Eduardo Galeano, 2005
Un texte magnifique de l’irremplaçable Eduardo Galeano, traduit par Paz Gómez Moreno et révisé par Fausto Giudice, Tlaxcala
Eduardo Galeano (Montevideo, Uruguay, 1940-2015) a été rédacteur en chef de l’hebdomadaire Marcha et directeur du quotidien Época. En 1973, lors du coup d’État militaire, il s’est exilé en Argentine où il a fondé et dirigé la revue Crisis, puis, après le nouveau coup d’État, en Espagne. Il est retourné vivre en Uruguay en 1985. Journaliste prolifique, il est l’auteur de nombreux livres dont le plus célèbre est Les veines ouvertes de l’Amérique latine.
Le droit au gaspillage, privilège de quelques-uns, est censé être une liberté collective. La civilisation actuelle ne laisse pas dormir les fleurs, ni les poules, ni les gens. Dans les serres, les fleurs subissent la lumière en continu, afin qu’elles fleurissent plus vite. Dans les usines à œufs, même les poules ont été interdites de nuit. Les gens ont également été condamnés à l’insomnie, à cause de l’anxiété d’acheter et de l’angoisse de payer.
L’explosion de la
consommation dans le monde actuel fait plus de bruit que toutes les guerres et
met le monde plus en émoi que tous les carnavals. Comme le dit un vieux
proverbe turc : « Qui boit à crédit, se soûle deux fois ».
La bringue étourdit
et obscurcit le regard ; cette grande soûlerie universelle semble ne pas avoir
de limites, ni dans le temps, ni dans l’espace. Mais tout comme le tambour, la
culture de la consommation fait beaucoup de bruit parce qu’elle est vide. Et au
moment de vérité, quand le bruit cesse et la fête finit, l’ivrogne se réveille
tout seul, avec pour seule compagnie son ombre et la facture des pots cassés.
L’expansion de la
demande se heurte aux frontières imposées par le système même qui l’a
engendrée. Tout comme les poumons ont besoin d’air, le système a besoin à la
fois de marchés de plus en plus vastes et ouverts et de matières premières
aussi bien que d’une force de travail humaine, payées à des prix aussi bas que
possible. Le système parle au nom de tous, adressant à tous ses ordres
impérieux de consommation, diffusant parmi tous la fièvre de l’achat, bien que
de toute façon et pour la plupart de gens, cette aventure commence et finisse
sur l’écran de télévision. La plupart de gens, endettés afin de posséder des
choses, finissent par n’avoir que des dettes qui servent à payer des dettes qui
créent de nouvelles dettes, et finissent par consommer des fantaisies parfois
matérialisées grâce à la délinquance.
Le droit au
gaspillage, privilège de quelques-uns, est censé être une liberté collective.
Dis-moi combien tu consommes, je te dirai qui tu es. Cette civilisation ne
laisse pas dormir les fleurs, ni les poules, ni les gens. Dans les serres, les
fleurs subissent la lumière en continu, afin qu’elles fleurissent plus vite.
Dans les usines à œufs, même les poules ont été interdites de nuit. Les gens
ont également été condamnés à l’insomnie, à cause de l’anxiété d’acheter et de
l’angoisse de payer. Ce mode de vie n’est pas très salutaire pour les gens,
mais il l’est pour l’industrie pharmaceutique.
Les USA consomment
la moitié des sédatifs, des anxiolytiques et autres drogues chimiques vendues
légalement dans le monde, et plus de la moitié des drogues interdites qui sont
vendues illégalement. Cette réalité n’est pas négligeable si l’on tient compte
du fait que la population des USA ne constitue qu’à peine 5% de la population
mondiale.
« Celui qui passe
son temps à se comparer aux autres est malheureux », se lamente une femme du
quartier du Buceo, à Montevideo. La douleur de ne plus être, chantée jadis par
les tangos, a laissé place à la honte de ne rien avoir. Un homme pauvre est un
pauvre homme. « Quand on n’a rien, on pense que l’on ne vaut rien », dit un
jeune homme dans le quartier de Villa Fiorito, à Buenos Aires. Et dans la ville
dominicaine de San Francisco de Macorís, un autre homme dit : « Mes frères
travaillent pour les marques. Ils vivent pour s’acheter la marque et suent sang
et eau pour arriver à payer les frais ».
Invisible violence
du marché : la diversité est l’ennemi de la rentabilité et l’uniformité
s’impose. Partout, la production en série, à échelle gigantesque, dicte ses
incontournables règles de consommation. Cette dictature de l’uniformisation
obligatoire est plus dévastatrice que n’importe quelle dictature à parti unique
car elle impose, partout dans le monde, un mode de vie qui clone les êtres
humains comme s’il agissait des photocopies d’un consommateur idéal.
Le consommateur
idéal est l’homme qui ne bouge pas. Cette civilisation mélange quantité et
qualité, embonpoint et bonne alimentation. Selon la revue scientifique The
Lancet, « l’obésité sévère » a augmenté de presque 30% dans la population
jeune des pays les plus développés dans la dernière décennie. Selon une
recherche récente du Centre de Sciences de la Santé de l’Université du
Colorado, l’obésité a augmenté de 40% parmi les enfants usaméricains dans les
seize dernières années. Le pays inventeur des repas et boissons light, des diet
food et des aliments fat free, compte le plus grand nombre de
personnes grosses du monde. Le consommateur idéal ne gare la voiture que pour
travailler et pour regarder la télé, assis devant le petit écran, il passe une
moyenne de quatre heures par jour à dévorer des aliments en plastique.
C’est le triomphe de
la poubelle déguisée en nourriture : petit à petit, cette industrie conquiert
les palais du monde et casse en mille morceaux les traditions culinaires
locales. Dans certains pays la tradition du bien manger vient de loin, compte
sur des milliers d’années de raffinement et de diversité, et constitue un
héritage collectif qui appartient non seulement aux tables des riches, mais aux
fourneaux de tout le monde. Ces traditions, ces signes d’identité culturelle,
ces fêtes de la vie, sont en train d’être troublées radicalement par
l’imposition du savoir chimique et unique : la mondialisation du hamburger, la
dictature du fast food. La plastification des aliments à l’échelle
mondiale, œuvre du Mac Do, Burger King et d’autres entreprises, réussit à
violer le droit à l’autodétermination en ce qui concerne la gastronomie : un
droit sacré, car la bouche est l’une des portes de l’âme.
La Coupe du monde de
football de 1998 a confirmé, parmi d’autres choses, que la MasterCard tonifie
les muscles, que le Coca-Cola offre la jeunesse éternelle et que le menu MacDo
est incontournable pour un bon athlète. L’immense armée de MacDo
bombarde de hamburgers les bouches des enfants et des adultes sur toute la
planète. La double arche du M a servi d’étendard pendant la récente conquête
des pays de l’Est de l’Europe. Les queues devant le MacDo de Moscou,
inauguré en fanfare en 1990, ont été le symbole de la victoire de l’Occident
avec autant d’éloquence que la chute du Mur de Berlin.
Signe de ces temps,
cette entreprise, qui incarne les vertus du monde libre, nie à ses employés la
liberté d’affiliation à tout syndicat. McDonald’s viole ainsi un droit qui est
légal dans les nombreux pays où il est présent. En 1997, quelques travailleurs
membres de ce que l’entreprise appelle la Macfamille ont essayé de se
syndicaliser dans un restaurant de Montréal : le resto a fermé. Cependant, en
1998, les employés du MacDo d’une petite ville près de Vancouver ont réussi cet
exploit digne du livre Guinness des records.
Les masses
consommatrices reçoivent des ordres dans un langage universel : la publicité a
réussi là où l’espéranto avait échoué. N’importe qui, dans n’importe quel lieu
au monde, comprend les messages transmis par la télé. Ces 25 dernières années,
les frais publicitaires ont été mondialement doublés. Grâce à cela, les enfants
pauvres boivent de plus en plus de coca-cola et de moins en moins de lait, et
le temps libre devient le temps de la consommation. Temps libre, temps
prisonnier : les maisons sans beaucoup de moyens n’ont pas de lit mais elles
ont une télé, et la télé a la parole. Ce petit animal acheté à crédit est la
preuve de la vocation démocratique du progrès : il n’écoute personne, mais à
tous il parle. C’est comme ça qu’aussi bien les riches que les défavorisés
apprennent les vertus de la voiture dernier modèle, ainsi que les avantages du
taux d’intérêt de telle ou telle banque.
Les experts savent
comment transformer les marchandises en instruments magiques contre la
solitude. Les choses possèdent des attributs humains : elles caressent,
tiennent compagnie, comprennent, aident, le parfum t’embrasse et la voiture est
l’ami qui ne te laisse jamais tomber. La culture de la consommation a fait de
la solitude le marché le plus lucratif. On remplit les trous du cœur en les
bourrant soit de choses, soit du rêve de les posséder. Et les choses ne font
pas qu’embrasser, elles peuvent également devenir le symbole de l’ascension
sociale, sauf-conduit pour traverser les douanes de la société de classes,
clefs qui ouvrent des portes interdites. Plus les choses sont exclusives et
mieux c’est : les choses te choisissent et te sauvent de l’anonymat social.
D’habitude, la fonction de la publicité ne consiste pas à donner des
renseignements sur le produit, car ce n’est pas le plus important, mais à
compenser les frustrations et à nourrir les fantaisies : qui voulez-vous
devenir par l’achat de cet after-shave ?
Le criminologiste
Anthony Platt a observé que les délits de rue ne sont pas seulement le fruit de
la pauvreté extrême, mais aussi de l’éthique individualiste. D’après Platt,
l’obsession sociale du succès a une incidence décisive sur l’appropriation
illégale d’objets. J’ai toujours entendu dire que l’argent ne fait pas le
bonheur. Cependant, n’importe quel téléspectateur pauvre a des raisons
plus que suffisantes pour penser que celui-ci offre quelque chose de tellement
proche du bonheur que la différence n’est qu’une affaire de spécialistes.
Selon l’historien
Eric Hobsbawm, le XXe siècle a mis fin à sept mille ans de vie
humaine fondé sur l’agriculture depuis l’apparition des premières cultures, à
la fin du paléolithique. La population mondiale s’urbanise et les paysans
deviennent des citadins. En Amérique du Sud on trouve des champs vides et
d’énormes fourmilières urbaines : les villes les plus grandes du monde et les
plus injustes. Les paysans, expulsés de leurs terres par l’agriculture moderne
d’exportation et par l’érosion, envahissent les banlieues. Ils croient que Dieu
est partout, mais ils savent d’expérience qu’il se trouve dans les grandes
villes. Les villes promettent du travail, de la prospérité et un avenir pour
leurs enfants. Ceux qui attendent dans les campagnes regardent la vie passer et
meurent en baillant, alors que c’est dans les villes que la vie se passe, et
les appelle. Entassés dans des taudis, la première chose que les nouveaux venus
apprennent est que le travail manque, qu’il y a trop de bras, que rien n’est
gratuit et que les produits de luxe les plus chers sont l’air et le silence.
Frère Giordano da
Rivalto prononce à Florence un éloge des villes au début du XIVè
siècle. Il dit que les villes grandissent car « les gens aiment se rencontrer
». Se rencontrer, se rassembler. Or, qui rencontre qui ? L’espoir rencontre-t-il
la liberté ? Le désir rencontre-t-il le monde ? Et les gens, rencontrent-ils
d’autres gens ? Si les relations humaines ont été réduites à des relations
entre des choses, combien de personnes rencontrent des choses ?
Le monde entier
devient un grand écran télé où nous pouvons regarder les choses, mais jamais y
toucher. Les marchandises bon marché envahissent et privatisent les espaces
publics. Les gares de bus et de train, qui étaient des espaces de rencontre il
n’y a pas si longtemps, deviennent maintenant des espaces d’exhibition
commerciale.
Le shopping
center ou shopping mall, la vitrine par excellence, impose sa
présence écrasante. Les multitudes se rendent en pèlerinage à ce temple
principal où se célèbrent les messes de la consommation. La plupart des fidèles
contemplent, en extase, les choses que leurs poches ne peuvent pas se
permettre, alors que la minorité acheteuse s’expose au bombardement de l’offre
incessante et exténuante. La foule qui monte et descend les escaliers
mécaniques voyage à travers le monde : les mannequins sont habillés comme à
Paris ou Milan, les machines sonnent comme à Chicago et la contemplation et
l’écoute restent gratuites. Les touristes venus des villages de l’intérieur ou
d’autres villes qui n’ont pas encore mérité ces bénédictions du bonheur
moderne, posent pour la photo, au pied des marques internationales les plus
connues, de même qu’ils le faisaient auparavant sur la place, aux pieds de la
statue du grand homme. Beatriz Solano observe que les habitants des banlieues
vont au center, au shopping center, comme avant ils allaient au centre-ville.
La promenade traditionnelle des week-ends est remplacée par l’excursion à ces
centres urbains. Les visiteurs, coiffés, douchés, aux habits bien repassés et
dans leurs plus beaux atours vont à une fête où ils n’ont pas été invités, mais
où, au moins, il leur reste permis de regarder. Des familles au complet partent
en voyage dans la capsule spatiale qui parcourt l’univers de la consommation,
où l’esthétique du marché a dessiné un paysage incroyable de mannequins, de
marques et d’étiquettes.
La culture de la
consommation, culture de l’éphémère, condamne tout à l’oubli médiatique. Tout
change au rythme vertigineux de la mode, au service du besoin de vendre. En un
clin d’œil, les choses vieillissent et sont remplacées par d’autres articles
également fugaces. La seule chose qui demeure de nos jours est l’insécurité,
car les marchandises, aussi volatiles que le capital qui les finance et que le
travail qui les produit, sont fabriquées pour disparaître aussitôt. L’argent
vole à la vitesse de la lumière : hier il était là-bas, aujourd’hui il se
trouve ici et demain, qui sait où, et pendant ce temps tous les travailleurs
sont des chômeurs potentiels. Paradoxalement, les shopping centers, les
royaumes de la fugacité, offrent la plus réussie des illusions de sécurité. Ils
résistent au temps, sans âge et sans racines, sans jour, ni nuit, ni mémoire,
et ils existent hors du temps, au-delà des turbulences de la dangereuse réalité
du monde.
Les maîtres du monde
utilisent le monde comme s’il était jetable : une marchandise à vie éphémère
qui s’épuise comme le font, à peine nées, les images lancées par la
mitrailleuse de la télé, les modes et les idoles lancés sans trêve sur le
marché par la publicité. Mais, où ailleurs pouvons-nous déménager ? Tout
le monde est-il obligé de croire que, ayant décidé de la privatisation de
l’univers lorsqu’il était de mauvaise humeur, Dieu a vendu la planète à
quelques entreprises ? La société de la consommation est un attrape-couillon.
Ceux qui tiennent les rênes font semblant de l’ignorer, mais tous ceux qui ont
des yeux peuvent voir que la plupart des gens consomment peu, très peu ou rien,
afin de garantir l’existence du peu de nature qui nous reste encore.
L’injustice sociale n’est pas une erreur à corriger, ni un défaut à surmonter :
il s’agit d’un besoin essentiel. Nulle nature n’est en mesure de nourrir un
shopping center de la taille de la planète.





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