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02/04/2025

Le collectif “Nous vivrons” recourt à l’usage de faux pour exiger que l’antisionisme soit criminalisé au nom de la lutte contre l’antisémitisme
L’histoire d’une lettre de Martin Luther King Jr. forgée de toutes pièces

Le 21 mars 2025 à 11 h., le quotidien Le Monde publie la tribune suivante

Pour que l’antisionisme ne serve plus de prétexte à l’antisémitisme !

À l’initiative du collectif Nous vivrons, un collectif de plus de 200 personnalités, parmi lesquelles Elisabeth Badinder, Aurore Bergé et François Hollande, souligne, dans une tribune au « Monde », la montée d’un antisionisme qui cache un antisémitisme actif.

« Sionistes, fascistes, c’est vous les terroristes ! », c’est ce que l’on entend depuis des mois dans toutes les manifestations dites « propalestiniennes ». L’antisionisme est à la mode. Le déroulé est simple : le sionisme est un colonialisme qu’il faut éliminer. Cette simplification de l’histoire ne dit rien de l’histoire du peuple juif, d’une émancipation qui arrive trop tard, des pogroms qui tuent, d’une Shoah qui extermine. Inscrire le sionisme sur le terrain décolonial est un biais historique permettant de se considérer du « bon côté de l’histoire ». Cela parle de tout, sauf du projet sioniste visant à l’autodétermination et à l’émancipation du peuple juif.

Partant de cette lecture, tout y passe : l’anti-impérialisme, l’antifascisme, l’anticapitalisme. Et, surtout, beaucoup de complotisme, mais sans jamais se revendiquer de l’antisémitisme. Comme le disait, dans les années 1970, le philosophe Vladimir Jankélévitch [1903-1985], « l’antisionisme est une incroyable aubaine, car il nous donne la permission – et même le droit, et même le devoir – d’être antisémite au nom de la démocratie ! L’antisionisme est l’antisémitisme justifié, mis enfin à la portée de tous. Il est la permission d’être démocratiquement antisémite. Et si les juifs étaient eux-mêmes des nazis ? Ce serait merveilleux. Il ne serait plus nécessaire de les plaindre ; ils auraient mérité leur sort ». Nous en sommes là.

Depuis le 8 octobre 2023, nous assistons à un relativisme des massacres du 7 octobre 2023 et à une condamnation du sionisme. En résumé, si les juifs n’étaient pas là, tout cela ne serait pas arrivé. C’est ainsi que le « sale sioniste » a remplacé le « sale juif ». On ne s’attaque plus au peuple « déicide » mais au peuple « génocidaire ».

On ne reproche plus aux juifs de vouloir contrôler le monde mais aux sionistes de vouloir contrôler les terres. Ces terres qui font la taille de la Bretagne et qui rassemblent plus de la moitié des juifs du monde dans le seul Etat juif de la planète. « Si vous le voulez, ce ne sera plus un rêve », disait Theodor Herzl [1860-1904], père du sionisme moderne, à la fin du XIXe siècle. Le sionisme, c’est un idéal d’émancipation, un ancrage durable, un barrage à la haine, un rempart à l’extermination. Le sionisme, c’est ce qui devait permettre aux juifs de décider de l’avenir de leurs enfants.

Selon une étude de l’IFOP publiée le 3 mars, le sionisme vaut à ces enfants juifs que 37 % de leurs camarades d’école « refusent de nouer certaines relations amicales ou sentimentales avec eux en raison de leur soutien à Israël ». La mécanique est rodée. Les juifs sont des sionistes, les sionistes sont des fascistes, les fascistes sont des génocidaires.

Tout juif soutenant le sionisme devient coupable, tout juif attaché à Israël est condamné. L’antisionisme essentialise. L’antisionisme déshumanise. L’antisionisme assigne les juifs de la diaspora à prendre position sur la politique du gouvernement israélien. A quel titre ? Sachant, par ailleurs, que seuls les juifs antisionistes auraient le droit au soutien des nouveaux antiracistes. Les autres sont non seulement responsables des violences dont ils font l’objet, mais ils en sont comptables. Parce qu’ils sont du « mauvais côté de l’histoire ».

L’antisionisme est du révisionnisme. Le 29 novembre 1947, l’Assemblée générale de l’ONU vote la résolution 181 visant à la création d’un Etat juif. Le 14 mai 1948, David Ben Gourion [1886-1973] proclame l’indépendance de l’Etat d’Israël. Quatre-vingts ans après, du parvis de Columbia à celui de Sciences Po, des réseaux sociaux à l’Assemblée nationale, la légitimité de l’Etat d’Israël est non seulement remise en cause mais de nouveaux plans de partage sont suggérés. Sans consulter les concernés. On parle d’un foyer binational dans le meilleur des cas. Plus souvent d’une Palestine « from the river to the sea » (« de la rivière à la mer »), rayant le foyer juif de la carte. Pourquoi une cause en effacerait-elle une autre ? Nous sommes pour la coexistence de deux Etats démocratiques. Ni antisionisme ni suprémacisme, nous reconnaissons les mêmes droits à tous les peuples.

Le 7-Octobre a bouleversé nos certitudes. Il a changé la vie des Français juifs : 57 % des actes racistes touchent 0,6 % de la population française. On ne doit plus pouvoir être antisémite impunément. Selon les chiffres du ministère de l’intérieur, un tiers des actes antisémites recensés en 2024 étaient motivés par la cause palestinienne. Pour que l’antisionisme ne serve plus de prétexte à l’antisémitisme, c’est à la République de protéger les juifs en intégrant dans sa loi l’antisionisme comme nouvelle forme d’antisémitisme. Il ne s’agit pas ici de museler la critique légitime de la politique d’un gouvernement israélien auquel le sionisme survivra, mais de condamner l’antisionisme qui frappe, l’antisionisme qui viole, l’antisionisme qui discrimine, l’antisionisme qui humilie.

C’est, comme l’écrivait Martin Luther King [1929-1968] dans sa lettre à un ami antisioniste, en 1967, cet « antisionisme qui est de la discrimination envers les juifs parce qu’ils sont juifs. En un mot, c’est de l’antisémitisme » qui ne doit plus être toléré et qui doit être puni par la loi. Avant que les antisémites ne fassent la loi, parce que la République ne leur appartient pas.

Premiers signataires : Sarah Aizenman, présidente du collectif Nous vivrons ; Yonathan Arfi, président du Conseil représentatif des institutions juives de France ; Gabriel Attal, ancien premier ministre ; Elisabeth Badinter, philosophe ; Aurore Bergé, ministre déléguée chargée de l’égalité entre les femmes et les hommes et de la lutte contre les discriminations ; Bernard Cazeneuve, ancien premier ministre ; Michaël Delafosse, maire (Parti socialiste) de Montpellier ; Christian Estrosi, maire (Horizons) de Nice ; Jérôme Guedj, député (PS) ; Benjamin Haddad, ministre délégué chargé de l’Europe ; Anne Hidalgo, maire (PS) de Paris ; François Hollande, ancien président de la République ; David Lisnard, maire (Les Républicains) de Cannes ; Mathias Ott, délégué interministériel à la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la haine anti-LGBT ; Astrid Panosyan-Bouvet, ministre chargée du travail et de l’emploi ; Laurence Rossignol, sénatrice (PS) ; Anne Sinclair, journaliste ; Mario Stasi, président de la Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme ; Manuel Valls, ministre d’Etat, ministre des outre-mer ; Caroline Yadan, députée (Renaissance). 

Retrouvez ici la liste complète des signataires.

Le 25 mars à 11 h 40, Le Monde ajoute ceci au bas du texte :

Nous sommes donc allés sur le site des initiateurs du texte pour vérifier s’ils avaient eux aussi supprimé le passage en rouge ci-dessus. Le 1er avril, il y figurait toujours et continuera sans doute à y figurer pendant longtemps. Ce « détail » appelle quelques commentaires. Les voici.

La citation attribuée à Martin Luther King Jr., selon laquelle l’antisionisme ne serait qu’antisémitisme, est une pure invention vieille de 26 ans, qui ressurgit régulièrement un peu partout. Plusieurs recherches poussées ont établi de manière indiscutable qu’il s’agit d’un faux pur et simple : King n’a jamais écrit de « Lettre à un ami antisioniste » et n’a même jamais évoqué sous quelque forme que ce soit le sionisme et/ou l’antisionisme. Nous avions publié des textes démontrant cette supercherie il y a 21 ans sur un site ouèbe aujourd’hui disparu. Devant la réapparition de cette Arlésienne sioniste, il nous semble nécessaire de republier ces textes, corrigés et actualisés par nos soins.

« Vous ne pouvez pas nous tuer, nous sommes déjà morts ! » (slogan zapatiste repris par la jeunesse de Kabylie en 2001 et de Sidi Bouzid en Tunisie en 2010)

Ayman El Hakim, Collectif Qui vivra verra, 2/4/2025

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01/04/2025

ROGER WATERS
Nous n’avancerons pas d’un seul pouce vers votre Armageddon...
Discours à l’occasion du 80ème anniversaire de la conférence de Yalta

Roger Waters, 30/3/2025
Traduit par Fausto GiudiceTlaxcala

Je vous remercie de m’avoir invité à prendre la parole aujourd’hui à l’occasion de cet anniversaire historique. Le mois dernier, je me suis adressé au Conseil de sécurité des Nations unies à l’occasion du dixième anniversaire de la signature des accords de Minsk II. Les personnes intéressées peuvent consulter l’enregistrement sur le site UNTV. Ce jour-là, je m’en suis tenu à l’ordre du jour, à savoir l’Ukraine, la Crimée, le Donbass et la guerre en Ukraine, mais j’ai mentionné le Secteur droit, Stepan Bandera et la place du suprématisme blanc dans la politique ukrainienne, mais je n’ai pas fait de digressions. Aujourd’hui, je ne suis pas limité par le protocole et, avec votre permission, je ferai les digressions que je jugerai nécessaires.


Gardien du feu (1988), par  Ismail Shammout

Chaque matin, lorsque je me réveille, ma poitrine se serre et les larmes coulent, je me ressaisis et je me ceins les reins pour la mêlée, que puis-je faire aujourd’hui ? Pourquoi me préparer chaque jour à la bataille ? Parce que nous menons chaque jour une bataille existentielle pour l’âme de la race humaine.

Si nous vivons en Occident, notre gouvernement aide et encourage le génocide du peuple indigène de Palestine par l’État voyou d’Israël, en temps réel, sous nos yeux. Cela ressemble à un cauchemar, mais ce n’est pas un cauchemar, c’est réel.

Nous nous pinçons, incrédules. Ce n’est pas possible. Si nous avons des enfants, ils nous tirent les vers du nez : « Maman, papa, arrêtez-les !  Hé, maman, papa, pourquoi personne ne les fait s’arrêter ? Papa ! Papa ! Et les Nations unies, Papa ? Et le droit international ? Papa ! Et les Conventions de Genève ? Papa, Papa, ils tuent les enfants Papa ! Papa Ils les enterrent sous les décombres. Qu’ils s’arrêtent ».

Puis je reprends mon souffle. Pourquoi pensez-vous que je suis ici à Yalta ? C’est une bonne question, n’est-ce pas ? Qu’en est-il du droit international ? Qu’en est-il des Nations unies ?


Nous sommes ici aujourd’hui pour marquer le quatre-vingtième anniversaire d’une rencontre entre trois hommes, Joseph Staline, Winston Churchill et Franklin D. Roosevelt. Ils se sont rencontrés ici en mars 1945 pour partager ce qui restait de l’Europe après la Seconde Guerre mondiale. Ils y sont parvenus sans trop de difficultés, mais ils ont également discuté de la possibilité de remplacer la Société des Nations, qui n’avait pas réussi à empêcher la Seconde Guerre mondiale, par la création d’un nouveau forum international, qui pourrait réussir là où la Société des Nations avait échoué. Bonne idée, resserrer un peu les règles, l’appeler les Nations unies, ça sonne bien.

C’est ce qu’ils ont fait. La Charte des Nations unies a été rédigée et signée à San Francisco cet été-là et, surprise, surprise, nos trois amis du sommet de Yalta, rejoints par la France et la Chine, les deux autres vainqueurs présumés de la Seconde Guerre mondiale, ont tous été nommés membres permanents du conseil le plus important des nouvelles Nations unies, le Conseil de sécurité.

Qu’est-ce que le Conseil de sécurité ? Et pourquoi est-il important ? Le Conseil de sécurité était et reste important parce que sa principale responsabilité est, je cite, « le maintien de la paix et de la sécurité internationales, y compris la détermination des menaces contre la paix, la prise de mesures pour la rétablir et la mise en place d’opérations de maintien de la paix ».

Bon sang. Ça a l’air génial, ça a marché ? Eh bien, il y avait juste un petit problème.

Ah ah ! Poursuivez.

Staline, Churchill et Roosevelt avaient convenu à Yalta que non seulement ils devaient être représentés en permanence au Conseil de sécurité, mais qu’ils devaient également avoir le pouvoir de Mettre un veto à toute résolution du Conseil de sécurité. Bien entendu, la France et la Chine ont répondu « Moi aussi, moi aussi ! »

Les cinq grands ont été très clairs pour les petites nations.

Soit une charte de l’ONU avec droit de veto, soit pas de charte de l’ONU du tout.

« Ce n’était pas très démocratique, n’est-ce pas ? »

Eh bien non, mais les principes fondateurs des Nations Unies sonnaient plutôt bien, alors tous les petits gars se sont mis d’accord. Voici les principes fondateurs :

1. Maintenir la paix et la sécurité internationales. 

2. Protéger les droits de l’homme. 

3. Fournir une aide humanitaire. 

4. Faire respecter le droit international

Et l’ont-ils fait ? Eh bien, ils ont fait un peu le numéro 3, mais les autres choses étaient trop difficiles, paralysés comme ils l’étaient et le sont toujours par le pouvoir de veto des cinq grands au sein du Conseil de sécurité.

Je ne doute pas qu’ils aient fait de leur mieux, de toute façon, après la guerre, l’Allemagne a été dûment découpée en quatre zones occupées par les militaires des USA, du Royaume-Uni, de la France et de l’URSS, mais l’histoire ne s’arrête pas là : trois ans et demi plus tard, le 10 décembre 1948, les Nations unies naissantes se sont réunies à nouveau à Paris et ont notamment signé la Déclaration universelle des droits de l’homme. Cette déclaration, partiellement rédigée, me dit-on, par Eleanor Roosevelt, la femme de FDR, un point pour les dames. Merci mesdames. Les trente articles ont ensuite été inscrits dans le droit international, du moins c’est ce que l’on nous a fait croire. À l’époque, le rêve de droits de l’homme égaux pour tous nos frères et sœurs dans le monde entier, indépendamment de leur religion, de leur appartenance ethnique ou de leur nationalité, était une très grande affaire. Pensez-y. Si elle avait été adoptée, elle aurait probablement marqué la fin de toutes les guerres pour toujours, et aurait absolument, définitivement, éliminé la menace d’un autre génocide pour toujours. Quelle bonne façon de se souvenir, et aussi de condamner universellement, la toute récente tentative de génocide des Juifs d’Europe par les nazis. Nos dirigeants, la main sur le cœur, ont fait une promesse solennelle : « Plus jamais ça ». Mais lorsqu’ils ont fait cette promesse, et je déteste devoir être celui qui vous le dit, certains d’entre eux avaient les doigts croisés dans le dos, certains d’entre eux mentaient. Certains d’entre eux ont juré de soutenir et de défendre les droits de l’homme universels, mais ils ne le pensaient pas vraiment. Certains d’entre eux étaient en fait des ethno-suprémacistes, comme l’étaient les nazis, des gens qui pensent que certaines personnes devraient avoir plus de droits humains que d’autres. Ils croient aux droits de l’homme, mais seulement pour quelques élus. Le petit nombre qu’ils choisissent.

Permettez-moi de vous donner un aperçu fugace, revenez avec moi en Palestine en 2007. J’étais dans une Jeep de l’UNWRA avec une femme charmante appelée Allegra Pacheco qui travaillait pour l’ONU. Nous nous dirigions vers le nord à travers le territoire occupé en direction de Jénine sur une autoroute flambant neuve lorsque j’ai fait la remarque suivante : « Au moins, ils ont de belles routes », « Oui », a répondu Allegra, « Elles sont réservées aux Juifs »... « Ne sois pas bête, c’est ridicule ». « Oui, c’est ridicule, mais c’est aussi vrai que si tu vis ici, tu dois être juif pour avoir le droit d’emprunter la route ».

Ce que je veux dire, c’est que les Israéliens ne voient pas de contradiction dans le fait qu’un génocide ait été répréhensible pendant la Seconde Guerre mondiale en Europe, en Allemagne ou, disons, à Varsovie en Pologne, mais qu’il soit acceptable aujourd’hui à Gaza parce que la botte est sur l’autre pied.

La déclaration des droits de l’homme universels n’était donc qu’une mascarade, une sorte de bal masqué pour célébrer le partage du butin de guerre. Désolé d’être le porteur de mauvaises nouvelles, désolé de gâcher la fête.

La plupart d’entre vous sont trop jeunes pour s’en souvenir, je suis moi-même presque trop jeune pour m’en souvenir, mais je sais lire et j’ai lu l’histoire.

Quoi qu’il en soit, nous avons tous porté consciencieusement nos masques au bal. Nous avons déclaré notre attachement à toutes les bonnes vaches sacrées. Nous avons tous déclaré, la main sur le cœur, que nous nous soucions des droits de l’homme, de la liberté, de la démocratie et de la primauté du droit international et pourtant ? Aujourd’hui, la botte est sur l’autre pied et alors ?

Il y a trente-cinq ans, en 1990, j’ai écrit une chanson intitulée "Too Much Rope" pour un album intitulé Amused to Death.

Voici quelques lignes de cette chanson :

Il n’est pas nécessaire d’être juif

Pour désapprouver un meurtre

Les larmes nous brûlent les yeux

Musulman ou chrétien  Mollah ou pape

Prédicateur ou poète qui a écrit

Donnez trop de corde à n’importe quelle espèce 

et elle la foutra en l’air.

Je vais faire une avance rapide de soixante-dix-neuf ans, de mars 1945 au 18 avril de l’année dernière. Ce jour-là, le Conseil de sécurité des Nations unies s’est réuni pour voter sur un projet de résolution présenté par l’Algérie, recommandant que l’État de Palestine soit admis comme membre à part entière des Nations unies,

Le projet de résolution n’a pas été adopté en raison d’un VETO des USA. Il y a eu douze votes pour la résolution, deux abstentions, celles du Royaume-Uni et de la Suisse, et le coup fatal du VETO usaméricain.

Pourquoi les USA ont-ils utilisé leur droit de veto pour bloquer cette résolution ? Bonne question, car cela fait des années qu’ils parlent de paix en Terre sainte, de la fameuse solution à deux États. Pourtant, les USA ont utilisé leur droit de veto 45 fois depuis 1972 pour soutenir l’État d’Israël dans tout ce qu’il fait. Y compris, et c’est essentiel, l’occupation permanente par Israël des terres palestiniennes et le génocide de son peuple.

Pourquoi ?

Bonne question ?

C’est peut-être la raison pour laquelle je suis ici aujourd’hui pour tenter de faire la lumière sur le pourquoi de cette situation ?

Je pense que cela peut avoir quelque chose à voir avec un attachement impie aux tendances ethno/suprémacistes que j’ai mentionnées plus tôt, à la destinée manifeste et aux textes sacrés.

Je reviendrai sur tout cela, mais il pourrait aussi s’agir d’une bonne vieille cupidité ?

Il est intéressant de noter que Donald Trump, l’actuel président des États-Unis d’Amérique, a récemment déclaré qu’il souhaitait procéder à un nettoyage ethnique de Gaza et en faire une attraction touristique haut de gamme, une station balnéaire avec des terrains de golf et, si je me souviens bien, une statue géante en or à son effigie. Un joli petit revenu pour Jared Kushner son gendre sans doute. Sans parler des trillions de mètres cubes de gaz naturel, juste au large, qui appartiennent de droit aux peuples autochtones. Je mentionne la destinée manifeste et les textes sacrés, car l’attachement aux croyances religieuses est indéniablement fondamental dans toute cette conversation.

En 1964, dans son célèbre discours Le vote ou la balle, Le frère Malcolm X a déclaré : « Je ne suis pas ici ce soir pour parler de ma religion. Je ne suis pas ici pour essayer de changer votre religion. Je ne suis pas ici pour discuter de nos divergences, parce qu’il est temps pour nous d’oublier nos différences et de réaliser qu’il est préférable pour nous de voir d’abord que nous avons le même problème, un problème commun, un problème qui vous fera subir l’enfer, que vous soyez baptiste, ou méthodiste, ou musulman, ou nationaliste. »

Frère Malcolm n’a pas dit « ou juif » ce soir-là, alors je l’ajoute pour lui : « ou juif ». Le fait est qu’en termes de droits de l’homme, notre religion ne devrait pas avoir d’importance ou, comme l’a dit Malcolm, être laissée au placard.

Revenons à notre frère Malcolm

Que vous soyez instruit ou analphabète, que vous viviez sur le boulevard ou dans la ruelle, vous allez connaître l’enfer tout comme moi. Nous sommes tous dans le même bateau et nous allons tous subir l’enfer du même homme. Il se trouve que c’est un homme blanc. Nous avons tous souffert ici, dans ce pays, de l’oppression politique aux mains de l’homme blanc, de l’exploitation économique aux mains de l’homme blanc et de la dégradation sociale aux mains de l’homme blanc.

En parlant ainsi, nous ne sommes pas antiblancs, mais nous sommes anti-exploitation, anti-dégradation, anti-oppression. Et si l’homme blanc ne veut pas que nous soyons contre lui, qu’il cesse de nous opprimer, de nous exploiter et de nous dégrader. Que nous soyons chrétiens, musulmans, nationalistes, agnostiques ou athées, nous devons d’abord apprendre à oublier nos différences. Si nous avons des divergences, laissons-les au placard ; quand nous sommes confrontés, n’ayons rien sur quoi nous bagarrer jusqu’à ce que nous ayons fini de nous disputer avec l’homme.

« Laissons notre religion au placard ».

Merci, frère Malcom.

À propos, par « homme blanc », entendez « homme européen ».

À l’époque, avant que le lobby israélien ne me considère comme une cause perdue, il essayait de me calmer en disant des choses comme « Roger, tu attraperas plus d’abeilles avec du miel qu’avec du vinaigre, ne préfères-tu pas être perçu comme Martin Luther King plutôt que comme Malcolm X ? »

Oui, je peux sourire maintenant.

Peut-être que le représentant usaméricain utilise toujours son droit de veto pour soutenir Israël parce que les USA sont toujours une colonie européenne dans l’âme. Lorsque les Pères pèlerins ont débarqué à Plymouth Rock, lorsque Christophe Colomb a navigué en mer sans boussole, lorsque les Portugais ont débarqué au Brésil, ils l’ont tous fait poussés par la destinée manifeste, ils avaient tous la providence divine et la bénédiction de l’Église de leur côté. La terre abondante de l’Ouest, le Nouveau Monde de l’autre côté de l’océan, était leur Sion. C’est ce qu’ils ont dit. Alors, avec Dieu de leur côté, ils ont tout conquis, ils ont menti aux populations locales, signé des traités qu’ils n’ont jamais voulu respecter, pillé, violé, toutes ces bonnes vieilles saloperies de matamores. Le génocide des peuples indigènes en Terre sainte n’est qu’une répétition du génocide des peuples indigènes dans le Nouveau Monde. L’homme blanc du frère Malcolm est toujours ce même bon vieux boy européen.

Je vous remercie donc, frère Malcolm et frère Martin Luther King, vous tenez tous deux une place très importante dans mon cœur, et frère King, je partage ton rêve. C’est un bon rêve, et nous sommes ici aujourd’hui pour nous y accrocher. Nous nous y accrochons du mieux que nous pouvons ici à Yalta, et partout dans le monde, y compris en Europe, des millions de nos frères et sœurs descendent chaque jour dans la rue pour protester contre le génocide de nos frères et sœurs en Palestine. Des étudiants risquent d’être battus par des policiers militarisés alors qu’ils exercent leur droit au premier amendement pour protester sur les campus universitaires aux USA. Nous chantons d’une seule voix. La question fondamentale est de savoir si nous pouvons élever le volume des voix dans la foule à un niveau tel que nous puissions influencer le comportement de nos gouvernements, parce qu’en ce moment, nos gouvernements se comportent très mal, enracinés qu’ils sont dans leur histoire européenne raciste et suprématiste blanche. Ils nous barrent la route, ils s’interposent entre nous et le progrès vers notre objectif, le progrès vers le Saint Graal, la mise en œuvre de la Déclaration universelle des droits de l’homme faite à Paris il y a tant d’années.

Je pense donc qu’il est établi que nous ne pouvons rien confier à nos dirigeants. En parlant de nos dirigeants, une grande partie de notre attention se concentre actuellement sur la nouvelle administration à Washington DC. Dans quelle direction Donald Trump va-t-il s’engager ? Ses actes sont plus éloquents que ses paroles, ses actes nous montrent qu’il se fiche éperdument des droits de qui que ce soit d’autre que les siens, il est au moins ouvert et honnête à ce sujet. Son plan est évident : il s’agit de s’enrichir et d’enrichir sa famille proche, puis Elon Musk, Jeff Bezos, Mark Zuckerberg et le reste des oligarques, tous les 0,0001 % d’entre nous. Et c’est ce qu’il fera. Et nous autres ?

(mime le nettoyage des mains)

Bienvenue aux 99,999 %.

Nous sommes à la croisée des chemins.

Comme je l’ai dit précédemment, nous sommes tous engagés dans une bataille existentielle pour l’âme de la race humaine.

Quelle voie devons-nous emprunter ?

Pouvons-nous nous accrocher au rêve de Martin Luther King ?

Comment pouvons-nous expliquer que le crime de génocide est indescriptible, quel que soit le pied qui porte la botte.

Y a-t-il une raison pour laquelle nous qualifions le crime de génocide d’innommable ?

Et si le crime innommable de génocide s’avérait être le talon d’Achille du sionisme, parce que, aussi innommable qu’il soit, il nous invite à regarder, comme Narcisse, notre propre reflet dans la flaue. Et si, à travers la surface de la flaque, nous voyions notre propre reflet indicible. Et si nous, colonisateurs européens, devions faire face à notre propre histoire de génocide en Amérique du Nord et du Sud, en Afrique et en Australasie ? Les colonies de l’empire, qu’elles soient anglaises, espagnoles, hollandaises, portugaises, françaises ou allemandes [et italiennes, NdT], n’ont jamais eu de quoi être fières, car elles ont été construites sur l’innommable. Pendant des centaines d’années, nous, Européens, avons commis l’innommable au nom de Dieu. Le reste n’était que du théâtre. Cela vous rappelle-t-il quelque chose ? Toutes les belles paroles prononcées dans les déclarations d’indépendance, toutes les constitutions écrites en gros caractères sur du beau parchemin, c’était du théâtre. La prétention à la liberté, la liberté, la démocratie, tout cela n’était que du théâtre. Regarde dans la flaque, Narcisse, tous les artefacts d’Hollywood ne peuvent dissimuler les profondeurs de la dépravation qui constitue notre histoire commune. Quelle est cette chose que les USAméricains en particulier, mais en réalité tous les hommes blancs, craignent tant ? Nous craignons tous d’être exposés pour ce que nous sommes vraiment. Nous craignons, en d’autres termes, la lumière aveuglante de la vérité. La vérité, c’est que ce que font les gouvernements occidentaux lorsqu’ils soutiennent le bain de sang psychotique d’Israël, ce n’est pas seulement justifier les crimes horribles d’Israël, c’est aussi se défendre, en se tenant, comme ils le font, perchés de manière précaire, sur un sol très instable, très bancal, couverts de honte, pour défendre leur passé impérial indéfendable.

Ok, je pourrais aussi bien être pendu pour un mouton que pour un agneau. Les textes sacrés ? Plus précisément, l’Ancien Testament de la Bible. Qui pourrait être, bien que je ne sois pas un expert, une réécriture de la Torah ? Sans l’Ancien Testament et ses récits d’un peuple hébreu victime, miséricordieusement sauvé par un Dieu vengeur, sanguinaire et obsédé par la terre, nous, Européens, n’aurions rien eu pour donner un faux sens, un sens plus élevé, à notre propre passé colonial barbare. Donc, si nous sommes suffisamment nombreux à regarder dans la flaque et à voir à travers le talon d’Achille, nous verrons la vérité. Ce n’est pas seulement Dieu qui donne à Israël la permission de poursuivre sa folie meurtrière, ce sont aussi nos dirigeants. Alors, si nous nous regardons tous dans les yeux et que nous y reconnaissons notre humanité commune, nous, le chœur, pouvons nous tenir épaule contre épaule, bras dessus bras dessous, en montant les barricades, face à face avec eux, Trump et Netanyahou et Starmer et RFK et Musk et Zuckerberg et tous leurs semblables, et, armés d’amour et de vérité, nous pouvons élever la force de toutes nos voix jointes ensemble dans l’harmonie et dire BASTA !

C’est la fin de votre route,

Nous ne sommes pas des lemmings

Nous sommes des êtres humains

Nous n’avancerons pas d’un seul pouce vers

votre Armageddon.

Aujourd’hui, au carrefour

Nous avons rencontré un enfant seul

Nous ne resterons pas sur les côtés

pour laisser passer vos bulldozers ?

Non.

Nous ne resterons pas sur les côtés,

Nous nous tiendrons ici

Avec Rachel Corrie

Et Shireen Abu Akleh

Et Marielle Franco

Et tous les autres

Et embrasserons cet enfant,

Et ensemble, nous ramènerons cet enfant à la maison ?


GIDEON LEVY
Dans le paysage médiatique israélien, le racisme prospère dans les pages consacrées au style de vie
Quand Dana Spector se risque dans la jungle

Gideon Levy, Haaretz, 26/3/2025
Traduit par Fausto GiudiceTlaxcala
Il n’y a pas besoin de la droite fasciste pour semer les graines du racisme, déshumaniser et diaboliser les Palestiniens. Tout est là, au centre, au cœur même d’Israël. Dana Spector visite un village palestinien et expose au grand jour une vérité fondamentale sur les médias israéliens.


Dana Spector écrit une chronique très lue dans un journal très lu. Sa chronique s’intitule « Bientôt, j’irai loin » [Bakrov agia rachok]. La semaine dernière, elle s’est rendue à l’endroit le plus éloigné où une chroniqueuse de Yedioth Ahronoth puisse aller : un village palestinien, à cinq minutes de Kfar Saba [“village du grand-père”, colonie juive installée au début du XXème siècle sur des terres achetées par le baron Rotschild, NdT]. 
Ses impressions constituent un document déconcertant et fascinant. Il faut le lire pour comprendre ce qui se passe lorsque le centre israélien, satisfait de lui-même et éclairé à ses propres yeux, se rend en safari dans un zoo appelé village palestinien.
Il ne s’agit pas du ministre de la Sécurité nationale Itamar Ben-Gvir ni de l’activiste d’extrême droite Benzi Gopstein. Spector est la gouroue israélienne du style de vie et du bien-être, qui est allée voir les Palestiniens dans leur cage. Elle a été choquée par ce qu’elle a vu. Leur café ressemblait à un « kiosque infesté de rats ».
Elle est arrivée à Hébron dans un véhicule blindé des Forces de défense israéliennes, bien sûr, en tant qu’invitée d’un bataillon de l’armée israélienne appelé le bataillon Panther, également connu sous le nom de bataillon « autorité ». L’un des nombreux charmes de ce bataillon particulier est qu’il est mixte.


Portant un casque et un gilet pare-balles en céramique, comme il sied à une correspondante de guerre, elle n’avait même pas réussi à s’étendre sur un fauteuil dans une maison que l’armée avait expropriée après en avoir expulsé les occupants, avant d’être témoin d’une « haine ouverte et flagrante » dans les yeux de deux jeunes hommes dans la rue qui ont vu des soldats s’approcher de la maison volée. Elle avait peur. C’est vraiment effrayant de voir une maison expropriée. « Si j’avais été l’une des combattantes extraordinaires et courageuses du bataillon Panther, j’aurais peut-être eu moins peur », écrit-elle.
L’anthropologue blanche est venue découvrir des mondes cachés. « Je voulais découvrir dans quel genre de maisons les gens vivaient, comment ils menaient leur vie quotidienne, c’est-à-dire quand ils n’étaient pas occupés à pratiquer leur passe-temps favori, à planifier la mort des Juifs. » Férue de shopping, elle était également curieuse de savoir si le village possédait un magasin de vêtements. Soixante minutes après son arrivée, elle savait déjà que ce n’était pas un village innocent. « Et ça a suffi à me faire oublier ma culpabilité envers la pauvre famille dont la maison a été confisquée par l’armée ».


Vue de la ville israélienne de Matan, avec le village palestinien de Hableh à l’arrière-plan, à cheval sur la Ligne verte. Photo Avi Ohayon/GPO

Comme tous ceux de son espèce, Spector ne ressent « pas la moindre compassion » pour les Palestiniens après le 7 octobre. Le capitaine A. la soutient : « Pour moi, tous les habitants de ce village sont des terroristes. » Spector voit une armée morale.
La sergente-cheffe A., par exemple, est une jeune femme charismatique avec une queue de cheval couleur miel. Lorsqu’un villageois demande à aller chercher de l’eau, elle le laisse faire. « Je n’arrête pas de vouloir leur montrer que nous ne sommes pas comme eux », explique la charismatique soldate à la queue de cheval couleur miel. Spector veut savoir comment elle gère le fait que son image soit devenue virale dans tous les « nids de terroristes » de Qalqilyah.
Nous ne sommes pas comme eux non plus en matière de décoration intérieure. Spector est horrifiée par un lustre dont les ampoules ont la forme de lys dorés et par un chandelier orné de « diamants ». Un design horrible, conclut l’influenceuse de style. 
« Ce n’est pas si mal que ça», dit une autre combattante. « Tu n’as pas vu Toulakrem. Nous étions à l’intérieur de quelques maisons là-bas où tu ne pouvais pas comprendre comment ils vivent de cette façon. Dans la pire que nous avons vue, il n’y avait même pas de douche ni de toilettes. » Des animaux humains.
L’adoration de Spector pour les soldats n’est pas moins embarrassante. Ce sont des champions du maintien de l’ordre, ils sont si éthiques, on ne peut pas se tromper sur leur regard déterminé et d’acier. « Ils doivent pénétrer par effraction dans des maisons en pleine nuit, s’occuper de bébés qui pleurent et de grands-mères qui hurlent de peur, sans perdre le contact avec tout ce qu’ils ont d’humain », et les larmes coulent. Même les organes de propagande de l’armée israélienne auraient eu honte de publier un tel texte.
À la veille de la récente libération de prisonniers palestiniens, des soldats se sont rendus chez les familles des prisonniers et les ont averties qu’il « valait mieux qu’il ne se passe rien ici qui ne nous plaise pas », comme la joie exprimée pour la libération de leurs fils. Oh, comme ces hommes et ces femmes du bataillon Panther se sont amusés à Qalqilyah. Et surtout, des amourettes fleurissent dans le bataillon.
Nous allons bientôt aller loin. Vous n’avez pas besoin de la droite fasciste pour semer les graines du racisme. Vous n’avez pas besoin de Channel 14 pour déshumaniser et diaboliser les Palestiniens. Tout est là, au centre, au cœur même d’Israël. Dans les pages loisirs et divertissement d’un journal.

29/03/2025

GIDEON LEVY
Adieu Jénine, symbole de la lutte contre l’occupation israélienne
23 ans plus tard, la “solution finale”

Le “travail” d'anéantissement du camp de réfugiés de Jénine, entamé en 2002, semble désormais avoir été mené à son terme. Ci-dessous 2 articles, le premier sur la situation actuelle, le second sur la destruction de 2002.-FG

Gideon Levy, Haaretz, 26/3/2025
Traduit par Fausto GiudiceTlaxcala

Le camp de réfugiés de Jénine est détruit et ses 21 000 résidents ont été expulsés par les forces de défense israéliennes. Quatre cents maisons de plus sont inhabitables. Les bulldozers de démolition poursuivent leur travail de destruction alors que le camp est déjà devenu le “nounours” promis par le conducteur de bulldozer des FDI, “Kurdi Doubi” [“nounours kurde”, voir article suivant, NdT], qui s’est vanté de ses actions.


Jénine martyre, par Ahmad Qaddura    

C’était en 2002. En 2025, le camp de Jénine est encore plus fantôme qu’à l’époque ; ses maisons et ses rues ne sont plus qu’un amas de ruines traversées par les eaux usées.

Plus personne ne vit dans le camp de Jénine. Les FDI tirent sur tout ce qui bouge et personne n’ose s’approcher des champs de bataille. Le camp est mort et ses habitants en ont été exilés à jamais. L’armée a annoncé qu’elle n’autoriserait pas la reconstruction des maisons et des routes. 

Pour de nombreux Israéliens, il s’agit d’une bonne nouvelle. Beaucoup d’autres, probablement la majorité, hausseront les épaules. Depuis des années, ils nous disent que le camp de Jénine est un “nid de vipères”. Vous pouvez vous réjouir de la destruction de ce nid [si vous voulez]. Mais la destruction de ce camp est un crime de guerre particulièrement odieux. Ceux qui connaissent le camp, et ses habitants en particulier, ne peuvent que pleurer cette semaine.

Il serait utile de prendre un moment pour examiner le récit des FDI, tel qu’il a été diffusé cette semaine par ses porte-parole, ceux qui n’ont jamais mis les pieds dans un camp, sauf à l’intérieur de l’un des véhicules blindés de l’armée.

La destruction du camp visait à « assurer la liberté d’action de l’armée », expliquent les journalistes : « L’opération se concentre désormais sur les aspects liés à l’infrastructure et à l’ingénierie ». « Les terroristes [ !] ont construit le camp de manière dense et ont rétréci les routes de manière à ce que seuls de petits véhicules puissent y circuler » et « les maisons qui ont été détruites étaient le minimum nécessaire ». 

Le minimum de Tsahal est le plus grand au monde. Ce ne sont pas des “terroristes” qui ont construit le camp, mais les Émirats arabes unis, qui ont contribué à sa reconstruction après sa destruction en 2002. Ironiquement, les planificateurs ont veillé à ce que les rues soient aussi larges qu’un char d’assaut, de sorte que la prochaine fois que l’armée de destruction envahirait le camp, les chars ne détruiraient pas tout sur leur passage. Et quels mots raffinés et diaboliques que « les aspects d’infrastructure et d’ingénierie » pour justifier la destruction totale.

Jénine était un camp combattant, un symbole de la lutte contre l’occupation. Ces dernières années, de nombreux hommes armés ont été aperçus dans ses rues - il était impossible de ne pas les rencontrer. Il s’agissait de jeunes gens très motivés. Ils travaillaient dans des laboratoires de fortune à l’assemblage d’explosifs destinés à empêcher les incursions des FDI dans le camp, comme en 2002.

Le camp de Jénine n’a jamais cédé à l’occupation. S’il s’était agi d’une lutte pour la liberté ailleurs, le camp serait devenu légendaire. Des films avec de jeunes héros auraient été tournés à ce sujet.

Aussi difficile à croire que cela puisse paraître, le camp était un lieu de vie ordinaire. Il disposait d’un magnifique théâtre qui présentait des productions pour les enfants et les adultes. Il y avait une vie sociale et culturelle, autant que cela est possible dans la dure réalité d’un camp de réfugiés. Lors des mariages pauvres, généralement célébrés dans la rue, les invités jetaient des pièces de monnaie dans un sac, sans que personne ne connaisse le montant du cadeau offert au jeune couple, afin de ne gêner personne. Il y avait un esprit de solidarité.

Tous ses habitants étaient des réfugiés et des enfants de réfugiés qu’Israël avait expulsés de leur terre en 1948. Les habitants vivaient pour un passé longtemps désiré. Une société enracinée dans son passé et ses souffrances, comme la société israélienne, devrait pouvoir l’apprécier. Lorsque nous venons détruire leur camp pour la deuxième fois en 25 ans, 77 ans après avoir été expulsés de leur terre, comment peut-on s’attendre à ce qu’ils ignorent l’histoire.

Le camp de Jénine est un camp pilote. Les camps de Nur al-Shams et de Toulkarem sont les suivants. L’armée a des projets pour les 18 camps. Lorsque l’on ferme un zoo, on s’assure de mettre les animaux en lieu sûr. Lorsque vous fermez un camp de réfugiés, ses habitants sont jetés sans défense sur le bord de la route - pour la deuxième ou la troisième fois de leur vie. C’est ainsi que nous résoudrons le problème des réfugiés : nous les transformerons en réfugiés désespérés.

L’opération “Bouclier défensif” à Jénine, 20 ans après

Du 3 au 17 avril 2002 environ, les forces militaires israéliennes avaient pris d’assaut le camp de réfugiés de Jénine, tuant plus de 50 Palestiniens et faisant 13 000 sans-abri. Jennifer Loewenstein se souvient de sa visite du camp et de l’indifférence des médias face à cette attaque.

Jennifer Loewenstein, Mondoweiss, 7/4/2022
Photos de l’auteure
Traduit par Fausto GiudiceTlaxcala

Jennifer Loewenstein est une militante indépendante des droits humains de Madison (Wisconsin), journaliste indépendante, cofondatrice du Madison-Rafah Sister City Project, directrice associée des études sur le Moyen-Orient et maître de conférences (à la retraite) à l’université du Wisconsin-Madison. Ses grands-parents étaient originaires de Mariupol en Ukraine. Elle a passé une partie de son enfance et de sa jeunesse en Palestine/Israël. Elle a été étiquetée comme « self-hating Jew » [Juive pratiquant la haine de soi] par d’éminents sionoihilistes comme David Horowitz, qui l’a même qualifiée de « cinquième colonne occidentale de la barbarie islamiste ».

 Une famille sur les décombres de sa maison dans le camp de réfugiés de Jénine, avril 2002

Fin mars 2002, alors que la seconde Intifada faisait rage, les forces de défense israéliennes (FDI) ont lancé l’opération Bouclier défensif contre des villes et des villages de la Cisjordanie occupée. Bouclier défensif a été la plus grande opération militaire dans le territoire depuis 1967, les forces militaires israéliennes envahissant Ramallah, Toulkarem, Qalqilya, Naplouse, Bethléem et Jénine. L’opération aurait été une réponse directe à l’attentat suicide du 27 mars au Park Hotel de Netanya, qui avait tué 30 vacanciers et qui est également connu sous le nom de “massacre de la Pâque”.

L’objectif de “Bouclier défensif” était de réaffirmer le contrôle israélien sur les principaux centres de population de Cisjordanie [1]. [Les plans de l’opération avaient été élaborés en 1996 dans le cadre de l’opération “Champ d’épines”, par le chef d’état-major de l’époque, Moshe Ya’alon. Ce plan avait été élaboré en réponse à trois jours d’affrontements violents qui avaient débuté le 24 septembre 1996 après l’ouverture par Israël d’un tunnel touristique reliant le Mur occidental, le site le plus sacré du judaïsme, à la Via Dolorosa (où, selon la tradition chrétienne, Jésus aurait marché sur le chemin de la crucifixion) et passant par plusieurs lieux saints islamiques [2]. 25 soldats israéliens et près de 100 Palestiniens ont trouvé la mort au cours des violences qui ont suivi. Plus de 1 000 Palestiniens ont été blessés à Jérusalem-Est et à Gaza, où la violence s’est propagée [3]. 

L’objectif de l’opération Champ d’épines était de développer une stratégie militaire claire pour reprendre la Cisjordanie, écraser la résistance palestinienne et transférer les Palestiniens hors du territoire, ou “zones sensibles”. L’opération “Bouclier défensif” était moins radicale que  “Champ d’épines”, mais elle partageait des objectifs similaires et n’était pas moins violente dans sa mise en œuvre[4]. 

Du 3 au 17 avril 2002 environ, les forces militaires israéliennes ont pris d’assaut le camp de réfugiés de Jénine pour y poursuivre des “terroristes”. (la date du retrait des FDI du camp varie selon les sources). En réalité, la démolition du camp a été un acte de punition collective qui a duré au moins deux semaines. Jénine a été ciblée, dans ce cas, apparemment parce qu’elle abritait l’homme responsable de l’attentat suicide de Netanya. Jénine était un “foyer de terrorisme”, a déclaré le Premier ministre israélien, Ariel Sharon. Cela n’explique pas pourquoi les autres villes palestiniennes ont été visées par l’opération, ni pourquoi tout un camp de réfugiés a dû en payer le prix.

Les forces des FDI, dont 150 chars, des véhicules blindés de transport de troupes, des hélicoptères Apache et des avions de chasse F-16, ainsi que deux bataillons d’infanterie régulière, des équipes de commando et 12 bulldozers blindés D9, ont pilonné le camp dans une guerre urbaine dense au cours d’une campagne qui a fait au moins 52 morts et de nombreux blessés parmi les Palestiniens (52 est le chiffre officiel ; beaucoup affirment que le nombre de morts était plus élevé)[5]. Vingt-trois soldats israéliens ont également trouvé la mort. Selon Human Rights Watch, 22 des 52 morts palestiniens étaient des civils [6]. [Aujourd’hui encore, les avis sont partagés sur la question de savoir si la bataille de Jénine doit être qualifiée de massacre ou non, et si elle correspond à la définition du dictionnaire, à savoir « un acte ou un cas de meurtre d’un grand nombre d’êtres humains, sans distinction et avec cruauté ». Amnesty International a rédigé un rapport détaillé sur l’opération “Bouclier défensif” dans lequel on peut lire ce qui suit :

Pendant les combats, les résidents palestiniens, les journalistes palestiniens et étrangers et d’autres personnes se trouvant à l’extérieur du camp ont vu des centaines de missiles tirés sur les maisons du camp par des hélicoptères Apache qui effectuaient des sorties successives. La puissance de feu déployée sur le camp de réfugiés de Jénine a conduit les témoins des raids aériens, y compris les experts militaires et les médias, à penser que des dizaines de Palestiniens, au moins, avaient été tués. Le cordon serré autour du camp de réfugiés et de l’hôpital principal du 4 au 17 avril signifiait que le monde extérieur n’avait aucun moyen de savoir ce qui se passait à l’intérieur du camp ;... [7]

Dans son rapport, Amnesty fait également état d’homicides illégaux, de l’utilisation de Palestiniens comme boucliers humains, de tortures et de traitements cruels, inhumains ou dégradants infligés aux détenus, d’un manque d’accès à la nourriture et à l’eau, d’un blocage de l’assistance médicale et humanitaire et de la destruction massive de biens et d’infrastructures civiles [8]. 

Au printemps 2002, j’ai vécu et travaillé dans la ville de Gaza. Les Palestiniens de la bande de Gaza n’étant pas autorisés à se rendre en Cisjordanie, le Centre Mezan pour les droits de l’homme (où je travaillais) m’a envoyée faire un reportage dans le camp de réfugiés de Jénine. Je suis arrivé le 18 avril et ce qui suit est un compte-rendu de ce que j’ai vu. Il est tiré d’articles que j’ai écrits à l’époque, d’un journal que j’ai tenu sur les événements, de mes souvenirs recoupés avec des faits, et des innombrables photos que j’ai prises, dont certaines ont fait partie d’une exposition.

Un groupe d’observateurs entre dans le camp de réfugiés de Jénine par le côté sud, avril 2002

Au début, je ne savais pas si j’étais au bon endroit. J’avais devant moi un paysage de ruines. Je me souviens avoir demandé à un vieil homme où se trouvait le camp. Il m’a regardé, a fait un geste vers les ruines et a dit : « al-mukhayim » (« le camp »). C’est alors que j’ai réalisé à quel point la destruction avait été dévastatrice. J’ai erré d’un tas de débris à l’autre, souvent sans même savoir ce que je voyais. Le sol était boueux et des personnes, y compris des femmes et des enfants, essayaient de récupérer des biens personnels, de dégager des chemins autour des bâtiments effondrés pour les équipes médicales d’urgence et de retrouver les morts.

L’odeur de la mort imprégnait le camp. J’avais entendu des gens parler de « l’odeur terrible de la mort », mais je n’en avais jamais fait l’expérience jusqu’alors. Lorsque je l’ai ressentie, j’ai su presque instinctivement ce que c’était. Dans les ruines de la maison de quelqu’un, j’ai vu la semelle d’une chaussure dépasser d’un tas de terre. Autour de moi, les gens se couvraient le nez et la bouche avec des morceaux de tissu pour ne pas avoir de haut-le-cœur à cause de l’odeur. C’est alors que j’ai réalisé que la chaussure était attachée à un pied, et le pied à une personne. Pour rester à l’écart, j’ai quitté la zone et j’ai marché jusqu’à ce que je sache maintenant que c’était l’entrée du camp, là où se trouvait l’hôpital. J’ai traversé les couloirs, pour la plupart vides, jusqu’à ce que j’arrive à l’entrée arrière. Dehors, il y avait beaucoup d’agitation.

 Deux filles assises devant leur maison détruite

Je me suis éloignée de la foule et j’ai grimpé sur une corniche surplombant la zone située à l’arrière de l’hôpital. Là, les morts étaient enveloppés dans des draps blancs et gisaient sur le sol en plein soleil. Des ouvriers ont empilé certains corps à l’arrière d’une camionnette, laissant les autres alignés les uns à côté des autres, leurs noms griffonnés au marqueur noir sur les draps, pour que les vivants puissent les identifier. Un jeune homme s’est agenouillé devant l’un des corps, plongé dans ses pensées, ses prières ou son chagrin. Derrière les rangées exposées à la lumière du soleil, des hommes creusaient une tombe où ont été enterrés ceux qui sont morts pendant le siège. La fosse avait été creusée à la hâte pour que les corps des morts ne propagent pas de maladies. Maintenant, ils étaient déterrés, débarrassés de la terre et alignés avec les autres. Ils seraient eux aussi chargés dans le camion et emmenés pour un enterrement en bonne et due forme.

Une vieille femme se tenait au centre de cette agitation et criait aux journalistes d’arrêter de prendre des photos. Les journalistes l’ignoraient et prenaient quand même des photos : le besoin de prouver ce qui s’est passé l’emporte sur la nécessité de préserver la dignité des morts. Deux hommes portant une civière de fortune ont apporté un autre corps du camp. Je n’ai pas compté combien de corps il y avait. À l’époque, il ne m’était pas venu à l’esprit que le nombre de personnes tuées ferait l’objet d’une telle controverse.


La “maison béante” dont les fenêtres et les portes ont été soufflées

Plus tôt, ce jour-là, après la fin du siège, j’avais fait la queue avec des reporters étrangers qui attendaient l’autorisation de l’armée pour entrer dans le camp et documenter l’après-blitz. Nous avons emprunté un chemin serpentant depuis un village voisin. J’ai compris que nous avions emprunté ce chemin pour éviter les tirs des soldats qui étaient restés en arrière, mais les soldats ont quand même tiré - au-dessus de nos têtes. Sans se décourager, ce cortège d’étrangers s’est quand même déplacé : Des Européens de l’Est, un photographe grec, deux Italiens, des Libanais, un Russe et quelques autres. Seuls un autre USAméricain, un étudiant du Midwest et un volontaire d’une ONG britannique sont entrés avec nous.

C’était la première fois que des civils, des journalistes et des photographes - à l’exception de quelques-uns qui avaient risqué leur vie pour entrer plus tôt - étaient autorisés à entrer. Les auteurs n’avaient pas souhaité être filmés avec leurs bulldozers, leurs fusils et leurs bombes, leurs hélicoptères de combat, leurs missiles, leur utilisation de boucliers humains, les explosifs qu’ils utilisaient pour faire sauter des bâtiments et des maisons familiales, dont l’une avec un homme paralysé dans un fauteuil roulant encore à l’intérieur [9]. [De toute évidence, ils ne voulaient pas que les étrangers sachent que l’électricité, l’eau, la nourriture et les fournitures médicales avaient été coupées, que personne n’était autorisé à entrer ou à sortir. Ils ne voulaient pas que les observateurs voient comment les soldats brûlaient les photos de famille, comment ils urinaient et déféquaient dans les casseroles, plantaient des épingles dans les jouets des enfants et les déchiraient, tiraient des missiles dans les salons, tailladaient les vêtements des femmes et jetaient les réserves de nourriture sur le sol des cuisines, comment ils abîmaient les meubles et brisaient les tasses, les assiettes, les bols, les verres, les vases, les cadres, les télévisions et les radios sur le sol. Dans le couloir d’une école située à l’arrière du camp, quelqu’un avait pris soin, avec un cutter, d’arracher les yeux de chacun des enfants peints sur une fresque murale. Une fois l’opération terminée, certains ont ri ou se sont vantés de la destruction à outrance [10] Dans une interview désormais tristement célèbre, un soldat surnommé Kurdi Doubi* (Moshe Nissim), s’est souvenu de l’époque où il conduisait un bulldozer blindé dans le camp. Avec une bouteille de whisky calée sur son tableau de bord, Kurdi Doubi a passé trois jours d’affilée à démolir ce qu’il pouvait du camp.

Pendant trois jours, j’ai détruit et détruit. Toute la zone. Toutes les maisons d’où ils tiraient s’écroulaient. Et pour les faire tomber, j’en ai détruit d’autres. Les gens étaient prévenus par haut-parleur de sortir de la maison avant que j’arrive (sic), mais je n’ai laissé aucune chance à qui que ce soit. ... Je fonçais sur la maison à pleine puissance, pour la faire tomber aussi vite que possible. D’autres se sont peut-être retenus, c’est du moins ce qu’ils disent. De qui se moque-t-on ? ... Je me moquais des Palestiniens, mais je ne ruinais pas sans raison. C’était sur ordre. De nombreuses personnes se trouvaient à l’intérieur des maisons que nous voulions démolir. ...] Je n’ai pas vu, de mes propres yeux, des gens mourir sous la lame du D-9. Et je n’ai pas vu de maisons s’effondrer sur des personnes vivantes. Mais s’il y en avait, je m’en ficherais complètement. ...] J’ai vraiment aimé ça. Je me souviens avoir abattu le mur d’un immeuble de quatre étages. Nous nous attaquions aux côtés des bâtiments, puis au bélier. Si le travail était trop difficile, nous demandions un obus de char d’assaut. ... Le dimanche... après la fin des combats, nous avons reçu l’ordre de retirer nos D-9 de la zone et d’arrêter de travailler sur notre "stade de football", parce que l’armée ne voulait pas que les caméras et la presse nous voient travailler.

Une fois le travail terminé, les soldats responsables se sont retirés à l’extérieur du camp pour se reposer. Certains étaient assis sur leurs chars et parlaient entre eux ; d’autres se promenaient, fusils en bandoulière. D’autres se détendaient sur l’herbe en regardant le défilé de voitures et de camions qui entraient et sortaient. Un groupe de soldats était assis sur un banc et mangeait des glaces.


 Le camp de réfugiés de Jénine après l’assaut, avril 2002

Après la catastrophe, il n’y avait toujours pas d’eau, d’électricité ou de nourriture disponible pour les habitants, car il n’y avait plus de camp. Il avait été rasé, détruit au point d’être méconnaissable. Quelques maisons vides, dont les fenêtres et les portes ont été noircies et soufflées, sont restées vides, comme en état de choc. Plus de treize mille personnes ont fui le camp, terrorisées, et sont devenues les réfugiés des réfugiés. Des maris, des pères, des fils et des frères ont disparu, laissant derrière eux des membres de leur famille qui ne savaient pas comment les retrouver. À la fin de cette première journée, juste avant le crépuscule, une cabane en bois située à l’extrémité du camp a explosé et s’est embrasée.

Il n’y a jamais eu d’appel à l’envoi d’équipements et d’armes pour aider la résistance, ni de reconnaissance du fait qu’il s’agissait d’une résistance. Il n’y a pas eu de reconnaissance générale du caractère disproportionné des forces engagées pour l’attaque ou de leurs violations du droit international. Le secrétaire d’État usaméricain Colin Powell a mis près d’une semaine à arriver en Israël, affirmant que sa mission de médiation en vue d’un cessez-le-feu n’était « pas le moins du monde menacée » alors que la bataille de Jénine se poursuivait. Dans une déclaration commune du « Quartet » du Moyen-Orient (Colin Powell, le secrétaire général des Nations unies, Kofi Annan, le responsable politique de l’Union européenne Javier Solana et le ministre russe des affaires étrangères Igor Ivanov), le Premier ministre israélien Sharon a été invité à « se retirer des zones palestiniennes » et le dirigeant palestinien, Yasser Arafat, a été invité à « mettre un frein au terrorisme ». « Le terrorisme, y compris les attentats suicides, est illégal et immoral », indiquait la déclaration. Israël « doit se conformer pleinement aux principes humanitaires internationaux [et] ...permettre un accès total et sans entrave aux organisations et aux services humanitaires »[11]. La déclaration a, bien entendu, été ignorée.

 Décombres du camp de réfugiés de Jénine, avril 2002

Ariel Sharon insista sur le fait que ce serait une “erreur tragique” pour Powell de rencontrer Yasser Arafat et affirma que l’“opération” était en “légitime défense”, bien qu’à l’intérieur du camp, un combattant palestinien eût informé par téléphone un chef de la résistance qu’ils étaient à court de munitions. [12]

« J’espère que notre grand ami les USA comprendra qu’il s’agit pour nous d’une guerre de survie... c’est notre droit de défendre nos citoyens et aucune pression ne devrait être exercée sur nous pour que nous ne le fassions pas », a déclaré Sharon aux journalistes alors qu’il visitait un poste de commandement de l’armée surplombant le camp de réfugiés de Jénine, où les troupes israéliennes ont affronté des Palestiniens armés cette semaine. [13]

Les USA ont annoncé qu’ils opposeraient leur veto à toute résolution du Conseil de sécurité condamnant les actions d’Israël.

Après le siège, il n’y a pas eu de Lester Holt ou d’Anderson Cooper [présentateurs de télé stars, le premier sur NBC, le second sur CNN, NdT] à Jénine pour raconter au monde ce qui s’était passé, interviewer les survivants qui avaient tout perdu dans les combats, filmer leurs larmes, recueillir leurs témoignages de première main avec une équipe de tournage et des traducteurs. Il n’y a pas eu d’images de mères portant leurs bébés ou de vieilles femmes pleurant parce qu’elles avaient perdu leurs fils, leurs maisons, leurs voisins ; CNN, MSNBC, ABC et les autres géants des médias usaméricains n’ont pas filmé des personnes retranchées dans des bunkers souterrains pour se mettre à l’abri (bien qu’en fait il n’y ait pas eu de bunkers ou d’abris de quelque sorte que ce soit). Aucun analyste militaire n’a été invité à s’exprimer à la télévision, ni aucun ministre des affaires étrangères n’a promis l’hospitalité si les réfugiés se réfugiaient dans son pays ; aucune promesse n’a été faite qu’ils seraient accueillis « à bras ouverts, sans poser de questions ». Il n’y a pas eu d’experts politiques pour évaluer les circonstances ou deviner ce qui allait se passer.

Les journalistes occidentaux n’ont pas enregistré de témoignages d’hommes qui étaient restés sur place pour se battre parce que c’était leur terre. Les organisations humanitaires n’ont pas pu envoyer de colis d’aide humanitaire dans le camp pour aider les habitants à survivre en état de siège. Il n’y a pas eu de promenades dans l’hôpital pour filmer des personnes avec des blessures causées par des éclats d’obus ou des bandages autour de la tête et des membres ; pas d’images de bâtiments bombardés et rasés et pas de commentateurs retenant leurs larmes. Il n’y a pas eu d’images d’enfants s’accrochant aux basques de leurs mères ou de personnes emportant leurs animaux de compagnie bien-aimés pour les mettre à l’abri.

Au contraire, il y a eu solidarité avec les Israéliens. Cette absurdité radicale a prévalu lorsque les conglomérats médiatiques ont débarqué à Jérusalem et à Tel-Aviv pour serrer la main des auteurs des attentats, jurant leur solidarité avec les occupants et garantissant davantage d’aide militaire. Imaginez ces mêmes acteurs débarquant à Moscou pour un récapitulatif des événements. Les habitants de Jénine ont été ignorés. Lorsque j’ai finalement quitté la ville dans l’après-midi du 20 avril 2002, je me souviens d’avoir jeté un coup d’œil en arrière sur les piles de décombres. Sur un amas de béton brisé, quelqu’un avait planté le drapeau noir du Djihad islamique.

Jénine a été oubliée. C’était il y a 20 ans. Pourquoi s’en souvenir, alors que des opérations bien plus horribles se sont déroulées depuis en Palestine, en particulier à Gaza : Opération Plomb durci, Opération Pluies d’été, Opération Nuages d’automne, Opération Hiver chaud, Opération Pilier de défense, Opération Bordure protectrice, Opération Gardien des murs (il y a tout juste un an, en mai 2021) - pour n’en citer que quelques-unes. Il est devenu plus difficile, voire impossible, pour les médias d’y pénétrer et, le 15 mai 2021, une frappe aérienne israélienne a abattu la tour Jala’a, qui abritait un certain nombre d’agences de presse étrangères, dont Associated Press et Al-Jazira, sous prétexte qu’elle abritait une station de brouillage du Hamas, ce qui n’a pas été prouvé. Il était donc pratiquement impossible pour les médias de la bande de Gaza d’atteindre le monde extérieur. Après la frappe, les forces militaires israéliennes ont soumis un rapport édité au secrétaire d’État usaméricain Tony Blinken, qui a déclaré que la frappe avait été "nécessaire"[14].

Alors que les scènes de la guerre en Ukraine envahissent les salons à travers le pays [les USA] et que la mort, la destruction et la souffrance humaine sont décriées d’un océan à l’autre, les guerres et batailles oubliées d’autres peuples demandent à être reconnues pour les souffrances, les morts et les déplacements qu’elles ont provoqués. De nombreux anniversaires de ce type passent inaperçus, sauf pour ceux qui les ont vécus, hantés par des images délibérément enfouies et niées. L’indignation face à l’hypocrisie des nations occidentales qui saluent l’Ukraine, illuminent leurs villes du bleu et du jaune du drapeau ukrainien et placardent des photos du président ukrainien Volodymyr Zelensky, entre autres, serait atténuée par la reconnaissance des crimes commis par les USA et ceux soutenus par eux.

La commémoration de ces événements est donc devenue d’autant plus nécessaire : comme dans de nombreux cas, la résistance commence par la mémoire. Le souvenir provoque souvent l’action et peut mobiliser le mécontentement populaire. Si les médias échouent en raison de leur soumission à l’État, il incombe aux citoyens de rectifier les faits, de surveiller et de contrôler les centres de pouvoir.

Jénine n’est qu’un symbole des batailles oubliées. L’Ukraine nous a rappelé à quel point les médias peuvent être convaincants, même lorsqu’ils sont utilisés pour des raisons discutables, et comment les États et les autres acteurs devraient (ou pourraient) répondre aux crises humaines. Se souvenir de Jénine, ou de tout autre crime oublié, est un acte de résistance, une confrontation avec notre passé et une demande de changement du présent. C’est un premier pas vers l’action populaire et l’espoir pour l’avenir.

NdT

*Kurdi Doubi : un Israélien d’origine kurde; Doubi, nounours en hébreu, est le surnom donné par les militaires israéliens au énormes bulldozers Caterpillar D-9 utilisés pour niveler au sol des bâtiments.

Notes de l’auteure

  1. https://www.jewishvirtuallibrary.org/operation-defensive-shield
  2. https://electronicintifada.net/content/they-cant-distinguish-forest-trees/4366 (Field of Thorns) and https://www.csmonitor.com/1996/0930/093096.intl.intl.1.html
  3. https://www.latimes.com/archives/la-xpm-1996-09-25-mn-47381-story.html
  4. Between The Lines
  5. https://reliefweb.int/report/israel/israeli-forces-commit-massacre-jenin-refugee-camp
  6. https://www.hrw.org/news/2002/05/02/israel/occupied-territories-jenin-war-crimes-investigation-neededhttps://www.hrw.org/reports/2002/israel3/
  7. https://www.amnesty.org/en/wp-content/uploads/2021/10/mde151432002en.pdf
  8. https://www.amnesty.org/en/wp-content/uploads/2021/10/mde151432002en.pdf
  9. https://www.hrw.org/news/2002/05/02/israel/occupied-territories-jenin-war-crimes-investigation-needed# & https://www.hrw.org/reports/2002/israel3/
  10. http://www.hartford-hwp.com/archives/51a/041.html
  11. https://www.wsj.com/articles/SB1018466560712917120
  12. https://www.wsj.com/articles/SB1018466560712917120
  13. https://www.wsj.com/articles/SB1018466560712917120
  14. https://www.middleeasteye.net/news/israel-gaza-media-tower-bombing-edited-intelligence-handed-us-justify


JAMAL OUARIACHI
Des musulmans sont massacrés et c’est évidemment une raison de se réjouir pour le Parti pour la liberté de Geert Wilders

Jamal Ouariachi, Trouw, 27/3/2025 
Traduit par Fausto Giudice, Tlaxcala

Jamal Ouariachi (Amsterdam, 1978) est un écrivain et romancier néerlandais, de père marocain et de mère néerlandaise. Son roman “Een honger”, qui lui a valu le Prix de littérature de l'Union européenne en 2017, a été traduit en albanais, bulgare, croate, espagnol, hongrois, macédonien, serbe et slovène. Il tient une chronique hebdomadaire dans le quotidien Trouw [Fidèle]

Je suis incapable de croire en un Dieu. Ce qui me manque parfois, c’est la force que les gens tirent de leurs croyances religieuses, la force de continuer même lorsque la vie vous réserve un revers après l’autre. Ce qui me manque parfois, c’est la foi en ce que l’on pourrait appeler la justice cosmique. J’aimerais croire que les âmes mauvaises sont finalement punies, mais j’en doute.
Lors de sa récente visite à Jérusalem, le sénateur usaméricain John Fetterman, démocrate s’il en est, a reçu un accueil chaleureux du Premier ministre Netanyahou. En remerciement de son franc soutien à Israël, le Premier ministre lui a offert un bipeur en métal argenté : une référence au massacre commis par Israël au Liban en septembre dernier à l’aide de ces mêmes appareils. Des dizaines de personnes ont été tuées et des milliers blessées.

Une pluie de nouvelles bombes israéliennes

Pendant ce temps, les Palestiniens de Gaza célèbrent le ramadan sous une pluie de nouvelles bombes israéliennes. Les rituels de la religion : la seule chose sur laquelle ils peuvent encore compter. Il est presque surhumain que ces pauvres gens puissent encore continuer à vivre après toutes les destructions de ces dix-huit derniers mois, toutes les destructions de ces 77 dernières années.
Le gouvernement néerlandais refuse de condamner le génocide continu d’Israël contre les Gazaouis. Après tout, des musulmans sont massacrés, et c’est toujours une musique douce aux oreilles d’un gouvernement dirigé par le PVV [Partij voor de Vrijheid: Parti pour la liberté]. À quel point faut-il être malade dans sa tête ? À quel point votre mépris pour la vie humaine est-il infini ?

Histoire d’un bain de sang à grande échelle

Depuis deux décennies, Geert Wilders affirme que l’islam est notre ennemi suprême. Il avait des « preuves » : des attentats avaient été commis. Le fait que de nombreuses victimes de ces attentats étaient également musulmanes n’avait pas d’importance. Le fait que la grande majorité des musulmans soient des gens pacifiques ne semble pas non plus avoir d’importance. Le fait que toutes les religions interdisent de tuer des êtres humains et que, pourtant, toutes les religions ont une histoire de massacres à grande échelle ne semble pas non plus avoir d’importance.
Si vous deviez appliquer le raisonnement de Wilders au génocide que l’État juif d’Israël commet actuellement, vous devriez qualifier le judaïsme d’idéologie violente et fasciste.
Je ne vais pas commettre cette grave erreur ici. Netanyahou et sa bande meurtrière sont des extrémistes. Les extrémistes abusent presque toujours de la religion. Mais aucun religieux sérieux ne causerait autant de victimes.
La justice cosmique en laquelle je crois est que Netanyahou restera dans les livres d’histoire comme le tueur de masse psychopathe qu’il est. La justice cosmique en laquelle je crois est qu’il mourra un jour en sachant, avec exaspération, que ce qu’il n’aura pas réussi, ce sera d’avoir brisé l’esprit palestinien.

La réaction de Wilders