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30/01/2026

Pourquoi les tactiques israéliennes de contre-terrorisme* apparaissent dans le Minnesota

Un partenariat de plusieurs décennies a inclus le partage de ressources et beaucoup d’entraînements conjoints pour l’ICE et la CBP** avec leurs homologues en Israël.

Connor Echols, Responsible Statecraft, 29/1/2026
Traduit par Tlaxcala

Connor Echols est journaliste pour Responsible Statecraft, le site ouèbe du Quincy Institute, un laboratoire d’idées prônant la diplomatie et la retenue militaire pour la politique étrangère des USA. Il était auparavant rédacteur en chef adjoint à la Nonzero Foundation, où il co-rédigeait une newsletter hebdomadaire sur la politique étrangère. Il a récemment terminé un stage au Centre arabe d’études à l’étranger à Amman, en Jordanie, et il a obtenu sa licence à l’université Northwestern (Evanston, Illinois), où il a suivi un cursus de journalisme et d’études sur le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord. @connor_echols

 Ces dernières semaines, des milliers d’agents fédéraux des forces de l’ordre ont déferlé sur Minneapolis. Des vidéos montrent des agents de l’immigration sautant de fourgons banalisés, maîtrisant et aspergeant de gaz poivré des manifestants, et brisant des vitres pour traîner des gens hors de leurs voitures.

Des figures de proue de l’administration Trump ont défendu cette approche malgré une forte opposition locale. Par exemple, lorsque des agents fédéraux ont tué un manifestant nommé Alex Pretti samedi, la Secrétaire à la Sécurité intérieure, Kristi Noem, l’a rapidement accusé de « terrorisme intérieur ».

Pour les observateurs du conflit israélo-palestinien, ces scènes peuvent sembler étrangement familières. Cette similitude n’est peut-être pas une coïncidence.

Au cours des deux dernières décennies, les responsables usaméricains de l’immigration ont maintenu une relation étroite avec le gouvernement israélien. Cette collaboration a inclus des voyages organisés pour des responsables usaméricains de haut niveau des forces de l’ordre en Israël, des formations conjointes pour les agents de l’immigration et des transferts de technologie qui ont mis des capacités de surveillance sophistiquées entre les mains de l’Immigration and Customs Enforcement (ICE). Le résultat a été une convergence croissante des mentalités entre les agences de sécurité israéliennes et usaméricaines.

L’objectif principal de cette collaboration est de prévenir les actes de terrorisme - un objectif nécessaire, bien que problématique. Mais, alors que l’administration Trump a de plus en plus repensé sa répression contre l’immigration clandestine comme une nouvelle sorte de guerre contre le terrorisme, elle a appliqué ces tactiques de contre-terrorisme à un nombre sans cesse croissant de personnes aux USA. Ce changement, qui a suscité des réactions malgré le large soutien public à la lutte contre l’immigration illégale, donne maintenant aux USAméricains un aperçu de la façon dont l’armée israélienne opère en Cisjordanie, selon Josh Paul, qui dirigeait auparavant le bureau des transferts d’armes au Département d’État.

« Il y a des parallèles frappants », dit Paul. « Vous avez des unités d’une force de sécurité qui sont imposées aux autorités locales, imposées à la police locale, qui s’engagent dans des points de contrôle, des détentions, y compris d’enfants [...] Et elles semblent opérer largement en toute impunité ».

Une relation de vingt ans

Lorsque Bill Ayub est revenu de son voyage en Israël, il était impressionné - mais un peu méfiant. Le logiciel de surveillance israélien est « un peu plus invasif que ce que vous verriez ici aux États-Unis », déclarait l’ancien shérif du comté de Ventura à Jewish Currents en 2022. Et l’usage de la force lors des arrestations était « choquant », a déclaré Ayub. « C’était genre “Ouaou, vous faites ça ?” [...] Nous irions en prison si nous faisions quelque chose comme ça ici”

Ayub est l’un des centaines de hauts responsables usaméricains des forces de l’ordre qui, au cours des deux dernières décennies, ont visité Israël et rencontré des responsables israéliens des forces de l’ordre avec l’aide d’organisations à but non lucratif comme l’Anti-Defamation League (ADL) et le Jewish Institute for National Security of America (JINSA). Les informations publiques sur ces voyages, axés sur la lutte contre le terrorisme, sont limitées. Mais un itinéraire d’une délégation de l’ADL en 2016 montrait des réunions prévues avec des responsables israéliens dans une prison tristement célèbre et à Hébron, une ville ségréguée de Cisjordanie.

Des informations accessibles au public montrent que des responsables de l’ICE ont participé à huit voyages de l’ADL entre 2013 et 2016. Joseph Harhay, l’actuel chef adjoint de la Customs and Border Patrol (CBP), a participé à un voyage de JINSA en 2018.

Ces voyages financés par des fonds privés ne sont qu’une facette de la relation. L’administration Bush a créé l’ICE et la CBP en 2003, lors de la restructuration du gouvernement fédéral après les attentats du 11 septembre. Ces agences, toutes deux faisant partie du Département de la Sécurité intérieure (DHS), sont devenues partie intégrante d’un effort gouvernemental de lutte contre le terrorisme. « L’ICE a grandi avec la guerre mondiale contre la terreur », dit Anthony Aguilar, un officier de l’armée à la retraite et militant.

Le Congrès s’est rapidement tourné vers l’étranger pour obtenir de l’aide, créant un bureau du DHS principalement axé sur l’apprentissage auprès des responsables israéliens, selon les partisans de la législation. « Je pense que nous pouvons beaucoup apprendre d’autres pays, en particulier d’Israël, qui a malheureusement une longue histoire de préparation et de réponse aux attaques terroristes », a déclaré la sénatrice Susan Collins (Républicaine du Maine) à l’époque.

Les agents de l’ICE et de la CBP ont depuis développé une relation étroite avec leurs homologues en Israël, leur permettant d’échanger des notes sur les tactiques et la technologie. Le DHS a organisé des conférences avec des responsables de la sécurité israéliens, tenu des sessions de formation conjointes et même accordé des subventions à des officiers israéliens pour faire des recherches sur des domaines comme la lutte contre l’extrémisme violent, selon un ancien haut responsable du DHS.

Ce responsable, qui a déclaré que certaines des tactiques recommandées par les officiels israéliens équivalaient à du profilage racial et ethnique, se souvient d’un collègue senior se demandant : « Pourquoi donnons-nous des fonds à un gouvernement étranger pour ces choses ? Pourquoi le Département de la Sécurité intérieure fait-il ça ? »

Les officiers de l’ICE en particulier ont régulièrement participé à des entraînements aux côtés de la police israélienne, selon Aguilar, qui a déclaré avoir personnellement assisté à certaines de ces sessions au Centre national d’entraînement urbain d’Israël pendant son service dans l’armée. (L’ancien haut responsable du DHS a confirmé que les officiers de l’ICE s’entraînent souvent en Israël ; le DHS n’a pas répondu à une demande de commentaire.)

Le transfert de technologie a été un autre point important de collaboration. Cela est en partie dû aux liens étroits entre l’armée et les industries de la technologie de surveillance dans les deux pays. Par exemple, l’armée israélienne utilise des logiciels d’entreprises usaméricaines comme le géant de la surveillance Palantir, qui travaille également avec l’ICE.

L’ICE, pour sa part, a acheté une technologie sophistiquée de piratage téléphonique à des entreprises israéliennes controversées comme Cellebrite et Paragon. Ces outils ont aidé l’ICE à construire ce que les critiques appellent un « filet » de surveillance, collectant des données sur une grande partie du public usaméricain, y compris des citoyens.

Il n’est pas clair si le gouvernement usaméricain a facilité ces transferts de technologie de surveillance. Mais nous savons que les responsables US sont intéressés par la promotion de ce type de collaboration. Depuis 2015, le Programme binational de recherche et développement industriels (BIRD) réunit le DHS et le ministère israélien de la Sécurité nationale pour « développer des technologies avancées pour les besoins de la sécurité intérieure », selon le DHS. En 2022, l’administration Biden a lancé une autre initiative visant à promouvoir la collaboration entre le DHS et la Direction nationale de la cybersécurité israélienne.

D’autres similitudes peuvent simplement découler de la relation étroite que les responsables usaméricains et israéliens ont entretenue au fil des ans. Par exemple, la Secrétaire du DHS, Kristi Noem, a rencontré l’année dernière le ministre israélien de la Sécurité nationale, Itamar Ben Gvir, un responsable controversé qui partage l’engagement de Noem en faveur d’un maintien de l’ordre intransigeant.


Mai 2025 : Kristi Noem visite le site du Monument de la Flèche Noire, commémorant les héroïques parachutistes israéliens, à 900 mètres de la frontière avec Gaza

Et certains parallèles n’ont rien à voir avec la relation usaméricano-israélienne en soi. Par exemple, l’armée israélienne a fait preuve d’un manque de discipline et de préparation au combat pendant la guerre à Gaza, que certains experts attribuent à un mauvais entraînement et à une expansion rapide des appels sous les drapeaux. L’ICE a fait face à des défis disciplinaires similaires lors de sa croissance vertigineuse sous l’administration Trump, qui a augmenté le budget annuel de l’agence d’environ 200 % et plus que doublé le nombre de ses officiers en moins d’un an pour dépasser les 20 000 agents. (3 000 officiers de l’ICE et de la CBP ont été envoyés dans le seul Minnesota)

« C’est un peu chacun pour soi. Ils n’opèrent manifestement pas sous des procédures opérationnelles standard », dit Aguilar, qui a observé des manifestations à Minneapolis cette semaine et travaillé comme sous-traitant militaire à Gaza pendant la guerre. « C’est exactement comme ça que les Forces de défense israéliennes opèrent à Gaza ».

Bien sûr, les scènes de Minneapolis ont déclenché une réaction que l’administration aura du mal à ignorer. En effet, le président Trump a déjà commencé à modifier son approche ces derniers jours, rétrogradant un commandant controversé de la CBP et envoyant son « tsar des frontières », Tom Homan, superviser les opérations dans un souci de désescalade. Trump a même changé de ton concernant le meurtre de deux citoyens usaméricains par l’ICE, qualifiant les deux incidents de « terribles ».

Mais, compte tenu de l’étendue de la collaboration sécuritaire usaméricano-israélienne et du désir de Trump d’agir rapidement sur les expulsions, le Minnesota pourrait ne pas être le dernier État à voir ce genre de tactiques - et de technologies - déployées dans ses rues. « Rien de tout cela ne me surprend », a déclaré l’ancien haut responsable du DHS, ajoutant qu’il espérait toujours qu’une pression interne pourrait encourager l’administration à changer de cap. « Je suis un peu choqué que les gens ne fassent ces comparaisons que maintenant ».

NdT

*Contre-terrorisme : désignation officielle de la contre-insurrection

** CBP : Customs and Border Protection, Service des douanes et de la protection des frontières, agence du département de la Sécurité intérieure (DHS), créée en 2003. Elle compte aujourd’hui 65 620 employés.

23/01/2026

La “première communauté planifiée de Gaza” : un cauchemar dystopique usraélien

Le Centre de coordination civilo-militaire sous direction US propose une zone résidentielle à Gaza intégrant surveillance biométrique, checkpoints et programmes éducatifs promouvant la normalisation avec Israël.

NdT : ce projet est une adaptation “post-moderne” des stratégies contre-insurrectionnelles du XXème siècle :  des ghettos juifs établis par les nazis en Pologne aux “nouveaux villages” édifiés par les Britanniques en Malaisie, aux “hameaux stratégiques” créés par l'armée US au Vietnam et aux “nouveaux villages” construits par l'armée française en Algérie.

Sharif Abdel Kouddous, Drop Site News, 21/1/2026
Traduit par Tlaxcala
 


Des militaires usaméricains et israéliens et d’autres fonctionnaires  internationaux surveillent des écrans affichant des cartes et des images de la bande de Gaza lors d’une visite médiatique au Centre de coordination civilo-militaire (CMCC), le 20 novembre 2025, à Kiryat Gat, en Israël.



Le groupe dirigé par l’armée usaméricaine et chargé de soutenir les « efforts de stabilisation » à Gaza a présenté des plans pour un ensemble de logements destinés à des Palestiniens dans une zone de Gaza placée sous contrôle militaire total d’Israël. Selon des documents diffusés par le Centre de coordination civilo-militaire (CMCC) et obtenus par Drop Site News, la « communauté planifiée », si elle était réalisée, viserait à contenir et contrôler ses habitants au moyen de la surveillance biométrique, de points de contrôle, du suivi des achats et de programmes éducatifs promouvant la normalisation avec Israël.

Le CMCC a été créé par le Commandement central des USA (CENTCOM) le 17 octobre, une semaine après que le Hamas et Israël ont convenu d’un échange de captifs et qu’un cessez-le-feu était censé entrer en vigueur. Le centre, installé dans un vaste bâtiment de type entrepôt à Kiryat Gat, dans le sud d’Israël, et impliquant des dizaines de pays et d’organisations, est censé « surveiller la mise en œuvre du cessez-le-feu » et « aider à faciliter le flux de l’aide humanitaire, logistique et sécuritaire provenant de partenaires internationaux vers Gaza », selon le CENTCOM.

Le CMCC est dirigé par le lieutenant-général de l’armée US Patrick D. Frank [alias « Lucky 6 » , vétéran  d’Irak, Afghanistan et Haïti, NdT] et comprend des responsables militaires usaméricains et israéliens, ainsi que du personnel provenant de dizaines de pays, dont la France, le Royaume-Uni, l’Allemagne, les Émirats arabes unis et l’Égypte. Le CMCC constituait un élément clé du plan de « cessez-le-feu » du président Trump, bien que l’on ignore précisément où il opérera au sein des nouvelles structures mises en place après l’annonce, la semaine dernière, de la phase deux du plan par Trump, notamment la création d’un soi-disant « Conseil de la paix » chargé de superviser Gaza, avec, sous lui, un Conseil exécutif fondateur, puis un Conseil exécutif de Gaza composé de technocrates palestiniens.

En novembre, des informations ont révélé pour la première fois que l’administration Trump prévoyait la construction de plusieurs complexes résidentiels, qualifiés de « communautés alternatives sûres », destinés à héberger des Palestiniens à Gaza à l’est de la « ligne jaune », une zone occupée et contrôlée par l’armée israélienne. Une analyse d’images satellites réalisée par Forensic Architecture [voir ici] suggère que la première de ces soi-disant communautés est en cours de préparation sur une parcelle d’un kilomètre carré à Rafah, dans le sud de Gaza, à l’intersection de deux corridors militaires.

« Les plans s’accélèrent rapidement pour ce que des responsables usaméricains ont cyniquement qualifié la semaine dernière de “première communauté planifiée de Gaza”, auparavant connue sous le nom de “communautés alternatives sûres” », commente Jonathan Whittall, haut responsable de l’ONU en Palestine entre 2022 et 2025 et directeur exécutif de l’initiative KEYS, une organisation de conseil stratégique et d’affaires politiques, après avoir examiné la transcription des documents obtenus par Drop Site. « Il s’agit de la prochaine étape dans l’instrumentalisation militarisée de l’aide. »

La semaine dernière, une présentation a été faite au siège du CMCC au sujet de la « première communauté planifiée de Gaza », conçue pour accueillir jusqu’à 25 000 Palestiniens.

Les Palestiniens devraient passer par un point de contrôle pour accéder à la zone. « Les résidents pourront entrer et sortir librement du quartier, sous réserve de contrôles de sécurité visant à empêcher l’introduction d’armes et d’éléments hostiles », indiquent les documents. « Tous les résidents entrant seront enregistrés au moyen de documents biométriques afin de permettre l’identification pour les déplacements et les services civils. »

« Le registre sera basé sur les numéros d’identité palestiniens délivrés par les autorités en coordination avec le COGAT », le Coordinateur des activités gouvernementales dans les territoires — la branche de l’armée israélienne qui supervise les affaires civiles palestiniennes dans l’occupation de la Cisjordanie et de Gaza — conférant ainsi à l’armée israélienne un contrôle de surveillance encore accru sur les Palestiniens hébergés dans la zone.

Le CENTCOM a renvoyé les questions de Drop Site concernant les plans du CMCC à la Maison-Blanche, qui a à son tour renvoyé les demandes au département d’État. Aucun n’a fourni de commentaire.

Extraits de la présentation du CMCC pour une « première communauté planifiée de Gaza », 14 janvier 2026.

La présentation ne précise pas qui sélectionnerait les Palestiniens appelés à vivre dans la zone, bien que tous les contrôles de sécurité imposés par le passé aux Palestiniens de Gaza (par exemple pour être autorisés à entrer ou sortir de l’enclave) aient en dernier ressort été effectués par le COGAT. Elle fournit toutefois une série de critères permettant de déterminer quels Palestiniens devraient être « invités » à y vivre :

La population devrait être composée de résidents palestiniens invités sur la base des critères suivants :

– La priorité est donnée aux habitants des zones de Shaboura et de Rafah avant la guerre.
– Les familles élargies intactes sont privilégiées afin de permettre l’entraide et de prévenir les frictions.
– Des professionnels essentiels sont requis : enseignants, personnel médical, secouristes, travailleurs communautaires, commerçants, personnel administratif et municipal, ainsi que professionnels de la banque et de la finance.
– Tous les individus feront l’objet d’un filtrage sécuritaire afin d’empêcher l’entrée d’armes ou d’éléments du Hamas.

Quant aux Palestiniens ayant pu y vivre ou disposant d’un droit légal sur les terres, la présentation indique qu’« un examen est nécessaire concernant les détenteurs potentiels de droits privés, y compris les mécanismes d’enregistrement et d’indemnisation ».

La promesse d’indemnisation des propriétaires privés est frappante au regard de la réalité à Gaza après plus de deux années de l’assaut génocidaire d’Israël, où la majorité des logements et des infrastructures civiles de l’enclave ont été réduits en ruines, où presque toute la population palestinienne a été déplacée de force de ses foyers, et où les troupes israéliennes occupent plus de la moitié du territoire.

L’écart entre les plans du CMCC et les actions d’Israël sur le terrain pousserait plusieurs pays européens à envisager de réduire leur présence au centre, voire de cesser complètement l’envoi de personnel, selon Reuters, citant des inquiétudes quant à l’échec du CMCC à accroître l’acheminement de l’aide vers Gaza.

La zone résidentielle proposée est désignée dans la présentation du CMCC comme le « complexe émirati ». S’il n’est pas clair pourquoi ce nom a été choisi, l’hôpital de campagne émirati, financé par les Émirats arabes unis, se trouve à proximité à Rafah. Les Émirats ont établi des relations formelles avec Israël en septembre 2020 dans le cadre des accords d’Abraham négociés par la première administration Trump, auxquels ont également participé Bahreïn et le Maroc. Depuis lors, les Émirats ont normalisé leurs relations avec Israël plus que tout autre pays arabe, avec une coopération soutenue dans les domaines du commerce, du tourisme et de la défense. Mardi, les Émirats ont accepté l’invitation de Trump à rejoindre le « Conseil de la paix » chargé de superviser Gaza, devenant l’un des premiers pays à le faire.

Une partie des propositions du CMCC concernant l’enseignement dans la zone résidentielle planifiée semble viser la promotion d’un programme de rééducation inspiré du modèle émirati. Il est indiqué que des « études d’urgence temporaires » peuvent accélérer l’élaboration d’un cadre curriculaire pour la reprise des classes. « Le programme ne sera pas basé sur le Hamas, mais suivra des principes de “culture de la paix”, par exemple inspirés des Émirats arabes unis. » Le texte de l’accord de normalisation entre les Émirats et Israël stipule que les deux pays « s’engagent à favoriser la compréhension mutuelle, le respect, la coexistence et une culture de la paix entre leurs sociétés ». L’ambassade des Émirats à Washington n’a pas répondu aux demandes de Drop Site.

La présentation du CMCC affirme également que « les programmes éducatifs peuvent empêcher la dérive d’une population non instruite et inoccupée vers des activités inappropriées ». Pourtant, malgré l’occupation brutale d’Israël, les Palestiniens de Gaza et de Cisjordanie affichaient l’un des taux d’alphabétisation les plus élevés au monde, dépassant 97 % en 2020, avec des taux élevés de scolarisation dans le secondaire et le supérieur.

Le plan placerait également les transactions économiques sous surveillance israélienne, en remplaçant l’économie largement fondée sur l’argent liquide à Gaza par des « portefeuilles électroniques en shekels », destinés à devenir les « principaux modes de commerce car ils sont sécurisés et réduisent le détournement de biens et de fonds vers les circuits financiers du Hamas ».

Le CMCC propose en outre que « les résidents soient autorisés à importer des produits dans la bande de Gaza afin de faciliter et d’encourager le commerce et la croissance économique », tout en précisant que « les produits seraient soumis à des restrictions et à des contrôles de sécurité aux points de passage ». La présentation ne mentionne pas le fait qu’Israël, qui contrôle tous les points d’entrée à Gaza, restreint sévèrement l’entrée des marchandises depuis près de vingt ans.

« Cette communauté établie à Rafah constituera le modèle de la manière dont le contrôle israélien pourrait être approfondi et étendu « , dit  Whittall à Drop Site. « Après que Gaza a été rasée, affamée et délibérément soumise au blocus ces dernières années, ces “nouvelles” communautés construites sur les ruines des maisons des gens ne sont pas seulement des laboratoires de gouvernance pour tester un contrôle et une subjugation ultimes ; elles sont aussi la réincarnation des camps de réfugiés. Elles sont conçues pour contenir une nouvelle génération de Palestiniens dépossédés, effectivement filtrés et parqués dans des zones israéliennes de plus en plus réduites, en échange de la survie. Pendant ce temps, les soi-disant “zones rouges” restent sous attaque, de plus en plus coupées d’un système humanitaire qui est délibérément entravé. »

Pour faire appliquer la vision restrictive du CMCC — qui regrouperait des Palestiniens sélectionnés dans une zone où Israël et des forces extérieures exerceraient un contrôle économique, social et sécuritaire total — une force de police serait installée, opérant sous l’autorité d’une force de sécurité internationale. « La police civile opérera sur place pour maintenir l’ordre public, sous l’égide de l’ISF », indique la présentation (Force internationale de stabilisation, qui n’a pas encore été constituée mais sera dirigée par le major-général Jasper Jeffries, commandant du Commandement des opérations spéciales du CENTCOM). La présentation ajoute : « La réforme du secteur de la sécurité nécessite des lois actualisées sur la police et la protection civile, une supervision et une obligation de rendre des comptes solides, des approches de sécurité centrées sur la population et des mesures visant à prévenir la radicalisation. »

 

La zone prévue



Présentation faite au CMCC, Kiryat Gat, 14 janvier 2026

Municipalité

La population devrait être composée de résidents palestiniens invités sur la base des critères suivants :

  • La priorité est accordée aux habitants des zones de Shaboura et de Rafah avant la guerre.
  • Les familles élargies intactes sont privilégiées afin de permettre l’entraide mutuelle et de prévenir les frictions.
  • Des professionnels essentiels sont requis : enseignants, personnel médical, secouristes, travailleurs communautaires, commerçants, personnel administratif et municipal, ainsi que professionnels de la banque et de la finance.
  • Tous les individus feront l’objet d’un filtrage sécuritaire afin d’empêcher l’entrée d’armes ou d’éléments du Hamas.

Les résidents pourront entrer et sortir librement du quartier, sous réserve de contrôles de sécurité visant à empêcher l’introduction d’armes et d’éléments hostiles.

Dans un premier temps, un directorat communautaire provisoire devra être nommé parmi les résidents. Des élections pour un directorat de quartier devront être organisées ultérieurement, à mesure que le projet se développe.

Le directorat facilitera la coordination avec les autorités compétentes pour les services régionaux (grandes infrastructures) ainsi qu’avec les bailleurs de fonds pour les services municipaux.

Le directorat gérera les services municipaux de base tels que l’eau, l’assainissement, l’électricité, etc., bien que la question du paiement des services par les résidents nécessite des discussions supplémentaires.

Tous les résidents entrant seront enregistrés au moyen de documents biométriques afin de permettre l’identification pour les déplacements et les services civils.

Le registre sera basé sur les numéros d’identité palestiniens délivrés par les autorités en coordination avec le COGAT.

Les résidents ayant besoin de voyager à l’étranger pourront utiliser leurs passeports palestiniens. Ceux qui ont perdu leurs documents ou qui ont besoin de nouveaux documents pourront effectuer les démarches par l’intermédiaire de l’Autorité palestinienne (AP) via un bureau de poste local qui sera ouvert sur place.

Les résidents pourront déclarer les décès ou les naissances survenus pendant la guerre au registre de population de l’AP via le bureau de poste local.

Étant donné que le complexe émirati est destiné à être implanté sur des terres publiques, un examen est nécessaire concernant les détenteurs potentiels de droits privés, y compris les mécanismes d’enregistrement et d’indemnisation.

L’utilisation publique de terres comportant des droits privés nécessite des discussions approfondies avec les entités juridiques compétentes.

Les projets financés par des donateurs au sein de la communauté seront coordonnés par un mécanisme de supervision afin de garantir que les fonds soient directement affectés aux projets locaux, étant donné que le Fonds de développement et de prêt municipal de l’AP (MDLF) ne peut pas être utilisé.

Économie

Le shekel israélien restera une monnaie ayant cours légal, comme dans le reste de Gaza et de la Cisjordanie.

Les portefeuilles électroniques en shekels devraient constituer les principaux modes de commerce, car ils sont sécurisés et réduisent le détournement de biens et de fonds vers les circuits financiers du Hamas.

Une agence de la Banque de Palestine au sein de la communauté fournirait un cadre de commerce sécurisé et transparent.

Les commerces et marchés du secteur privé devraient être privilégiés afin de promouvoir des initiatives économiques productives.

Des efforts devront être déployés pour promouvoir l’emploi rémunéré du plus grand nombre possible de résidents. L’emploi sera basé sur les professions essentielles, les services publics et le travail non qualifié au service de l’intérêt général, et sera géré par l’intermédiaire d’un bureau de l’emploi établi.

L’agriculture intensive dans les zones périphériques de la communauté, afin de promouvoir des possibilités d’emploi en dehors du quartier (dans des zones non contrôlées par le Hamas), sera examinée, en donnant la priorité à l’agriculture à forte intensité de main-d’œuvre.

Les résidents devraient être autorisés à importer des produits dans la bande de Gaza afin de faciliter et d’encourager le commerce et la croissance économique. Les produits seront soumis à des restrictions et à des contrôles de sécurité aux points de passage.

Santé

Des centres médicaux communautaires doivent être établis afin de fournir des services de manière aussi autonome que possible.

Une analyse spécifique est nécessaire concernant l’étendue des services, les références pour les cas graves, les spécialités médicales, le personnel de soutien (infirmiers, paramédicaux) et les exigences en matière d’infrastructures (pharmacies).

Les services de santé doivent refléter les besoins de la population et être adaptés en conséquence.

Dans la mesure du possible, sans interrompre la couverture des besoins des populations existantes, les services médicaux locaux et le personnel des zones environnantes devraient être relocalisés, y compris les équipements médicaux durables et les fournitures, tels que ceux de l’hôpital émirati de Rafah.

Reconstruire les systèmes de vaccination et de chaîne du froid.

Étendre les programmes de nutrition et d’alimentation thérapeutique pour les mères et les enfants.

Renforcer les soins prénatals et postnatals communautaires.

Recommander l’exploration d’options pour les services médicaux critiques non disponibles dans la nouvelle communauté.

Éducation

Une évaluation précise est nécessaire afin de déterminer le nombre de salles de classe et de personnels requis, y compris les enseignants, le personnel de soutien (assistants, psychologues, éducation spécialisée) et l’administration.

Des « études d’urgence » temporaires peuvent accélérer l’élaboration d’un cadre curriculaire permettant la reprise des classes. Le programme ne sera pas basé sur le Hamas, mais suivra des principes de « culture de la paix », par exemple inspirés du modèle des Émirats arabes unis.

Les écoles pourraient servir d’environnements protégés fournissant nourriture, assainissement, services de santé et soutien en santé mentale.

L’éducation doit être traitée comme une priorité humanitaire vitale, au même titre que l’alimentation et la santé, afin d’éviter une génération perdue et de rétablir la stabilité sociale. Les programmes éducatifs peuvent empêcher la dérive d’une population non instruite et inoccupée vers des activités inappropriées.

Le cadre éducatif peut se concentrer sur trois priorités qui se chevauchent :

  • Mise en place (immédiat – 18 mois) : établissement d’espaces d’apprentissage temporaires sûrs et rétablissement de la routine.
  • Rattrapage (6 – 24 mois) : apprentissage accéléré pour restaurer les compétences de base (lecture, écriture, calcul) et réintégrer les élèves dans le système formel.
  • Parcours (12 mois et plus) : relance de l’enseignement formel, des examens et du développement de la main-d’œuvre à mesure que la gouvernance et la sécurité le permettent.

Justice : droit et ordre public

Le droit et l’ordre public seront régis conformément à la législation existant dans la zone avant 2007.

Le cadre décrit un système de justice post-conflit pour une nouvelle communauté dans la région de Rafah, en donnant la priorité au rétablissement rapide des fonctions judiciaires, de l’ordre juridique et de la confiance du public.

Le paysage juridique comprend des lois partagées de l’Autorité palestinienne, mais des codes pénaux divergents entre Gaza et la Cisjordanie, soulignant la nécessité d’une harmonisation législative à long terme.

La numérisation des services judiciaires est nécessaire afin de restaurer les archives, d’améliorer l’efficacité et d’élargir l’accès.

La police civile opérera sur place pour maintenir l’ordre public, sous l’autorité de la Force internationale de stabilisation (ISF).

Un renforcement immédiat des capacités est requis pour les juges, les procureurs et le personnel judiciaire, en mettant l’accent sur la gestion des affaires, l’administration des audiences, la rédaction juridique, le traitement des preuves, la supervision des enquêtes et les compétences numériques.

La formation doit tenir compte des réalités de l’après-guerre : infrastructures détruites, archives manquantes, traumatismes, déplacements et nécessité d’une justice réparatrice. Des partenaires européens peuvent soutenir une formation initiale pour 20 juges et 20 procureurs, avec une institutionnalisation à long terme par le biais d’un programme de diplôme judiciaire.

L’accès des femmes à la justice nécessite des procédures centrées sur les survivantes, compte tenu des risques accrus, des vulnérabilités et de la perte de documents.

La réforme du système pénitentiaire comprend la construction de centres de détention répondant aux normes internationales, ainsi que le filtrage et la formation du personnel. L’accent est mis sur la sécurité procédurale et dynamique, la réhabilitation, la classification et les alternatives à l’incarcération.

La réforme du secteur de la sécurité nécessite des lois actualisées sur la police et la protection civile, une supervision et une obligation de rendre des comptes solides, des approches de sécurité centrées sur la population et des mesures visant à prévenir la radicalisation.

13/06/2025

YOSSI MELMAN
“Quel mal il y a à ça ?” : Comment Israël a formé et armé une milice gazaouie liée à Daech

Le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou a approuvé cette opération secrète visant à soutenir une milice palestinienne pour garder l’aide humanitaire - tout en cachant la vérité au public


“Quel mal il y a à ça ?”

Yossi Melman, Haaretz, 11/6/2025
Traduit par Fausto GiudiceTlaxcala 

“Quel mal il y a à ça ?” Avec ces quatre mots soi-disant innocents, le Premier ministre Benjamin Netanyahou a causé des dommages supplémentaires à toute chance de mettre fin à la guerre à Gaza et de restituer les otages. C’est ainsi qu’il a réagi la semaine dernière à la révélation du député Avigdor Lieberman selon laquelle les services de sécurité israéliens géraient une milice armée à Gaza, dont le personnel était affilié à Daech. Le chef de cette milice est Yasser Abou Shabab, membre d’une grande famille bédouine de Rafah.

Netanyahou a accusé Lieberman de révéler un secret d’État, mais en confirmant l’information, le premier ministre s’est lui-même rendu complice. Cela pourrait entraver les efforts futurs des services de renseignement israéliens pour recruter des agents et des collaborateurs.



Photo tirée de Facebook montrant des miliciens d’Abou Shabab. Ils ont été formés par le Shin Bet.

Selon Tamir Hayman, ancien chef de la direction du renseignement militaire et actuel directeur exécutif de l’Institut d’études de sécurité nationale de Tel-Aviv, « toute la force de cette idée réside dans la dissimulation de toute action de ce type, de manière à la faire paraître authentique et populaire, motivée par la souffrance des habitants de Gaza des habitants de Gaza qui en ont assez du régime du Hamas ».

L’idée d’armer le clan Abou Shabab n’est pas nouvelle - elle a été évoquée peu après le massacre du 7 octobre. Cette décision a été prise par défaut, dans les deux sens du terme. En déclarant que Gaza « ne sera ni le Hamastan ni le Fatahstan », Netanyahou a condamné l’Autorité palestinienne et a rejoint le programme d’annexion et de transfert de population de Bezalel Smotrich, non seulement à Gaza, mais aussi en Cisjordanie.

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Le vide créé à Gaza par la perte de gouvernance du Hamas suite aux succès des Forces de défense israéliennes sur le champ de bataille a également été renforcé par le refus du gouvernement Netanyahou d’autoriser les forces des pays arabes modérés tels que l’Égypte, la Jordanie, les Émirats arabes unis et l’Arabie saoudite à pénétrer dans la bande de Gaza. C’est ainsi qu’Israël s’est retrouvé désespérément à la recherche d’une alternative pour nourrir 2,2 millions de bouches affamées.

Face à ces contraintes imposées par Netayahou et son gouvernement d’extrême droite, le ministre de la défense Yoav Gallant, qui a démissionné il y a quelques mois, a eu l’idée de mettre en place un régime des milices et des clans dans la bande de Gaza. Gallant avait déclaré qu’Israël devrait utiliser des éléments locaux, affiliés à Ramallah et coordonnés avec l’(in)Autorité palestinienne. En d’autres termes, Gallant essayait d’introduire l’(i)AP par des moyens détournés.

Troisième tentative

Gallant et l’establishment de la défense ont tenté d’exécuter ce mouvement pour la première fois en février 2024. Cependant, lorsque des camions transportant de l’aide humanitaire sont entrés dans l’enclave, ils ont été attaqués par le Hamas et la tentative de les protéger a échoué. Un autre échec s’est produit lorsqu’Israël a tenté de mettre en place une milice armée issue du même clan dans les camps de réfugiés du centre de Gaza. C’est la troisième fois qu’Israël tente le même coup, cette fois-ci après l’occupation de Rafah par ses troupes.

Il y a environ un an, des agents de terrain du district sud du service de sécurité Shin Bet ont reformulé l’idée en action opérationnelle. Le chef du Shin Bet, Ronen Bar, a soutenu le plan, qui a été approuvé par Netanyahou et le ministre de la défense, Israel Katz. Les ministres du gouvernement ont été tenus dans l’ignorance. À cette époque, le chef de district, A., a pris sa retraite du Shin Bet après avoir assumé la responsabilité de l’échec du 7 octobre. Il a été remplacé par S., qui a commencé à faire avancer le plan et, en octobre 2024, il a été décidé de le mettre en pratique.


Soldats des FDI de la brigade Golani opérant dans la zone de Rafah, à Gaza.

Le plan a été soutenu par les FDI, à l’époque sous le commandement du chef d’état-major Herzl Halevi, par le nouveau chef de la direction du renseignement militaire, le général de division Shlomi Binder, et par le coordinateur des activités gouvernementales dans les territoires, le général de division Ghassan Alian. Un autre grand partisan de l’initiative était le général de division Roman Gofman, secrétaire militaire de Netanyahou.

Les instructeurs du Shin Bet ont formé les membres du clan Abou Shabab et les ont équipés d’armes légères - fusils d’assaut Kalachnikov et armes de poing - saisies au Hamas depuis le début de la guerre de Gaza. Après que l’organisation non gouvernementale Hatzlaha a menacé de saisir la justice, les FDI ont fourni des données partielles sur le nombre d’armes à feu légères saisies depuis le début de la guerre : quelque 2 500 fusils et armes de poing. Israël verse également des salaires aux miliciens, grâce à l’argent confisqué depuis le début de la guerre - les FDI ont saisi plus de 100 millions de shekels (environ 24 millions d’€) en différentes devises.

La tâche principale de la milice est de sécuriser le transfert de l’aide humanitaire vers les centres d’approvisionnement alimentaire et d’empêcher le Hamas de la piller [sic; lisez : la distribuer]. La question de l’aide humanitaire est également entourée de mystère et se déroule de manière détournée, caractéristique du gouvernement de Netanyahou depuis le début de la guerre. Israël a décidé de mettre fin aux activités de l’agence des Nations unies pour les réfugiés palestiniens, l’UNRWA, parce que certains de ses employés palestiniens étaient des activistes du Hamas ou coopéraient avec l’organisation. Israël a également eu du mal à mobiliser les organisations d’aide internationale parce qu’elles refusaient de coopérer avec lui. En outre, certains ministres du gouvernement, principalement ceux contrôlés par l’extrême droite messianique, ont appelé à affamer les habitants de Gaza.


Roman Gofman, secrétaire militaire du Premier ministre Benjamin Netanyahu, lors d’un événement.

C’est ainsi qu’Israël s’est retrouvé pris au piège. En raison de la pression exercée par l’administration Trump, qui a promis qu’il ne laisserait pas les habitants de la bande de Gaza mourir de faim, Israël a dû proposer une solution de type “Israbluff”. Netanyahou et ses ministres se sont engagés à ce que le contribuable israélien ne finance pas l’acheminement de nourriture et de médicaments aux habitants de Gaza, mais très vite ils n’ont pas tenu leur promesse.

Afin de cacher la vérité au public et de minimiser l’embarras des ministres d’extrême droite, il a été décidé de dissimuler le fait que le ministère des finances avait déjà alloué quelque 700 millions de shekels [=168 M€] à cette entreprise. Au lieu de cela, le gouvernement présente faussement l’argent comme provenant d’une d’une organisation non gouvernementale basée en Suisse. Cette organisation a engagé une société de sécurité usaméricaine qui emploie des vétérans de l’armée et d’agences de sécurité US.

Mais une fois de plus, c’est Lieberman qui a démasqué le mensonge. Il a déclaré que le Mossad, spécialisé dans la création de sociétés écrans anonymes, était à l’origine de l’organisation suisse et de son enregistrement à l’étranger (le Mossad s’est refusé à tout commentaire). Il a également été affirmé que des magnats juifs usaméricains affiliés à la droite israélienne ont contribué aux activités de l’organisation et lui ont peut-être aussi fourni un financement provisoire.

Cet exercice détourné du ministère des finances, qui manque de transparence et frise la criminalité, découle de la volonté de contourner la loi sur les procédures d’appel d’offres. Selon cette loi, le ministère aurait dû annoncer un appel d’offres international, afin que plusieurs entreprises puissent concourir pour le contrat.

Mercenaires

Abou Shabab, le chef de la milice, qui est âgé d’une trentaine d’années, était à la tête d’une bande criminelle composée de trafiquants d’armes et de drogue et de voleurs de nourriture et d’équipement. Bien qu’il soit douteux qu’Abou Shabab, âgé d’une trentaine d’années, ait une idéologie politique ou religieuse, son nom et celui de plusieurs de ses hommes ont déjà été associés à Daech.

Certains membres de la milice étaient auparavant des partisans du Fatah qui s’opposaient au Hamas et étaient emprisonnés dans les prisons de la bande de Gaza. Dans le chaos créé par la guerre, des centaines d’entre eux ont réussi à s’échapper. Avant et pendant la guerre, le Hamas a exécuté certains membres du clan Abou Shabab pour avoir coopéré avec Israël. Abou Shabab a également fait des allers-retours dans les prisons du Hamas. Il est donc plus probable que la milice ait également des liens avec les agences de sécurité de l’Autorité palestinienne, qui continuent à coopérer étroitement avec Tsahal et le Shin Bet.


Des membres du Hamas se préparent à exécuter des Palestiniens qu’ils soupçonnent de collaborer avec Israël, en 2014. Photo Reuters

Il s’agit d’une milice mercenaire similaire à celles mises en place par les régimes coloniaux. La France y a eu recours en Algérie et en Syrie, les Britanniques dans leurs colonies d’Afrique et d’Asie, et les USA par l’intermédiaire de la CIA au Vietnam, en Afghanistan et en Irak. Israël a agi de la même manière dans les années 1970 lorsqu’il a mis en place les ligues villageoises palestiniennes en Cisjordanie, les Phalangistes et l’Armée du Sud-Liban au Liban, ainsi que des vigies villageoises sur les hauteurs du Golan syrien, à proximité de la frontière israélienne. Dans la plupart des cas de ce phénomène en Israël et dans le monde, la création de milices composées de collaborateurs et de mercenaires a échoué.

3J’ai du mal à comprendre la logique qui sous-tend cette expérience vouée à l’échec », dit Michael Milshtein, chercheur au centre Moshe Dayan d’études moyen-orientales et africaines de l’université de Tel-Aviv, ancien colonel et chef du département des affaires palestiniennes au sein de la division de recherche des services de renseignement de l’armée. « Nous ne devons pas oublier la nature de ce gang et éviter d’imaginer un Robin des Bois gazaoui - ce qui a déjà été dit dans certains cercles - et nous devons nous souvenir des précédents historiques amers où nous avons fait des affaires avec des éléments douteux qui se sont rapidement retournés contre nous, comme les phalangistes au Liban ».


Michael Milshtein, chercheur au Centre Moshe Dayan d’études moyen-orientales et africaines de l’Université de Tel-Aviv. Photo : Tomer Appelbaum

« En général, il vaut mieux s’abstenir de tenter d’influencer la pensée de nos ennemis et de jouer les faiseurs de roi. Le Hamas est en effet blessé comme jamais auparavant, mais il vaut mieux éviter les éloges funèbres prématurés (comme ce fut le cas à de nombreuses reprises au cours de cette guerre, lorsque les signes de l’effondrement du groupe semblaient évidents). Même si nous supposons que le Hamas finira par s’effondrer, il vaut mieux penser à ce qui se passerait si Gaza se remplissait de groupes semblables à celui d’Abou Shabab - une réalité qui nous rappelle la Somalie ».

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Bien que Hayman ait également des doutes quant au succès de cette initiative, il est prêt à lui donner une chance. « Je ne suis pas un puriste. L’Autorité palestinienne est faible et dépourvue de tout cadre politique sérieux, et toutes les initiatives et possibilités visant à stabiliser Gaza doivent être poursuivies », dit-il. « Toutefois, ajoute-t-il, je suis conscient que toute tentative israélienne de façonner le Moyen-Orient, à l’instar des efforts israéliens au Liban dans les années 1970 et 1980 et en Syrie pendant la guerre civile il y a dix ans, est vouée à l’échec. Seules les superpuissances peuvent le faire. Nous sommes trop petits pour le faire ». L’ancien chef de la direction du renseignement militaire estime que la création de la milice « est une mission tactique qui permet une activité opérationnelle, et rien de plus ».

Le bureau du Premier ministre n’a pas répondu à la demande de Haaretz. Les porte-parole de Tsahal et du Shin Bet se sont refusés à tout commentaire.


11/06/2025

TAREQ HAJJAJ/FARIS GIACAMAN
Comment la police et la société civile de Gaza combattent les gangs armés par Israël pour piller l’aide et prendre au piège la population
Enquête de terrain

Netanyahou admet qu’Israël arme des gangs et des membres de clans tribaux à Gaza pour contrer l’influence du Hamas, et de nouvelles preuves montrent qu’Israël les utilise pour piller l’aide et mettre en œuvre son plan de déplacement de la population. En réponse, le gouvernement du Hamas a mis en place l’Unité Flèche [Wahdat Sahm سهم وحدة].


Faris Giacaman est le directeur éditorial du site ouèbe Mondoweiss pour la Palestine.

Tareq S. Hajjaj est le correspondant de Mondoweiss à Gaza et membre de l’Union des écrivains palestiniens. @Tareqshajjaj.

Traduit par Fausto GiudiceTlaxcala 


Des policiers palestiniens du Hamas commencent à travailler au maintien de la sécurité et de l’ordre pendant le cessez-le-feu avec Israël, dans la ville de Gaza, le 20 janvier 2025. (Photo : Hadi Daoud/APA Images)

L’armée israélienne arme des gangs pour combattre le Hamas à Gaza, a confirmé le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu jeudi. Cette révélation intervient après qu’un député israélien de droite, Avigdor Lieberman, a accusé hier, sur la chaîne publique israélienne Kan, Netanyahou d’armer un gang de centaines d’hommes à Rafah pour faire contrepoids à l’influence du Hamas dans la bande de Gaza. Le bureau du Premier ministre a répondu en déclarant qu’il combattait le groupe de résistance palestinien « de diverses manières, sur la recommandation de tous les chefs des services de sécurité ».

Plus tard, Netanyahou a officiellement confirmé les informations dans une vidéo : «  Sur les conseils des responsables de la sécurité, nous avons activé les clans de Gaza qui s’opposent au Hamas », a déclaré le Premier ministre israélien. « Qu’y a-t-il de mal à cela ? Cela ne fait que sauver la vie de soldats israéliens ».

« Rendre ça public ne profite qu’au Hamas, mais Lieberman s’en fout », a ajouté Netanyahou.

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Parmi ces groupes, un gang armé dirigé par un homme nommé Yasser Abou Shabab, un voleur et trafiquant de drogue de Rafah qui a dirigé des groupes de centaines d’hommes armés dans le pillage des convois d’aide au cours de la seconde moitié de 2024. Issu de l’influent clan bédouin Tarabine, qui s’étend sur le sud de Gaza, le Sinaï et le désert du Naqab/Néguev, Abou Shabab a été décrit par les médias israéliens comme étant une bande armée « liée à Daech », probablement en raison de l’implication d’Abou Shabab dans les réseaux de trafic de drogue entre Gaza et le Sinaï, dans lesquels Daech a été impliqué.

Aujourd’hui, Israël admet ouvertement qu’il soutient et arme le groupe d’Abou Shabab, ce qui revient à admettre ouvertement qu’il a soutenu le pillage de l’aide alimentaire destinée à la population affamée de Gaza.

Cette politique fait suite à une campagne israélienne systématique d’assassinat des fonctionnaires du gouvernement du Hamas visant à provoquer un effondrement social à Gaza et à y semer le chaos et l’anarchie. L’armée israélienne a délibérément pris pour cible les fonctionnaires du ministère de l’intérieur, les forces de police et les services de sécurité afin de créer un vide qui sera ensuite comblé par des pillards armés comme le groupe d’Abou Shabab, comme l’a récemment rapporté Mondoweiss.

Le ministre israélien des finances, Bezalel Smotrich, a directement admis cette politique le mois dernier, se vantant que « nous éliminons les ministres, les bureaucrates, les gestionnaires d’argent, tous ceux qui permettent au Hamas de gouverner ».

Le Hamas tente de lutter contre cette politique israélienne depuis la fin de l’année 2024, lorsque le ministère de l’intérieur de Gaza a créé une unité spéciale composée de policiers en civil et de volontaires chargés de traquer les pillards et de tenter de rétablir l’ordre dans les rues de Gaza. L’unité du Hamas, qui se fait appeler « l’Unité Sahm » ou « la Force Sahm « , a été réactivée lors de la reprise des hostilités entre Israël et le Hamas après l’effondrement du cessez-le-feu à la mi-mars.

Mondoweiss s’est entretenu avec plusieurs membres de l’Unité Sahm, ainsi qu’avec une source de sécurité de haut niveau au sein de la résistance, qui ont détaillé les efforts continus du Hamas pour combattre les groupes armés mandataires d’Israël dans la bande de Gaza. Mondoweiss s’est également entretenu avec les chefs de plusieurs clans tribaux de Gaza au sujet des tentatives d’Israël d’exploiter le vide sécuritaire qu’il a créé en soutenant les chefs de clans comme alternative au pouvoir du Hamas.

Comment l’Unité Sahm traque les voleurs et les collaborateurs

L’unité Sahm a été créée il y a plus d’un an, en mars 2024, lorsque le phénomène de pillage par des bandes armées a commencé à se répandre dans toute la bande de Gaza. L’unité a commencé par former des groupes informels de jeunes hommes vêtus de noir et au visage couvert, qui se déployaient dans des lieux publics chaotiques tels que les files d’attente des boulangeries, les distributeurs automatiques de billets et les marchés. Les rapports à l’époque les décrivaient en train d’arrêter des voleurs présumés et de les battre sévèrement sur les places de marché, proclamant publiquement qu’il s’agissait là de la punition infligée aux pillards.

Au fil des mois, les membres de la Force Sahm ont commencé à se montrer par dizaines dans les rues de Gaza, organisant des files d’attente dans les lieux publics. Ils semblaient suivre un chef qui était apparemment un officier de police.

Selon les membres de l’unité Sahm, l’anarchie est devenue endémique à Gaza après que la police a été contrainte à la clandestinité suite au ciblage par Israël de ses officiers chargés d’escorter les convois d’aide. Cette situation a entraîné une détérioration rapide de la sécurité à Gaza, avec une flambée des prix sur les marchés et la propagation de querelles interfamiliales et de la « loi de la jungle », ont déclaré les membres de l’unité Sahm.


La police palestinienne prend des mesures pour mettre en place un point de contrôle dans la rue al-Rashid pendant le cessez-le-feu entre Israël et le Hamas, le 26 janvier. (Photo : Omar Ashtawy/APA Images)

Abou Hadi, membre de l’unité Sahm et officier de la police de Gaza, a déclaré à Mondoweiss qu’il avait décidé de rejoindre l’unité après avoir « vu des voleurs dévaliser des magasins d’alimentation et des cuisines internationales, sans se soucier de la faim de la population ».

« Cette aide est destinée à ma famille, à mes voisins, à mes proches. Elle ne devrait pas aller à une personne qui la vole et la revend au marché noir », dit Abou Hadi. « Nous, au sein de la force Sahm, arrêterons ces personnes ».

Abou Islam, un autre membre de l’unité Sahm, explique que la force est composée d’officiers de police, de membres de factions politiques, de membres de familles importantes de Gaza et, occasionnellement, de membres de la branche armée du Hamas, les Brigades Qassam.

Après que cette nouvelle force a commencé à opérer dans la bande de Gaza, il a été officiellement annoncé que l’unité Sahm était un organe du ministère de l’Intérieur. Abou Muhammad, un fonctionnaire du ministère, a déclaré à Mondoweiss, par le biais d’un témoignage enregistré, que l’Unité Sahm est autorisée à « maintenir la sécurité dans la bande de Gaza, en particulier en temps de guerre ».

Interrogé sur le fonctionnement de l’unité Sahm, Abou Muhammad a déclaré qu’elle obtenait des renseignements de la police sur des voleurs et des collaborateurs présumés, et qu’elle était ensuite envoyée pour les appréhender clandestinement.

« La guerre a mis à mal le ministère de l’Intérieur, mais nous faisons tout notre possible pour communiquer avec les officiers de police et leur demander de traquer les pillards et de fournir des noms et des preuves », dit Abou Muhammad. « Des équipes comme l’unité Sahm peuvent alors appréhender les auteurs du crime et les atteindre secrètement, car l’occupation poursuit tous les officiers de police, ce qui limite le travail du ministère de l’Intérieur ».

Abou Muhammad explique que « si les accusations portées contre certains voleurs et hors-la-loi sont avérées, ils doivent être punis directement, même par la mort, pour donner l’exemple aux autres et empêcher que le chaos ne devienne la norme à Gaza », précisant que tous les pillards arrêtés à Gaza ne sont pas des collaborateurs d’Israël, mais que « leurs vols sont facilités par l’armée israélienne ».

« Cela peut les amener à suivre les directives de l’armée israélienne, ce qui peut ensuite se transformer en une collaboration ouverte », explique Abou Muhammad. « Et l’occupation peut transformer les voleurs en collaborateurs, par exemple en ne bombardant pas les endroits où ils volent, et même en leur indiquant par téléphone où aller ».

Abou Islam, un membre de Sahm à Gaza Ville chargé d’enquêter et d’appréhender les voleurs, explique comment les pilleurs et les collaborateurs sont punis. « Certains sont battus, d’autres tués, d’autres encore emprisonnés », raconte-t-il.

Selon Abou Islam, « les agents dont il est prouvé qu’ils ont tué ou participé à des meurtres sont exécutés », précisant que l’objectif de ces punitions sévères est de dissuader les gens « d’envisager de communiquer avec l’occupation ».

Abou Islam affirme également avoir obtenu plusieurs aveux de la part de pillards qui ont déclaré avoir été dirigés vers des entrepôts alimentaires par des officiers israéliens. « Ils nous ont même donné leurs noms et leurs affectations », a-t-il déclaré. « C’est la preuve évidente qu’ils étaient des infiltrés et des agents, recevant des ordres directs de l’ennemi israélien à un moment et à un endroit précis ».

Une source de sécurité de haut niveau au sein de la résistance a déclaré par écrit à Mondoweiss que « les enquêtes révèlent que le Shabak [le service de renseignement intérieur israélien, ou Shin Bet] ordonne à certains agents de se livrer à des pillages et à des violations de propriété pour couvrir la réalisation d’opérations de sécurité ». La source poursuit en citant la confession écrite d’un collaborateur présumé à qui un officier israélien a dit de « pénétrer dans la maison d’un des chefs de la résistance par un trou dans le mur créé par un drone ».

La source de sécurité a ajouté que le Shin Bet avait fait chanter un voleur pour qu’il espionne pour eux lorsqu’il avait utilisé une application gérée par l’armée pour obtenir la permission d’entrer dans une zone de combat. « Le Shabak a utilisé son casier judiciaire [comme moyen de chantage] pour le recruter à ses fins », a affirmé la source.

Les tentatives des membres de Sahm d’intervenir dans ces opérations de pillage ont conduit les forces israéliennes à les prendre directement pour cible sur le terrain, tuant des “dizaines” de personnes, selon Abou Islam. À une occasion, fin mai, poursuit-il, des membres de Sahm se sont rendus dans un entrepôt alimentaire de la ville de Gaza où des voleurs tentaient de dérober de l’aide, mais ils ont été bombardés par un drone israélien. « Lorsque les forces Sahm sont arrivées, les voleurs se sont retirés et la force a été prise pour cible », explique-t-il. « Ensuite, une autre unité a été envoyée sur le site pour soutenir la force, mais elle a également été bombardée par l’occupation ».

L’Unité Sahm contre Yasser Abou Shabab

Le 19 novembre 2024, l’unité Sahm mène sa première grande opération de la guerre en attaquant un groupe de pillards qui s’en prend aux camions d’aide depuis plusieurs mois, principalement à Rafah. Les forces Sahm ont annoncé qu’elles avaient tué une vingtaine de membres du gang. Le chef du groupe était Yasser Abou Shabab.

Abou Hadi explique que le Hamas a d’abord soupçonné Abou Shabab de collaborer avec Israël lorsqu’il a été documenté qu’il accédait à des zones inaccessibles à Rafah qui sont sous le contrôle exclusif de l’armée israélienne. « Toute personne qui atteignait ces zones était tuée », explique Abou Hadi. « Cela a conduit la force Sahm à soupçonner qu’il avait reçu des ordres de l’armée israélienne pour empêcher l’entrée de l’aide à la population ».

Alors que le pillage des convois d’aide se poursuivait à la fin de l’année 2024, le rôle d’AbOu Shabab est devenu de plus en plus clair. À l’époque, une note interne de l’ONU communiquée aux médias internationaux avait directement désigné Abou Shabab comme « la partie prenante principale et la plus influente derrière le pillage systématique et massif » des convois d’aide l’année dernière, et qu’Abou Shabab « bénéficiait probablement d’une bienveillance passive, voire active » ou d’une « protection » de la part de l’armée israélienne.

Abou Hadi affirme que le Hamas avait décidé de le neutraliser peu de temps après. « L’unité Sahm a continué à surveiller les mouvements de Yasser Abou Shabab ».

Le 19 novembre, continue Abou Hadi, « après avoir confirmé qu’il partait dans sa voiture bien connue, il a été la cible de deux RPG. Mais, c’était son frère qui se trouvait dans la voiture, pas lui ». 



Yasser Abou Shabab. (Photo : Médias en ligne)

Le frère d’Abou Shabab, Fathi, a été tué dans l’embuscade, qui, selon Abou Hadi, a fait plus de 20 victimes parmi les membres du gang.

« Après cela, il a commencé à brûler des camions d’aide et à tirer sur les chauffeurs au lieu de les piller », explique Abu Hadi. « En guise de vengeance ».

La force Sahm avait néanmoins envoyé un message fort à Abou Shabab. « Il a cessé de voler l’aide de peur d’être tué », dit Abu Hadi.

Shadi al-Soufi, un ancien criminel condamné pour meurtre et détenu avant la guerre, était un autre chef de bande présumé accusé d’avoir formé un groupe de pillards situé près du point de passage de Karam Abu Salem (Kerem Shalom).

Abou Hadi affirme qu’al-Soufi n’aurait pas pu rester dans la zone de Karam Abu Salem sans l’aide d’Israël. « Personne n’a osé atteindre l’endroit où se trouvaient Shadi al-Soufi et son groupe », dit-il. « C’est la preuve irréfutable qu’il opérait sous la protection de l’armée israélienne ».

« La force Sahm a attaqué les groupes d’al-Sufi et a tenté de l’atteindre, mais les circonstances ne nous étaient pas favorables », ajoute Abou Hadi. « Des drones visaient nos membres et protégeaient les voleurs et les criminels ».

Al-Sufi est ensuite apparu dans une vidéo sur les médias en ligne, niant les allégations portées contre lui. Il a déclaré qu’il avait été déplacé comme tout le monde depuis le début de l’invasion de Rafah et que, comme tous les habitants, il n’avait pas de farine dans sa maison. Il a expliqué que toutes les rumeurs qui circulaient sur le fait qu’il avait volé de l’aide étaient totalement fausses.

À ce stade de la guerre, la stratégie du Hamas fonctionnait. Al-Sufi est tombé dans l’oubli et Abou Shabab a également disparu pendant le cessez-le-feu entre Israël et le Hamas.

Pendant la période de cessez-le-feu, la police et les forces de sécurité ont pu rétablir l’ordre et réaffirmer le contrôle civil sur Gaza. Le retour à la guerre le 18 mars s’accompagnait de l’objectif objectif explicitement déclaré de cibler les dirigeants civils du Hamas, poussant toutes les agences gouvernementales à se cacher.

Presque du jour au lendemain, les pillages et les vols dans les entrepôts alimentaires ont repris à Gaza, ce qui a incité l’unité Sahm à redoubler d’efforts. Yasser Abou Shabab a refait surface en mai, apparaissant sur des photos aux côtés d’hommes armés vêtus d’une tenue militaire complète à Rafah, qui a été entièrement vidée de ses habitants et est considérée comme faisant partie d’une “zone rouge” sous le contrôle total de l’armée israélienne. Ses hommes sont montrés arborant des drapeaux palestiniens et portant des brassards sur lesquels est inscrit “Service antiterroriste”.

Le 30 mai, les Brigades Qassam ont publié une vidéo inhabituelle de leurs combattants visant un groupe d’hommes en civil qu’elles ont dit être des “musta’ribin” - le terme palestinien pour désigner les forces spéciales israéliennes déguisées en Palestiniens - mais une source de sécurité de la résistance à Gaza a déclaré à Al Jazeera que les cibles étaient un groupe de collaborateurs chargés par l’armée israélienne de piller les convois d’aide et d’espionner les activités de la résistance. La source a également indiqué que les collaborateurs étaient des membres du groupe d’Abou Shabab, accusant directement Abou Shabab de travailler sous les ordres des Israéliens pour aggraver l’état de chaos dans la bande de Gaza.


Les hommes de Yasser Abou Shabab ont été montrés arborant des drapeaux palestiniens et portant des brassards sur lesquels était inscrit “Service antiterroriste”. (Photo : médias en ligne)

La vidéo a été diffusée à un moment où des rapports ont continué à faire surface le mois dernier sur des pillages de convois d’aide par des hommes armés dans le sud de la bande de Gaza.

Abou Shabab nie ouvertement ces allégations. Il s’est refait une beauté sur les médias en ligne, se présentant sur sa page Facebook personnelle comme une figure communautaire respectable et un “leader nationaliste”. Il se présente désormais comme le garant du passage de l’aide à Rafah.

Faciliter le plan de déplacement d’Israël

Après que Netanyahou a admis hier qu’Israël armait son groupe, la page officielle du bureau médiatique des “Forces populaires” de Yasser Abou Shabab a publié un communiqué sur X, continuant à nier tout lien avec l’armée israélienne. « Nous rejetons totalement ces allégations », dit la déclaration. « Nous considérons qu’il s’agit d’une tentative flagrante de déformer l’image d’une force populaire née de la souffrance et confrontée à l’oppression, au vol et à la corruption ».

« Nous n’avons pas été et ne serons jamais un outil de l’occupation. Si l’occupation a des preuves, elle devrait les montrer à notre peuple et aux médias internationaux. Nous invitons tout le monde à visiter nos régions et à enquêter par eux-mêmes avant de répandre des mensonges qui servent le récit de l’occupation en semant la division », ajoute le communiqué.

La même source de sécurité de haut niveau de la résistance qui a parlé à Mondoweiss a également déclaré qu’Abou Shabab, selon leurs renseignements, a des liens avec « les agences de renseignement arabes, qui lui ont ouvert la voie pour agir conformément aux instructions du Shabak. En particulier pendant la période d’occupation de la ville de Rafah, où nous avons constaté une augmentation du pillage des camions d’aide ».

« La résistance dispose de photographies montrant Abou Shabab avec l’armée israélienne. Mais les circonstances actuelles ne nous permettent pas de les publier pour des raisons de sécurité », a ajouté la source.


Yasser Abou Shabab (à droite) avec ses hommes à Rafah. (Photo : médias en ligne)

Les analystes ont continué à souligner que la présence d’Abou Shabab sur les médias en ligne, soigneusement organisée, avec l’apparition de déclarations en anglais et en arabe, dépasse les capacités du gang de Gaza et est probablement l’œuvre du Shin Bet.

« De nombreux journalistes des médias traditionnels avec lesquels je me suis entretenu pensent que le niveau d’anglais courant utilisé dans ces messages ne peut provenir que d’une salle d’opération des FDI », a écrit sur X Muhammad Shehada, écrivain et analyste politique, quelques jours avant la déclaration d’hier de Netanyahou.

Shehada explique qu’aujourd’hui, Abou Shabab travaille en sa nouvelle qualité de chef de sa “force nationale” rebaptisée, composée de membres de gangs, pour piller l’aide sous la protection de l’armée israélienne, surveiller les forces de résistance en son nom et sécuriser l’aide destinée au Fonds humanitaire de Gaza (GHF), soutenu par les USA et Israël, qui est le sous-traitant usaméricain chargé d’acheminer l’aide aux Palestiniens à la place de l’ONU.

Les centres de distribution du GHF ont été le théâtre de plusieurs massacres par les forces israéliennes au cours des deux dernières semaines, les groupes d’aide internationaux accusant le plan d’aide de la Fondation de faire partie d’un « plan de nettoyage ethnique ».

Aujourd’hui, le groupe d’Abou Shabab est recruté au service de ce plan. Selon Shehada, l’armée israélienne semble avoir confié à Abou Shabab une autre tâche : établir des “camps de concentration” à Gaza et former une “force de sécurité” fantoche que les FDI placeront à la tête des zones qu’elles ont dépeuplées pour en faire leur milice par procuration contre le Hamas.

Confirmant apparemment cet objectif, la page Facebook d’Abou Shabab a publié une vidéo apparemment commentée par sa voix, appelant les habitants de la partie orientale de Rafah à rentrer chez eux. « Des médicaments, de la nourriture, des abris et la sécurité ont été fournis », entend-on. « Nos forces populaires travaillent en toute légitimité palestinienne et en coordination avec les canaux officiels ».

Le reste de la vidéo contient un montage des hommes d’Abou Shabab distribuant de l’aide aux habitants de l’est de Rafah, suivi d’un narrateur décrivant comment les Forces populaires affrontent le Hamas - appelé “le gouvernement du statu quo” - tout en abritant dans des tentes des centaines de familles de l’est de Gaza, auxquelles elles ont fourni une aide gratuite.

Il semblerait que les appels lancés par les “Forces populaires” aux civils pour qu’ils se déplacent vers ces zones de Rafah, associés à la coordination d’Abou Shabab avec la GHF, s’inscrivent dans la droite ligne du plan de Netanyahou d’utiliser l’aide comme appât pour attirer les Palestiniens dans des camps de concentration isolés, dans le but de les déplacer de force de Gaza par le biais d’une soi-disant “migration volontaire” De plus, il apparaît qu’Israël a maintenant recruté une milice autochtone de harkis pour mettre en œuvre ce plan.


Bandeau de la page “Forces populaires” de Yasser Abou Shabab sur X

Clash des clans

Malgré les efforts d’Abou Shabab pour se présenter comme un leader nationaliste, le 31 mai, sa famille à Gaza a publié un communiqué annonçant qu’elle reniait “notre fils Yasser” le lendemain de la diffusion de la vidéo des Brigades Qassam, se distançant ainsi de toute association avec lui.

« Nous avons été choqués, comme le reste du public, lorsque la Résistance a diffusé des images montrant le groupe de Yasser engagé dans un dangereux travail de sécurité, participant même en tant qu’agents infiltrés », peut-on lire dans la déclaration. « Nous le poursuivrons et le tiendrons pour responsable par tous les moyens nécessaires et nous ne lui permettrons pas de salir la réputation de notre famille. Il nous a trompés pendant trop longtemps ».

Mais maintenant que Netanyahou a publiquement admis avoir “activé” des clans à Gaza pour s’opposer au Hamas, la résistance palestinienne dans la bande de Gaza devrait se battre sur un autre front “interne” contre une collaboration pure et simple.

Au cours des derniers mois, les pillages endémiques résultant du ciblage par Israël des forces de sécurité de Gaza ont conduit plusieurs familles de Gaza à appeler les clans à former des “comités populaires” pour l’autodéfense contre les voleurs, comme en témoignent des déclarations des clans Madhoun et al-Ghoul au début du mois de mai. Certains de ces appels préconisaient ouvertement que les familles soient armées.

À peu près au même moment, des hommes armés appartenant à la famille al-Ghoul sont apparus dans la zone de l’hôpital de réhabilitation Hamad, financé par le Qatar, dans la ville de Gaza, affirmant être des volontaires pour protéger l’hôpital contre le pillage. Mais le groupe s’est rapidement dissipé et, depuis, le clan al-Ghoul a publiquement affirmé son attachement à l’État de droit.

« Nous avons formé un groupe armé pour protéger l’hôpital qatari parce que des voleurs étaient sur le point de le piller, et nous l’avons sécurisé », a déclaré Yousri al-Ghoul, l’un des représentants de la famille, à Mondoweiss à la mi-mai. « Après cela, une unité de sécurité a été créée par le gouvernement pour protéger les biens publics, et nous nous nous sommes donc mis en retrait ».

« Tout ce que nous voulons, c’est la sécurité à Gaza », a ajouté al-Ghoul.

Husni al-Mughni, chef la Haute Commission aux affaires tribales dans la bande de Gaza, a déclaré à Mondoweiss en mai qu’“aucun comité familial armé n’a été formé”, ajoutant que les clans de Gaza « rejettent l’armement des clans, qui doivent donner la priorité à la paix sociale ».

« Nous nous battons maintenant pour de l’eau, de la nourriture et des tentes. Si les familles s’arment, toutes nos batailles deviendront internes », a ajouté al-Mughni.

Yasin al-Madhoun, un autre chef de clan, admet que certains membres de sa famille ont peut-être discuté de la formation d’un groupe armé, mais que la famille n’a pas officiellement pris une telle mesure.

« La famille n’a pas décidé de former des unités armées, mais nous voulons maintenir la sécurité dans la bande de Gaza », nuance al-Madhoun. « Si le gouvernement s’effondre ou s’il y a un manque de sécurité dans la bande de Gaza, nous devons exiger une force pour maintenir la sécurité et remplacer le gouvernement pour combler le vide sécuritaire. Ce n’est pas une exception dans la bande de Gaza. Partout où le gouvernement tombe, des comités populaires sont formés pour protéger la société ».

Des membres de l’unité Sahm ont déclaré à Mondoweiss qu’ils empêcheraient ces familles de s’armer, car elles seraient alors cooptées par Israël au service de ses objectifs génocidaires.

« Nous affronterons les familles qui s’armeront, et ce n’est pas une question pour la seule unité Sahm, mais ça concerne toutes les familles de la bande de Gaza », a dit Abou Islam, l’un des membres de l’unité Sahm qui s’est entretenu avec Mondoweiss. « Toutes les familles doivent se tenir aux côtés de l’unité Sahm et de toutes les unités de police pour endiguer la propagation du chaos ».

Abou Islam a ajouté que de nombreuses familles ont rejeté ces appels. « La tentative d’armer les familles et de transformer la loi en règle tribale a échoué, car les familles ont assumé leurs responsabilités et rejeté cette offre de l’occupation », dit-il.

Près d’un mois plus tard, la bande armée d’Abou Shabab a pris un nouveau nom - “forces populaires” - et vise à combler le vide sécuritaire créé par Israël en démantelant les institutions civiles de Gaza. Elle a notamment pour mission de distribuer de l’aide aux habitants afin de gagner le soutien de la population et d’assurer l’acheminement de l’aide vers les sites de la GHF.

« Ce n’est un secret pour personne que l’occupation a traqué tous les éléments des forces de sécurité, car ils représentent le soutien au maintien du front intérieur, ce qui est en contradiction directe avec les objectifs de guerre [de l’armée israélienne] », a déclaré la source de sécurité de la résistance qui s’est entretenue avec Mondoweiss. « Son objectif est de créer le chaos à Gaza pour se venger des civils, parce qu’ils se rallient à la résistance », a ajouté la source.