06/01/2026

Le changement de régime parfait : quand capturer vaut mieux que détruire

 Andrés Izarra, Pulso, 5/1/2026
Traduit par Tlaxcala

Andrés Izzara (1969) est un journaliste chaviste vénézuélien qui a été deux fois ministre et a rompu avec Maduro en 2018, estimant que si Chávez avait un projet socialiste, Maduro misait sur un « projet néolibéral de droite ». Il vit en exil à Berlin. Nous publions cette traduction à titre purement informatif.

Aux premières heures du 3 janvier, Donald Trump a fait ce que beaucoup disaient qu’il ne pourrait pas faire sans en payer le prix fort : un changement de régime au Venezuela. Des hélicoptères Chinook transportant des forces Delta sont entrés à Caracas, ont enlevé Maduro et l’ont déposé quelques heures plus tard dans une cellule à Brooklyn. Le 5 janvier, il a été présenté à un juge fédéral, inculpé pour narco-terrorisme.


Les USA préparent la combinaison orange de Maduro, par Arcadio Esquivel, Costa-Rica, 4/12/2025


Un succès suspect tant il est impeccable

Pour emmener Noriega en 1989, les USA avaient dû raser El Chorrillo et tuer des milliers de personnes. L’opération avait pris près d’un mois. Où était l’armée « chaviste » ? Les collectifs armés ? La Milice bolivarienne ? Les roquettes russes ? La « guerre populaire prolongée » qu’ils promettaient ? « Ce n’est pas d’entrer qui est facile, c’est de sortir », fanfaronnaient-ils. Ils sont entrés, sont sortis et l’ont emmené sans la moindre résistance.

L’histoire devra élucider les détails de la négociation qui a ouvert les portes d’une prison fédérale de haute sécurité aux USA à Maduro et à sa femme. Le succès tactique n’est pas revenu qu’aux forces spéciales usaméricaines. Il revient à une trahison parfaitement exécutée.

Le triomphe stratégique

Cette opération redéfinit le « changement de régime » pour le XXIe siècle, à la lumière des bourbiers irakiens et afghans. Son triomphe stratégique est d’obtenir le contrôle effectif du Venezuela sans payer le prix de la reconstruction nationale (nation-building). Pas de reconstruction institutionnelle, pas de désarmement des milices, pas de création de nouvelles forces de sécurité. Pas d’occupation avec cent mille soldats pendant une décennie. Pas d’insurrection, pas de vide de pouvoir, pas de chaos à gérer.

Trump l’a dit sans détour : il s’agit de capturer des ressources, en commençant par le pétrole. La démocratie peut attendre.

Ce que Trump exécute aujourd’hui, avec la collaboration enthousiaste des Rodríguez [Delcy et son frère Jorge, ancien vice-président, ancien président de l’Assemblée et grand magouilleur, NdT], n’est pas une libération : c’est une appropriation néocoloniale. Il s’arroge, par la force pure, le droit de gouverner le pays. De décider qui commande et qui ne commande pas. D’ouvrir le sous-sol vénézuélien à ses compagnies pétrolières. D’administrer un pays de 31 millions d’habitants comme s’il s’agissait d’une concession.

S’il s’agissait d’une transition démocratique, si Delcy était le pont temporaire que certains imaginent, il y aurait des élections dans quelques mois, pas une période d’adaptation à l’occupation pétrolière usaméricaine.

Le changement de régime n’a pas eu lieu pour la démocratie vénézuélienne. Il a eu lieu pour le contrôle yankee.

Delcy n’est pas une Balaguer

Certains disent que Delcy serait une Balaguer : la continuiste qui prépare la transition démocratique. Elle ne l’est pas. Trujillo avait construit un régime personnaliste, il incarnait l’État. Quand on l’a tué, le vide était inévitable. Balaguer a servi d’amortisseur pendant l’organisation de la transition.

Le madurisme, c’est autre chose. Ce n’est pas un régime personnaliste, mais patrimonial : un réseau de militaires, de bureaucrates et d’hommes d’affaires qui a capturé l’État pour l’administrer comme un butin. Un régime ne se définit pas par les noms qui l’occupent ni par sa rhétorique. Il se définit par la façon dont le pouvoir fonctionne : à qui il doit allégeance, sous quelle pression il opère, quelles sont les limites de ce qu’il peut faire ou dire.

Pendant des années, le madurisme s’est légitimé, du moins dans le discours, par sa « résistance » aux USA. Ils pouvaient être corrompus, autoritaires ou incompétents, mais ils étaient « anti-impérialistes ». Cette fiction leur donnait une cohésion interne et un soutien politique. Cette fiction est terminée.

Aujourd’hui, Delcy Rodríguez est là où elle est parce que Trump l’y a mise. Elle doit son poste à Washington. Elle peut répéter des slogans, garder le cabinet, invoquer Chávez, même diriger la campagne « Free Maduro ». Mais la substance du régime a changé. De facto, c’est un pouvoir subordonné aux diktats usaméricains.

Le triomphe de Trump a été de sortir Maduro du siège du conducteur alors que la voiture roulait, et de s’y asseoir lui-même.

Quand le leader d’un régime personnaliste tombe, le système s’effondre. Il n’y a plus d’État sans lui. Quand le parrain d’une mafia tombe, la structure ne s’effondre pas : elle s’adapte. Elle cherche un nouveau patron. Elle négocie sa survie. Les allégeances ne sont ni idéologiques ni morales. Elles sont contractuelles. Ce qui importe, c’est de rester dans le business.

C’est pourquoi Trump a pu enlever le parrain sans démanteler la structure. Il n’a pas détruit l’appareil chaviste pour construire quelque chose de nouveau. Il l’a capturé et l’a mis à son service.

Voilà le changement de régime parfait. Non parce qu’il est moralement acceptable ou légalement justifiable, mais parce qu’il atteint l’objectif, le contrôle d’un pays, sans assumer les coûts qui ont englouti les USA en Irak et en Afghanistan.

Il n’y aura pas à expliquer pourquoi des soldats meurent à Caracas dans cinq ans. Ni à justifier des milliers de milliards de dollars en reconstruction. Il y aura du pétrole qui coulera, des contrats signés et un gouvernement local qui obéit sans que Washington ait à gouverner directement. C’est pourquoi c’est historique. Non pas à cause de l’opération militaire, mais à cause du modèle qu’elle inaugure :

Ne pas détruire les États. Les capturer.
Ne pas occuper des territoires. Contrôler les élites.
Ne pas construire des nations. Rediriger celles qui existent.

Et tout a fonctionné parce que le régime de Maduro n’était pas révolutionnaire, mais mafieux. Et les États mafieux, par leur nature même, sont transférables.

 

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