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2-M | 5º aniversario de la movilización en Madrid por los presos políticos saharauis: cinco años sin respuestas

El próximo lunes 2 de marzo se cumplen cinco años de concentraciones semanales ante el Ministerio de Asuntos Exteriores, en la Plaza de la Provincia (Madrid), para denunciar la situación de los presos políticos saharauis encarcelados en Marruecos y exigir al Gobierno español que asuma su responsabilidad política y jurídica ante esta vulneración continuada de derechos fundamentales.
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26/02/2026

Epstein, Barak, Chomsky et les autres : l’eugénisme des élites, par Tahar Lamri

 

Plus qu’un violeur de femmes et de fillettes et qu’un maître chanteur en série, Jeffrey Epstein était un idéologue de la suprématie raciale. Avec son cercle d’interlocuteurs, il poursuivait une vision eugéniste lucide.

Tahar Lamri, Kritica.it, 25/2/2026
Traduit par Tlaxcala

Ce n’est pas un scandale comme les autres. Les fichiers Epstein – les milliers de pages d’emails, transcriptions et enregistrements audio publiés entre fin 2025 et février 2026 – racontent, certes, le pouvoir, l’argent et la violence sexuelle. Mais ils racontent aussi, et peut-être avant tout, une pensée qui circulait parmi les esprits les plus célébrés de l’Occident académique et politique : une pensée sur la hiérarchie humaine, sur la qualité du matériel biologique, sur la possibilité – voire la nécessité – de sélectionner, contrôler et améliorer la composition des populations. En un mot : l’eugénisme. Sauf que personne ne l’appelait ainsi.

L’enregistrement de la conversation entre Ehud Barak, ancien Premier ministre d’Israël, Jeffrey Epstein et l’ancien secrétaire au Trésor américain Larry Summers – trois heures et demie, privée, apparemment de 2015 – est devenue la porte d’entrée vers cet univers.


L’enregistrement Epstein-Barak : hiérarchie ethnique sous forme de stratégie

Dans l’enregistrement avec Epstein et Summers, Barak ne perd pas de temps en préambules. Il parle de ce qu’il appelle « le défi démographique d’Israël à long terme » et son raisonnement procède avec la naturel de quelqu’un qui exprime des opinions qu’il n’a jamais eu raison de cacher.

Le point de départ est un constat numérique : la population arabe d’Israël est passée d’environ 16 % il y a quarante ans à 20 % actuellement (à l’époque de la conversation). À cela s’ajoute la croissance démographique des juifs ultra-orthodoxes (haredim), que Barak considère – avec sa franchise laïco-militaire typique – comme un autre poids improductif pour l’État. Le problème, tel qu’il le voit, est un problème d’équilibre.

Sa solution s’articule sur trois axes. Premièrement : l’immigration sélective, en particulier de juifs russophones en provenance de Russie. Deuxièmement : la conversion de masse au judaïsme, après démolition du monopole du rabbinat orthodoxe sur les procédures de conversion. Troisièmement : une hiérarchie explicite au sein des citoyens palestiniens d’Israël: les Druzes en haut (« totalement israéliens dans leur comportement »), les Arabes chrétiens en deuxième position (« ils ont un système éducatif meilleur que le nôtre »), les musulmans implicitement en bas.

Mais le passage le plus révélateur – celui qui a suscité le plus grand scandale – concerne l’histoire de l’immigration juive elle-même. Se référant à la vague d’immigration post-1948 en provenance d’Afrique du Nord et du monde arabe, Barak dit : « Ce fut une sorte de vague de sauvetage depuis l’Afrique du Nord, le monde arabe ou autre. Ils ont pris tout ce qui arrivait ; maintenant nous pouvons être sélectifs ».

Et encore : « Nous pouvons contrôler la qualité beaucoup plus efficacement, beaucoup plus que ne le faisaient les fondateurs d’Israël ».

Le mot qualité appliqué à des spécimens humains. Le terme « sélectifs » pour décrire une politique migratoire envers ses propres coreligionnaires. Ces affirmations ont été rapportées et analysées par Middle East Eye, Al Jazeera, Times of Israel et Ynet News. Et, en arrière-plan, l’évaluation implicite – et historique – de l’immigration mizrahi (juifs d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient) comme une immigration de seconde zone, acceptée par nécessité, non par choix.

La question ashkénaze : un eurocentrisme fondateur

Pour comprendre le poids de tels mots, il faut connaître l’histoire qui les sous-tend. Israël n’a jamais été un État homogène. Dès sa fondation en 1948, sa direction politique, militaire et culturelle fut presque entièrement ashkénaze – c’est-à-dire d’origine juive d’Europe orientale et centrale. Ben Gourion, Golda Meir, Begin, Peres, Rabin, Barak lui-même, font tous partie de cette tradition.

Cette élite portait avec elle les valeurs, les préjugés et le sentiment de supériorité culturelle de l’Europe orientale juive. Le sionisme travailliste – le mouvement politique qui construisit les institutions de l’État – était profondément eurocentrique : il imaginait Israël comme une « villa dans le désert » [ou dans la jungle, NdT], un avant-poste de la civilisation occidentale dans un Moyen-Orient arriéré. Les juifs orientaux – les mizrahim, les séfarades d’Afrique du Nord, du Yémen, d’Irak, de Syrie – étaient vus avec ambivalence. C’étaient des frères de foi, certes, mais porteurs d’une culture soupçonnée d’arriération, de contiguïté avec le monde arabe et d’inadéquation au projet moderniste.

Les preuves historiques de cette discrimination sont abondantes et documentées. Dans les années 1950, des dizaines de milliers d’enfants yéménites et nord-africains disparurent des hôpitaux israéliens : ils sont morts, déclara l’État, de maladie. Des décennies plus tard, des commissions d’enquête ont établi que beaucoup furent donnés en adoption à des ashkénazes sans le consentement des familles, dans le cadre d’une idéologie qui considérait les enfants orientaux comme « récupérables » seulement s’ils étaient soustraits à leur culture d’origine. Ce fut l’un des crimes fondateurs les plus passés sous silence de l’histoire israélienne.

Les immigrés nord-africains arrivés dans les années 1950 furent dirigés vers les ma’abarot – des camps de transit – puis vers les « villes de développement » dans les périphéries du désert, loin du centre du pays. La ségrégation n’était pas formelle – il n’y avait pas d’apartheid juridique entre juifs – mais elle était réelle, structurelle, et se traduisit par des décennies de sous-représentation politique, économique et culturelle des mizrahim.

Quand Barak dit que les fondateurs « prenaient tout ce qui arrivait », il reproduit inconsciemment – ou consciemment – ce même narratif. Le journaliste israélien Rogel Alpher dans Haaretz a photographié la chose avec une précision chirurgicale : Barak parlait « comme s’il était membre d’un comité d’admission d’une communauté résidentielle israélienne ».

L’idée de la conversion de masse comme ingénierie ethnique

La proposition de conversion de masse est encore plus élaborée. Barak veut qu’Israël ouvre ses portes à un autre million d’immigrés russophones – dont beaucoup ne sont pas juifs selon la halakha, la loi religieuse – et les intègre par un processus de conversion simplifié, vidant le rabbinat orthodoxe de son pouvoir de veto.

L’idée qu’un ancien Premier ministre ait proposé à Poutine d’ »envoyer un autre million de Russes » est en soi extraordinaire. Le rabbin Pinchas Goldschmidt, ancien grand rabbin de Moscou, a raconté au Forward avoir reçu il y a déjà des décennies une proposition similaire, transmise par l’ancien ministre Haïm Ramon, et l’avoir rejetée : « La halakha ne parle pas en chiffres. Il n’y a pas de chiffre haut ni de chiffre bas. La halakha parle de normes et de conditions ». Plus tard, il découvrit que la même idée avait été discutée avec Epstein.

Le détail le plus inquiétant est la référence aux « jeunes filles » de la première vague russe des années 1990, prononcée avec Epstein qui ricane en arrière-plan. Dans un document concernant un pédocriminel reconnu et un trafiquant en série de jeunes femmes, ce détail n’est pas innocent. C’est le moment où la conversation démographique se révèle immergée dans un contexte de marchandisation des corps féminins – où les femmes russophones sont citées à la fois comme ingrédient du plan démographique, et comme objet de désir.

Jeffrey Epstein : l’eugéniste qui s’achetait les esprits

Pour comprendre le rôle d’Epstein dans tout cela, il faut se libérer de l’image du simple pédocriminel riche. Epstein était cela, certainement – un criminel en série, un violeur de fillettes – mais il était aussi autre chose : c’était un idéologue. Il avait une vision du monde, et il utilisait son argent pour la financer, la diffuser et attirer autour de lui les esprits qui pouvaient lui donner une légitimité académique.

Son obsession centrale était l’eugénisme. Selon le New York Times, Epstein ambitionnait d’ « ensemencer la race humaine" avec son ADN en imprégnant des femmes dans son ranch du Nouveau-Mexique. Il avait parlé de vouloir faire congeler son cerveau et son pénis à sa mort, pour être ramené à la vie à l’ère du transhumanisme. Il finança les travaux de George Church, généticien à Harvard, qui développait une application pour mettre en relation les partenaires selon leur compatibilité génétique. Il discuta avec des biologistes de l’évolution et des neuroscientifiques de la possibilité de modifier les gènes responsables de la « mémoire de travail ». Il utilisait le terme « altruisme génétique » pour donner un vernis philanthropique à ce qui était, dans les faits, de l’eugénisme classique.

Edge : le salon où la pseudoscience devenait mainstream

Le vecteur principal par lequel Epstein s’est inséré dans le monde intellectuel fut Edge, le salon fondé par l’agent littéraire John Brockman dans les années 1990. Comme l’a reconstitué la journaliste Virginia Heffernan – qui en fut membre – Edge se présentait comme le lieu où les esprits les plus brillants du monde se rencontraient pour discuter des grandes questions du temps. Parmi ses membres figuraient Richard Dawkins, Steven Pinker, Daniel Dennett, Marvin Minsky, Martin Nowak, Robert Trivers. Mais le vrai maître de maison, celui qui payait, finançait et attirait à lui les esprits de pointe, était Epstein.

Les fichiers révèlent des emails où le financier discute de « hiérarchie raciale » avec des scientifiques de son cercle. Il cultivait des relations avec des figures de la droite alternative en ligne. Il discuta avec ses interlocuteurs scientifiques de « l’utilité du fascisme ».

L’investissement le plus important – 9,1 millions de dollars entre 1998 et 2008, dont 6,5 millions en une seule tranche en 2003 – alla au Program for Evolutionary Dynamics de Harvard, dirigé par le mathématicien-biologiste Martin Nowak. Comme l’a écrit l’historienne des sciences Naomi Oreskes dans Scientific American : « Epstein était un eugéniste de l’ère moderne dont l’obsession était liée à l’illusion délirante d’ensemencer la race humaine avec son propre ADN. Ce qui aggrave les choses, c’est qu’il concentrait sa générosité sur la recherche sur la base génétique du comportement humain »

Le transhumanisme comme eugénisme présentable

Il y a un fil qui relie la pensée d’Epstein à la Silicon Valley contemporaine : à Elon Musk, à Peter Thiel, aux fantasmes d’ »amélioration humaine » qui circulent parmi les milliardaires de la tech. Ce fil est le transhumanisme : l’idée que la technologie peut et doit transcender les limites biologiques de l’homme, menant à une nouvelle espèce supérieure. Comme dans la version classique de l’eugénisme du vingtième siècle, il y a la conviction que certains sont plus adaptés que d’autres à la survie et à la reproduction. Seulement, au lieu de racisme biologique explicite, on parle d’ »optimisation génétique », d’ « édition de l’ADN » ou d’ « altruisme évolutif ».

La différence avec l’eugénisme nazi ou usaméricain des années 1930 n’est qu’une question de forme. Le fond est le même : l’idée qu’il y a des populations « de qualité supérieure » à reproduire et des populations « problématiques » à gérer, réduire ou exclure. Qu’elle soit exprimée dans le langage d’une start-up technologique plutôt qu’en allemand ne la rend pas moins dangereuse.

L’affaire Chomsky : le dissident coopté

De toutes les révélations issues des fichiers Epstein, celle qui a frappé le plus durement la gauche intellectuelle concerne Noam Chomsky. Le linguiste du MIT, 97 ans, auteur de Comprendre le pouvoir et de Fabrication du consentement, de la propagande en démocratie, s’avère avoir entretenu avec Epstein une relation étendue, multiforme et – malgré les démentis – difficilement réductible à un simple malentendu. Le dossier complet a été reconstitué par le World Socialist Web Site, New Statesman, CounterPunch et The Canary.

L’ampleur de la relation

Les emails et messages texte publiés documentent des années de fréquentation. Epstein a transféré 270 000 dollars sur les comptes de Chomsky ou de sa famille. Il lui a offert l’usage de son appartement de Manhattan. Il l’a invité sur son île. Il lui a envoyé des kits ADN en 2017 : une démarche qui s’inscrit, comme on le sait maintenant, dans son obsession pour la collecte de matériel génétique auprès d’individus intellectuels éminents.

Dans l’un des échanges les plus troublants, Epstein a poussé Chomsky sur les thèmes des différences cognitives entre groupes raciaux et de la possibilité de l’édition génétique. La réponse de Chomsky a été celle d’un homme qui cherche à résister à la provocation : il a attriibué les disparités mesurées dans les tests cognitifs à l’héritage historique du racisme, non à des facteurs biologiques. Mais ensuite il a  concédé le terrain sur lequel Epstein voulait l’amener : il dit que si les gènes pouvaient être modifiés, la priorité devrait être de réduire la « férocité dédiée » de ceux qui cherchent le pouvoir. Epstein avait rebaptisé tout ça « altruisme génétique ». Quand en 2016 Epstein lui envoya un lien vers le podcast néonazi The Right Stuff – le même réseau qui devait ensuite participer activement au rassemblement de Charlottesville en 2017 – il n’apparaît pas que Chomsky ait interrompu la relation.

Le détail peut-être le plus embarrassant concerne 2019 : quand le Miami Herald publia l’enquête sur les abus d’Epstein, Chomsky lui écrivit en lui conseillant d’ignorer les accusations, décrivant le traitement reçu comme le fruit d’une hystérie médiatique. « La meilleure façon de procéder est de l’ignorer », écrivit-il. Chomsky exprimait sa sympathie à Epstein pour « la façon horrible dont tu es traité par la presse et le public ».

L’épouse de Chomsky, Valeria, a publié une déclaration admettant de « graves erreurs de jugement » : Epstein aurait construit « un récit manipulateur » sur sa propre innocence auquel Chomsky, de bonne foi, aurait cru. Mais des lettres comme celle où Valeria décrivait Epstein comme « notre meilleur ami, je veux dire l’unique »– ou celle où Noam concluait par « comme une véritable amitié, profonde et sincère et éternelle de nous deux » – sont difficiles à réduire à une manipulation unilatérale.

Comment expliquer ?

L’explication la plus convaincante est structurelle, non psychologique. Chomsky a toujours cru que le changement ne venait pas de la classe ouvrière organisée, mais de l’action éducative sur les élites. Il a toujours pensé qu’il était plus utile d’influencer ceux qui détiennent le pouvoir que d’organiser ceux qui ne l’ont pas. Cette vision le portait naturellement à chercher l’accès aux centres du pouvoir, non à les endiguer de l’extérieur.

En ce sens, Chomsky et Barak sont spéculaires : tous deux se meuvent dans un univers où les décisions qui comptent se prennent en privé – dans des appartements de Manhattan, sur l’île de Little St. James, dans les salons d’Edge, dans des conversations réservées avec les chefs d’État. Tous deux acceptent, sous des formes diverses, la logique élitiste qu’Epstein incarnait.

L’embarras de la gauche

La réaction de la gauche intellectuelle usaméricaine à cette affaire a été révélatrice. Le silence a été la réponse dominante. Jacobin (organe des « Démocrates socialistes » soutenant Bernie Sanders, NdT], qui en juin 2024 avait célébré Chomsky comme « champion intellectuel et moral », n’a pas publié d’analyse critique digne de ce nom. Et l’asymétrie – la même que Barak a revendiquée dans son auto-défense – est elle-même un problème politique. La critique du pouvoir appliquée seulement aux adversaires cesse d’être une critique et devient identité sectaire.

Qui d’autre dans le cercle ?

Barak, Chomsky et Epstein sont les figures centrales de cette affaire, mais pas les seules. Autour d’eux se meut une galaxie de noms que les fichiers continuent de révéler.

Lawrence Summers

L’ancien secrétaire au Trésor de Clinton, ancien président de Harvard et l’un des architectes de la déréglementation financière des années 1990 était présent dans la conversation avec Barak. C’est lui qui a introduit le concept de la terrible demography : l’expression qui, dans la politique israélienne, identifie la croissance démographique palestinienne comme une menace existentielle. Summers et Epstein échangèrent des emails de façon routinière pendant des années, selon le New York Times. Summers était aussi au dîner de Harvard en 2004 avec Epstein, Dershowitz, Trivers et Pinker : la photo qui les montre vaut plus de mille mots.


Cambridge, Massachusetts, USA, 
9 septembre 2004 : Jeffrey Epstein lors d'un dîner qu'il a organisé à l'université Harvard avec les professeurs Alan Dershowitz, Stephen Pinker, Robert Trivers (Princeton), Larry Summers, E.O. Wilson, Marvin Minsky, Lisa Randall, Martin Nowak et Alan Guth. Photo Rick Friedman

Le cercle scientifique

Martin Nowak, le mathématicien financé par Epstein avec 6,5 millions de dollars, n’est que le cas le plus éclatant. Il y a aussi : le physicien théoricien Lawrence Krauss, président du projet Origins de l’Arizona State University, qui demandait conseil à Epstein après ses propres accusations de harcèlement sexuel ; la physicienne Lisa Randall de Harvard, qui plaisantait sur l’arrestation d’Epstein sur un ton affectueux. Éléments largement reconstitués par Scientific American en novembre 2025.

Le dénominateur commun n’est pas l’adhésion consciente à l’eugénisme, du moins pas dans tous les cas. C’est quelque chose de plus subtil : l’acceptation du financement, la disponibilité à fréquenter le personnage, le renoncement à poser des questions sur la provenance de l’argent et sur les intentions de celui qui le distribuait. La cooptation fonctionne rarement par la violence ou la corruption explicite. Elle fonctionne par la flatterie, la convenance, le sentiment d’appartenir à un cercle spécial.

Le corps comme territoire : pédocriminalité, lignée et domination

Il y a une dimension des fichiers Epstein que le débat public a eu du mal à cerner, et que les rapporteurs spéciaux du Conseil des droits de l’homme de l’ONU ont eu le courage de nommer sans euphémisme. Dans la déclaration du 17 février 2026, les rapporteurs écrivent que les preuves contenues dans les fichiers sont telles qu’elles constituent potentiellement des crimes contre l’humanité : esclavage sexuel, violence reproductive, disparition forcée, torture, féminicide. Leur analyse ajoute quelque chose de fondamental : ces crimes ont été commis « dans un contexte d’idéologies suprémacistes, de racisme et de misogynie extrême ». Autrement dit : il y avait un cadre idéologique. Il y avait un système de croyances qui les rendait pensables, voire rationnels, pour ceux qui les planifiaient.

C’est précisément cette connexion – entre le plan idéologique et le plan criminel – que la politologue australienne Melinda Cooper a contribué à clarifier. Cooper, dont le travail a été signalé en iatlien par Francesca Coin sur il manifesto, propose une analyse qui va à contre-courant du récit dominant. La version la plus répandue de l’affaire Epstein sépare nettement deux plans : celui des abus sexuels et celui des idées eugénistes. Comme s’il s’agissait de deux pathologies indépendantes présentes chez le même individu. Cooper soutient au contraire que cette séparation est analytiquement erronée : les deux plans sont des manifestations différentes de la même structure de pensée.

La horde patriarcale et le contrôle des corps

Pour comprendre cette unité profonde, Cooper récupère une catégorie freudienne : celle de la horde primitive. Dans Totem et Tabou, Freud décrivait la fantaisie archaïque qui sous-tend les formes d’organisation patriarcale du pouvoir : le mâle dominant qui s’approprie les corps féminins pour garantir sa propre continuité biologique et construire une descendance qui prolonge sa présence au-delà de la mort. La horde, dans cette lecture, répond à un projet d’immortalité par la reproduction contrôlée.

Cette grille, appliquée à l’affaire Epstein, révèle quelque chose que le moralisme individuel ne parvient pas à voir. Le plan d’Epstein de féconder des dizaines de femmes dans son ranch du Nouveau-Mexique, loin d’être la fantaisie d’un riche excentrique, représentait la version explicite, éhontée, d’une logique qui traverse tout son réseau. Le fichier EFTA02731395 – le journal intime d’une mineure à qui l’on a arraché son enfant nouveau-né – témoigne que cette logique avait été traduite en pratique. Un projet de production généalogique, où les corps des filles étaient le moyen et la lignée d’Epstein le but.

Cette même logique, déguisée en vision technologique du futur, est reconnaissable dans l’ambition d’Elon Musk de multiplier sa descendance à l’échelle industrielle et d’utiliser SpaceX comme vecteur de son héritage génétique vers Mars. Ce n’est pas une coïncidence qu’Epstein et Musk aient gravité autour des mêmes milieux intellectuels : – le transhumanisme, le réseau Edge, la Silicon Valley eugéniste. Dans tous ces cas, la fantaisie de la horde se représente sous une forme moderne : le mâle exceptionnel qui entend perpétuer ses gènes, utilisant le corps des femmes comme instrument et la science comme légitimation.

Il s’agit d’un système

La compréhension systémique que propose Cooper résout une énigme qui a laissé perplexes de nombreux commentateurs : comment le même réseau pouvait-il inclure un ancien Premier ministre israélien discutant d’ingénierie démographique d’État, des universitaires de Harvard concevant des optimisations génétiques, un intellectuel de gauche comme Chomsky séduit par l’accès à l’élite, et des abuseurs en série de fillettes ? Ces sujets semblent avoir peu en commun, et pourtant ils gravitaient autour du même épicentre.

La réponse est qu’ils partageaient, sous des formes diversement élaborées et avec différents degrés de conscience, une ontologie sociale dans laquelle la hiérarchie entre êtres humains est naturelle et la domination est son exercice légitime. Dans cette vision du monde, les corps – en particulier les corps féminins, et plus encore les corps des femmes pauvres, non blanches, issues de pays subalternes – ne sont pas des sujets avec des droits et une dignité propres : ce sont des ressources. Comme l’a résumé Cooper, citée dans un article de CounterPunch, le projet politique de cette classe est celui de « gouverner une économie de maîtres et de serviteurs ». Le réseau Epstein était le lieu où ce projet s’exerçait sans filtres.

La généalogie intellectuelle : de The Bell Curve aux emails d’Epstein

Ce système d’idées a une histoire, et l’ignorer signifie ne pas comprendre l’affaire. En 1994, Charles Murray et Richard Herrnstein publièrent The Bell Curve, un volume qui soutenait l’existence de différences cognitives structurelles entre groupes raciaux. La thèse implicite était de nature eugéniste : le déclin cognitif de l’espèce se combat en décourageant la reproduction des classes inférieures et des groupes considérés comme moins doués. Le livre fut largement critiqué par la communauté scientifique, mais pas ignoré pour autant ; il fut bien reçu, discuté, métabolisé dans cette partie de l’establishment usaméricain qui se reconnaissait dans la soi-disant « pensée dure », celle capable d’affronter des « vérités inconfortables ».

Trois décennies plus tard, cette généalogie est directement traçable dans la correspondance d’Epstein. Dans ses emails avec Chomsky, Epstein citait des articles de The Right Stuff – le podcast lié aux cercles néonazis qui devait contribuer à organiser le rassemblement de Charlottesville – comme véhicule de ses thèses sur la « science de la race ». Dans ses emails avec Joscha Bach, technologue de la Silicon Valley, on discutait ouvertement de prétendues infériorités cognitives liées à l’appartenance ethnique. Epstein finançait George Church pour développer des outils de sélection génétique. Il finançait Nick Bostrom, philosophe transhumaniste avec un passé documenté de déclarations racistes et des liens avec Musk, pour développer une organisation qu’Epstein utilisait comme enveloppe présentable de son projet eugéniste. Le fil est continu, et ce n’est pas un hasard.

L’élément qui émerge avec force d’une analyse intégrée est le suivant : les filles et les fillettes trafiquées, soumises à des violences reproductives dans le contexte du réseau Epstein étaient la partie la plus exposée, le point où l’idéologie se traduisait en pratique corporelle. Mais la même logique d’instrumentalisation opérait, sous des formes moins visibles et socialement plus acceptées, dans les débats démographiques de Barak, dans les ambitions généalogiques d’Epstein, dans les théories d’optimisation génétique des chercheurs de Harvard. Le mépris pour l’égale dignité des êtres humains fonctionnait sur tous ces plans simultanément, avec des registres différents mais avec la même structure profonde.

L’eugénisme comme logique du pouvoir

Que nous dit tout cela sur le moment historique où nous vivons ? Beaucoup. Peut-être tout.

L’eugénisme n’a jamais disparu. Il a été mis dans la clandestinité après Auschwitz : personne ne pouvait plus en parler explicitement, après que le projet nazi eut montré où il menait. Mais les idées ne meurent pas, elles se déguisent. Elles se déguisent en « réalisme démographique » (comme dit Barak), en « eugénisme positif » et « altruisme génétique » (comme dit Epstein), en « optimisation génétique » et « transhumanisme » (comme on dit dans la Silicon Valley). La structure de la pensée reste identique : il y a des populations de qualité supérieure et des populations problématiques ; l’avenir de l’humanité exige d’amplifier les premières et de réduire ou contrôler les secondes.

Dans le cas israélien, cette pensée a une valence géopolitique directe. La question démographique – qui aura la majorité numérique entre le Jourdain et la Méditerranée – est réelle, et les réponses qu’on y apporte structurent les politiques concrètes. L’idée de Barak d’importer un million de Russes, de les convertir pro forma, et de les utiliser comme contrepoids à la croissance arabe n’est pas de la politique-fiction : c’est une proposition sérieuse, discutée avec un chef de gouvernement (Poutine) et avec l’establishment économique usaméricain (Summers). Si elle avait été mise en œuvre, elle aurait radicalement changé la composition de la société israélienne.

La tromperie de la ‘pensée dure’

Dans le jargon des milieux qui gravitent autour du réseau Edge et de la Silicon Valley réactionnaire, une approche intellectuelle est répandue sous le nom de « dark enlightenment » [Lumières obscures]. Une expression inventée par le philosophe britannique Nick Land et le blogueur Curtis Yarvin pour désigner une pensée qui se veut libre de toute contrainte égalitaire et démocratique. En Italie, elle n’a pas encore de nom établi, mais sa logique est reconnaissable : revendiquer le courage de « dire ce qui ne peut pas être dit », en présentant comme censure toute objection éthique. Dans cet essai, nous la traduisons par l’expression « pensée dure ».

La pensée dure est le piège intellectuel dans lequel beaucoup de ces personnages sont tombés. Le piège de l’idée que les « faits inconfortables » doivent être affrontés sans tabou, au risque sinon d’être dominé par ceux qui le font. Cette rhétorique du courage intellectuel sert à discréditer préventivement quiconque soulève des objections éthiques. Comme l’a analysé Virginia Heffernan dans son article pour The Nerve : "Le salon Edge a servi d’intermédiaire entre l’argent des milliardaires et les esprits de mâles dominants, et ensemble, au fil des décennies, ils ont abouti à une philosophie commune : c’étaient des prédateurs naturels, appelés à exploiter et soumettre les autres ».

Le miroir européen : Renaud Camus, Sellner et la remigration comme eugénisme négatif

Il y a un fil qui relie le laboratoire idéologique du réseau Epstein à la droite identitaire européenne, et il passe par la même obsession : qui a le droit d’habiter un territoire, et qui doit être incité – ou contraint – à partir. C’est la même question que Barak formulait en positif (importer le matériel humain « juste ») et que le mouvement identitaire européen formule en négatif : expulser celui qui est « mauvais ». Deux réponses spéculaires à la même vision du monde, où la composition ethnique de la population est un problème technique à résoudre par l’ingénierie démographique.

Le cadre théorique est celui du Grand Remplacement, la théorie élaborée par l’écrivain français Renaud Camus en 2011, selon laquelle les populations européennes d’origine chrétienne subiraient une substitution progressive par des immigrés non européens. Camus fournit le diagnostic. La traduction en programme politique opérationnel est l’œuvre de l’Autrichien Martin Sellner, chef du Mouvement Identitaire autrichien et aujourd’hui figure de référence de l’internationale identitaire européenne. Avec son livre Remigration. Ein Vorschlag (2024) – traduit et publié en Italie sous le titre Remigrazione. Una proposta en 2025, par Passaggio al Bosco – Sellner transforme le mot d’ordre en proposition de loi : rapatriement « incité » ou forcé non seulement des irréguliers, mais aussi des immigrés en situation régulière, des naturalisés, des personnes nées et élevées en Europe. Comme l’a écrit Annalisa Camilli dans Internazionale, ce qu’on appelle « remigration » est, si on l’appelle par son nom, une déportation sur base identitaire : la révocation sélective de l’appartenance.

La généalogie intellectuelle de ce mouvement partage des racines avec celle du réseau Epstein, même si les parcours sont distincts. Le Pioneer Fund – la fondation usaméricaine fondée en 1937 avec l’objectif explicite de promouvoir la « science des races » et l’amélioration de la « race blanche », classée comme hate group par le Southern Poverty Law Center – a financé pendant des décennies à la fois la recherche eugéniste qui a alimenté des livres comme The Bell Curve, et les réseaux de publications qui ont nourri la droite identitaire européenne. Comme l’a reconstitué une enquête de The Conversation, les mêmes fondations, les mêmes donateurs et souvent les mêmes chercheurs circulaient entre les revues de race science anglo-saxonnes et les mouvements identitaires européens. L’eugénisme n’a jamais cessé d’exister : il a changé d’éditeur et d’adresse.

Du côté de la Silicon Valley, le lien est encore plus explicite. Peter Thiel – milliardaire libertaire présent dans le réseau d’Epstein, financier du transhumaniste Nick Bostrom et d’une constellation de think tanks de la droite radicale usaméricaine – a rencontré en 2016 des représentants du mouvement alt-right et white nationalist usaméricain, comme documenté par BuzzFeed News. L’ancien chancelier autrichien Sebastian Kurz, le politicien européen le plus proche de l’environnement de Thiel, vient de fonder un nouveau think tank appelé Global Shift Institute. Sellner a annoncé la création d’un Institute for Remigration avec des ambitions transnationales, déclarant être en contact avec des représentants de la Ligue du Nord italienne et de Fratelli d’Italia, lee parti de Meloni. Le réseau s’étend et se consolide.

L’Italie laboratoire pour des politiques d’ingénierie démographique

L’Italie est devenue un laboratoire privilégié de ces phénomènes. Le Remigration Summit de mai 2025 s’est tenu à Gallarate, dans la province de Varèse, dans un théâtre mis à disposition par le maire de la Ligue Andrea Cassani. Sellner l’a choisie parce que l’Italie est considérée comme « un pays sûr pour un rassemblement de l’extrême droite » comme l’ont rapporté les organisateurs. Parmi les intervenants : Jean-Yves Le Gallou (ex-Front National), Eva Vlaardingerbroek (Pays-Bas), Afonso Gonçalves du groupe pronazi portugais Reconquista. En janvier 2026, la conférence de presse à la Chambre des Députés pour le lancement de la collecte de signatures sur la « Remigrazione e Riconquista » – organisée par le liguiste Domenico Furgiuele avec les groupes fascistes CasaPound, Veneto Fronte Skinheads et Rete dei Patrioti – a été bloquée par l’opposition. Mais en vingt-quatre heures, la pétition avait déjà atteint les 50 000 signatures nécessaires à l’examen parlementaire, comme rapporté par il manifesto.

La proposition de loi en 24 articles est un document révélateur. Elle prévoit la « remigration volontaire ou forcée », l’abolition du décret sur les flux migratoires, la révision du regroupement familial, un Fonds pour la Natalité Italienne réservé « aux vrais Italiens », la priorité dans les logements publics et les crèches pour les seuls citoyens italiens. C’est, dans son intégralité, un programme d’ingénierie démographique d’État – exactement ce dont Barak discutait avec Epstein et Summers, mais avec le signe inversé, comme dit. La logique qui les unit est identique : la composition ethnique de la population vue comme un problème technique à résoudre par des instruments de sélection.

La différence entre remigration et planification démographique est de méthode et de signe, non de principe. Les deux partagent la prémisse que certaines catégories d’êtres humains sont des éléments d’une équation démographique plutôt que des sujets porteurs de droits inaliénables. C’est la même prémisse qui rendait pensable, aux yeux d’Epstein, d’utiliser des corps de fillettes comme incubatrices pour sa lignée. Quand on accepte que la composition humaine d’une société soit une variable à optimiser, les conséquences se multiplient dans des directions qui – comme l’histoire l’a déjà montré – tendent à converger vers le même point.

Les enregistrements Epstein nous ont donné quelque chose de rare : la possibilité d’écouter les puissants quand ils croient parler entre eux. Sans les médiations du discours public, sans la prudence du politiquement présentable, sans la nécessité de tenir compte des « others ». Et ce qui émerge est un monde où la hiérarchie humaine est tenue pour acquise, où la sélection des populations est discutée comme on discuterait d’optimiser une chaîne de production, où l’argent et le pouvoir confèrent le droit non seulement de dominer les autres, mais de décider qui mérite d’exister et dans quelle proportion, et quels corps sont disponibles pour être utilisés.

Ehud Barak est le produit cohérent d’une culture politique – le sionisme travailliste ashkénaze – qui a construit son État sur l’exclusion systématique et la hiérarchie ethnique, et qui a toujours trouvé le moyen de la justifier comme réalisme, nécessité, clairvoyance. Jeffrey Epstein était l’incarnation de la logique de la horde – au sens freudien que Melinda Cooper a exhumé –, le patriarche qui utilise les corps des femmes et des fillettes pour garantir l’immortalité de sa lignée, tout en utilisant les esprits des intellectuels pour légitimer la domination de sa classe. Noam Chomsky est l’exemple paradigmatique de la manière dont la pensée critique peut être cooptée quand elle perd le contact avec la perspective des exclus et cherche le pouvoir au lieu d’organiser ceux qui en sont dépourvus.

La complicité des institutions

Dans son ensemble, l’affaire Epstein est aussi – peut-être surtout – une histoire d’impunité institutionnelle. Un homme condamné en 2008 pour des crimes sexuels graves continua pendant une décennie à fréquenter présidents, universitaires, chefs d’État, anciens Premiers ministres. Il continua à financer des recherches universitaires. Il continua à discuter d’eugénisme avec des prix Nobel et des ministres. Et les institutions – Harvard, le MIT, l’Arizona State University, la justice usaméricaine, les gouvernements israélien et usaméricain – laissèrent faire.

Le Conseil des droits de l’homme de l’ONU a dit ce que trop de commentateurs hésitent encore à dire : il ne s’agit pas d’histoires de criminels isolés. Les crimes ont été commis dans un contexte idéologique précis – suprémacisme, racisme, misogynie extrême – qui a rendu possible, pendant des décennies, l’impunité. Les survivantes qui ont eu le courage de dénoncer, et les protagonistes de #metoo qui les ont précédées, ont reconnu avant tou·tes les autres le monde qui était en train de renaître.



16/03/2024

Les travailleurs palestiniens face au Grand Remplacement

C’est un aspect peu connu, à travers le monde, de la guerre lancée par Israël en octobre dernier : la suppression des possibilités de travailler en Israël pour les Palestiniens de Cisjordanie et Jérusalem-Est et leur remplacement par des travailleurs importés d’Asie, principalement d’Inde. Ci-dessous 3 articles qui jettent la lumière sur la tentative de Grand Remplacement en cours et ses contradictions, traduits par Fausto Giudice, Tlaxcala

 

MAAN informe la délégation de l’UE de ses efforts pour que les travailleurs palestiniens puissent retourner travailler en Israël

wac-maan.org.il, 12/3/2024

Introduction d’Assaf Adiv, directeur exécutif de MAAN, à la réunion d’information organisée dans les locaux de l’UE avec des délégations étrangères le 11 mars à Tel-Aviv.

Quelque 200 000 Palestiniens sont interdits de travail en Israël depuis le 7 octobre. Sans aucune forme de filet de sécurité, la situation est devenue insupportable dans les villes et les villages de Cisjordanie. Les employeurs en Israël - en particulier dans les secteurs de la construction et de l’agriculture - ont également été laissés dans l’incertitude car ils n’ont pas d’alternative réelle à la main-d’œuvre palestinienne.

Après l’attaque du Hamas et le déclenchement de la guerre, l’état d’urgence a été déclaré en Israël. L’entrée des Palestiniens en Israël a été interdite et 11 points de contrôle reliant la Cisjordanie à Israël ont été fermés. Alors que les travailleurs palestiniens ne trouvent pas d’emploi dans l’économie palestinienne en faillite, les projets de certains ministres israéliens visant à remplacer les Palestiniens par des travailleurs migrants ne sont pas viables et ne servent que des objectifs politiques populistes.

L’association des travailleurs MAAN, un syndicat indépendant en Israël qui défend les travailleurs palestiniens, s’est engagée avec d’autres forces dans une campagne visant à faire pression sur les autorités israéliennes pour qu’elles ouvrent les portes d’Israël au retour des travailleurs palestiniens.

La faim chez les travailleurs de Cisjordanie

Cinq mois de chômage forcé ont laissé les travailleurs dans une situation désastreuse. Les travailleurs palestiniens de Cisjordanie et de la bande de Gaza qui étaient employés sur le marché du travail israélien jusqu’au 7 octobre ont contribué à plus de 20 % du produit national brut palestinien (environ 4 milliards de dollars US) par an. (voir le récent rapport de l’INSS)

Or, ces travailleurs ne bénéficient pas de l’assurance chômage. Cette situation a été mise en évidence lors de la pandémie de coronavirus, lorsque des dizaines de milliers de personnes ont été mises au chômage en raison des fermetures et des restrictions imposées et se sont retrouvées sans source de revenus pendant des mois. Aujourd’hui, les travailleurs témoignent de l’état des repas sautés et de la faim, tandis que l’incertitude quant à l’avenir aggrave l’inquiétude et le bien-être mental.

Dans un témoignage que nous avons publié sur le site Internet de MAAN (en hébreu), l’un de ces travailleurs a décrit comment il a épuisé toutes ses économies et s’est retrouvé dans l’incapacité d’acheter ne serait-ce que du lait pour ses enfants. Un autre ouvrier s’est plaint de l’Autorité palestinienne à Ramallah qui, comme à l’époque de la pandémie de coronavirus, n’a manifesté aucune sympathie à l’égard des travailleurs. Plusieurs travailleurs se sont moqués des propositions avancées par le Premier ministre de l’Autorité palestinienne, Mohammad Shtayyeh, de « revenir à la culture de la terre et de vivre des légumes et des fruits qu’ils cultivent ». Un travailleur qui nous a parlé s’est moqué de cette idée et a déclaré : « J’ai mon appartement en ville et je n’ai pas un mètre de terre à cultiver. Cet appel n’est que pure fantaisie. Shtayyeh sait que sans les revenus des travailleurs, son AP est finie ».

De nombreux travailleurs témoignent d’une terrible frustration face à la position d’Israël. Après des années de travail en Israël, partant à l’aube pour une dure journée de travail et rentrant chez eux à la nuit tombée, contribuant ainsi à l’économie israélienne, ils ont le sentiment d’être tenus pour responsables d’un massacre qu’ils n’ont pas commis.

Remplacer les Palestiniens par des travailleurs indiens n’est pas réaliste

Dans le contexte de la guerre et des appels à la vengeance contre tous les Palestiniens, qu’ils soient membres du Hamas ou non, des ministres israéliens appellent à mettre fin au travail des Palestiniens en Israël. Le chef de file des partisans du remplacement des Palestiniens par des travailleurs indiens est le ministre de l’économie et de l’industrie, Nir Barkat (Likoud), qui a déclaré à plusieurs reprises son intention de faire venir 160 000 travailleurs de l’Inde et d’un certain nombre de pays africains pour remplacer les travailleurs palestiniens dans tous les secteurs de l’économie. Le ministre Barkat et le ministre des Finances d’extrême droite Bezalel Smotrich, qui appellent à mettre fin à la dépendance d’Israël à l’égard des travailleurs palestiniens, proposent des idées qui ne peuvent pas fonctionner. L’économie israélienne manque aujourd’hui non seulement des 200 000 travailleurs palestiniens, mais aussi des quelque 17 000 travailleurs immigrés qui ont quitté Israël depuis le début de la guerre.

La difficulté de recruter des travailleurs à l’étranger est toujours présente et il n’y a aucune chance de faire venir des dizaines de milliers de personnes en quelques mois, même dans des conditions normales, et encore moins pendant une guerre impitoyable. Le fait que le 7 octobre, plus de 40 travailleurs étrangers aient été assassinés/enlevés rend l’idée de travailler en Israël beaucoup moins attrayante. Malgré les déclarations ambitieuses de Barkat, le nombre de travailleurs arrivant en Israël à la fin du mois de février 2024 (cinq mois après le début de la guerre) était minime. Voir (l’article de Globes qui rapporte l’arrivée des 1000 premiers travailleurs indiens à la fin du mois de février).

Le journal Calcalist qualifie le projet de Barkat d’ « illusoire ». L’article cite un haut fonctionnaire qui affirme que même avant la guerre, le projet de Barkat de faire venir 30 000 travailleurs d’Inde était bloqué depuis des mois. Le directeur général du ministère de l’Économie, Amnon Merhav, explique également dans l’article qu’il n’existe pas de solutions magiques et que le plan est irréaliste.

Les forces de sécurité insistent sur le fait que les Palestiniens doivent retourner au travail

Les services de sécurité israéliens, qui ont annoncé en octobre une fermeture totale et une interdiction d’entrée des travailleurs palestiniens en Israël, sont depuis lors confrontés à un dilemme complexe. D’une part, ils reconnaissent la sympathie écrasante de l’opinion publique palestinienne pour le Hamas et ses actions, et donc la crainte que l’entrée de travailleurs palestiniens en Israël s’accompagne d’activités terroristes. D’autre part, ils craignent les frictions avec les Palestiniens et la pression que cette crainte exerce sur les maires et les décideurs israéliens. D’autre part, l’administration civile et le COGAT [Coordonnateur des activités gouvernementales dans les territoires palestiniens, unité du ministère israélien de la Défense] préviennent que le fait de laisser 200 000 travailleurs chez eux, sans aucune compensation ni source de revenus, entraînera certainement des difficultés économiques extrêmes, voire une explosion de violence.

Une proposition du cabinet a donc été formulée à la fin du mois de novembre pour permettre l’entrée de 28 000 travailleurs dans les secteurs de la construction et de l’agriculture, dans un premier temps. Un mois plus tard, le Conseil de sécurité nationale a présenté un plan visant à employer 80 000 travailleurs. Cependant, une discussion au sein du cabinet le 10 décembre n’a abouti à aucun résultat, étant donné l’opposition de plusieurs ministres de droite à cette mesure. M. Smotrich a affirmé qu‘ « un pays qui accorde de l’importance à la vie n’autorise pas l’entrée de citoyens de l’ennemi pendant une guerre ». Netanyahou a cédé face à cette opposition, a reporté le vote et la situation est restée telle qu’elle était jusqu’à présent (début mars 2024) : les travailleurs palestiniens ne sont pas autorisés à reprendre leur travail en Israël.

Toutefois, ce raisonnement sécuritaire s’est rapidement révélé totalement infondé lorsque les employeurs des zones industrielles des colonies (également connues sous le nom de zone C), les mêmes colons représentés par Smotrich à la Knesset, ont exigé d’être autorisés à renvoyer leurs travailleurs dans les usines. Cette pression des colons a conduit à l’entrée de 10 000 travailleurs palestiniens de Cisjordanie pour travailler dans les colonies.

Depuis plus de quatre mois, ces travailleurs sont employés dans les zones de colonisation sans provoquer de heurts ou de confrontations violentes. Il n’y a aucune raison pour que seuls les employeurs israéliens en Israël se voient refuser la possibilité d’employer des Palestiniens.

Les travailleurs palestiniens sont la bonne alternative économique

Les entrepreneurs et les agriculteurs israéliens qui, pendant des années, ont fait appel à des travailleurs palestiniens, critiquent sévèrement le gouvernement. Le président de l’Association des constructeurs israéliens, Raul Srugo, a expliqué à la commission de la Knesset sur les travailleurs étrangers (25.12) que les entrepreneurs étaient en grande difficulté. « Le secteur de la construction est presque complètement à l’arrêt et n’est productif qu’à 30 %. 50 % des chantiers sont fermés, ce qui aura un impact sur l’économie israélienne et le marché du logement ». Un rapport de situation présenté à la commission de la Knesset par le ministère des Finances a montré que la fermeture du secteur de la construction coûte à l’économie israélienne 3 milliards de NIS [= 750 millions d’€] chaque mois.

Faisant référence au fait que les travailleurs palestiniens n’étaient pas autorisés à entrer en Israël mais à travailler dans les colonies, le président de l’Association des entrepreneurs en rénovation, Eran Siev, a déclaré : « Il s’agit d’une décision ridicule prise par une bande de personnes délirantes au sein du gouvernement israélien, qui nuit directement aux travailleurs manuels et à l’industrie de la rénovation, qui est en train de s’effondrer. La décision actuelle est déconnectée d’Israël sur le terrain et des propriétaires d’entreprises sur le terrain qui sont confrontés à la faillite et à l’effondrement économique ». Siev a ajouté : 3Nous appelons à l’uniformité et à l’évitement de la politique de bas étage - la loi en Judée et Samarie comme en Israël » (Real Estate Center, 21/12/2023, en hébreu).

S’il est mis en œuvre, le plan de Nir Barkat visant à remplacer les Palestiniens par des migrants aura également des effets dévastateurs sur le marché du travail israélien. L’importation massive de travailleurs en provenance de pays avec lesquels Israël n’a pas conclu d’accords bilatéraux entraînera d’horribles phénomènes de trafic de main-d’œuvre, de perception d’énormes frais de courtage auprès des travailleurs pauvres et d’exploitation extrême, en violation des normes et traités internationaux auxquels Israël est lié. En outre, les dommages à long terme causés aux travailleurs israéliens par la création d’une armée de travailleurs bon marché et affaiblis ont fait l’objet de recherches et ont été prouvés de manière irréfutable.

La rédactrice en chef de The Marker, Merav Arlosoroff, a mentionné la signification négative du plan dans son article publié en hébreu le 12/12/23. Elle souligne que « l’arrêt de l’emploi des travailleurs palestiniens n’entraînera pas seulement l’effondrement de l’économie palestinienne et l’augmentation du risque sécuritaire, il nuira également à l’économie israélienne. Ils seront remplacés par des travailleurs étrangers moins qualifiés. En outre, ce type d’importation est entaché d’une corruption qui se chiffre en milliards de shekels par an et constitue en pratique une forme d’esclavage moderne ».

Dans son article, Mme Arlosoroff cite abondamment le rapport détaillé du professeur Zvi Eckstein, rédigé en 2011 pour le compte d’une commission gouvernementale, dans lequel il explique la différence entre l’emploi de Palestiniens qui rentrent chez eux chaque jour et celui de travailleurs migrants : « Les travailleurs palestiniens sont bien plus bénéfiques pour l’économie que les travailleurs étrangers », déclare Eckstein. « Ils travaillent en Israël pendant des années, apprennent la langue et se spécialisent dans le type de travail requis ici - et leur productivité est bien plus élevée ».

Les lieux de travail en Israël sont également d’une importance cruciale pour les travailleurs et l’économie palestinienne. En l’absence d’autres sources d’emploi dans les territoires de l’Autorité palestinienne, travailler sur le marché du travail israélien est devenu la principale source de revenus des résidents de Cisjordanie. Les résidents palestiniens titulaires d’un diplôme universitaire préfèrent également travailler en Israël dans le secteur de la construction ou des services et recevoir un salaire mensuel de 6 000 NIS [=1 500€] (les ouvriers professionnels de la construction gagnent un salaire plus élevé) plutôt que d’accepter un poste d’enseignant pour un salaire mensuel de 3 000 NIS [=750€].

Il y a longtemps que l’Autorité palestinienne n’a plus rien à voir avec la vie et les moyens de subsistance des habitants de la Cisjordanie. Ses dirigeants débitent des slogans nationaux qui définissent ceux qui travaillent en Israël comme étant « moins patriotiques » (voir par exemple le refus d’un haut responsable de l’Autorité palestinienne de reconnaître sa réunion avec les responsables de la sécurité israélienne le 6 février – en arabe). Ces slogans n’affectent cependant pas les travailleurs, qui affirment à juste titre que tant que l’Autorité palestinienne n’est pas en mesure de fournir des emplois alternatifs, ou même une assistance financière aux travailleurs pendant les périodes de chômage forcé, comme lors de la pandémie de COVID ou de la guerre, elle n’a pas le droit d’exiger qu’ils cessent de travailler en Israël.

L’importance économique et politique du retour des travailleurs palestiniens en Israël

Il est donc urgent de permettre aux travailleurs palestiniens de retourner travailler en Israël. Les employeurs en Israël n’ont pas d’alternative réelle à la main-d’œuvre palestinienne. Les travailleurs palestiniens n’ont pas d’alternative à leur travail en Israël. Les dangers liés aux frictions entre les populations peuvent être résolus. La preuve en est l’expérience réussie de l’emploi de milliers de Palestiniens dans les industries des colonies, sans aucune confrontation violente.

Au lendemain de la guerre de Gaza, l’attitude à l’égard des 200 000 travailleurs palestiniens employés en Israël revêt une grande importance, car elle peut avoir un impact sur la perspective de créer un tissu de vie normal, où Israéliens et Palestiniens trouvent des moyens de travailler et de vivre ensemble pour le bien de tous.

Le retour des travailleurs palestiniens sur le marché du travail en Israël est donc une nécessité urgente à laquelle il convient de répondre immédiatement.


 
Grave crise de l’emploi à Jérusalem-Est à l’approche du Ramadan

Erez Wagner, wac-maan.org.il, 13/3/2024

À la veille du Ramadan, les résidents palestiniens de Jérusalem-Est sont confrontés à une crise économique et sociale exacerbée par une augmentation de 7,6 % du chômage depuis le début de la guerre. En dépit de cette crise, le gouvernement compromet gravement son propre plan quinquennal pour Jérusalem-Est. L’association des travailleurs MAAN demande au maire et au nouveau conseil municipal d’obtenir des budgets pour réduire les écarts socio-économiques dans la ville.

La population de Jérusalem-Est (JE) souffre d’une grave discrimination structurelle et de négligence. Au cours de la dernière décennie, les indices de pauvreté parmi les Palestiniens de Jérusalem ont atteint 80 %. Le plan quinquennal du gouvernement pour JE, mis en œuvre pour la première fois en 2018, a été une bouffée d’air frais et a apporté un certain soulagement, mais dans le contexte de la guerre et des coupes budgétaires, nous plongeons dans une crise sans précédent.

Le plan quinquennal pour JE était novateur. C’était le premier plan ciblant JE depuis son annexion en 1967 ; c’était la première fois que le gouvernement annonçait son intention de réduire les écarts socio-économiques entre Jérusalem-Est et Jérusalem-Ouest. Le programme vise notamment à promouvoir l’emploi des femmes. Seulement 21% des femmes palestiniennes de Jérusalem participent au marché du travail.  En comparaison, le taux de participation des femmes en général (juives et arabes) est de 76% et le taux de participation des femmes arabes en Israël au marché du travail était de 42% en 2022.

La mise en œuvre du plan quinquennal a permis des améliorations dans des domaines importants : une augmentation significative du nombre d’étudiants palestiniens à l’université hébraïque et dans les collèges de Jérusalem-Ouest, ainsi que la construction d’écoles et de jardins d’enfants, et bien d’autres choses encore. Mais une grande détresse persiste.

Cependant, lorsque le gouvernement de droite de Netanyahou a pris ses fonctions en janvier 2023, le renouvellement du plan quinquennal a été remis en question. Bien qu’un nouveau plan ait finalement été approuvé en août 2023, sa mise en œuvre et le transfert des budgets ont subi des retards répétés.

Aujourd’hui, dans le contexte de la guerre, le gouvernement a décidé de réduire le budget du programme de 14%. De plus, au cours de la première semaine de mars, les budgets gelés et le manque de clarté concernant la mise en œuvre ont conduit à la résiliation des contrats des sept chercheurs et gestionnaires qui dirigent le personnel d’encadrement. Même si la mise en œuvre est renouvelée à un moment donné, la perte du personnel de haut niveau causera probablement des dommages irréparables au programme. Ces dommages s’inscrivent dans le contexte de la guerre et de la grave récession économique que connaît Israël.

À Jérusalem-Est, la situation est pire qu’ailleurs dans le pays. Depuis le début de la guerre, l’antenne de MAAN sur place a traité des demandes de résidents de JE confrontés à une vague de licenciements et de congés sans solde. Ces licenciements sont dus à la fois à la réduction de l’activité commerciale et au phénomène de discrimination raciste ouverte, y compris le refus des employeurs de continuer à employer des Arabes.

En outre, les résidents de JE craignent pour leur sécurité lorsqu’ils se rendent au travail. Ils ont également des difficultés à s’y rendre en raison des restrictions à la liberté de mouvement imposées par la police, ainsi que des fermetures arbitraires des points de passage des quartiers situés au-delà de la barrière de séparation (en particulier le camp de réfugiés de Sho’afat et Kufr Aqab).

Une pondération des données du service de l’emploi sur les personnes qui s’inscrivent pour chercher un emploi, ainsi que l’annuaire de Jérusalem le plus récent, reflètent la situation difficile. En 2022, la population active palestinienne dans la ville s’élevait à 96 200 personnes (dont 73 600 hommes et 22 600 femmes). Depuis le début de la guerre, il y a eu une augmentation cumulée de 7 338 travailleurs qui sont enregistrés de façon permanente au bureau de l’emploi comme étant au chômage (5 896 hommes et 1 442 femmes).  Cela représente 7,6 % de la main-d’œuvre palestinienne à Jérusalem. Il convient de mentionner que l’augmentation du taux de chômage à Jérusalem-Ouest pour la même période a été de 4%.

Un coup aussi dur porté à la main-d’œuvre risque d’exacerber la détresse économique, sociale et sécuritaire à Jérusalem pour les années à venir, surtout si le gouvernement persiste dans sa politique de décimation du plan quinquennal pour JE.

Aujourd’hui, à la veille du Ramadan, la ville ne respire pas la joie. D’ordinaire, le mois sacré favorise l’activité économique à Jérusalem, mais cette année, l’avenir semble plus sombre que jamais.

À Jérusalem-Est, MAAN gère un centre d’exercice des droits depuis juillet 2000. Depuis plus de vingt ans, les militants de MAAN aident des milliers de résidents de JE - en particulier des femmes - à faire face aux difficultés bureaucratiques avec les bureaux de l’emploi et de l’assurance nationale, ainsi qu’à traiter les cas d’abus de la part des employeurs. Le bureau de MAAN participe à des projets de promotion des femmes de JE, en les aidant à apprendre l’hébreu et en leur transmettant des compétences en vue de leur intégration sur le marché du travail.

Avec des organisations telles que Kulna et le Rossing Center, MAAN dirige la salle des opérations de JE depuis le mois d’octobre. En plus d’aider les travailleurs à conserver leur emploi dans la ville, les organisations aident les familles dans le besoin à recevoir des produits de première nécessité et à obtenir des bons d’alimentation du gouvernement.

Pour éviter d’aggraver la crise économique, la municipalité de Jérusalem doit agir de manière responsable : augmenter l’emploi des résidents de JE, prévenir la discrimination à leur encontre, travailler à une solution permanente qui permettra la liberté de mouvement à Jérusalem depuis les quartiers situés au-delà de la barrière de séparation, et transférer tous les fonds promis dans le plan quinquennal pour améliorer la situation socio-économique.


L’association de travailleurs MAAN syndique des hommes et des femmes issus de divers secteurs d’activité, sans discrimination fondée sur la religion, la nationalité ou le sexe. MAAN est la seule organisation de travailleurs en Israël qui syndique les Palestiniens employés dans les colonies de Cisjordanie ainsi que ceux qui travaillent en Israël. @wac_maan
Assaf Adiv est le directeur exécutif de Maan et Erez Wagner est le directeur de MAAN à Jérusalem-Est.


La Coopérative des Apicultrices de Jérusalem regroupe 115 femmes, formées par le Sinsila Center for Urban Sustainability, qui possèdent désormais chacune au moins deux ruches sur les toits de Jérusalem-Est.

 

Les syndicats indiens dénoncent le besoin « immoral et désastreux » d’Israël de recruter davantage de travailleurs indiens dans le contexte de la guerre

  • Des militants et des dirigeants syndicaux s’interrogent sur l’interdiction de travailler imposée par Israël aux travailleurs palestiniens et sur les raisons pour lesquelles des travailleurs indiens sont recrutés dans le cadre d’un conflit.
  • Mais certains travailleurs indiens considèrent que travailler en Israël leur permet d’échapper à la pauvreté et d’améliorer leurs perspectives économiques, malgré les risques.

Durdana Bhat et Kamran Yousuf, South China Morning Post, 14/2/2024

L’interdiction faite par Israël à des dizaines de milliers de Palestiniens de travailler à l’intérieur de ses frontières a entraîné une crise de l’emploi, après plus de 100 jours de guerre entre Israël et Gaza, et une campagne de recrutement de travailleurs indiens s’est avérée controversée.

Des travailleurs indiens se rassemblent pour chercher un emploi en Israël lors d’une campagne de recrutement à l’Institut de formation industrielle de Lucknow, capitale de l’État indien de l’Uttar Pradesh. Photo : AFP

L’opposition des syndicats indiens a suscité un débat en Inde, avec des arguments opposant les préoccupations humanitaires aux opportunités économiques. La controverse porte sur des considérations éthiques et met en lumière la dynamique complexe du recrutement international de main-d’œuvre.

Des militants et des dirigeants syndicaux ont remis en question l’interdiction de travailler imposée par Israël aux Palestiniens et la décision d’embaucher davantage de travailleurs indiens dans le cadre d’un conflit, et ont souligné la nécessité d’accorder la priorité à la sécurité et au bien-être des travailleurs indiens.

Sucheta De, militante et vice-présidente nationale du All India Central Council of Trade Unions, a souligné la nécessité d’examiner les raisons qui ont motivé l’envoi de travailleurs indiens en Israël pendant le conflit, compte tenu de la menace qui pèse sur leur sécurité et des conditions relativement pacifiques qui règnent en Inde.

Elle a également attiré l’attention sur l’opération Ajay qui a vu quelque 1 200 citoyens indiens rentrer en Inde depuis Israël en octobre de l’année dernière, alors que la guerre s’intensifiait.

Certains travailleurs indiens considèrent toutefois que travailler en Israël leur permet d’échapper à la pauvreté et d’améliorer leurs perspectives économiques, malgré les risques.

En novembre de l’année dernière, Vikas, 37 ans, ouvrier du bâtiment originaire de Panipat, dans l’Haryana, a passé des entretiens pour différents emplois en Inde, notamment dans la police, la Border Security Force et la Central Reserve Police Force.

Mais il n’a reçu aucune offre d’emploi et cherche maintenant des opportunités en Israël. Malgré la guerre, « les circonstances pressantes du chômage et les responsabilités familiales m’ont forcé à prendre le risque de chercher un emploi en Israël », a-t-il déclaré.

Les syndicats se sont unanimement opposés à l’ « exportation » de travailleurs indiens vers Israël pour remplacer les travailleurs palestiniens.

Tapan Kumar Sen, ancien membre du parlement indien et secrétaire général du Centre of Indian Trade Unions, a exprimé son inquiétude quant à l’impact de la mobilité transfrontalière de la main-d’œuvre. Bien que son organisation ne s’oppose pas à ce concept, il souligne la nécessité de veiller à ce qu’il ne porte pas atteinte aux droits et aux possibilités des travailleurs palestiniens.

« Dans certains cas, des travailleurs palestiniens ont été déplacés et des travailleurs indiens ont été chargés de les remplacer, ce qui est en contradiction avec les principes de leur syndicat », dit M. Sen.

Il a déclaré que son organisation avait protesté contre la demande de travailleurs indiens formulée par l’association israélienne des constructeurs. « Nous avons appelé les syndicats à ne pas participer à cette campagne de recrutement, en soulignant qu’Israël est une zone de conflit ».

Lors de la visite du ministre israélien des Affaires étrangères, Eli Cohen, à New Delhi en mai de l’année dernière, les deux pays avaient convenu qu’Israël embaucherait 42 000 travailleurs indiens - 34 000 ouvriers du bâtiment et 8 000 infirmier·ères.

En octobre, des entreprises de construction israéliennes auraient demandé au gouvernement l’autorisation d’embaucher jusqu’à 100 000 travailleurs indiens pour remplacer les Palestiniens dont les permis de travail ont été suspendus après le début de l’offensive à Gaza.

De nombreux jeunes hommes originaires d’États tels que l’Haryana, l’Uttar Pradesh, le Punjab et le Rajasthan ont afflué pour être recrutés en Israël.

Un groupe créé en décembre de l’année dernière par le gouvernement de l’État pour fournir de la main-d’œuvre contractuelle aux entités gouvernementales a depuis lors publié 10 000 offres d’emploi en Israël - 3 000 charpentiers de coffrage, 3 000 pour le cintrage du fer, 2 000 pour le carrelage en céramique et 2 000 pour le plâtrage.

En novembre, dix grands syndicats indiens ont vivement déconseillé au gouvernement d’envoyer des travailleurs indiens en Israël en raison du conflit.

« Rien ne pourrait être plus immoral et désastreux pour l’Inde que l’ « exportation » de travailleurs vers Israël. Le fait que l’Inde envisage même d’ « exporter » des travailleurs montre à quel point elle a déshumanisé et transformé en marchandises les travailleurs indiens », indique la déclaration commune des syndicats.

Communiqué de presse publié le 9 novembre 2023

La plateforme commune des centrales syndicales et des fédérations/associations indépendantes s’oppose à toute initiative visant à

EXPORTER DES TRAVAILLEURS INDIENS EN ISRAËL POUR REMPLACER LES TRAVAILLEURS PALESTINIENS

Israël intensifie sans vergogne son attaque génocidaire contre les Palestiniens, rejetant les appels au cessez-le-feu lancés par l’ONU ou même par ses maîtres, les USA !

Le manque d’éthique et la duplicité du gouvernement Modi sur cette question sont également exposés : d’abord l’expression rapide de la solidarité avec Israël, puis la marche arrière envisagée par le ministère des Affaires étrangères, l’envoi d’aide humanitaire à la Palestine et enfin l’abstention de soutenir la résolution de l’ONU pour un cessez-le-feu !

En mai 2023, lors de la visite du ministre israélien desaaffaires étrangères, Eli Cohen, à New Delhi, les deux pays ont signé un accord prévoyant l’envoi de 42 000 travailleurs indiens en Israël, dont 34 000 dans le secteur de la construction, pour remplacer les travailleurs palestiniens. Aujourd’hui, le gouvernement indien prévoit d’exporter environ 90 000 travailleurs de la construction vers Israël, sur sa demande. Le gouvernement indien joue un rôle méprisable en soutenant les plans israéliens visant à expulser les travailleurs palestiniens. Les représailles à l’attaque du Hamas ne sont qu’une excuse !

En l’état, l’occupation coloniale de la Palestine a décimé son économie, provoquant des niveaux élevés de pauvreté et de chômage, et a rendu les Palestiniens dépendants d’Israël pour l’emploi. Bien que les chiffres aient fluctué au fil du temps, une moyenne de 130 000 Palestiniens étaient employés en Israël, le secteur de la construction représentant la plus grande part des travailleurs palestiniens, avec des travailleurs palestiniens représentant près de 65-70% de la main-d’œuvre totale.

Rien ne pourrait être plus immoral et désastreux pour l’Inde que cette « exportation » de travailleurs vers Israël. Le fait que l’Inde envisage même d’ « exporter » des travailleurs montre la manière dont elle a déshumanisé  les travailleurs indiens et fait d’eux des marchandises. Une telle démarche équivaudra à une complicité de la part de l’Inde avec la guerre génocidaire qu’Israël mène actuellement contre les Palestiniens et aura naturellement des conséquences négatives pour les travailleurs indiens dans l’ensemble de la région.

Le mouvement syndical indien doit se solidariser avec les travailleurs palestiniens et rejeter cette idée désastreuse. Décidons que nous ne travaillerons pas pour remplacer les travailleurs palestiniens en Israël ! L’Inde et les travailleurs indiens doivent boycotter les produits israéliens ! Les travailleurs indiens, comme leurs homologues dans certains pays occidentaux, devraient refuser de décharger les cargaisons israéliennes !

Nous exigeons que l’accord conclu avec Israël pour l’exportation de travailleurs indiens soit immédiatement annulé ; nous exigeons l’arrêt immédiat de l’agression israélienne contre la Palestine, la fin de l’occupation ; nous exigeons que le droit des Palestiniens à une patrie souveraine soit respecté - c’est la seule voie possible vers la paix.

 

Fédérations/associations sectorielles indépendantes             

Chandan Kumar, 32 ans, ouvrier du bâtiment, a vu dans l’opportunité de travailler en Israël un moyen d’échapper à la pauvreté et aux perspectives d’emploi limitées en Inde.

« À une époque où les opportunités de travail sont rares et les situations désespérées, nous sommes dans une situation désespérée. Même si le pire nous arrivait là-bas, nos familles auraient au moins un soutien financier pour leurs dépenses quotidiennes. Tenter sa chance en Israël offre la promesse d’un salaire substantiel et d’un avenir plus radieux », dit-il.

Durdana Bhat est une journaliste multimédia indépendante basée en Inde qui réalise des reportages sur des questions telles que les droits humains, l’environnement, les conflits et le genre.

Kamran Yousuf est un journaliste multimédia basé en Inde qui couvre les droits humains, la politique et la technologie en Asie du Sud. Son travail a été publié dans un grand nombre de médias internationaux et locaux.