Face à l’échelle démentielle de l’opération Métro Surge, des gens ordinaires jonglent entre leur vie quotidienne et le fait de veiller les uns sur les autres comme ils le peuvent.
Robin Kaiser-Schatzlein, The New York Review, 30/01/2026
Traduit par Tlaxcala
Robin Kaiser-Schatzlein a grandi à Saint Paul, Minnesota et vit à Brooklyn. C’est un journaliste indépendant usaméricain et l’auteur du livre à paraître Tyranny at Work: Unfreedom and the American Workplace (Harper-Collins, avril 2027). Bluesky
En allant en voiture de l’aéroport à Saint Paul, on passe sous Fort Snelling, une énorme structure en calcaire du début du XIXe siècle. En novembre 1862, après la conclusion sanglante de la guerre entre les USA et les Dakota, 1 700 personnes de la tribu Dakota furent forcées de marcher jusqu’à Fort Snelling et enfermées dans un camp de concentration sur les terrains plats de la rivière en contrebas. Le mois suivant, trente-huit hommes Dakota furent pendus à Mankato, Minnesota — la plus grande exécution collective de l’histoire des USA. Entre cent et trois cents personnes moururent dans le camp. Quand j’étais enfant, en grandissant à Saint Paul, nous n’avons rien appris de tout cela, mais nous allions régulièrement à Fort Snelling lors de sorties scolaires pour voir des reconstituteurs historiques allumer de faux canons. Les sucres d’orge du magasin général étaient une grande attraction.
Aujourd’hui, Fort Snelling est de l’autre côté de l’autoroute par rapport à un nouveau centre de détention, le bâtiment fédéral Bishop Henry Whipple, qui sert de quartier général local pour l’Immigration et les Douanes (ICE). Par le passé, Saint Paul, de l’autre côté du fleuve, a été largement épargnée par les types de troubles civils qu’a connus Minneapolis au fil des décennies ; même pendant les soulèvements de 2020, les choses y sont restées assez calmes. Mais quand j’ai commencé à appeler des gens chez moi dans les villes jumelles début janvier, tout le monde était à cran. Une personne m’a envoyé un article de la radio publique du Minnesota sur un homme battu inconscient par des agents de l’ICE et détenu à une station-service à quelques pâtés de maisons de chez elle, dans un quartier tranquille de Saint Paul. Une autre m’a dit que l’ICE patrouillait les artères centrales de la ville, remontant et descendant University et Snelling.
À ce
moment-là, il était clair que l’ICE n’est pas au Minnesota principalement pour
détenir et expulser des gens. Les agents sont venus, avant tout, pour
terroriser les Minnésotain·es. Sinon, pourquoi seraient-ils arrivés équipés
pour la guerre, en tenues de combat ? L’administration Obama a expulsé des
millions de personnes à travers le pays sans autant de tapage. L’opération Metro
Surge n’était pas bien pensée, comme le soulignent les vidéos de véhicules de l’ICE
coincés dans la neige et d’agents glissant dans des rues gelées. Mais le fait
de réaliser ça n’apporte aucun réconfort ; même avant qu’ils ne commencent à
tuer des gens, il était évident que l’incompétence des agents ne faisait que
les rendre plus dangereux. Le froid mordant entrave l’opération mais semble
aussi être de connivence avec elle : l’ICE roule en cherchant des cibles par un
temps qui contraint à rester cloîtré à l’intérieur tous ceux qui ont le choix.
Alors que la
montée en puissance s’accentuait, les agents n’ont pas semblé craindre les
caméras. En fait, ils participent à la diffusion de leur propre brutalité,
utilisant souvent des grenades fumigènes colorées pour produire des images
théâtrales. Sur Reddit, j’ai vu un agent sur le siège passager d’une
fourgonnette pointer son pistolet sur des civils non armés dans la rue ; j’en
ai vu d’autres fouiller violemment des appartements ; un autre encore a
vaporisé du gaz poivre sur un manifestant qui s’éloignait de lui ; quelques
autres ont traîné un jeune homme hors d’une Target pour l’abandonner en larmes
peu après. Une vidéo montrait un escadron d’agents arrachant une femme
handicapée de sa voiture alors qu’elle essayait de se rendre à un rendez-vous
médical et la portant par les membres comme un animal.
Terrorisés
et terrifiés, les gens résistent toujours à la vague comme ils le peuvent. Du
jour au lendemain, des églises ont mis en place des opérations de type entrepôt
pour livrer de la nourriture à ceux qui se sont cachés ; l’Iglesia Dios Habla
Hoy dans le sud de Minneapolis a distribué plus de 12 000 boîtes de provisions
en six semaines. Les banques alimentaires ont été submergées de dons et de
bénévoles. Des femmes somaliennes du quartier Cedar-Riverside patrouillent dans
les rues avec des gilets de sécurité et font des tours de garde dans les halls
d’immeubles, informant les gens de leurs droits et servant du thé ; des groupes
de voisins montent la garde devant un centre commercial somalien à Minneapolis
et un supermarché mexicain à Saint Paul, tous deux ayant été pris pour cible
par des raids. Dans un cas, des gens se sont donné le bras pour empêcher l’ICE
d’entrer dans une épicerie sans mandat.
Des navettes
conduisent les gens au travail et à leurs rendez-vous médicaux. Des bénévoles
se déplacent en ville en tant que notaires, signant des formulaires de
Délégation d’Autorité Parentale (DOPA) pour les familles séparées. Des sociétés
de dépannage locales répondent gratuitement aux appels concernant des véhicules
trouvés dans la rue portes ouvertes, désormais un phénomène couyrant. Des
voisins promènent les chiens de familles cachées. Les gens s’organisent pour
fournir du lait maternel à des bébés dont les parents ont été emmenés par l’ICE.
Comme c’est devenu la norme dans toutes les formes de crise usaméricaine, les
gens font des collectes de fonds en ligne pour ceux qui ont du mal à payer leur
loyer ou à subvenir aux besoins de leurs enfants.
Des chats de
réaction rapide se forment sur Signal et WhatsApp pour alerter les résidents
quand l’ICE se montre et pour rassembler des foules d’observateurs, qui
soufflent dans des sifflets et klaxonnent. Certaines personnes suivent les
véhicules de l’ICE tandis que d’autres notent les plaques d’immatriculation des
voitures quittant le bâtiment Whipple. D’autres encore traquent les
hélicoptères pour essayer de deviner où l’ICE se rendra ensuite. Des foules
jouent du klaxon et frappent sur des casseroles devant les hôtels logeant des
agents de l’ICE. Mi-janvier, le DoubleTree de Saint Paul a notifié aux employés
du DHS qui y séjournaient que leurs réservations étaient annulées et que l’hôtel
fermait pour des « raisons de sécurité publique ».
L’ampleur
même de l’effort d’entraide est difficile à saisir, tout comme la rapidité avec
laquelle il s’est organisé et le courage de ceux qui en sont responsables. En
même temps, ce qu’ils font est largement du tri, répondant à une urgence après
l’autre. Des voisins jonglant avec leur travail, leurs enfants et leurs propres
peurs font face à trois mille agents fédéraux. (À titre de comparaison, ce sont
trois cents qui ont été déployés à Chicago.) L’ampleur de l’opération Metro
Surge est démente, extravagante. Alors que les responsables étatiques et locaux
font des effets de manche en conférences de presse et déposent des plaintes,
les gens font ce qu’ils peuvent pour se protéger les uns les autres et tenir
bon.
*
Quand je
suis arrivé à Minneapolis mercredi de la semaine dernière, la température était
plus douce que la normale, environ -9°C, et une fine neige cristalline
tourbillonnait. Après des jours à regarder des vidéos d’arrestations par l’ICE,
je m’attendais inconsciemment à un pandémonium total, mais la zone de ramassage
à l’aéroport était la plus calme que j’aie jamais vue. Je suis passé devant la
station-service de Saint Paul où des agents ont battu un homme jusqu'à ce qu'il
perde connaissance : il n’y avait aucun signe de l’enlèvement.
Dans une
épicerie du quartier Seward à Minneapolis, j’ai entendu une caissière demander
à une autre : « Mais est-ce que c’est illégal ? En mettant mes courses en
sac, j’ai demandé si elles parlaient de l’ICE. « Ils ont frappé à la porte
de sa famille mais il n’y avait personne. Alors ils ont cassé la caméra »,
a dit l’une d’elles en haussant les épaules.
Dans les
rues du sud de Minneapolis, un centre de l’opération de chasse de l’ICE, deux
jours plus tard, je n’ai trouvé aucune trace de cette semi-normalité
surréaliste. Des blocs tranquilles sont animés par des bénévoles patrouillant
en voiture ou debout au coin des rues avec des sifflets, et par des véhicules
de l’ICE roulant à toute allure sur des routes glissantes ; les agents surgissent
de nulle part et disparaissent tout aussi vite. Une fois, une voiture est
passée devant moi et j’ai vu un homme ajuster son gilet pare-balles derrière
une vitre teintée, laissant voir l’insigne brodé révélateur « POLICE ».
Une autre fois, j’ai repéré un 4X4 sans plaque avant et deux autres véhicules
le suivant de près. Les trois voitures ont fait un demi-tour puis un virage à
gauche immédiat dans une rue latérale, se déplaçant comme une seule unité
sinueuse, comme un serpent. Je me suis engagé dans la rue latérale derrière
elles et j’ai vu qu’elles s’étaient garées dans une ruelle, et qu’une douzaine
d’agents environ avaient surgi. J’ai fait le tour du pâté de maisons pour
essayer de voir où ils étaient allés à pied, mais il n’y avait aucun signe d’eux,
et quand je suis revenu, ils étaient partis.
*
Les gens qui
ont vécu 2020 à Minneapolis sont déjà familiers avec la vue de troupes
fédérales armées rôdant dans leurs rues. Pendant les soulèvements, des membres
de la Garde nationale patrouillaient les quartiers et tiraient des balles en
caoutchouc sur des civils pour faire respecter un couvre-feu. Contribuant à
cette impression de déjà-vu, de nombreux résidents de la ville sont à nouveau
coincés chez eux, trop effrayés pour sortir. Comme ce fut le cas pendant la
pandémie, pour certaines personnes, simplement faire une course ou aller voir
des amis nécessite un certain degré de planification et une certaine tolérance
au risque. Les districts scolaires des villes jumelles ont commencé à proposer
des options d’apprentissage à distance pour les élèves. Même certains de mes
amis citoyens non blancs se terrent sur place.
La pandémie
et le soulèvement ont incité les gens de Minneapolis à s’organiser pâté de
maisons par pâté de maisons. Les chats Signal et WhatsApp de quartier ont
coordonné l’aide alimentaire et locative, puis organisé des surveillances
locales, comblant un vide quand la police semblait avoir relâché ses efforts en
matière d’application de la loi. Aujourd’hui, ces chats semblent à nouveau être
l’unité de base de l’organisation à Minneapolis. La résistance à l’ICE est
davantage motivée par des voisins veillant les uns sur les autres que par des
groupes d’affinité ou un projet idéologique de gauche spécifique.
Des
agents fédéraux s'en prennent à des manifestants après avoir tiré des gaz
lacrymogènes, Minneapolis, 24 janvier 2026. Arthur Maiorella/Anadolu/Getty
Images
Bien sûr, une différence entre ce moment et la pandémie est que la majorité des gens ne sont pas au chômage. Qu’ils soient des immigrants vivant dans la peur de l’ICE, des bénévoles d’entraide, ou les deux, la plupart vont encore à leur travail, en plus de s’occuper peut-être des enfants et de préparer le dîner. Beaucoup m’ont dit en riant que, quand on additionnait tout, ils faisant des journées de boulot de dix-huit à vingt heures.
En dehors de
cette recrudescence d’activité, beaucoup vivent l’invasion principalement par
le biais des vidéos, souvent filmées par des observateurs citoyens, qui se
répandent sur les réseaux sociaux et passent aux informations. (« C’est
comme Call of Duty ! », crie un agent en tenue de camouflage dans
un extrait, pointant son arme sur des manifestants. « Plutôt cool, hein ? »)
Ces images projettent la puissance bien au-delà des parties de la ville où l’ICE
est le plus actif. Même les mises à jour régulières sur les observations de l’ICE
dans les chats de quartier peuvent accentuer le sentiment que les agents sont
omniprésents. C’est une ligne fine : les réseaux qui attisent la résistance
peuvent aussi alimenter la rumeur de la peur.
*
Une
nouveauté de ce moment : il était difficile de dire à quel point il était sûr
pour quiconque de me parler. Pendant mon séjour chez moi, alors que j’interviewais
des personnes directement impactées par l’opération Metro Surge et que je
suivais des bénévoles d’entraide, je n’ai cessé d’entendre parler des moyens
déployés par l’ICE pour piéger les personnes qui critiquent l’agence ou
entravent sa campagne de terreur. Après qu’un magasin de jouets local a été mis
en avant sur ABC News pour avoir distribué des sifflets imprimés en 3D,
il a été visité par des agents de l’ICE qui ont exigé les documents d’autorisation
de travail des employés. Le 26 janvier, le directeur du FBI Kash Patel a révélé
dans une interview qu’il avait lancé une enquête sur des chats Signal privés
après qu’un podcasteur d’extrême droite s’est infiltré dans plusieurs fils de
discussion de patrouille. Les manifestants et observateurs sont de plus en plus
détenus sans raison ; on m’a dit à mi-parcours de ma visite que si j’allais au
bâtiment Whipple, je devais me préparer à être retenu jusqu’à trois jours. Les
tactiques de l’ICE changent constamment. J’ai entendu une rumeur selon laquelle
les agents mettent des autocollants de pare-chocs « Vegan » et « Coexist »
sur leurs voitures pour échapper à la détection. Ils pourraient se faire passer
pour des livreurs. J’ai entendu parler de bénévoles qui suivaient des véhicules
de l’ICE pour être menés directement à leur propre domicile — la façon des
agents de leur faire savoir qu’ils ont été identifiés.
Une école a
averti les familles que l’ICE distribuait des flyers proposant de la
nourriture, transformant l’insécurité alimentaire créée par l’agence en piège.
Des bénévoles livrant des provisions à des personnes cachées ont été suivis par
des agents cherchant des cibles. L’ICE maintient trois membres de la tribu
Oglala Sioux en détention, et a refusé de divulguer des informations au-delà de
leurs prénoms à moins que la tribu n’entre dans un « accord d’immigration »
avec le gouvernement. Des surveillants d’arrêts et de départ de bus scolaires
rapportent que des agents de l’ICE se font passer pour des observateurs pour
surveiller les enfants. À 150 km à l’ouest de Minneapolis, à Willmar, des
agents de l’ICE ont déjeuné dans un restaurant mexicain, puis sont revenus cinq
heures plus tard et ont arrêté trois employés alors qu’ils quittaient le
travail. Ils ont tiré un grand-père, vêtu seulement de ses sous-vêtemens et
enveloppé dans une couverture, hors de chez lui par -12°C. Ils arrêtent des
observateurs, presque tous citoyens US, et les abandonnent dans des bois ou des
parkings aléatoires. Ils ont enlevé des enfants de deux ans seulement ; un
après-midi, ils ont forcé un enfant de cinq ans, capturé à son retour de l’école
maternelle, à frapper à la porte de sa maison alors que les membres de sa
famille se cachaient à l’intérieur.
*
Le vendredi
23 janvier était le jour d’une grève générale largement médiatisée, un appel
des syndicats des villes jumelles à « pas de travail, pas de shopping, pas
d’école ». Le mouvement ouvrier du Minnesota, entre autres, a prévu une
énorme marche publique dans le centre-ville de Minneapolis pour protester
contre l’ICE. Je pouvais voir que l’information circulait largement en ligne au
nombre de personnes en dehors des villes jumelles qui m’ont envoyé des messages
pour me demander si j’y assistais. Au lieu de cela, j’ai fini par interviewer
des personnes affectées par l’ICE et suivre des organisateurs d’entraide, qui
continuaient leur travail.
J’ai rencontré Vi dans une maison chaleureuse et chaotique du sud de Minneapolis.
Vi vit en
banlieue, mais à cause de l’interdiction de faire des achats durant la grève,
elle déposait des nems maison au porc et au poulet chez des amis sur son chemin
vers le rassemblement du centre-ville.
Vi, qui est
Hmong, s’inquiète du désir exprimé par Stephen Miller de dénaturaliser des
citoyens naturalisés comme elle. Elle a trois enfants, et son mari a une
maladie chronique ; elle gère les factures et beaucoup de paperasse familiale,
en plus de cuisiner, coudre et tout le reste. Elle a récemment jugé nécessaire
de montrer à ses enfants où se cacher dans la maison si des agents venaient la
prendre. Son enfant de onze ans fait des cauchemars sur le fait d’être enlevé
par l’ICE. Le cadet de cinq ans demande s’il y a des « soldats »
dehors avant d’ouvrir la porte. Le tout-petit n’est pas allé à l’école
maternelle de la semaine. « Les enfants ne peuvent pas être des enfants en
ce moment », dit Vi. Pendant ce temps, elle va toujours travailler tous
les jours, même si elle se sent engourdie et déconnectée de son corps, et qu’elle
ne dort pas bien.
« Ce qui me fait le plus
peur, c’est que les règles changent sans cesse », m’a-t-elle dit. « Avant,
c’était très clair. » On savait ce qui pouvait vous faire expulser, ce qui
pouvait faire avancer votre dossier, et jusqu’où le gouvernement irait pour
faire appliquer la loi. Maintenant, il n’est même pas clair si les lois
comptent. Pourtant, Vi m’a dit qu’elle prévoyait de se joindre à la marche de
la grève générale dans le centre-ville. Quand elle a embrassé et câliné ses
enfants ce matin-là, elle leur a expliqué pourquoi elle devait y aller. Elle ne
croit pas devoir attendre qu’une autorité supérieure vienne à son secours. La
pancarte qu’elle a faite pour la protestation disait : « L’histoire nous
dit que ça n’a jamais été le gouvernement qui nous sauve, ça a été le peuple ».

Une foule de
manifestants marchant dans le centre-ville de Minneapolis, 25 janvier 2026. Arthur
Maiorella/Anadolu/Getty Images
J’ai
rencontré une autre bénévole d’entraide, Lucia, dans le sous-sol d’un centre
communautaire à Saint Paul, où elle travaillait sur son ordinateur pendant que
nous parlions. (C’est-à-dire que, comme la plupart des travailleurs d’entraide,
elle faisait encore son travail de jour.) Son téléphone n’arrêtait pas de s’illuminer
avec des messages de son chat de bénévoles pendant notre entretien ; elle m’a
dit qu’elle avait dû commencer à transporter une batterie de secours
extra-large parce que les mises à jour constantes vident rapidement son
portable.
Lucia est
citoyenne, mais elle est née au Mexique. Il y a quelques mois, elle a formé une
organisation d’entraide en utilisant le chat texte de son groupe de danse
hebdomadaire ; c’était fin novembre, après que l’ICE eut forcé l’entrée d’une
maison dans l’est de Saint Paul sans mandat et eu détenu un homme latino non
armé. Des voisins étaient sortis pour observer et filmer, mais alors que l’ICE
terminait son opération, un escadron du département de police de Saint Paul est
arrivé en tenue anti-émeute et a gazé aux lacrymos la foule. Lucia a pensé : « Personne
n’est en sécurité ».
Les gens
dans la communauté de Lucia ont commencé à se cacher. Elle et son groupe d’entraide
ont livré de la nourriture, assuré des transports et aidé pour le loyer, entre
autres. Puis les choses sont devenues plus effrayantes. Pendant trois jours
consécutifs, elle a remarqué une Jeep noire garée en face de chez elle. Le
troisième jour, elle était garée directement derrière sa voiture. La veille,
Lucia organisait une collecte de fournitures pour les familles qui pourraient
devoir se cacher, demandant à ses contacts d’apporter des sacs à dos et des
produits essentiels comme des brosses à dents, du baume à lèvres et des
produits féminins. Maintenant, elle a fait un sac pour elle-même et est allée
rester avec des amis pendant trois jours.
La mort de
Renee Good a été un autre tournant pour Lucia. Comme elle me l’a expliqué : si
l’ICE était prêt à tirer sur une femme blanche en pleine tête, qui savait ce qu’ils
feraient aux personnes de couleur ? Qui savait ce qu’ils feraient à qui que
ce soit ? Après cela, elle a redoublé d’efforts dans son travail d’entraide.
Lucia et son
mari, Harold, comme elle latino et citoyen usaméricain, portent maintenant
leurs passeports sur eux partout.
(Beaucoup de gens dans les villes jumelles font de même, y compris le maire de
Saint Paul, qui est Hmong.) Ils portent aussi des dispositifs de suivi cachés
sous leurs vêtements au cas où ils se retrouveraient dans un centre de
détention hors de l’État. Ils écrivent et réécrivent les numéros d’avocats sur
leurs bras. Ils ont établi des plans avec des personnes qui sauront ce que
signifie un message texte disant seulement « 911 ».
Quand j’ai évoqué
avec Harold la peur qui accompagne le fait de savoir qu’il pourrait être
profilé racialement comme un immigrant, sa réponse a fait écho à celle de Vi. « La
peur a toujours été là », a-t-il dit, « mais la peur a changé parce
que les règles ont changé ». Quand il patrouille son quartier avec le
groupe d’entraide ou participe à des protestations pacifiques, m’a-t-il dit, « Je
m’attends à être arrêté. Tu essaies juste de te préparer mentalement ».
*
Je devais
partir le samedi 24 janvier, prenant un vol de midi pour éviter une tempête
arrivant sur la côte est. Pour mon dernier matin, j’ai retrouvé un ami d’enfance
qui vit dans le sud de Minneapolis, et nous avons marché péniblement à travers
la lueur hivernale et la neige gelée jusqu’à un bistrot local. Il faisait
-26°C, et de la vapeur s’échappait des bouches d’égout. La vie de mon ami,
comme celle de tout le monde, a été grandement altérée par la vague ; il voit
des agents de l’ICE tous les jours. Pourtant, pendant le petit-déjeuner, nous
avons parlé de nos vieux amis, de nos vies, et de mon enfant. Pendant que nous
mangions, le bistrot s’est rempli d’une foule typique pour le brunch du
week-end, choisissant entre café moyennement torréfié et torréfié foncé, entre
pancakes et pain perdu, entre œufs au plat et brouillés.
Il voulait
me montrer sa maison, qu’il avait récemment achetée, alors nous avons marché
quelques pâtés de maisons jusqu’à là. C’est un petit bungalow avec de beaux
détails en bois — cage d’escalier lambrissée en pin noueux, planchers en chêne
usés — typiques du quartier. Sa compagne nous a accueillis à la porte. Après
une visite rapide, j’ai commencé à remettre mon équipement d’hiver. Sa compagne
a pris un appel téléphonique et s’est éclipsée dans la pièce voisine.
Soudain, elle était de retour. « Je te mets en haut-parleur », a-t-elle dit. La personne à l’autre bout tremblait – c’était audible -. « Nous pensons qu’il a été touché par balle », ont-ils dit. Nous sommes restés dans l’entrée sombre, la poussière scintillant dans l’air, figés dans le silence. L’appelant avait vu une vidéo circulant en ligne, dans laquelle des agents de l’ICE semblaient tirer sur un homme dans la rue. Ils pensaient que l’homme sur la vidéo était leur ami. Mon ami m’a dit qu’il venait de passer la soirée la veille avec la personne en question, un type doux et gentil qui était néanmoins exaspéré par la situation. Rien n’était encore clair, mais ils ont décidé d’aller aux soins intensifs. Alors que ma mère me déposait à l’aéroport, j’ai eu de leurs nouvelles : c’était leur ami, Alex Pretti, qui avait été touché. Juste avant le décollage de l’avion, j’ai appris qu’il était mort.







