Alors qu’Oman et l’Arabie saoudite poussent à des pourparlers usaméricano-iraniens, et que Steve Witkoff expose les conditions de négociation, l’hypothèse selon laquelle Trump serait irrémédiablement engagé sur une voie militaire doit être accueillie avec un scepticisme salutaire.
Zvi Bar’el, Haaretz, 19/01/2026
Traduit
par Tlaxcala
Résumé
Les USA pèsent leurs options concernant l’Iran alors que les protestations s’apaisent dans la République islamique et que le bilan des morts reste incertain. Malgré les postures militaires, l’histoire des tentatives avortées de changement de régime plane en toile de fond, mettant en garde contre une action précipitée. Tandis que le régime iranien reste résilient, les canaux diplomatiques persistent malgré les pressions régionales et la possibilité de reprises des négociations nucléaires, en dépit de la répression violente de la dissidence.
Des personnes allument leurs téléphones devant le consulat usaméricain lors d’un rassemblement en soutien aux manifestations en Iran, à Milan, Italie, mardi. Photo Claudia Greco/Reuters
La plus
grande vague de manifestations que l’Iran ait connue depuis la Révolution
islamique de 1979 semble s’être dissipée, selon des rapports. Quelques
manifestants se rassemblent encore dans quelques villes et des milliers de
détenus sont retenus dans des centres de détention, en attente de jugement.
Le nombre
exact de morts est inconnu. Reuters a cité un officiel iranien qui a estimé qu’au
moins 5 000 personnes, dont 500 membres des forces de sécurité, ont été tuées.
Leurs familles ont commencé le processus de deuil, les parents ont peur d’envoyer
leurs enfants à l’école, et tout le pays attend avec impatience de voir ce que
le régime va faire maintenant.
L’expérience
suggère que ni les procès-spectacles ni les exécutions ne cesseront. Cependant,
ces dernières seront vraisemblablement menées avec parcimonie, étalées dans le
temps, afin de ne pas déclencher le retour des masses dans la rue, ou l’ « aide »
usaméricaine promise et arrêtée au dernier moment.

Une
femme iranienne marche dans une rue de Téhéran, Iran, mardi. Photo Majid Asgaripour/Reuters
La décision usaméricaine
de ne pas attaquer peut s’expliquer de plusieurs façons. La pression intense de
certains États arabes, ainsi que les scénarios cauchemardesques présentés au
président Trump et aux hautes figures de son administration par les dirigeants
du Golfe, d’Égypte et de Turquie y ont largement contribué.
Les
interlocuteurs de Trump ont pointé un manque de préparation suffisante et de
plan d’attaque efficace, ainsi que la possibilité d’une guerre civile éclatant
en conséquence. S’ajoutait à cela une crainte réelle que des bombardements
intensifs ne tuent et blessent de nombreux civils et ne changent le sentiment
de l’opinion publique.
L’argument
final contre une attaque usaméricaine était l’absence d’une direction
authentique et convenue à l’intérieur de l’Iran capable de gérer les affaires
du pays, ainsi qu’un appel signalé d’Israël invoquant un manque de ressources et d’arrangements défensifs pour contrer
une riposte iranienne.
Dans un
processus décisionnel ordonné, ces arguments auraient été présentés au
président avant son assurance que l’USAmérique soutiendrait les manifestants –
et avant qu’il ne déclare que l’armée usaméricaine était « en position et
prête à tirer » [locked and loaded] pour une attaque. Ces arguments
sont valables même alors qu’une attaque militaire semble inévitable.
Ce n’est pas
la première fois que les USA encouragent des manifestants à renverser un
régime. En 1991, le président George H.W. Bush avait appelé les chiites en Irak
à se soulever contre Saddam Hussein, promettant de leur porter secours. Saddam,
contraint par un accord de cessez-le-feu qui lui interdisait d’utiliser des
avions de chasse, a déployé sa flotte d’hélicoptères et son artillerie contre
les rebelles chiites, massacrant des milliers de personnes et écrasant la
révolte.
En mars
2011, une coalition internationale dirigée par l’OTAN est intervenue contre le
régime de Mouammar Kadhafi pour protéger les civils libyens. La Grande-Bretagne
et la France ont dirigé la campagne de huit mois sous un commandement conjoint
avec les USA. Des milliers de sorties aériennes et de bombardements ont été
menés, accompagnés de forces spéciales au sol.
En octobre
2011, Kadhafi était renversé et tué, et la Libye est devenue un pays divisé.
Sans chef convenu, une guerre civile sanglante a éclaté, qui se poursuit à ce
jour. L’opération militaire a été définie comme un échec complet, que des
études et des rapports de renseignement ont principalement attribué au manque
de planification pour le « jour d’après ».
Les leçons
de ces deux épisodes sont importantes à retenir alors que des forces usaméricaines
se concentreraient dans la région et que le porte-avions USS Abraham Lincoln
avance. Des mouvements qui alimentent les spéculations selon lesquelles les USA
se préparent à renouveler leur campagne contre l’Iran pour porter un coup
mortel au régime.
La présence
renforcée de l’armée usaméricaine et les préparatifs efficaces pour se défendre
contre une réponse iranienne ne changent pas les conditions fondamentales
caractérisant le contrôle du régime en Iran et l’incertitude quant aux
conséquences politiques d’une action militaire.
L’armée
iranienne, les Gardiens de la révolution, la force entièrement volontaire des
Bassidji et la police sont restés loyaux au régime, et
il n’y a pas de rapports de désertions massives dans leurs rangs. Des dizaines
de milliers de membres des forces de sécurité continuent de patrouiller dans
les rues des grandes villes, où une sorte de loi martiale a été imposée et des
centaines de citoyens continuent d’être arrêtés quotidiennement.
Le régime
est structuré de telle sorte que l’ordre dirigeant continuera même si le guide
suprême l’ayatollah Ali Khamenei est éliminé, et il ne manque pas de candidats
pour le remplacer. Khamenei, 86 ans, a nommé un comité il y a environ un an
pour trouver son successeur dans le cadre de son obligation constitutionnelle.

Un
homme tient une affiche du guide suprême iranien l’ayatollah Ali Khamenei lors
d’une cérémonie funéraire pour un groupe de forces de sécurité, tuées lors de
manifestations anti-gouvernementales, à Téhéran, Iran, mercredi. Photo Vahid
Salemi/AP
Un
démantèlement complet des mécanismes de pouvoir et de contrôle du régime
pourrait nécessiter une contre-révolution complète et radicale d’une ampleur
similaire à celle de la Révolution islamique. Mais les soldats, durant cette
révolution, avaient refusé de tirer sur les manifestants, alors qu’aujourd’hui
le régime a les Gardiens de la révolution et les Bassidji à sa disposition.
En même
temps, il est douteux que le public iranien, ayant subi des coups sans
précédent, soit disposé ou capable de retourner dans la rue de sitôt simplement
parce que Trump démontre une détermination à intervenir militairement.
Il est
important de noter que c’est le public qui a initié les manifestations,
devenues les plus importantes depuis la Révolution islamique, et non une
promesse d’aide usaméricaine. Les encouragements usaméricains ne sont venus qu’après
le développement des manifestations, alimentant les craintes que le
renversement du gouvernement ne devienne une « réalisation » usaméricaine,
reproduisant le renversement en 1953 du gouvernement de Mohammad Mossadegh par
les renseignements usaméricains et britanniques.
Le jeu de
devinettes entourant la possibilité que Trump entreprenne une action militaire
a créé l’impression que c’est la seule voie pour résoudre la « question
iranienne ». Mais la voie diplomatique n’est pas encore fermée. Trump
lui-même a divulgué un message de Téhéran exprimant un désir de reprendre les
négociations nucléaires, ajoutant qu’une rencontre était en préparation.
La rencontre
a été annulée lorsque l’ampleur du massacre des manifestants est devenue
connue, remplacée par la menace d’une attaque, qui a été arrêtée « à la
dernière minute » après que l’Iran a suspendu une série d’exécutions
planifiées.
L’activité
diplomatique n’a pas cessé pendant les jours de troubles. Oman et l’Arabie
saoudite, qui ont mis en garde Trump contre une action militaire en
particulier, explorent la possibilité de reprogrammer la rencontre et de
reprendre les négociations intensives en vue d’un accord.

L’envoyé
spécial usaméricain Steve Witkoff lors d’une conférence de presse lors du
sommet dit de la « Coalition des volontaires » au palais de l’Élysée
à Paris, France, janvier. Photo Ludovic Marin/Reuters
En marge d’une
conférence du Conseil israélo-usaméricain en Floride jeudi, l’envoyé de Trump
Steve Witkoff n’a pas exclu la possibilité d’une résolution
diplomatique et a même énuméré les questions que l’Iran devrait inclure dans un
accord : la réduction de son stock de missiles, le retrait des quelque deux
tonnes d’uranium enrichi à différents degrés en sa possession et les
organisations proxy travaillant pour le compte de l’Iran. Les droits humains,
la libération des détenus et la fin de la répression n’étaient pas dans la
liste. Witkoff a dit croire que l’Iran serait disposé à faire des compromis en
raison de sa situation économique désastreuse.
Tout comme
il serait imprudent d’attendre avec impatience une rencontre diplomatique
irano-usaméricaine, nous devrions traiter la conclusion que Trump n’a d’autre
choix que d’utiliser la force contre l’Iran et de renverser le régime avec une
dose appropriée de scepticisme.

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