Anna Haunimat, 17/11/2025
«
La géographie est un destin »
Ibn Khaldoun
Je
suis partie début octobre 2025 en Cisjordanie, participer à la campagne Harvest
Zeytoun avec l’UAWC (Union des
Comités du Travail Agricole). L’UAWC, dont le siège est situé à Ramallah, est
une organisation d’aide aux agriculteurs en Cisjordanie. Elle existe depuis
1986. Elle est affiliée à la Via Campesina.
Ce
programme Harvest Campaign est renouvelé depuis plusieurs années et vise à
permettre aux familles palestiniennes d’assurer leurs récoltes d’olives grâce à
la présence de volontaires internationaux face aux agressions continues des
colons israéliens. « BAQA » (بقاء)
— mot arabe signifiant « rester » — symbolisant la fermeté, l'enracinement et
la résistance face à l'occupation et à la violence des colons, est le nom donné
à cette campagne.
Ces attaques visent d’abord à terroriser les familles palestiniennes d’agriculteurs.trices afin de les empêcher de procéder à la récolte des olives et de les pousser à abandonner leurs terres. Une « loi israélienne » stipule qu’une terre non cultivée depuis deux ans, revient aux forces d’occupation (+ de 5200 hectares confisqués par Israël entre le 8/10/2023 et le 08/08/2025). Il s’agit aussi de rendre inutilisables ces terres, ici dans ce cas, les oliveraies. Des oliviers centenaires ou replantés sont arrachés, brûlés par les colons.
Les attaques violentes et quotidiennes des colons contre les familles palestiniennes se sont intensifiées depuis 3 ans (3041 dont 150 mortelles du 8/10/2023 au 8/08/2025). 52 300 oliviers ont été détruits à Gaza et en Cisjordanie depuis le 7 octobre 2023. Le 16/11/2025, selon l’agence officielle palestinienne WAFA, Ibrahim al-Hamed, directeur général de l’Agriculture à Salfit, a précisé que 135 oliviers, âgés d’au moins sept ans et appartenant à trois agriculteurs ont été arrachés dans la vallée de Qana, au sein de la localité de Deir Istiya. Au cours des huit premiers mois de 2025, l’armée israélienne a émis des ordres pour couper des arbres sur une superficie de 681 hectares dans les territoires palestiniens occupés. Le rapport d’octobre du Conseil sur les violations israéliennes indique que, avec le soutien de l’armée israélienne, les colons ont arraché ou endommagé 1 200 oliviers sur les terres palestiniennes. [source]
La
destruction quasi-systématique des oliviers par les colons, prive les
Palestinienn.e.s d’une de leurs ressources essentielles. Mais contribue aussi,
depuis l’établissement du projet sioniste en Palestine, à l’affabulation d’une
terre sans peuple, d’une terre vide. C’est une constante depuis 1948 que
d’effacer toute trace d’une présence antérieure à l’arrivée des colons. (Près
de 500 villages ont été rasés en 1948, 780.000 personnes expulsées de leurs
terres, sans droit au retour).
Nous
autres volontaires parti.e.s pour tenter d’enrayer la machine infernale de
destruction, nous partions tous les matins par petits groupes pour aider les
familles à la récolte. Les cueillettes sans intervention des colons pour nous
forcer à abandonner les oliveraies étaient peu nombreuses. Mais lorsque cela a
été possible, c’était une fête ! Terminer la cueillette, manger ensemble,
parfois même danser.
Au
bout d‘une heure l’armée est revenue avec une carte, indiquant que cette
oliveraie, maison de l’agriculteur inclue, avait été déclarée zone militaire le
matin même. Comme le montre cette carte présentée au bout d’un petit moment.
C’est ainsi qu’avance à bas bruit la colonisation. Déclaration de terres comme
zones militaires, confiscation, spoliation puis établissement de colons sur ces
mêmes terres.
Les paysages lumineux, les vergers, les cultures en terrasses aux murs de pierres sèches, parsèment les collines, les vallées, leurs habitant.e.s. Dans la vallée de la Qana, par exemple, on accède aux oliveraies par un chemin caillouteux (car la route est interdite par les colons), en traversant des champs d’orangers, citronniers, grenadiers, de ruches, là où quelques troupeaux de chèvres passent encore.
J’étais
dans les oliveraies à Beita le 10 octobre, aux côtés de familles palestiniennes
avec des dizaines d’autres volontaires internationaux pour ramasser des olives.
J’étais présente lors d’une de ces attaques. Alors j’écris comme une urgence
pour que la mort d’Aysam à 13 ans ne soit pas un nombre supplémentaire ajouté à
une liste sans fin. Ce ne sera pas la dernière, je le sais, d’autres sont déjà
mort.e.s depuis. D’autres Palestinien.ne.s mourront encore sous les attaques
des colons et les interventions des forces armées d’occupation. Et d’autres
Palestinien.ne.s resteront sur leurs terres comme iels le font depuis des millénaires.
Des
cris contre des massacres, des cris pour protéger leurs terres, leurs frères,
leurs sœurs, leurs mères, leurs pères. Des cris pour se défendre d’une barbarie
qui depuis 1948, emporte leurs familles, leurs maisons, leurs récoltes,
engloutit leurs terres, vomit la mort, sous l’œil indifférent, parfois
faussement gêné, quand il n’est pas accusateur, sous tous ces yeux occidentaux
leur intimant l’ordre de se taire, de disparaître, sans bruit, en silence
surtout.
Dès
que les colons ont commencé à dévaler les collines, l’armée qui s’était placée
entre les colons et nous, nous ordonnant de partir, nous a tout de suite
arrosé.e.s de gaz lacrymogènes.
Les
Palestinien.ne.s, pour nous protéger, nous ont demandé de nous retirer.
Ramassant à la hâte quelques dernières olives et remplissant encore quelques
sacs, nous avons commencé à nous retirer, à contre-cœur, mais nous l’avons
fait, nous sommes parti.e.s, et tandis qu’un camarade volontaire me disait : «
nous, nous partons, elleux restent », des voitures brinquebalantes remplies de
Palestiniens arrivaient pour tenter de freiner les attaques des colons
déchaînés.
Ce jour-là, les colons ont brûlé une dizaine de voitures, retourné une ambulance, fait plus de 35 blessés dont un photojournaliste palestinien correspondant de l’AFP. [Jaafar Ashtiyeh]
Alors je me
décide à écrire, raconter un peu de ce que j’ai vu, après tant d’autres certes,
car oui, même si tout ça ne sert à rien, « il va bien falloir faire quelque
chose »*.
Aysam
avait 13 ans. Il n’est déjà plus le dernier mort des atrocités commises par un
État criminel conçu par des États nés de génocides et ou complices de ceux-ci
depuis des siècles. Mais il sera aussi celui d’une longue liste de visages, de
vies qui ne cèdent pas, qui refusent de se rendre, qui ne se vendent pas, qui
continuent de crier à la face du monde, qu’iels vivront. Que les oliviers refleuriront,
que la récolte sera belle et l’huile verte et brillante comme la terre qui l’a
produite.
* Eric Vuillard in « Sur cette terre, il y a ce qui mérite vie, 17 écrivains pour la Palestine », Ed. Seuil, oct. 2025








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