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01/02/2026

Moins quinze degrés
Un reportage sur Minneapolis en résistance à l’opération Metro Surge

Face à l’échelle démentielle de l’opération Métro Surge, des gens ordinaires jonglent entre leur vie quotidienne et le fait de veiller les uns sur les autres comme ils le peuvent.

Robin Kaiser-Schatzlein, The New York Review, 30/01/2026
Traduit par Tlaxcala

Robin Kaiser-Schatzlein a grandi à Saint Paul, Minnesota et vit à Brooklyn. C’est un journaliste indépendant usaméricain et l’auteur du livre à paraître Tyranny at Work: Unfreedom and the American Workplace (Harper-Collins, avril 2027). Bluesky

 


Une manifestante fait face à des agents des Douanes et Protection des frontières(CBP) lors d’une manifestation suite à la mort d’Alex Pretti, tué par des agents fédéraux, Minneapolis, 24 janvier 2026. Arthur Maiorella/Anadolu/Getty Images

 En allant en voiture de l’aéroport à Saint Paul, on passe sous Fort Snelling, une énorme structure en calcaire du début du XIXe siècle. En novembre 1862, après la conclusion sanglante de la guerre entre les USA et les Dakota, 1 700 personnes de la tribu Dakota furent forcées de marcher jusqu’à Fort Snelling et enfermées dans un camp de concentration sur les terrains plats de la rivière en contrebas. Le mois suivant, trente-huit hommes Dakota furent pendus à Mankato, Minnesota — la plus grande exécution collective de l’histoire des USA. Entre cent et trois cents personnes moururent dans le camp. Quand j’étais enfant, en grandissant à Saint Paul, nous n’avons rien appris de tout cela, mais nous allions régulièrement à Fort Snelling lors de sorties scolaires pour voir des reconstituteurs historiques allumer de faux canons. Les sucres d’orge du magasin général étaient une grande attraction.


Aujourd’hui, Fort Snelling est de l’autre côté de l’autoroute par rapport à un nouveau centre de détention, le bâtiment fédéral Bishop Henry Whipple, qui sert de quartier général local pour l’Immigration et les Douanes (ICE). Par le passé, Saint Paul, de l’autre côté du fleuve, a été largement épargnée par les types de troubles civils qu’a connus Minneapolis au fil des décennies ; même pendant les soulèvements de 2020, les choses y sont restées assez calmes. Mais quand j’ai commencé à appeler des gens chez moi dans les villes jumelles début janvier, tout le monde était à cran. Une personne m’a envoyé un article de la radio publique du Minnesota sur un homme battu inconscient par des agents de l’ICE et détenu à une station-service à quelques pâtés de maisons de chez elle, dans un quartier tranquille de Saint Paul. Une autre m’a dit que l’ICE patrouillait les artères centrales de la ville, remontant et descendant University et Snelling.

À ce moment-là, il était clair que l’ICE n’est pas au Minnesota principalement pour détenir et expulser des gens. Les agents sont venus, avant tout, pour terroriser les Minnésotain·es. Sinon, pourquoi seraient-ils arrivés équipés pour la guerre, en tenues de combat ? L’administration Obama a expulsé des millions de personnes à travers le pays sans autant de tapage. L’opération Metro Surge n’était pas bien pensée, comme le soulignent les vidéos de véhicules de l’ICE coincés dans la neige et d’agents glissant dans des rues gelées. Mais le fait de réaliser ça n’apporte aucun réconfort ; même avant qu’ils ne commencent à tuer des gens, il était évident que l’incompétence des agents ne faisait que les rendre plus dangereux. Le froid mordant entrave l’opération mais semble aussi être de connivence avec elle : l’ICE roule en cherchant des cibles par un temps qui contraint à rester cloîtré à l’intérieur tous ceux qui ont le choix.

Alors que la montée en puissance s’accentuait, les agents n’ont pas semblé craindre les caméras. En fait, ils participent à la diffusion de leur propre brutalité, utilisant souvent des grenades fumigènes colorées pour produire des images théâtrales. Sur Reddit, j’ai vu un agent sur le siège passager d’une fourgonnette pointer son pistolet sur des civils non armés dans la rue ; j’en ai vu d’autres fouiller violemment des appartements ; un autre encore a vaporisé du gaz poivre sur un manifestant qui s’éloignait de lui ; quelques autres ont traîné un jeune homme hors d’une Target pour l’abandonner en larmes peu après. Une vidéo montrait un escadron d’agents arrachant une femme handicapée de sa voiture alors qu’elle essayait de se rendre à un rendez-vous médical et la portant par les membres comme un animal.

Terrorisés et terrifiés, les gens résistent toujours à la vague comme ils le peuvent. Du jour au lendemain, des églises ont mis en place des opérations de type entrepôt pour livrer de la nourriture à ceux qui se sont cachés ; l’Iglesia Dios Habla Hoy dans le sud de Minneapolis a distribué plus de 12 000 boîtes de provisions en six semaines. Les banques alimentaires ont été submergées de dons et de bénévoles. Des femmes somaliennes du quartier Cedar-Riverside patrouillent dans les rues avec des gilets de sécurité et font des tours de garde dans les halls d’immeubles, informant les gens de leurs droits et servant du thé ; des groupes de voisins montent la garde devant un centre commercial somalien à Minneapolis et un supermarché mexicain à Saint Paul, tous deux ayant été pris pour cible par des raids. Dans un cas, des gens se sont donné le bras pour empêcher l’ICE d’entrer dans une épicerie sans mandat.

Des navettes conduisent les gens au travail et à leurs rendez-vous médicaux. Des bénévoles se déplacent en ville en tant que notaires, signant des formulaires de Délégation d’Autorité Parentale (DOPA) pour les familles séparées. Des sociétés de dépannage locales répondent gratuitement aux appels concernant des véhicules trouvés dans la rue portes ouvertes, désormais un phénomène couyrant. Des voisins promènent les chiens de familles cachées. Les gens s’organisent pour fournir du lait maternel à des bébés dont les parents ont été emmenés par l’ICE. Comme c’est devenu la norme dans toutes les formes de crise usaméricaine, les gens font des collectes de fonds en ligne pour ceux qui ont du mal à payer leur loyer ou à subvenir aux besoins de leurs enfants.

Des chats de réaction rapide se forment sur Signal et WhatsApp pour alerter les résidents quand l’ICE se montre et pour rassembler des foules d’observateurs, qui soufflent dans des sifflets et klaxonnent. Certaines personnes suivent les véhicules de l’ICE tandis que d’autres notent les plaques d’immatriculation des voitures quittant le bâtiment Whipple. D’autres encore traquent les hélicoptères pour essayer de deviner où l’ICE se rendra ensuite. Des foules jouent du klaxon et frappent sur des casseroles devant les hôtels logeant des agents de l’ICE. Mi-janvier, le DoubleTree de Saint Paul a notifié aux employés du DHS qui y séjournaient que leurs réservations étaient annulées et que l’hôtel fermait pour des « raisons de sécurité publique ».

L’ampleur même de l’effort d’entraide est difficile à saisir, tout comme la rapidité avec laquelle il s’est organisé et le courage de ceux qui en sont responsables. En même temps, ce qu’ils font est largement du tri, répondant à une urgence après l’autre. Des voisins jonglant avec leur travail, leurs enfants et leurs propres peurs font face à trois mille agents fédéraux. (À titre de comparaison, ce sont trois cents qui ont été déployés à Chicago.) L’ampleur de l’opération Metro Surge est démente, extravagante. Alors que les responsables étatiques et locaux font des effets de manche en conférences de presse et déposent des plaintes, les gens font ce qu’ils peuvent pour se protéger les uns les autres et tenir bon.

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Quand je suis arrivé à Minneapolis mercredi de la semaine dernière, la température était plus douce que la normale, environ -9°C, et une fine neige cristalline tourbillonnait. Après des jours à regarder des vidéos d’arrestations par l’ICE, je m’attendais inconsciemment à un pandémonium total, mais la zone de ramassage à l’aéroport était la plus calme que j’aie jamais vue. Je suis passé devant la station-service de Saint Paul où des agents ont battu un homme jusqu'à ce qu'il perde connaissance : il n’y avait aucun signe de l’enlèvement.

Dans une épicerie du quartier Seward à Minneapolis, j’ai entendu une caissière demander à une autre : « Mais est-ce que c’est illégal ? En mettant mes courses en sac, j’ai demandé si elles parlaient de l’ICE. « Ils ont frappé à la porte de sa famille mais il n’y avait personne. Alors ils ont cassé la caméra », a dit l’une d’elles en haussant les épaules.

Dans les rues du sud de Minneapolis, un centre de l’opération de chasse de l’ICE, deux jours plus tard, je n’ai trouvé aucune trace de cette semi-normalité surréaliste. Des blocs tranquilles sont animés par des bénévoles patrouillant en voiture ou debout au coin des rues avec des sifflets, et par des véhicules de l’ICE roulant à toute allure sur des routes glissantes ; les agents surgissent de nulle part et disparaissent tout aussi vite. Une fois, une voiture est passée devant moi et j’ai vu un homme ajuster son gilet pare-balles derrière une vitre teintée, laissant voir l’insigne brodé révélateur « POLICE ». Une autre fois, j’ai repéré un 4X4 sans plaque avant et deux autres véhicules le suivant de près. Les trois voitures ont fait un demi-tour puis un virage à gauche immédiat dans une rue latérale, se déplaçant comme une seule unité sinueuse, comme un serpent. Je me suis engagé dans la rue latérale derrière elles et j’ai vu qu’elles s’étaient garées dans une ruelle, et qu’une douzaine d’agents environ avaient surgi. J’ai fait le tour du pâté de maisons pour essayer de voir où ils étaient allés à pied, mais il n’y avait aucun signe d’eux, et quand je suis revenu, ils étaient partis.

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Les gens qui ont vécu 2020 à Minneapolis sont déjà familiers avec la vue de troupes fédérales armées rôdant dans leurs rues. Pendant les soulèvements, des membres de la Garde nationale patrouillaient les quartiers et tiraient des balles en caoutchouc sur des civils pour faire respecter un couvre-feu. Contribuant à cette impression de déjà-vu, de nombreux résidents de la ville sont à nouveau coincés chez eux, trop effrayés pour sortir. Comme ce fut le cas pendant la pandémie, pour certaines personnes, simplement faire une course ou aller voir des amis nécessite un certain degré de planification et une certaine tolérance au risque. Les districts scolaires des villes jumelles ont commencé à proposer des options d’apprentissage à distance pour les élèves. Même certains de mes amis citoyens non blancs se terrent sur place.

La pandémie et le soulèvement ont incité les gens de Minneapolis à s’organiser pâté de maisons par pâté de maisons. Les chats Signal et WhatsApp de quartier ont coordonné l’aide alimentaire et locative, puis organisé des surveillances locales, comblant un vide quand la police semblait avoir relâché ses efforts en matière d’application de la loi. Aujourd’hui, ces chats semblent à nouveau être l’unité de base de l’organisation à Minneapolis. La résistance à l’ICE est davantage motivée par des voisins veillant les uns sur les autres que par des groupes d’affinité ou un projet idéologique de gauche spécifique.

Des agents fédéraux s'en prennent à des manifestants après avoir tiré des gaz lacrymogènes, Minneapolis, 24 janvier 2026. Arthur Maiorella/Anadolu/Getty Images

 

Bien sûr, une différence entre ce moment et la pandémie est que la majorité des gens ne sont pas au chômage. Qu’ils soient des immigrants vivant dans la peur de l’ICE, des bénévoles d’entraide, ou les deux, la plupart vont encore à leur travail, en plus de s’occuper peut-être des enfants et de préparer le dîner. Beaucoup m’ont dit en riant que, quand on additionnait tout, ils faisant des journées de boulot de dix-huit à vingt heures.

En dehors de cette recrudescence d’activité, beaucoup vivent l’invasion principalement par le biais des vidéos, souvent filmées par des observateurs citoyens, qui se répandent sur les réseaux sociaux et passent aux informations. (« C’est comme Call of Duty ! », crie un agent en tenue de camouflage dans un extrait, pointant son arme sur des manifestants. « Plutôt cool, hein ? ») Ces images projettent la puissance bien au-delà des parties de la ville où l’ICE est le plus actif. Même les mises à jour régulières sur les observations de l’ICE dans les chats de quartier peuvent accentuer le sentiment que les agents sont omniprésents. C’est une ligne fine : les réseaux qui attisent la résistance peuvent aussi alimenter la rumeur de la peur.

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Une nouveauté de ce moment : il était difficile de dire à quel point il était sûr pour quiconque de me parler. Pendant mon séjour chez moi, alors que j’interviewais des personnes directement impactées par l’opération Metro Surge et que je suivais des bénévoles d’entraide, je n’ai cessé d’entendre parler des moyens déployés par l’ICE pour piéger les personnes qui critiquent l’agence ou entravent sa campagne de terreur. Après qu’un magasin de jouets local a été mis en avant sur ABC News pour avoir distribué des sifflets imprimés en 3D, il a été visité par des agents de l’ICE qui ont exigé les documents d’autorisation de travail des employés. Le 26 janvier, le directeur du FBI Kash Patel a révélé dans une interview qu’il avait lancé une enquête sur des chats Signal privés après qu’un podcasteur d’extrême droite s’est infiltré dans plusieurs fils de discussion de patrouille. Les manifestants et observateurs sont de plus en plus détenus sans raison ; on m’a dit à mi-parcours de ma visite que si j’allais au bâtiment Whipple, je devais me préparer à être retenu jusqu’à trois jours. Les tactiques de l’ICE changent constamment. J’ai entendu une rumeur selon laquelle les agents mettent des autocollants de pare-chocs « Vegan » et « Coexist » sur leurs voitures pour échapper à la détection. Ils pourraient se faire passer pour des livreurs. J’ai entendu parler de bénévoles qui suivaient des véhicules de l’ICE pour être menés directement à leur propre domicile — la façon des agents de leur faire savoir qu’ils ont été identifiés.

Une école a averti les familles que l’ICE distribuait des flyers proposant de la nourriture, transformant l’insécurité alimentaire créée par l’agence en piège. Des bénévoles livrant des provisions à des personnes cachées ont été suivis par des agents cherchant des cibles. L’ICE maintient trois membres de la tribu Oglala Sioux en détention, et a refusé de divulguer des informations au-delà de leurs prénoms à moins que la tribu n’entre dans un « accord d’immigration » avec le gouvernement. Des surveillants d’arrêts et de départ de bus scolaires rapportent que des agents de l’ICE se font passer pour des observateurs pour surveiller les enfants. À 150 km à l’ouest de Minneapolis, à Willmar, des agents de l’ICE ont déjeuné dans un restaurant mexicain, puis sont revenus cinq heures plus tard et ont arrêté trois employés alors qu’ils quittaient le travail. Ils ont tiré un grand-père, vêtu seulement de ses sous-vêtemens et enveloppé dans une couverture, hors de chez lui par -12°C. Ils arrêtent des observateurs, presque tous citoyens US, et les abandonnent dans des bois ou des parkings aléatoires. Ils ont enlevé des enfants de deux ans seulement ; un après-midi, ils ont forcé un enfant de cinq ans, capturé à son retour de l’école maternelle, à frapper à la porte de sa maison alors que les membres de sa famille se cachaient à l’intérieur.

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Le vendredi 23 janvier était le jour d’une grève générale largement médiatisée, un appel des syndicats des villes jumelles à « pas de travail, pas de shopping, pas d’école ». Le mouvement ouvrier du Minnesota, entre autres, a prévu une énorme marche publique dans le centre-ville de Minneapolis pour protester contre l’ICE. Je pouvais voir que l’information circulait largement en ligne au nombre de personnes en dehors des villes jumelles qui m’ont envoyé des messages pour me demander si j’y assistais. Au lieu de cela, j’ai fini par interviewer des personnes affectées par l’ICE et suivre des organisateurs d’entraide, qui continuaient leur travail.

J’ai rencontré Vi dans une maison chaleureuse et chaotique du sud de Minneapolis.

Vi vit en banlieue, mais à cause de l’interdiction de faire des achats durant la grève, elle déposait des nems maison au porc et au poulet chez des amis sur son chemin vers le rassemblement du centre-ville.

Vi, qui est Hmong, s’inquiète du désir exprimé par Stephen Miller de dénaturaliser des citoyens naturalisés comme elle. Elle a trois enfants, et son mari a une maladie chronique ; elle gère les factures et beaucoup de paperasse familiale, en plus de cuisiner, coudre et tout le reste. Elle a récemment jugé nécessaire de montrer à ses enfants où se cacher dans la maison si des agents venaient la prendre. Son enfant de onze ans fait des cauchemars sur le fait d’être enlevé par l’ICE. Le cadet de cinq ans demande s’il y a des « soldats » dehors avant d’ouvrir la porte. Le tout-petit n’est pas allé à l’école maternelle de la semaine. « Les enfants ne peuvent pas être des enfants en ce moment », dit Vi. Pendant ce temps, elle va toujours travailler tous les jours, même si elle se sent engourdie et déconnectée de son corps, et qu’elle ne dort pas bien.

« Ce qui me fait le plus peur, c’est que les règles changent sans cesse », m’a-t-elle dit. « Avant, c’était très clair. » On savait ce qui pouvait vous faire expulser, ce qui pouvait faire avancer votre dossier, et jusqu’où le gouvernement irait pour faire appliquer la loi. Maintenant, il n’est même pas clair si les lois comptent. Pourtant, Vi m’a dit qu’elle prévoyait de se joindre à la marche de la grève générale dans le centre-ville. Quand elle a embrassé et câliné ses enfants ce matin-là, elle leur a expliqué pourquoi elle devait y aller. Elle ne croit pas devoir attendre qu’une autorité supérieure vienne à son secours. La pancarte qu’elle a faite pour la protestation disait : « L’histoire nous dit que ça n’a jamais été le gouvernement qui nous sauve, ça a été le peuple ».

 


Une foule de manifestants marchant dans le centre-ville de Minneapolis, 25 janvier 2026. Arthur Maiorella/Anadolu/Getty Images

J’ai rencontré une autre bénévole d’entraide, Lucia, dans le sous-sol d’un centre communautaire à Saint Paul, où elle travaillait sur son ordinateur pendant que nous parlions. (C’est-à-dire que, comme la plupart des travailleurs d’entraide, elle faisait encore son travail de jour.) Son téléphone n’arrêtait pas de s’illuminer avec des messages de son chat de bénévoles pendant notre entretien ; elle m’a dit qu’elle avait dû commencer à transporter une batterie de secours extra-large parce que les mises à jour constantes vident rapidement son portable.

Lucia est citoyenne, mais elle est née au Mexique. Il y a quelques mois, elle a formé une organisation d’entraide en utilisant le chat texte de son groupe de danse hebdomadaire ; c’était fin novembre, après que l’ICE eut forcé l’entrée d’une maison dans l’est de Saint Paul sans mandat et eu détenu un homme latino non armé. Des voisins étaient sortis pour observer et filmer, mais alors que l’ICE terminait son opération, un escadron du département de police de Saint Paul est arrivé en tenue anti-émeute et a gazé aux lacrymos la foule. Lucia a pensé : « Personne n’est en sécurité ».

Les gens dans la communauté de Lucia ont commencé à se cacher. Elle et son groupe d’entraide ont livré de la nourriture, assuré des transports et aidé pour le loyer, entre autres. Puis les choses sont devenues plus effrayantes. Pendant trois jours consécutifs, elle a remarqué une Jeep noire garée en face de chez elle. Le troisième jour, elle était garée directement derrière sa voiture. La veille, Lucia organisait une collecte de fournitures pour les familles qui pourraient devoir se cacher, demandant à ses contacts d’apporter des sacs à dos et des produits essentiels comme des brosses à dents, du baume à lèvres et des produits féminins. Maintenant, elle a fait un sac pour elle-même et est allée rester avec des amis pendant trois jours.

La mort de Renee Good a été un autre tournant pour Lucia. Comme elle me l’a expliqué : si l’ICE était prêt à tirer sur une femme blanche en pleine tête, qui savait ce qu’ils feraient aux personnes de couleur ? Qui savait ce qu’ils feraient à qui que ce soit ? Après cela, elle a redoublé d’efforts dans son travail d’entraide.

Lucia et son mari, Harold, comme elle latino et citoyen usaméricain, portent maintenant leurs passeports sur  eux partout. (Beaucoup de gens dans les villes jumelles font de même, y compris le maire de Saint Paul, qui est Hmong.) Ils portent aussi des dispositifs de suivi cachés sous leurs vêtements au cas où ils se retrouveraient dans un centre de détention hors de l’État. Ils écrivent et réécrivent les numéros d’avocats sur leurs bras. Ils ont établi des plans avec des personnes qui sauront ce que signifie un message texte disant seulement « 911 ».

Quand j’ai évoqué avec Harold la peur qui accompagne le fait de savoir qu’il pourrait être profilé racialement comme un immigrant, sa réponse a fait écho à celle de Vi. « La peur a toujours été là », a-t-il dit, « mais la peur a changé parce que les règles ont changé ». Quand il patrouille son quartier avec le groupe d’entraide ou participe à des protestations pacifiques, m’a-t-il dit, « Je m’attends à être arrêté. Tu essaies juste de te préparer mentalement ».

*

Je devais partir le samedi 24 janvier, prenant un vol de midi pour éviter une tempête arrivant sur la côte est. Pour mon dernier matin, j’ai retrouvé un ami d’enfance qui vit dans le sud de Minneapolis, et nous avons marché péniblement à travers la lueur hivernale et la neige gelée jusqu’à un bistrot local. Il faisait -26°C, et de la vapeur s’échappait des bouches d’égout. La vie de mon ami, comme celle de tout le monde, a été grandement altérée par la vague ; il voit des agents de l’ICE tous les jours. Pourtant, pendant le petit-déjeuner, nous avons parlé de nos vieux amis, de nos vies, et de mon enfant. Pendant que nous mangions, le bistrot s’est rempli d’une foule typique pour le brunch du week-end, choisissant entre café moyennement torréfié et torréfié foncé, entre pancakes et pain perdu, entre œufs au plat et brouillés.

Il voulait me montrer sa maison, qu’il avait récemment achetée, alors nous avons marché quelques pâtés de maisons jusqu’à là. C’est un petit bungalow avec de beaux détails en bois — cage d’escalier lambrissée en pin noueux, planchers en chêne usés — typiques du quartier. Sa compagne nous a accueillis à la porte. Après une visite rapide, j’ai commencé à remettre mon équipement d’hiver. Sa compagne a pris un appel téléphonique et s’est éclipsée dans la pièce voisine.

Soudain, elle était de retour. « Je te mets en haut-parleur », a-t-elle dit. La personne à l’autre bout tremblait – c’était audible -. « Nous pensons qu’il a été touché par balle », ont-ils dit. Nous sommes restés dans l’entrée sombre, la poussière scintillant dans l’air, figés dans le silence. L’appelant avait vu une vidéo circulant en ligne, dans laquelle des agents de l’ICE semblaient tirer sur un homme dans la rue. Ils pensaient que l’homme sur la vidéo était leur ami. Mon ami m’a dit qu’il venait de passer la soirée la veille avec la personne en question, un type doux et gentil qui était néanmoins exaspéré par la situation. Rien n’était encore clair, mais ils ont décidé d’aller aux soins intensifs. Alors que ma mère me déposait à l’aéroport, j’ai eu de leurs nouvelles : c’était leur ami, Alex Pretti, qui avait été touché. Juste avant le décollage de l’avion, j’ai appris qu’il était mort.

“T'en fais  pas, je m'occupe de toi”