Mondoweiss interviewe l’ancienne fonctionnaire de l’ONU Chloé Ludden sur son expérience en mer avec la Flottille de la liberté pour Gaza et sur les raisons pour lesquelles celles et ceux qui travaillent dans les organisations internationales, y compris les fonctionnaires, ne peuvent plus se permettre le luxe du silence.
Ramsey
Hanhan, Mondoweiss, 24 mars 2026
Traduit par Tlaxcala
Chloé Fíona Ludden est
une scientifique qui a grandi entre la France et l’Irlande. Elle se décrit
comme une « personne curieuse », dotée d’un esprit scientifique, longtemps
animée par des questions telles que : « Comment des sociétés supposément riches
et développées peuvent-elles tolérer autant de pauvreté et d’inégalités ? »
Elle a étudié la gouvernance environnementale et travaillé dans plusieurs
instituts de recherche et organisations internationales, notamment l’Union
européenne, le GIEC et le Secrétariat des Nations unies. En tant que personne,
elle cherche « à restaurer un sens de l’avenir comme un lieu où nous avons
réellement envie d’aller ». Ici, Ludden revient sur son voyage à bord du Handala,
de la Flottille de la liberté, pour défier le blocus israélien de Gaza.
RH : Vous avez
démissionné de l’ONU. Pourquoi ?
CL : Je ressentais un énorme décalage
entre mon rôle et mes responsabilités en tant qu’être humain. Il m’était
difficile de recevoir l’ordre du Secrétaire général de ne participer à aucune
manifestation ou prise de parole publique liée au génocide du peuple palestinien.
J’ai compris au bout d’un an que l’ONU idéale n’existait que dans mon
imagination.
J’ai décidé de
rejoindre le Handala après avoir tenté de faire bouger le système de
l’intérieur. J’avais contacté la Vice-Secrétaire générale pour demander l’envoi
d’observateurs et un soutien officiel aux flottilles. On m’a répondu que cela
dépassait le cadre intergouvernemental auquel l’ONU est tenue. J’ai eu du mal à
comprendre ce manque de courage.
RH : Quand
avez-vous entendu parler de la flottille pour la première fois ?
CL : J’ai découvert le Mavi Marmara
lors d’un voyage professionnel à Istanbul en avril 2024. Des flottilles partent
depuis 2008. Israël a attaqué l’une d’elles en 2010, tuant 10 participants. À
Istanbul, j’ai rencontré le fils d’un des martyrs. Il continue d’organiser des
flottilles et m’a demandé de l’aide informelle lorsque le navire Conscience
a perdu son pavillon. Mes rencontres avec des diplomates m’ont fait perdre
espoir. L’année suivante, le Conscience a retrouvé un pavillon, mais a
été bombardé à Malte.
RH : Vous
connaissiez donc les dangers. Pourquoi quitter une vie confortable en Europe ?
CL : … extrêmement confortable. J’avais
un bel appartement à New York, un bon salaire, une carrière en construction.
Mais je n’étais pas moi-même. Le système bloque le changement en offrant ce
confort. Netflix, la dopamine, ces outils soporifiques… regardez les nouveaux
mots : « doom scroll », « brain rot ». Nous avons normalisé ce confort. Il n’y
a plus de sens du collectif.
Pour moi, c’était une
affirmation — de ma voix, de la voix palestinienne, de la vie contre un système
orienté vers la mort et la normalisation de la souffrance de masse.
Beaucoup de gens
veulent agir mais pensent ne pas pouvoir le faire. Or, il n’y a pas de
solidarité sans sacrifice. La solidarité n’est pas de la charité : nous luttons
pour nos propres droits.
RH : Parlez-nous du
voyage sur le Handala
CL : C’était un moment magnifique. Nous
avons rempli le bateau de peluches. Une amie a dessiné un phénix de Gaza. Nous
avons écrit des messages d’amour. Nous voulions que les enfants les voient.
Nous agissons par amour — et quand on aime, on ne pense pas au résultat.
Hatem Aouini avec Chloé Ludden à bord du Handala
Nous avons organisé
des événements pour attirer l’attention sur Gaza. Nous voulons transformer les
spectateurs en acteurs. Nous sommes arrivés à moins de 70 miles [=112 km]. Il y
avait des drones, mais l’ambiance était paisible. Ce qui m’a frappée, c’est
l’absence totale d’intérêt des médias.
RH : Que
ressentiez-vous face aux drones ?
CL : Les premiers drones étaient ceux de
FRONTEX. Ils surveillent les migrants en Méditerranée. Je n’étais pas menacée,
mais triste pour ceux qui les opèrent. Ces drones permettent de se dissocier de
la violence.
Plus près de Gaza, ils
étaient plus gros, très bruyants. Cela montre à quel point les Palestiniens
vivent sous surveillance constante, toujours observés mais jamais reconnus
comme humains.
RH : Que
ressentiez-vous en approchant de la Palestine ?
CL : De l’espoir. Une sensation physique
: « je suis exactement là où je dois être ». Pourquoi nous arrêteraient-ils ?
Nous n’avions que des peluches et du lait pour bébés. Leur intervention était
incompréhensible.
RH : Le navire a
été intercepté. Que s’est-il passé ?
CL : Nous étions épuisés. L’armée
israélienne nous a arrêtés en eaux internationales. Ils ont utilisé des
fumigènes, puis sont apparus soudainement avec un navire militaire et des
dizaines de soldats.
Nous chantions Bella
Ciao pour rester unis. Les femmes soldats m’ont particulièrement choquée.
Comment peuvent-elles être coupées de leur humanité ?
Nous avons été
détenus, fouillés, humiliés. Rien n’était réel, même devant le juge.
En prison, je pensais
aux Palestiniens détenus pendant des années. Mon histoire est insignifiante.
Nous utilisons nos privilèges contre le système.
RH : Une nouvelle
flottille est prévue. Comment aider ?
CL : Nous avons besoin de volontaires,
en mer et à terre. Chacun peut agir localement. Mais il faut s’interroger sur
ses motivations.
La flottille est un
moyen de forcer les bonnes questions : qui contrôle l’accès à Gaza ? Qui
contrôle l’eau, la nourriture ?
La libération de la
Palestine est liée à la démocratisation partout. Je suis certaine que la
Palestine sera libre dans notre génération.
RH : Un dernier mot
?
CL : Nous ne faisons pas appel à la
morale du système, mais à sa légitimité. Les institutions actuelles sont
dépassées. La Palestine sert de laboratoire pour normaliser un monde de
surveillance et de contrôle.
La flottille nous rappelle que nous avons du pouvoir. Personne ne viendra nous sauver.
À propos de l’auteur
Ramsey Hanhan est l’auteur de deux livres, Palestine Bleeds For You (2026) et Fugitive Dreams (2022). Ancien professeur de physique, il vit près de Baltimore.


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