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01/02/2026

Moins quinze degrés
Un reportage sur Minneapolis en résistance à l’opération Metro Surge

Face à l’échelle démentielle de l’opération Métro Surge, des gens ordinaires jonglent entre leur vie quotidienne et le fait de veiller les uns sur les autres comme ils le peuvent.

Robin Kaiser-Schatzlein, The New York Review, 30/01/2026
Traduit par Tlaxcala

Robin Kaiser-Schatzlein a grandi à Saint Paul, Minnesota et vit à Brooklyn. C’est un journaliste indépendant usaméricain et l’auteur du livre à paraître Tyranny at Work: Unfreedom and the American Workplace (Harper-Collins, avril 2027). Bluesky

 


Une manifestante fait face à des agents des Douanes et Protection des frontières(CBP) lors d’une manifestation suite à la mort d’Alex Pretti, tué par des agents fédéraux, Minneapolis, 24 janvier 2026. Arthur Maiorella/Anadolu/Getty Images

 En allant en voiture de l’aéroport à Saint Paul, on passe sous Fort Snelling, une énorme structure en calcaire du début du XIXe siècle. En novembre 1862, après la conclusion sanglante de la guerre entre les USA et les Dakota, 1 700 personnes de la tribu Dakota furent forcées de marcher jusqu’à Fort Snelling et enfermées dans un camp de concentration sur les terrains plats de la rivière en contrebas. Le mois suivant, trente-huit hommes Dakota furent pendus à Mankato, Minnesota — la plus grande exécution collective de l’histoire des USA. Entre cent et trois cents personnes moururent dans le camp. Quand j’étais enfant, en grandissant à Saint Paul, nous n’avons rien appris de tout cela, mais nous allions régulièrement à Fort Snelling lors de sorties scolaires pour voir des reconstituteurs historiques allumer de faux canons. Les sucres d’orge du magasin général étaient une grande attraction.


Aujourd’hui, Fort Snelling est de l’autre côté de l’autoroute par rapport à un nouveau centre de détention, le bâtiment fédéral Bishop Henry Whipple, qui sert de quartier général local pour l’Immigration et les Douanes (ICE). Par le passé, Saint Paul, de l’autre côté du fleuve, a été largement épargnée par les types de troubles civils qu’a connus Minneapolis au fil des décennies ; même pendant les soulèvements de 2020, les choses y sont restées assez calmes. Mais quand j’ai commencé à appeler des gens chez moi dans les villes jumelles début janvier, tout le monde était à cran. Une personne m’a envoyé un article de la radio publique du Minnesota sur un homme battu inconscient par des agents de l’ICE et détenu à une station-service à quelques pâtés de maisons de chez elle, dans un quartier tranquille de Saint Paul. Une autre m’a dit que l’ICE patrouillait les artères centrales de la ville, remontant et descendant University et Snelling.

À ce moment-là, il était clair que l’ICE n’est pas au Minnesota principalement pour détenir et expulser des gens. Les agents sont venus, avant tout, pour terroriser les Minnésotain·es. Sinon, pourquoi seraient-ils arrivés équipés pour la guerre, en tenues de combat ? L’administration Obama a expulsé des millions de personnes à travers le pays sans autant de tapage. L’opération Metro Surge n’était pas bien pensée, comme le soulignent les vidéos de véhicules de l’ICE coincés dans la neige et d’agents glissant dans des rues gelées. Mais le fait de réaliser ça n’apporte aucun réconfort ; même avant qu’ils ne commencent à tuer des gens, il était évident que l’incompétence des agents ne faisait que les rendre plus dangereux. Le froid mordant entrave l’opération mais semble aussi être de connivence avec elle : l’ICE roule en cherchant des cibles par un temps qui contraint à rester cloîtré à l’intérieur tous ceux qui ont le choix.

Alors que la montée en puissance s’accentuait, les agents n’ont pas semblé craindre les caméras. En fait, ils participent à la diffusion de leur propre brutalité, utilisant souvent des grenades fumigènes colorées pour produire des images théâtrales. Sur Reddit, j’ai vu un agent sur le siège passager d’une fourgonnette pointer son pistolet sur des civils non armés dans la rue ; j’en ai vu d’autres fouiller violemment des appartements ; un autre encore a vaporisé du gaz poivre sur un manifestant qui s’éloignait de lui ; quelques autres ont traîné un jeune homme hors d’une Target pour l’abandonner en larmes peu après. Une vidéo montrait un escadron d’agents arrachant une femme handicapée de sa voiture alors qu’elle essayait de se rendre à un rendez-vous médical et la portant par les membres comme un animal.

Terrorisés et terrifiés, les gens résistent toujours à la vague comme ils le peuvent. Du jour au lendemain, des églises ont mis en place des opérations de type entrepôt pour livrer de la nourriture à ceux qui se sont cachés ; l’Iglesia Dios Habla Hoy dans le sud de Minneapolis a distribué plus de 12 000 boîtes de provisions en six semaines. Les banques alimentaires ont été submergées de dons et de bénévoles. Des femmes somaliennes du quartier Cedar-Riverside patrouillent dans les rues avec des gilets de sécurité et font des tours de garde dans les halls d’immeubles, informant les gens de leurs droits et servant du thé ; des groupes de voisins montent la garde devant un centre commercial somalien à Minneapolis et un supermarché mexicain à Saint Paul, tous deux ayant été pris pour cible par des raids. Dans un cas, des gens se sont donné le bras pour empêcher l’ICE d’entrer dans une épicerie sans mandat.

Des navettes conduisent les gens au travail et à leurs rendez-vous médicaux. Des bénévoles se déplacent en ville en tant que notaires, signant des formulaires de Délégation d’Autorité Parentale (DOPA) pour les familles séparées. Des sociétés de dépannage locales répondent gratuitement aux appels concernant des véhicules trouvés dans la rue portes ouvertes, désormais un phénomène couyrant. Des voisins promènent les chiens de familles cachées. Les gens s’organisent pour fournir du lait maternel à des bébés dont les parents ont été emmenés par l’ICE. Comme c’est devenu la norme dans toutes les formes de crise usaméricaine, les gens font des collectes de fonds en ligne pour ceux qui ont du mal à payer leur loyer ou à subvenir aux besoins de leurs enfants.

Des chats de réaction rapide se forment sur Signal et WhatsApp pour alerter les résidents quand l’ICE se montre et pour rassembler des foules d’observateurs, qui soufflent dans des sifflets et klaxonnent. Certaines personnes suivent les véhicules de l’ICE tandis que d’autres notent les plaques d’immatriculation des voitures quittant le bâtiment Whipple. D’autres encore traquent les hélicoptères pour essayer de deviner où l’ICE se rendra ensuite. Des foules jouent du klaxon et frappent sur des casseroles devant les hôtels logeant des agents de l’ICE. Mi-janvier, le DoubleTree de Saint Paul a notifié aux employés du DHS qui y séjournaient que leurs réservations étaient annulées et que l’hôtel fermait pour des « raisons de sécurité publique ».

L’ampleur même de l’effort d’entraide est difficile à saisir, tout comme la rapidité avec laquelle il s’est organisé et le courage de ceux qui en sont responsables. En même temps, ce qu’ils font est largement du tri, répondant à une urgence après l’autre. Des voisins jonglant avec leur travail, leurs enfants et leurs propres peurs font face à trois mille agents fédéraux. (À titre de comparaison, ce sont trois cents qui ont été déployés à Chicago.) L’ampleur de l’opération Metro Surge est démente, extravagante. Alors que les responsables étatiques et locaux font des effets de manche en conférences de presse et déposent des plaintes, les gens font ce qu’ils peuvent pour se protéger les uns les autres et tenir bon.

*

Quand je suis arrivé à Minneapolis mercredi de la semaine dernière, la température était plus douce que la normale, environ -9°C, et une fine neige cristalline tourbillonnait. Après des jours à regarder des vidéos d’arrestations par l’ICE, je m’attendais inconsciemment à un pandémonium total, mais la zone de ramassage à l’aéroport était la plus calme que j’aie jamais vue. Je suis passé devant la station-service de Saint Paul où des agents ont battu un homme jusqu'à ce qu'il perde connaissance : il n’y avait aucun signe de l’enlèvement.

Dans une épicerie du quartier Seward à Minneapolis, j’ai entendu une caissière demander à une autre : « Mais est-ce que c’est illégal ? En mettant mes courses en sac, j’ai demandé si elles parlaient de l’ICE. « Ils ont frappé à la porte de sa famille mais il n’y avait personne. Alors ils ont cassé la caméra », a dit l’une d’elles en haussant les épaules.

Dans les rues du sud de Minneapolis, un centre de l’opération de chasse de l’ICE, deux jours plus tard, je n’ai trouvé aucune trace de cette semi-normalité surréaliste. Des blocs tranquilles sont animés par des bénévoles patrouillant en voiture ou debout au coin des rues avec des sifflets, et par des véhicules de l’ICE roulant à toute allure sur des routes glissantes ; les agents surgissent de nulle part et disparaissent tout aussi vite. Une fois, une voiture est passée devant moi et j’ai vu un homme ajuster son gilet pare-balles derrière une vitre teintée, laissant voir l’insigne brodé révélateur « POLICE ». Une autre fois, j’ai repéré un 4X4 sans plaque avant et deux autres véhicules le suivant de près. Les trois voitures ont fait un demi-tour puis un virage à gauche immédiat dans une rue latérale, se déplaçant comme une seule unité sinueuse, comme un serpent. Je me suis engagé dans la rue latérale derrière elles et j’ai vu qu’elles s’étaient garées dans une ruelle, et qu’une douzaine d’agents environ avaient surgi. J’ai fait le tour du pâté de maisons pour essayer de voir où ils étaient allés à pied, mais il n’y avait aucun signe d’eux, et quand je suis revenu, ils étaient partis.

*

Les gens qui ont vécu 2020 à Minneapolis sont déjà familiers avec la vue de troupes fédérales armées rôdant dans leurs rues. Pendant les soulèvements, des membres de la Garde nationale patrouillaient les quartiers et tiraient des balles en caoutchouc sur des civils pour faire respecter un couvre-feu. Contribuant à cette impression de déjà-vu, de nombreux résidents de la ville sont à nouveau coincés chez eux, trop effrayés pour sortir. Comme ce fut le cas pendant la pandémie, pour certaines personnes, simplement faire une course ou aller voir des amis nécessite un certain degré de planification et une certaine tolérance au risque. Les districts scolaires des villes jumelles ont commencé à proposer des options d’apprentissage à distance pour les élèves. Même certains de mes amis citoyens non blancs se terrent sur place.

La pandémie et le soulèvement ont incité les gens de Minneapolis à s’organiser pâté de maisons par pâté de maisons. Les chats Signal et WhatsApp de quartier ont coordonné l’aide alimentaire et locative, puis organisé des surveillances locales, comblant un vide quand la police semblait avoir relâché ses efforts en matière d’application de la loi. Aujourd’hui, ces chats semblent à nouveau être l’unité de base de l’organisation à Minneapolis. La résistance à l’ICE est davantage motivée par des voisins veillant les uns sur les autres que par des groupes d’affinité ou un projet idéologique de gauche spécifique.

Des agents fédéraux s'en prennent à des manifestants après avoir tiré des gaz lacrymogènes, Minneapolis, 24 janvier 2026. Arthur Maiorella/Anadolu/Getty Images

 

Bien sûr, une différence entre ce moment et la pandémie est que la majorité des gens ne sont pas au chômage. Qu’ils soient des immigrants vivant dans la peur de l’ICE, des bénévoles d’entraide, ou les deux, la plupart vont encore à leur travail, en plus de s’occuper peut-être des enfants et de préparer le dîner. Beaucoup m’ont dit en riant que, quand on additionnait tout, ils faisant des journées de boulot de dix-huit à vingt heures.

En dehors de cette recrudescence d’activité, beaucoup vivent l’invasion principalement par le biais des vidéos, souvent filmées par des observateurs citoyens, qui se répandent sur les réseaux sociaux et passent aux informations. (« C’est comme Call of Duty ! », crie un agent en tenue de camouflage dans un extrait, pointant son arme sur des manifestants. « Plutôt cool, hein ? ») Ces images projettent la puissance bien au-delà des parties de la ville où l’ICE est le plus actif. Même les mises à jour régulières sur les observations de l’ICE dans les chats de quartier peuvent accentuer le sentiment que les agents sont omniprésents. C’est une ligne fine : les réseaux qui attisent la résistance peuvent aussi alimenter la rumeur de la peur.

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Une nouveauté de ce moment : il était difficile de dire à quel point il était sûr pour quiconque de me parler. Pendant mon séjour chez moi, alors que j’interviewais des personnes directement impactées par l’opération Metro Surge et que je suivais des bénévoles d’entraide, je n’ai cessé d’entendre parler des moyens déployés par l’ICE pour piéger les personnes qui critiquent l’agence ou entravent sa campagne de terreur. Après qu’un magasin de jouets local a été mis en avant sur ABC News pour avoir distribué des sifflets imprimés en 3D, il a été visité par des agents de l’ICE qui ont exigé les documents d’autorisation de travail des employés. Le 26 janvier, le directeur du FBI Kash Patel a révélé dans une interview qu’il avait lancé une enquête sur des chats Signal privés après qu’un podcasteur d’extrême droite s’est infiltré dans plusieurs fils de discussion de patrouille. Les manifestants et observateurs sont de plus en plus détenus sans raison ; on m’a dit à mi-parcours de ma visite que si j’allais au bâtiment Whipple, je devais me préparer à être retenu jusqu’à trois jours. Les tactiques de l’ICE changent constamment. J’ai entendu une rumeur selon laquelle les agents mettent des autocollants de pare-chocs « Vegan » et « Coexist » sur leurs voitures pour échapper à la détection. Ils pourraient se faire passer pour des livreurs. J’ai entendu parler de bénévoles qui suivaient des véhicules de l’ICE pour être menés directement à leur propre domicile — la façon des agents de leur faire savoir qu’ils ont été identifiés.

Une école a averti les familles que l’ICE distribuait des flyers proposant de la nourriture, transformant l’insécurité alimentaire créée par l’agence en piège. Des bénévoles livrant des provisions à des personnes cachées ont été suivis par des agents cherchant des cibles. L’ICE maintient trois membres de la tribu Oglala Sioux en détention, et a refusé de divulguer des informations au-delà de leurs prénoms à moins que la tribu n’entre dans un « accord d’immigration » avec le gouvernement. Des surveillants d’arrêts et de départ de bus scolaires rapportent que des agents de l’ICE se font passer pour des observateurs pour surveiller les enfants. À 150 km à l’ouest de Minneapolis, à Willmar, des agents de l’ICE ont déjeuné dans un restaurant mexicain, puis sont revenus cinq heures plus tard et ont arrêté trois employés alors qu’ils quittaient le travail. Ils ont tiré un grand-père, vêtu seulement de ses sous-vêtemens et enveloppé dans une couverture, hors de chez lui par -12°C. Ils arrêtent des observateurs, presque tous citoyens US, et les abandonnent dans des bois ou des parkings aléatoires. Ils ont enlevé des enfants de deux ans seulement ; un après-midi, ils ont forcé un enfant de cinq ans, capturé à son retour de l’école maternelle, à frapper à la porte de sa maison alors que les membres de sa famille se cachaient à l’intérieur.

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Le vendredi 23 janvier était le jour d’une grève générale largement médiatisée, un appel des syndicats des villes jumelles à « pas de travail, pas de shopping, pas d’école ». Le mouvement ouvrier du Minnesota, entre autres, a prévu une énorme marche publique dans le centre-ville de Minneapolis pour protester contre l’ICE. Je pouvais voir que l’information circulait largement en ligne au nombre de personnes en dehors des villes jumelles qui m’ont envoyé des messages pour me demander si j’y assistais. Au lieu de cela, j’ai fini par interviewer des personnes affectées par l’ICE et suivre des organisateurs d’entraide, qui continuaient leur travail.

J’ai rencontré Vi dans une maison chaleureuse et chaotique du sud de Minneapolis.

Vi vit en banlieue, mais à cause de l’interdiction de faire des achats durant la grève, elle déposait des nems maison au porc et au poulet chez des amis sur son chemin vers le rassemblement du centre-ville.

Vi, qui est Hmong, s’inquiète du désir exprimé par Stephen Miller de dénaturaliser des citoyens naturalisés comme elle. Elle a trois enfants, et son mari a une maladie chronique ; elle gère les factures et beaucoup de paperasse familiale, en plus de cuisiner, coudre et tout le reste. Elle a récemment jugé nécessaire de montrer à ses enfants où se cacher dans la maison si des agents venaient la prendre. Son enfant de onze ans fait des cauchemars sur le fait d’être enlevé par l’ICE. Le cadet de cinq ans demande s’il y a des « soldats » dehors avant d’ouvrir la porte. Le tout-petit n’est pas allé à l’école maternelle de la semaine. « Les enfants ne peuvent pas être des enfants en ce moment », dit Vi. Pendant ce temps, elle va toujours travailler tous les jours, même si elle se sent engourdie et déconnectée de son corps, et qu’elle ne dort pas bien.

« Ce qui me fait le plus peur, c’est que les règles changent sans cesse », m’a-t-elle dit. « Avant, c’était très clair. » On savait ce qui pouvait vous faire expulser, ce qui pouvait faire avancer votre dossier, et jusqu’où le gouvernement irait pour faire appliquer la loi. Maintenant, il n’est même pas clair si les lois comptent. Pourtant, Vi m’a dit qu’elle prévoyait de se joindre à la marche de la grève générale dans le centre-ville. Quand elle a embrassé et câliné ses enfants ce matin-là, elle leur a expliqué pourquoi elle devait y aller. Elle ne croit pas devoir attendre qu’une autorité supérieure vienne à son secours. La pancarte qu’elle a faite pour la protestation disait : « L’histoire nous dit que ça n’a jamais été le gouvernement qui nous sauve, ça a été le peuple ».

 


Une foule de manifestants marchant dans le centre-ville de Minneapolis, 25 janvier 2026. Arthur Maiorella/Anadolu/Getty Images

J’ai rencontré une autre bénévole d’entraide, Lucia, dans le sous-sol d’un centre communautaire à Saint Paul, où elle travaillait sur son ordinateur pendant que nous parlions. (C’est-à-dire que, comme la plupart des travailleurs d’entraide, elle faisait encore son travail de jour.) Son téléphone n’arrêtait pas de s’illuminer avec des messages de son chat de bénévoles pendant notre entretien ; elle m’a dit qu’elle avait dû commencer à transporter une batterie de secours extra-large parce que les mises à jour constantes vident rapidement son portable.

Lucia est citoyenne, mais elle est née au Mexique. Il y a quelques mois, elle a formé une organisation d’entraide en utilisant le chat texte de son groupe de danse hebdomadaire ; c’était fin novembre, après que l’ICE eut forcé l’entrée d’une maison dans l’est de Saint Paul sans mandat et eu détenu un homme latino non armé. Des voisins étaient sortis pour observer et filmer, mais alors que l’ICE terminait son opération, un escadron du département de police de Saint Paul est arrivé en tenue anti-émeute et a gazé aux lacrymos la foule. Lucia a pensé : « Personne n’est en sécurité ».

Les gens dans la communauté de Lucia ont commencé à se cacher. Elle et son groupe d’entraide ont livré de la nourriture, assuré des transports et aidé pour le loyer, entre autres. Puis les choses sont devenues plus effrayantes. Pendant trois jours consécutifs, elle a remarqué une Jeep noire garée en face de chez elle. Le troisième jour, elle était garée directement derrière sa voiture. La veille, Lucia organisait une collecte de fournitures pour les familles qui pourraient devoir se cacher, demandant à ses contacts d’apporter des sacs à dos et des produits essentiels comme des brosses à dents, du baume à lèvres et des produits féminins. Maintenant, elle a fait un sac pour elle-même et est allée rester avec des amis pendant trois jours.

La mort de Renee Good a été un autre tournant pour Lucia. Comme elle me l’a expliqué : si l’ICE était prêt à tirer sur une femme blanche en pleine tête, qui savait ce qu’ils feraient aux personnes de couleur ? Qui savait ce qu’ils feraient à qui que ce soit ? Après cela, elle a redoublé d’efforts dans son travail d’entraide.

Lucia et son mari, Harold, comme elle latino et citoyen usaméricain, portent maintenant leurs passeports sur  eux partout. (Beaucoup de gens dans les villes jumelles font de même, y compris le maire de Saint Paul, qui est Hmong.) Ils portent aussi des dispositifs de suivi cachés sous leurs vêtements au cas où ils se retrouveraient dans un centre de détention hors de l’État. Ils écrivent et réécrivent les numéros d’avocats sur leurs bras. Ils ont établi des plans avec des personnes qui sauront ce que signifie un message texte disant seulement « 911 ».

Quand j’ai évoqué avec Harold la peur qui accompagne le fait de savoir qu’il pourrait être profilé racialement comme un immigrant, sa réponse a fait écho à celle de Vi. « La peur a toujours été là », a-t-il dit, « mais la peur a changé parce que les règles ont changé ». Quand il patrouille son quartier avec le groupe d’entraide ou participe à des protestations pacifiques, m’a-t-il dit, « Je m’attends à être arrêté. Tu essaies juste de te préparer mentalement ».

*

Je devais partir le samedi 24 janvier, prenant un vol de midi pour éviter une tempête arrivant sur la côte est. Pour mon dernier matin, j’ai retrouvé un ami d’enfance qui vit dans le sud de Minneapolis, et nous avons marché péniblement à travers la lueur hivernale et la neige gelée jusqu’à un bistrot local. Il faisait -26°C, et de la vapeur s’échappait des bouches d’égout. La vie de mon ami, comme celle de tout le monde, a été grandement altérée par la vague ; il voit des agents de l’ICE tous les jours. Pourtant, pendant le petit-déjeuner, nous avons parlé de nos vieux amis, de nos vies, et de mon enfant. Pendant que nous mangions, le bistrot s’est rempli d’une foule typique pour le brunch du week-end, choisissant entre café moyennement torréfié et torréfié foncé, entre pancakes et pain perdu, entre œufs au plat et brouillés.

Il voulait me montrer sa maison, qu’il avait récemment achetée, alors nous avons marché quelques pâtés de maisons jusqu’à là. C’est un petit bungalow avec de beaux détails en bois — cage d’escalier lambrissée en pin noueux, planchers en chêne usés — typiques du quartier. Sa compagne nous a accueillis à la porte. Après une visite rapide, j’ai commencé à remettre mon équipement d’hiver. Sa compagne a pris un appel téléphonique et s’est éclipsée dans la pièce voisine.

Soudain, elle était de retour. « Je te mets en haut-parleur », a-t-elle dit. La personne à l’autre bout tremblait – c’était audible -. « Nous pensons qu’il a été touché par balle », ont-ils dit. Nous sommes restés dans l’entrée sombre, la poussière scintillant dans l’air, figés dans le silence. L’appelant avait vu une vidéo circulant en ligne, dans laquelle des agents de l’ICE semblaient tirer sur un homme dans la rue. Ils pensaient que l’homme sur la vidéo était leur ami. Mon ami m’a dit qu’il venait de passer la soirée la veille avec la personne en question, un type doux et gentil qui était néanmoins exaspéré par la situation. Rien n’était encore clair, mais ils ont décidé d’aller aux soins intensifs. Alors que ma mère me déposait à l’aéroport, j’ai eu de leurs nouvelles : c’était leur ami, Alex Pretti, qui avait été touché. Juste avant le décollage de l’avion, j’ai appris qu’il était mort.

“T'en fais  pas, je m'occupe de toi”

27/01/2026

Minneapolis, Palestine occupée

Ci-dessous, traduits par Tlaxcala, trois articles suscités par l’exécution, commise de sang-froid, d’Alex Peretti à Minneapolis. Une mort de trop, après celle de Renee Nicole Good et qui soulève une tempête d’indignation au-delà du Minnesota.

Là où le trottoir finit, les mensonges commencent : sur l’exécution d’Alex Pretti

Jeffrey St. Clair, CounterPunch, 26/1/2026

Jeffrey St. Clair est coéditeur de CounterPunch. Son dernier ouvrage s'intitule An Orgy of Thieves: Neoliberalism and Its Discontents (avec Alexander Cockburn). sitka[at]comcast[dot]net  ou @JeffreyStClair3.

Voici ce que j’ai vu après avoir visionné plusieurs vidéos de l’exécution d’Alex Pretti : L’infirmier de l’administration des anciens combattants Alex Pretti, que Gregory Bovino a dit vouloir causer des "dégâts maximum", essayait de protéger une femme qui se faisait asperger de gaz poivré, un acte d’humanité qui a mis en rage les agents de la CBP (Patrouille frontalière) qui se sont ensuite jetés sur lui en masse, lui aspergeant le visage de gaz poivré. Il tenait un téléphone portable à la main lorsque huit agents se sont rués sur lui et l’ont violemment projeté sur le bitume. Avec six agents de l’immigration sur lui, Alex Pretti aurait facilement pu être « chauviné »  [Derek Chauvin, le meurtrier de George Floyd, NdT] à mort... s’ils n’avaient pas décidé de lui tirer dessus. Il avait un pistolet dans un étui, pour lequel il avait un permis (et un droit divin, selon Trump et la NRA) de « port apparent ». Et cette arme lui a été prise par un agent qui s’est éloigné, puis ils lui ont tiré dessus à plusieurs reprises à seulement quelques centimètres, jusqu’à 10 coups en moins de cinq secondes.

La tentative de dissimulation a eu lieu immédiatement. Alors que la bande d’officiers se dispersait comme un atome fissuré du corps inerte de Pretti après les coups de feu, ils se sont tournés directement vers la foule qui avait filmé et hurlé d’horreur face à l’exécution qu’elle venait de voir. Sorti le gaz poivré. Sorties les matraques. Sorties les armes. Ils ont tenté de détenir les témoins et de voler leurs téléphones portables. L’homicide est un crime d’État. Mais le DHS (Sécurité intérieure), une fois de plus, comme dans le cas de Renee Good, a empêché la police d’État du Minnesota d’enquêter sur la mort d’un résident du Minnesota et citoyen usaméricain, et le FBI a mis fin à toute enquête interne sur les tirs. Ils ont refusé de révéler l’identité du tireur, l’ont retiré du Minnesota vers une autre juridiction et l’ont remis en liberté. C’est la preuve de la culpabilité. C’est aussi la preuve que les tactiques de « côté obscur » de Cheney [« Pour se protéger, les USA devront travailler du côté obscur », déclaration  après le 11 septembre, NdT] ne sont plus réservées aux sites noirs [prisons secrètes de  la CIA, NdT]. Elles sont rentrées au bercail pour sévir contre les USAméricains en plein jour...

Noem, Bovino et Trump ont été prêts à calomnier le cadavre d’un homme qui travaillait pour leur propre gouvernement, prodiguant des soins aux anciens combattants usaméricains. Un citoyen usaméricain, né de citoyens usaméricains. Un homme sans casier judiciaire, qui n’avait commis aucun acte criminel lorsqu’il a été abattu, si ce n’est essayer de se protéger et de protéger les autres des brutalités d’agents fédéraux masqués, lourdement armés. Ils l’ont souillé avant de savoir quoi que ce soit sur lui. Ils l’ont vilipendé avant même que son sang n’ait gelé sur le trottoir. Ils l’ont diffamé avant même d’avoir vu les vidéos de son meurtre. Ils l’ont sali après avoir vu les vidéos de son meurtre. Ils l’ont blâmé parce qu’il était irréprochable. Ils l’ont diffamé pour cacher leur propre culpabilité. Une culpabilité qui court de ce trottoir de Minneapolis aux bureaux de la Patrouille frontalière, au QG du DHS, jusqu’à la Maison Blanche. Les mensonges, si outranciers, si transparents, sont la preuve de leur culpabilité.

Puis sont venus les mensonges. Il avait une arme à la main et était prêt à tirer. Il préparait un massacre. Il était chargé de munitions. C’était un terroriste intérieur. C’était un assassin. Il était armé quand ils lui ont tiré dessus. Tous des mensonges. Des mensonges proférés par certaines des personnes les plus haut placées du gouvernement. Des mensonges qui se sont ensuite déversés directement dans le conglomérat médiatique de droite. Des mensonges qui se sont propagés comme un virus dévoreur d’esprit à travers les 30 pour cent du pays avides de croire tout ce que Trump et son régime leur disent. Mentir est à peu près la seule production dont ce régime est capable.

Les mensonges ne sont même pas créatifs. Ils sont pro forma. Ils les disent pour dissimuler l’impunité accordée aux agents meurtriers de l’État, qui ont été libérés des entraves de la Constitution et ont reçu licence de piller et saccager, détenir et tuer à volonté. Mais combien de temps même les partisans les plus serviles de ce régime seront-ils prêts à avaler les mensonges sans être secoués par une nausée profonde ? Les pro-vie ? Les évangéliques ? La NRA ? Jusqu’où toléreront-ils ? Après tout, des agents fédéraux ont désarmé Alex Pretti, puis lui ont tiré dessus. On ne pourrait pas écrire une parabole plus déchirante pour les mises en garde de Charlton Heston sur le caractère sacré du droit aux armes face à la tyrannie toutes ces années. Cette exécution odieuse fera-t-elle enfin que la NRA se retourne contre Trump ? N’y comptez pas. Comme le Sierra Club, la NRA s’intéresse plus à l’argent et à l’accès au pouvoir qu’aux causes pour lesquelles elle collecte des fonds, et l’organisation est peu susceptible de compromettre sa relation avec Trump, même si elle est à sens unique. Ses membres, cependant, peuvent penser différemment.

Voici une façon dont les comparaisons entre l’Allemagne nazie et l’USAmérique MAGA échouent : la plupart des dirigeants nazis n’étaient pas aussi stupides que les gens dont Trump s’est entouré, comme Noem, Patel, Homan et Bondi. Il n’a pas embauché ces gens-là pour leur compétence mais pour leur loyauté aveugle. En fait, il préfère que ses subalternes soient amoraux et incompétents, manquant de connaissance et d’intérêt pour les lois et les organisations qu’ils sont censés superviser. Hitler a purgé la SA lors de la Nuit des Longs Couteaux pour une raison. (Comme Jim Bovard me l’a rappelé, « Après ce carnage, le Reichstag contrôlé par les nazis a adopté une ‘loi’ qui légalisait rétroactivement tous les meurtres de la purge. Tout comme la loi sur les commissions militaires de 2006 a légalisé rétroactivement la torture. ») Bien que ses malfrats aient été essentiels pour lui assurer le pouvoir, ils étaient un handicap pour l’y maintenir. Trump lui-même est trop vaniteux et trop peu sûr de lui pour réaliser le danger tapi dans le ventre de la bête et cela pourrait bien causer sa perte.

Mais les gens qui étaient dans la rue glaciale ce matin-là pour documenter savent exactement ce qui s’est passé. Ils l’ont entendu. Ils l’ont vu. Ils l’ont ressenti. Ils ont senti l’odeur de cordite des coups de feu. Ils ont vu le sang couler. Ils ont vu les agents se disperser après ce qu’ils avaient fait. Ils savaient qui avait commencé. Ils savaient qui avait mis fin à la vie d’une personne dont le métier était de sauver des vies. Imaginez leur colère et leur dégoût en entendant leur propre gouvernement raconter de viles fables sur ce qui s’était passé. S’ils mentent sur ça, sur quoi ne mentiront-ils pas ?



Un agent de la CBP est sorti avec l’arme sous licence d’Alex Pretti plusieurs secondes avant qu’il ne soit abattu. Image extraite d’une vidéo postée sur X.

Voici ce qui s’est passé, selon la déclaration sous serment signée par une personne qui se tenait à côté d’Alex Pretti et qui n’était qu’à quelques mètres de lui lorsqu’il a été plaqué au sol par une meute et abattu sur le trottoir.

Il était 8h50 du matin lorsqu’elle a entendu un sifflet avertissant que des agents de l’immigration étaient dans son quartier de Whittier à Minneapolis. Elle faisait partie d’un groupe communautaire qui observait et enregistrait les rafles de l’ICE et elle s’est rendue au carrefour voisin de l’avenue Nicolet et de la 26e  rue, où elle a vu un convoi de voitures de la CBP et de l’ICE et de nombreux agents rôdant dans la rue. Certains d’entre eux frappaient aux vitres et tentaient de tirer des gens de leurs voitures.

Alors qu’elle se garait, la témoin a vu un homme aider à faire circuler le trafic à travers le barrage routier tenté par les agents de l’immigration. Cet homme s’est révélé être Alex Pretti, un infirmier de la VA et intervenant rapide lors des rafles de l’ICE. Elle s’est garée et s’est approchée de Pretti et lui a dit : « Je vais filmer et utiliser mon sifflet ».

Ensemble, Pretti et la témoin ont vu un agent fédéral jeter quelqu’un au sol plus loin dans la rue. Pendant ce temps, de l’autre côté de la rue, des agents masqués harcelaient des manifestants, qui leur criaient dessus et sifflaient. Alex Pretti a commencé à filmer l’interaction avec son téléphone portable. Un agent s’est précipité vers eux et a aboyé qu’ils devaient reculer. La témoin a reculé lentement vers le trottoir. Mais Pretti est resté sur place et a continué à enregistrer la situation qui s’aggravait devant lui, où des agents avaient commencé à asperger de gaz poivré les deux observateurs. Alors que Pretti se déplaçait vers eux pour leur porter secours, un des agents a violemment poussé une femme sur la chaussée puis a commencé à asperger de gaz poivré les trois observateurs, y compris Pretti, qui, à ce moment-là, tenait ses deux mains au-dessus de sa tête et serrait toujours son téléphone portable - pas une arme, comme l’a prétendu le DHS.

L’agent a poussé Pretti, qui a trébuché, puis a retrouvé son équilibre et s’est penché pour aider la femme blessée. L’agent surexcité a aspergé les deux au visage de gaz poivré à bout portant. Il y avait tellement de gaz poivré dans l’air maintenant que la témoin sentait ses yeux brûler. Cinq autres agents masqués se sont précipités. Ils ont attrapé Pretti alors qu’il essayait d’aider la femme à se relever puis l’ont jeté sur la chaussée. Cinq ou six agents l’ont maintenu au sol. L’un des agents est sorti avec l’arme de Pretti, qui n’avait jamais quitté son étui, et a couru dans la rue en la tenant dans sa main, comme s’il s’agissait d’un trophée de guerre. Puis, la témoin a dit : « Ils ont juste commencé à tirer. Ils lui ont tiré dessus tellement de fois. Je ne sais pas pourquoi ils lui ont tiré dessus. Il ne faisait qu’aider. J’étais à cinq pieds et ils lui ont juste tiré dessus ».

Ceci est un récit précis et intime de la mort d’Alex Pretti. Il est corroboré par chaque vidéo du meurtre. Il expose les mensonges racontés par des personnes qui n’étaient pas là, mais qui ont toutes les raisons de mentir pour dissimuler leur propre complicité. Dans l’USAmérique MAGA, les mères, les prêtres, les poètes et les infirmiers sont désormais considérés comme des « terroristes intérieurs », et les hommes masqués qui les frappent, les gazent et leur tirent dessus sont des « forces de l’ordre ».


En 2014, JoAnn Wypijewski, Kevin Alexander Gray et moi avons édité un livre intitulé Killing Travyons: An Anthology of American Violence, qui était une chronique des abus de la police usaméricaine contre les minorités, en particulier les Noirs. On dirait que nous sommes tous des Trayvon maintenant. En l’espace de quelques jours, les stormtroopers (troupes de choc) de l’immigration de Trump ont abattu une poètesse et un infirmier. Qui sera le prochain ? Un aquarelliste ? Un enseignant de maternelle ? Une manucure ? Un entraîneur de T-ball ?

Nous vivons dans un pays où vous pouvez être accusé de résister à l’arrestation sans avoir commis de crime justifiant une arrestation. Nous vivons dans un pays où même les actes les plus passifs de défi et de résistance sont une excuse pour vous tuer. Les Noirs, les Hispaniques et les Autochtones ont connu cela depuis les premiers jours de la République. Maintenant, les USAméricains blancs ayant une conscience se retrouvent également dans le collimateur de leur propre gouvernement.

Nous vivons aussi dans un pays où les gens, des gens ordinaires, sont si révoltés par ce qui se passe qu’ils sont prêts à sortir tous les jours par des températures arctiques pour affronter et résister aux forces de style paramilitaire qui terrorisent leurs quartiers, sachant le genre de violence qui pourrait s’abattre sur eux.

Alex Pretti était l’un de ces USAméricains « ordinaires ». Il n’avait rien fait pour mériter d’être agressé, encore moins abattu. Il a fait ce pour quoi les infirmiers sont formés : aider quelqu’un qui a été blessé, une femme poussée au sol et aspergée de gaz poivré sans raison par un agent de la CBP, une femme qui n’avait rien fait non plus pour mériter ce traitement brutal. Alex Pretti n’était pas le « pire des pires ». Il était le meilleur du meilleur.

 


Bienvenue en Palestine, Minnesota : la vie sous occupation

M. Reza Behnam, Counterpunch, 27/01/2026

Le Dr. M. Reza Behnam est un politologue spécialisé dans la politique US et le Moyen-Orient.

 Israël est rentré au bercail au Minnesota. Les habitants de Minneapolis et de Saint-Paul sont devenus les Palestiniens du Minnesota. Les résidents des villes jumelles connaissent la perte de souveraineté et de droits civils que les Palestiniens subissent depuis plus de huit décennies.

L’État de l’Étoile du Nord a été assiégé par des milliers d’agents de l’ICE et de la Patrouille frontalière. Les villes jumelles sont désormais des communautés occupées, surveillées et attaquées par leur propre gouvernement.

Le militarisme, la violence et le terrorisme qu’Israël a répétés sur les Palestiniens à Gaza et en Cisjordanie occupées ont atteint le cœur de l’USAmérique et se sont infiltrés dans le système politique du pays.

Les similitudes tactiques et idéologiques entre l’ICE et les Forces d’occupation israéliennes sont facilement reconnaissables. Ces similitudes sont enracinées dans des décennies de programmes de formation conjoints, de technologie et de surveillance partagées. Des milliers d’agents fédéraux ont participé à des programmes israéliens de formation à la « sécurité ».

Simulant la réalité de l’occupation en Palestine, des agents fédéraux militarisés patrouillent dans les quartiers usaméricains, enlevant des résidents. Sans mandats, des hommes non identifiés armés de fusils d’assaut mènent des raids, tirent des gens de leurs maisons, les extraient de véhicules, les détiennent et même les tuent, comme en témoignent ce mois-ci les morts des citoyens usaméricains Renee Good et Alex Pretti. Les agents masqués traitent les manifestants comme des menaces, utilisant contre eux des armes chimiques et sublétales.

Des milliers de personnes ont été détenues de force et maintenues dans des centres de détention de l’ICE sans procédure légale. Depuis le début de 2026, six décès ont été enregistrés. Et en 2025, l’année la plus meurtrière de l’ICE en deux décennies, 32 personnes sont mortes.

En janvier 2026, plus de 9 350 Palestiniens sont détenus, la plupart sans inculpation, dans les prisons et centres de détention israéliens ; environ 350 sont des enfants. Et depuis le 7 octobre 2023, au moins 98 Palestiniens (le bilan étant probablement plus élevé) sont morts en détention israélienne.

Keith Ellison, procureur général du Minnesota, a parfaitement résumé la situation : « C’est de la tyrannie... Personne n’aurait jamais pensé que l’Amérique ressemblerait à ça. Nous n’avons plus besoin de spéculer sur ce à quoi ressemble le fascisme américain. Il est juste devant la porte ».

Notre USAmérique était destinée à ressembler à cela. Tout prétexte d’humanité a été abandonné lorsque le président Joe Biden, sioniste avoué, après le 7 octobre 2023, a donné son feu vert au massacre des Palestiniens et à la dévastation de Gaza, ce qu’il a continué à faire jusqu’à son départ le 20 janvier 2025.

En jetant le poids financier, militaire et politique de l’USAmérique derrière un génocide, et en ne respectant pas le droit international et humanitaire, l’administration Biden a préparé le terrain pour l’absence de loi interne et internationale de son successeur condamné. Une nation qui condamne le « crime des crimes », l’atrocité humaine ultime, favorise une culture de la violence qui finit inévitablement par se retourner vers l’intérieur.

Inéluctablement, l’idéologie sioniste de la violence et de la force a trouvé un foyer en USAmérique, où dans les communautés noires, brunes et autochtones, le maintien de l’ordre quasi-militaire a toujours été une réalité. La brutalité gagne maintenant du terrain dans des communautés majoritairement blanches, comme Minneapolis.

Gaza a réveillé la nation face à la réalité que tout ne va pas bien ; que l’USAmérique est un pays de lois, mais avec peu de justice, ce que les groupes minoritaires savent depuis longtemps. Une nation défendant les droits humains et la justice, comme les USA le proclament, aurait défendu et vigoureusement soutenu le peuple palestinien.

De la Palestine aux rues d’USAmérique, l’objectif semble être la soumission – terroriser les immigrants et ceux qui les protègent ; et réduire au silence les dissidents qui s’opposent à l’ « ordre mondial » envisagé par le complexe militaire, industriel, politique, médiatique et numérique (CMIPMN).

Les USA sont entrés dans le grave new world [allusion au « brave new world » d’Aldous Huxley, NdT] que le président Dwight D. Eisenhower avait prévu dans son discours d’adieu à la nation de janvier 1961.

Alors que l’administration Trump piétine la Constitution usaméricaine, la pertinence de l’avertissement d’Eisenhower contre « l’influence injustifiée » du « complexe militaro-industriel » et sa supplication de ne jamais le laisser « mettre en danger nos libertés ou processus démocratiques » ne peut être sous-estimée :

« Cette conjonction d’une immense institution militaire et d’une grande industrie de l’armement est nouvelle dans l’expérience américaine. Son influence totale, économique, politique, spirituelle même, est ressentie dans chaque ville, dans chaque Parlement d’État, dans chaque bureau du Gouvernement fédéral. Nous reconnaissons le besoin impératif de ce développement. Mais nous ne devons pas manquer de comprendre ses graves implications. Notre labeur, nos ressources, nos gagne-pain… tous sont impliqués ; ainsi en va-t-il de la structure même de notre société.

Dans les assemblées du gouvernement, nous devons donc nous garder de toute influence injustifiée, qu’elle ait ou non été sollicitée, exercée par le complexe militaro-industriel. Le risque potentiel d’une désastreuse ascension d’un pouvoir illégitime existe et persistera. Nous ne devons jamais laisser le poids de cette combinaison mettre en danger nos libertés et nos processus démocratiques. Nous ne devrions jamais rien prendre pour argent comptant. Seule une communauté de citoyens prompts à la réaction et bien informés pourra imposer un véritable entrelacement de l’énorme machinerie industrielle et militaire de la défense avec nos méthodes et nos buts pacifiques, de telle sorte que sécurité et liberté puissent prospérer ensemble. »

La guerre a été centrale pour le CMIPMN, comme elle l’a été pour les USA et Israël. Elle a été fondamentale pour l’idéologie coloniale de peuplement d’Israël, l’expansion étant justifiée comme défense. Elle a également été cruciale dans la poursuite de la domination mondiale par l’USAmérique, l’hégémonie économique étant camouflée en défense de la démocratie et de la liberté.

En Israël, le projet sioniste de détruire une culture ancienne et d’éliminer son peuple est déguisé en « défense » de la nation. Et aux USA, le régime Trump utilise le leitmotiv de la « sécurisation du pays » contre les immigrants sans papiers pour justifier sa cruauté et l’étouffement des libertés et des droits. Il a également utilisé le matraquage habituel sur  « l’antisémitisme » pour détenir et expulser ceux qui s’opposent à la guerre génocidaire d’Israël et qui soutiennent une Palestine libre.

Le CMIPMN a également eu une puissante influence sur la formation et la manipulation de la pensée sociétale.

Le partenariat de Washington avec Israël a favorisé la dérive de l’USAmérique vers le proto-fascisme. La suprématie juive sioniste, la diabolisation des Palestiniens, l’unité nationale construite sur des récits de menace externe, et la fétichisation de la culture militaire ont trouvé un terrain fertile dans le paysage trumpien.

L’union des régimes usraéliens a engendré en USAmérique un environnement réceptif à la suprématie blanche et à la diabolisation et au bouc émissaire des immigrants, des minorités et des gauchistes. Bon nombre des mesures qu’Israël a utilisées pour terroriser les Palestiniens sont désormais employées par les agents fédéraux contre les USAméricains ; par exemple, la détention et l’emprisonnement sans procédure légale, les invasions de domicile, les enlèvements, la séparation des enfants de leurs familles, et l’utilisation d’enfants comme boucliers humains.

L’agenda de déportation massive de Trump est un outil de contrôle social ; une façon d’éroder les libertés civiles fondamentales et de terroriser les populations vulnérables. Comme leurs homologues palestiniens, cependant, les habitants du Minnesota sont restés inflexibles malgré le danger. En réaction à l’occupation militaire de leurs villes, ils ont défié en mobilisant une opposition efficace, donnant vie à des mouvements de résistance.

La rébellion de Gaza du 7 octobre 2023 a modifié la perception d’Israël et leur propre gouvernement par les USAméricains. En mettant les intérêts des Israéliens au-dessus du bien-être des USAméricains, les administrations US, particulièrement Biden et Trump, ont rompu le contrat social.

La Déclaration d’Indépendance de 1776, avec son message de droits inaliénables et de résistance à la tyrannie, fait écho à la lutte des USAméricains en 2026, et à la quête de longue date d’autodétermination des Palestiniens depuis huit décennies.

Les usurpations et abus au Minnesota et en Palestine occupée exigent que nous nous souvenions, avec les mots de Thomas Jefferson, que :

« Les gouvernements sont établis parmi les hommes pour garantir ces droits, et leur juste pouvoir émane du consentement des gouvernés. Toutes les fois qu'une forme de gouvernement devient destructive de ce but, le peuple a le droit de la changer ou de l'abolir et d'établir un nouveau gouvernement, en le fondant sur les principes et en l'organisant en la forme qui lui paraîtront les plus propres à lui donner la sûreté et le bonheur. La prudence enseigne, à la vérité, que les gouvernements établis depuis longtemps ne doivent pas être changés pour des causes légères et passagères, et l'expérience de tous les temps a montré, en effet, que les hommes sont plus disposés à tolérer des maux supportables qu'à se faire justice à eux-mêmes en abolissant les formes auxquelles ils sont accoutumés. Mais lorsqu'une longue suite d'abus et d'usurpations, tendant invariablement au même but, marque le dessein de les soumettre au despotisme absolu, il est de leur droit, il est de leur devoir de rejeter un tel gouvernement et de pourvoir, par de nouvelles sauvegardes, à leur sécurité future ». (Déclaration d'Indépendance, 4 juillet 1776)

 

Entre Tel Aviv et Minneapolis : quand l’État retourne sa violence contre les siens

Du déploiement d’agents fédéraux dans les villes usaméricaines à la « miliciasisation » de la police israélienne, le manuel est le même : utiliser la force de l’État pour réduire au silence la dissidence.

Yosef Yisrael, 25/1/2026

Correspondant étranger pour Channel 13 News, Israël  et doctorant en relations internationales et terrorisme

Les images de Minneapolis sont déchirantes. Alex Pretti, un infirmier de soins intensifs de 37 ans dans un hôpital pour anciens combattants – un homme qui a passé sa vie à soigner ceux qui ont servi – a été abattu par des agents fédéraux. Ce n’était pas un « terroriste intérieur », comme la rhétorique de la secrétaire à la Sécurité intérieure Kristi Noem pourrait le suggérer. C’était un citoyen qui, selon des témoins, est intervenu pour protéger une manifestante qui se faisait asperger de gaz poivré.

Le détail le plus terrifiant de la documentation disponible est que Pretti, propriétaire légal d’une arme, avait déjà été désarmé et était allongé au sol lorsque les coups fatals ont été tirés. Cette tragédie survient à peine deux semaines après la mort de Renee Good, une autre civile, dans une escalade elle aussi non provoquée. Encore plus glaçante que la violence elle-même : l’immunité automatique et totale accordée aux agents par Donald Trump et Kristi Noem. Au lieu de responsabilité, l’administration offre des mensonges et de la propagande pour justifier l’injustifiable.

Ces événements à Minneapolis ne sont pas seulement une tragédie usaméricaine ; ils sont un signe avant-coureur d’un changement mondial. Ils racontent l’histoire d’un régime utilisant son monopole de la violence pour instiller la terreur chez les citoyens qui s’y opposent. Ce qui était autrefois la marque des autocraties s’infiltre dans le monde démocratique lorsqu’il est dirigé par des leaders qui méprisent les valeurs démocratiques. Cela se passe aux USA sous Trump et Noem – et cela se passe en Israël sous Netanyahou et Ben Gvir.


Violences policières rigolardes contre des manifestants anti-Netanyahou à Tel Aviv, juillet 2023. Photo Itai Ron / Haaretz

En Israël, sous le ministre de la Sécurité nationale Itamar Ben Gvir, la police israélienne est méthodiquement transformée en milice politique. Ben Gvir, un extrémiste d’extrême droite exempté du service militaire et ayant des condamnations pour incitation au racisme et soutien au terrorisme, est un adepte de la violence parrainée par l’État. Pour lui, la vue de manifestants en sang ou l’arrestation brutale de manifestants pacifiques n’est pas un échec policier : c’est l’objectif. Il prospère sur les images de la force utilisée contre ceux qui osent protester contre le gouvernement.

La nature du pouvoir est de s’enraciner par la force. Dans une démocratie saine, les « freins et contrepoids » – les tribunaux indépendants, la presse libre et l’État de droit – agissent comme le barrage qui empêche le pouvoir de l’État de devenir une arme contre le peuple. Mais Trump et Netanyahou partagent le même manuel : démanteler les garde-fous pour permettre une montée incontrôlée de la force exécutive.

À la fois à Minneapolis et à Tel Aviv, la distance entre « maintien de l’ordre » et « exécution politique » rétrécit. En Israël, la perspective de tirs à balles réelles contre des manifestants ne semble plus être une crainte dystopique – elle semble être une réalité imminente.



26/01/2026

Des gauchistes queer soutenaient déjà les Palestiniens dans les années 70. À l'époque, ils détournaient des avions

Ofri Ilany, Haaretz, 23/1/2026
Traduit par Tlaxcala

 NDT : ci-dessous un article qui en dit long sur l’état de l’opinion israélienne et sur le bas  niveau de ceux qui, comme l’auteur, prétendent l’éclairer. Faut-il en rire ou bien pleurer?

Depuis le 7 octobre, de nombreux Israéliens sont choqués par les positions propalestiniennes qui prévalent en Occident. En réalité, cet étonnement vient de la mémoire courte des médias.


Des familles  ouest-allemandes manifestent à l’aéroport de Tempelhof à Berlin contre la guerre au Vietnam, avec Gudrun Ensslin au centre, juillet 1967. Sur les pancartes : « LBJ (Johnson), combien d’enfants as-tu tué aujourd’hui ? », « Pas de bombes sur les enfants vietnamiens », « Dites à vos enfants ce que vous avez appris : les armes ne sont pas des jouets ». Photo Dpa Picture Alliance/Alamy

À l’été 1970, le chaos éclata dans un camp d’entraînement du Fatah en Jordanie. L’un des volontaires s’entraînant au tir et au lancer de grenades insistait pour porter un pantalon de velours moulant pendant les exercices et refusait de le changer, même pendant les exercices de crapahutage. Ce volontaire rebelle n’était pas palestinien, mais allemand : Andreas Baader, leader du groupe clandestin de gauche connu sous le nom de Bande à Baader-Meinhof ou Fraction Armée Rouge. Il était arrivé au camp avec ses camarades Ulrike Meinhof et Gudrun Ensslin peu de temps auparavant, après s’être évadé de prison à Berlin. Ils avaient fui vers Berlin-Est et de là, pris l’avion pour le Moyen-Orient. Avant cela, ils avaient déjà établi le contact avec des activistes palestiniens à Berlin et convenu d’une coopération.

Baader était un personnage gâté et flamboyant. Bien qu’à la tête d’un groupe clandestin marxiste, la politique l’intéressait moins qu’un mode de vie ostentatoire. Il était méticuleux sur le port de vêtements de luxe et aimait se maquiller. Avant de se tourner vers les activités terroristes, il avait posé nu pour un magazine pornographique gay. Cela ne plaisait guère à Abou Hassan – le nom de guerre du membre du Fatah chargé du groupe. Son propre mode de vie était beaucoup plus conservateur. Il n’appréciait pas non plus la tendance de Baader à tirer avec la Kalachnikov qu’on lui avait donné de manière indiscriminée, gaspillant d’énormes quantités de munitions.

Cet épisode est décrit en détail dans le livre « The Revolutionists : The Story of the Extremists Who Hijacked the Seventies » du journaliste britannique Jason Burke. Publié il y a quelques mois, il traite du moment historique où la gauche radicale mondiale s’est mobilisée pour la lutte palestinienne et l’a vue comme le front de la révolution mondiale. Cela ne s’est pas produit en 2023, mais en 1970. C’était une époque turbulente de révolutions socialistes à travers le monde. En même temps, les organisations militantes inventaient de nouveaux modes d’opérer dangereux, au premier rang desquels les détournements d’avions. Il s’était avéré que détourner un avion était assez facile à faire. Le monde était naïf, et personne n’avait alors pensé à installer des détecteurs de métaux dans les aéroports.

Burke décrit d’autres situations comiques nées de la rencontre entre les jeunes révolutionnaires allemands et les rudes combattants du Fatah. Ulrike Meinhof, qui était journaliste et n’avait tenu un pistolet pour la première fois que récemment, fit un choc après avoir retiré la goupille d’une grenade et failli se faire sauter. En réponse, Baader la traita de « cochonne bourgeoise », et elle l’insulta en retour. Ensslin, quant à elle, insistait pour prendre des bains de soleil seins nus au camp. Les volontaires propalestiniens rappelaient un peu les volontaires européens affluant dans les kibboutzim à la même époque.

La plupart des volontaires internationaux en Jordanie ne parlaient pas un mot d’arabe, et certains refusaient de faire ce qu’on leur demandait : ils n’étaient pas venus jusqu’en Palestine pour creuser des fossés. En moins de deux mois, Ensslin décida qu’un des membres de sa cellule était un agent sioniste, après s’être imaginé l’entendre écouter une émission de radio en hébreu. Elle exigea qu’Abou Hassan l’exécute sur place. À ce stade, les hôtes en eurent assez et exigèrent que les jeunes radicaux allemands prennent un avion pour retourner en Europe.

Malgré les nettes différences culturelles entre les combattants palestiniens et les jeunes Européens qui les ont rejoints, il y avait aussi beaucoup de points communs entre les deux groupes. Burke souligne qu’ils admiraient tous les mêmes textes (les écrits de Marx ou Mao) et vénéraient les mêmes héros (Che Guevara et Frantz Fanon). À cette époque, la lutte palestinienne avait un caractère gauchiste-marxiste et faisait partie d’une série de soulèvements communistes dans le monde en développement, en Europe et aux USA. Même Timothy Leary, le célèbre prophète californien du LSD et de la psychédélie, envisageait de s’entraîner avec le Fatah. Les Palestiniens déclinèrent ses services.

Leila Khaled, membre du Front Populaire de Libération de la Palestine, emporta une biographie de Che Guevara lorsqu’elle détourna un vol TWA reliant Rome à Tel Aviv en août 1969. Elle déclara même que l’avion avait été détourné par le « Commando Che Guevara ». Après avoir fait atterrir l’avion à Damas, elle dit aux passagers effrayés : « Nous faisons partie du Tiers Monde et de la révolution mondiale ». Elle distribua même des bonbons et des cigarettes aux passagers et fut surprise qu’ils ne soient pas plus réceptifs.


Leila Khaled, qui a détourné un vol TWA de Rome à Tel Aviv en 1969. Elle a distribué des cigarettes et des bonbons aux passagers. Photo Bettmann/CORBIS

Des phénomènes excentriques

Depuis le 7 octobre, beaucoup en Israël sont choqués par le fait que des militants queer progressistes manifestent au nom des Gazaouis. Un sketch de « Eretz Nehederet » (l’émission satirique télévisée « Un pays merveilleux ») devenu viral dépeignait une personne queer non-binaire aux cheveux violets agitant un drapeau palestinien – comme si les opinions propalestiniennes étaient un caprice nouveau et intrigant du mouvement « woke ». En réalité, cet étonnement vient de la mémoire courte des médias israéliens.


« TA LIBERTÉ EST INSÉPARABLE DE LA MIENNE. LUTTE POUR LA PALESTINE, LUTTE POUR LA VIE DES PERSONNES TRANS » : affiche de @QUEERS.FOR.PALESTINE, Londres

Il n’y a rien de nouveau ni de surprenant à ce que des gauchistes expriment leur soutien aux Palestiniens – c’est le cas depuis plus de 50 ans. Si vous cherchez des phénomènes excentriques, l’aile gauche des années 1970 offrait des alliances bien plus étranges. De plus, à la différence des manifestants des campus usaméricains d’aujourd’hui, bon nombre de gauchistes de l’époque prenaient aussi les armes et détournaient des avions. Par exemple, Brigitte Kuhlmann, la jeune Allemande qui dirigea le détournement du vol Air France vers Entebbe. Elle aussi essaya d’engager les otages dans des conversations sur la révolution mondiale.

Pourtant, il y a une différence entre hier et aujourd’hui. L’idéologie des principales organisations palestiniennes dans les années 1970 était marxiste et laïque, et certains des leaders avaient grandi dans des foyers chrétiens – par exemple, George Habash et Nayef Hawatmeh. En revanche, l’idéologie du Hamas et du Jihad Islamique est l’islam fondamentaliste. Le livre de Burke raconte le glissement qui s’est produit dans les organisations terroristes [sic] tout au long des années 70 : les groupes voués à une révolution prolétarienne mondiale furent écartés au profit de ceux s’identifiant à la révolution islamique. Ce processus s’accéléra à la fin de la décennie, suite à la Révolution Islamique en Iran. Au début, les organisations laïques et islamiques s’entraînaient ensemble sous l’égide de l’OLP, mais avec le temps elles prirent des chemins différents.


Kozo Okamoto durant son procès en Israël. Condamné à la perpétuité, il est libéré en 1985 dans le cadre d’un échange de prisonniers. Emprisonné 3 ans au Liban pour avoir présenté de faux papiers, il a obtenu en 1999 l’asile au Liban, où il vit toujours

Burke soutient que le terrorisme islamique est bien plus meurtrier – les terroristes marxistes étaient plus sensibles à la vie humaine et essayaient de ne pas tuer. Cependant, pour les victimes de Kozo Okamoto, par exemple, cette sensibilité n’a probablement pas beaucoup aidé. L’étudiant japonais avait peut-être écrit dans son journal son amour pour les cerisiers en fleurs et son opposition aux pesticides, mais cela ne l’a pas empêché de tirer de manière indiscriminée sur la foule à l’aéroport de Lod en 1972.

Ulrike Meinhof et Andreas Baader se sont suicidés en prison il y a longtemps, mais entre-temps, d’autres choses se sont produites. Le terrorisme est devenu plus sophistiqué, et la lutte contre lui aussi. La sécurité aéroportuaire est devenue un cauchemar, et la guerre contre le terrorisme est devenue une idéologie qui alimente les guerres, justifie les dictatures et soutient les politiciens. L’un d’eux est Benjamin Netanyahou, qui a lancé sa carrière comme expert en lutte antiterroriste. La révolution est depuis longtemps partie, mais Netanyahou est toujours là.


Daniela Klette, 67 ans, faisait partie de la « troisième génération » de la Fraction Armée Rouge. Arrêtée en 2023 après 30 ans de clandestinité, elle est actuellement jugée à Verden pour une série de crimes et délits « de droit commun ».