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12/02/2026

L’empire vertueux : « Gardons l’Angleterre blanche !» (Churchill, 1955)

Rafael Poch de Feliu, CTXT, 28/1/2026
Traduit par Tlaxcala

Après Gaza, la question que se pose, avec une sensation de vertige, le secteur conscient de l’opinion publique européenne est de savoir comment expliquer la complicité et la coopération des gouvernements, des institutions et des médias européens avec le génocide colonial israélien. La réponse se trouve dans l’histoire : c’est l’histoire coloniale européenne qui rapproche les gouvernements occidentaux du massacre israélien.


L’industrie du divertissement est un outil fondamental de l’hégémonisme occidental. En étroite collaboration avec le complexe politico-militaire, financier et médiatique, sa production pénètre quotidiennement dans tous les foyers et joue un rôle idéologique clé, parfaitement identifié et connu. Rétrospectivement, l’industrie hollywoodienne a réussi à transformer en exploits, épopées et récits romantiques cette encyclopédie universelle de l’infamie que contient l’histoire du colonialisme européen, et plus particulièrement celle des Britanniques, parents directs de l’hégémon actuel. La liste des films glorifiant les grands crimes coloniaux reste à faire, mais il suffit de citer des classiques tels que « Lawrence d’Arabie » (1962), « 55 jours à Pékin » (1963), « Zoulou » (1964) ou « Khartoum » (1966) pour se rappeler comment toute une génération a grandi bercée et divertie par ce genre exaltant dont elle a intériorisé la légende.

Il est instructif de comparer la lecture de n’importe quel ouvrage sérieux sur l’action de l’empire britannique en Inde ou en Chine avec des films tels que « Victoria et Abdul » (2017) de Stephen Frears ou « Tai Pan » (1986) de Daryl Duke, afin de mesurer le niveau de bassesse d’un tel bombardement. Frears présente la relation d’amitié chaleureuse entre la reine Victoria et son serviteur indien à une époque où les Indiens mouraient de faim dans des crises effroyables directement liées à la gestion coloniale. Le film de Duke s’inspire de la figure de William Jardine (1784-1843) pour monter une fiction romantique, érotique et héroïque autour du principal trafiquant de drogue de l’histoire, qui a condamné 150 millions de Chinois à la toxicomanie et est devenu l’un des hommes les plus puissants et les plus riches de son temps.


« Fumez du tabac de l’Empire » : l’Empire Marketing Board (Bureau publicitaire de l’Empire, EMB) a produit plus de 800 affiches de publicité pour inciter les Britanniques à consommer colonial, sans grand succès. Créé en 1926, il a été dissous en 1930.

Après plus de deux siècles de violence, de racisme et d’exploitation, l’empire britannique se présente toujours avec hauteur et arrogance comme une entreprise civilisatrice et exemplaire, aux côtés des empires français, espagnol, portugais, etc., déclarés défectueux ou manifestement défaillants.

« Pour certaines nations, comme l’Espagne par exemple, l’ouverture du monde a été une invitation à la prospérité, au faste et à l’ambition, une ancienne façon de procéder. Pour d’autres, comme les Pays-Bas et l’Angleterre, ce fut l’occasion de faire de nouvelles choses, de surfer sur la vague du progrès technologique », écrit David S. Landes. (Dans : La richesse et la pauvreté des nations, 1998). Cette cohérence avec le « vecteur de progrès » plus qu’ambigu que souligne avec satisfaction l’illustre historien de Harvard explique peut-être la nostalgie actuelle et renouvelée de l’empire britannique, dont font état deux auteurs critiques à l’égard de ce phénomène (Hickel et Sullivan). « Des livres très influents tels que Empire : How Britain Made the Modern World, de Niall Ferguson, et The Last Imperialist, de Bruce Gilley, ont affirmé que le colonialisme britannique a apporté prospérité et développement à l’Inde et à d’autres colonies. Il y a deux ans, un sondage YouGov a révélé que 32 % des Britanniques sont fiers de l’histoire coloniale de leur pays », soulignent-ils.

Cette même fierté envers le passé colonial est sans aucun doute honteusement présente dans de nombreuses autres anciennes nations impériales, mais nulle part ailleurs que chez les « Anglais des deux côtés de l’Atlantique », que Benjamin Franklin a définis comme « le noyau le plus important du peuple blanc », ce sentiment n’a autant de conséquences pour le présent.

« L’empire tel qu’il était a officiellement pris fin dans les années 1960, mais son héritage malheureux est toujours présent dans le monde actuel, où de nombreux conflits éclatent dans les anciens territoires coloniaux », observe Richard Gott dans son ouvrage sur l’impérialisme britannique (Britain’s Empire, 2012). « Si la Grande-Bretagne a connu un tel succès avec ses colonies, pourquoi beaucoup d’entre elles restent-elles des sources importantes de violence et de troubles ? », s’interroge-t-il. Les Britanniques, désormais relégués à l’humble rang d’ajoints du shérif, encore plus que les autres Européens, « ont continué à mener des guerres sur les terres de leur ancien empire au XXIe siècle, et une grande partie de la population britannique est revenue sans broncher à son ancienne position consistant à accepter sans réfléchir ce qui est fait en son nom dans des endroits lointains du monde », explique Gott. Le rôle que jouaient au XIXe siècle la « civilisation », le « commerce » et le « christianisme » imposés aux « sauvages » est désormais joué par l’idéologie des droits de l’homme, de l’égalité de genre et autres nobles causes. Pour toutes ces raisons, se souvenir des exploits exemplaires d’un empire aussi vertueux n’est pas un exercice historique, mais un impératif pour comprendre le présent et, en particulier, pour comprendre la complicité européenne (politique, financière, commerciale, militaire et médiatique) dans le génocide palestinien.


Prisonniers déportés d'Angleterre vers l'Australie

Le goulag britannique

L’empire britannique était une dictature militaire dans laquelle les gouverneurs coloniaux imposaient la loi martiale à la moindre dissidence. Pendant plus de 200 ans, il a été le théâtre de révoltes constantes et de violences répressives. Dans la métropole même, des centaines de milliers de personnes ont été confinées dans le goulag insulaire de Sa Majesté. En particulier après que l’indépendance des USA eut mis fin à ce territoire colonial du Nouveau Monde – dans les trente années précédant 1776, un quart des immigrants arrivés au Maryland étaient des condamnés –, des îles des Caraïbes comme les Bermudes et Roatán, au Honduras, d’Asie, comme Penang, en Malaisie, ou de l’océan Indien comme les Seychelles ou les Andaman, faisaient partie du pénitencier insulaire britannique, qui envoyait également de nombreux prisonniers indiens et chinois à Singapour. Au XIXe siècle, les Seychelles étaient une prison pour les chefs de révoltes et les notables locaux, de Zanzibar, de Somalie, d’Égypte ou du Ghana, qui, pour une raison ou une autre, ne pouvaient être exécutés. L’archevêque Makarios, leader des nationalistes chypriotes grecs, y fut emprisonné jusqu’en 1956. Mais c’est l’Australie, la grande île-continent offrant des espaces illimités, qui fut la grande destination dont le gouvernement avait besoin pour les déchets sociaux de sa révolution industrielle catastrophique, grand jalon de ce « progrès » commenté par Landes.

En 1840, la moitié de la population de Tasmanie, soit environ 30 000 personnes, était composée de détenus. Comme il était coûteux de maintenir les prisonniers dans les prisons métropolitaines, les peines minimales de déportation vers l’Australie pour s’en débarrasser, même pour de petits vols, étaient de sept ans. Entre 1788 et 1868, 162 000 condamnés ont été envoyés en Australie, parmi lesquels 4 000 syndicalistes, chartistes, luddites, les célèbres « filles de Rebecca » du Pays de Galles, qui détruisaient les péages et les barrières pour protester contre la privatisation et les péages sur les routes, ainsi que 2 000 révolutionnaires irlandais.

La terrible situation des personnes persécutées et condamnées dans la métropole, qui à leur tour persécutaient et massacraient la population indigène dans les colonies, comme cela s’est produit de manière si féroce aux USA avec les nations indiennes, s’est répétée dans d’autres colonies européennes et également en Australie. En 1824, le gouverneur militaire de Nouvelle-Galles du Sud a autorisé les colons, dont beaucoup étaient d’anciens condamnés déportés, à tuer les aborigènes à leur guise. Le gouverneur s’appelait Thomas Brisbane et son nom de famille donne aujourd’hui son nom à l’une des grandes villes australiennes.

 

Below Decks (Sous les ponts), par Rodney K. Charman (1995). Représentation de l'intérieur d'un «cercueil flottant» ( long cónra) transportant des migrants irlandais vers l’Amérique. Collection du musée Knights of Columbus

La famine en Irlande

Certains considèrent la famine qui a frappé la Chine pendant le Grand Bond en avant (1958-1962) comme la plus grave de l’histoire. Un siècle plus tôt, la famine en Irlande (« An Gorta Mór ») a été bien pire que celle de Chine si l’on tient compte de la proportion de la population touchée. Avec huit millions d’habitants, la famine et ses conséquences ont coûté la vie à un à deux millions d’Irlandais. Certains endroits ont perdu un tiers de leur population, la moitié étant morte et l’autre moitié ayant émigré. ( Patrick Joyce, Remembering Peasants. A personal History of a Vanished World, 2024).

« J’ai visité les vestiges désolants de ceux qui furent autrefois de nobles Peaux-Rouges dans leurs réserves d’Amérique du Nord et j’ai exploré les quartiers noirs où les Africains sont dégradés et réduits en esclavage », écrivait en 1847 James Hack Tuke, un philanthrope quaker anglais, dans une lettre après sa visite à Connaught, « mais je n’ai jamais vu autant de misère, ni une dégradation physique aussi avancée, que celle des habitants des marécages d’Irlande ».

D’autres pays comme la France, la Belgique, les Pays-Bas, l’Allemagne et la Russie ont également souffert du mildiou de la pomme de terre en 1846/1847, mais contrairement à ce qui s’est passé en Irlande sous la domination britannique, ils ont freiné les exportations des autres denrées alimentaires pour compenser la perte. La politique anglaise destinait à l’exportation les denrées alimentaires produites en Irlande, une stratégie dont le maintien était considéré comme plus important que la vie des Irlandais. L’un des protagonistes de cette politique, le sous-secrétaire au Trésor Charles Trevelyan, était plus préoccupé par la « modernisation » de l’économie irlandaise que par le sauvetage de vies humaines, et il a donc vu dans la famine une occasion d’appliquer des réformes radicales de libre marché.

« Nous n’avons aucun doute que, en raison des lois impénétrables mais immuables de la nature, le Celte est moins actif, moins indépendant et moins travailleur que le Saxon. Telle est la condition archaïque de sa race », écrivait The Times, le quotidien central de l’establishment impérial.

The Economist, le même hebdomadaire qui, dans les années 1990, prônait les vertus de la thérapie de choc russe, qui a fait un demi-million de victimes, principalement des hommes en âge de travailler, tout en dénigrant la mauvaise réforme chinoise, avait publié le 30 janvier 1847 un éditorial consacré à la crise irlandaise : « Que les innocents souffrent avec les coupables est une triste réalité », disait-il, « mais c’est l’une des grandes conditions sur lesquelles repose l’existence de toute société. Chaque violation des lois de la morale et de l’ordre social entraîne sa propre punition. C’est la première loi de la civilisation ». (Dans : The Economist and the Irish Famine, par Crooked Timber )

Depuis le XVIe siècle, une dîme était en vigueur en Irlande, obligeant les Irlandais, majoritairement catholiques, à verser un dixième de leurs revenus annuels pour financer l’Église protestante. Jusqu’en 1829, les catholiques qui refusaient de prêter serment d’allégeance à la couronne protestante ne pouvaient accéder à la fonction publique. Pendant la famine, les théologiens protestants anglais attribuaient le fléau de la pomme de terre au « papisme », c’est-à-dire au catholicisme, qui avait « provoqué la colère de Dieu ». L’hebdomadaire satirique Punch publiait régulièrement des caricatures présentant les Irlandais comme des singes brutaux, sales, paresseux, violents et seuls responsables de leur propre malheur.

En 1847, alors que le Times ignorait les ravages de la famine, une campagne d’aide fut lancée aux USA, mettant en évidence l’inaction du gouvernement de Londres. Les colis portant la mention « Irlande » étaient transportés gratuitement par chemin de fer et 114 navires furent affrétés pour acheminer l’aide.

L’holocauste irlandais se poursuivait pour ceux qui parvenaient à émigrer. Au cours du dernier des trois siècles de traite négrière, au cours desquels environ dix millions d’Africains ont été transférés vers le Nouveau Monde, la moitié d’entre eux ayant péri pendant la capture et le transport, selon l’un des grands historiens de ce trafic (Joseph Miller, 1988, dans Way of Death), les émigrants irlandais ont connu un sort similaire. Sur les navires anglais qui transportaient les émigrants irlandais vers l’Amérique, les conditions étaient si épouvantables qu’un sur quatre mourait pendant le voyage ou dans les six mois suivant son arrivée dans le Nouveau Monde. La mortalité enregistrée sur ce qui était décrit comme des « cercueils flottants » n’était pas inférieure à celle des navires transportant des esclaves africains vers les colonies. Le fait que cette mortalité ait été particulièrement élevée sur les navires anglais témoigne d’une négligence criminelle manifeste : pour chaque décès d’un émigrant à bord d’un navire américain, il y en avait quatre sur un navire britannique, et pour chaque malade arrivant aux USA sur un navire américain, il y en avait cinq sur un navire britannique. En 1847, sur les 98 000 émigrants arrivés au Canada à bord de navires anglais, 25 000 sont morts pendant le voyage ou dans les six mois suivant leur arrivée. Tout cela a fait la une des journaux américains et canadiens, mais le Times de Londres l’a ignoré. Le gouvernement britannique n’a commencé à prendre des mesures qu’en 1854, sept ans plus tard. (Thomas Gallagher, La lamentation de Pady 1846-1847. Prélude à la haine, 1982. Version espagnole 2007. Toujours inédit en français).

L’industrie du divertissement a complètement ignoré la famine en Irlande, mais en 2018, une rare exception irlandaise produite au Luxembourg a présenté « Black 47 », du réalisateur et scénariste Lance Daly, un film d’action au rythme effréné de western construit sur la trame de cette tragédie historique. The Times a cette fois souligné la « théâtralité machiste » du film, dont il a noté que « tout est profondément absurde, mais dans un contexte troublant de profondeur ». The Independent a souligné le caractère « excessivement sombre » de ce qu’il a qualifié de « western de pacotille » en référence aux westerns spaghetti, et The Guardian a regretté que « la caricaturisation des méchants diminue l’impact » de ce film formidable qui a néanmoins été un succès au box-office...

L’Irlande à l’Ouest et la Birmanie à l’Est ont été les territoires les plus puissants et les plus tenaces dans leur résistance aux Anglais, c’est pourquoi la répression y a été particulièrement dure, mais en Inde aussi, les bouleversements, les famines et les révoltes ont été chroniques.

Fresque sur les murs du Shaheed-Smarak ou Auditorium du Mémorial des Martyrs à Jabalpur MP (Inde), représentant le Mouvement Quittez l'Inde par l'artiste local Beohar Rammanohar Sinha de Santiniketan.

Inde

Selon une estimation récente, rien qu’au cours des quarante années allant de 1880 à 1920, la colonisation britannique a causé en Inde environ 100 millions de morts, provoquées par l’appauvrissement de la population et la fréquence et la mortalité accrues des famines. (Jason Hickel, Dylan Sullivan, How British colonialism killed 100 million Indians in 40 years). « Il s’agit de l’une des plus grandes crises de mortalité induite par des politiques dans l’histoire de l’humanité », soulignent les auteurs. « Elle est plus importante que le nombre total de décès survenus pendant toutes les famines de l’Union soviétique, de la Chine de Mao, de la Corée du Nord, du Cambodge de Pol Pot et de l’Éthiopie de Mengistu », toutes survenues au XXe siècle, précisent-ils. Avant cela, en 1770, une grande famine a ravagé le Bengale, tuant environ 10 millions de ses habitants, soit un tiers de la population. La situation a été aggravée par le monopole sur le riz et d’autres produits imposé par la Compagnie britannique des Indes orientales qui gouvernait le territoire. L’effondrement et les taxes, combinés à la sécheresse et à la famine, ont marqué le début de la domination anglaise en Inde, une situation qui allait durer 200 ans.

Dès son arrivée sur le sous-continent au XVIIe siècle, la Grande-Bretagne a détruit le secteur manufacturier indien, qui exportait des tissus dans le monde entier. Le régime colonial a supprimé les droits de douane sur les produits textiles britanniques et a créé un système de taxes et de barrières internes qui empêchaient les Indiens de vendre leurs produits dans le pays et encore moins de les exporter. « Si l’histoire de la domination britannique en Inde devait être résumée en une seule donnée, ce serait celle-ci : entre 1757 et 1947, il n’y a pas eu d’augmentation du revenu par habitant et, dans la seconde moitié du XIXe siècle, les revenus ont certainement diminué de plus de 50 % », explique Mike Davis (Late victorian Holocausts, 2002). La nouvelle économie coloniale a fragilisé les populations face aux sécheresses et aux phénomènes naturels défavorables qui ont favorisé la famine. Selon l’historien Robert C. Allen (Global Economic History: A Very Short Introduction, 2011), sous la domination britannique, l’extrême pauvreté est passée de 23 % en 1810 à plus de 50 % au milieu du XXe siècle, les salaires réels ont diminué et les famines sont devenues plus fréquentes et plus meurtrières. Un passé lointain ?

Le plus important homme politique anglais de la Seconde Guerre mondiale, Winston Churchill, mort en 1965, était un raciste avoué. Dans les années 1940, il qualifiait les Indiens de « peuple bestial avec une religion bestiale » et, à propos de la famine de 1943 au Bengale, qui fit trois millions de morts, il affirmait que « c’était de leur faute s’ils se reproduisaient comme des lapins ». En 1919, Churchill s’est déclaré « totalement favorable à l’utilisation de gaz toxiques contre les tribus non civilisées » [en Irak et en Palestine, NdT]. Dans les années 1930, il qualifiait les Palestiniens de « hordes barbares qui ne mangent que du fumier de chameau ». Avant la guerre, il était un admirateur de Mussolini (« je ne pouvais m’empêcher d’être charmé par son attitude aimable et simple et son calme aplomb ») et avait des mots élogieux pour Hitler en 1937, l’année de Guernica : « on peut détester le système de Hitler et pourtant admirer ses réalisations patriotiques. Si notre pays était vaincu, j’espère que nous trouverions un champion aussi admirable qui nous redonnerait courage et nous ramènerait à notre place parmi les nations ». Lors de la campagne électorale de 1955, Churchill a proposé pour le parti conservateur un slogan auquel de nombreux Européens souscrivent aujourd’hui : « Gardons l'Angleterre blanche ! ».

10/08/2025

“Les vrais antisémites, ce sont ceux qui arment Israël” : réactions en Israël à l’embargo allemand sur les livraisons d’armes

Ci-dessous deux articles tirés du quotidien israélien Haaretz sur la décision du chancelier allemand Merz de suspendre les livraisons à Israël d'armes qui pourraient être utilisées à Gaza. Traduit par Tlaxcala

Terrain fissuré, par RABE

Comment l’embargo sur les armes contre Gaza imposé par Berlin peut empêcher les entreprises israéliennes en Allemagne de vendre des armes à Israël

Oded Yaron, Haaretz, 9/8/2025

Depuis des décennies, l’Allemagne est le deuxième exportateur d’armes vers Israël, derrière les USA. Si Israël se trouve à nouveau confronté à une situation d’urgence nécessitant des armes, il pourrait se retrouver les mains vides. Mais la formulation choisie par le chancelier pour interdire les armes destinées à Gaza pourrait laisser une marge de manœuvre à Berlin.


Le chancelier allemand Merz avec le Premier ministre Netanyahou l’année dernière. Photo  Kobi Gideon/BauBau

La décision prise vendredi par l’Allemagne de restreindre ses exportations d’armes vers Israël pourrait avoir un impact significatif sur plusieurs des systèmes d’armement les plus importants de l’armée israélienne, obligeant Israël et ses fournisseurs à trouver des solutions de contournement pour la production en Allemagne.

Cette mesure pourrait également empêcher les fabricants d’armes israéliens opérant en Allemagne, y compris les entreprises publiques israéliennes, de vendre des armes à Israël.


Un sous-marin appartenant à la marine israélienne

Au cours des dernières décennies, l’Allemagne a été le deuxième fournisseur d’armes à Israël après les USA, en grande partie grâce à d’importants contrats conclus avec ThyssenKrupp pour la livraison de sous-marins et de navires lance-missiles destinés à protéger les plates-formes gazières offshore d’Israël.

Selon une réponse officielle du ministère fédéral allemand de l’Économie et de l’Énergie à une question du Bundestag, entre le début de la guerre et le 13 mai 2025, Berlin a approuvé des exportations d’armes vers Israël pour un montant total de 481 millions d’euros.

Le gouvernement allemand a refusé de fournir des détails précis sur les types d’armes et d’équipements fournis, se contentant d’énumérer des catégories générales telles que les armes légères, les bombes, les missiles, les munitions et un large éventail de systèmes.

La déclaration du chancelier Friedrich Merz selon laquelle l’Allemagne n’approuvera pas les exportations d’équipements militaires pouvant être utilisés dans les combats dans la bande de Gaza laisse une certaine marge de manœuvre à Berlin. Par exemple, cette décision n’aura probablement pas d’incidence sur les exportations liées aux sous-marins ou aux navires, bien que dans diverses questions parlementaires, des députés allemands aient fait état d’informations selon lesquelles des navires de surface auraient participé à la campagne de Gaza.

Cependant, Israël dépend également de l’Allemagne dans d’autres domaines où il serait difficile de prétendre que les systèmes n’ont aucun lien avec les combats à Gaza. Par exemple, la société allemande MTU, filiale de la britannique Rolls-Royce, fabrique les moteurs du char Merkava, du véhicule blindé de transport de troupes Namer et du nouveau véhicule blindé de combat Eitan.

Il s’agit de composants essentiels au bon fonctionnement des forces blindées et d’infanterie de l’armée israélienne. MTU exploite également des usines au Royaume-Uni et aux USA, mais ces installations ne servent qu’à l’assemblage final et aux essais des moteurs, ce qui signifie que l’Allemagne reste un maillon essentiel de la chaîne d’approvisionnement.


Un char de l’armée israélienne à la frontière de Gaza, en 2024. Photo  Jack Guez/AFP

La nature mondiale de la chaîne d’approvisionnement pourrait déjà offrir à Israël une solution pour contourner les sanctions allemandes. En effet, Israël achète les moteurs des Namer et Eitan à une société usaméricaine, Rolls-Royce Solutions America Inc., une filiale du groupe Rolls-Royce enregistrée aux USA, ce qui signifie que la transaction passe par les USA.

Cette décision n’aura aucune incidence sur les contrats d’exportation existants entre Israël et l’Allemagne. Le mois dernier, Elbit a annoncé un contrat portant sur la fourniture de systèmes de défense antimissile à guidage infrarouge destinés à être installés sur les avions de transport A400M de l’armée de l’air allemande. Toutefois, si le gouvernement israélien maintient son cap actuel à Gaza, même l’Allemagne pourrait se tourner vers d’autres fournisseurs pour ses futurs achats. De plus, toute décision de l’Allemagne pourrait avoir un effet domino sur d’autres États européens.

Une menace pour les exportations des entreprises israéliennes vers Israël

La coopération internationale entre les entreprises de défense israéliennes à l’étranger et l’Allemagne s’est avérée vitale au cours des premiers mois de la guerre. L’Allemagne est un allié clé d’Israël dans le développement, la production et la commercialisation d’armes sophistiquées, dont certaines sont destinées à Israël lui-même.

Israel Aerospace Industries, Rafael et Elbit possèdent toutes des filiales en Allemagne et travaillent avec des entreprises locales dans divers domaines. Cela signifie que si Israël devait à nouveau faire face à une situation d’urgence et avoir besoin d’une livraison urgente en provenance d’Allemagne, comme cela s’est déjà produit par le passé, il pourrait se retrouver les mains vides.

L’une des livraisons d’armes allemandes les plus importantes à Israël depuis le début de la guerre à Gaza a été la livraison de 3 000 lance-roquettes antichars en 2023. Il s’agissait probablement de lanceurs « Matador » (le RGW-90 ou le RGW-60, plus léger), connus dans l’armée israélienne sous le nom de « Mapatz » et conçus pour détruire les véhicules blindés, les bunkers et les militants réfugiés à l’intérieur de bâtiments.

Ces lanceurs sont produits par la société allemande Dynamit Nobel Defence (DND), rachetée il y a 20 ans par Rafael, l’entreprise publique israélienne spécialisée dans la défense. Le Matador a été largement utilisé par l’armée israélienne lors des combats menés pendant des années à Gaza et au Liban.


Système de missile Spike de Rafael. Photo  Rafael Advanced Defense Systems

Rafael a également développé la famille de systèmes de missiles guidés « Spike ». Pour les commercialiser en Europe, la société a créé Eurospike, une coentreprise avec deux grandes entreprises allemandes : Rheinmetall (40 % des parts) et Diehl Defence (également 40 %). Les 20 % restants sont détenus par Ercas B.V., une société holding de Rafael enregistrée aux Pays-Bas et opérant depuis le Royaume-Uni.

Selon les documents du registre du commerce allemand, Eurospike est chargée de la commercialisation et de la distribution des systèmes Spike, en particulier pour les clients européens, et fournit également des services tels que la gestion de projets et l’ingénierie de base des systèmes. Les missiles Spike sont en partie fabriqués en Israël et en partie sur les chaînes de production des entreprises partenaires allemandes.

-Monsieur Netanyahou, même si c'est difficile pour moi en tant qu'Allemand...
...mais nous devrions parler ouvertement de vos agissements à Gaza

L’embargo allemand sur les armes à destination d’Israël n’est pas une trahison, mais un jugement moral

 

Gideon Levy, Haaretz , 9/8/2025

Armer Israël aujourd’hui pour lui permettre de mener à bien son plan de prise de contrôle de Gaza et de commettre un nettoyage ethnique et des crimes contre l’humanité sur ce territoire est l’une des mesures les plus antisémites et anti-israéliennes qui soient. À cet égard, la décision du gouvernement allemand de suspendre ses livraisons d’armes à Israël est une démonstration courageuse de ses valeurs morales et de son amitié sincère envers Israël.

L’Allemagne a annoncé qu’elle suspendait l’exportation vers Israël d’équipements militaires susceptibles d’être utilisés dans la bande de Gaza. L’Allemagne post-Holocauste se devait de prendre cette décision : si elle avait continué à livrer des armes à un pays qui commet un génocide, cela aurait prouvé qu’elle n’avait rien appris de son passé.

Tout comme il est clair depuis des années que l’Allemagne ne peut pas s’élever contre Israël et que le pays qui a perpétré l’Holocauste a l’obligation d’assurer la sécurité de l’État qui a surgi de ses cendres, il est tout aussi clair que l’Allemagne doit lutter contre tout génocide et certainement pas contribuer à sa perpétration, même si l’auteur est son cher Israël.


Des manifestants protestent contre la situation à Gaza et réclament des sanctions contre Israël et l’arrêt des livraisons d’armes devant le Bundestag, à Berlin, en Allemagne, en juin. Photo  Fabrizio Bensch/ REUTERS

En imposant un embargo partiel sur les armes à Israël, l’Allemagne a prouvé qu’elle était à l’avant-garde de l’Europe et qu’elle n’oubliait pas l’Holocauste et ses leçons. Une Allemagne qui aurait continué à fournir des armes à Israël serait devenue, comme tous les fournisseurs d’armes actuels d’Israël, son partenaire dans un génocide. Et c’est quelque chose que l’Allemagne, plus que tout autre pays au monde, ne peut pas faire.

Tous ceux qui aident Israël à commettre un génocide déclarent en fait qu’ils haïssent cet État tout autant que ceux qui sont indignés par ses actions. Armer Israël aujourd’hui ne démontre ni amitié envers cet État ni préoccupation pour son sort. Fournir des armes à l’agresseur dans une guerre illégitime qui aurait dû prendre fin depuis longtemps et dont les objectifs sont désormais futiles et criminels, c’est se rendre complice d’un crime.

L’Allemagne a renversé l’ancien paradigme : aucune aide ne peut être accordée à l’Israël d’aujourd’hui, et certainement pas des armes. Chaque avion, chaque obus, chaque navire lance-missiles et chaque canon ne feront que tuer davantage d’innocents. Dès l’instant où l’attaque contre Gaza a cessé d’être un acte de légitime défense, elle est devenue insupportable.

Au vu du soutien incroyable apporté par les USA et de l’impuissance stupéfiante de l’opposition en Israël, personne ne peut arrêter la guerre. L’Europe peut contribuer à y mettre fin, même si ce n’est pas immédiatement.

Mais au-delà du désir d’arrêter la guerre, fournir des armes à Israël est un acte d’hostilité à son égard. Si seulement les USAméricains pouvaient comprendre ça ! L’Allemagne a le pouvoir de donner le cap : se soucier du sort d’Israël n’implique pas de l’armer pour lui permettre de mettre en œuvre ses plans insensés à Gaza.


Soldats israéliens en action à Rafah, dans le sud de Gaza. Photo  Unité du porte-parole de l’armée israélienne

Au lieu de continuer à considérer tous les manifestants contre Israël et contre la guerre comme des antisémites, une manipulation cynique et efficace de la propagande juive et israélienne, nous devrions en fait considérer ceux qui arment Israël comme les antisémites.

Bien sûr, il existe également des manifestations d’antisémitisme au sein des cercles opposés à Israël, mais elles ne sont pas majoritaires. La plupart des manifestants sont des personnes de conscience qui ont été exposées à ce que les Israéliens n’ont pas vu, et ils ne peuvent rester silencieux. Que peut-on attendre des citoyens du monde qui voient des images de famine et de mort ? Vont-ils applaudir leurs auteurs, ou vont-ils se révolter contre eux, voire les haïr ?

L’appréciation et la sympathie pour Israël ne reviendront pas dans un avenir proche. Le monde n’oubliera pas Gaza de sitôt. Le fait qu’Israël nie ses actes et n’accepte pas la moindre responsabilité ne fera que l’éloigner du reste du monde.

Les Israéliens en Europe peuvent continuer à jouer la carte de la victime auprès de chaque restaurateur qui les met à la porte, mais c’est ainsi que se comportent les personnes conscientes et soucieuses du bien commun. Ce ne sont pas des antisémites. Ils valent certainement mieux que ceux qui poussent Israël à continuer de tuer des centaines de bébés depuis les airs, la terre et la mer, et à l’équiper d’armes adaptées au massacre de ces bébés.


Merz augmente la pression : Arrêt de certaines exportations darmes

31/01/2024

Les Sages demandent à Israël de se conformer immédiatement aux mesures conservatoires de la CIJ

The Elders, 29/1/2024
Traduit par Fausto Giudice, Tlaxcala

The Elders (Les Anciens, ou Les Sages) est un groupe indépendant de dirigeants du monde œuvrant pour la paix, la justice, les droits humains et une planète durable. Il a été fondé par Nelson Mandela en 2007 @TheElders

Déclaration : Les Sages demandent à Israël de se conformer immédiatement aux mesures conservatoires ordonnées par la Cour internationale de justice (CIJ) pour protéger les Palestiniens de Gaza contre les actes de génocide.

 

Les Sages demandent également aux alliés d'Israël d'affirmer publiquement leur respect de la décision de la Cour et d'utiliser les leviers politiques, militaires et financiers à leur disposition pour s'assurer qu'Israël respecte les mesures conservatoires.

La décision juridiquement contraignante de la CIJ est un moment d'une extrême gravité.

Les forces israéliennes ont tué plus de 25 000 Palestiniens à Gaza, détruit des maisons et des infrastructures sur l'ensemble du territoire et déplacé jusqu'à 1,9 million de personnes. Les Sages partagent le jugement de la Cour selon lequel cette ampleur de la dévastation risque de causer un préjudice irréparable à la population de Gaza.

Israël, en tant que puissance militaire occupante, doit se conformer à l'arrêt de la Cour et mettre en œuvre les mesures conservatoires dans leur intégralité. Il doit notamment veiller à ce que son armée ne commette aucun acte de génocide à l'encontre du peuple palestinien en tant que groupe protégé, y compris en tuant des membres de ce groupe. Il s'agit également d'empêcher l'incitation au génocide et de permettre la fourniture des services de base et de l'aide humanitaire dont le pays a un besoin urgent. Une mesure immédiate doit être la levée du siège de Gaza et la fin de la punition collective des Palestiniens.

Les Sages soutiennent l'accent mis par la Cour sur le fait que toutes les parties au conflit sont liées par le droit international humanitaire, ainsi que son appel à la libération immédiate et inconditionnelle des otages détenus par le Hamas et d'autres groupes armés.

Tous les États ont la responsabilité de respecter l'arrêt de la Cour. L'Afrique du Sud a fait preuve de leadership moral en portant cette affaire devant la Cour, et il incombe maintenant aux autres - en particulier aux alliés d'Israël et au Conseil de sécurité des Nations unies - de respecter leurs propres obligations morales et juridiques de prévenir les actes de génocide et de soutenir l'arrêt de la CIJ.

Au minimum, les alliés d'Israël doivent s'assurer qu'ils ne sont pas complices de crimes atroces. Les Sages réitèrent donc leur appel à tous les pays qui fournissent une assistance militaire à Israël pour qu'ils réexaminent cette assistance et fixent de nouvelles conditions pour la fournir à l'avenir. Les gouvernements qui fournissent une assistance militaire en sachant que des atrocités sont commises ou sont imminentes risquent d'être complices. La légitime défense ne peut en aucun cas justifier les crimes atroces.

Pendant trop longtemps, les alliés d'Israël - en particulier les USA et de nombreux États européens - ont fourni une couverture politique à ses violations du droit international.  Cette impunité doit cesser maintenant.

Les dirigeants politiques qui choisissent d'ignorer ou de saper l'arrêt de la Cour risquent d'affaiblir davantage l'État de droit international à un moment où il est déjà gravement menacé. Le Conseil de sécurité des Nations unies a un rôle essentiel à jouer pour garantir le respect de l'arrêt de la CIJ et l'application cohérente du droit international. Le monde nous regarde.

Mary Robinson, ancienne présidente de l'Irlande et présidente de The Elders

Ban Ki-moon, ancien secrétaire général des Nations unies et vice-président de The Elders

Graça Machel, fondatrice du Graça Machel Trust, cofondatrice et vice-présidente de The Elders

Gro Harlem Brundtland, ancienne Première ministre de Norvège et ancienne directrice générale de l'OMS

Helen Clark, ancienne Première ministre de Nouvelle-Zélande et ancienne directrice du Programme des Nations unies pour le développement

Elbegdorj Tsakhia, ancien président et premier ministre de Mongolie

Zeid Ra'ad Al Hussein, ancien Haut Commissaire des Nations unies aux droits de l'homme

Hina Jilani, avocate à la Cour suprême du Pakistan et coprésidente de la
Taskforce on Justice (Groupe de travail sur la justice)

Ellen Johnson Sirleaf, ancienne présidente du Liberia et lauréate du prix Nobel de la paix

Ricardo Lagos, ancien président du Chili

Juan Manuel Santos, ancien président de la Colombie et lauréat du prix Nobel de la paix

Ernesto Zedillo, ancien président du Mexique