à un cessez-le-feu, y compris juives, ont été licenciées de leurs postes, ont vu leurs événements et leurs récompenses annulés et ont été accusées d’antisémitisme. Comment les gens sont-ils censés délibérer sur ce qui est juste et ce qui ne l’est pas s’ils ne sont pas autorisés à parler librement ? Qu’advient-il de vos fameuses notions de sphère publique, de dialogue rationnel et de démocratie délibérative ?

17/03/2026

Totalitarisme coloré, un dictionnaire critique
Entretien avec l'auteur, Rudolph Bauer

Dans son dictionnaire « Totalitarisme coloré », le sociologue de Brême, le professeur Rudolph Bauer, associe avec clairvoyance les deux termes « coloré » et « totalitaire » pour décrire et dénoncer le totalitarisme contemporain avant qu'il ne soit trop tard. Dans un monde où la violence, le militarisme, la restriction des libertés, la surveillance, le racisme, la discrimination, l'indifférence totale et l'absence d'empathie sont en hausse, les termes que Bauer cite dans son dictionnaire critique nous secouent pour penser de manière indépendante et critique, sans nous laisser éblouir par les couleurs vives de ce fascisme contemporain. Milena Rampoldi de ProMosaik a interviewé l'auteur. Ce dictionnaire nous épargne la lecture de nombreux ouvrages. Il nous enseigne la remise en question critique d'un monde qui, par ses couleurs, a l'air antifasciste, mais qui est en réalité structuré de manière totalitaire. 


 Professeur Bauer, expliquez-nous le choix du titre de votre dictionnaire

Le titre désigne la tendance politique générale des pays occidentaux vers un régime totalitaire déguisé en Arlequin. « Coloré » et « totalitaire » semblent se contredire. Le totalitarisme classique était uniforme : avec un parti, une idéologie, un leader, un peuple, une race, un collectif et une seule vocation : dominer le monde. Le totalitarisme contemporain qui naît sous nos yeux semble être le contraire. Il est diversifié et coloré comme l'arc-en-ciel : bariolé, migrant, antifasciste et antiraciste, « autodéterminé », diversifié et woke. Il se veut libéral, cosmopolite, libéral et démocratique. Extérieurement, il se démarque de l'idéologie du rétro-fascisme. Mais l'élément décisif de ce système de domination est le totalitarisme. Il censure et opprime, marginalise et délimite, enferme et enserre, il est militariste, orienté vers la conquête et la domination du monde. Le régime totalitaire naissant trompe sur son vrai caractère et son noyau profond par sa coloration en surface.



Quels sont les principaux thèmes des termes qui apparaissent dans votre dictionnaire ?

Les mots-clés se réfèrent aux institutions, aux organisations, aux personnes et, surtout, aux termes et à leur signification ou à leur diversité confuse. D'une part, les mots-clés sont mis en relation les uns avec les autres par des références croisées. Cela crée une grille de contextes qui nous fait réaliser que nous vivons derrière les barreaux comme en captivité. Ou en d'autres termes : un réseau dense de liens se forme dans lequel nous sommes impliqués et dont nous, en tant que consommateurs des nouvelles quotidiennes, ne sommes pas conscients. Notre pensée ordinaire est parcellaire. Nous ne voyons toujours qu'un côté du cube du destin de la réalité. Nous ne voyons toujours que l'actualité, pas le contexte général et global. Nous ne reconnaissons pas non plus les liens historiques qui ont des répercussions jusqu'à présent et se reproduisent dans le futur. Le dictionnaire permet de reconnaître les relations contemporaines au niveau horizontal. Et cela montre à la fois des liens verticaux avec le passé totalitaire et des lignes de développement vers un avenir totalitaire.

03/12/2025

L’Allemagne commence le déploiement du système israélien de défense antimissile Arrow-3

Два майора/Dva maiora (Deux majors), 4/12/2025
Traduit par Tlaxcala

Le 3 décembre, le premier système israélien de défense antimissile Arrow-3 a été officiellement remis à l’Allemagne, faisant de la RFA le premier État étranger à utiliser ce complexe. Le contrat signé en 2023, d’une valeur de 3,9 milliards de dollars, constitue le plus important accord d’exportation ponctuel de l’histoire d’Israël dans le domaine de la défense. La conception du système est le fruit des travaux d’ Israel Aerospace Industries (IAI) et de Boeing.


Un accueil avec tambours et trompettes pour les Arrow-3 à Holzdorf





La mission principale du complexe est l’interception de missiles balistiques — y compris intercontinentaux — à plus de 100 km d’altitude, c’est-à-dire au-delà de l’atmosphère terrestre.

Selon le ministère israélien de la Défense, l’efficacité d’interception du système Arrow-3 atteint 86 % face aux missiles iraniens.

Les nouveaux systèmes feront partie de l’architecture européenne intégrée de défense antimissile de l’OTAN. Les premiers complexes seront installés sur la base aérienne de Holzdorf, située à 120 km au sud de Berlin.

Le directeur général d’IAI, Boaz Levy, a déclaré que ce partenariat s’inscrivait dans la durée :
« L’Allemagne s’intéresse non seulement à l’Arrow-3, mais également au futur système Arrow-4. »

L’Allemagne prévoit d’utiliser l’Arrow-3 comme échelon de défense en haute altitude dans le cadre de l’initiative européenne visant à créer un système de défense aérienne intégré, la European Sky Shield Initiative (Bouclier aérien européen). Outre l’Arrow-3, ce dispositif comprendra également les systèmes IRIS-T SLM et Patriot PAC-3. Les Allemands deviennent ainsi les premiers en Europe à disposer d’une capacité relativement autonome d’interception stratégique exo-atmosphérique, jusque-là assurée uniquement par des systèmes usaméricains dans la région.

Pourquoi « relativement » ? Parce que l’Arrow-3 est une coproduction qui intègre des technologies et des composants usaméricains essentiels, et son exportation vers des pays tiers nécessite l’aval formel du gouvernement des USA. Boeing fournit environ 40 à 50 % de l’ensemble des pièces, modules et technologies constituant le missile intercepteur du système. L’Allemagne restera donc malgré tout dans la sphère d’influence des forces politiques usaméricaines, qui peuvent peser sur les livraisons de missiles destinés à ces complexes.

Un autre facteur tempérant l’enthousiasme de la Bundeswehr réside dans l’usage intensif récent des missiles Arrow-3 contre des cibles iraniennes et houthies. Dans les médias israéliens comme dans les commissions parlementaires, la question de l’épuisement critique des stocks de missiles intercepteurs a été soulevée à plusieurs reprises. Le coût très élevé d’un missile intercepteur — estimé à plusieurs millions de dollars — limite aussi les capacités de reconstitution rapide des stocks, même pour les besoins nationaux. Cette pénurie a été l’une des raisons pour lesquelles Israël a dû économiser ses intercepteurs les plus coûteux et transférer une partie des missions à d’autres échelons, notamment grâce au déploiement d’urgence de systèmes usaméricains THAAD.

Non, l’Allemagne n’aura pas la bombe. Pourquoi devrait-elle l’avoir ?

Philipp Rombach, Bulletin of the atomic scientists, 26/11/2025
Traduit par Tlaxcala

Philipp G. Rombach est un ancien chercheur associé au Center for Global Security Research du Lawrence Livermore National Laboratory et « 2025 Nuclear Scholar » au Project on Nuclear Issues (PONI) du Center for Strategic and International Studies (CSIS). Il est titulaire d’un master en droit et diplomatie de la Fletcher School de l'université Tufts, d’une licence et d’un master en génie électrique et technologies de l’information de l’Université technique de Munich, ainsi que d’une licence en sciences politiques et économie de l’Université Ludwig-Maximilians de Munich.

Une unité test de la nouvelle bombe nucléaire gravitationnelle guidée B61-12. L’US Air Force déploie actuellement entre 100 et 120 bombes tactiques B61-12 en Europe. Photo : Sandia National Laboratories

 Il y a un quart de siècle, le politologue allemand Harald Müller observait que « la question fondamentale de savoir si (…) l’Allemagne devait repenser sa renonciation aux armes nucléaires se trouvait dans une situation très étrange, à savoir qu’elle était surtout posée à l’extérieur de l’Allemagne et presque jamais dans le débat allemand ».

L’Allemagne n’a plus de programme national d’armement nucléaire depuis 1945. À Berlin, personne ne réclame une bombe allemande. Ni le gouvernement, ni le public. Pourtant, l’idée d’un programme nucléaire indépendant allemand refuse de disparaître dans les cercles de politique étrangère usaméricains. Ces derniers mois, des chercheurs et analystes ont affirmé que l’Allemagne « envisageait désormais d’acquérir » des armes nucléaires, et que « des États tels que l’Allemagne et la Finlande » débattaient discrètement de la nécessité d’en posséder. Dans ce récit, il est fréquent que des pays comme le Japon, la Corée du Sud et l’Allemagne se retrouvent assimilés à un Iran révisionniste. La possibilité « pleine et entière » que l’Allemagne se dote d’un programme nucléaire national — sans poser de questions ! — a trouvé sa place dans des ateliers politiques fermés de haut niveau et a même été récemment défendue dans la revue Foreign Affairs.

Que certains observateurs évoquent des cascades de prolifération nucléaire mondiale en incluant dans le même souffle un programme allemand est problématique. Ce discours est déconnecté du débat réel en Allemagne et ignore les dynamiques politiques internes, l’opinion publique et les déclarations du gouvernement. Pas un seul responsable officiel du gouvernement allemand n’a exprimé le souhait d’acquérir une capacité nucléaire nationale. Bien au contraire. Le chancelier Friedrich Merz s’est montré catégorique quant à son opposition — et celle de son parti — à l’acquisition d’une bombe allemande.

L’opinion publique et les perceptions des élites ne soutiennent pas l’idée que l’Allemagne chercherait à obtenir ses propres armes nucléaires. Les rares universitaires et praticiens allemands plaidant en ce sens se situent en réalité en marge d’un débat bien plus vaste portant sur la dissuasion nucléaire étendue assurée par les USA en Europe. Le discours politique allemand, l’opinion publique, les obligations internationales et les contraintes constitutionnelles ont façonné quelques options de dissuasion envisagées pour l’Allemagne, qui méritent d’être examinées. Elles montrent la nette préférence du gouvernement et de la population pour une solution européenne, ou pour un renforcement de la dissuasion étendue au sein de l’OTAN.


« On parle ici en permanence de paix. Messieurs, la paix, c'est moi ! »
Henry Meyer-Brockmann, Le veto de la bombe, Simplicissimus, 19/5/1956

« L’Allemagne obtient la bombe »

À la suite de l’élection présidentielle usaméricaine de 2016, Roderich Kiesewetter, ancien représentant spécial aux affaires étrangères au Bundestag, plaida pour une nouvelle capacité nucléaire européenne financée par l’Allemagne — une position rapidement rejetée par les experts du domaine. Wolfgang Ischinger, alors président de la Conférence de Munich sur la sécurité, mit en garde contre « les dangereux badinages nucléaires de l’Allemagne ».

Le débat s’élargit en 2017 pour inclure l’idée d’une capacité nucléaire indigène lorsque Maximilian Terhalle, professeur à la London School of Economics, publia une série d’articles soutenant que l’Allemagne « avait besoin d’armes nucléaires », que le président russe Vladimir Poutine n’était pas responsable de cette évolution, et que la marine allemande devait « acquérir des sous-marins équipés d’armes nucléaires » pour opérer en mer Baltique. Plus récemment, Terhalle a demandé au gouvernement Scholz de se retirer du Traité sur l’interdiction des armes nucléaires (TPIAN) et « d’acheter 1 000 ogives et missiles non actifs » à l’administration Biden sortante. Il n’existe évidemment aucune réserve de ce type d’« armes nucléaires inactives » disponible à l’achat, et l’Allemagne n’a pas signé le TPIAN. Terhalle semble avoir confondu le TPIAN avec le Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires (TNP), qui vise à empêcher la diffusion d’armes nucléaires, et auquel l’Allemagne est partie avec 190 autres États. Ces propositions n’ont été prises au sérieux ni par les experts allemands ni par les décideurs, qui les qualifient de « débats fantômes » relevant de « suggestions politiques quelque peu paniquées ».

Seuls quelques responsables politiques allemands situés à l’extrême droite ont défendu un programme nucléaire national. Ces opinions marginales contrastent fortement avec les sondages d’opinion. Les enquêtes de 2022 suggèrent que le public allemand est devenu plus favorable à la dissuasion élargie depuis l’invasion russe de l’Ukraine. Mais des sondages plus récents indiquent que l’opposition au stationnement d’armes usaméricaines en Allemagne et en Italie est repartie à la hausse (59 % et 63 %, respectivement), alors qu’en 2022, 52 % y étaient favorables. Un sondage YouGov de 2025 montre qu’une majorité d’Allemands s’oppose à un programme nucléaire national (49 %), seuls 34 % y étant favorables — davantage qu’en Italie (47 %), Espagne (45 %) ou au Danemark (39 %).

Dans un autre sondage, 44 % des personnes âgées de 18 à 24 ans soutenaient l’idée d’une arme nucléaire allemande, suggérant un soutien plus marqué chez les jeunes. Mais l’opposition atteint 91 % chez les 45-54 ans et 72 % tous âges confondus. Comme le soulignent les experts Liviu Horovitz et Michal Onderco, « de nombreux sondages au cours des deux dernières décennies montrent que les citoyens allemands n’aiment pas la dissuasion nucléaire et préfèrent le désarmement ». Ils estiment que « le changement d’attitude est davantage une réaction momentanée à l’invasion russe de l’Ukraine qu’un nouvel état d’esprit ». Pourtant, dans les analyses usaméricaines prétendant que l’Allemagne songe à se doter de l’arme nucléaire, ces données d'opinion publique sont totalement absentes.

Contraintes juridiques et constitutionnelles

L’Allemagne fait face à d’importants obstacles constitutionnels et obligations internationales. Berlin a renoncé au droit de produire des armes atomiques via le protocole de Paris au traité de Bruxelles de 1954 — mesure qu’Adenauer voyait comme temporaire jusqu’à une pleine réhabilitation internationale. Elle est également signataire du Traité Euratom de 1957, qui garantit que « les matières nucléaires civiles ne soient pas détournées à des fins militaires ». En 1974, elle ratifie le TNP et s’érige en acteur responsable utilisant son poids économique et diplomatique pour lutter contre la prolifération. Enfin, dans le traité de règlement final de 1990 (« Deux plus Quatre »), l’Allemagne renonce légalement à toutes armes de destruction massive.

Avec le soutien militaire de l’Allemagne à l’Ukraine, des campagnes de désinformation russes prétendent faussement que la souveraineté allemande après la réunification dépendait de l’interdiction des armes nucléaires et d’une posture strictement pacifiste. Selon ce récit, les puissances alliées pourraient réaffirmer des droits réservés et retirer la souveraineté à l’Allemagne si elle violait le traité. Comme la Russie est à la fois signataire du traité et menace principale pour Berlin, Moscou pourrait s’en servir comme prétexte pour réoccuper l’Allemagne de l’Est — malgré la renonciation explicite des quatre Alliés à leurs droits résiduels lors de la réunification.

Supposer que la Russie utilise ou non ce prétexte est un scénario plausible ou non, c'est l'un des nombreux moyens par lesquels une Allemagne nucléaire, comme l'a si bien dit Ischinger, « se mettrait involontairement échec et mat. »

Un programme nucléaire allemand déstabiliserait l’Europe et l’ordre mondial

Une décision allemande d’acquérir l’arme nucléaire minerait la crédibilité de la dissuasion de l’OTAN, affaiblirait la cohésion de l’Alliance et saperait le régime mondial de non-prolifération. Si un exportateur de normes pacifiques comme l’Allemagne allait au nucléaire, qu’est-ce qui empêcherait la Turquie, l’Arabie saoudite, la Pologne ou la Corée du Sud d’en faire autant ?

Compte tenu de son histoire, l’Allemagne est probablement le dernier pays allié à vouloir que ses choix internes contribuent à un monde moins stable. Mais même si elle le souhaitait, un programme nucléaire rencontrerait rapidement des obstacles internes.

D’abord, en tant que société ouverte, l’Allemagne aurait du mal à dissimuler un programme nucléaire clandestin, que ce soit à ses alliés ou à Moscou. De la même manière qu’Israël fut déterminé à frapper le programme iranien, la Russie chercherait sans aucun doute à stopper un programme allemand avant qu’il ne la menace.

Ensuite, un tel programme exigerait une modification de la constitution. Les Verts — dont l’origine remonte aux mouvements anti-nucléaires — ou Die Linke, parti pacifiste, ne le soutiendraient jamais. Les conservateurs et sociaux-démocrates, qui forment aujourd'hui la coalition au pouvoir, ne fourniraient probablement pas la majorité des deux tiers requise. Resterait une poignée de députés de l’extrême droite AfD.

Enfin, en démocratie parlementaire avec scrutin proportionnel, les gouvernements de coalition sont la norme. Cela compliquerait tout effort clandestin et poserait des problèmes de stabilité concernant l’autorité de lancement nucléaire.

« Poursuivre une stratégie de latence nucléaire »

Sans défendre une arme nationale, certains analystes usaméricains proposent une stratégie de « nuclear hedging », consistant à étendre les capacités nucléaires civiles et technologiques permettant d’atteindre le seuil nucléaire. Les États dits « latents » ne construisent pas d’arme mais mettent en place les moyens pour y parvenir rapidement en cas de crise.

L’Allemagne possède déjà un important savoir-faire scientifique et technologique. Elle a été considérée comme un « État latent » par certains universitaires. Mais depuis l’abandon définitif du nucléaire civil en 2023, elle démantèle ses centrales, ce qui l’empêche désormais de produire du plutonium — même si ses anciens réacteurs ne produisaient pas du plutonium de qualité militaire.

L’Allemagne pourrait encore s’appuyer sur sa participation à URENCO (consortium germano-néerlandais-britannique d’enrichissement d’uranium). Cela pourrait lui permettre de développer des capacités civiles susceptibles d’être détournées vers un enrichissement militaire. Certains évoquent même cette possibilité autour du réacteur de recherche FRM II à Munich, qui fonctionne avec de l’uranium hautement enrichi (HEU) fourni par la Russie. En 2025, l’Université technique de Munich a annoncé une demande d’autorisation pour passer au combustible faiblement enrichi (LEU), inférieur à 20 % d’uranium-235 et inutilisable militairement. Le nouveau design utiliserait un alliage uranium-molybdène innovant. Il n’y a donc aucune raison pour que les réacteurs de recherche allemands utilisent encore de l’HEU à l’avenir.

Une stratégie de hedging constituerait une rupture majeure, signalant une intention implicite de se doter d’une arme. Mais elle comporterait des risques évidents : sanctions, perte de confiance internationale, voire frappes préventives.

Certains se demandent si l’environnement stratégique actuel est réellement le moteur principal de ce débat… ou s’il s’agit d’une tentative désespérée des partisans du nucléaire civil d’inverser la sortie du nucléaire allemand.

Ainsi, Thorsten Benner, directeur du Global Public Policy Institute à Berlin, affirme que l’énergie nucléaire « devrait aller de soi à l’ère de l’intelligence artificielle énergivore (…) Une économie avancée comme l’Allemagne doit être à la pointe de la recherche nucléaire civile ». Pour d’autres, le débat sur la « latence nucléaire » sert en réalité à justifier le retour du nucléaire civil — alors que les sensibilités anti-nucléaires restent profondément ancrées, depuis les grandes manifestations anti-Pershing II des années 1980 jusqu’aux mobilisations contre les transports de déchets CASTOR dans les années 1990-2000.

Dans ce contexte, il est peu probable que les réacteurs nucléaires redémarrent un jour en Allemagne, malgré des idées reçues à l’étranger. En réalité, Berlin a simplement cessé d’opposer son veto à la classification européenne du nucléaire comme énergie « verte », pour apaiser Paris — sans changer sa propre politique énergétique. Aujourd’hui, 58 % de l’électricité allemande provient des renouvelables, dont 29 % du vent, 15 % du solaire, 9 % de la biomasse et 4 % de l’hydroélectrique.

 « Euro-dissuasion »

La création d’une architecture européenne de dissuasion nucléaire a été beaucoup discutée en Allemagne récemment. Certaines idées fantaisistes imaginent une « valise au bouton rouge » circulant entre États européens, utilisant les armes françaises. En 2023, cette suggestion a amené l’ancien ministre des Affaires étrangères Joschka Fischer (Verts) à lancer un débat public sur les avantages d’une « Euro-dissuasion ».

Plus récemment, Benner et d’autres ont proposé d’européaniser la dissuasion étendue en recréant un groupe européen de planification nucléaire inspiré de celui de l’OTAN. Cette proposition ne répond toutefois pas à une question clé : pourquoi la France — qui a toujours refusé de rejoindre ce groupe pour préserver son « indépendance stratégique » — accepterait-elle soudain un cadre européen similaire ?

Benner suggère un groupe comprenant « la France, le Royaume-Uni, l’Allemagne, la Pologne, l’Italie et peut-être l’Espagne ». Exeunt donc la Turquie, les Pays-Bas et la Belgique — pourtant membres de la mission de partage nucléaire de l’OTAN.

Dans tous les cas, la reconfiguration de la dissuasion européenne reflète encore une fois une tension ancienne entre « européanistes » et « atlantistes ». Le chancelier Merz est réputé atlantiste, tandis que le ministre des Affaires étrangères Johann Wadephul — qui plaidait en 2020 pour étendre la dissuasion française — incarne la tendance européiste.

Renforcer le partage nucléaire au sein de l’OTAN

Ni la France ni le Royaume-Uni ne peuvent remplacer complètement les USA. L’Allemagne pourrait donc chercher une solution dans le statu quo : rester dans l’architecture de dissuasion élargie usaméricaine. Après tout, qui garantit que la France ne connaîtra pas en 2027 les mêmes bouleversements politiques que l’Allemagne aujourd’hui ?

Abandonner le cadre de l’OTAN risquerait d’affaiblir la cohésion alliée et la crédibilité de la dissuasion. En cas d’attaque russe contre un membre de l’OTAN, Paris et Londres seraient impliqués de toute façon dès l’activation de l’article 5.

Historiquement, la dissuasion élargie usaméricaine a été l’outil de non-prolifération le plus efficace. Les USA ont longtemps fait preuve de patience vis-à-vis d’une Allemagne sous-investissant dans ses capacités militaires. C’est désormais à l’Allemagne de faire preuve de patience et de renforcer ce cadre avec ses propres moyens. Elle peut notamment moderniser ses forces conventionnelles, poursuivre la certification nucléaire de ses futurs F-35 et envisager d’en acheter davantage.

L’architecture de dissuasion bénéficierait aussi d’investissements dans la guerre électronique, les avions de détection avancée, le ravitaillement en vol et les capacités de transport stratégique. D’autres options incluent la dispersion des forces aériennes à capacité duale — à l’image des F-35 britanniques récemment intégrés à la mission de partage nucléaire.

« Atombombe ? Nein danke!»

Le débat actuel semble écrit pour les Allemands mais pas par eux. Il ignore la politique intérieure, l’opinion publique, les déclarations officielles et l’histoire du pays.

Comme l’écrit Müller : « Après une quête dangereuse et sanglante, longue d’un siècle, pour la stabilité en tant qu’État médian, le renoncement aux armes nucléaires constitue, paradoxalement, une condition essentielle de la sécurité et du bien-être de l’Allemagne, et se trouve au cœur même de son intérêt national. »

L’Allemagne n’envisage pas — et n’envisagera pas — de se doter de la bombe. Mais le débat sur le renforcement de la dissuasion en Europe et au sein de l’OTAN est essentiel et offre plusieurs voies possibles. Ni l’extension de la dissuasion britannique et française, ni le renforcement de la dissuasion usaméricaine ne violent les normes de non-prolifération.

Les chercheurs — surtout aux USA — ne doivent pas confondre le débat allemand sur la garantie nucléaire et la dissuasion élargie avec une volonté allemande de se doter de l’arme nucléaire.

24/09/2025

ELSC
L’heure est venue de rendre des comptes : plainte pénale contre des responsables gouvernementaux allemands pour complicité dans le génocide perpétré par Israël à Gaza

ELSC, 19/9/2025
Traduit par Tlaxcala

Le Centre européen d’aide juridique (ELSC) est la première et unique organisation indépendante qui défend et soutient le mouvement de solidarité avec la Palestine à travers l’Europe par des moyens juridiques. Nous fournissons des conseils et une assistance juridiques gratuits aux associations, ONG de défense des droits humains, groupes et individus qui défendent la cause palestinienne en Europe continentale et en Grande-Bretagne.

L’ELSC a été créé en janvier 2019 à l’initiative conjointe de juristes européens, du réseau de la société civile palestinienne PNGO et de l’ONG néerlandaise The Rights Forum. En 2024, l’ELSC est devenu une fondation (stichting) enregistrée aux Pays-Bas, autorisée à agir dans l’intérêt public, notamment par le biais de litiges devant les tribunaux néerlandais. En 2024, nous avons également ouvert de nouveaux bureaux à Berlin et à Londres.

 


Berlin, le 19 septembre 2025 – Une plainte pénale contre des responsables gouvernementaux allemands et des dirigeants du secteur de l’armement a été déposée aujourd’hui par un collectif d’avocats à Berlin, avec le soutien du Centre européen d’aide juridique (ELSC), de l’Institut palestinien pour la diplomatie publique (PIPD) et de Law for Palestine. La plainte a été annoncée lors d’une conférence de presse aujourd’hui.


Les accusations ont été déposées auprès du bureau du procureur fédéral  (“Generalbundesanwaltschaft ”) à Karlsruhe  contre onze hauts responsables de l’ancien et de l’actuel gouvernement allemand et des PDG de fabricants d’armes, à savoir l’ancien chancelier fédéral Olaf Scholz, l’ancienne ministre fédérale des Affaires étrangères Annalena Baerbock, l’ancien ministre de l’Économie et de la Protection du climat Robert Habeck, l’actuel chancelier fédéral Friedrich Merz, l’actuel ministre fédéral des Affaires étrangères Johann Wadephul et la ministre fédérale de l’Économie et de l’Énergie Katherina Reiche, le ministre fédéral de la Défense Boris Pistorius, ainsi que le Dr Jörg Stratmann, PDG de Rolls-Royce Solutions GmbH, Michael Humbek, PDG de Dynamit Nobel Defence GmbH, et le Dr Alexander Sagel et Susanne Wiegand, PDG actuel et ancien PDG de RENK Group AG.

 

Le procureur fédéral doit respecter la Convention des Nations unies pour la prévention et la répression du crime de génocide et ouvrir des enquêtes sur les crimes potentiels si des motifs suffisants de suspicion apparaissent. Dans une plainte pénale de plus de 100 pages, les avocats fournissent des preuves détaillées des crimes présumés au titre du Code des crimes contre le droit international (CCAIL), à savoir le crime de génocide, les crimes contre l’humanité et les crimes de guerre commis par Israël. En outre, la plainte fournit des preuves détaillées de la complicité de fonctionnaires allemands dans des actes de génocide par le biais de l’approbation de livraisons d’armes.

Les livraisons d’armes ont été approuvées en pleine connaissance de cause, sachant que ces armes permettaient de commettre des crimes contre le peuple palestinien. Ils ne sont pas en mesure de prétendre qu’ils « ne savaient pas ». Les PDG des entreprises qui fournissent des armes ne sont pas exemptés de leur responsabilité en vertu du droit pénal international du fait d’une licence d’exportation gouvernementale. Le fait que les exportations aient été approuvées ne change rien à leur qualification d’acte criminel de complicité de génocide.

L’Allemagne est l’un des plus grands soutiens de la campagne d’extermination menée par Israël à Gaza. Les exportations d’armes allemandes vers Israël ont été multipliées par dix depuis 2023 et ont atteint environ un demi-milliard d’euros (485 103 796 €) au total. En août 2025, le chancelier allemand Friedrich Merz a annoncé que son gouvernement avait cessé de délivrer de nouvelles licences d’exportation pour les armes pouvant être utilisées à Gaza « jusqu’à nouvel ordre ». Cependant, les licences existantes sont toujours honorées et de nouvelles licences continuent d’être approuvées pour des armes qui ne seraient pas destinées à être utilisées à Gaza, mais qui contribuent en réalité toujours au massacre de civils en Palestine et dans la région au sens large. Le chancelier n’a pas précisé comment l’Allemagne serait en mesure de contrôler où et comment ces armes pourraient être utilisées.

La plainte pénale précise plusieurs systèmes d’armes qui ont été utilisés par l’armée israélienne à Gaza, notamment des drones de combat (Heron TP), des navires de guerre (corvette de classe Sa’ar 6) et divers types de munitions (y compris des munitions de char de 120 mm) et des pièces mécaniques. L’Allemagne a également livré une grande quantité d’armes antichars portatives « Matador ». Depuis, les soldats israéliens ont pris l’habitude de se filmer sur TikTok en train de tirer avec ces armes sur des bâtiments résidentiels afin de détruire les maisons palestiniennes pour s’amuser.

Nadija Samour, juriste senior à l’ELSC, a déclaré : « Les responsables du gouvernement allemand se sont ouvertement et à plusieurs reprises vantés de leur soutien inconditionnel et illimité à Israël. Compte tenu des conséquences génocidaires indéniables de ce soutien, nous cherchons à leur demander des comptes. »

L’avocat Benjamin Düsberg, du collectif d’avocats, a déclaré : « Le procureur fédéral allemand doit ouvrir une enquête pour faire respecter l’État de droit et l’intégrité de son bureau. Sinon, l’Allemagne admet de fait que son système de poursuites fédérales applique deux poids deux mesures et sape l’objectif de son bureau. Depuis le dépôt de notre première plainte en 2024, nous avons rassemblé des preuves accablantes qui ne peuvent être ignorées ou rejetées. »

Le plaignant, le Dr Qassem Massri, pédiatre palestinien allemand originaire de Gaza, a déclaré : « Au cours de cet horrible génocide, que l’Allemagne a soutenu par des armes et des discours, j’ai perdu de nombreux membres de ma famille, des amis d’enfance et des collègues... leurs voix ont été volées par les armes allemandes. Aujourd’hui, nous déposons cette plainte, exigeant du gouvernement allemand qu’il assume sa responsabilité historique, car « Plus jamais ça » doit signifier « Plus jamais ça » pour tout le monde. »

L’ELSC, en coopération avec des organisations partenaires, a toujours cherché à engager des poursuites judiciaires pour mettre fin à la livraison d’armes de l’Allemagne à Israël et continuera à le faire. Immédiatement après que la Cour internationale de justice (CIJ) a déterminé en janvier 2024 qu’il existait un risque plausible de génocide à Gaza et ordonné aux États de l’empêcher, une plainte pénale similaire a été déposée auprès du procureur fédéral, qui a refusé d’ouvrir une enquête contre les fonctionnaires allemands accusés qui étaient encore en fonction à l’époque. Malgré les preuves accablantes présentées par les avocats, il a justifié sa décision en niant toute violation du droit pénal international par Israël et en niant que les armes allemandes soient utilisées par Israël pour perpétuer ces crimes (« absence de causalité »).

En juin 2024, le tribunal administratif de Berlin a rejeté un recours urgent visant à imposer une interdiction immédiate des livraisons d’armes à Israël, adoptant l’argument du gouvernement fédéral selon lequel il n’avait plus approuvé aucune livraison d’armes depuis février 2024. Le journal allemand Die Zeit a toutefois révélé que le gouvernement avait continué à autoriser les exportations tout en essayant de le dissimuler en les envoyant par « petites quantités ». Ni le public ni le parlement n’en ont été informés. L’ELSC est depuis intervenu par le biais d’appels urgents visant à suspendre les livraisons du navire allemand MV Kathrin et d’une livraison de pièces de drones via l’aéroport de Francfort, qui ont tous deux été rejetés.

La plainte déposée aujourd’hui intervient quelques jours après que la Commission d’enquête internationale indépendante des Nations unies sur la Palestine a conclu qu’Israël avait commis quatre actes de génocide, tels que définis par la Convention sur le génocide, contre les Palestiniens de la bande de Gaza. Cette conclusion s’ajoute aux rapports et aux déclarations fondées sur des preuves de plus en plus nombreuses émanant d’organisations de défense des droits humains très respectées, ainsi qu’à une résolution adoptée par l’Association internationale des chercheurs sur le génocide (IAGS) qui stipule que le comportement d’Israël répond à la définition juridique énoncée dans la convention des Nations unies sur le génocide.

Le procureur fédéral allemand ne peut plus protéger son élite dirigeante de la responsabilité et de l’État de droit. Les responsables allemands ne peuvent pas se cacher derrière un raisonnement juridique déformé tout en niant les preuves de plus en plus nombreuses du génocide commis avec des armes allemandes. L’heure est venue de rendre des comptes.

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29/06/2025

HANNO HAUENSTEIN
Pourquoi le “changement de paradigme” de l’Allemagne sur Israël est une grosse blague

Hanno Hauenstein, The Third Draft, 21/6/2025
Traduit par Fausto GiudiceTlaxcala 

Malgré certaines remarques critiques, l’Allemagne n’a pas changé sa position sur Israël et la Palestine. De Gaza à Téhéran, son soutien au génocide et à la guerre persiste, tandis que la Staatsräson [raison d’État] est en train d’être relookée.

 

Staatsräson
, par Peter Wall, 2013

Que signifie la Staatsräson lorsque l’Allemagne soutient le génocide perpétré par Israël à Gaza ?
Les deux dernières années apportent une réponse douloureusement simple : ce concept s’est largement détaché de tout fondement éthique. Il n’affirme plus la responsabilité historique de l’Allemagne – à supposer qu’il l’ait jamais vraiment fait. Au contraire, il la sape.

Et pourtant, ces dernières semaines, des fissures ont commencé à apparaître dans ce qui semblait depuis longtemps être un consensus allemand inébranlable sur Israël.

Le porte-parole de la CDU pour la politique étrangère, Johann Wadephul, un atlantiste pur et dur, a déclaré à la Süddeutsche Zeitung qu’il était discutable que les actions d’Israël à Gaza restent « compatibles avec le droit international humanitaire ». Il a ajouté que les exportations d’armes seraient réexaminées – et éventuellement suspendues. Et le chancelier Friedrich Merz a déclaré à un journaliste que les objectifs stratégiques d’Israël à Gaza n’étaient plus clairs pour lui.

Ces deux déclarations contrastent fortement avec d’autres remarques faites par les mêmes personnes. Lors d’une visite en Israël début mai, Wadephul avait exprimé sa « compréhension » pour l’un des crimes de guerre les plus flagrants commis jusqu’à présent par Israël à Gaza : le blocus de l’aide humanitaire, c’est-à-dire l’utilisation de la famine comme arme. Il l’a justifié en invoquant des allégations selon lesquelles le Hamas en faisait un usage abusif, un récit avancé par Israël, mais non confirmé par des sources indépendantes.


-Vous avez qualifié la guerre d'Israël contre l'Iran de "sale boulot". Pouvez-vous nous éclairer sur cette déclaration ?
-Oui, Netanyahou, c'est notre homme à tout faire !
Dessin de RABE

Les remarques plutôt critiques de Wadephul et Merz ont été faites avant qu’Israël ne lance sa guerre illégale contre l’Iran, une opération qui semble au moins en partie destinée à redorer l’image d’Israël en Occident, non pas comme une force brutale et génocidaire, mais comme un rempart de la civilisation contre les dirigeants islamistes iraniens. Dans le même esprit d’arrogance coloniale, Merz a récemment déclaré à la ZDF, lors du sommet du G7, qu’Israël faisait « le sale boulot » pour « nous tous ». Il a également exprimé son « plus grand respect » pour le « courage » de l’armée israélienne et de ses dirigeants. Il n’a pas mentionné le fait que les frappes israéliennes violaient le droit international et avaient déjà tué des centaines de civils en Iran, ni que des dizaines d’Israéliens avaient été tués dans des attaques de représailles.

Tout bien considéré, la position de l’Allemagne reste inchangée : le gouvernement allemand continue de soutenir Israël en lui fournissant des armes et une couverture diplomatique.

Lors d’une réunion des ministres des Affaires étrangères de l’UE fin mai, une majorité d’États membres ont appelé à une révision – et à une éventuelle suspension – de l’accord d’association de l’UE avec Israël en réponse à sa campagne génocidaire à Gaza.

Une telle suspension pourrait avoir de graves conséquences économiques pour Israël. C’est l’un des rares instruments significatifs dont dispose l’UE pour contrer la trajectoire de Netanyahou, que ce soit à Gaza ou en Cisjordanie, où les déplacements forcés se sont accélérés tandis que les députés israéliens avancent ouvertement vers une annexion officielle.

 La discussion sur une éventuelle révision de l’accord d’association a déclenché d’importants débats publics en Israël. Dix-sept des 27 États membres de l’UE, dont la France et la Suède, ont voté en faveur. L’Allemagne a été l’un des rares pays à voter explicitement contre. Et cela n’aura été qu’une première étape, un signal mineur indiquant que la famine et les massacres ne seraient pas accueillis par le silence.

Le Royaume-Uni a emprunté une voie différente. Début juin, le gouvernement britannique a imposé des sanctions aux deux membres d’extrême droite les plus en vue du cabinet de Netanyahou : le ministre de la Sécurité Itamar Ben-Gvir et le ministre des Finances Bezalel Smotrich. La justification officielle était que tous deux avaient incité à la violence contre les communautés palestiniennes. Un euphémisme généreux : tous deux ont ouvertement – directement ou implicitement – appelé au déplacement ou à l’anéantissement de toute la population de Gaza.

Les sanctions britanniques s’inscrivent dans le cadre d’une initiative plus large à laquelle se sont joints l’Australie, le Canada, la Norvège et la Nouvelle-Zélande. En Allemagne, de telles mesures ne sont même pas discutées, ni dans la sphère politique ni dans les médias.

Dans ce contexte, le fait que certains politiciens aient récemment pris leurs distances par rapport aux actions d’Israël ne suggère pas un véritable changement de politique étrangère, mais plutôt un changement de discours. Les anciens discours ne peuvent tout simplement pas résister à l’abîme qui s’est ouvert à Gaza. Cela s’explique en partie par les images : des enfants en bas âge émaciés, des familles exécutées par les forces israéliennes alors qu’elles attendaient aux points de distribution « d’aide » de la GHF, des secouristes retirés morts de fosses communes improvisées.

Les sondages montrent qu’une majorité de la population allemande rejette désormais le comportement d’Israël. Cette opinion s’est renforcée malgré la couverture médiatique, dans laquelle les grands médias continuent de minimiser, d’ignorer ou de déformer activement ce qui se passe à Gaza.

Mais les faits ne peuvent rester éternellement balayés sous le tapis. Selon le ministère de la Santé de Gaza, l’armée israélienne a tué près de 56 000 Palestiniens depuis le 7 octobre, dont près de 16 000 enfants, plus de 8 000 femmes et près de 4 000 personnes âgées. Plus de 116 000 autres personnes ont été blessées, beaucoup d’entre elles souffrant de blessures qui ont changé leur vie ou ayant subi des amputations. Des estimations indépendantes suggèrent que le bilan réel est bien plus élevé. Le projet « Costs of War » estime que les chiffres sont largement sous-estimés, un avis partagé par de nombreux experts. The Lancet a estimé le nombre total de morts à plus de 186 000. C’était en juillet 2024.

Le fait que l’Allemagne, un pays qui invoque si souvent l’ordre international d’après-guerre, ait non seulement échoué à empêcher ces crimes, mais les ait activement facilités, constitue un échec historique. Cela symbolise l’érosion des normes et des principes mêmes sur lesquels l’ordre mondial a été construit après l’Holocauste. Cet ordre était fragile avant Gaza. Après Gaza, il pourrait bien être irréparable.

Lors de la visite du ministre israélien des Affaires étrangères Gideon Sa’ar à Berlin début juin, Wadephul a réaffirmé le soutien de l’Allemagne à Israël en des termes très clairs. Israël, a-t-il déclaré, « a le droit de se défendre contre le Hamas et d’autres ennemis ». L’Allemagne continuera à fournir des armes à Israël – « cela n’a jamais fait aucun doute ».

Il a également rejeté la reconnaissance d’un État palestinien, la qualifiant de « mauvais signal ». L’accord d’association de l’UE avec Israël, a insisté Wadephul, doit rester inchangé. Tous ceux qui espéraient que ses précédentes déclarations annonçaient un léger changement de cap, voire des conséquences, sont restés bouche bée. Ses déclarations aux côtés de Sa’ar sont revenues sur pratiquement tout ce qu’il avait laissé entendre auparavant.

La position actuelle de l’Allemagne pourrait être décrite comme un nouveau pragmatisme – un pragmatisme qui ne peut plus soutenir le silence total ou le soutien inconditionnel au génocide israélien, car le climat international ne le permet tout simplement pas, mais qui refuse toujours de traduire même ses critiques les plus timides et tardives en conséquences réelles. L’Allemagne s’est mise elle-même dans une impasse.

Quiconque prétend prendre au sérieux la responsabilité historique de l’Allemagne ne peut pas considérer le déplacement systématique et le massacre de dizaines, voire de centaines de milliers de Palestiniens à Gaza, l’annexion de la Cisjordanie ou la mort de civils à Téhéran comme des nécessités malheureuses. Compte tenu de la réalité actuelle, parler d’un « changement de paradigme » dans la politique allemande à l’égard d’Israël et de la Palestine est tout simplement absurde. Ce qui est encore plus absurde, c’est qu’un tel changement n’ait toujours pas été réclamé plus ouvertement.

 Ô Allemagne, mère blafarde, statue de Fritz Cremer inspirée du poème de Bertolt Brecht de 1933, Berlin