25/03/2026

Chloé Ludden : Pourquoi j’ai démissionné de l’ONU pour rejoindre la Flottille de la liberté pour Gaza

Mondoweiss interviewe l’ancienne fonctionnaire de l’ONU Chloé Ludden sur son expérience en mer avec la Flottille de la liberté pour Gaza et sur les raisons pour lesquelles celles et ceux qui travaillent dans les organisations internationales, y compris les fonctionnaires, ne peuvent plus se permettre le luxe du silence.

Ramsey HanhanMondoweiss, 24 mars 2026
Traduit par Tlaxcala


Le Handala, navire de la Flottille de la liberté pour Gaza, en juillet 2025

Chloé Fíona Ludden est une scientifique qui a grandi entre la France et l’Irlande. Elle se décrit comme une « personne curieuse », dotée d’un esprit scientifique, longtemps animée par des questions telles que : « Comment des sociétés supposément riches et développées peuvent-elles tolérer autant de pauvreté et d’inégalités ? » Elle a étudié la gouvernance environnementale et travaillé dans plusieurs instituts de recherche et organisations internationales, notamment l’Union européenne, le GIEC et le Secrétariat des Nations unies. En tant que personne, elle cherche « à restaurer un sens de l’avenir comme un lieu où nous avons réellement envie d’aller ». Ici, Ludden revient sur son voyage à bord du Handala, de la Flottille de la liberté, pour défier le blocus israélien de Gaza.

RH : Vous avez démissionné de l’ONU. Pourquoi ?

CL : Je ressentais un énorme décalage entre mon rôle et mes responsabilités en tant qu’être humain. Il m’était difficile de recevoir l’ordre du Secrétaire général de ne participer à aucune manifestation ou prise de parole publique liée au génocide du peuple palestinien. J’ai compris au bout d’un an que l’ONU idéale n’existait que dans mon imagination.

J’ai décidé de rejoindre le Handala après avoir tenté de faire bouger le système de l’intérieur. J’avais contacté la Vice-Secrétaire générale pour demander l’envoi d’observateurs et un soutien officiel aux flottilles. On m’a répondu que cela dépassait le cadre intergouvernemental auquel l’ONU est tenue. J’ai eu du mal à comprendre ce manque de courage.

RH : Quand avez-vous entendu parler de la flottille pour la première fois ?

CL : J’ai découvert le Mavi Marmara lors d’un voyage professionnel à Istanbul en avril 2024. Des flottilles partent depuis 2008. Israël a attaqué l’une d’elles en 2010, tuant 10 participants. À Istanbul, j’ai rencontré le fils d’un des martyrs. Il continue d’organiser des flottilles et m’a demandé de l’aide informelle lorsque le navire Conscience a perdu son pavillon. Mes rencontres avec des diplomates m’ont fait perdre espoir. L’année suivante, le Conscience a retrouvé un pavillon, mais a été bombardé à Malte.

RH : Vous connaissiez donc les dangers. Pourquoi quitter une vie confortable en Europe ?

CL : … extrêmement confortable. J’avais un bel appartement à New York, un bon salaire, une carrière en construction. Mais je n’étais pas moi-même. Le système bloque le changement en offrant ce confort. Netflix, la dopamine, ces outils soporifiques… regardez les nouveaux mots : « doom scroll », « brain rot ». Nous avons normalisé ce confort. Il n’y a plus de sens du collectif.

Pour moi, c’était une affirmation — de ma voix, de la voix palestinienne, de la vie contre un système orienté vers la mort et la normalisation de la souffrance de masse.

Beaucoup de gens veulent agir mais pensent ne pas pouvoir le faire. Or, il n’y a pas de solidarité sans sacrifice. La solidarité n’est pas de la charité : nous luttons pour nos propres droits.

RH : Parlez-nous du voyage sur le Handala

CL : C’était un moment magnifique. Nous avons rempli le bateau de peluches. Une amie a dessiné un phénix de Gaza. Nous avons écrit des messages d’amour. Nous voulions que les enfants les voient. Nous agissons par amour — et quand on aime, on ne pense pas au résultat.

Hatem Aouini avec Chloé Ludden à bord du Handala

Nous avons organisé des événements pour attirer l’attention sur Gaza. Nous voulons transformer les spectateurs en acteurs. Nous sommes arrivés à moins de 70 miles [=112 km]. Il y avait des drones, mais l’ambiance était paisible. Ce qui m’a frappée, c’est l’absence totale d’intérêt des médias.

RH : Que ressentiez-vous face aux drones ?

CL : Les premiers drones étaient ceux de FRONTEX. Ils surveillent les migrants en Méditerranée. Je n’étais pas menacée, mais triste pour ceux qui les opèrent. Ces drones permettent de se dissocier de la violence.

Plus près de Gaza, ils étaient plus gros, très bruyants. Cela montre à quel point les Palestiniens vivent sous surveillance constante, toujours observés mais jamais reconnus comme humains.

RH : Que ressentiez-vous en approchant de la Palestine ?

CL : De l’espoir. Une sensation physique : « je suis exactement là où je dois être ». Pourquoi nous arrêteraient-ils ? Nous n’avions que des peluches et du lait pour bébés. Leur intervention était incompréhensible.

RH : Le navire a été intercepté. Que s’est-il passé ?

CL : Nous étions épuisés. L’armée israélienne nous a arrêtés en eaux internationales. Ils ont utilisé des fumigènes, puis sont apparus soudainement avec un navire militaire et des dizaines de soldats.

Nous chantions Bella Ciao pour rester unis. Les femmes soldats m’ont particulièrement choquée. Comment peuvent-elles être coupées de leur humanité ?

Nous avons été détenus, fouillés, humiliés. Rien n’était réel, même devant le juge.

En prison, je pensais aux Palestiniens détenus pendant des années. Mon histoire est insignifiante. Nous utilisons nos privilèges contre le système.

RH : Une nouvelle flottille est prévue. Comment aider ?

CL : Nous avons besoin de volontaires, en mer et à terre. Chacun peut agir localement. Mais il faut s’interroger sur ses motivations.

La flottille est un moyen de forcer les bonnes questions : qui contrôle l’accès à Gaza ? Qui contrôle l’eau, la nourriture ?

La libération de la Palestine est liée à la démocratisation partout. Je suis certaine que la Palestine sera libre dans notre génération.

RH : Un dernier mot ?

CL : Nous ne faisons pas appel à la morale du système, mais à sa légitimité. Les institutions actuelles sont dépassées. La Palestine sert de laboratoire pour normaliser un monde de surveillance et de contrôle.

La flottille nous rappelle que nous avons du pouvoir. Personne ne viendra nous sauver.

À propos de l’auteur

Ramsey Hanhan est l’auteur de deux livres, Palestine Bleeds For You (2026) et Fugitive Dreams (2022). Ancien professeur de physique, il vit près de Baltimore.

 

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