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14/02/2026

The problem is not Chomsky, it’s us


Raúl Zibechi, 14/2/2026

Versione italiana

The adoration of public figures, to whom enormous merits are attributed, to the point of turning them into “almost gods,” is a problem that has persisted for a long time on the left and in emancipatory movements. Virtues are exalted, but never defects. A reality is invented in shades of black or white, excluding nuances, the greys, and anything that might tarnish the deified figure.

The very word “grey” is used as a derogatory adjective. “A grey person” is boring, without merit, incapable of attracting us or capturing our attention, let alone any kind of admiration. However, reality is painted in multiple colors and is much richer than the binary black-white. With this cleavage, we most often seek to calm our uncertainties, fleeing from the uncomfortable nuances that cause us so much insecurity. Because, let’s admit it, the white, Western human is desperately seeking security.

Many left-wing people admit that the personality cult around Stalin was something negative, but they accept the cult of Lenin or Marx, for example. I believe that on this point, the “emancipatory” culture of the left is heir to the caudillismo [cult of strongmen] and the cult of kings so present in human history, from the earliest societies to today. With the aggravating factor that today’s cults are disguised as emancipation, but at heart they are as absurd as submission to kings and queens.

Even today, we see how this cult continues its tremendous work of paralyzing societies, whether in the uncritical support for Evo Morales or Hugo Chávez, to give just two examples. The progressive processes in Latin America have all been linked to a caudillo, from Néstor Kirchner to Lula, through Correa and those already mentioned.



In Chomsky’s case, the gravity of his close link with the pedocriminal millionaire Epstein stands out, even after he was convicted and his misdeeds became known. However, if Epstein hadn’t been a pedocriminal, would anything have changed? Can we validate that a left-wing public figure has close ties with a millionaire? Not every friendship is acceptable, with just anyone, overlooking class, political positions, and people’s status. Not to mention that Chomsky committed other sins, like working for military programs.

Can a person like us, the readers of this page, associate with just anyone, a Berlusconi, a Bolsonaro, or a Putin? I’m not referring to grassroots people who may have supported these figures, but to relationships with the dominant elites, a style cultivated in parliaments around the world, when deputies in opposing political positions eat at the same table and end up socializing in the same spaces.

What Chomsky did is simply repugnant. Even more serious because he is a public personality who should set an example and apologize when he is wrong. What I aim for with these lines is to hold up a collective mirror to ourselves, as the Zapatistas often say, to ask: And what about us?

How many Chomskys are there in our brains and hearts? Putting all the evil on the linguist is the same as putting all the merits on a caudillo, like Pepe Mujica, for example. Being Uruguayan, I suffer every time grassroots people in some corner of the planet tell me wonders about a figure who, in this country, we know and do not admire, at least not the author of these lines and a large part of his friends.

The personality cult also reveals our proverbial individualism, since we place all the positive values in one person, but not in a collective. The Zapatistas do well to cover their faces, to make themselves all equal with the balaclava and the bandana. Observe that all capitalist culture revolves around individuals, from Messi to Trump, whether to deify or condemn. Even in the case of Zapatism, our attitudes are not the same towards Subcomandante Marcos or towards any of the comandantas, including the author of these lines.

Perhaps the lesson we can learn from the Epstein-Chomsky case is that we must be more careful, more moderate when it comes to mitycizing figures. But above all, be more community-oriented, highlight the collective and the simple, the innocence of children before the system leads them to the adoration of celebrities.

Le problème n’est pas Chomsky, c’est nous

Raúl Zibechi, 14/2/2026

Versione italiana

L’adoration de personnages publics, auxquels on attribue d’énormes mérites, allant jusqu’à les transformer en « quasi-dieux », est un problème qui persiste depuis longtemps à gauche et dans les mouvements émancipateurs. On exalte leurs vertus, mais jamais leurs défauts. On invente une réalité en noir et blanc, excluant les nuances, les gris et tout ce qui pourrait ternir l’image du personnage divinisé.

Le mot « gris » lui-même est utilisé comme un adjectif péjoratif. Une « personne grise » est ennuyeuse, sans mérite, incapable de nous attirer ou de retenir notre attention, encore moins de susciter une quelconque admiration. Pourtant, la réalité est peinte de multiples couleurs et est bien plus riche que le simple dualisme noir-blanc. Avec cette vision manichéenne, nous cherchons le plus souvent à apaiser nos incertitudes, fuyant les nuances inconfortables qui nous procurent tant d’insécurité. Car, admettons-le, l’être humain blanc et occidental recherche désespérément la sécurité.

Beaucoup de gens de gauche admettent que le culte de la personnalité de Staline était quelque chose de négatif, mais ils acceptent le culte de Lénine ou de Marx, par exemple. Je pense que sur ce point, la culture « émancipatrice » des gauches est l’héritière du caudillisme et du culte des rois si présents dans l’histoire de l’humanité, des premières sociétés jusqu’à aujourd’hui. Avec la circonstance aggravante que les cultes actuels se déguisent en émancipation, mais au fond, ils sont aussi absurdes que la soumission aux rois et aux reines.

Aujourd’hui encore, nous voyons comment ce culte poursuit son terrible travail de paralysie des sociétés, que ce soit dans le soutien acritique à Evo Morales ou Hugo Chávez, pour ne citer que deux exemples. Les processus progressistes d’Amérique latine ont tous été liés à un caudillo, de Néstor Kirchner à Lula, en passant par Correa et les susmentionnés.


Dans le cas de Chomsky, la gravité de son lien étroit avec le millionnaire pédocriminel Epstein est frappante, même après que ce dernier a été condamné et que ses méfaits ont été révélés. Cependant, si Epstein n’avait pas été pédocriminel, quelque chose aurait-il changé ? Pouvons-nous valider qu’une personnalité publique de gauche ait des liens étroits avec un millionnaire ? Toute amitié n’est pas valable, avec n’importe qui, en passant outre les classes, les positions politiques et le statut des personnes. Sans oublier que Chomsky a commis d’autres péchés, comme travailler pour des programmes militaires.

Une personne comme nous, les lecteurs de cette page, peut-elle fréquenter n’importe qui, un Berlusconi, un Bolsonaro ou un Poutine ? Je ne parle pas des gens du peuple qui ont pu soutenir ces personnages, mais des relations avec les élites dominantes, un style qui se cultive dans les parlements du monde entier, quand des députés qui sont dans des positions politiques opposées mangent à la même table et finissent par se socialiser dans les mêmes espaces.

Ce que Chomsky a fait est tout simplement répugnant. C’est encore plus grave car il s’agit d’une personnalité publique qui doit donner l’exemple et demander pardon quand elle se trompe. Ce que je cherche avec ces lignes, c’est de nous mettre face à un miroir collectif, comme disent souvent les zapatistes, pour nous demander : Et nous, alors ?

Combien de Chomsky y a-t-il dans nos cerveaux et nos cœurs ? Mettre toute la méchanceté sur le linguiste, c’est comme mettre tous les mérites sur un caudillo, comme Pepe Mujica, par exemple. Étant Uruguayen, je souffre chaque fois que des gens du peuple, dans un coin de la planète, me disent des merveilles d’un personnage que, dans ce pays, nous connaissons et n’admirons pas, du moins le soussigné et une grande partie de ses amis.

Le culte de la personnalité révèle, en outre, notre individualisme proverbial, car nous plaçons toutes les valeurs positives dans une personne, mais pas dans un collectif. Les zapatistes font bien de se couvrir le visage, de s’égaliser tous et toutes avec la cagoule et le passe-montagne. Observons que toute la culture capitaliste tourne autour des personnes, de Messi à Trump, que ce soit pour diviniser ou réprouver. Même dans le cas du zapatisme, nous, soussigné compris, n’avons pas les mêmes attitudes envers le sous-commandant Marcos ou envers n’importe laquelle des commandantes.

Peut-être que la leçon que nous pouvons tirer de l’affaire Epstein-Chomsky est que nous devons être plus prudents, plus modérés lorsqu’il s’agit de mythifier des personnages. Mais surtout, être plus communautaires, mettre en avant le collectif et la simplicité, l’innocence des enfants avant que le système ne les conduise à l’adoration des célébrités.

El problema no es Chomsky, somos nosotros

Raúl Zibechi,14-2-2026

Versione italiana

La adoración de personajes públicos, a los que se atribuyen enormes méritos, llegándose a convertirlos en “casi dioses”, es un problema que se arrastra desde mucho tiempo atrás en las izquierdas y en los movimientos emancipatorios. Se exaltan virtudes, pero nunca defectos. Se inventa una realidad en tonos de blanco o negro excluyendo matices, los grises y todo aquello que pueda opacar al personaje endiosado.

La propia palabra gris es usada como adjetivo. “Una persona gris”, es aburrida, sin méritos, incapaz de atraernos o concitar nuestra atención, menos aún algún tipo de admiración. Sin embargo, la realidad está pintada en múltiples colores y es mucho más rica que el binario blanco-negro. Con ese clivaje, las más de las veces pretendemos calmar nuestras incertidumbres, huyendo de los incómodos matices que tanta inseguridad nos provocan. Porque, admitamos, el ser humano blanco y occidental busca desesperadamente la seguridad.

Muchas personas de izquierda admiten que el culto a la personalidad de Stalin fue algo negativo, per aceptan el culto a Lenin o a Marx, por ejemplo. Creo que en este punto la cultura “emancipatoria” de las izquierdas es heredera del caudillismo y del culto a los reyes tan presentes en la historia de la humanidad, desde las primeras sociedades hasta hoy. Con el agravante de que los cultos actuales se disfrazan de emancipación, pero en el fondo son tan absurdos como la sumisión a los reyes y reinas.

Aún hoy vemos cómo ese culto sigue haciendo su tremendo trabajo de parálisis de las sociedades, ya sea en el apoyo acrítico a Evo Morales o Hugo Chávez, por poner apenas dos ejemplos. Los procesos progresistas de América Latina han estado, todos ellos, ligados a un caudillo, desde Néstor Kirchner hasta Lula, pasando por Correa y los ya mencionados.



En el caso de Chomsky sobresale la gravedad de su estrecho vínculo con el pedocriminal millonario Epstein, incluso después de haber sido condenado y de conocerse sus fechorías. Sin embargo, si Epstein no hubiera sido pedocriminal, ¿algo hubiera cambiado? ¿Podemos validar que un personaje público de las izquierdas tenga estrechos vínculos con un millonario? No se vale cualquier amistad, con cualquier persona, pasando por encima de las clases, las posiciones políticas y el estatus de las personas. Sin olvidar que Chomsky cometió otros pecados, como trabajar para programas militares.

Una persona como nosotros, los lectores de esta página, ¿puede relacionarse con cualquier persona, con un Berlusconi, un Bolsonaro o un Putin? No me refiero a gente de abajo que haya apoyado a esos personajes, sino a las relaciones con las elites dominantes, un estilo que se cultiva en los parlamentos de todo el mundo, cuando diputados que están en posiciones políticas opuestas, comen en la misma mesa y se terminan socializando en los mismos espacios.

Lo de Chomsky es sencillamente repugnante. Más grave aún por tratarse de una personalidad pública que debe dar el ejemplo y pedir perdón cuando se equivoca. Lo que pretendo con estas líneas, es ponernos un espejo colectivo, como suelen decir los zapatistas, para preguntarnos: ¿Y nosotros qué?

¿Cuántos Chomsky hay en nuestros cerebros y corazones? Poner toda la maldad en el lingüista es igual a poner todos los méritos en un caudillo, como Pepe Mujica, por ejemplo. Siendo uruguayo, sufro cada vez que gente de abajo en algún rincón del planeta, me dice maravillas de un personaje que, en este país, conocemos y no admiramos, por lo menos quien esto escribe y gran parte de sus amigos.

El culto a la personalidad revela, además, nuestro proverbial individualismo, ya que colocamos todos los valores positivos en una persona, pero no en un colectivo. Hacen bien los zapatistas en cubrirse el rostro, en igualarse todos y todas con el pasamontaña y el paliacate. Observemos que toda la cultura capitalista gira en torno a personas, desde Messi hasta Trump, ya sea para endiosar o reprobar. Incluso en el caso del zapatismo, no son iguales las actitudes que tenemos hacia el subcomandante Marcos o hacia cualquiera de las comandantas, incluyendo a quien esto escribe.

Tal vez la lección que podemos aprender del caso Epstein-Chomsky es que debemos ser más cuidadosos, más moderados a la hora de mitificar personajes. Pero, sobre todo, ser más comunitarios, destacar lo colectivo y lo simple, la inocencia de las niñas y niños antes de que el sistema los conduzca hacia la adoración de las celebridades.

12/02/2026

Le habits neufs du colonialisme : soupes fraîches dans vieilles marmites

Raúl Zibechi, La Jornada,6/2/2026

Original español - Versione italiana

Traduit par Tlaxcala

Aujourd’hui que le capitalisme retrouve les modes brutaux du colonialisme, il peut être nécessaire de revisiter certains de ses aspects les plus accablants pour les peuples, afin de ne pas nous tromper et, surtout, d’aller au-delà de l’appareil de propagande du système. La publicité à peine voilée a coutume de dissimuler les crimes du colonialisme et de les déguiser en entreprises civilisatrices, parmi lesquelles se distinguent la démocratie et le développement qu’aurait apportés la conquête du tiers-monde.

Un récent article de Rafael Poch dans CTXT, intitulé « L’empire vertueux », a le mérite de décrire les atrocités coloniales et de les relier à l’attitude européenne, et du Nord global, face au génocide palestinien. Qui plus est, il souligne que « le rôle qu’ont joué au XIXe siècle la « civilisation », le « commerce » et le « christianisme » imposés aux « sauvages », est désormais joué par l’idéologie des droits de l’homme, de l’égalité des genres et d’autres nobles causes ».

Une double opération médiatique permet de dissimuler les massacres et, en même temps, de déguiser la conquête coloniale sous des notions qui les justifient, au nom d’un prétendu bien supérieur que les conquis n’ont jamais partagé.


L’Illustration, Paris, 1893

Un premier point à souligner est qu’il n’a jamais rien existé de semblable à une démocratie dans les colonies, car elles furent gouvernées d’une main de fer par les conquérants, sans la moindre concession aux peuples qui furent sauvagement réprimés. Poch nous rappelle que, dans la destruction du secteur manufacturier indien, la suppression des droits de douane sur les textiles britanniques a joué un rôle décisif, tandis que des impôts et des barrières étaient imposés à la vente des textiles de fabrication indienne.

Un deuxième point est la violence directe et indirecte qu’ils ont exercée dans leurs colonies. La famine en Irlande en 1846-1847, qu’il nomme « l’holocauste irlandais », a fait que la faim et ses conséquences ont coûté la vie à entre un et deux millions de victimes, sur une population de huit millions. Alors que d’autres pays européens, qui ont également subi le mildiou de la pomme de terre, ont paralysé les exportations alimentaires pour compenser les pertes, les Britanniques non seulement ne l’ont pas fait, mais ont profité de la famine pour imposer des réformes de libre marché.

Comme on peut le voir, la « doctrine du choc » de Naomi Klein a une longue histoire, tout en conservant toute sa terrible actualité. Jusqu’à ce jour, les médias blanchissent le désastre, que ce soit en insultant les peuples ou en louant les mesures qui promettaient le « progrès ».

« Des passagers de la ligne de chemin de fer de Bombay achètent et distribuent du pain à des paysans affamés dans une gare de campagne » : La famine en Inde, une scène sur le chemin de fer des Indes orientales. Illustration pour The Graphic, 12 décembre 1896. D’après Frank Dadd

 Le troisième point est central : les crimes contre l’humanité. Rien qu’en Inde, entre 1880 et 1920, 100 millions de personnes sont mortes sur une population d’un peu plus de 200 millions, à cause des famines et de l’appauvrissement. Au Bengale, dix ans plus tôt, la faim a tué un tiers de la population, 10 millions de personnes.

Les Latino-Américains, et en particulier les peuples autochtones et noirs, connaissent cette histoire car notre continent a subi un véritable holocauste qui a failli anéantir la population non blanche. À cela s’ajoutent des horreurs comme les guerres de l’opium, qui ont provoqué 150 millions de toxicomanes en Chine, soit un habitant sur trois.

Le quatrième point est la libération de prisonniers pour les utiliser comme main-d’œuvre contre les peuples, en particulier de la part de la Grande-Bretagne. Les données sont très éloquentes. Au cours des 30 années précédant 1776, un migrant sur quatre arrivant dans le Maryland était un condamné. En 1840, la moitié de la population de Tasmanie (sud de l’Australie) était composée de détenus. Entre 1788 et 1868 (huit décennies), 162 000 condamnés furent envoyés en Australie, « déportés pour tuer des Aborigènes à discrétion ».

Bien que Poch ne le mentionne pas, on peut établir un parallèle entre l’utilisation des prisonniers comme fer de lance de l’entreprise coloniale et l’incitation actuelle dont bénéficient les narcotrafiquants pour attaquer les mouvements sociaux et les peuples en résistance. D’une part, il est évident que le narcotrafic ne peut prospérer ni subsister sans soutien étatique, que ce soit dans la justice, dans les appareils armés, ou aux différents niveaux des gouvernements.

D’autre part, les faits démontrent que nous sommes face à une ingénierie sociale beaucoup plus sophistiquée que celle du colonialisme, qui cherche à diriger le narcotrafic contre ceux qui s’opposent aux gouvernements. Ce n’est pas un hasard si, dans toute l’Amérique latine, le narcotrafic attaque les mouvements et les dirigeants sociaux, généralisant des modes opératoires apparemment nés en Colombie. La capacité à diriger la violence narcotrafiquante contre les mouvements d’en bas est dévastatrice pour les peuples et une aide inestimable pour consolider le capitalisme à travers de prétendues « guerres contre la drogue ».

Lors de la pépinière d’août 2025, le sous-commandant Moisés, porte-parole de l’EZLN, a parlé de l’attitude à adopter face aux narcotrafiquants. Il a dit qu’en général, ils sont aussi pauvres qu’eux et qu’il est inutile d’entamer une guerre entre les gens d’en bas. Il semble important d’en débattre afin d’avoir une position face à une réalité si présente et si cuisante.

Lœil de la police, 1909


01/01/2024

RAÚL ZIBECHI
L’EZLN, 30 ans après le soulèvement : bâtisseur et inspirateur d’autonomies

Raúl Zibechi, Nacla, 22/12/2023
Traduit par Fausto Giudice, Tlaxcala

English Zapatistas at 30: Building and Inspiring Autonomy
Italiano
Zapatistas: da trent’anni c’è un mondo nuovo

Pendant des décennies, les zapatistes ont servi de guide aux luttes menées sur l’ensemble du continent. Au milieu du chaos climatique et de la guerre sans fin, ils continuent d’imaginer et de construire des mondes meilleurs.

 

“C’est dans nos cœurs que l’horizon prend racine” (Dante Aguilera Benitez pour le Taller de Gráfica Pesada Juan Panadero).

Le soulèvement de l’Armée zapatiste de libération nationale (EZLN), il y a 30 ans, a réussi à placer l’autonomie au centre des objectifs de certains mouvements sociaux d’Amérique latine. Jusqu’alors, il n’existait pas de courant politique et culturel orienté dans cette direction, comme c’est le cas aujourd’hui dans la plupart des pays de la région latino-américaine. Il existait tout au plus des positions autonomistes inspirées de l’“opéraïsme” italien qui a donné naissance à l’“autonomisme” européen. Ce courant, qui a pris forme dans les analyses des philosophes italiens Antonio Negri et Mario Tronti, n’a jamais eu de poids réel dans les luttes et les mouvements latino-américains, et son influence s’est concentrée dans les universités et parmi les intellectuels marxistes.

L’EZLN a été créée en 1983 dans les régions indigènes du Chiapas. Pendant dix ans, elle s’est enracinée dans les villages et, après une vaste consultation de quelque 500 communautés, elle a décidé d’entrer en guerre, ce qui a donné lieu au soulèvement du 1er janvier 1994, le jour même de l’entrée du Mexique dans l’accord de libre-échange (ALENA). La guerre a duré moins de deux semaines, la société civile s’étant mobilisée pour exiger la paix et une période de dialogue s’étant ouverte entre le gouvernement et l’EZLN.

Le zapatisme a non seulement placé le débat sur l’autonomie au centre de sa pensée et de sa pratique politique, comme en témoignent les accords de San Andrés négociés en 1996 avec le gouvernement mexicain, mais il a également mis en avant le protagonisme des peuples originaires, qui sont les sujets les plus importants de la lutte pour l’autonomie.

Les rencontres internationales ont joué un rôle important dans la diffusion de la pensée de l’EZLN, tout comme les innombrables communiqués dans lesquels l’alors sous-commandant insurgé Marcos racontait des scènes de la vie des communautés et des miliciens et miliciennes du mouvement. La Rencontre Intercontinentale pour l’Humanité, qui s’est tenue à La Realidad en 1995, a réuni des centaines de personnes du monde entier, avec une forte présence de collectifs de jeunes Européen·nes de tendance libertaire et autonomiste.

Le fait que le zapatisme s’adresse aux groupes les plus divers de la société, mais surtout à la jeunesse urbaine rebelle (gays, lesbiennes, précaires et chômeurs) et qu’il n’utilise pas les concepts traditionnels de la gauche tels que le “prolétariat”, la “lutte des classes” et la “prise du pouvoir”, était extrêmement attrayant pour les secteurs déjà fatigués du langage monotone de la gauche.

L’influence du zapatisme en Amérique latine peut être détectée à deux niveaux : l’un plus directement lié aux militants les plus actifs et les mieux formés des nouveaux mouvements sociaux - tels que les piqueteros argentins, des secteurs de l’éducation populaire, des jeunes critiques et des artistes - et, deuxièmement, plus indirectement et transversalement dans les mouvements des peuples opprimés, en particulier les indigènes et les afro-descendants.

Les traces du zapatisme se retrouvent surtout dans les mouvements les moins institutionnalisés. D’une certaine manière, une grande partie des nouveaux mouvements ont été attirés par trois questions centrales qu’ils trouvent dans le zapatisme : le rejet de la prise du pouvoir d’État et l’option de créer leurs propres pouvoirs, l’autonomie et l’autogestion, et la façon de comprendre le changement social comme la construction d’un nouveau monde au lieu d’une transformation du monde existant.

L’influence éthique et politique du zapatisme, ainsi que l’échec des révolutions centrées sur la prise de pouvoir et le changement “par le haut”, ont conduit quelques militants à la conviction que le changement doit être lié à la reconstruction des liens sociaux que le système détruit quotidiennement.

Membres de l’EZLN au Congrès national indigène 2016 (Mariana Osornio / Wikimedia Commons / CC BY-SA 4.0)

 

“El paso del caracol” [Le rythme de l’escargot] (Dante Aguilera Benitez pour l’Atelier graphique lourd Juan Panadero)

La création de municipalités autonomes et de conseils de bon gouvernement, récemment démantelés par l’EZLN elle-même, a montré qu’il est possible de se gouverner différemment, sans créer ou reproduire des bureaucraties permanentes comme l’ont fait les révolutions réussies. Attirés par leurs particularités, des milliers d’activistes du monde entier, dont une grande majorité d’Européens, sont venus au Chiapas pour connaître de première main la réalité zapatiste et y ont contribué en faisant don de ressources matérielles.

Il serait erroné de croire que le zapatisme influence ou oriente d’une manière ou d’une autre toute cette variété de collectifs. Plus d’un millier de groupes ont soutenu le Tour pour la Vie, organisé en 2021 dans différents pays et régions d’Europe, pour les écouter et fraterniser. Je pense qu’il est plus approprié de parler de confluences, car des collectifs se sont formés et ont grandi dans le monde entier, qui revendiquent l’autonomie comme pratique politique, en se référant au zapatisme, sans aucun doute, mais pas dans une relation de commandement et d’obéissance.

Les mouvements féministes, les mouvements de jeunes précaires et chômeurs, les entreprises autogérées qui se multiplient dans le monde entier, ont trouvé dans le zapatisme une source d’inspiration pour leur détermination à créer du nouveau, leur rejet des institutions étatiques et des partis de gauche. Si les causes des rébellions ont des caractéristiques différentes, il y a partout un profond ras-le-bol du système dominant et de ses conséquences sur les jeunes, telles que la précarité de l’emploi, l’absence de perspectives de vie décente et les persécutions policières contre les contestataires.

Zapatistes contre l’armée mexicaine lors de la procession qui a transporté le corps au cimetière de Guadalupe Méndez López, tuée par des éléments de la Sécurité Publique (SP), Chiapas, janvier 2005 (Oriana Eliçabe / Flickr / CC BY-NC-SA 2.0)

Peuples autochtones  et noirs

Au cours des dernières décennies, plusieurs peuples ont réclamé leur autonomie ou l’ont construite par des actes. Les peuples indigènes sont à l’avant-garde de ce processus, notamment les Mapuches du Chili et de l’Argentine, ainsi que les Nasas et les Misak du Cauca en Colombie. Plus récemment, les peuples amazoniens sont entrés de plain-pied dans la dynamique de l’autonomie, de même que certains palenques et quilombos noirs.

Le premier groupe autonomiste mapuche a été créé en 1998, la Coordinadora Arauco-Malleco (CAM), qui a incarné une nouvelle forme de politique en menant des actions directes contre les entreprises forestières dont les plantations de pins étouffent les communautés. Aujourd’hui, il existe au moins une douzaine de collectifs mapuches qui se réclament de l’autonomie.

Les plus importants sont le CAM, Resistencia Mapuche Lafkenche (RML), Resistencia Mapuche Malleco (RMM), Alianza Territorial Mapuche (ATM) et Weichán Auka Mapu [Lucha del Territorio Rebelde], qui ont encouragé une vague de récupération de terres estimée à 500 territoires ou domaines. Les plus radicalisés sont Weichan Auca Mapu (WAM) et Resistencia Lafkenche, ainsi que le CAM, qui se distinguent par leurs actions directes contre l’industrie forestière. Il existe également des organisations de femmes mapuches.

En Colombie, le Conseil régional indigène du Cauca (CRIC) a été créé en 1971 dans le cadre d’un processus de récupération des terres. Il compte aujourd’hui 84 resguardos [réserves] dans le Cauca et 115 cabildos [communes] appartenant à huit groupes ethniques. Ils gèrent des programmes de santé et d’éducation avec le soutien de l’État, ont mis en place leurs propres formes économiques telles que des entreprises et des magasins communautaires, des associations de producteurs et une institution de troisième niveau, le Cecidic (Centro de Educación Capacitación e Investigación para el Desarrollo Integral de la Comunidad). Ils ont créé un système d’“auto-justice” et se gouvernent eux-mêmes par l’élection de leurs autorités par les cabildos. La Guardia Indígena (Garde indigène), une entité dédiée à la défense des territoires et des modes de vie indigènes, est la création autonome la plus importante.

Les groupes mapuches du Chili et le CRIC entretiennent des relations avec l’EZLN et sont probablement les mouvements indigènes les plus proches politiquement du zapatisme.

Rencontre de femmes zapatistes avec des femmes du monde à La Garrucha, Chiapas, 2007 (Agustine Sacha / Flickr / CC BY-NC 2.0 DEED)

Les expériences se multiplient. De même qu’au Chili, il existe plus d’une douzaine de groupes autonomistes (certaines sources parlent de 15 collectifs), dans le Cauca, la Guardia Cimarrona s’est formée parmi les Afro-Colombiens et la Guardia Campesina, toutes deux inspirées de la Guardia Indígena.

L’organisation autonomiste la plus présente est probablement l’organisation brésilienne Teia dos Povos, née il y a une dizaine d’années dans l’État de Bahia. Elle rassemble des communautés et des peuples indigènes, des paysans sans terre et des quilombolas (peuples noirs descendants de marrons), au sein d’une alliance populaire qui s’étend à plusieurs États et dont l’autonomie - et le zapatisme - est le point de référence central.

Enfin, il y a les peuples amazoniens. Dans le nord du Pérou, neuf gouvernements autonomes ont été créés depuis la formation du premier en 2015, le gouvernement territorial autonome de la nation Wampis, afin de mettre un terme à l’extractivisme pétrolier et forestier, ainsi qu’à la colonisation. Au total, ils contrôlent plus de 10 millions d’hectares et, lors d’une récente réunion à Lima, il a été assuré que six autres peuples étaient engagés dans le même processus de construction de l’autonomie.

Dans l’Amazonie légale brésilienne, 26 protocoles de démarcation autonomes ont été déployés, impliquant 64 peuples indigènes dans 48 territoires différents. Les peuples agissent ainsi face à l’inaction des gouvernements, qui sont tenus de délimiter leurs territoires en vertu de la Constitution de 1988, mais ne le font que dans de très rares cas.

Pour le reste, il convient de mentionner que des dizaines de peuples indigènes vivant au Mexique ont suivi les principes zapatistes en se réunissant au sein du Congrès national indigène (CNI), dans lequel 32 peuples luttent pour leur autonomie. En 2006, le IVe congrès du CNI a décidé de signer la sixième déclaration de la jungle Lacandone et d’exercer l’autonomie dans la pratique.


S'ils en touchent un·e, ils nous touchent tou·tes : “Miradas y Espejos” [Regards et miroirs] (Dante Aguilera Benitez pour le Taller de Gráfica Pesada Juan Panadero)

De nouvelles orientations pour continuer à être

Alors que les autonomies ne cessent de se développer dans la région latino-américaine, le zapatisme a décidé de prendre un tournant important dans son processus.

Depuis le 22 octobre 2023, l’EZLN a publié une série de communiqués annonçant d’importants changements pour faire face à la nouvelle étape de l’effondrement systémique et environnemental. Les Conseils de bon gouvernement et les Municipalités autonomes, structures organisationnelles créées il y a deux décennies et symbole de l’autonomie zapatiste, cesseront de fonctionner. Au lieu d’une trentaine de municipalités autonomes, il y aura des milliers de structures de base, des gouvernements locaux autonomes (GAL) et des centaines de collectifs de gouvernements autonomes zapatistes (CGAZ), là où il y avait auparavant 12 conseils de bon gouvernement.

Les décisions qu’ils ont prises ont un horizon de 120 ans, soit sept générations. L’EZLN note qu’il y aura des guerres, des inondations, des sécheresses et des maladies et que, par conséquent, “au milieu de l’effondrement, nous devons regarder loin devant nous”.

Ils ont procédé à une autocritique du fonctionnement des municipalités et des conseils, concluant que les propositions des autorités n’étaient plus prises en compte et que les avis des citoyens ne parvenaient pas aux autorités. En fait, ils disent que c’était une pyramide qui fonctionnait et c’est pourquoi ils ont décidé de la couper.

Le point le plus important est peut-être qu’ils ont l’intention d’“être la bonne semence” d’un monde nouveau qu’ils ne verront pas, de “léguer la vie” aux générations futures au lieu de la guerre et de la mort.

« Nous pouvons déjà survivre à la tempête en tant que communautés zapatistes. Mais maintenant, il ne s’agit pas seulement de cela, mais de traverser cette tempête et d’autres à venir, de traverser la nuit et d’arriver à ce matin, dans 120 ans, où une fille commencera à apprendre qu’être libre, c’est aussi être responsable de cette liberté », poursuit le communiqué.

Semer sans récolter, sans s’attendre à récolter les fruits de ce qui a été semé, est la plus grande rupture connue avec l’ancienne façon de faire de la politique et de changer le monde. C’est une éthique politique anti-systémique que le zapatisme nous offre comme un cadeau à valoriser dans toute sa formidable dimension.


17/09/2023

RAÚL ZIBECHI
Un demi-siècle après le coup d'État : le Chili, un laboratoire pour ceux d’en haut comme pour ceux d’en bas

Raúl Zibechi, La Jornada, 8/9/2023
Traduit par Fausto Giudice, Tlaxcala

Le coup d'État du 11 septembre 1973 contre le gouvernement de Salvador Allende a marqué un tournant profond dans l'histoire récente. Les États-nations ont été entièrement remodelés par les classes dominantes, le néolibéralisme s'est installé, mettant fin au processus industriel de substitution des importations, et les mouvements d'en bas n’ont plus pu fonctionner de la même manière. Ces changements, il  convient de les évaluer.


Manuel Loayza

Sous le régime militaire d'Augusto Pinochet, les forces armées ont écrasé l'organisation ouvrière, imposant un terrorisme d'État contre tout dissident et, en particulier, contre les travailleurs. Elles ont réussi à refonder le capitalisme chilien, en éliminant l'ancienne industrie et en approfondissant l'accumulation par spoliation. Les relations de travail ont été complètement remodelées en faveur des patrons, puisqu'il n'y avait pas d'opposition ouvrière organisée.

Le néolibéralisme s'est nourri de la violence contre les secteurs populaires qui, avec l'aide de technocrates et d'économistes connus sous le nom de Chicago Boys, ont transformé le Chili en un grand laboratoire où les privatisations (à l'exception de l'entreprise de cuivre, dont les bénéfices sont allés aux forces armées), un nouveau système de retraite privé et des initiatives qui ont condamné la classe ouvrière au chômage et à la faim ont été pratiqués à la main.

Les salaires ont baissé de manière retentissante dans le monde entier.

Deux chercheurs du Program on Race, Ethnicity and the Economy de l'US Economic Policy Institute ont étudié 85 ans d'histoire du salaire minimum. Leur conclusion est lapidaire : « Sans mécanisme en place pour l'ajuster automatiquement à la hausse des prix, la valeur réelle du salaire minimum fédéral a progressivement diminué, atteignant en 2023 son niveau le plus bas depuis 66 ans » (source).

Cette année, le salaire minimum vaut 42 % de moins qu'à son apogée en 1968, et 30 % de moins que lors de sa dernière augmentation, il y a 14 ans, en 2009. « Cette perte significative de pouvoir d'achat signifie que le salaire minimum fédéral actuel est loin d'être un salaire décent », concluent les chercheurs.

La troisième question est celle des transformations de l'action collective. Le centre du mouvement social chilien s'est déplacé des usines vers les poblaciones [quartiers populaires périphériques, souvent des bidonvilles autocontstruits sur des terrains occupés, NdT] qui, depuis 1983, ont été au centre de la résistance à la dictature lors de mémorables journées de protestation. Des pratiques collectives de survie, les ollas comunes [pots communs, soupes populaires autogérées] que l'on théorisera plus tard sous le nom d'“économie solidaire”, s'y sont développées. Le mouvement des pobladores passe de la résistance à l'insurrection.


1983 : "Pinocchio escucha, ándate a la chucha"= " Pinocho [jeu de mots entre Pinochet et Pinocchio] écoute, va t'faire foute" [pour que ça rime aussi en français]

La première manifestation a eu lieu le 11 mai 1983, à l'appel des travailleurs du cuivre et dans des quartiers comme La Victoria, où des barricades ont été érigées, des affrontements avec les carabiniers et les militaires ont eu lieu et plusieurs personnes ont été tuées. En représailles, 5 000 maisons ont été perquisitionnées et toutes les personnes âgées de plus de 14 ans ont été arrêtées.

12/08/2023

RAÚL ZIBECHI
Un camp de concentration appelé El Salvador

Raúl Zibechi, La Jornada, 11/8/2023
Traduit par Fausto Giudice, Tlaxcala

Le philosophe italien Giorgio Agamben a probablement fait preuve d’euphémisme en affirmant que le paradigme de la vie contemporaine n’est pas la ville, mais le camp de concentration. Si nous observons ce qui se passe dans différents coins de l’Amérique latine, nous sommes confrontés à un saut qualitatif et quantitatif dans l’expansion des camps d’enfermement.


Le président salvadorien, Nayib Bukele, a décrété le bouclage de tout un département (équivalent des provinces ou des états dans d’autres pays) agro-pastoral, habité par 160 000 personnes et situé dans le centre-nord du pays. Il s’agit de Cabañas, assiégé par 8 000 militaires et policiers qui seraient à la chasse d’une petite bande criminelle.

Pour de nombreux Salvadoriens, le siège actuel rappelle les opérations de “terre brûlée” lancées par l’armée contre les guérillas pendant la guerre civile qui s’est intensifiée dans les années 1980. Aujourd’hui, dans le cadre de l’état d’urgence, des municipalités et des villes se sont retrouvées en état de siège, mais c’est la première fois que tout un département est bouclé.

L’état d’urgence est en vigueur depuis mars 2022, accepté par un parlement et un pouvoir judiciaire soumis à la volonté du président. Durant cette période, plus de 70 000 personnes ont été arrêtées et emprisonnées, enfournées dans des prisons de haute sécurité où leur humanité est systématiquement violée, comme l’attestent les photos et vidéos diffusées par le gouvernement lui-même. Six organisations de défense des droits humains ont publié un rapport dans lequel elles affirment que cet État policier a fait 5 490 victimes de violations des droits humains en seulement 15 mois, soit une moyenne de 12 violations par jour.

Il s’agit notamment d’arrestations arbitraires, de menaces, de blessures, d’agressions et de viols, ainsi que de la mort de 173 personnes détenues par l’État. Le gouvernement multiplie les actions. Une récente réforme judiciaire autorise les procès de masse de groupes allant jusqu’à 900 personnes, au mépris des garanties légales minimales.

Un éditorial de l’Asociación de Radiodifusión Participativa de El Salvador (Arpas), basé sur un rapport du journal El Faro, affirme que le gouvernement de Bukele « négocie une réduction des homicides et un soutien électoral au parti Nuevas Ideas en échange d’avantages pour les membres des gangs et leurs familles ». Il ajoute que certains analystes considèrent que le pacte de Bukele avec les gangs n’est pas comme les trêves des gouvernements précédents, et pourrait être une « alliance stratégique pour la gouvernabilité » (Arpas, 4/22).

El Faro affirme, sur la base de documents officiels, que Bukele négocie depuis des années avec la Mara Salvatrucha 13 (MS-13) pour obtenir un soutien électoral à sa candidature, en libérant les chefs de gangs (El Faro, 3/9/20). De telles alliances sont courantes dans le monde entier et sont en fait créées avec un double objectif : stabiliser la gouvernance et détruire les organisations de la société, cet objectif étant peut-être le plus cher aux gouvernements d’aujourd’hui.

Dans une période de soulèvements et de révoltes populaires dans toute l’Amérique latine, attiser le crime organisé contre les peuples en lutte semble être une excellente “affaire” pour ceux d’en haut. Il est très probable que le gouvernement Lasso en Équateur et les gouvernements mexicains qui ont lancé la « guerre contre la drogue » ont eu et ont encore de tels accords avec le crime organisé, même s’ils sont mieux protégés de la couverture médiatique.

La militarisation et les attaques contre les peuples visent à libérer les territoires afin que le capital puisse transformer les biens communs en marchandises. Au Salvador, le Cabañas a été l’épicentre de la résistance à l’exploitation minière transnationale et une région d’intérêt pour les grandes entreprises qui cherchent à exploiter l’or et l’argent. Entre 2000 et 2017, des entreprises canadiennes et australiennes se sont heurtées à l’opposition des communautés concernées.

En Cabañas, les dirigeants communautaires font état de persécutions, de menaces, de harcèlement judiciaire et de surveillance. Plusieurs dirigeants ont été assassinés et emprisonnés ces dernières années. On peut conclure que le siège de Cabañas vise à affaiblir la résistance des communautés, qui savent très bien que l’exploitation minière finirait par porter un coup définitif à leur survie, car la crise de l’eau qui touche toute l’Amérique centrale s’aggrave au Salvador.

Dans le couloir sec de l’Amérique centrale, les longues sécheresses, les tempêtes et les pluies diluviennes aggravent la pauvreté en affectant les cycles de production de la terre. Près de 70 % du territoire salvadorien souffre d’une sécheresse importante ou grave. Les migrants de cette région, peuplée de 10 millions de personnes, peuvent être considérés comme des réfugiés climatiques.

Bukele boucle la boucle de la guerre de dépossession contre le peuple : il a créé un État policier, militarisé de grandes parties du pays, déplacé des populations et ouvert de nouveaux territoires à l’accumulation par dépossession. Un pays transformé en camp de concentration, que les autres classes dirigeantes veulent imiter.


Les Sept cercles de l’enfer : Bukele visite le tout nouveau “Centre de confinement du terrorisme » « digne du premier monde » (dixit le directeur nommé… Osiris Luna), qui, avec une capacité d’enfermement de 40 000 personnes, promet d’être la plus grande prison du monde. Plus de 70 000 personnes ont été emprisonnées en 18 mois dans ce pays comptant 6,3 millions d’habitants.