Jack
Khoury, Haaretz,
September 21, 2026
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Jack
Khoury, Haaretz,
September 21, 2026
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Gideon
Levy, Haaretz, 7/9/2025
Traduit par Tlaxcala
Alerte dans le camp libéral : le général de division David Zini est sur le point d’être nommé à la tête du service de sécurité intérieure, le Shin Bet. Un portrait exemplaire et digne d’éloges de Zini vient d’être publié dans le supplément week-end de Haaretz par Hilo Glazer [lire en français].
Les
descriptions qu’on y trouve sont véritablement glaçantes : un fils messianique
délirant d’un père messianique, à la tête du service secret. À ses yeux, les
Palestiniens sont « les ennemis du Saint béni soit-Il », la guerre contre eux
est éternelle, et son éducation va de la doctrine de Baruch Goldstein [l’auteur
du massacre des fidèles musulmans à Hébron en 1994] à celle du rabbin
ultra-nationaliste et homophobe Zvi Thau. Terrifiant !
La
personnalité, les positions et tout le parcours de Zini sont effectivement
inquiétants. Quand une religion obscurantiste sert de moteur, et que l’armée et
le Shin Bet en sont les instruments, le résultat est alarmant. Le mélange d’une
foi religieuse brûlante et d’une arrogance ultranationaliste délirante engendre
un fascisme débridé ; des gens comme Zini sont prêts à tout au nom de ces deux
forces.
Mais
l’effroi provient surtout des craintes quant à ce que Zini fera à la «
démocratie » israélienne. En d’autres termes, et de façon moins politiquement
correcte : ce qu’il fera à nous, les Juifs de ce pays.
Il est
possible que ceux qui s’alarment aient raison et que Zini dépasse effectivement
les limites du Shin Bet dans ses opérations contre la population juive. Pour
lui, la loyauté envers le Premier ministre prime sur la loyauté envers la loi,
et le système judiciaire est une dictature.
Peut-être
assisterons-nous au retour des jours sombres du jeune État, quand le Shin Bet
posait des micros dans les sièges des partis. Mais n’est-il pas logique que
précisément quelqu’un comme Zini prenne la tête d’un organisme aussi corrompu
moralement — même si, pour l’instant, les seules victimes de cette pourriture
sont les Palestiniens ?
Ce que le
Shin Bet inflige aux Palestiniens ne préoccupe pas vraiment les libéraux. Même
sans le terrible Zini, le Shin Bet a agi avec cruauté. Avec des dizaines de
détenus palestiniens morts rien que ces deux dernières années, certains lors
d’interrogatoires brutaux, il est difficile d’imaginer ce que Zini pourrait
faire de pire. Extorquer encore plus de malades palestiniens atteints de cancer
ou d’homosexuels ? Arracher des ongles plutôt que de battre à mort ?
Le camp
libéral voudrait qu’un végane dirige l’abattoir, et voilà qu’on leur impose un
boucher sous stéroïdes. Ce n’est vraiment pas « gentil ». Mais la mission même
du Shin Bet est de consolider l’occupation, l’apartheid, l’expulsion et la «
judaïsation », par les interrogatoires, les enlèvements de masse (qu’on appelle
ici des « détentions »), l’extorsion et les assassinats. Qui mieux que Zini
pourrait remplir cette mission ?
Il est
désagréable pour les libéraux de voir le Shin Bet d’une démocratie dirigé par
un fasciste déclaré. Zini ternit leur image de « nos meilleurs garçons ». Cela
pourrait éveiller chez eux le soupçon que le Shin Bet est en réalité une
organisation antidémocratique. Zini empêchera le camp libéral de se complaire
dans l’image de la seule démocratie de la région.
Un colon
religieux extrémiste à la tête de la Securitate éclairée ? Nadav Argaman et
Ronen Bar étaient tellement plus « beaux ». Ils étaient libéraux, comme nous.
Mais ils ont infligé aux Palestiniens exactement ce que Zini fera. Peut-être
que c’est Zini, enfin, qui suscitera une protestation publique contre le mode
d’action du Shin Bet ?
Nos beaux et
bons enfants et frères détruisent actuellement Gaza. Bezalel, le frère animé de
valeurs de Zini, contribue de ses propres mains et de ses bulldozers à cette
démolition massive. L’épouse de Zini, Naomi, pense que détruire des maisons à
Gaza est une mitsva, un devoir religieux, et que la guerre à Gaza est
une « renaissance nationale ». Cela paraît horrible, mais aucun véritable choc
devant la destruction n’a été documenté en Israël ; il ne faut simplement pas
le faire comme une mitsva, comme si cela changeait quoi que ce soit.
Le frère du
conducteur de bulldozer à Gaza va être nommé chef du Shin Bet, avec pour
objectif de poursuivre le nettoyage ethnique et le génocide en Cisjordanie
également. Personne n’est plus qualifié.
Mais la
dystopie de Zini est déjà parmi nous depuis longtemps. Quand elle se manifeste
sans kippa, sans récitation de phrases religieuses ou sans accomplissement de mitsvot
bizarres, elle est accueillie avec indifférence en Israël. Le ministre de la
Défense se vante de la démolition d’un immeuble de grande hauteur à Gaza et
menace d’ouvrir les portes de l’enfer ; au mieux, il apparaît comme un
personnage pathétique dans une émission satirique télévisée. Peut-être que
lorsque ce sera fait au nom de Dieu, nous finirons par nous réveiller et nous y
opposer.
En attendant,
nous sommes tous des Zini, avec ou sans la composante messianique.
Une auteure ayant eu un accès sans précédent à des archives secrètes révèle comment les agences de renseignement occidentales ont aidé le Mossad à mener une campagne secrète d’assassinats à travers l’Europe.
Yossi Melman,
Haaretz,
14/5/2025
Traduit par Fausto Giudice, Tlaxcala
Dans la soirée du 16 octobre
1972, Wael Zwaiter termine son travail à l’ambassade de Libye à Rome, se rend
dans un bar voisin, boit un verre et rentre à son appartement. À l’entrée de l’immeuble,
deux assaillants l’attendent. Ils lui tirent dessus à 11 reprises, un chiffre
symbolique qui fait écho aux 11 athlètes israéliens assassinés par des
terroristes palestiniens lors des Jeux olympiques de Munich, un mois plus tôt.
Il s’agissait du premier
assassinat de ce qui est devenu l’opération “Colère de Dieu”, la campagne
secrète menée par Israël pour
traquer les “terroristes” palestiniens. Un nouveau livre, “Operation
Wrath of God : The Secret History of European Intelligence and the Mossad’s
Assassination Campaign” (L’histoire secrète des services de
renseignement européens et de la campagne d’assassinat du Mossad), révèle
pour la première fois l’importante coopération en coulisses des services de
renseignement d’Europe occidentale. Leur collaboration, ou du moins leur
approbation tacite, a permis au Mossad
de commettre dix assassinats entre 1972 et 1992 [plus trois à Beyrouth et un
à Tunis, voir liste ici, NdT].
Le Club de Berne : le pacte
secret de l’Europe en matière de renseignement
Le livre d’Aviva Guttmann,
spécialiste suisse du renseignement qui enseigne à l’université d’Aberystwyth
au Pays de Galles, sera publié cet été par Cambridge University Press. Mme
Guttmann a bénéficié d’un accès sans précédent aux archives secrètes du “Club
de Berne”, une alliance multilatérale peu connue dans le domaine du
renseignement.
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Fondé en 1969, le Club de Berne
regroupe des services de Suisse, d’Allemagne de l’Ouest, de France, du
Royaume-Uni, d’Italie, du Luxembourg, d’Autriche, des Pays-Bas et de Belgique.
Grâce au système télex crypté “Kilowatt"”du Club, le réseau s’est ensuite
étendu aux USA, au Canada, à l’Australie, à l’Irlande, à l’Espagne, à la Suède,
à la Norvège et à Israël, par l’intermédiaire du Mossad et du Shin Bet, le
service de sécurité intérieure israélien.
Dans une interview accordée à Haaretz,
Mme Guttmann révèle que dans les communications internes du Club, le Mossad
portait le nom de code “Orbis” et le Shin Bet celui de “Speedis”.
Démentant le mythe du Mossad
comme force omnipotente, l’agence s’appuyait fortement sur les renseignements
européens. Des données essentielles ont été fournies et partagées par le Club
de Berne, notamment les adresses des suspects, les numéros de plaque d’immatriculation,
les dossiers de vol, les factures d’hôtel et les relevés téléphoniques.
En réalité, les opérations d’assassinat
du Mossad étaient des essais et des erreurs. Le
chef du Mossad, Zvi Zamir a nommé Mike Harari, chef de la division des
opérations “Caesarea”, pour commander les missions. Harari a recruté du
personnel au sein du Mossad, des FDI et d’autres agences, dont certains se sont
révélés peu adaptés à la mission.
L’unité d’opérations spéciales de
l’agence, Kidon (“baïonnette” en hébreu), n’a été créée qu’après un échec
ultérieur : un assassinat bâclé en 1973 à Lillehammer, en Norvège, au cours
duquel la mauvaise personne a été tuée et six agents du Mossad ont été
capturés.
Wael Zwaiter : la première cible
L’assassinat de Zwaiter à Rome,
un mois après le massacre de Munich en 1972, n’était pas seulement un acte
symbolique ; c’était aussi un triomphe de la coopération internationale en
matière de renseignement. Le Mossad, qui n’avait pas réussi à détecter le
complot terroriste des Jeux olympiques, est parvenu à localiser et à tuer
Zwaiter en l’espace d’un mois, alors qu’il ne disposait pas encore d’une unité
d’opérations spéciales officielle.
En juillet 1972, deux mois avant
l’attentat de Munich, le Mossad avait prévenu les membres du Club de Berne, via
Kilowatt, de l’imminence d’une opération terroriste impliquant trois individus,
et identifié Zwaiter comme leur responsable.
Le 13 septembre 1972, huit jours
après le massacre, le service de sécurité intérieure allemand (BfV) a confirmé
que Zwaiter avait payé les notes d’hôtel à Salzbourg pour trois des attaquants,
qu’il avait des contacts réguliers avec eux et qu’il avait séjourné à l’hôtel
Eden-Wolff de Munich dans les semaines précédant le massacre. Selon le livre,
ces renseignements ont été déterminants dans la décision d’Israël de le prendre
pour cible.
Bien que certains aient par la
suite décrit Zwaiter comme un poète et un intellectuel, connu pour avoir
traduit “Les mille et une nuits” en italien et travaillé comme traducteur pour
l’ambassade de Libye, le Mossad a insisté sur le fait qu’il était également le “représentant
en Italie du Fatah”, impliqué dans le transfert d’armes, de fonds et de
documents pour les opérations terroristes.
L’attentat de Paris : Mahmoud
al-Hamchari
La cible suivante était le Dr Mahmoud
Al-Hamchari, représentant de l’OLP à Paris. Les médias israéliens et étrangers
ont affirmé qu’il avait été impliqué des années auparavant dans la
planification ou le soutien d’opérations terroristes contre des cibles
israéliennes en Europe. Les rapports transmis par le réseau Kilowatt ne
contenaient aucune preuve permettant de le relier à de telles activités. Il est
donc probable qu’il ait été considéré comme une “cible molle” - quelqu’un de
relativement facile à atteindre - parce qu’il était moins prudent et n’accordait
qu’une attention minimale à sa sécurité personnelle.
Al-Hamchari a reçu un appel
téléphonique à son appartement. Quelques secondes plus tard, une bombe placée
par le Mossad explose. Il est grièvement blessé, mais survit ; la charge avait
été mal calculée. Transporté d’urgence à l’hôpital, il est interrogé par les
services de renseignements français. Un rapport d’interrogatoire a été envoyé
au Club de Berne et, naturellement, au Mossad.
Avant sa mort, Al-Hamchari a
déclaré avoir reçu un appel d’une personne prétendant être un journaliste
italien, lui demandant de le rencontrer au bureau de l’OLP. Il a quitté son
appartement, mais son interlocuteur n’est jamais venu. On pense que le Mossad a
profité de son absence pour s’introduire dans l’appartement et poser la bombe,
déclenchée ensuite par un nouvel appel.

Zvi
Zamir, chef du Mossad de 1968 à 1974. Zamir a déclaré que la campagne visait à
perturber le réseau européen de l’OLP, et non à se venger.Photo Unité du
porte-parole des FDI
Selon le livre de la Dre
Guttmann, l’assassinat d’Al-Hamchari reflétait une décision plus large du
gouvernement israélien de Golda
Meir de prendre pour cible les représentants de l’OLP et du Fatah en
Europe, sans tenir compte de leur lien direct avec le massacre de Munich.
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Le chef du Mossad, Zvi Zamir, s’est
fait l’écho de ce raisonnement dans une interview accordée en 2005 à Haaretz,
déclarant que la campagne n’était pas motivée par la vengeance, mais par un
effort stratégique visant à démanteler l’infrastructure de l’organisation en
Europe et à perturber sa capacité à perpétrer de futurs attentats.
Cette explication remet en cause
l’idée largement répandue, véhiculée par les médias et même par certains
chercheurs universitaires, selon laquelle les assassinats perpétrés par le
Mossad étaient principalement motivés par la vengeance du massacre de 1972.
Le metteur en scène de théâtre
devenu cible
Au cours des six mois suivants,
le Mossad a assassiné quatre autres agents de l’OLP en Europe - à Chypre, à
Rome (à nouveau) et à Paris. En réponse, l’OLP a lancé une vague d’attaques de
représailles : lettres piégées, assassinats de diplomates israéliens et siège
de l’ambassade d’Israël à Bangkok. Cette escalade du conflit de l’ombre entre
le Mossad et les factions palestiniennes est connue sous le nom de “Bataille
des barbouzes”.
L’un des points culminants de la
coopération en matière de renseignement a eu lieu le 28 juin 1973, avec l’assassinat
du ressortissant algérien Mohammad Boudia à Paris. Boudia, un personnage bohème
plongé dans la vie nocturne de la ville, était le directeur d’un petit théâtre,
connu pour son amour de l’art et des femmes. Il avait lutté contre la
domination coloniale française en tant que membre du Front de libération
nationale algérien et avait passé trois ans en prison. Après l’accord de paix,
il s’est installé à Paris et a rejoint la lutte armée palestinienne.
La gestion du théâtre constituait une couverture idéale pour ses activités “terroristes”. Il était soupçonné d’agir pour le compte du Front populaire et d’avoir des liens avec des attentats commis en Italie et en Suisse.
« En France, tout en menant une vie sociale très active, il était également très prudent, utilisant fréquemment des déguisements et du maquillage provenant de son théâtre pour éviter d’être repéré », indique le livre de la Dre Guttmann. « Par exemple, il passait la nuit chez une femme et repartait le matin déguisé en vieille femme pour tromper les équipes de surveillance qui auraient pu le suivre. Autre précaution, il changeait fréquemment ses habitudes quotidiennes, voyageait beaucoup et, à Paris, passait ses nuits dans des endroits différents ».
« Cependant, il y avait un
élément constant dans sa vie, qui était son point faible : il conduisait
toujours une Renault R16 grise avec une plaque d’immatriculation parisienne.
Cette habitude était ce que le Mossad appelait son ‘point de capture’, la
faiblesse qui lui permettrait d’organiser son exécution ».
Dans la nuit du 27 juin, Boudia est allé rendre visite à l’une de ses nombreuses petites amies. Pendant qu’il était à l’intérieur, des agents du Mossad se sont introduits dans sa Renault et ont placé une bombe sous le siège du conducteur. Quel que fût le déguisement utilisé par Boudia pour quitter l’appartement, le Mossad savait qu’il reviendrait toujours dans sa voiture. Comme prévu, une équipe de surveillance a confirmé que Boudia était entré dans le véhicule, et la bombe - conçue pour faire passer l’explosion pour un “accident de travail” - a été déclenchée à distance.
Regarder ailleurs
Quelques semaines seulement après
l’assassinat de Mohammad Boudia, le Mossad a subi un
revers majeur à Lillehammer, en Norvège.. Dans un tragique cas d’erreur d’identité,
des agents ont tué Ahmed Bouchikhi, un innocent serveur marocain, après l’avoir
confondu avec Ali Hassan Salameh, un important commandant de l’OLP et proche
collaborateur de Yasser Arafat. Six agents du Mossad ont été arrêtés et
emprisonnés.
Les recherches de Guttmann
révèlent que le MI5 a peut-être contribué à l’erreur en envoyant au Mossad une
photographie de Salameh. Malgré ce fiasco, le Mossad a continué à avoir accès
au Club de Berne et à son précieux système Kilowatt.
Sylvia Rafael (1937-2005), libérée en 1975 après 2 ans de prison en Norvège, s’est mariée avec son avocat norvégien
« J’attribue cela à
plusieurs raisons », explique la Dre Guttmann. eTout d’abord, l’Allemagne
de l’Ouest, certainement, et peut-être d’autres, ont éprouvé un profond
sentiment de culpabilité pour avoir échoué à empêcher le massacre de Munich.
Mais plus généralement, les services de renseignement de toute l’Europe ont
reconnu la valeur de la coopération et l’importance des contributions du Mossad
à la lutte contre le terrorisme. Les renseignements qui transitent par le Club
de Berne, en particulier ceux du Mossad, sont considérés comme essentiels pour
contrer la menace croissante.
« Dans les années 1970, des
groupes armés palestiniens faisaient exploser des bombes, détournaient des
avions, assiégeaient des ambassades et tuaient des Européens. De nombreux
gouvernements européens ont dû considérablement intensifier leur action à l’égard
des Palestiniens soupçonnés de terrorisme.
« Deuxièmement, certains
pays ont pu simplement approuver l’approche d’Israël. Pour certains
responsables européens, tuer des terroristes avant qu’ils ne puissent frapper
était considéré comme une politique légitime, bien qu’extrajudiciaire.
« Troisièmement, la
coopération pouvait être tenue entièrement secrète. Cela permettait aux
gouvernements européens de condamner officiellement les actions d’Israël tout
en renforçant discrètement les liens de sécurité avec le Mossad. Si mon livre
avait été publié dans les années 1970, il aurait provoqué un scandale majeur en
Europe. Mais en réalité, j’ai conclu que rien n’a changé sur la chaîne Kilowatt
: les agences de renseignement ont continué à fonctionner comme si de rien n’était,
même si les politiciens se sont publiquement indignés ».
Les limites du Mossad, hier et
aujourd’hui
Le livre de Mme Guttmann remet
directement en question l’image populaire du Mossad en tant qu’agence de
renseignement toute-puissante.
« Oui, absolument »,
dit-elle. « De plus, je pose une question sur les opérations d’assassinat
ciblées menées aujourd’hui par l’unité Nili (une task force actuellement
chargée de traquer les responsables de l’attentat
du 7 octobre). Étant donné que le Mossad s’est fortement appuyé sur les
services de renseignement européens pour mener à bien ses opérations dans les
années 1970, je me demande si une aide similaire, ou au moins un soutien
tacite, est fournie aujourd’hui par les services de renseignement de la région
ou d’ailleurs.
« Mon livre montre que le
Mossad n’aurait pas pu réussir seul. Il est probable que les opérations
israéliennes modernes bénéficient d’un soutien en matière de renseignement -
certainement de la part des Américains, peut-être des Européens, et peut-être
même des services de renseignement arabes dans les pays qui ont normalisé leurs
relations avec Israël, bien que cela reste spéculatif ».
Une heureuse faille dans le
système d’archivage
Lorsqu’on lui demande comment
elle a pu obtenir un accès sans précédent aux archives suisses, y compris à des
documents contenant non seulement des secrets suisses mais aussi ceux d’autres
nations, Mme Guttmann admet que la réponse n’est pas encore très claire.
« C’est une très bonne
question, mais je ne connais pas vraiment la réponse », dit-elle. Une
explication possible est que les documents ont été archivés sous les étiquettes
“Kilowatt entrant” et “Kilowatt sortant”. Kilowatt était bien sûr le mot de
code du canal de télécommunication crypté utilisé par le Club de Berne, mais
seuls les professionnels du renseignement le savaient.
Il est possible que l’archiviste
chargé d’accorder l’accès n’ait pas réalisé que “Kilowatt” faisait référence à
un réseau multilatéral sensible d’échange de renseignements et que les dossiers
contenaient bien plus que de simples documents suisses ».
Le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou a approuvé cette opération secrète visant à soutenir une milice palestinienne pour garder l’aide humanitaire - tout en cachant la vérité au public
“Quel mal il y a à ça ?”
“Quel mal il y a à ça ?” Avec ces quatre mots soi-disant innocents, le Premier ministre Benjamin Netanyahou a causé des dommages supplémentaires à toute chance de mettre fin à la guerre à Gaza et de restituer les otages. C’est ainsi qu’il a réagi la semaine dernière à la révélation du député Avigdor Lieberman selon laquelle les services de sécurité israéliens géraient une milice armée à Gaza, dont le personnel était affilié à Daech. Le chef de cette milice est Yasser Abou Shabab, membre d’une grande famille bédouine de Rafah.
Netanyahou
a accusé Lieberman de révéler un secret d’État, mais en confirmant l’information,
le premier ministre s’est lui-même rendu complice. Cela pourrait entraver les
efforts futurs des services de renseignement israéliens pour recruter des
agents et des collaborateurs.
Selon Tamir Hayman, ancien chef
de la direction du renseignement militaire et actuel directeur exécutif de l’Institut
d’études de sécurité nationale de Tel-Aviv, « toute la force de cette idée
réside dans la dissimulation de toute action de ce type, de manière à la faire
paraître authentique et populaire, motivée par la souffrance des habitants de
Gaza des
habitants de Gaza qui en ont assez du régime du Hamas ».
L’idée d’armer
le clan Abou Shabab n’est pas nouvelle - elle a été évoquée peu après
le massacre du 7 octobre. Cette décision a été prise par défaut, dans les deux
sens du terme. En déclarant que Gaza « ne sera ni le Hamastan ni le
Fatahstan », Netanyahou a condamné l’Autorité palestinienne et a rejoint
le programme d’annexion et de transfert de population de Bezalel Smotrich, non
seulement à Gaza, mais aussi en Cisjordanie.
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Le vide créé à Gaza par la perte
de gouvernance du Hamas suite aux succès des Forces de défense israéliennes sur
le champ de bataille a également été renforcé par le refus du gouvernement
Netanyahou d’autoriser les forces des pays arabes modérés tels que l’Égypte, la
Jordanie, les Émirats arabes unis et l’Arabie saoudite à pénétrer dans la bande
de Gaza. C’est ainsi qu’Israël s’est retrouvé désespérément à la recherche d’une
alternative pour nourrir 2,2 millions de bouches affamées.
Face à ces contraintes imposées
par Netayahou et son gouvernement d’extrême droite, le ministre de la défense
Yoav Gallant, qui a démissionné il y a quelques mois, a eu l’idée de mettre en
place un régime des milices et des clans dans la bande de Gaza. Gallant avait
déclaré qu’Israël devrait utiliser des éléments locaux, affiliés à Ramallah et
coordonnés avec l’(in)Autorité palestinienne. En d’autres termes, Gallant
essayait d’introduire l’(i)AP par des moyens détournés.
Troisième tentative
Gallant et l’establishment de la
défense ont tenté d’exécuter ce mouvement pour la première fois en février
2024. Cependant, lorsque des camions transportant de l’aide humanitaire sont
entrés dans l’enclave, ils ont
été attaqués par le Hamas et la tentative de les protéger a échoué. Un
autre échec s’est produit lorsqu’Israël a tenté de mettre en place une milice
armée issue du même clan dans les camps de réfugiés du centre de Gaza. C’est la
troisième fois qu’Israël tente le même coup, cette fois-ci après l’occupation
de Rafah par ses troupes.
Il y a environ un an, des agents
de terrain du district sud du service de sécurité Shin Bet ont reformulé l’idée
en action opérationnelle. Le chef du Shin Bet, Ronen Bar, a soutenu le plan,
qui a été approuvé par Netanyahou et le ministre de la défense, Israel Katz.
Les ministres du gouvernement ont été tenus dans l’ignorance. À cette époque,
le chef de district, A., a pris sa retraite du Shin Bet après avoir assumé la
responsabilité de l’échec du 7 octobre. Il a été remplacé par S., qui a
commencé à faire avancer le plan et, en octobre 2024, il a été décidé de le
mettre en pratique.
Soldats des FDI de la brigade Golani opérant dans la zone de Rafah, à Gaza.
Le plan a été soutenu par les
FDI, à l’époque sous le commandement du chef d’état-major Herzl Halevi, par le
nouveau chef de la direction du renseignement militaire, le général de division
Shlomi Binder, et par le coordinateur des activités gouvernementales dans les
territoires, le général de division Ghassan Alian. Un autre grand partisan de l’initiative
était le général de division Roman Gofman, secrétaire militaire de Netanyahou.
Les instructeurs du Shin Bet ont
formé les membres du clan Abou Shabab et les ont équipés d’armes légères -
fusils d’assaut Kalachnikov et armes de poing - saisies au Hamas depuis le
début de la guerre de Gaza. Après que l’organisation non gouvernementale
Hatzlaha a menacé de saisir la justice, les FDI ont fourni des données
partielles sur le nombre d’armes à feu légères saisies depuis le début de la
guerre : quelque 2 500 fusils et armes de poing. Israël verse également des
salaires aux miliciens, grâce à l’argent confisqué depuis le début de la guerre
- les FDI ont saisi plus de 100 millions de shekels (environ 24 millions d’€)
en différentes devises.
La tâche principale de la milice
est de sécuriser le transfert de l’aide humanitaire vers les centres d’approvisionnement
alimentaire et d’empêcher le Hamas de la piller [sic; lisez : la
distribuer]. La question de l’aide humanitaire est également entourée de
mystère et se déroule de manière détournée, caractéristique du gouvernement de
Netanyahou depuis le début de la guerre. Israël a décidé de mettre fin aux
activités de l’agence des Nations unies pour les réfugiés palestiniens, l’UNRWA,
parce que certains de ses employés palestiniens étaient des activistes du Hamas
ou coopéraient avec l’organisation. Israël a également eu du mal à mobiliser
les organisations d’aide internationale parce qu’elles refusaient de coopérer
avec lui. En outre, certains ministres du gouvernement, principalement ceux
contrôlés par l’extrême droite messianique, ont appelé à
affamer les habitants de Gaza.
C’est ainsi qu’Israël s’est
retrouvé pris au piège. En raison de la pression exercée par l’administration Trump,
qui a promis qu’il ne laisserait pas les habitants de la bande de Gaza mourir
de faim, Israël a dû proposer une solution de type “Israbluff”. Netanyahou et
ses ministres se sont engagés à ce que le contribuable israélien ne finance pas
l’acheminement de nourriture et de médicaments aux habitants de Gaza, mais très
vite ils n’ont pas
tenu leur promesse.
Afin de cacher la vérité au
public et de minimiser l’embarras des ministres d’extrême droite, il a été
décidé de dissimuler le fait que le ministère des finances avait déjà alloué
quelque 700 millions de shekels [=168 M€] à cette entreprise. Au lieu de cela,
le gouvernement présente faussement l’argent comme provenant d’une d’une
organisation non gouvernementale basée en Suisse. Cette
organisation a engagé une société de sécurité usaméricaine qui emploie des
vétérans de l’armée et d’agences de sécurité US.
Mais une fois de plus, c’est
Lieberman qui a démasqué le mensonge. Il a déclaré que le Mossad, spécialisé
dans la création de sociétés écrans anonymes, était à l’origine de l’organisation
suisse et de son enregistrement à l’étranger (le Mossad s’est refusé à tout
commentaire). Il a également été affirmé que des magnats juifs usaméricains
affiliés à la droite israélienne ont contribué aux activités de l’organisation
et lui ont peut-être aussi fourni un financement provisoire.
Cet exercice détourné du
ministère des finances, qui manque de transparence et frise la criminalité,
découle de la volonté de contourner la loi sur les procédures d’appel d’offres.
Selon cette loi, le ministère aurait dû annoncer un appel d’offres
international, afin que plusieurs entreprises puissent concourir pour le
contrat.
Mercenaires
Abou
Shabab, le chef de la milice, qui est âgé d’une trentaine d’années,
était à la tête d’une bande criminelle composée de trafiquants d’armes et de
drogue et de voleurs de nourriture et d’équipement. Bien qu’il soit douteux qu’Abou
Shabab, âgé d’une trentaine d’années, ait une idéologie politique ou
religieuse, son nom et celui de plusieurs de ses hommes ont déjà été associés à
Daech.
Certains membres de la milice
étaient auparavant des partisans du Fatah qui s’opposaient au Hamas et étaient
emprisonnés dans les prisons de la bande de Gaza. Dans le chaos créé par la
guerre, des centaines d’entre eux ont réussi à s’échapper. Avant et pendant la
guerre, le Hamas a exécuté certains membres du clan Abou Shabab pour avoir
coopéré avec Israël. Abou Shabab a également fait des allers-retours dans les
prisons du Hamas. Il est donc plus probable que la milice ait également des
liens avec les agences de sécurité de l’Autorité palestinienne, qui continuent
à coopérer étroitement avec Tsahal et le Shin Bet.
Il s’agit d’une milice mercenaire
similaire à celles mises en place par les régimes coloniaux. La France y a eu
recours en Algérie et en Syrie, les Britanniques dans leurs colonies d’Afrique
et d’Asie, et les USA par l’intermédiaire de la CIA au Vietnam, en Afghanistan
et en Irak. Israël a agi de la même manière dans les années 1970 lorsqu’il a
mis en place les ligues villageoises palestiniennes en Cisjordanie, les
Phalangistes et l’Armée du Sud-Liban au Liban, ainsi que des vigies
villageoises sur les hauteurs du Golan syrien, à proximité de la frontière
israélienne. Dans la plupart des cas de ce phénomène en Israël et dans le
monde, la création de milices composées de
collaborateurs et de mercenaires a échoué.
3J’ai du mal à comprendre la
logique qui sous-tend cette expérience vouée à l’échec », dit Michael
Milshtein, chercheur au centre Moshe Dayan d’études moyen-orientales et
africaines de l’université de Tel-Aviv, ancien colonel et chef du département
des affaires palestiniennes au sein de la division de recherche des services de
renseignement de l’armée. « Nous ne devons pas oublier la nature de ce
gang et éviter d’imaginer un Robin des Bois gazaoui - ce qui a déjà été dit
dans certains cercles - et nous devons nous souvenir des précédents historiques
amers où nous avons fait des affaires avec des éléments douteux qui se sont
rapidement retournés contre nous, comme les phalangistes au Liban ».
« En général, il vaut mieux
s’abstenir de tenter d’influencer la pensée de nos ennemis et de jouer les
faiseurs de roi. Le Hamas est en effet blessé comme jamais auparavant, mais il
vaut mieux éviter les éloges funèbres prématurés (comme ce fut le cas à de
nombreuses reprises au cours de cette guerre, lorsque les signes de l’effondrement
du groupe semblaient évidents). Même si nous supposons que le Hamas finira par
s’effondrer, il vaut mieux penser à ce qui se passerait si Gaza se remplissait
de groupes semblables à celui d’Abou Shabab - une réalité qui nous rappelle la
Somalie ».
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Bien que Hayman ait également des
doutes quant au succès de cette initiative, il est prêt à lui donner une
chance. « Je ne suis pas un puriste. L’Autorité palestinienne est faible
et dépourvue de tout cadre politique sérieux, et toutes les initiatives et
possibilités visant à stabiliser Gaza doivent être poursuivies », dit-il. « Toutefois,
ajoute-t-il, je suis conscient que toute tentative israélienne de façonner le
Moyen-Orient, à l’instar des efforts israéliens au Liban dans les années 1970
et 1980 et en Syrie pendant la guerre civile il y a dix ans, est vouée à l’échec.
Seules les superpuissances peuvent le faire. Nous sommes trop petits pour le
faire ». L’ancien chef de la direction du renseignement militaire estime
que la création de la milice « est une mission tactique qui permet une
activité opérationnelle, et rien de plus ».
Le bureau du Premier ministre n’a
pas répondu à la demande de Haaretz. Les porte-parole de Tsahal et du
Shin Bet se sont refusés à tout commentaire.
Dahlia Scheindlin, Haaretz, 22/4/2025
La déclaration sous serment choquante de Ronen Bar à la Haute Cour de justice, qui met en lumière les exigences présumées du Premier ministre Benjamin Netanyahou en matière de loyauté totale à son égard, révèle tout ce qui ne va pas dans la gouvernance israélienne [ou du moins une petite partie, NdT].
Dans sa première interview depuis sa retraite, le général de brigade Eli Assayag parle également à Haaretz de la « catastrophe » qui pourrait découler de la prise de contrôle de la police par Itamar Ben-Gvir.
Eli Assayag. Il a compris qu’il ne serait pas promu « peut-être parce que je m’occupais de ces affaires sensibles ». Photo Tomer Appelbaum
Yossi Melman, Haaretz, 2/12/2024
Traduit par Fausto Giudice, Tlaxcala
À la mi-2018, le général de brigade Eli Assayag et deux autres enquêteurs ont quitté les bureaux de l’unité anticorruption Lahav 433 de la police pour se rendre au siège du Mossad, près de Tel-Aviv.
Objectif : interroger le chef du Mossad de l’époque, Yossi Cohen - en tant que témoin et non en tant que suspect - dans l’affaire dite des sous-marins [dite "Affaire 3000" : achat par Israël de sous-marins Dolphin et de navires guerre Sa'ar, fabriqués par ThyssenKrupp, pour 2 milliards de dollars, faisant l'objet d'une commission d'enquête de l'État établie par le gouvernement Lapid-Gantz, lire ici NdT], dans laquelle des associés du Premier ministre Benjamin Netanyahou sont soupçonnés d’avoir reçu des pots-de-vin. Les malversations présumées - des pots-de-vin pour qu’Israël achète plus de navires de guerre qu’il n’en avait besoin - ont eu lieu lorsque Cohen dirigeait le Conseil national de sécurité d’Israël.
De retour au siège du Mossad, lorsque la voiture a franchi le portail et ses gardes armés, les enquêteurs ont atteint le bâtiment principal - et ses jardins bien entretenus - où se trouve le bureau du chef du Mossad. Les trois hommes ont été accueillis par l’assistante de Cohen, qui leur a demandé de lui donner leurs téléphones portables.
L’ancien chef du Mossad, Yossi Cohen. Il ne voulait pas être photographié dans un poste de police. Photo Ohad Zwigenberg
Assayag a refusé. « Pas de problème », lui a-t-il dit. « Nous allons retourner à notre bureau et y convoquer Yossi Cohen ». Cohen a cédé. Il ne voulait pas être photographié dans un commissariat de police.
« Je n’ai jamais fait de concessions au cours de ma carrière », déclare Assayag, ancien chef de l’unité de la police chargée de la lutte contre la criminalité financière. « Toute personne ayant commis une infraction ou ayant été convoquée pour témoigner a été traitée de manière équitable et professionnelle. En même temps, je n’ai jamais été flagorneur ou rampant, même si les personnes impliquées étaient très haut placées ».
Assayag a dirigé les enquêtes sur l’affaire des sous-marins et sur l’affaire dite « Bezeq-Walla », l’une des deux affaires dans lesquelles Netanyahou est poursuivi sur le soupçon d’avoir échangé des faveurs réglementaires contre une couverture médiatique positive.
C’est Assayag qui a recommandé l’annulation d’un accord de plaidoyer avec Michael Ganor, un suspect dans l’affaire du sous-marin. Ganor est actuellement jugé pour avoir offert et donné des pots-de-vin, pour blanchiment d’argent, pour évasion fiscale et pour avoir violé les lois sur les partis politiques.
Pourquoi avez-vous recommandé la révocation de l’accord conclu avec Ganor ?
« Je serai prudent car le procès est toujours en cours et je pourrais être appelé à témoigner devant le tribunal. D’une manière générale, je peux dire que j’ai pris ma décision après qu’il a changé sa version des faits et tenté de modifier les conditions de l’accord».
Eli Assayag a également interrogé Netanyahou dans l’affaire Bezeq-Walla, dans laquelle il est accusé de corruption, de fraude et d’abus de confiance. Dans cette affaire, Shaul et Iris Elovitch, principaux actionnaires de la société de télécommunications Bezeq, sont jugés pour corruption, obstruction à la justice et subornation de témoins au cours d’une enquête.
Shaul et Iris Elovitch, principaux actionnaires de la société de télécommunications Bezeq. Ils sont également jugés. Photo Moti Milrod
L’enquête la plus rapide
Assayag a pris sa retraite de la police en mars 2021, à la fin du cinquième mandat de Netanyahou en tant que premier ministre. Selon les médias de l’époque, Assayag a pris sa retraite parce qu’il n’a pas été promu, peut-être en raison de son rôle dans les enquêtes.
Assayag présente la chose ainsi : « J’ai pris ma retraite à l’âge de 58 ans, après 36 ans dans la police. On ne m’a pas montré la porte, mais j’ai compris que je ne serais pas promu, peut-être parce que j’ai traité ces affaires sensibles ».
Il s’agit de la première interview accordée par M. Assayag aux médias depuis qu’il a pris sa retraite.
Il n’est pas disposé à parler de son interrogatoire de Netanyahou parce qu’il pourrait encore être appelé à témoigner dans le procès du Premier ministre. Il se contente de dire qu’à son grand désarroi, Netanyahou a repoussé à plusieurs reprises les séances. Une fois la date fixée, Assayag pensait que l’interrogatoire devait avoir lieu dans les bureaux de Lahav 433, mais le procureur général de l’époque, Avichai Mendelblit, a demandé aux enquêteurs de se rendre au bureau du Premier ministre.
« L’interrogatoire a été mené de manière professionnelle, avec rigueur, propreté et brièveté », explique Assayag. « En moins de neuf mois, nous avons terminé l’enquête et transmis le dossier au bureau du procureur de l’État. Il s’agit de l’enquête la plus rapide jamais menée dans une affaire de criminalité en col blanc ».
Les enregistrements filmés donnent l’impression que Netanyahou était arrogant envers les interrogateurs de la police, et que ceux-ci étaient parfois plutôt dociles.
« Je ne pense pas que ça ait été le cas. Parfois, il s’est mis en colère et a perdu son sang-froid. Cela fait partie d’un interrogatoire - amener l’accusé à entrer dans un état d’esprit dans lequel il dit les choses de manière authentique ; il dit la vérité. »

Benjamin Netanyahou au tribunal de district de Jérusalem. Photo Ben Hakoon
Êtes-vous convaincu de la culpabilité de Benjamin Netanyahou ?
« Si je n’étais pas convaincu, je n’aurais pas recommandé [une mise en accusation].
Ben-Gvir le « client »
Eli Assayag est né en 1962 à Ashkelon dans une famille qui avait immigré du Maroc. Pendant son service militaire, il a participé à la guerre du Liban qui a éclaté en juin 1982.
En 1986, il est entré dans la police. Il est titulaire d’un diplôme de droit de l’Ono Academic College et d’un diplôme d’études supérieures en sciences politiques de l’université de Haïfa. Il a également étudié au Collège de sécurité nationale.
Après sa phase de formation dans la police, il a été affecté au district de Tel Aviv en tant qu’enquêteur. Trois ans plus tard, il devient coordinateur du renseignement et dirige des agents. En 1991, il a suivi un cours pour officiers et est devenu officier de renseignement dans le district de Tel Aviv.
Il espère toujours que son expérience aidera la police à améliorer ses compétences en matière de renseignement. Au cours de sa carrière, il a été en contact avec des collègues du Mossad et du service de sécurité Shin Bet.
Le travail de renseignement au sein de la police s’apparente-t-il à la gestion d’agents au sein du Shin Bet ou du Mossad ?
« Oui et non. Le Mossad et le Shin Bet dirigent des agents et peuvent utiliser les renseignements qu’ils obtiennent pour déjouer des attentats en [Cisjordanie] ou à l’étranger. Pour nous, à la police, le fait de déjouer un crime ou d’autres succès n’est possible que si nous pouvons fournir au tribunal des preuves qui aboutissent à une condamnation. Sans cela, nous n’avons rien fait ».
Assayag a assumé de nombreuses fonctions au sein de la police, notamment dans le cadre d’affaires de drogue graves telles que celle impliquant le trafiquant de drogue international Zeev Rosenstein. Assayag a également dirigé l’unité d’enquête de la police en Cisjordanie, où il a lutté contre les crimes violents commis par de jeunes colons - les « jeunes du sommet des collines » - à l’encontre de Palestiniens.
En mai 2011, une voiture palestinienne a été incendiée près d’Hébron, en Cisjordanie, dans le cadre d’une opération dite d’étiquetage des prix [« price tag operation » : acte de vandalisme punitif contre des Palestiniens, NdT]. L’incendiaire était Hannah Hananya, considérée comme l’égérie des jeunes des collines. Elle a commis ce crime alors qu’elle était censée être assignée à résidence chez Itamar Ben-Gvir. À l’époque, Ben-Gvir était un militant radical de la colonisation et un terroriste condamné ; aujourd’hui, il est ministre de la sécurité nationale.
Il était censé servir d’agent de probation pour le tribunal. Ben-Gvir a intenté un procès en diffamation - toujours en cours - contre Hananya et l’émission d’information d’investigation « Uvda » de Canal 12 concernant la publication d’informations sur cet incident.
Hananya était la cible de l’unité d’Assayag et de la division juive du Shin Bet en raison d’activités telles que l’entrée illégale dans une ancienne synagogue à Jéricho, l’intrusion dans une base militaire et le saccage d’une voiture, ainsi que la manifestation devant le domicile du chef de la division juive du Shin Bet. Hananya a été arrêtée et a purgé une courte peine de prison.
Itamar Ben-Gvir. La dégradation de l’état de la police sous sa direction retourne les tripes d’Assayag. Photo : Olivier Fitoussi
Elle a déclaré qu’elle avait informé les enquêteurs de la police d’autres projets de violence contre des Palestiniens, mais qu’elle n’avait pas été prise au sérieux.
« Nous avons travaillé avec le Shin Bet, mais c’est lui qui nous donnait des lignes directrices et des directives venant d’en haut », dit Assayag. « Je ne pense pas qu’ils se soient beaucoup investis dans la lutte contre la criminalité ultra-nationaliste juive ».
Est-ce que la police et vous-même étiez désireux de vous attaquer à ce problème ?
« J’ai traité ce dont j’étais témoin. Notre unité était petite. Elle a été élargie par la suite. Le Shin Bet ne nous informait pas toujours de tout. »
Avez-vous rencontré Ben-Gvir lorsque vous étiez dans le district de Judée et Samarie en Cisjordanie ?
« Non, pas en personne. Mais il était l’un des « clients » [suspects potentiels d’incidents violents] sur lesquels on se penchait.
Ben-Gvir n’a pas répondu aux demandes de commentaires pour cet article.
Le renseignement humain est précieux
Assayag estime que les efforts de la police israélienne en matière de renseignement peuvent encore être améliorés. « Le travail d’un officier de renseignement de la police est difficile ; il prend 24 heures par jour, sept jours par semaine », dit-il. « Les officiers traitants étaient autrefois des policiers chevronnés qui persévéraient dans ce travail. La jeune génération n’est pas enthousiaste à l’idée de faire ce genre de travail, et le taux de rotation est élevé.
« Malheureusement, la dépendance à l’égard de la technologie est de plus en plus forte. Mais le SIGINT [renseignement d’origine électromagnétique utilisant des dispositifs d’écoute] n’est pas tout. Voyez l’émoi suscité par l’utilisation du logiciel espion Pegasus [outils développés par l’entreprise israélienne controversée NSO]. La capacité de ces méthodes à produire des renseignements pertinents est très limitée. Elle est surestimée. Le SIGINT ne donne pas vraiment de résultats satisfaisants ; l’enthousiasme pour ce type de surveillance est très exagéré. Il faut investir beaucoup plus dans le HUMINT, le renseignement humain ».
Il est temps, après les 100 jours de grâce, que Danny prenne les choses en main et devienne indépendant », déclare Assayag à propos du nouveau chef de la police Danny Levy.
Que voulez-vous dire par là ?
« Il faut changer le concept de gestion des opérations. J’estime qu’il y a 500 officiers de renseignement de la police dans tout le pays. Je propose qu’ils soient tous placés dans les commissariats de police. Ils connaissent la zone dans laquelle ils travaillent. Ils savent comment exploiter les sources. Un agent fournira les renseignements qu’il recueille à son commissariat local et aux échelons supérieurs tels que le district et le Lahav 433. »
« Il faut sortir des sentiers battus. L’unité de renseignement et d’enquête doit être responsable de la stratégie. Elle déterminera les cibles, et les agents sur le terrain agiront en conséquence, mais ils conserveront une certaine indépendance et une capacité d’influence.
« De cette manière, nous pouvons limiter les effectifs et augmenter les salaires. Il faut améliorer le processus de sélection et attirer des personnes ayant des compétences académiques et une formation adéquate.
« Il faut mieux former les agents de renseignement pour qu’ils s’adaptent aux défis modernes. Ils doivent comprendre les crypto-monnaies, que de nombreux criminels utilisent pour brouiller les pistes. Il faut connaître le blanchiment d’argent, le fonctionnement de la criminalité financière sophistiquée, et pas seulement la criminalité classique comme les atteintes aux biens, les cambriolages ou les meurtres.
« Il faut prendre des mesures telles que la création de sociétés écrans pour pénétrer les organisations criminelles, qui ont souvent plus de connaissances et de moyens que la police. Mais je doute que ma proposition soit adoptée ».
Détérioration mortelle
La personne qui doit prendre cette décision est le nouveau chef de la police, le général de division Danny Levy, qui vient de terminer ses 100 premiers jours en fonction. Assayag le connaît assez bien ; ils ont travaillé ensemble au district de Tel-Aviv, mais dans des services différents.
« Danny est un bon policier qui s’est développé à partir de la base. Ces dernières années, les commissaires ont été parachutés du Shin Bet [Roni Alsheich] ou de la police des frontières [Kobi Shabtai]. Il est tout à fait capable de faire ce travail », affirme Assayag.
« Je suis pour un commissaire qui a grandi dans la police. Mais Danny doit développer son indépendance et se dissocier du ministre ».
La détérioration de l’état de la police sous Ben-Gvir retourne les tripes d’Assayag. « Après la nomination de Ben-Gvir au poste de ministre de la sécurité nationale, la police a changé. Elle utilise une force disproportionnée contre les manifestants [israéliens juifs, NdT] », explique-t-il.
« Cela découle de l’esprit du commandant. Il est temps, après les 100 jours de grâce, que Danny prenne les choses en main et devienne indépendant. Si aucun adulte responsable n’est trouvé pour arrêter la détérioration, une catastrophe s’ensuivra dans la société israélienne. »