
Gideon Levy, Haaretz, 2/8/2026
Israelis
Will Preach Morality to Spain Over Gaza and Immigration, but Don’t Dare Look in
the Mirror
Le ministre des Affaires étrangères français, M. Jean-Noël Barrot, persiste, signe et s’enferre : la rapporteuse spéciale des Nations unies sur la situation dans les territoires palestiniens occupés doit démissionner… pour des propos qu’elle n’a pas tenus. Mme Francesca Albanese répond dans nos colonnes à la vaste campagne de dénigrement dont elle est victime.
Francesca Albanese, Le Monde Diplomatique, mars 2026
Español Anatomía de una difamación: Respuesta a mis detractores
Images: AFKStreetArt, Bergen, Norvège
Depuis plus de deux ans, mon mandat fait l’objet de
polémiques soigneusement orchestrées, et d’une virulence croissante. Le
8 février, une députée française a attaqué ma personne sur la base de
déclarations tronquées me faisant dire qu’Israël « est l’ennemi commun de
l’humanité », alors que mon discours visait les pays qui ont armé Israël,
ainsi que les médias et les algorithmes des réseaux sociaux qui ont amplifié le
discours génocidaire (1). Sans prendre soin de vérifier
la teneur exacte de mes dires ni examiner les faits, le ministre des affaires
étrangères français Jean-Noël Barrot s’est aussitôt fait l’écho de ces attaques
à l’échelle internationale, condamnant comme « ; outranciers et
coupables » des propos que je n’ai jamais tenus et annonçant que la
France saisirait le Conseil des droits de l’homme des Nations unies pour
appeler à ma démission. Ses homologues italien, allemand et tchèque lui ont
emboîté le pas, sans davantage procéder aux vérifications élémentaires qu’exige
leur charge. Le 19 février, le premier ministre français Sébastien Lecornu
a publiquement repris la même demande.
Si la critique est inhérente à toute fonction publique, plus
encore quand elle touche aux droits humains, cette affaire révèle un aspect
troublant : l’acharnement avec lequel certains États préfèrent s’en
prendre à la messagère plutôt que d’essayer de réfuter le message.
Le caractère inédit et corrosif de cette attaque contre une
experte indépendante désignée par les Nations unies ne tient pas seulement à la
violence des accusations et à la fabrication délibérée de mensonges. Mais aussi
et surtout au fait que le sommet de l’État dirige et assume la manœuvre. Il ne
s’agit plus dès lors d’une controverse, mais du symptôme de la faillite d’un
système, fait de promesses solennelles et de traités internationaux que l’on
invoque en temps de paix, mais que l’on enterre dès que leur application
dérange.
Nommée par le Conseil des droits de l’homme de
l’Organisation des Nations unies (ONU), je suis rapporteuse spéciale depuis le 1er mai 2022,
et jusqu’en 2028. Huitième titulaire de ce mandat — et première femme à ce
poste —, j’ai assumé cet engagement bénévole après une carrière consacrée
à la défense des droits humains, principalement auprès des Nations unies — notamment
au Haut-Commissariat aux droits de l’homme et à l’Office de secours et de
travaux des Nations unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient
(UNRWA) à Jérusalem —, et à la recherche universitaire sur la Palestine.
L’attention portée à Israël ne relève ni d’un choix
personnel ni d’un parti pris : elle découle de la résolution 1993/2A du
Conseil des droits de l’homme, adoptée le 19 février 1993 en réponse
à près de trente ans d’occupation de Gaza, de la Cisjordanie et de
Jérusalem-Est. M’accuser de « manquer de neutralité » revient à
déformer sciemment ce mandat. Aucun des quatorze autres rapporteurs des Nations
unies investis d’un mandat-pays ne fait l’objet de telles attaques ; nul n’accuse
les titulaires chargés de l’Afghanistan, de la Russie ou de l’Iran
d’« obsession » dans l’exercice de leur mission. Mais, dès lors
qu’Israël est concerné, l’accomplissement ordinaire d’un mandat devient aux
yeux de certains, au sein même des gouvernements, une faute à justifier plutôt
qu’un devoir à remplir.
Mon travail consiste à établir et qualifier juridiquement
des faits dans les territoires occupés, où règne un dualisme juridique
institutionnalisé : le droit civil s’applique aux colons israéliens et le
droit militaire aux Palestiniens, y compris aux enfants. En effet, Israël est
le seul pays au monde où des enfants sont systématiquement poursuivis devant
des tribunaux militaires. Décrire ce système comme un apartheid exercé contre
les Palestiniens sous forme de dictature militaire relève non pas de la provocation
mais de la qualification juridique. Mes premiers rapports remis à l’ONU en
2022-2023 ont documenté l’entrave systématique au droit à l’autodétermination
du peuple palestinien, la privation arbitraire et systématique de liberté, et
l’impact structurel de l’occupation sur l’enfance (2).
Un panoptique à ciel ouvert
Droit de vivre libre en tant que peuple, de décider de sa
voix politique, de gérer ses ressources, de tracer son propre avenir,
l’autodétermination conditionne l’exercice de tous les autres droits. Sa
négation se trouve au cœur de tout projet colonial de peuplement. Depuis des
décennies, la fragmentation territoriale, l’expansion des colonies, les
restrictions aux déplacements, au travail, à l’éducation et à l’accès à la
justice, la confiscation des terres, la démolition de dizaines de milliers de
maisons, l’enfermement de Gaza, et les près de 6 000 morts, dont
environ 1 200 enfants, causés par les attaques israéliennes entre
2008 et 2022 ont rendu improbable toute perspective de vie libre et
indépendante.
Dans l’ensemble du territoire palestinien occupé, Israël a
instauré un régime carcéral — à l’intensité et aux méthodes variables — qui
contraint toutes les dimensions de la vie quotidienne. Constamment surveillés,
entravés dans leurs déplacements par des points de contrôle, des murs et un
maillage bureaucratique oppressant, perpétuellement exposés aux arrestations et
à la détention arbitraire, la torture et d’autres traitements cruels, inhumains
ou dégradants, les Palestiniens vivent dans ce qui s’apparente à un
panoptique (3) à ciel ouvert.
Achevé juste avant et présenté juste après les attaques du
7 octobre 2023, mon rapport sur l’enfance est à la fois le plus
accablant et le moins commenté. Il évoque le processus de
« désenfantisation » (« unchilding »), un terme
emprunté à l’universitaire israélo-palestinienne Nadera
Shalhoub-Kevorkian (4), pour décrire le quotidien
d’enfants privés de protection et d’innocence, grandissant dans la violence
omniprésente : tués, mutilés, orphelins, témoins de la mort ou de
l’humiliation perpétuelle de leurs proches et de la destruction de leur foyer.
Ignorer leur désespoir, c’est renoncer à une part de notre humanité et violer
l’obligation la plus sacrée au monde et du droit international : protéger
l’enfance.
Mon rapport de mars 2024 s’inscrit dans cette même
approche ; il porte lui aussi sur les victimes d’un système structuré.
Intitulé « Anatomie d’un génocide (5) », il documente les cinq
premiers mois d’attaques israéliennes sur Gaza après les massacres commis par
le Hamas le 7 octobre 2023 : meurtres, atteintes physiques et
mentales graves, soumission à des conditions de vie visant la destruction du
groupe, sur fond de rhétorique déshumanisante émanant de responsables
étatiques. Pendant cette période, Israël a maquillé son action d’un
« camouflage humanitaire », libellé dans un langage apaisant — « conflit »,
« dommages collatéraux », « safe zones », « ordres
d’évacuation » — pour justifier l’effacement progressif de Gaza et de
son identité, la suppression de la capacité des Palestiniens à exister comme
communauté, à habiter leur terre, à transmettre leur mémoire. Dans le rapport
suivant, « L’effacement colonial par le génocide (6) », j’ai montré comment ce
génocide s’étend en Cisjordanie et à Jérusalem-Est par le biais d’un nettoyage
ethnique, l’ensemble formant l’aboutissement logique d’une entreprise de
colonisation de peuplement : effacer pour remplacer, détruire pour
s’approprier.
Je ne suis pas la seule à avoir abouti à de telles
conclusions. Dès janvier 2024, la Cour internationale de justice (CIJ) a
estimé qu’il existait un risque plausible de violation de la convention sur le
génocide et ordonné des mesures conservatoires. En juillet 2024, cette
juridiction a également conclu à l’illégalité de la présence d’Israël dans le
territoire palestinien occupé et demandé qu’elle cesse immédiatement et sans
condition. La Cour a enfin constaté l’existence d’une discrimination systémique,
de violations de l’interdiction de la ségrégation raciale et de l’apartheid,
ainsi que de politiques d’annexion. On ne compte plus les institutions et
organisations qui concluent qu’Israël commet un génocide contre le peuple
palestinien dans le peu de territoire qui reste de la Palestine. L’hi storien
israélien Raz Segal a sonné l’alarme en octobre 2023. En 2024, des
historiens israéliens spécialistes de la Shoah, comme Amos Goldberg et Omer
Bartov, estimaient eux aussi que leur pays commettait un génocide (7). Quelques mois plus tard,
Amnesty International en arrivait à la même conclusion, et, en
juillet 2025 (8), l’organisation israélienne
B’Tselem publiait un rapport en ce sens sous un titre accablant, plus
saisissant encore lorsqu’on l’imagine en hébreu : « Notre
génocide » (9). Enfin, et parmi beaucoup
d’autres, en septembre 2025, la commission d’enquête internationale
indépendante mandatée par l’ONU affirmait également qu’un génocide était en
cours à Gaza (10). Malgré une documentation
minutieuse des crimes commis, ces rapports n’ont reçu qu’une attention limitée
ou nulle de la part des médias et des gouvernements occidentaux. À défaut d’une
décision judiciaire formelle, la commission d’enquête constitue ce qui se
rapproche le plus d’une conclusion quasi juridictionnelle fondée sur
l’établissement des faits et l’analyse du droit. En tout état de cause,
l’obligation de prévenir le génocide naît dès qu’un risque sérieux est
identifié. En janvier 2024, lorsque la CIJ a reconnu un risque plausible à
Gaza, les États devaient agir — en commençant par suspendre les transferts
d’armes.
Mon analyse de la complicité de certaines entreprises,
publiée en juillet 2025, a suscité les réactions les plus virulentes. J’y
décris l’« économie de génocide (11) » : un réseau
d’acteurs privés qui, par leurs investissements, leurs technologies, leurs
services et leurs chaînes d’approvisionnement soutiennent matériellement la
réalité décrite dans les rapports précédents. Une telle implication engage leur
responsabilité. Mettre fin au génocide implique aussi de démanteler les
structures économiques qui le rendent possible — et profitable. Ce rapport a
conduit les États-Unis à m’imposer des sanctions draconiennes dès
août 2025 — une pratique déjà appliquée à des juges de la Cour pénale
internationale (CPI) et à plusieurs organisations palestiniennes. Je suis
coupée financièrement du monde. Quiconque entretient des liens avec moi, y
compris les membres de ma famille (je suis mère d’une fille ayant la citoyenneté
américaine), est menacé d’amendes de 1 million de dollars et de vingt ans
de prison. Ma capacité à exercer mon mandat et, tout simplement, à conduire ma
vie s’en trouve gravement entravée.
Bien que ces attaques soient appuyées par mon propre pays,
l’Italie, et en l’absence de soutien concret de la part d’autres États, j’ai
poursuivi ma mission. Mon rapport le plus récent qualifie le génocide à Gaza de
« crime collectif (12) », car rendu
possible et financé par le soutien politique et militaire indéfectible de
plusieurs États, parmi lesquels figurent ceux qui aujourd’hui m’attaquent avec
le plus de vigueur.
Les États-Unis restent de loin le premier fournisseur
d’armes à Israël, tandis que plusieurs États membres de l’Union européenne
continuent d’alimenter ces transferts ; l’Union demeure d’ailleurs le
premier partenaire commercial de Tel-Aviv. À quelques exceptions près, comme
l’Espagne ou la Slovénie, les États du Vieux Continent ont choisi l’inaction ou
la complicité. La France, par exemple, a autorisé plusieurs fois le survol de
son espace aérien par M. Benyamin Netanyahou malgré le mandat d’arrêt émis
par la CPI à son encontre. Paris a poursuivi le commerce d’équipements
militaires, facilité des transits via ses ports et aéroports, et maintenu des
échanges commerciaux intenses avec Israël. De grandes banques françaises
financent des entreprises liées à l’industrie militaire israélienne et aux
colonies, tandis que plusieurs milliers de Franco-Israéliens servent dans
l’armée israélienne.
Criminaliser la solidarité
Parallèlement, la répression des mobilisations
s’intensifie : manifestations interdites, conférences académiques
censurées, militants et journalistes accusés d’« apologie du
terrorisme », interventions policières violentes. L’Allemagne, l’Italie,
la France et le Royaume-Uni occupent les avant-postes dans ce domaine, sous
couvert de lutte légitime contre l’antisémitisme. Des projets de loi proposent
d’amalgamer le combat indispensable contre la judéophobie et toutes les formes
de racisme avec la prohibition de toute critique d’Israël en tant qu’État.
Présentée comme une évidence, cette confusion qui assimile nos frères et sœurs
juifs à la politique israélienne participe d’une offensive politique :
instrumentaliser le combat contre l’antisémitisme pour criminaliser
l’expression de solidarité avec le peuple palestinien et justifier des
campagnes de diffamation. Parce qu’ils critiquent la politique de Tel-Aviv, des
ressortissants israéliens et des personnes juives subissent dans le monde
entier les mêmes campagnes de dénigrement. Leurs voix sont étouffées, et leur
loyauté est mise en cause.
L’antisémitisme, horrible et odieux, est la haine des
Juifs : il n’a rien à voir avec le travail de celles et ceux qui défendent
les droits humains, lequel porte sur l’analyse des actes d’un État. L’ensemble
du système du droit international repose sur le principe de la responsabilité
de l’État. Ce sont les États qui assument et portent des obligations
juridiques, et ce sont eux qui doivent répondre, en premier lieu, de leurs
violations. Israël ne fait pas exception : les critiques envers l’État
d’Israël ne visent pas ce que l’État d’Israël est ni la religion
qu’il professe, mais ce qu’il fait, en particulier au
regard du droit international, qu’il viole, de manière grave, répétée et dans
une impunité persistante.
La question soulevée n’est pas d’ordre idéologique mais
juridique : la France respecte-t-elle ses obligations internationales en
menant de telles actions ? Mon mandat de rapporteuse spéciale m’a appris
une chose essentielle : lorsque le pouvoir est mis en cause, il ne débat
pas, il frappe. Salir pour disqualifier, intimider pour réduire au
silence ; la violence trahit la fébrilité plutôt que la force.
Mon travail s’inscrit dans la continuité de celui de mes
prédécesseurs : MM. John Dugard, Richard Falk et Michael Lynk. Eux
aussi furent accusés d’antisémitisme ou de complaisance envers le terrorisme.
Contre eux aussi fut déployé le procédé consistant à substituer la polémique
aux faits documentés, l’attaque ad hominem à l’analyse juridique. La mécanique
est désormais rodée. Des groupes pro-israéliens — avec, comme chef de file,
depuis Genève, l’organisation UN Watch — produisent, depuis des années, des rapports
diffamatoires contre quiconque, surtout au sein des Nations unies, documente
les infractions au droit international commises par Tel-Aviv. Au prétexte de
contrebalancer un « traitement disproportionné d’Israël », ces
acteurs isolent et fragmentent des propos pour en altérer le sens, puis
amplifient et répètent leur désinformation jusqu’à lui donner l’apparence de la
vérité.
À y regarder de près, les « rapports » de ces
groupes sonnent creux. Au sein des Nations unies, leur caractère mensonger et
diffamatoire est connu de longue date. Les accusations selon lesquelles
j’aurais justifié les atrocités du 7 octobre 2023, nié des violences
sexuelles ou minimisé la souffrance des otages procèdent de cette fabrique,
alors même que j’ai condamné sans ambiguïté et sans relâche les attaques contre
les civils israéliens le 7 octobre et les crimes du Hamas en général.
Je les ai condamnés sans hésitation comme des crimes de
guerre et des crimes contre l’humanité, dont les auteurs doivent être
poursuivis en justice dans le cadre de procédures internationales. J’ai
condamné les violences sexuelles commises contre des victimes israéliennes,
telles que documentées par la commission d’enquête des Nations unies (13), et, conformément au droit
international, je considère le viol utilisé dans un contexte d’hostilité comme
une arme de guerre pouvant constituer un crime de guerre et, selon les
circonstances, un crime contre l’humanité. La justice internationale ne fonctionne
ni par indignation sélective ni par instrumentalisation politique. Elle repose
sur la qualification juridique des faits, l’établissement des responsabilités
individuelles et le respect du due process (procédure régulière), pour
tous et toutes, sans exception.
Si ma condamnation des massacres et d’autres crimes contre
les civils israéliens a été sans équivoque, j’ai contesté l’affirmation
largement répandue, surtout en France pour quelque raison qui m’échappe, selon
laquelle ils auraient été principalement motivés par l’antisémitisme (14) : comme l’ont rappelé
d’éminents spécialistes de la Shoah et de l’antisémitisme, cette lecture est à
la fois erronée et dangereuse, car elle occulte les causes structurelles de la
violence et en fausse l’analyse (15). Si l’antisémitisme a pu jouer
un rôle à titre individuel pour certains assaillants, ces massacres, comme le
déclara le secrétaire général des Nations unies, M. António Guterres, se
sont produits dans le contexte de cinquante-six années d’occupation
étouffante (16). Aucun crime ne justifie un
autre crime. Mais ignorer le contexte, c’est entretenir une lecture déformée
qui risque d’alimenter le cycle de violence au lieu de le résoudre, mettant en
danger autant les Palestiniens que les Israéliens.
Il faut nommer ce que cette campagne révèle : l’énergie
déployée pour me calomnier contraste avec le silence face aux crimes en cours à
Gaza et l’inaction vis-à-vis de ceux qui font l’objet de mandats d’arrêt
internationaux devant la CPI. Sous prétexte de « responsabiliser
l’ONU », il s’agit en réalité de redéfinir la défense des droits humains
comme une prise de position partisane.
L’ironie est cinglante. En septembre 2025, la France a
reconnu l’État de Palestine, un geste salué comme un signal fort, un tournant
symbolique. Mais reconnaître un État dont on soutient activement l’occupant,
sans exercer de pression pour que celui-ci respecte le droit international et
procède au retrait inconditionnel des territoires occupés qu’exige la CIJ,
relève davantage de la posture diplomatique que de l’engagement juridique et
politique. La reconnaissance d’un État sans territoire, sans souveraineté, sans
cessation de l’occupation, n’est qu’un propos creux, surtout lorsque l’on
s’emploie parallèlement à intimider les experts mandatés pour documenter
précisément les violations qui rendent impossible la création concrète de cet
État. On ne peut pas reconnaître la Palestine le lundi et chercher à museler
ses défenseurs le reste de la semaine.
Les dirigeants qui se prêtent à ce jeu ne ciblent pas
seulement ma personne. Ils sacrifient l’ordre juridique international lui-même,
et accélèrent le démantèlement du droit international humanitaire et des
institutions qui en sont garantes, au moment précis où leur survie est en jeu.
On peut fuir la vérité, plus difficilement la cacher. Ce
n’est qu’une question de temps : la justice frappera à la porte des
auteurs de crimes à Gaza et de leurs complices. La destruction de Gaza a
réveillé des consciences que l’on croyait anesthésiées et a rendu visible ce
que beaucoup refusaient de voir : non seulement la brutalité de
l’occupation, mais la complicité active de nos démocraties occidentales dans sa
perpétuation. Car Israël n’est pas une anomalie dans l’ordre mondial ; il en
est, à bien des égards, le miroir, dans lequel on découvre des logiques
d’exception, des hiérarchies coloniales entre vies dignes de deuil et vies
sacrifiables, une rhétorique de la sécurité qui garantit l’impunité. La plupart
des gouvernements occidentaux ne se confrontent pas à Israël, parce qu’en le faisant
ils se remettraient en cause eux-mêmes.
Patrie des droits humains ?
C’est pourquoi il est à la fois instructif et attristant que
la France, patrie déclarée des droits humains, se retrouve en première ligne,
non pour défendre un principe, mais pour protéger un statu quo ; non pour
promouvoir le droit international, mais pour neutraliser ses gardiens.
Pourtant, quelque chose a changé. Un mouvement est né — sur
les campus, les réseaux sociaux, dans les rues, dans les prétoires —, qui
réclame une justice sociale réelle, le respect effectif des droits humains, un
multilatéralisme décolonial et l’universalité sans exception de ses principes.
Une universalité qui n’admet pas l’apartheid, fût-il pratiqué par un État allié
des capitales occidentales. Ce mouvement ne se laissera pas réduire au silence
par des campagnes de diffamation. Il ne sera pas découragé par ses sanctions,
ses répressions. Il grandit et se renforce à mesure que les mensonges et les
distorsions qui cherchent à le disqualifier se révèlent.
Notes
(1) Cf. l’intégralité de ma déclaration au forum d’Al-Jazira (AJ Forum), X (ex-Twitter), 9 février 2026.
(2) Cf. « Situation des droits humains dans les territoires palestiniens occupés depuis 1967 » (A/77/356), « Privation arbitraire de liberté dans le territoire palestinien occupé : l’expérience des Palestiniens derrière les barreaux et au-dehors » (A/HRC/53/59) et « Situation des droits humains dans les territoires palestiniens occupés depuis 1967 » (A/78/545), rapports de la rapporteuse spéciale sur la situation des droits de l’homme dans les territoires palestiniens occupés depuis 1967, Nations unies, respectivement le 21 septembre 2022, le 28 août 2023 et le 20 octobre 2023.
(3) Cf. Michel Foucault, Surveiller et punir. Naissance de la prison, Gallimard, Paris, 1975.
(4) Nadera Shalhoub-Kevorkian, Incarcerated Childhood and the Politics of Unchilding, Cambridge University Press, 2019.
(5) « Anatomie d’un génocide » (A/HRC/55/73), rapport de la rapporteuse spéciale sur la situation des droits de l’homme dans les territoires palestiniens occupés depuis 1967, Nations unies, 1er juillet 2004.
(6) « L’effacement colonial par le génocide » (A/79/384), rapport de la rapporteuse spéciale sur la situation des droits de l’homme dans les territoires palestiniens occupés depuis 1967, Nations unies, 1er octobre 2024.
(7) Cf. Raz Segal, « A textbook case of genocide », JewishCurrents, 13 octobre 2023 ; Amos Goldberg, « Ce qui se passe à Gaza est un génocide, car Gaza n’existe plus », Le Monde, 29 octobre 2024 ; Omer Bartov, « Un historien du génocide face à Israël », Orient XXI, 5 septembre 2024.
(8) « Israël et territoire palestinien occupé. Une enquête d’Amnesty International conclut qu’Israël commet un génocide contre les Palestiniens et Palestiniennes à Gaza », Amnesty International, 5 décembre 2024.
(9) « Our genocide », B’Tselem, juillet 2025. Notre génocide (version française de Tlaxcala)
(10) Cf. Bulletin d’ONU Info, 16 septembre 2025.
(11) « D’une économie d’occupation à une économie de génocide » (A/HRC/59/23), rapport de la rapporteuse spéciale sur la situation des droits de l’homme dans les territoires palestiniens occupés depuis 1967, Nations unies, 2 juillet 2025.
(12) « Gaza genocide : a collective crime » (PDF), rapport de la rapporteuse spéciale sur la situation des droits de l’homme dans les territoires palestiniens occupés depuis 1967, Nations unies, 20 octobre 2025, www.ohchr.org
(13) Cf. « Detailed findings on attacks carried out on and after 7 October 2023 in Israel » (PDF), Nations unies, 10 juin 2024.
(14) Cf. « Israel’s symbolic “ban” must not distract from atrocity crimes in Gaza : UN expert », United Nations Human Rights, 15 février 2024.
(15) Cf. Omer Bartov, Christopher R. Browning, Jane Caplan, Debórah Dwork, David Feldman et al., « An open letter on the misuse of Holocaust memory », The New York Review of Books, 20 novembre 2023.
(16) Cf. « Secretary-General’s remarks to the Security Council — on the Middle East », 24 octobre 2023.
United Staff for Gaza, 13 febbraio 2026
Tradotto da Tlaxcala
United Staff for Gaza è un'associazione di attuali ed ex membri del personale delle Nazioni Unite, che agiscono a titolo privato. Visita il nostro sito web, contattaci via email.
United Staff for Gaza esprime rammarico per il fatto che i ministri degli Esteri francese, tedesco e di altri paesi, basandosi su evidenti disinformazione e informazioni errate, abbiano mosso accuse ingiustificate contro la Relatrice Speciale delle Nazioni Unite sulla situazione dei diritti umani nel territorio palestinese occupato dal 1967, Francesca Albanese. Chiediamo una rettifica di questi errori e invitiamo a porre fine agli attacchi personali, alle minacce e alla disinformazione mirati contro le agenzie, i titolari di mandato e il personale delle Nazioni Unite.
I fatti:
Il 7 gennaio, tramite un video preregistrato e
trasmesso a distanza, la Relatrice Speciale Albanese ha tenuto un discorso al
Forum di Al Jazeera, una conferenza organizzata da tale emittente a Doha, in
Qatar. Il tema della conferenza era “La causa palestinese e l'equilibrio di
potere regionale nel contesto di un mondo multipolare emergente”. La Relatrice
Speciale Albanese ha parlato della commissione del genocidio dei palestinesi e
dei modi in cui la comunità internazionale, a suo avviso, ha favorito e
incoraggiato questo genocidio. A metà del suo intervento, la Relatrice Speciale
ha affermato che il sistema di complicità globale nel genocidio – basato su
interessi finanziari, algoritmi dei (social) media e commercio di armi – è
stato smascherato e si è dimostrato essere “il nemico comune dell'umanità”.
Ben presto sono circolati online video e immagini
fabbricati, sostenendo che la Relatrice Speciale avesse detto che “Israele è il
nemico comune dell'umanità” – una distorsione palesemente falsa delle sue
parole. Il 10 febbraio, un gruppo di parlamentari francesi, che in passato
avevano già attaccato la Relatrice Speciale Albanese, ha inviato una lettera
congiunta al ministro degli Esteri francese, ripetendo false accuse e
distorcendo ulteriormente le sue parole in modi troppo vergognosi per essere
descritti. Hanno chiesto al ministro degli Esteri di adoperarsi per imporle
sanzioni e farla rimuovere dal suo mandato alle Nazioni Unite.
Il giorno successivo, nell'Assemblea Nazionale
francese, la parlamentare che aveva coordinato la lettera ha ripetuto le false
accuse in essa contenute e ha chiesto al ministro degli Esteri di confermare se
il governo avrebbe cercato di far rimuovere la Relatrice Speciale Albanese dal
suo incarico. In una risposta sorprendente e carica di astio, il ministro ha
affermato che la Francia condanna le sue “dichiarazioni oltraggiose e
riprovevoli” e chiede le sue dimissioni. Il 12 febbraio, la ministra degli
Esteri tedesca ha fatto eco al suo omologo francese, condannando le “recenti
dichiarazioni della Relatrice Speciale Albanese su Israele” e affermando che “la
sua posizione è insostenibile. Anche i ministri degli Esteri austriaco,
italiano e ceco hanno amplificato la disinformazione.
Una copia di
questa dichiarazione sarà trasmessa al Presidente del Consiglio per i Diritti
Umani.
NdT
La lettera firmata da una quarantina di deputati del gruppo Renaissance (macronisti) è stata promossa da Caroline Yadan, deputata dell'ottava circoscrizione dei francesi all'estero (che comprende in particolare Israele). Tra i firmatari figurano Olivia Grégoire, Sylvain Maillard, Constance Le Grip e l'ex prima ministra Élisabeth Borne, nonché Sandro Gozi, ex membro del Fronte della Gioventù neofascista diventato «liberal-macronista», eletto eurodeputato italiano in Francia.
United Staff for Gaza, 13 février
2026
Traduit
par Tlaxcala
United Staff for Gaza est une association de membres actuels et anciens du personnel des Nations Unies, agissant à titre privé. Visitez notre site ouèbe, contactez-nous par courriel
United Staff for Gaza regrette que les ministres français, allemand et d'autres pays aient, sur la base d’informations de toute évidence erronées et trompeuses, formulé des accusations injustifiées contre la Rapporteuse spéciale des Nations Unies sur la situation des droits de l'homme dans le territoire palestinien occupé depuis 1967, Francesca Albanese. Nous demandons une rectification de ces erreurs et appelons à la fin des attaques personnelles, des menaces et de la désinformation visant les agences, les titulaires de mandat et le personnel des Nations Unies.
Les faits :
Le 7 janvier,
par le biais d'une vidéo préenregistrée diffusée à distance, la Rapporteuse
spéciale Albanese a prononcé une allocution au Forum d'Al Jazeera, une
conférence organisée par ce média à Doha, au Qatar. Le thème de la conférence
était « La cause palestinienne et l'équilibre des pouvoirs régionaux dans le
contexte d'un monde multipolaire émergent ». La Rapporteuse spéciale Albanese a
évoqué la commission d'un génocide contre les Palestiniens et la manière dont
la communauté internationale a, selon elle, aidé et encouragé ce génocide. Au
milieu de son discours, la Rapporteuse spéciale a déclaré que le système de
complicité mondiale dans le génocide – reposant sur des intérêts financiers,
les algorithmes des (réseaux) sociaux et le commerce des armes – a été révélé
et s'est montré être « l'ennemi commun de l'humanité ».
Le lendemain, à
l'Assemblée nationale française, la parlementaire qui avait coordonné la lettre
a répété les fausses allégations qu'elle contenait et a demandé au ministre des
Affaires étrangères de confirmer si le gouvernement chercherait à faire
destituer la Rapporteuse spéciale Albanese de son poste. Dans une réponse
étonnante et empreinte de virulence, le ministre a déclaré que la France
condamne ses « propos scandaleux et répréhensibles » et appelle à sa démission.
Le 12 février, la ministre allemande des Affaires étrangères a fait écho à son
homologue français, condamnant les « récentes déclarations de la Rapporteuse
spéciale Albanese sur Israël » et affirmant que « sa position est intenable ».
Les ministres des Affaires étrangères autrichien, italien et tchèque ont
également amplifié la désinformation.
Une copie de cette déclaration doit être transmise au
Président du Conseil des droits de l'homme.
NdT
La lettre d’une quarantaine de députés du groupe Renaissance (macronistes) a été initiée par Caroline Yadan, députée de la huitième circonscription des Français de l'étranger (qui inclut notamment Israël). Parmi les signataires Olivia Grégoire, Sylvain Maillard, Constance Le Grip et l'ancienne Première ministre Élisabeth Borne ainsi que Sandro Gozi, ancien membre du Front de la jeunesse néofasciste devenu « libéral-macroniste », élu eurodéputé italien en France.
The genocide in Gaza has sparked a global battle for freedom of expression, opinion, and organization, both in the North and South of the planet. The response of so-called democratic regimes to movements of solidarity with the Palestinian people has been appalling, marked by the most brutal repression of actions and words, from Berlin to Tangier, from London to New York. Norman Finkelstein, a Jewish scholar and son of Holocaust survivors, was ostracized long before October 7, 2023, for his denunciation of what he called the Holocaust industry. His talk at the University of Massachusetts in September 2025 was historic. It was his first appearance at a US university since October 7. His words deserve to be engraved in the marble of history. Here they are.
The Glocal Workshop, January 2026
50 pages, A5
Dewey Decimal Classification: 956.94 – 323.119 – 323.44 – 378.121 – 378.744
Our ebooks are free of charge. Any contribution is welcome.
Dahlia
Scheindlin, Haaretz, 16/01/2026
Traduit par Tlaxcala
Des
Israéliens qui n’ont jamais rejoint de manifestations pour leurs concitoyens
tués en nombre sans précédent dans une vague de violence criminelle et n’envisageraient
pas de manifester pour les civils de Gaza, sont consternés par ce qu’ils
perçoivent comme le silence de la gauche mondiale sur l’Iran.
Depuis que
le massacre de ses citoyens par le régime iranien a commencé la semaine
dernière, des Israéliens et des figures pro-israéliennes dénoncent l’hypocrisie
mondiale. Ils voulaient savoir : où étaient les manifestants à travers le monde
et sur les campus universitaires pour soutenir les droits humains en Iran et
contre la dictature meurtrière ? Mercredi, même Piers Morgan
s’est plaint que les manifestations propalestiniennes n’ont jamais vraiment été
à propos de droits humains, mais une couverture pour la haine envers Israël et
les Juifs.
Le message s’est
répandu avec une efficacité stupéfiante. Vendredi dernier, un commentateur
israélien populaire a dénoncé l’absence de manifestations
de masse en Occident. Dès lundi, des voix palestiniennes parodiaient
déjà le message. Une animatrice
de télévision israélienne a posté avec indignation contre des célébrités américaines qui portaient des pins de protestation
contre l’ICE et la mort de Renee Good dans le Minnesota la semaine dernière,
plutôt que de soutenir l’Iran.
Le diffuseur
public israélien Kan a diffusé un long segment
mettant en vedette la directrice de l’organisation de droite Stand With Us et l’ancienne
porte-parole du gouvernement israélien Eylon Levy – expliquant patiemment que « rien »
ne se passe dans le monde pour soutenir les Iraniens, car l’activisme
palestinien n’était qu’une campagne organisée contre Israël et les Juifs.
Exploiter
les horreurs auxquelles l’Iran est confronté pour marquer un point pour la
diplomatie publique israélienne – connue en hébreu sous le nom de hasbara
– est avant tout une distraction grotesque des événements en Iran. Et ce n’est
que le début de ce qui ne va pas dans cet argument.
Premièrement,
absolument : Les peuples du monde devraient soutenir les Iraniens
essayant de renverser un régime violent, fondamentaliste, oppressif et chauvin.
Je souhaite qu’ils le fassent, de la même manière que je souhaite que plus de gens se mobilisent pour soutenir l’Ukraine et le Soudan.
Les
Israéliens devraient également être dans les rues pour manifester. Ils devraient s’exprimer
pour protéger la vie des citoyens arabo-palestiniens d’Israël, qui sont tués
dans des attaques criminelles à un rythme de plus d’un par jour en 2026, tandis
que les forces de l’ordre sont pratiquement indifférentes.
Incompréhensiblement, presque aucun Israélien juif ne le fait. 99,9 % des
Israéliens juifs n’envisageraient jamais non plus de manifester pour les civils
palestiniens à Gaza. Alors oui, absolument, le monde est hypocrite et injuste,
et les Israéliens n’ont pas la crédibilité pour s’en plaindre.
Mais l’accusation
est aussi curieuse d’un point de vue factuel, étant donné qu’il y a eu
des manifestations littéralement à travers le monde pour les Iraniens : Londres
; Manchester
; Paris ; Berlin ; Hambourg ; Munich ; Vienne ; Bruxelles
; Finlande ; Washington
DC ; Los Angeles – où des gens ont été percutés par un camion ; Madrid ;
Sydney,
et dans au moins quatre villes canadiennes – Montréal, Toronto, Ottawa et Vancouver (« Ma vidéo ne
capture pas combien de personnes sont là mais il y en a beaucoup », a
écrit un ami à Vancouver). Des actes de provocation devant des ambassades et
des remplacements de drapeaux du régime ont été signalés à Séoul, Prague, Stockholm et
Ljubljana, Slovénie.

Des
Iraniens résidant en Arménie tiennent une manifestation de solidarité avec les
manifestants iraniens, devant l’ambassade d’Iran à Erevan jeudi. Photo Karen
Minasyan / AFP
Personne ne
suivant la ligne de la hasbara n’a mentionné cette mobilisation
mondiale. C’est compréhensible – avec seulement Reuters,
CBC,
Euronews, la couverture des médias sociaux et des médias locaux, il faudrait un
googlage intrépide pour découvrir les manifestations.
Ah, l’argument
serait : mais ce ne sont que des Iraniens de la diaspora, pas d’autres. Où
sont les citoyens occidentaux de gauche, progressistes ? De façon anecdotique,
il y a une part de vérité là-dedans. Mais je devine que ces critiques n’ont pas
examiné les images, inspecté les visages ou appelé des amis dans ces lieux
lointains pour vérifier, quand une impression idéologiquement motivée suffit.
J’ai fait
des appels. J’ai parlé à Sara Bazoobandi, une Iranienne de la diaspora qui est
chercheuse à l’Institut pour la politique de sécurité de l’Université de Kiel
en Allemagne. Elle a exprimé une certaine frustration qu’il n’y ait pas plus de
libéraux occidentaux rejoignant la cause. Elle a aussi mentionné une belle
histoire à propos d’une femme allemande juive âgée qui l’a abordée lors d’une
manifestation à Hambourg, pour exprimer son soutien. Il est peu probable que
cette femme ait été la seule supportrice non iranienne là-bas.
Mais ignorer
les manifestations de la diaspora iranienne est un message en soi. Si les
Iraniens manifestant à travers le monde ne comptent pas, cela ne voudrait-il
pas dire que les manifestants palestino-usaméricains ne comptent pas non plus ?
Ensuite, les
théoriciens de l’hypocrisie diront ah, mais il n’y a pas de manifestations sur
les campus soutenant les droits humains en Iran. Le spécialiste des études
juives Tomer Persico sait pourquoi : c’est parce que les
étudiants universitaires occidentaux sont affligés par une dissonance
cognitive. N’attendez pas de preuve – son opinion fermement ancrée devra
suffire.

Des
citoyens arabes d’Israël manifestent à Jérusalem l’année dernière, demandant à
la police d’en faire plus pour stopper la criminalité dans leur communauté.
Photo Olivier Fitoussi
Explications
alternatives et logiques
Mais le fait
demeure qu’il y a peu de manifestations de masse d’USAméricains ou d’Occidentaux
au-delà des groupes de la diaspora iranienne, ou d’étudiants universitaires de
diverses origines. Pourquoi ?
Une
explication différente pourrait s’appuyer sur des différences empiriques entre
l’Iran et Gaza. Les étudiants et les citoyens savent que leurs institutions ou
pays soutiennent le côté qu’ils considèrent comme l’agresseur dans le conflit
israélo-palestinien. Vous pouvez être d’accord ou pas, mais ce n’est pas une « dissonance
cognitive » de le croire. Vous pouvez argumenter sur un deux poids-deux
mesures, mais en Occident, tout le monde sait qu’Israël prétend être une
démocratie tout en réprimant les Palestiniens depuis toute son histoire, vous
rétorqueront-ils alors.
Les
Occidentaux savent aussi que les actions d’Israël ne sont possibles qu’avec le
soutien politique, économique et militaire énorme et à long terme de leurs pays
à l’État juif.
Quand les
gens manifestent, ils demandent généralement quelque chose. Même quelques
centaines de personnes à Montréal ont manifesté à propos de l’Iran devant une station de
nouvelles, pour exiger une couverture plus complète des
atrocités du régime iranien.
Les manifestants aux USA pour les Palestiniens exigeaient une pression
gouvernementale sur Israël pour qu’il cesse de permettre la guerre ; les
étudiants exigeaient que les universités se désengagent, même sans savoir
comment cela fonctionne. Personne n’aurait jamais dû ignorer le 7 octobre, et
une tache d’immoralité et de malhonnêteté reste sur quiconque l’a fait.
Des
tentes abritant des familles palestiniennes déplacées installées le long du
rivage à Gaza Ville, cette semaine. Photo Omar Al-Qattaa / AFP
Exiger qu’Israël
arrête une guerre qui implique un siège massif et des meurtres de civils à Gaza
équivaut à demander aux USAméricains que les USA agissent contre l’agresseur en
Iran tuant des civils. Sauf que le gouvernement usaméricain fait cela depuis
des décennies.
L’Amérique a
imposé des sanctions au régime à partir de 1979.
Celles-ci sont devenues un vaste réseau de sanctions et de limitations au fil des
ans, avec seulement une pause partielle et limitée sous le JCPOA, l’accord
nucléaire iranien de 2015, puis réimposées en 2018 lorsque les USA se sont retirés.
En septembre, le Conseil européen a également réinstauré ses sanctions,
suite au « retour automatique » à la fin de l’accord de 2015. Et nul
besoin de rappeler que les USA ont déjà agi militairement contre l’Iran, aux
côtés d’Israël, en juin dernier.
Quelques
jours après les rapports faisant état de tueries de manifestants par le régime,
le président Trump a annoncé des droits de douane usaméricains de 25% sur les pays commerçant
avec Téhéran. Et au moment où ces lignes sont écrites, le monde est en alerte
maximale pour une autre frappe militaire usaméricaine possible contre l’Iran. Ceux qui
détestent le régime iranien pourraient ne pas avoir d’autres demandes
supplémentaires, pour l’instant. Il est difficile d’exiger que votre université
se désengage lorsqu’elle n’est pas investie dans des entreprises iraniennes.
Maintenant,
si vous êtes USAméricain et que vous vous opposez au régime israélien pour l’occupation
et le siège extrême, les punitions collectives et les bombardements aveugles de
Gaza en réponse au 7 octobre, vous exigerez que votre gouvernement fasse tout
différemment : qu’il cesse de financer, d’armer et de fournir l’armure
diplomatique impénétrable pour Israël qui a assuré que sa guerre à Gaza dure
depuis deux années horribles, et n’est pas tout à fait terminée.
Des USAméricains
juifs ont manifesté en novembre 2023 pour
exiger la libération des otages. En fait, la plus grande partie de l’activisme
juif usaméricain et pro-israélien s’est concentré sur les otages. Mais avec le
gouvernement usaméricain sous Joe Biden puis Trump travaillant déjà à cet
objectif, combien de manifestations de masse devaient-ils organiser ?
Toutes les
manifestations propalestiniennes sont-elles pures de cœur et dépourvues d’arrière-pensées
ou d’hypocrisie ? Non. Devrait-il y avoir une bien plus grande solidarité dans
ce monde pour tous les peuples cruellement tués par leurs régimes misérables ?
Absolument. Mais l’accusation pro-israélienne contre le faux « silence
mondial » sur l’Iran, venant de personnes qui n’envisageraient jamais de manifester
pour sauver les enfants de Gaza, reflète une dissonance cognitive, et morale.