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15/04/2026
25/03/2026
“Torture et génocide”, un nouveau rapport de Francesca Albanese
Le 23 mars 2026, un nouveau rapport de la rapporteuse spéciale des Nations unies, Francesca Albanese, destiné au Conseil des droits de l’homme, a été publié sous le titre « Torture et génocide ». En voici un bref résumé. Le rapport, traduit par Tlaxcala, peut être téléchargé ci-dessous en cliquant sur l’image.
Torture et génocide en Palestine : une politique
systémique
Le
rapport de la Rapporteuse spéciale de l’ONU met en lumière une réalité
accablante : la torture infligée aux Palestiniens n’est ni accidentelle ni
marginale. Elle constitue un pilier central d’un système de domination
coloniale et d’un processus génocidaire en cours.
Depuis
des décennies, Israël a intégré la violence coercitive dans son appareil de
contrôle. Mais depuis octobre 2023, une escalade sans précédent révèle une
transformation qualitative : la torture est désormais massive, assumée et
dirigée contre l’ensemble du peuple palestinien. Elle ne vise plus seulement
des individus, mais une population « en tant que telle ».
Dans
les prisons et les camps de détention, les témoignages décrivent un régime de
brutalité extrême : passages à tabac, privation de sommeil, famine organisée,
violences sexuelles, humiliations systématiques. Des enfants, des médecins, des
journalistes, des humanitaires sont arrêtés, torturés, parfois jusqu’à la mort.
Les corps sont mutilés, les esprits brisés, les vies détruites. Cette violence
n’est pas une dérive : elle est coordonnée, institutionnalisée et revendiquée.
Mais
la torture ne se limite pas aux lieux de détention. Le rapport montre que l’ensemble
du territoire palestinien est transformé en un “environnement torturant”. À
Gaza, le siège, la famine, les bombardements massifs, la destruction des
hôpitaux, des écoles et des habitations créent une souffrance collective
permanente. La population entière est enfermée dans un espace où la mort, la
peur et la privation sont omniprésentes.
En
Cisjordanie, la surveillance généralisée, la violence des colons, les
déplacements forcés et la destruction des moyens de subsistance prolongent
cette logique. La vie quotidienne elle-même devient une forme de torture : une
existence marquée par l’insécurité, l’humiliation et la menace constante.
Le
droit international est clair : la torture est absolument interdite. Mais le
rapport va plus loin. Il démontre que l’usage systématique de la torture contre
un groupe constitue un indicateur clé de l’intention génocidaire. En infligeant
des souffrances physiques et psychologiques à grande échelle, en détruisant les
conditions de vie et en ciblant les structures sociales, Israël met en œuvre
une stratégie visant à affaiblir, fragmenter et finalement effacer le peuple
palestinien.
Ce
système ne repose pas seulement sur l’armée ou les services de sécurité. Il est
soutenu par des lois, validé par les tribunaux, légitimé par des discours
politiques, relayé par des médias et banalisé dans une partie de la société. La
torture devient ainsi une entreprise collective, normalisée et justifiée.
La
conclusion du rapport est sans ambiguïté : le génocide en cours se manifeste
aussi comme une torture continue, collective et générationnelle. Il ne s’agit
pas d’actes isolés, mais d’une architecture cohérente de destruction.
Face
à cela, l’inaction internationale n’est plus tenable. Les États ont l’obligation
de prévenir, d’enquêter et de poursuivre ces crimes. Mettre fin à la torture
signifie aussi mettre fin au système qui la produit : l’occupation, l’apartheid
et la colonisation.
20/03/2026
De partenaires de guerre à rivaux politiques : l’Iran pourrait-il mettre le feu au torchon entre Trump et Netanyahou ?
Quatre scénarios possibles d’un clash inéluctable entre le chien et sa queue (les avis divergent sur la question de savoir qui est le chien et qui est la queue)
Mostafa Ahmed, Centre de Recherche Al Habtoor, 18/3/2026
Original : من شركاء حرب إلي خصوم سياسة… هل تشعل إيران الخلاف بين ترامب ونتنياهو؟
English : From Wartime Partners to Political Rivals… Could Iran Ignite a Rift Between Trump and Netanyahu?
Traduit par Tlaxcala
Le partenariat stratégique entre les USA et Israël a longtemps démontré une capacité exceptionnelle à absorber et à gérer les divergences tactiques. Pourtant, les développements accompagnant le lancement de l’opération US « Epic Fury » menée parallèlement à l’opération israélienne « Silent Holy City » fin février 2026, ont soumis cette alliance à un test sans précédent dans le Moyen-Orient moderne. Bien que cette campagne coordonnée ait initialement remporté des succès opérationnels décisifs, notamment l’élimination du guide suprême iranien et le démantèlement de la structure de commandement du Corps des Gardiens de la Révolution islamique (CGRI), l’image d’alignement complet projetée par Trump et Netanyahou dissimule des divergences fondamentales de visions et d’objectifs.
Une lecture attentive de la trajectoire historique de cette relation, parallèlement à ses contraintes politiques actuelles, suggère qu’un conflit prolongé mettra en lumière la vive divergence des intérêts stratégiques des deux capitales. Alors que la confrontation passe de frappes rapides à une guerre d’usure régionale complexe dont les conséquences s’étendent au-delà de Washington et Tel-Aviv, ces différences évolueront probablement vers des fractures structurelles profondes. Cet article propose une analyse stratégique de cette dynamique émergente, soutenant que les différences fondamentales dans la capacité à absorber les répercussions économiques, à gérer les pertes humaines et à naviguer dans des calendriers électoraux rigides transformeront les désaccords tactiques feutrés en une rupture stratégique ouverte qu’il sera de plus en plus difficile de contenir ou de nier.
18/03/2026
Jürgen Habermas : en guise de nécrologie
Il avait dans dans les premiers deux ou trois quarts de sa vie appartenu à cette Allemagne que nous aimions, celle des « Dichter und Denker » (poètes et penseurs) pour finir sa longue existence (96 ans) du côté des « Richter und Henker » (Juges et bourreaux). Jürgen Habermas a disparu le 14 mars. Il n’a plus eu le temps ou la force de déclarer son soutien à l’opération Furie épique/Ville sainte silencieuse [sic et resic] déclenchée par le duo de bourreaux bien connus contre la terre qui vit fleurir Ibn Sina (Avicenne), Omar Khayyam, Rûmi, Al Ghazali, Sohravardî, Al-Razi, Al-Fârâbî, Molla Sadra et…Ali Shariati. Devenu une vache sacrée de l’Allemagne bien-pensante et mal-agissante, Habermas avait, peu après le 7 octobre 2023, commis un écrit infâme de soutien inconditionnel aux tueurs sionistes. Cette ultime perversion de son « agir communicationnel » lui avait valu une réponse cinglante d’un sociologue iranien, professeur à l’University of Illinois Urbana-Champaign, Asef Bayat, auteur de travaux extrêmement créatifs sur les mouvements sociaux au Machrek et au Maghreb .
Nous la reproduisons ci-dessous en guise de nécrologie. D’abord parue en anglais dans New Lines Magazine, sa lettre a été traduite en français par la revue Conditions.-FG, Tlaxcala
Jürgen Habermas se contredit lorsqu’il
s’agit de Gaza
Lettre à Habermas
Asef Bayat, 8 décembre 2023
Cher professeur Habermas,
Vous ne vous souviendrez peut-être pas de moi, mais nous nous sommes rencontrés en Égypte en mars 1998. Vous êtes venu à l’Université américaine du Caire en tant qu’éminent professeur invité pour interagir avec le corps professoral, les étudiants et le public plus généralement. Tout le monde était enthousiaste de vous entendre. Vos idées sur la sphère publique, le dialogue rationnel et la vie démocratique étaient comme un souffle d’air frais à une époque où les islamistes et les autocrates au Moyen-Orient étouffaient la libre expression sous prétexte de « protéger l’islam ». Je me souviens d’une conversation agréable que nous avons eue sur l’Iran et la politique religieuse lors d’un dîner chez un collègue. J’ai essayé de vous transmettre l’émergence d’une société « post-islamiste » en Iran, dont vous avez ensuite semblé faire l’expérience lors de votre voyage à Téhéran en 2002, avant d’évoquer une société « post-séculière » en Europe. Au Caire, nous voyions dans vos concepts fondamentaux un grand potentiel pour promouvoir une sphère publique transnationale et des conversations interculturelles. Nous avons pris à cœur le noyau de votre philosophie communicative sur la façon dont la vérité-consensus peut être atteinte grâce à un débat libre.
Maintenant, quelque 25 ans plus tard, à Berlin, j’ai lu avec plus qu’un peu d’inquiétude et de consternation votre déclaration coécrite sur le principe de solidarité avec Israël concernant la guerre de Gaza. L’esprit de la déclaration réprimande largement ceux en Allemagne qui expriment, par des prises de position ou des manifestations, leur opposition au bombardement incessant de Gaza par Israël en réponse aux attaques épouvantables du 7 octobre du Hamas. Cela sous-entend que ces critiques envers l’État d’Israël sont intolérables parce que le soutien à celui-ci est une partie fondamentale de la culture politique allemande, « pour laquelle la vie juive et le droit d’Israël à exister sont des éléments centraux méritant une protection spéciale ». Le principe de « protection spéciale » trouve sa source dans l’histoire de l’Allemagne, laquelle est rendue singulière par les « crimes de masse de l’époque nazie ».
Il est louable que vous et la classe politique et intellectuelle de votre pays soyez déterminés à entretenir la mémoire de cette horreur historique afin que jamais des horreurs similaires ne s’abattent sur les Juifs (et je suppose et espère sur d’autres peuples). Mais votre formulation et votre fixation sur l’exceptionnalisme allemand ne laissent aucune marge à la discussion sur la politique d’Israël et les droits des Palestiniens. Lorsque vous confondez les critiques des actions de l’État d’Israël avec des « réactions antisémites », vous encouragez le silence et étouffez le débat.
En tant qu’universitaire, je suis stupéfait d’apprendre qu’en Allemagne, même dans les salles de classe qui devraient être des espaces libres de discussion et d’interrogation, tout le monde demeure silencieux lorsque le sujet de la Palestine est abordé. Les journaux, la radio et la télévision sont à peu près entièrement dépourvus de débat ouvert et significatif sur le sujet. De nombreuses personnes ayant appelé à un cessez-le-feu, y compris juives, ont été licenciées de leurs postes, ont vu leurs événements et leurs récompenses annulés et ont été accusées d’antisémitisme. Comment les gens sont-ils censés délibérer sur ce qui est juste et ce qui ne l’est pas s’ils ne sont pas autorisés à parler librement ? Qu’advient-il de vos fameuses notions de sphère publique, de dialogue rationnel et de démocratie délibérative ?
14/03/2026
Traumatisme normalisé, normalité traumatisée : l’exposition pour la Palestine Kalanlar Filistin à Istanbul
Le 30 mars 2026, l’exposition solidaire « KalanlarFilistin » [Ce qui reste de la Palestine] ferme ses portes après trois mois dans le quartier Harbiye à Istanbul. Milena Rampoldi de ProMosaik a visité cette exposition pour nous et nous fait part de ses impressions.
Milena Rampoldi, 14/3/2026
À première vue, cette
exposition, organisée par l’association culturelle turque Kalyon Kültür, pourrait être vue comme le récit de la
destruction sioniste de la vie palestinienne (famille, école, enfance, culture)
et donc comme une présentation matérielle du génocide sioniste. Mais ce qui
compte vraiment ici, si vous êtes au milieu de l’exposition et que vous en
faites l’expérience, ce n’est pas la destruction brutale que vous percevez à la
surface, mais ce qui reste et vit après la destruction.
Il s’agit de tout ce que le sionisme ne peut pas atteindre,
à savoir l’âme, la résistance et l’humanité. En effet, le titre de cette
exposition novatrice, qui bouleverse en quelque sorte la pédagogie muséale
classique et ses paradigmes dialectiques, pourrait être traduit en français « Ce
qui reste de la Palestine ».
Ce qui reste et se maintient après les
bombardements et les frappes aériennes de l’armée israélienne, symbole et
essence du néocolonialisme au Moyen-Orient, ce sont la dignité humaine, l’esprit
de résistance et l’humanité palestinienne d’un peuple opprimé, mais qui n’est
en aucun cas la victime de cette destruction.
Le visiteur entre dans un dialogue empathique avec
la réalité de la guerre en Palestine, qui est « recréée » dans les
locaux de l’exposition. Le visiteur perd toute distance. Son empathie est le
résultat de l’abolition de toute dialectique entre son existence sûre et stable
dans le quartier Harbiye d’Istanbul et le génocide à Gaza. Cependant, le
visiteur n’est pas là pour percevoir la Palestine comme un objet au sens d’Edward
Said et pour la plaindre comme un bienfaiteur, mais pour apparaître comme un
témoin de la Palestine et quitter l’exposition comme un témoin.
Comme le témoignage dans le Coran, le témoignage d’un
événement historique n’est pas un droit, mais une obligation. Et cet engagement
conduit à une responsabilité éthique. Le visiteur interagit avec la destruction
et ne sort pas de sa responsabilité. Puisque l’obligation de défendre la
Palestine n’est pas le choix d’une journée ensoleillée à Harbiye, mais l’obligation
éthique d’une vie en tant que personne qui pense, témoigne et agit de manière
éthique. Comme il est si bien dit sur le site de l’exposition : « Cette
exposition n’est pas une visite, c’est une attitude. »
Ce qui reste après la destruction sioniste, c’est
le « reste » ontologique, le reste qui s’oppose à toute brutalité
ontologique.
« La destruction n’est pas un moment ici,
mais une structure qui a gagné en continuité ; le traumatisme est la
nouvelle forme de la vie quotidienne. »
Le traumatisme se normalise en Palestine. La vie
palestinienne à Gaza est le vestige de cette normalité traumatisée. Cependant,
le traumatisme est maintenant aussi un aspect quotidien du visiteur, qui est
devenu un confident/témoin responsable pour la vie.
« Les visiteurs ne sont pas invités à un
soulagement émotionnel, mais à un débat éthique. Ici, ce n’est pas de la
compassion, mais un témoignage qui est attendu. Parce que le témoignage
entraîne la responsabilité. »
Il ne s’agit pas de la catharsis du visiteur,
comme c’est le cas dans une tragédie grecque, mais de la connaissance gênante
du génocide sioniste à Gaza.
Ce qui reste, ce sont des personnes silencieuses
et des objets silencieux qui restent immuablement à leur place en tant que
témoins de la destruction. Cela peut être vu en particulier dans les pièces où
la cuisine, la classe d’école et la maison palestinienne sont montrées après
les bombardements israéliens. Le matériel qui reste, un morceau de mur, un pot
vide, un pupitre d’école, un tableau noir…, et ces objets sont silencieux.
Les premières victimes sont toujours les enfants.
Car le génocide sioniste est avant tout un génocide d’enfants. Par conséquent,
la figure de Handala est également au centre de cette exposition.
Handala est le célèbre personnage de bande
dessinée de l’artiste palestinien Naji al-Ali de 1969, qui a des traits
autobiographiques très forts. Les enfants assassinés de Gaza et les enfants
qui, comme le dessinateur lui-même, sont devenus des réfugiés survivants sont
le symbole d’un témoignage qui reste et défie la destruction brutale.
« Ce que l’on peut voir ici n’est pas une
perte, mais un temps irrécupérable. »
« Le fil de fer barbelé au centre de l’installation
transforme la frontière d’une ligne géographique en une expérience permanente
imprimée dans le corps ainsi que dans la mémoire. Cette installation n’est pas
conçue comme une composition esthétique ; elle veut que le visiteur
ressente immédiatement l’interruption entre aujourd’hui et hier et sa
signification éthique. Le travail appelle à l’observation, pas à la
pitié. »
Le traumatisme est, comme mentionné, la normalité.
La guerre est une continuité et le labyrinthe de l’exposition est une réalité
constante. Le visiteur entre dans le labyrinthe. Il y reste volontairement et
vit l’obscurité de l’emprisonnement acoustiquement comme une expérience
permanente. Les enfants enseignent au visiteur ce qu’est la guerre, acoustiquement
et visuellement. Les cris des enfants sont imprimés dans l’esprit et dans l’âme
du spectateur témoin. Dans le même temps, la visite guidée de l’exposition
éclaire les différents mouvements sur les murs gris du labyrinthe. La violence
et la brutalité font partie de la vie quotidienne et ne font pas exception.
Vous n’échappez pas à ce labyrinthe, vous restez, écoutez et apprenez
péniblement la résistance, qui reste alors comme un écho après votre sortie de
l’exposition.
Lorsque les bombes sont endormies, nous aussi pouvons dormir
Y a-t-il du chocolat au paradis ?
Allah est avec nous
« Ce qui se passe ici n’est pas une
déviation, mais l’ordre lui-même. »
Le visiteur ne peut pas sortir de la situation. Ce
n’est pas une salle d’évasion, c’est son témoignage de la Palestine, la colonie
sioniste du Moyen-Orient d’enfants comme Handala.
L’autre salle, où sont lus les noms des martyrs,
remplit la même fonction. Ici aussi, le témoin ne fuit pas, mais reste. La
dialectique entre témoignage et témoin est abolie. Nous sommes dans l’espace
post-dialectique de la réponse des Palestiniens à l’État sioniste et sa dialectique dépassée.
13/03/2026
L’objectif d’Israël en Iran n’est pas simplement un changement de régime, mais un effondrement total
Pour Israël, un État iranien en faillite, fracturé par une guerre civile, est préférable à tout autre résultat. Ils ne veulent pas seulement changer le régime en Iran, ils veulent faire s’effondrer l’État lui-même.
Traduit
par Tlaxcala
Kate McMahon est une journaliste indépendante vivant en Égypte
Après
des décennies de guerres désastreuses au Moyen-Orient, les USA ont peut-être
enfin retenu une leçon : les changements de régime sont extrêmement difficiles.
Éliminer un chef d’État est la partie facile : ce qui vient après ne l’est
pas. Si l’objectif sous-jacent est un changement de régime, on s’attend à ce
que les USA cultivent une direction alternative supervisant un État plus ou
moins fonctionnel. C’est là que les choses tournent mal – et c’est pourquoi peu
de gens travaillent sérieusement à un changement de régime en Iran.
Les
exemples de telles entreprises avortées sont nombreux. Les USA ont envahi l’Irak
en 2003, ils ont tué Saddam Hussein en 2006. Vingt ans plus tard, ils sont
toujours en Irak. Les déclarations prématurées de « mission accomplie »
contredisaient les longues complications de la construction nationale qui
restaient à venir. Aujourd’hui, l’Irak est profondément divisé avec un système
politique alambiqué, fracturé selon des lignes ethniques –c’est un État quand
même fonctionnel, mais il a fallu deux décennies et demie, des milliards de
dollars, environ un million de morts et une vague de terreur dans toute la
région pour y arriver. La stabilité que l’Irak a acquise est aussi plus due à l’adaptation
politique irakienne qu’au plan usaméricain.
Pendant
ce temps, en Afghanistan, les USA ont passé deux décennies à tenter de
remplacer les talibans , pour finalement voir les talibans reprendre une nouvelle
fois le pouvoir. Et en Syrie, Washington a armé des factions rivales cherchant
à renverser Bachar al-Assad, attisant les tensions ethniques et plongeant le
pays dans la guerre civile. À un moment donné, des milices armées par le
Pentagone combattaient
celles armées par la CIA.
Mais
la Libye fournit un autre type de récit édifiant. En 2011, des frappes usaméricaines
ont aidé à tuer Mouammar Kadhafi. Pourtant, les responsables de l’administration
Obama ne se souciaient pas particulièrement d’installer un remplaçant ou de s’impliquer
dans le travail compliqué de la construction nationale, laissant les Libyens
seuls face aux conséquences et au vide de pouvoir qui a suivi. En 2010, la
Libye était l’un des pays les plus riches d’Afrique et jouissait d’un niveau de
vie élevé. Aujourd’hui, c’est un État en faillite principalement dirigé par des
milices violentes et des trafiquants d’esclaves, marqué par des années de
guerre civile.
Actuellement,
les USA ont assassiné le guide suprême iranien Khamenei sous le prétexte d’apporter
la démocratie en Iran, ou parce qu’ils auront bientôt l’arme nucléaire, une assertion fausse. Quelle est la
suite ?
Bien
que les responsables de Washington puissent feindre des efforts pour rétablir
le Shah, cette tentative est au mieux superficielle. Le fils exilé du dictateur
brutal de l’Iran, renversé lors de la révolution islamique de 1979, n’est pas
sur le point de rentrer à Téhéran sur un cheval blanc pour remettre le pays en
ordre avec le panache d’un monarque. Bien qu’il conserve une base de fans
fidèles parmi la diaspora iranienne aux USA – en particulier ceux issus de
familles riches qui ont prospéré sous la monarchie violente – il est
profondément impopulaire en Iran. Peu de gens envisagent sérieusement de tels
fantasmes selon lesquels rétablir un roi qui a vécu en USAmérique pendant
quatre décennies se passerait sans accroc.
La
restauration monarchiste étant largement écartée, l’attention s’est tournée
vers la ligne de succession interne de la République islamique. En discutant d’un
successeur potentiel à Khamenei la semaine dernière, Trump a dit à un journaliste : « L’attaque
a été si réussie qu’elle a éliminé la plupart des candidats. Ce ne sera aucun
de ceux auxquels nous pensions parce qu’ils sont tous morts. La deuxième ou
troisième place est morte ». Une
fois le second fils de Khamenei
nommé guide suprême, les responsables israéliens ont promis de l’assassiner
ainsi que tous les successeurs suivants.
Les
frappes usaméricaines et israéliennes en Iran ont éliminé des chefs de l’opposition
viables, y compris des critiques emprisonnés
de la République islamique. Apparemment, les USA cibleraient également intentionnellement
des activistes de gauche.
Parce
qu’en fin de compte, remplacer la République islamique n’est pas l’objectif
principal, ni même un objectif souhaitable. L’objectif en Iran est plutôt la
balkanisation ethnique et un État en faillite. Ils ne veulent pas changer le
régime en Iran, ils veulent faire s’effondrer l’État lui-même. Le but des
frappes militaires est de désintégrer les institutions de l’État, alimentant
les tensions ethniques et les mouvements sécessionnistes, laissant l’Iran
profondément divisé et marqué par la guerre civile et la violence sectaire – un
parallèle avec la Syrie de 2015.
Un
effondrement politique pourrait intensifier les pressions séparatistes parmi
les Kurdes au nord-ouest, les Baloutches au sud-est et les Azéris au nord, en
particulier si des puissances étrangères cherchaient à exploiter les griefs
ethniques. Déjà, l’administration Trump a discuté d’armer des groupes
séparatistes en Iran, ce qui refléterait la stratégie horrible utilisée
en Syrie et en Afghanistan : donner du pouvoir à des milices brutales se
battant entre elles. Mais dans ce cas, sans soldats usaméricains au sol.
Le
ministère US de la Guerre n’est donc pas préoccupé par le syndrome irakien et
afghan, car ils n’ont apparemment aucune intention de s’empêtrer dans un autre
cycle de construction nationale et de guerre sans fin. Ils ont plutôt l’intention
de déstabiliser l’Iran, de le laisser aux loups et de se retirer.
Cette
trajectoire dystopique ouvre la voie à Israël pour éliminer toute opposition
militaire significative dans la région. En Syrie, Israël a passé la dernière
année à bombarder l’infrastructure militaire du pays et à anéantir ses
capacités – malgré le fait que le nouveau gouvernement soit un allié occidental
et n’ait émis aucune menace contre Israël. Il est clair qu’Israël ne tolérera
personne dans la région ayant ne serait-ce que le potentiel de le
défier.
La
doctrine de sécurité d’Israël s’est longtemps concentrée sur le maintien d’un « avantage
militaire qualitatif » – en assurant une supériorité technologique et
opérationnelle écrasante sur tout rival régional. Codifié dans la loi usaméricaine,
le principe est clair : aucun État voisin ne devrait être autorisé à développer
la capacité de défier la domination militaire israélienne. Dans ce cadre, un
État fragmenté poserait une menace à long terme bien moindre qu’une puissance
régionale indépendante capable de reconstruire ses forces.
Il
est évident que Netanyahou désire l’éradication de toutes les puissances
régionales. Il vocifère depuis 1990 que l’Iran est au bord de la capacité
nucléaire, passant trois décennies à chercher une excuse pour que les USA
interviennent au nom d’Israël et frappent l’Iran. Bien qu’affaibli, l’Axe de la
résistance reste un obstacle tenace à l’expansion des frontières d’Israël dans
la poursuite du « Grand Israël », visant non seulement à s’emparer
des territoires palestiniens restants, mais à s’étendre en Syrie et au Liban.
Par conséquent, la résistance doit être éliminée, et le chemin vers ça passe
par l’Iran.
Comme
Danny Citrinowicz, chercheur principal à l’Institut d’études de sécurité
nationale de Tel Aviv, l’a dit au Financial Times
cette semaine, résumant la position de son gouvernement sur l’Iran : « Si
nous pouvons avoir un coup d’État, tant mieux. Si nous pouvons avoir des gens
dans la rue, tant mieux. Si nous pouvons avoir une guerre civile, tant mieux.
Israël se moque complètement de l’avenir [ou] de la stabilité de l’Iran ».
D’un
point de vue israélien, un Iran fragmenté pris dans une guerre civile est
préférable à un nouveau gouvernement, aussi inféodé aux intérêts occidentaux
soit-il (voir : Syrie). Pendant ce temps, Trump peut nominalement préférer un
changement de régime à un effondrement de l’État, mais il n’est pas disposé à
fournir les ressources nécessaires pour y parvenir et finira par se désengager
lorsque les coûts commenceront à s’accumuler.
Si
le régime iranien tombe, pas seulement ses figures de proue mais l’appareil d’État
lui-même, le résultat inévitable sera une déstabilisation massive et une Libye
2.0, voire pire. C’est voulu. Les USA ne se font certainement aucune illusion
quant à la possibilité d’imposer la démocratie en Iran, ce qui pourrait
potentiellement être réalisé via un soutien à l’opposition ou aux réformistes s’organisant
dans le pays, au lieu de les bombarder. Mais Israël ne veut pas que l’Iran ait
une démocratie souveraine, il veut le mettre en état d’incapacité, ce qui
ouvrirait la voie à sa propre puissance de feu incontrôlée
L’appareil
sécuritaire iranien est profondément ancré et ne risque guère de s’effondrer
rapidement. Mais si des frappes soutenues réussissent à briser l’État plutôt qu’à
simplement affaiblir sa direction, les conséquences seraient catastrophiques.
Un pays de près de quatre-vingt-dix millions d’habitants ne se fracture pas en
silence. Des centaines de milliers de personnes mourront, et des millions d’autres
seront déplacées. Parce que les bombes ne libèrent jamais, elles fragmentent :
les corps, les pays, les sociétés.
05/03/2026
Pourim au Maboulistan
Ci-dessous 2 articles traduits par Tlaxcala qui en disent long sur la folie régnant dans l'unique démocratie nucléaire du Moyen-Orient
Dans ce pays (Israël), tout le monde est devenu fou
Gideon Levy,
Haaretz, 5/3/2026
Pas
une seule voix de la raison à trouver parmi les commentateurs, les politiciens
et le grand public, qui courent tous aux abris toutes les heures mais sourient
en en sortant, louant la guerre contre l’Iran et les bénédictions qu’elle
apporte. Ça donne presque la nostalgie de 1967.
Où
a-t-il été décrété que le temps de guerre est aussi un temps pour la bêtise ?
Qui a écrit que quand les canons tonnent, les muses ne sont pas seulement
silencieuses mais devraient avoir honte ? Cela couvait depuis longtemps, mais
ce qui est arrivé cette semaine à la conversation publique en Israël bat tous
les records.
Il
est déjà impossible de ne pas regretter les albums de la victoire et les chants
de gloire de 1967. « Nasser attend Rabin, aïe, aïe, aïe » est subtil
comparé aux ordures d’aujourd’hui. Et qui aurait cru qu’on regretterait « Ô
Charm el-Cheikh, nous y sommes revenus ». Aujourd’hui c’est : « Enfin
nous pourrons vivre libres, enfin nous pourrons respirer, Israël est libre, l’Iran
est libre, tout le monde entend le lion rugissant, Alléluia, pour l’armée de l’air,
Alléluia pour l’armée... Tu es notre grande fierté » (paroles de Pnina
Rosenblum).
Une
de Haaretz après la victoire d’Israël dans la guerre de 1967 annonçant
que « 200 000 personnes ont visité le mur des Lamentations » et
donnant des détails sur la victoire de Tsahal contre les forces jordaniennes. Photo
Haaretz
Sauf qu’on
ne parle pas seulement de chansons, mais du discours public et médiatique.
Ultra-nationaliste, on y est habitué ; militariste, c’est normal aussi. Tout
est aligné à droite, il n’y a pas de place pour le doute, pour l’opposition,
pour les points d’interrogation ou quoi que ce soit de moins que le respect et
les éloges pour l’armée israélienne -- c’est aussi une caractéristique du temps
de guerre. Silence, on tire. Seulement du patriotisme dans les studios de télé
et de radio et sur les réseaux sociaux. Ce qui est différent cette fois, c’est
le niveau du discours ou, disons-le, son niveau incroyablement bas -- jamais
auparavant il n’avait été aussi creux, cliché et abrutissant.
Un
ancien footballeur est considéré comme la voix de la sagesse, un officier de
police militaire la voix de la moralité. Chaque Juif persan
est un commentateur. Aux marionnettes que sont les correspondants militaires et
leurs collègues couvrant les affaires étrangères, qui ont aussi rejoint le
chœur, s’est ajouté un nouveau groupe d’analystes, un type qui n’avait jamais
envahi les ondes et les réseaux sociaux avec une telle densité et une telle
exclusivité ; des salves de matraquage mental comme on n’en a jamais vu ici. C’est
ainsi après deux ans et demi sans vrai journalisme, sans même une couverture
minimale de la guerre à Gaza.
Essayez
de trouver ne serait-ce qu’une voix de la raison, quelqu’un qui ait quelque
chose à dire, qui sache vraiment quelque chose. Pas une seule. Pour Pourim, la
personnalité médiatique Avri Gilad est un pilote de l’armée de l’air, l’animateur
pour enfants Yuval Shem Tov chante en farsi. Tout le monde est si joyeux : pourquoi
? Ou peut-être que tout cela finira en larmes. Il est inacceptable même d’envisager
cette possibilité. L’orgie d’assassinats bat son plein, chaque frappe est une
raison de célébrer.

Avri Gilad déguisé en pilote de l’armée de l’air lors d’un
journal télévisé de la chaîne 12 sur la guerre contre l’Iran. Capture d’écran
de la chaîne 12
Dans
le studio de la journaliste Sharon
Gal, la fête bat son plein : les ventes d’armes
israéliennes vont atteindre de nouveaux sommets, et tout le monde
bourdonne de plaisir. « Chaînes de montage dans toute l’Inde... On a
conquis l’Inde... On a besoin d’1,4 milliard d’Indiens pour fabriquer pour nous ».
Quel monde nouveau et prometteur cette guerre va nous ouvrir. Maintenant, il ne
s’agit pas seulement de la rédemption de la terre mais d’argent, de beaucoup d’argent.
L’appel
au meurtre ne connaît pas de limites. Un manifestant qui dépasse un journaliste
de télévision à toute allure est un scandale national qui nécessite une
punition sévère. Un colon qui tue deux
agriculteurs ne suscite qu’un bâillement. Un minuscule don européen
à une organisation de défense des droits humains est présenté comme une
ingérence étrangère dans les affaires de l’État. Une tentative de renverser un
régime dans un pays étranger en le bombardant est un geste démocratique
légitime. Jusqu’où irons-nous ?
Toute
tentative désespérée d’entendre ne serait-ce qu’une voix intelligente est vouée
à l’échec. Alors que des discussions intelligentes sur la guerre ont lieu sur
les chaînes étrangères, ici seules la stupidité et l’ignorance parlent. Alors
que là-bas ils racontent ce qui se passe vraiment en Iran et au Liban, ici ils
font un reportage depuis un mariage dans un parking - le non-sens infini est le
principal sujet, sans discussion substantielle. C’est ainsi que la stupidité
des masses se répand comme un nuage radioactif, détruisant tout sur son
passage.
Ça
pourrait empirer. Regardez le « conseiller spirituel » du président Donald
Trump, qui a été nommé à la tête de son « Bureau de la foi de la Maison
Blanche ». Une évangéliste pour la guerre sainte : « J’entends le son
de la victoire. J’entends le son des cris et des chants. J’entends un son de
victoire. Le Seigneur dit que c’est fait. J’entends la victoire ! Victoire !
Victoire ! “, crie-t-elle en extase. Bientôt, ce sera ici.
Pour
Pourim cette semaine, Israël s’est déguisé en Iran
Uri Misgav,
Haaretz, 5/3/2026
Des
dirigeants appelant à une guerre totale pour anéantir leurs ennemis ? Oui. Des
dirigeants gouvernementaux collaborant avec des fanatiques religieux ? Oui. Des
forces de police œuvrant pour réprimer toute dissidence politique ? Oui.
Mardi,
Benjamin Netanyahou a été photographié sur la base aérienne de Palmachim en
train d’appuyer sur un bouton qui ferait larguer une bombe par un drone sur l’Iran.
La scène venait tout droit de Corée du Nord, avec le chef d’état-major de
Tsahal, le général Eyal Zamir, et le secrétaire militaire de Netanyahou, le
général Roman Gofman, présents pour les relations publiques.
L’étape
suivante du premier ministre fut la version jérusalémite de Téhéran, la yechiva
sioniste-religieuse Mercaz Harav, pour une lecture de la megilla de Pourim.
Entouré de mollahs barbus et d’étudiants de yechiva échappant à la conscription
chantant à partir du Livre d’Esther « les Juifs eurent autorité sur ceux
qui les haïssaient », Netanyahu battant la mesure avec eux, en tapant sur
la table.
Derrière
lui se tenaient ses gardes du corps du Shin Bet, masqués de noir, et son fils
aîné, Yaïr (on suppose que son apparition publique a été rendue nécessaire par
la tempête déclenchée par un post sur X de Guy Sudri, directeur de contenu de
Channel 12 News, insinuant que des membres de la famille de Netanyahou avaient
été exfiltrés à l’étranger peu avant l’attaque contre l’Iran).

Netanyahu
encadré par ses gardes du corps, la semaine dernière. Photo Yonathan
Zindel/Flash90
C’est
là, de tous les lieux, au cœur idéologique du racisme juif, de la misogynie et
de l’homophobie, que le premier ministre a choisi d’aller avec son fils pendant
ce qui ressemble à une guerre de religion moderne. Ce n’était pas un hasard.
Israël s’est déguisé en Iran pour Pourim cette semaine. Je ne me souviens pas d’une
autre ironie historique qui se soit développée aussi rapidement et
vertigineusement.
Il y
a des décennies, le journaliste du New York Times Thomas Friedman avait
forgé le bon mot appelant Israël « Yad Vashem avec une armée de l’air ».
Depuis le début de l’attaque contre l’Iran, du moins selon le gouvernement du
Bibistan et les studios de télévision, Israël est « la Yechiva Mercaz
Harav avec une armée de l’air ». Le gros du travail de la guerre est fait
par les protestataires
anti-gouvernementaux de l’armée de l’air et du renseignement militaire
tant vilipendés, sa fondation idéologique étant formulée par un large éventail
du spectre politique, public et médiatique.

Des
Israéliennes célèbrent Pourim dans un parking servant d’abri anti-bombes à Tel
Aviv lundi. Photo Itay Ron
Ça
commence avec la députée Limor Son Har-Melech (Otzma Yehudit), qui s’est fait
photographier costumée en Mangemort au service de l’État : en
combinaison du Service pénitentiaire israélien, une corde dans une main et une
seringue de poison dans l’autre. À côté d’elle, en chemise blanche, son mari,
portant un fusil automatique (un hommage au meurtrier de masse Baruch Goldstein
?) et arborant des pancartes « expulsion », « conquête » et
« colonisation ».
Leurs
frères judéo-fondamentalistes ont célébré toute la semaine par des pogroms
contre les Palestiniens en Cisjordanie et leur poignée d’amis juifs. Dans l’un
d’eux, deux frères d’un village près de
Naplouse ont été abattus par un colon portant son uniforme de
réserviste. ça a continué avec la
personnalité médiatique Avri Gilad qui, dans son excitation face à la fenêtre d’opportunité
pour un miracle historique, a lancé un appel depuis son domicile du nord de Tel
Aviv en faveur de l’occupation, du nettoyage ethnique et de la colonisation
juive au Liban, au sud du fleuve Litani.
شبكة قدس الإخبارية
@qudsn
جيش الاحتلال
يؤمن هجوم مليشيات المستوطنين ويواصل اقتحام قرية قريوت جنوب نابلس.
L'armée d'occupation sécurise l'attaque des milices de
colons et continue de prendre d'assaut le village de Qaryut, au sud de
Naplouse.
Il n’y
a pas de limite à leur manque de conscience. Ce n’est pas seulement Netanyahou
qui est arrogant et déconnecté, exhortant les Iraniens à descendre dans la rue
et à renverser leur horrible régime tyrannique (il s’avère qu’à Téhéran, il est
permis et même souhaitable de renverser un mollah au pouvoir). C’est tous ceux
qui répètent le slogan « il faut remplacer le régime en Iran » alors
même qu’ils soutiennent (ou du moins ignorent) les efforts de ce gouvernement d’extrême
droite, religieux, kahaniste, pour établir ici une version juive des Gardiens
de la révolution.
Pour
plus de détails, voir le jeune homme de 19 ans qui a osé se joindre
à une minuscule veillée de protestation contre la guerre sur une place de Tel
Aviv. Il a été brutalement arrêté (pour « rassemblement illégal ») et
fouillé à nu, bien qu’il ne représente aucun danger, dans le but clair de le
harceler et de l’humilier. Quelle est exactement la différence entre cela et la
façon dont la milice Bassidj en Iran maltraite les manifestants
anti-gouvernementaux là-bas ?
Toute
cette folie – l’arrogance, l’euphorie et la joie saisonnière de la guerre
(moins d’un an après que Netanyahou, ses collaborateurs et porte-parole nous aavaient
dit que la menace nucléaire et balistique iranienne et la menace du Hezbollah
étaient éliminées pour des générations) – se déroule dans un emballage
messianique-religieux étouffant, inspiré par l’histoire biblique vieille de
plusieurs millénaires qui a donné naissance à la fête de Pourim.
Maintenant,
le gouvernement et l’armée nous assurent déjà qu’ils s’efforceront de continuer
cette merveilleuse guerre au moins jusqu’à Pessa’h, qui est dans un mois (et si
c’est le cas, pourquoi ne pas continuer jusqu’au Jour de la Shoah et au Jour du
Souvenir ?). Je ne me suis jamais senti aussi triste, étranger et aliéné dans
ce pays que j’ai tant aimé autrefois. Israël est en train de disjoncter.
03/03/2026
Réponse à mes détracteurs, par Francesca Albanese
Anatomie d’une diffamation
Le ministre des Affaires étrangères français, M. Jean-Noël Barrot, persiste, signe et s’enferre : la rapporteuse spéciale des Nations unies sur la situation dans les territoires palestiniens occupés doit démissionner… pour des propos qu’elle n’a pas tenus. Mme Francesca Albanese répond dans nos colonnes à la vaste campagne de dénigrement dont elle est victime.
Francesca Albanese, Le Monde Diplomatique, mars 2026
Español Anatomía de una difamación: Respuesta a mis detractores
Images: AFKStreetArt, Bergen, Norvège
Depuis plus de deux ans, mon mandat fait l’objet de
polémiques soigneusement orchestrées, et d’une virulence croissante. Le
8 février, une députée française a attaqué ma personne sur la base de
déclarations tronquées me faisant dire qu’Israël « est l’ennemi commun de
l’humanité », alors que mon discours visait les pays qui ont armé Israël,
ainsi que les médias et les algorithmes des réseaux sociaux qui ont amplifié le
discours génocidaire (1). Sans prendre soin de vérifier
la teneur exacte de mes dires ni examiner les faits, le ministre des affaires
étrangères français Jean-Noël Barrot s’est aussitôt fait l’écho de ces attaques
à l’échelle internationale, condamnant comme « ; outranciers et
coupables » des propos que je n’ai jamais tenus et annonçant que la
France saisirait le Conseil des droits de l’homme des Nations unies pour
appeler à ma démission. Ses homologues italien, allemand et tchèque lui ont
emboîté le pas, sans davantage procéder aux vérifications élémentaires qu’exige
leur charge. Le 19 février, le premier ministre français Sébastien Lecornu
a publiquement repris la même demande.
Si la critique est inhérente à toute fonction publique, plus
encore quand elle touche aux droits humains, cette affaire révèle un aspect
troublant : l’acharnement avec lequel certains États préfèrent s’en
prendre à la messagère plutôt que d’essayer de réfuter le message.
Le caractère inédit et corrosif de cette attaque contre une
experte indépendante désignée par les Nations unies ne tient pas seulement à la
violence des accusations et à la fabrication délibérée de mensonges. Mais aussi
et surtout au fait que le sommet de l’État dirige et assume la manœuvre. Il ne
s’agit plus dès lors d’une controverse, mais du symptôme de la faillite d’un
système, fait de promesses solennelles et de traités internationaux que l’on
invoque en temps de paix, mais que l’on enterre dès que leur application
dérange.
Nommée par le Conseil des droits de l’homme de
l’Organisation des Nations unies (ONU), je suis rapporteuse spéciale depuis le 1er mai 2022,
et jusqu’en 2028. Huitième titulaire de ce mandat — et première femme à ce
poste —, j’ai assumé cet engagement bénévole après une carrière consacrée
à la défense des droits humains, principalement auprès des Nations unies — notamment
au Haut-Commissariat aux droits de l’homme et à l’Office de secours et de
travaux des Nations unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient
(UNRWA) à Jérusalem —, et à la recherche universitaire sur la Palestine.
L’attention portée à Israël ne relève ni d’un choix
personnel ni d’un parti pris : elle découle de la résolution 1993/2A du
Conseil des droits de l’homme, adoptée le 19 février 1993 en réponse
à près de trente ans d’occupation de Gaza, de la Cisjordanie et de
Jérusalem-Est. M’accuser de « manquer de neutralité » revient à
déformer sciemment ce mandat. Aucun des quatorze autres rapporteurs des Nations
unies investis d’un mandat-pays ne fait l’objet de telles attaques ; nul n’accuse
les titulaires chargés de l’Afghanistan, de la Russie ou de l’Iran
d’« obsession » dans l’exercice de leur mission. Mais, dès lors
qu’Israël est concerné, l’accomplissement ordinaire d’un mandat devient aux
yeux de certains, au sein même des gouvernements, une faute à justifier plutôt
qu’un devoir à remplir.
Mon travail consiste à établir et qualifier juridiquement
des faits dans les territoires occupés, où règne un dualisme juridique
institutionnalisé : le droit civil s’applique aux colons israéliens et le
droit militaire aux Palestiniens, y compris aux enfants. En effet, Israël est
le seul pays au monde où des enfants sont systématiquement poursuivis devant
des tribunaux militaires. Décrire ce système comme un apartheid exercé contre
les Palestiniens sous forme de dictature militaire relève non pas de la provocation
mais de la qualification juridique. Mes premiers rapports remis à l’ONU en
2022-2023 ont documenté l’entrave systématique au droit à l’autodétermination
du peuple palestinien, la privation arbitraire et systématique de liberté, et
l’impact structurel de l’occupation sur l’enfance (2).
Un panoptique à ciel ouvert
Droit de vivre libre en tant que peuple, de décider de sa
voix politique, de gérer ses ressources, de tracer son propre avenir,
l’autodétermination conditionne l’exercice de tous les autres droits. Sa
négation se trouve au cœur de tout projet colonial de peuplement. Depuis des
décennies, la fragmentation territoriale, l’expansion des colonies, les
restrictions aux déplacements, au travail, à l’éducation et à l’accès à la
justice, la confiscation des terres, la démolition de dizaines de milliers de
maisons, l’enfermement de Gaza, et les près de 6 000 morts, dont
environ 1 200 enfants, causés par les attaques israéliennes entre
2008 et 2022 ont rendu improbable toute perspective de vie libre et
indépendante.
Dans l’ensemble du territoire palestinien occupé, Israël a
instauré un régime carcéral — à l’intensité et aux méthodes variables — qui
contraint toutes les dimensions de la vie quotidienne. Constamment surveillés,
entravés dans leurs déplacements par des points de contrôle, des murs et un
maillage bureaucratique oppressant, perpétuellement exposés aux arrestations et
à la détention arbitraire, la torture et d’autres traitements cruels, inhumains
ou dégradants, les Palestiniens vivent dans ce qui s’apparente à un
panoptique (3) à ciel ouvert.
Achevé juste avant et présenté juste après les attaques du
7 octobre 2023, mon rapport sur l’enfance est à la fois le plus
accablant et le moins commenté. Il évoque le processus de
« désenfantisation » (« unchilding »), un terme
emprunté à l’universitaire israélo-palestinienne Nadera
Shalhoub-Kevorkian (4), pour décrire le quotidien
d’enfants privés de protection et d’innocence, grandissant dans la violence
omniprésente : tués, mutilés, orphelins, témoins de la mort ou de
l’humiliation perpétuelle de leurs proches et de la destruction de leur foyer.
Ignorer leur désespoir, c’est renoncer à une part de notre humanité et violer
l’obligation la plus sacrée au monde et du droit international : protéger
l’enfance.
Mon rapport de mars 2024 s’inscrit dans cette même
approche ; il porte lui aussi sur les victimes d’un système structuré.
Intitulé « Anatomie d’un génocide (5) », il documente les cinq
premiers mois d’attaques israéliennes sur Gaza après les massacres commis par
le Hamas le 7 octobre 2023 : meurtres, atteintes physiques et
mentales graves, soumission à des conditions de vie visant la destruction du
groupe, sur fond de rhétorique déshumanisante émanant de responsables
étatiques. Pendant cette période, Israël a maquillé son action d’un
« camouflage humanitaire », libellé dans un langage apaisant — « conflit »,
« dommages collatéraux », « safe zones », « ordres
d’évacuation » — pour justifier l’effacement progressif de Gaza et de
son identité, la suppression de la capacité des Palestiniens à exister comme
communauté, à habiter leur terre, à transmettre leur mémoire. Dans le rapport
suivant, « L’effacement colonial par le génocide (6) », j’ai montré comment ce
génocide s’étend en Cisjordanie et à Jérusalem-Est par le biais d’un nettoyage
ethnique, l’ensemble formant l’aboutissement logique d’une entreprise de
colonisation de peuplement : effacer pour remplacer, détruire pour
s’approprier.
Je ne suis pas la seule à avoir abouti à de telles
conclusions. Dès janvier 2024, la Cour internationale de justice (CIJ) a
estimé qu’il existait un risque plausible de violation de la convention sur le
génocide et ordonné des mesures conservatoires. En juillet 2024, cette
juridiction a également conclu à l’illégalité de la présence d’Israël dans le
territoire palestinien occupé et demandé qu’elle cesse immédiatement et sans
condition. La Cour a enfin constaté l’existence d’une discrimination systémique,
de violations de l’interdiction de la ségrégation raciale et de l’apartheid,
ainsi que de politiques d’annexion. On ne compte plus les institutions et
organisations qui concluent qu’Israël commet un génocide contre le peuple
palestinien dans le peu de territoire qui reste de la Palestine. L’hi storien
israélien Raz Segal a sonné l’alarme en octobre 2023. En 2024, des
historiens israéliens spécialistes de la Shoah, comme Amos Goldberg et Omer
Bartov, estimaient eux aussi que leur pays commettait un génocide (7). Quelques mois plus tard,
Amnesty International en arrivait à la même conclusion, et, en
juillet 2025 (8), l’organisation israélienne
B’Tselem publiait un rapport en ce sens sous un titre accablant, plus
saisissant encore lorsqu’on l’imagine en hébreu : « Notre
génocide » (9). Enfin, et parmi beaucoup
d’autres, en septembre 2025, la commission d’enquête internationale
indépendante mandatée par l’ONU affirmait également qu’un génocide était en
cours à Gaza (10). Malgré une documentation
minutieuse des crimes commis, ces rapports n’ont reçu qu’une attention limitée
ou nulle de la part des médias et des gouvernements occidentaux. À défaut d’une
décision judiciaire formelle, la commission d’enquête constitue ce qui se
rapproche le plus d’une conclusion quasi juridictionnelle fondée sur
l’établissement des faits et l’analyse du droit. En tout état de cause,
l’obligation de prévenir le génocide naît dès qu’un risque sérieux est
identifié. En janvier 2024, lorsque la CIJ a reconnu un risque plausible à
Gaza, les États devaient agir — en commençant par suspendre les transferts
d’armes.
Mon analyse de la complicité de certaines entreprises,
publiée en juillet 2025, a suscité les réactions les plus virulentes. J’y
décris l’« économie de génocide (11) » : un réseau
d’acteurs privés qui, par leurs investissements, leurs technologies, leurs
services et leurs chaînes d’approvisionnement soutiennent matériellement la
réalité décrite dans les rapports précédents. Une telle implication engage leur
responsabilité. Mettre fin au génocide implique aussi de démanteler les
structures économiques qui le rendent possible — et profitable. Ce rapport a
conduit les États-Unis à m’imposer des sanctions draconiennes dès
août 2025 — une pratique déjà appliquée à des juges de la Cour pénale
internationale (CPI) et à plusieurs organisations palestiniennes. Je suis
coupée financièrement du monde. Quiconque entretient des liens avec moi, y
compris les membres de ma famille (je suis mère d’une fille ayant la citoyenneté
américaine), est menacé d’amendes de 1 million de dollars et de vingt ans
de prison. Ma capacité à exercer mon mandat et, tout simplement, à conduire ma
vie s’en trouve gravement entravée.
Bien que ces attaques soient appuyées par mon propre pays,
l’Italie, et en l’absence de soutien concret de la part d’autres États, j’ai
poursuivi ma mission. Mon rapport le plus récent qualifie le génocide à Gaza de
« crime collectif (12) », car rendu
possible et financé par le soutien politique et militaire indéfectible de
plusieurs États, parmi lesquels figurent ceux qui aujourd’hui m’attaquent avec
le plus de vigueur.
Les États-Unis restent de loin le premier fournisseur
d’armes à Israël, tandis que plusieurs États membres de l’Union européenne
continuent d’alimenter ces transferts ; l’Union demeure d’ailleurs le
premier partenaire commercial de Tel-Aviv. À quelques exceptions près, comme
l’Espagne ou la Slovénie, les États du Vieux Continent ont choisi l’inaction ou
la complicité. La France, par exemple, a autorisé plusieurs fois le survol de
son espace aérien par M. Benyamin Netanyahou malgré le mandat d’arrêt émis
par la CPI à son encontre. Paris a poursuivi le commerce d’équipements
militaires, facilité des transits via ses ports et aéroports, et maintenu des
échanges commerciaux intenses avec Israël. De grandes banques françaises
financent des entreprises liées à l’industrie militaire israélienne et aux
colonies, tandis que plusieurs milliers de Franco-Israéliens servent dans
l’armée israélienne.
Criminaliser la solidarité
Parallèlement, la répression des mobilisations
s’intensifie : manifestations interdites, conférences académiques
censurées, militants et journalistes accusés d’« apologie du
terrorisme », interventions policières violentes. L’Allemagne, l’Italie,
la France et le Royaume-Uni occupent les avant-postes dans ce domaine, sous
couvert de lutte légitime contre l’antisémitisme. Des projets de loi proposent
d’amalgamer le combat indispensable contre la judéophobie et toutes les formes
de racisme avec la prohibition de toute critique d’Israël en tant qu’État.
Présentée comme une évidence, cette confusion qui assimile nos frères et sœurs
juifs à la politique israélienne participe d’une offensive politique :
instrumentaliser le combat contre l’antisémitisme pour criminaliser
l’expression de solidarité avec le peuple palestinien et justifier des
campagnes de diffamation. Parce qu’ils critiquent la politique de Tel-Aviv, des
ressortissants israéliens et des personnes juives subissent dans le monde
entier les mêmes campagnes de dénigrement. Leurs voix sont étouffées, et leur
loyauté est mise en cause.
L’antisémitisme, horrible et odieux, est la haine des
Juifs : il n’a rien à voir avec le travail de celles et ceux qui défendent
les droits humains, lequel porte sur l’analyse des actes d’un État. L’ensemble
du système du droit international repose sur le principe de la responsabilité
de l’État. Ce sont les États qui assument et portent des obligations
juridiques, et ce sont eux qui doivent répondre, en premier lieu, de leurs
violations. Israël ne fait pas exception : les critiques envers l’État
d’Israël ne visent pas ce que l’État d’Israël est ni la religion
qu’il professe, mais ce qu’il fait, en particulier au
regard du droit international, qu’il viole, de manière grave, répétée et dans
une impunité persistante.
La question soulevée n’est pas d’ordre idéologique mais
juridique : la France respecte-t-elle ses obligations internationales en
menant de telles actions ? Mon mandat de rapporteuse spéciale m’a appris
une chose essentielle : lorsque le pouvoir est mis en cause, il ne débat
pas, il frappe. Salir pour disqualifier, intimider pour réduire au
silence ; la violence trahit la fébrilité plutôt que la force.
Mon travail s’inscrit dans la continuité de celui de mes
prédécesseurs : MM. John Dugard, Richard Falk et Michael Lynk. Eux
aussi furent accusés d’antisémitisme ou de complaisance envers le terrorisme.
Contre eux aussi fut déployé le procédé consistant à substituer la polémique
aux faits documentés, l’attaque ad hominem à l’analyse juridique. La mécanique
est désormais rodée. Des groupes pro-israéliens — avec, comme chef de file,
depuis Genève, l’organisation UN Watch — produisent, depuis des années, des rapports
diffamatoires contre quiconque, surtout au sein des Nations unies, documente
les infractions au droit international commises par Tel-Aviv. Au prétexte de
contrebalancer un « traitement disproportionné d’Israël », ces
acteurs isolent et fragmentent des propos pour en altérer le sens, puis
amplifient et répètent leur désinformation jusqu’à lui donner l’apparence de la
vérité.
À y regarder de près, les « rapports » de ces
groupes sonnent creux. Au sein des Nations unies, leur caractère mensonger et
diffamatoire est connu de longue date. Les accusations selon lesquelles
j’aurais justifié les atrocités du 7 octobre 2023, nié des violences
sexuelles ou minimisé la souffrance des otages procèdent de cette fabrique,
alors même que j’ai condamné sans ambiguïté et sans relâche les attaques contre
les civils israéliens le 7 octobre et les crimes du Hamas en général.
Je les ai condamnés sans hésitation comme des crimes de
guerre et des crimes contre l’humanité, dont les auteurs doivent être
poursuivis en justice dans le cadre de procédures internationales. J’ai
condamné les violences sexuelles commises contre des victimes israéliennes,
telles que documentées par la commission d’enquête des Nations unies (13), et, conformément au droit
international, je considère le viol utilisé dans un contexte d’hostilité comme
une arme de guerre pouvant constituer un crime de guerre et, selon les
circonstances, un crime contre l’humanité. La justice internationale ne fonctionne
ni par indignation sélective ni par instrumentalisation politique. Elle repose
sur la qualification juridique des faits, l’établissement des responsabilités
individuelles et le respect du due process (procédure régulière), pour
tous et toutes, sans exception.
Si ma condamnation des massacres et d’autres crimes contre
les civils israéliens a été sans équivoque, j’ai contesté l’affirmation
largement répandue, surtout en France pour quelque raison qui m’échappe, selon
laquelle ils auraient été principalement motivés par l’antisémitisme (14) : comme l’ont rappelé
d’éminents spécialistes de la Shoah et de l’antisémitisme, cette lecture est à
la fois erronée et dangereuse, car elle occulte les causes structurelles de la
violence et en fausse l’analyse (15). Si l’antisémitisme a pu jouer
un rôle à titre individuel pour certains assaillants, ces massacres, comme le
déclara le secrétaire général des Nations unies, M. António Guterres, se
sont produits dans le contexte de cinquante-six années d’occupation
étouffante (16). Aucun crime ne justifie un
autre crime. Mais ignorer le contexte, c’est entretenir une lecture déformée
qui risque d’alimenter le cycle de violence au lieu de le résoudre, mettant en
danger autant les Palestiniens que les Israéliens.
Il faut nommer ce que cette campagne révèle : l’énergie
déployée pour me calomnier contraste avec le silence face aux crimes en cours à
Gaza et l’inaction vis-à-vis de ceux qui font l’objet de mandats d’arrêt
internationaux devant la CPI. Sous prétexte de « responsabiliser
l’ONU », il s’agit en réalité de redéfinir la défense des droits humains
comme une prise de position partisane.
L’ironie est cinglante. En septembre 2025, la France a
reconnu l’État de Palestine, un geste salué comme un signal fort, un tournant
symbolique. Mais reconnaître un État dont on soutient activement l’occupant,
sans exercer de pression pour que celui-ci respecte le droit international et
procède au retrait inconditionnel des territoires occupés qu’exige la CIJ,
relève davantage de la posture diplomatique que de l’engagement juridique et
politique. La reconnaissance d’un État sans territoire, sans souveraineté, sans
cessation de l’occupation, n’est qu’un propos creux, surtout lorsque l’on
s’emploie parallèlement à intimider les experts mandatés pour documenter
précisément les violations qui rendent impossible la création concrète de cet
État. On ne peut pas reconnaître la Palestine le lundi et chercher à museler
ses défenseurs le reste de la semaine.
Les dirigeants qui se prêtent à ce jeu ne ciblent pas
seulement ma personne. Ils sacrifient l’ordre juridique international lui-même,
et accélèrent le démantèlement du droit international humanitaire et des
institutions qui en sont garantes, au moment précis où leur survie est en jeu.
On peut fuir la vérité, plus difficilement la cacher. Ce
n’est qu’une question de temps : la justice frappera à la porte des
auteurs de crimes à Gaza et de leurs complices. La destruction de Gaza a
réveillé des consciences que l’on croyait anesthésiées et a rendu visible ce
que beaucoup refusaient de voir : non seulement la brutalité de
l’occupation, mais la complicité active de nos démocraties occidentales dans sa
perpétuation. Car Israël n’est pas une anomalie dans l’ordre mondial ; il en
est, à bien des égards, le miroir, dans lequel on découvre des logiques
d’exception, des hiérarchies coloniales entre vies dignes de deuil et vies
sacrifiables, une rhétorique de la sécurité qui garantit l’impunité. La plupart
des gouvernements occidentaux ne se confrontent pas à Israël, parce qu’en le faisant
ils se remettraient en cause eux-mêmes.
Patrie des droits humains ?
C’est pourquoi il est à la fois instructif et attristant que
la France, patrie déclarée des droits humains, se retrouve en première ligne,
non pour défendre un principe, mais pour protéger un statu quo ; non pour
promouvoir le droit international, mais pour neutraliser ses gardiens.
Pourtant, quelque chose a changé. Un mouvement est né — sur
les campus, les réseaux sociaux, dans les rues, dans les prétoires —, qui
réclame une justice sociale réelle, le respect effectif des droits humains, un
multilatéralisme décolonial et l’universalité sans exception de ses principes.
Une universalité qui n’admet pas l’apartheid, fût-il pratiqué par un État allié
des capitales occidentales. Ce mouvement ne se laissera pas réduire au silence
par des campagnes de diffamation. Il ne sera pas découragé par ses sanctions,
ses répressions. Il grandit et se renforce à mesure que les mensonges et les
distorsions qui cherchent à le disqualifier se révèlent.
Notes
(1) Cf. l’intégralité de ma déclaration au forum d’Al-Jazira (AJ Forum), X (ex-Twitter), 9 février 2026.
(2) Cf. « Situation des droits humains dans les territoires palestiniens occupés depuis 1967 » (A/77/356), « Privation arbitraire de liberté dans le territoire palestinien occupé : l’expérience des Palestiniens derrière les barreaux et au-dehors » (A/HRC/53/59) et « Situation des droits humains dans les territoires palestiniens occupés depuis 1967 » (A/78/545), rapports de la rapporteuse spéciale sur la situation des droits de l’homme dans les territoires palestiniens occupés depuis 1967, Nations unies, respectivement le 21 septembre 2022, le 28 août 2023 et le 20 octobre 2023.
(3) Cf. Michel Foucault, Surveiller et punir. Naissance de la prison, Gallimard, Paris, 1975.
(4) Nadera Shalhoub-Kevorkian, Incarcerated Childhood and the Politics of Unchilding, Cambridge University Press, 2019.
(5) « Anatomie d’un génocide » (A/HRC/55/73), rapport de la rapporteuse spéciale sur la situation des droits de l’homme dans les territoires palestiniens occupés depuis 1967, Nations unies, 1er juillet 2004.
(6) « L’effacement colonial par le génocide » (A/79/384), rapport de la rapporteuse spéciale sur la situation des droits de l’homme dans les territoires palestiniens occupés depuis 1967, Nations unies, 1er octobre 2024.
(7) Cf. Raz Segal, « A textbook case of genocide », JewishCurrents, 13 octobre 2023 ; Amos Goldberg, « Ce qui se passe à Gaza est un génocide, car Gaza n’existe plus », Le Monde, 29 octobre 2024 ; Omer Bartov, « Un historien du génocide face à Israël », Orient XXI, 5 septembre 2024.
(8) « Israël et territoire palestinien occupé. Une enquête d’Amnesty International conclut qu’Israël commet un génocide contre les Palestiniens et Palestiniennes à Gaza », Amnesty International, 5 décembre 2024.
(9) « Our genocide », B’Tselem, juillet 2025. Notre génocide (version française de Tlaxcala)
(10) Cf. Bulletin d’ONU Info, 16 septembre 2025.
(11) « D’une économie d’occupation à une économie de génocide » (A/HRC/59/23), rapport de la rapporteuse spéciale sur la situation des droits de l’homme dans les territoires palestiniens occupés depuis 1967, Nations unies, 2 juillet 2025.
(12) « Gaza genocide : a collective crime » (PDF), rapport de la rapporteuse spéciale sur la situation des droits de l’homme dans les territoires palestiniens occupés depuis 1967, Nations unies, 20 octobre 2025, www.ohchr.org
(13) Cf. « Detailed findings on attacks carried out on and after 7 October 2023 in Israel » (PDF), Nations unies, 10 juin 2024.
(14) Cf. « Israel’s symbolic “ban” must not distract from atrocity crimes in Gaza : UN expert », United Nations Human Rights, 15 février 2024.
(15) Cf. Omer Bartov, Christopher R. Browning, Jane Caplan, Debórah Dwork, David Feldman et al., « An open letter on the misuse of Holocaust memory », The New York Review of Books, 20 novembre 2023.
(16) Cf. « Secretary-General’s remarks to the Security Council — on the Middle East », 24 octobre 2023.





















