Moustafa Bayoumi, The Guardian, 6/7/2025
Traduit par Tlaxcala
Les règles des institutions qui définissent nos vies plient comme des roseaux quand il s’agit d’Israël – à tel point que tout l’ordre mondial est au bord de l’effondrement.
Sereen Haddad est une jeune femme brillante. À 20 ans, elle vient de terminer un diplôme de quatre ans en psychologie à la Virginia Commonwealth University (VCU) de Richmond en seulement trois ans, obtenant les plus hautes distinctions. Pourtant, malgré ses accomplissements, elle ne peut toujours pas être diplômée. Son diplôme est retenu par l’université, « non pas parce que je n’ai pas rempli les conditions », m’a-t-elle dit, « mais parce que j’ai défendu la vie palestinienne ».
Haddad, qui
est palestino-usaméricaine, sensibilisait sur son campus à la lutte
palestinienne pour la liberté au sein de la section universitaire de Students
for Justice in Palestine. Cette lutte est aussi personnelle pour elle. Avec des
racines à Gaza, elle a perdu plus de 200 membres de sa famille élargie dans la
guerre d’Israël.
Elle faisait
partie d’un groupe d’étudiants et de sympathisants de VCU qui a tenté d’établir
un campement en avril 2024. L’université a fait appel à la police la même nuit.
Les manifestants ont été aspergés de gaz poivré et brutalisés, et 13 ont été
arrêtés. Haddad n’a pas été inculpée, mais elle a été emmenée à l’hôpital « à
cause du traumatisme crânien que j’ai subi », m’a-t-elle dit. « Je
saignais. J’étais couverte d’ecchymoses. Des coupures partout. La police m’a
jetée sur le béton, genre, six fois de suite » .
Mais la
tentative de campement de l’année dernière n’est même pas la raison pour
laquelle le diplôme de Haddad est retenu. C’est le mémorial pacifique de cette
année qui l’est. Et la manière dont ce scénario s’est déroulé, avec l’université
et la police du campus changeant constamment les règles, illustre quelque chose
d’inquiétant bien au-delà des limites verdoyantes d’un campus usaméricain.
La guerre d’Israël
à Gaza érode une grande partie de ce que nous – aux USA mais aussi au niveau international
– avions convenu comme acceptable, des règles régissant notre liberté d’expression
aux lois mêmes des conflits armés. Il ne semble pas exagéré de dire que les
fondements de l’ordre international des 77 dernières années sont menacés par ce
changement dans les obligations régissant nos responsabilités légales et
politiques les uns envers les autres.
Nous
ignorons l’effondrement du système international qui a défini nos vies pendant
des générations, et ce à nos risques et périls collectifs.
Cet
effondrement a commencé avec le manque de détermination du monde libéral à
freiner la guerre d’Israël à Gaza. Il s’est aggravé lorsque personne n’a levé
le petit doigt pour empêcher le bombardement d’hôpitaux. Il s’est étendu
lorsque la famine massive est devenue une arme de guerre. Et il atteint son
apogée à un moment où la guerre totale n’est plus considérée comme une
abomination humaine mais comme la politique délibérée de l’État d’Israël.
Les
implications de cet effondrement sont profondes pour la politique
internationale, régionale et même intérieure. La dissidence politique est
réprimé, le langage politique est surveillé, et les sociétés traditionnellement
libérales sont de plus en plus militarisées contre leurs propres citoyens.
Beaucoup d’entre
nous négligent l’ampleur des changements survenus ces 20 derniers mois. Mais
nous ignorons l’effondrement du système international qui a défini nos vies
pendant des générations, et ce à nos risques et périls collectifs.
Le 29 avril
2025, un groupe d’étudiants de VCU s’est réuni sur une pelouse du campus pour
se souvenir du démantèlement forcé d’un campement brièvement érigé au même
endroit l’année précédente. Le rassemblement n’était pas une protestation. Il
ressemblait plus à un pique-nique, certains étudiants utilisant des banderoles
de manifestations passées comme couvertures. D’autres avaient apporté de vraies
couvertures. Les étudiants s’asseyaient sur l’herbe et étudiaient pour leurs
examens finaux, bricolaient sur leurs ordinateurs portables, et jouaient aux
cartes ou aux échecs. Une poignée des quelque 40 étudiants portaient des
keffiehs.
Il s’est
avéré que les couvertures posaient problème.
Près de deux
heures après le début de leur pique-nique, un administrateur universitaire a
confronté les étudiants au sujet d’une publication sur les réseaux sociaux qui
avait annoncé le rassemblement. (« Venez partager un moment communautaire
pour commémorer 1 an depuis la réponse brutale de VCU au Campement de
solidarité G4Z4. Apportez couvertures de pique-nique, devoirs/examens,
fournitures artistiques, snacks, musique, jeux », avait publié un groupe
local de solidarité palestinienne.) À cause de cette publication, l’université
considérait le pique-nique comme un « événement organisé », et comme
les étudiants n’avaient pas enregistré l’événement, c’était une violation des
règles.
Les règles à
VCU avaient changé à cause des protestations pour Gaza depuis février 2024.
L’administrateur
a dit aux étudiants qu’ils pouvaient se déplacer vers la zone de liberté d’expression
du campus, une zone établie en août 2024 à cause des protestations de cette
année. « Un amphithéâtre à côté de quatre bennes à ordures », c’est
ainsi que Haddad m’a décrit la zone.
L’organisation
de liberté d’expression sur les campus Foundation for Individual Rights and
Expression (Fire) est critique envers les zones de liberté d’expression car
elles « fonctionnent plus comme des quarantaines de liberté d’expression,
reléguant les orateurs étudiants et enseignants à des avant-postes qui peuvent
être minuscules, en périphérie du campus, ou (souvent) les deux ».
Plutôt que
de se déplacer, les étudiants ont annoncé une fin formelle à leur
rassemblement, et sont restés tranquillement sur la pelouse. Mais comme les
banderoles sur lesquelles ils étaient assis exprimaient un point de vue
politique, l’administrateur a dit aux étudiants qu’ils devraient les amener
dans la zone de liberté d’expression, selon Haddad. La pelouse devrait être
pour tout le monde, ont rétorqué les étudiants. Plusieurs conversations
différentes avec des policiers du campus et différents administrateurs ont
suivi, les étudiants se voyant invoquer des règles différentes à chaque fois.
Plus d’une
douzaine de policiers du campus sont apparus plus tard dans l’après-midi. « On
vous a demandé de ne pas avoir de couvertures dans le parc. Vous avez une
minute pour ramasser les couvertures et quitter le parc. Sinon, vous serez
arrêtés pour intrusion », leur a dit un officier.
Mais la
police a continué à changer les règles. D’abord, on a dit aux étudiants qu’ils
devraient rouler les couvertures et partir. Quelques minutes plus tard, la
police a dit qu’ils pouvaient rester si les couvertures étaient parties. Les
étudiants ont enlevé les couvertures et, alors que les officiers partaient, les
étudiants ont commencé à scander : « Free, free Palestine ! » L’un d’eux a brandi une pancarte, faisant
référence aux manifestants de l’année dernière gazés par la police, sur
laquelle était écrit : « Vous allez encore nous gazer, bande de monstres ? »
Il a été arrêté. Les autres sont devenus en colère et frustrés.
« Vous
savez ce qui a transformé ça en manifestation ? » a crié un étudiant à la
police. « Quand vous amenez des foutus policiers à un pique-nique ! C’est
ce qui le transforme en foutue manifestation ! »
Huit jours
plus tard, Haddad et un autre étudiant, identifiés par l’université comme des
meneurs, ont reçu un avis de violation des règles en raison du rassemblement
non autorisé. Leurs diplômes étaient retenus.

Photos
extraites d’une vidéo montrant la police de la VCU réprimant un pique-nique
étudiant marquant le premier anniversaire du démantèlement par l’université de
leur campement propalestinien à Richmond, Virginie, le 29 avril 2025. Montage sjpvcu/Instagram
« Quand
les étudiants exposent la violence de l’occupation et du génocide d’Israël, des
institutions comme VCU, qui sont profondément liées à des fabricants d’armes et
des donateurs capitalistes, deviennent craintives », a dit Haddad. « Alors
ils tordent les règles, ils réécrivent les politiques, et ils essaient de nous
réduire au silence... Mais tout est question de pouvoir. Nos demandes de
justice sont une menace pour leur complicité ».
La
réécriture stratégique des règles n’est pas unique à VCU. Elle a lieu dans tout
le pays alors que les administrateurs universitaires répriment les
protestations soutenant les droits palestiniens. Dans l’un des nombreux autres
exemples, des dizaines de membres du corps enseignant et d’étudiants ont été
temporairement suspendus de la bibliothèque de Harvard fin 2024 après s’être
assis tranquillement en train de lire dans la bibliothèque avec des pancartes
soutenant la liberté d’expression ou s’opposant à la guerre à Gaza, bien qu’une
protestation similaire en décembre 2023 n’ait entraîné aucune sanction.
Si ces
étudiants avaient protesté contre la guerre de la Russie en Ukraine, vous
pouvez être sûr que ces administrations auraient répondu par de l’adulation.
Les universités, après tout, se targuent d’être des terrains d’essai pour les
valeurs collectives de la société. En tant que lieux de réflexion et d’exploration,
elles fonctionnent comme des incubateurs pour les futurs dirigeants.
Mais quand
il s’agit de la question de la Palestine, un schéma différent commence à
émerger. Plutôt que d’écouter les étudiants qui veulent demander des comptes à
Israël pour ses actes, ceux qui détiennent le pouvoir à l’université
choisissent de changer les règles.
De tels
changements de règles douteux ne concernent pas seulement nos étudiants. Dans
un rapport accablant publié en janvier, ProPublica a disséqué les nombreuses
façons dont l’administration Biden a continuellement déplacé les poteaux de but
en faveur d’Israël après le 7 octobre 2023. Vous souvenez-vous des menaces de
sanctions contre Israël pour avoir envahi Rafah ? (C’est une « ligne rouge »,
avait dit Biden.) Ou de l’ultimatum de 30 jours donné à Israël pour augmenter
considérablement l’aide alimentaire ? Mais rien ne s’est passé. À part
brièvement suspendre un envoi de bombes de 2000 livres (0,9 tonne), le matériel
militaire n’a pas cessé d’arriver.
Des Gazaouis se frayent un chemin à travers les décombres de maisons à Rafah le 20 janvier 2025, un jour après l’entrée en vigueur d’un accord de cessez-le-feu dans la guerre entre Israël et le Hamas. Photo : AFP/Getty Images
La loi Leahy
exige de restreindre l’assistance aux unités militaires de gouvernements
étrangers se livrant à de graves violations des droits humains. Elle n’a jamais
été appliquée à Israël. En avril 2024, il semblait que le secrétaire d’État
Antony Blinken était sur le point de sanctionner Netzah Yehuda, un bataillon
notoire de l’armée israélienne, en vertu de la loi Leahy. Finalement, il a
botté en touche, et le bataillon non seulement a échappé aux sanctions usaméricaines,
mais selon CNN, ses commandants ont même été affectés à l’entraînement des
troupes au sol et à la conduite d’opérations à Gaza.
« Il
est difficile d’éviter la conclusion que les lignes rouges n’ont été qu’un
écran de fumée », a déclaré Stephen Walt, professeur de relations
internationales à la Harvard Kennedy School, à ProPublica. « L’administration
Biden a décidé d’être pleinement engagée et a seulement fait semblant d’essayer
de faire quelque chose ».
Leahy n’est
pas la seule loi usaméricaine que l’impunité israélienne pousse à un point de
rupture. Fin avril 2024, les principales agences US d’aide humanitaire ont
conclu qu’Israël bloquait délibérément l’entrée de nourriture et de médicaments
à Gaza. La loi usaméricaine sur l’aide étrangère exige que le gouvernement
suspende l’assistance militaire à tout pays qui « restreint, directement
ou indirectement, le transport ou la livraison de l’aide humanitaire américaine ».
Blinken a simplement ignoré les preuves fournies par son propre gouvernement. « Nous
n’estimons pas actuellement que le gouvernement israélien interdit ou restreint
autrement le transport ou la livraison de l’aide humanitaire américaine »,
a-t-il informé le Congrès.

Des
Palestiniens tentant de recevoir de la nourriture d’un point de distribution
caritative à Khan Younis, Gaza, le 5 juin 2025. Photo Anadolu/Getty Images
Les règles
plient comme des roseaux quand il s’agit d’Israël, qui en mars 2025 a également
rompu le cessez-le-feu que l’administration Trump avait aidé à négocier en
janvier. Et maintenant nous assistons à un nouveau niveau de cruauté : l’utilisation
de la famine comme arme de guerre. Pendant ce temps, des politiciens israéliens
appellent ouvertement au nettoyage ethnique. Bezalel Smotrich, le ministre des
Finances d’extrême droite, s’est vanté qu’Israël « détruit tout ce qui
reste de la bande de Gaza » et que « l’armée ne laisse aucune pierre
non retournée ». Il a ajouté : « Nous conquérons, nettoyons et
restons à Gaza jusqu’à la destruction du Hamas ». Et son idée du Hamas est large. : « Nous
éliminons les ministres, les bureaucrates, les gestionnaires d’argent – tous
ceux qui soutiennent le gouvernement civil du Hamas », a-t-il expliqué.
Tuer des membres civils d’un gouvernement (car ils ne sont pas des combattants)
est un crime de guerre.
Les USA et
la communauté internationale, encore une fois, ne font rien.
Chaque jour,
l’impensable n’est pas seulement prononcé à haute voix mais aussi mis en œuvre
– précisément parce que cela suscite peu de réaction. Deux pilotes de l’armée
de l’air israélienne à la retraite ont écrit dans l’édition hébraïque du
journal israélien Haaretz qu’ « un membre de la Knesset s’est
même vanté que l’une des réalisations du gouvernement [israélien] est la
capacité de tuer 100 personnes par jour à Gaza sans que personne ne soit choqué »
(un extrait de l’article de Haaretz a été cité par le chroniqueur Thomas
Friedman dans le New York Times).

Un
enfant palestinien souffrant de malnutrition est soigné par une infirmière à l’hôpital
Nasser à Khan Younis dans le sud de la bande de Gaza le 10 juillet 2024. Photo Eyad
Baba/AFP/Getty Images
Ce
glissement continu de l’acceptable a abouti à des politiques et pratiques
criminelles de déplacement forcé, de souffrance massive et de génocide, le tout
mené sous l’acquiescement passif ou la complicité active de pays puissants.
Même le CICR, normalement réticent, s’exprime avec horreur. « L’humanité
échoue à Gaza », a déclaré Mirjana Spoljaric Egger, présidente du Comité
international de la Croix-Rouge, à Jeremy Bowen de la BBC récemment. « Le
fait que nous regardions un peuple se faire entièrement dépouiller de sa
dignité humaine devrait vraiment choquer notre conscience collective »,
a-t-elle déploré.
Pourtant, l’indignation
officielle est au mieux étouffée alors que tout ce qui était autrefois
considéré comme institutionnellement solide se dissout dans l’air.
Qu’est-ce qu’Israël
a qui lui permet de s’en tirer avec un meurtre ? Les USA ont longtemps protégé
Israël des critiques internationales et l’ont soutenu militairement. Les
raisons invoquées pour ce soutien vont généralement du lien « incassable »
entre les deux pays au pouvoir de l’AIPAC à Washington. On pourrait
raisonnablement affirmer que la seule chose différente dans cette guerre
actuelle est l’échelle.
Mais ce n’est
pas seulement Washington. Israël et la question de la Palestine créent des
divisions incroyablement tendues dans une grande partie du monde occidental. Le
Danemark a récemment interdit aux enfants se préparant à voter lors d’une
élection scolaire de débattre de la souveraineté palestinienne. Pourquoi ?
Dans une
conversation avec Ezra Klein du New York Times, la professeure de droit
international des droits humains Aslı Bâli a offert une explication de ce qui
est différent avec la Palestine. En 1948, note-t-elle, la Palestine était « le
seul territoire qui avait été prévu pour être décolonisé à la création des
Nations Unies ... qui [n’a toujours] pas été décolonisé ».
L’Afrique du
Sud était autrefois dans cette catégorie. Pendant des décennies, la Palestine
et l’Afrique du Sud étaient « comprises comme des exemples continus de
décolonisation incomplète qui ont continué longtemps après que le reste du
monde avait été [presque, NdT] entièrement décolonisé ». Aujourd’hui,
la Palestine est [presque] la dernière exception à ce processus
historique – un vestige clairement évident pour les peuples autrefois
colonisés, mais que le monde occidental refuse de reconnaître comme une
aberration.
En d’autres
termes, pour beaucoup aux USA et dans une grande partie du monde occidental, la
création de l’État d’Israël est comprise comme l’accomplissement des
aspirations nationales juives. Pour le reste du monde, ce même accomplissement
des aspirations nationales juives a rendu la décolonisation de la Palestine
incomplète.
En 2003, l’historien
Tony Judt écrivait que le « problème avec Israël [est] ... qu’il est
arrivé trop tard. Il a importé un projet séparatiste caractéristique de la fin
du XIXe siècle dans un monde qui a évolué, un monde de droits
individuels, de frontières ouvertes et de droit international. L’idée même d’un
‘État juif’ – un État dans lequel les Juifs et la religion juive ont des
privilèges exclusifs dont les citoyens non juifs sont à jamais exclus – est
enracinée dans un autre temps et lieu. Israël, en bref, est un anachronisme ».
L’idée de
Judt qu’Israël est une relique d’une autre époque nécessite de comprendre
comment la poussée mondiale pour la décolonisation s’est considérablement
accélérée après 1945. Le résultat a été un nouveau monde – mais un monde qui a
abandonné les Palestiniens, les laissant dans des camps de réfugiés en 1948. Ce
nouveau monde, émergeant des cendres de la Seconde Guerre mondiale, est devenu
ce que nous appelons aujourd’hui « l’ordre international fondé sur des
règles », dont le droit international est un élément clé.
Le droit
international s’est aussi beaucoup plus codifié à cette époque. L’année 1948 n’était
pas seulement la date de la Nakba palestinienne et de l’indépendance d’Israël.
C’était aussi l’année où la Déclaration universelle des droits de l’homme
(DUDH) a été adoptée. Avec la Charte des Nations Unies de 1945, la DUDH sert de
base principale au droit international des droits humains.
Mais à quoi
sert un « ordre international fondé sur des règles » si les règles ne
cessent de changer ?
La vérité
est que nous n’avons jamais vraiment vécu dans un « ordre international
fondé sur des règles », ou du moins pas celui que la plupart des gens
imaginent lorsqu’ils entendent cette phrase. L’idée que le droit international
établit des limites aux actions des États n’a pas empêché le génocide rwandais.
L’ « ordre international fondé sur des règles » n’a pas arrêté l’invasion
illégale de l’Irak par les USA en 2003. Bien avant 2023, Israël violait
régulièrement les résolutions du Conseil de sécurité. Cela n’a pas empêché le
Hamas de commettre ses crimes de guerre le 7 octobre.
Le problème
du droit international n’est pas seulement le manque d’un mécanisme d’application
pour contraindre les États voyous à se conformer. Le problème du droit
international est qu’ « il est plus susceptible de servir d’outil aux
puissants qu’aux faibles », écrit le théoricien du droit Ian Hurd dans son
livre de 2017, How to Do Things With International Law.
Nous avons
tendance à penser la loi comme une limite convenue sur nos actions. Comme
Dwight D. Eisenhower l’a dit de manière mémorable : « Le monde n’a plus le
choix entre la force et la loi. Si la civilisation doit survivre, elle doit
choisir l’État de droit ».
Mais si la
loi était mieux comprise comme un système qui, oui, restreint le comportement
mais, plus important, valide ce qui est possible ? Celui qui parvient à définir
les limites définit ce qui est acceptable. En tant que tel, les puissants sont
beaucoup plus susceptibles de déplacer le terrain de l’acceptable à leur
avantage. Comme l’explique Hurd, le droit international « facilite l’empire
au sens traditionnel parce que les États forts ... façonnent la signification
des règles et obligations internationales par l’interprétation et la pratique ».
Bien que le
droit international interdise généralement la guerre, il prévoit une exception
pour la légitime défense, et les États puissants sont ceux qui peuvent déplacer
la ligne sur ce qui constitue une légitime défense légitime. (Israël revendique
largement la légitime défense pour son agression contre l’Iran, par exemple,
tout comme la Russie revendique explicitement la légitime défense pour attaquer
l’Ukraine.) Dans son livre, Hurd examine comment les USA ont justifié leur
recours à la guerre par drones et même à la torture en invoquant le droit
international. Le droit international, pour Hurd, n’est pas un système qui se
situe au-dessus de la politique. C’est de la politique.
Le point que
je retiens de Hurd n’est pas que le droit international n’existe pas ou qu’il n’a
pas de valeur. Clairement, il y a un besoin de règles pour protéger les civils
et prévenir la guerre. Le droit international humanitaire est aussi une chose
vivante qui s’adapte et s’étend. Des protocoles additionnels aux Conventions de
Genève ont été adoptés en 1977. Le Statut de Rome qui a établi la Cour pénale
internationale a été adopté en 1998.
Mais le
droit international est aussi constamment mis sous tension, régulièrement
violé, et systématiquement mis au service des États forts. En tant que tel, le
droit international dans la pratique est mieux compris comme une ligne
constamment mouvante de comportement acceptable. Nous sommes peut-être en train
d’atteindre le point où cette ligne s’est tellement éloignée des intentions
fondatrices du droit international que le système lui-même est au bord de l’effondrement.
La campagne
d’Israël à Gaza porte la possibilité terrifiante d’un déplacement si radical de
la ligne de l’acceptable qu’elle fait du génocide une arme de guerre légale. Si
vous pensez que j’exagère, considérez ce que Colin Jones a écrit dans le New
Yorker plus tôt cette année. Jones a consulté des avocats clés de l’établissement
militaire usaméricain sur leurs vues concernant la campagne d’Israël à Gaza. Ce
qu’il a trouvé, c’est une armée usaméricaine profondément préoccupée d’être
entravée par le droit international lorsqu’elle mènera une future guerre contre
une puissance majeure comme la Chine – à tel point que les « restrictions
assouplies sur les pertes civiles » commises par Israël déplacent
utilement les poteaux de but pour les futurs agissements usaméricains.
Pour l’armée
usaméricaine, écrit Jones : « Gaza ressemble non seulement à une
répétition générale pour le type de combat auquel les soldats américains
pourraient faire face. C’est un test de la tolérance du public américain pour
les niveaux de mort et de destruction qu’entraînent de tels types de guerre ».
Dans quel
enfer futur vivons-nous actuellement ?
Dans son
livre, Hurd illustre aussi une différence fondamentale entre les régimes
juridiques nationaux et internationaux. L’attente que nous avons du droit
national, dit-il, est qu’il est « clair, stable et connu à l’avance »,
tandis que le droit international dépend du consentement des États.
Le mépris de
Trump pour les institutions du droit international ne pouvait être plus clair.
Il a imposé des sanctions aux juges et juristes de la Cour pénale
internationale après que des mandats d’arrêt ont été émis contre le Premier
ministre israélien Benjamin Netanyahou et l’ancien ministre de la Défense Yoav
Gallant. (Il avait émis des sanctions similaires en 2020.) Il a défié la Charte
des Nations Unies en bombardant l’Iran, une nation souveraine ne présentant pas
de risque imminent pour les USA. La réponse mondiale ? Un léger reproche du
président français Emmanuel Macron et un soutien enthousiaste du secrétaire
général de l’OTAN, Mark Rutte.
Ce que Trump
et les dirigeants comme lui cherchent n’est pas tant à détruire la loi qu’à la
coloniser.
Son mépris
pour les institutions juridiques nationales est tout aussi visible. Il a
invoqué de fausses urgences pour revendiquer des « pouvoirs d’urgence »
comme aucun président avant lui, lui permettant de contourner le Congrès et,
essentiellement, de gouverner par décret. Il a déployé des troupes militaires
en Californie, contre la volonté de son gouverneur, et une cour d’appel a même
autorisé sa décision. Il marche sur la ligne de la défiance ouverte de diverses
ordonnances judiciaires.
Que se
passe-t-il ? Il est tentant de penser que nous vivons dans une nouvelle ère d’anarchie,
mais cela ne parviendrait pas à saisir le changement qui nous fait face. Il ne
s’agit pas d’un manque de loi. Il s’agit d’une refonte de la loi. Ce que Trump
et les dirigeants comme lui cherchent n’est pas tant à détruire la loi qu’à la
coloniser, à posséder la loi en déterminant ses paramètres pour servir leurs
intérêts. Pour eux, la loi existe pour plier à leur volonté, pour détruire
leurs adversaires, et pour fournir un alibi à des comportements qui, dans une
meilleure version de notre monde, seraient punis comme criminels.
Peut-être n’est-il
pas surprenant que quelque chose d’aussi vulnérable que le droit international
puisse craquer sous les pressions actuelles. Ce qui peut être surprenant, c’est
comment nous perdons aussi notre sentiment national de stabilité, paix et
sécurité avec lui, et à quel point la lutte pour la Palestine est liée à ce
démantèlement intérieur, surtout en ce qui concerne la liberté d’expression.
Demandez simplement à Sereen Haddad ou à Mahmoud Khalil, l’activiste des droits
palestiniens qui a passé 104 jours en détention pour son discours politique
protégé par la Constitution et qui risque toujours l’expulsion.
La
convention sur la prévention et la punition du crime de génocide a été, comme
la DUDH, approuvée en l’année fatidique 1948. Son arrivée était urgente et
nécessaire après l’Holocauste nazi du peuple juif, et le droit international
moderne a été construit sur la compréhension qu’ensemble, nous dans la
communauté internationale, travaillerions pour prévenir de futurs génocides.
Bien que nous ayons échoué à tenir cette promesse par le passé, aujourd’hui ce
sont les actes d’extermination et de génocide d’Israël contre les Palestiniens
à Gaza, financés et permis à chaque tournant par un Occident complice, qui ont
le plus contribué au déclin de l’ordre mondial fondé sur des règles. À ce qu’on
voit aujourd’hui, le système n’atteindra pas 100 ans.
Et son
effondrement peut être directement attribué à l’hypocrisie avec laquelle le
monde a traité les Palestiniens. Aucun autre groupe n’a été soumis à un état de
perte aussi prolongé dans l’ordre libéral post-1945. Les réfugiés palestiniens
constituent « la situation de réfugiés prolongée la plus ancienne et la
plus importante au monde » dans le monde moderne. Et les demandes placées
sur les Palestiniens simplement pour survivre deviennent plus barbares d’heure
en heure. À Gaza, des Palestiniens désespérés sont abattus par des snipers et
des drones quotidiennement alors qu’ils attendent de la nourriture. Une
sécheresse est imminente parce que les attaques d’Israël ont détruit la plupart
des stations d’épuration des eaux usées, des systèmes d’égouts, des réservoirs
et des conduites d’eau de la bande. Jusqu’à 98 % des terres agricoles de Gaza
ont été détruites par Israël. C’est une forme de guerre totale que le monde
moderne ne devrait jamais voir, encore moins cautionner.

Des
personnes transportant des sacs de farine marchent dans l’ouest de Jabalia le
17 juin 2025, après que des camions d’aide humanitaire sont entrés dans le nord
de la bande de Gaza par le passage frontalier de Zikim contrôlé par Israël.
Photo Bashar Taleb/AFP/Getty Images
Personne ne
sait ce qui viendra remplacer le système international qui s’effondre
actuellement autour de nous, mais tout système politique qui priorise la
punition de ceux qui protestent contre un génocide plutôt que d’arrêter les
tueries s’est clairement épuisé.
S’il y a une
lueur d’espoir dans toute cette misère qui suscite la rage, elle peut être
trouvée dans le nombre croissant de personnes à travers le monde qui refusent d’être
intimidées et réduites au silence. Nous avons peut-être vu un petit exemple de
ce courage à New York récemment, et je ne parle pas seulement de Zohran Mamdani
remportant l’investiture du Parti démocrate pour la mairie. Le même jour, deux
politiciennes progressistes de Brooklyn, Alexa Avilés et Shahana Hanif, se
présentaient à la renomination. Toutes deux soutenaient la Palestine, toutes
deux ont été attaquées sans relâche pour leurs positions sur Gaza, et toutes
deux ont refusé de changer leurs vues. Des donateurs pro-Israël ont déversé de
l’argent dans les campagnes de leurs adversaires. Pourtant, toutes deux ont
facilement gagné leurs élections.
De multiples
facteurs entrent en jeu dans la victoire de toute campagne politique, mais tout
soutien exprimé pour la Palestine était autrefois un glas. Pourrions-nous être
au seuil d’un changement ? Peut-être que la liberté palestinienne n’est plus un
handicap mais est maintenant une position réellement gagnante en politique ?
La Palestine
est peut-être l’expression la plus claire aujourd’hui, comme me l’a dit Haddad,
de comment « le pouvoir se sent menacé par la vérité ». Elle a
poursuivi : « S’ils ont si peur d’un·e étudiant·e avec une pancarte, un
message à la craie ou une demande de justice, alors nous sommes plus forts qu’ils
ne veulent nous le faire croire ». Elle ferait mieux d’avoir raison. Pour
nous tous.





Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire