Dahlia
Scheindlin, Haaretz, 16/01/2026
Traduit par Tlaxcala
Une femme israélienne lors d’un rassemblement de solidarité avec les manifestants iraniens, à Holon, une banlieue de Tel Aviv, mercredi. Photo Moti Milrod
Des
Israéliens qui n’ont jamais rejoint de manifestations pour leurs concitoyens
tués en nombre sans précédent dans une vague de violence criminelle et n’envisageraient
pas de manifester pour les civils de Gaza, sont consternés par ce qu’ils
perçoivent comme le silence de la gauche mondiale sur l’Iran.
Depuis que
le massacre de ses citoyens par le régime iranien a commencé la semaine
dernière, des Israéliens et des figures pro-israéliennes dénoncent l’hypocrisie
mondiale. Ils voulaient savoir : où étaient les manifestants à travers le monde
et sur les campus universitaires pour soutenir les droits humains en Iran et
contre la dictature meurtrière ? Mercredi, même Piers Morgan
s’est plaint que les manifestations propalestiniennes n’ont jamais vraiment été
à propos de droits humains, mais une couverture pour la haine envers Israël et
les Juifs.
Le message s’est
répandu avec une efficacité stupéfiante. Vendredi dernier, un commentateur
israélien populaire a dénoncé l’absence de manifestations
de masse en Occident. Dès lundi, des voix palestiniennes parodiaient
déjà le message. Une animatrice
de télévision israélienne a posté avec indignation contre des célébrités américaines qui portaient des pins de protestation
contre l’ICE et la mort de Renee Good dans le Minnesota la semaine dernière,
plutôt que de soutenir l’Iran.
Le diffuseur
public israélien Kan a diffusé un long segment
mettant en vedette la directrice de l’organisation de droite Stand With Us et l’ancienne
porte-parole du gouvernement israélien Eylon Levy – expliquant patiemment que « rien »
ne se passe dans le monde pour soutenir les Iraniens, car l’activisme
palestinien n’était qu’une campagne organisée contre Israël et les Juifs.
Exploiter
les horreurs auxquelles l’Iran est confronté pour marquer un point pour la
diplomatie publique israélienne – connue en hébreu sous le nom de hasbara
– est avant tout une distraction grotesque des événements en Iran. Et ce n’est
que le début de ce qui ne va pas dans cet argument.
Premièrement,
absolument : Les peuples du monde devraient soutenir les Iraniens
essayant de renverser un régime violent, fondamentaliste, oppressif et chauvin.
Je souhaite qu’ils le fassent, de la même manière que je souhaite que plus de gens se mobilisent pour soutenir l’Ukraine et le Soudan.
Les
Israéliens devraient également être dans les rues pour manifester. Ils devraient s’exprimer
pour protéger la vie des citoyens arabo-palestiniens d’Israël, qui sont tués
dans des attaques criminelles à un rythme de plus d’un par jour en 2026, tandis
que les forces de l’ordre sont pratiquement indifférentes.
Incompréhensiblement, presque aucun Israélien juif ne le fait. 99,9 % des
Israéliens juifs n’envisageraient jamais non plus de manifester pour les civils
palestiniens à Gaza. Alors oui, absolument, le monde est hypocrite et injuste,
et les Israéliens n’ont pas la crédibilité pour s’en plaindre.
Mais l’accusation
est aussi curieuse d’un point de vue factuel, étant donné qu’il y a eu
des manifestations littéralement à travers le monde pour les Iraniens : Londres
; Manchester
; Paris ; Berlin ; Hambourg ; Munich ; Vienne ; Bruxelles
; Finlande ; Washington
DC ; Los Angeles – où des gens ont été percutés par un camion ; Madrid ;
Sydney,
et dans au moins quatre villes canadiennes – Montréal, Toronto, Ottawa et Vancouver (« Ma vidéo ne
capture pas combien de personnes sont là mais il y en a beaucoup », a
écrit un ami à Vancouver). Des actes de provocation devant des ambassades et
des remplacements de drapeaux du régime ont été signalés à Séoul, Prague, Stockholm et
Ljubljana, Slovénie.

Des
Iraniens résidant en Arménie tiennent une manifestation de solidarité avec les
manifestants iraniens, devant l’ambassade d’Iran à Erevan jeudi. Photo Karen
Minasyan / AFP
Personne ne
suivant la ligne de la hasbara n’a mentionné cette mobilisation
mondiale. C’est compréhensible – avec seulement Reuters,
CBC,
Euronews, la couverture des médias sociaux et des médias locaux, il faudrait un
googlage intrépide pour découvrir les manifestations.
Ah, l’argument
serait : mais ce ne sont que des Iraniens de la diaspora, pas d’autres. Où
sont les citoyens occidentaux de gauche, progressistes ? De façon anecdotique,
il y a une part de vérité là-dedans. Mais je devine que ces critiques n’ont pas
examiné les images, inspecté les visages ou appelé des amis dans ces lieux
lointains pour vérifier, quand une impression idéologiquement motivée suffit.
J’ai fait
des appels. J’ai parlé à Sara Bazoobandi, une Iranienne de la diaspora qui est
chercheuse à l’Institut pour la politique de sécurité de l’Université de Kiel
en Allemagne. Elle a exprimé une certaine frustration qu’il n’y ait pas plus de
libéraux occidentaux rejoignant la cause. Elle a aussi mentionné une belle
histoire à propos d’une femme allemande juive âgée qui l’a abordée lors d’une
manifestation à Hambourg, pour exprimer son soutien. Il est peu probable que
cette femme ait été la seule supportrice non iranienne là-bas.
Mais ignorer
les manifestations de la diaspora iranienne est un message en soi. Si les
Iraniens manifestant à travers le monde ne comptent pas, cela ne voudrait-il
pas dire que les manifestants palestino-usaméricains ne comptent pas non plus ?
Ensuite, les
théoriciens de l’hypocrisie diront ah, mais il n’y a pas de manifestations sur
les campus soutenant les droits humains en Iran. Le spécialiste des études
juives Tomer Persico sait pourquoi : c’est parce que les
étudiants universitaires occidentaux sont affligés par une dissonance
cognitive. N’attendez pas de preuve – son opinion fermement ancrée devra
suffire.

Des
citoyens arabes d’Israël manifestent à Jérusalem l’année dernière, demandant à
la police d’en faire plus pour stopper la criminalité dans leur communauté.
Photo Olivier Fitoussi
Explications
alternatives et logiques
Mais le fait
demeure qu’il y a peu de manifestations de masse d’USAméricains ou d’Occidentaux
au-delà des groupes de la diaspora iranienne, ou d’étudiants universitaires de
diverses origines. Pourquoi ?
Une
explication différente pourrait s’appuyer sur des différences empiriques entre
l’Iran et Gaza. Les étudiants et les citoyens savent que leurs institutions ou
pays soutiennent le côté qu’ils considèrent comme l’agresseur dans le conflit
israélo-palestinien. Vous pouvez être d’accord ou pas, mais ce n’est pas une « dissonance
cognitive » de le croire. Vous pouvez argumenter sur un deux poids-deux
mesures, mais en Occident, tout le monde sait qu’Israël prétend être une
démocratie tout en réprimant les Palestiniens depuis toute son histoire, vous
rétorqueront-ils alors.
Les
Occidentaux savent aussi que les actions d’Israël ne sont possibles qu’avec le
soutien politique, économique et militaire énorme et à long terme de leurs pays
à l’État juif.
Quand les
gens manifestent, ils demandent généralement quelque chose. Même quelques
centaines de personnes à Montréal ont manifesté à propos de l’Iran devant une station de
nouvelles, pour exiger une couverture plus complète des
atrocités du régime iranien.
Les manifestants aux USA pour les Palestiniens exigeaient une pression
gouvernementale sur Israël pour qu’il cesse de permettre la guerre ; les
étudiants exigeaient que les universités se désengagent, même sans savoir
comment cela fonctionne. Personne n’aurait jamais dû ignorer le 7 octobre, et
une tache d’immoralité et de malhonnêteté reste sur quiconque l’a fait.
Des
tentes abritant des familles palestiniennes déplacées installées le long du
rivage à Gaza Ville, cette semaine. Photo Omar Al-Qattaa / AFP
Exiger qu’Israël
arrête une guerre qui implique un siège massif et des meurtres de civils à Gaza
équivaut à demander aux USAméricains que les USA agissent contre l’agresseur en
Iran tuant des civils. Sauf que le gouvernement usaméricain fait cela depuis
des décennies.
L’Amérique a
imposé des sanctions au régime à partir de 1979.
Celles-ci sont devenues un vaste réseau de sanctions et de limitations au fil des
ans, avec seulement une pause partielle et limitée sous le JCPOA, l’accord
nucléaire iranien de 2015, puis réimposées en 2018 lorsque les USA se sont retirés.
En septembre, le Conseil européen a également réinstauré ses sanctions,
suite au « retour automatique » à la fin de l’accord de 2015. Et nul
besoin de rappeler que les USA ont déjà agi militairement contre l’Iran, aux
côtés d’Israël, en juin dernier.
Quelques
jours après les rapports faisant état de tueries de manifestants par le régime,
le président Trump a annoncé des droits de douane usaméricains de 25% sur les pays commerçant
avec Téhéran. Et au moment où ces lignes sont écrites, le monde est en alerte
maximale pour une autre frappe militaire usaméricaine possible contre l’Iran. Ceux qui
détestent le régime iranien pourraient ne pas avoir d’autres demandes
supplémentaires, pour l’instant. Il est difficile d’exiger que votre université
se désengage lorsqu’elle n’est pas investie dans des entreprises iraniennes.
Maintenant,
si vous êtes USAméricain et que vous vous opposez au régime israélien pour l’occupation
et le siège extrême, les punitions collectives et les bombardements aveugles de
Gaza en réponse au 7 octobre, vous exigerez que votre gouvernement fasse tout
différemment : qu’il cesse de financer, d’armer et de fournir l’armure
diplomatique impénétrable pour Israël qui a assuré que sa guerre à Gaza dure
depuis deux années horribles, et n’est pas tout à fait terminée.
Des USAméricains
juifs ont manifesté en novembre 2023 pour
exiger la libération des otages. En fait, la plus grande partie de l’activisme
juif usaméricain et pro-israélien s’est concentré sur les otages. Mais avec le
gouvernement usaméricain sous Joe Biden puis Trump travaillant déjà à cet
objectif, combien de manifestations de masse devaient-ils organiser ?
Toutes les
manifestations propalestiniennes sont-elles pures de cœur et dépourvues d’arrière-pensées
ou d’hypocrisie ? Non. Devrait-il y avoir une bien plus grande solidarité dans
ce monde pour tous les peuples cruellement tués par leurs régimes misérables ?
Absolument. Mais l’accusation pro-israélienne contre le faux « silence
mondial » sur l’Iran, venant de personnes qui n’envisageraient jamais de manifester
pour sauver les enfants de Gaza, reflète une dissonance cognitive, et morale.


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