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2-M | 5º aniversario de la movilización en Madrid por los presos políticos saharauis: cinco años sin respuestas

El próximo lunes 2 de marzo se cumplen cinco años de concentraciones semanales ante el Ministerio de Asuntos Exteriores, en la Plaza de la Provincia (Madrid), para denunciar la situación de los presos políticos saharauis encarcelados en Marruecos y exigir al Gobierno español que asuma su responsabilidad política y jurídica ante esta vulneración continuada de derechos fundamentales.
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26/02/2026

Epstein, Barak, Chomsky et les autres : l’eugénisme des élites, par Tahar Lamri

 

Plus qu’un violeur de femmes et de fillettes et qu’un maître chanteur en série, Jeffrey Epstein était un idéologue de la suprématie raciale. Avec son cercle d’interlocuteurs, il poursuivait une vision eugéniste lucide.

Tahar Lamri, Kritica.it, 25/2/2026
Traduit par Tlaxcala

Ce n’est pas un scandale comme les autres. Les fichiers Epstein – les milliers de pages d’emails, transcriptions et enregistrements audio publiés entre fin 2025 et février 2026 – racontent, certes, le pouvoir, l’argent et la violence sexuelle. Mais ils racontent aussi, et peut-être avant tout, une pensée qui circulait parmi les esprits les plus célébrés de l’Occident académique et politique : une pensée sur la hiérarchie humaine, sur la qualité du matériel biologique, sur la possibilité – voire la nécessité – de sélectionner, contrôler et améliorer la composition des populations. En un mot : l’eugénisme. Sauf que personne ne l’appelait ainsi.

L’enregistrement de la conversation entre Ehud Barak, ancien Premier ministre d’Israël, Jeffrey Epstein et l’ancien secrétaire au Trésor américain Larry Summers – trois heures et demie, privée, apparemment de 2015 – est devenue la porte d’entrée vers cet univers.


L’enregistrement Epstein-Barak : hiérarchie ethnique sous forme de stratégie

Dans l’enregistrement avec Epstein et Summers, Barak ne perd pas de temps en préambules. Il parle de ce qu’il appelle « le défi démographique d’Israël à long terme » et son raisonnement procède avec la naturel de quelqu’un qui exprime des opinions qu’il n’a jamais eu raison de cacher.

Le point de départ est un constat numérique : la population arabe d’Israël est passée d’environ 16 % il y a quarante ans à 20 % actuellement (à l’époque de la conversation). À cela s’ajoute la croissance démographique des juifs ultra-orthodoxes (haredim), que Barak considère – avec sa franchise laïco-militaire typique – comme un autre poids improductif pour l’État. Le problème, tel qu’il le voit, est un problème d’équilibre.

Sa solution s’articule sur trois axes. Premièrement : l’immigration sélective, en particulier de juifs russophones en provenance de Russie. Deuxièmement : la conversion de masse au judaïsme, après démolition du monopole du rabbinat orthodoxe sur les procédures de conversion. Troisièmement : une hiérarchie explicite au sein des citoyens palestiniens d’Israël: les Druzes en haut (« totalement israéliens dans leur comportement »), les Arabes chrétiens en deuxième position (« ils ont un système éducatif meilleur que le nôtre »), les musulmans implicitement en bas.

Mais le passage le plus révélateur – celui qui a suscité le plus grand scandale – concerne l’histoire de l’immigration juive elle-même. Se référant à la vague d’immigration post-1948 en provenance d’Afrique du Nord et du monde arabe, Barak dit : « Ce fut une sorte de vague de sauvetage depuis l’Afrique du Nord, le monde arabe ou autre. Ils ont pris tout ce qui arrivait ; maintenant nous pouvons être sélectifs ».

Et encore : « Nous pouvons contrôler la qualité beaucoup plus efficacement, beaucoup plus que ne le faisaient les fondateurs d’Israël ».

Le mot qualité appliqué à des spécimens humains. Le terme « sélectifs » pour décrire une politique migratoire envers ses propres coreligionnaires. Ces affirmations ont été rapportées et analysées par Middle East Eye, Al Jazeera, Times of Israel et Ynet News. Et, en arrière-plan, l’évaluation implicite – et historique – de l’immigration mizrahi (juifs d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient) comme une immigration de seconde zone, acceptée par nécessité, non par choix.

La question ashkénaze : un eurocentrisme fondateur

Pour comprendre le poids de tels mots, il faut connaître l’histoire qui les sous-tend. Israël n’a jamais été un État homogène. Dès sa fondation en 1948, sa direction politique, militaire et culturelle fut presque entièrement ashkénaze – c’est-à-dire d’origine juive d’Europe orientale et centrale. Ben Gourion, Golda Meir, Begin, Peres, Rabin, Barak lui-même, font tous partie de cette tradition.

Cette élite portait avec elle les valeurs, les préjugés et le sentiment de supériorité culturelle de l’Europe orientale juive. Le sionisme travailliste – le mouvement politique qui construisit les institutions de l’État – était profondément eurocentrique : il imaginait Israël comme une « villa dans le désert » [ou dans la jungle, NdT], un avant-poste de la civilisation occidentale dans un Moyen-Orient arriéré. Les juifs orientaux – les mizrahim, les séfarades d’Afrique du Nord, du Yémen, d’Irak, de Syrie – étaient vus avec ambivalence. C’étaient des frères de foi, certes, mais porteurs d’une culture soupçonnée d’arriération, de contiguïté avec le monde arabe et d’inadéquation au projet moderniste.

Les preuves historiques de cette discrimination sont abondantes et documentées. Dans les années 1950, des dizaines de milliers d’enfants yéménites et nord-africains disparurent des hôpitaux israéliens : ils sont morts, déclara l’État, de maladie. Des décennies plus tard, des commissions d’enquête ont établi que beaucoup furent donnés en adoption à des ashkénazes sans le consentement des familles, dans le cadre d’une idéologie qui considérait les enfants orientaux comme « récupérables » seulement s’ils étaient soustraits à leur culture d’origine. Ce fut l’un des crimes fondateurs les plus passés sous silence de l’histoire israélienne.

Les immigrés nord-africains arrivés dans les années 1950 furent dirigés vers les ma’abarot – des camps de transit – puis vers les « villes de développement » dans les périphéries du désert, loin du centre du pays. La ségrégation n’était pas formelle – il n’y avait pas d’apartheid juridique entre juifs – mais elle était réelle, structurelle, et se traduisit par des décennies de sous-représentation politique, économique et culturelle des mizrahim.

Quand Barak dit que les fondateurs « prenaient tout ce qui arrivait », il reproduit inconsciemment – ou consciemment – ce même narratif. Le journaliste israélien Rogel Alpher dans Haaretz a photographié la chose avec une précision chirurgicale : Barak parlait « comme s’il était membre d’un comité d’admission d’une communauté résidentielle israélienne ».

L’idée de la conversion de masse comme ingénierie ethnique

La proposition de conversion de masse est encore plus élaborée. Barak veut qu’Israël ouvre ses portes à un autre million d’immigrés russophones – dont beaucoup ne sont pas juifs selon la halakha, la loi religieuse – et les intègre par un processus de conversion simplifié, vidant le rabbinat orthodoxe de son pouvoir de veto.

L’idée qu’un ancien Premier ministre ait proposé à Poutine d’ »envoyer un autre million de Russes » est en soi extraordinaire. Le rabbin Pinchas Goldschmidt, ancien grand rabbin de Moscou, a raconté au Forward avoir reçu il y a déjà des décennies une proposition similaire, transmise par l’ancien ministre Haïm Ramon, et l’avoir rejetée : « La halakha ne parle pas en chiffres. Il n’y a pas de chiffre haut ni de chiffre bas. La halakha parle de normes et de conditions ». Plus tard, il découvrit que la même idée avait été discutée avec Epstein.

Le détail le plus inquiétant est la référence aux « jeunes filles » de la première vague russe des années 1990, prononcée avec Epstein qui ricane en arrière-plan. Dans un document concernant un pédocriminel reconnu et un trafiquant en série de jeunes femmes, ce détail n’est pas innocent. C’est le moment où la conversation démographique se révèle immergée dans un contexte de marchandisation des corps féminins – où les femmes russophones sont citées à la fois comme ingrédient du plan démographique, et comme objet de désir.

Jeffrey Epstein : l’eugéniste qui s’achetait les esprits

Pour comprendre le rôle d’Epstein dans tout cela, il faut se libérer de l’image du simple pédocriminel riche. Epstein était cela, certainement – un criminel en série, un violeur de fillettes – mais il était aussi autre chose : c’était un idéologue. Il avait une vision du monde, et il utilisait son argent pour la financer, la diffuser et attirer autour de lui les esprits qui pouvaient lui donner une légitimité académique.

Son obsession centrale était l’eugénisme. Selon le New York Times, Epstein ambitionnait d’ « ensemencer la race humaine" avec son ADN en imprégnant des femmes dans son ranch du Nouveau-Mexique. Il avait parlé de vouloir faire congeler son cerveau et son pénis à sa mort, pour être ramené à la vie à l’ère du transhumanisme. Il finança les travaux de George Church, généticien à Harvard, qui développait une application pour mettre en relation les partenaires selon leur compatibilité génétique. Il discuta avec des biologistes de l’évolution et des neuroscientifiques de la possibilité de modifier les gènes responsables de la « mémoire de travail ». Il utilisait le terme « altruisme génétique » pour donner un vernis philanthropique à ce qui était, dans les faits, de l’eugénisme classique.

Edge : le salon où la pseudoscience devenait mainstream

Le vecteur principal par lequel Epstein s’est inséré dans le monde intellectuel fut Edge, le salon fondé par l’agent littéraire John Brockman dans les années 1990. Comme l’a reconstitué la journaliste Virginia Heffernan – qui en fut membre – Edge se présentait comme le lieu où les esprits les plus brillants du monde se rencontraient pour discuter des grandes questions du temps. Parmi ses membres figuraient Richard Dawkins, Steven Pinker, Daniel Dennett, Marvin Minsky, Martin Nowak, Robert Trivers. Mais le vrai maître de maison, celui qui payait, finançait et attirait à lui les esprits de pointe, était Epstein.

Les fichiers révèlent des emails où le financier discute de « hiérarchie raciale » avec des scientifiques de son cercle. Il cultivait des relations avec des figures de la droite alternative en ligne. Il discuta avec ses interlocuteurs scientifiques de « l’utilité du fascisme ».

L’investissement le plus important – 9,1 millions de dollars entre 1998 et 2008, dont 6,5 millions en une seule tranche en 2003 – alla au Program for Evolutionary Dynamics de Harvard, dirigé par le mathématicien-biologiste Martin Nowak. Comme l’a écrit l’historienne des sciences Naomi Oreskes dans Scientific American : « Epstein était un eugéniste de l’ère moderne dont l’obsession était liée à l’illusion délirante d’ensemencer la race humaine avec son propre ADN. Ce qui aggrave les choses, c’est qu’il concentrait sa générosité sur la recherche sur la base génétique du comportement humain »

Le transhumanisme comme eugénisme présentable

Il y a un fil qui relie la pensée d’Epstein à la Silicon Valley contemporaine : à Elon Musk, à Peter Thiel, aux fantasmes d’ »amélioration humaine » qui circulent parmi les milliardaires de la tech. Ce fil est le transhumanisme : l’idée que la technologie peut et doit transcender les limites biologiques de l’homme, menant à une nouvelle espèce supérieure. Comme dans la version classique de l’eugénisme du vingtième siècle, il y a la conviction que certains sont plus adaptés que d’autres à la survie et à la reproduction. Seulement, au lieu de racisme biologique explicite, on parle d’ »optimisation génétique », d’ « édition de l’ADN » ou d’ « altruisme évolutif ».

La différence avec l’eugénisme nazi ou usaméricain des années 1930 n’est qu’une question de forme. Le fond est le même : l’idée qu’il y a des populations « de qualité supérieure » à reproduire et des populations « problématiques » à gérer, réduire ou exclure. Qu’elle soit exprimée dans le langage d’une start-up technologique plutôt qu’en allemand ne la rend pas moins dangereuse.

L’affaire Chomsky : le dissident coopté

De toutes les révélations issues des fichiers Epstein, celle qui a frappé le plus durement la gauche intellectuelle concerne Noam Chomsky. Le linguiste du MIT, 97 ans, auteur de Comprendre le pouvoir et de Fabrication du consentement, de la propagande en démocratie, s’avère avoir entretenu avec Epstein une relation étendue, multiforme et – malgré les démentis – difficilement réductible à un simple malentendu. Le dossier complet a été reconstitué par le World Socialist Web Site, New Statesman, CounterPunch et The Canary.

L’ampleur de la relation

Les emails et messages texte publiés documentent des années de fréquentation. Epstein a transféré 270 000 dollars sur les comptes de Chomsky ou de sa famille. Il lui a offert l’usage de son appartement de Manhattan. Il l’a invité sur son île. Il lui a envoyé des kits ADN en 2017 : une démarche qui s’inscrit, comme on le sait maintenant, dans son obsession pour la collecte de matériel génétique auprès d’individus intellectuels éminents.

Dans l’un des échanges les plus troublants, Epstein a poussé Chomsky sur les thèmes des différences cognitives entre groupes raciaux et de la possibilité de l’édition génétique. La réponse de Chomsky a été celle d’un homme qui cherche à résister à la provocation : il a attriibué les disparités mesurées dans les tests cognitifs à l’héritage historique du racisme, non à des facteurs biologiques. Mais ensuite il a  concédé le terrain sur lequel Epstein voulait l’amener : il dit que si les gènes pouvaient être modifiés, la priorité devrait être de réduire la « férocité dédiée » de ceux qui cherchent le pouvoir. Epstein avait rebaptisé tout ça « altruisme génétique ». Quand en 2016 Epstein lui envoya un lien vers le podcast néonazi The Right Stuff – le même réseau qui devait ensuite participer activement au rassemblement de Charlottesville en 2017 – il n’apparaît pas que Chomsky ait interrompu la relation.

Le détail peut-être le plus embarrassant concerne 2019 : quand le Miami Herald publia l’enquête sur les abus d’Epstein, Chomsky lui écrivit en lui conseillant d’ignorer les accusations, décrivant le traitement reçu comme le fruit d’une hystérie médiatique. « La meilleure façon de procéder est de l’ignorer », écrivit-il. Chomsky exprimait sa sympathie à Epstein pour « la façon horrible dont tu es traité par la presse et le public ».

L’épouse de Chomsky, Valeria, a publié une déclaration admettant de « graves erreurs de jugement » : Epstein aurait construit « un récit manipulateur » sur sa propre innocence auquel Chomsky, de bonne foi, aurait cru. Mais des lettres comme celle où Valeria décrivait Epstein comme « notre meilleur ami, je veux dire l’unique »– ou celle où Noam concluait par « comme une véritable amitié, profonde et sincère et éternelle de nous deux » – sont difficiles à réduire à une manipulation unilatérale.

Comment expliquer ?

L’explication la plus convaincante est structurelle, non psychologique. Chomsky a toujours cru que le changement ne venait pas de la classe ouvrière organisée, mais de l’action éducative sur les élites. Il a toujours pensé qu’il était plus utile d’influencer ceux qui détiennent le pouvoir que d’organiser ceux qui ne l’ont pas. Cette vision le portait naturellement à chercher l’accès aux centres du pouvoir, non à les endiguer de l’extérieur.

En ce sens, Chomsky et Barak sont spéculaires : tous deux se meuvent dans un univers où les décisions qui comptent se prennent en privé – dans des appartements de Manhattan, sur l’île de Little St. James, dans les salons d’Edge, dans des conversations réservées avec les chefs d’État. Tous deux acceptent, sous des formes diverses, la logique élitiste qu’Epstein incarnait.

L’embarras de la gauche

La réaction de la gauche intellectuelle usaméricaine à cette affaire a été révélatrice. Le silence a été la réponse dominante. Jacobin (organe des « Démocrates socialistes » soutenant Bernie Sanders, NdT], qui en juin 2024 avait célébré Chomsky comme « champion intellectuel et moral », n’a pas publié d’analyse critique digne de ce nom. Et l’asymétrie – la même que Barak a revendiquée dans son auto-défense – est elle-même un problème politique. La critique du pouvoir appliquée seulement aux adversaires cesse d’être une critique et devient identité sectaire.

Qui d’autre dans le cercle ?

Barak, Chomsky et Epstein sont les figures centrales de cette affaire, mais pas les seules. Autour d’eux se meut une galaxie de noms que les fichiers continuent de révéler.

Lawrence Summers

L’ancien secrétaire au Trésor de Clinton, ancien président de Harvard et l’un des architectes de la déréglementation financière des années 1990 était présent dans la conversation avec Barak. C’est lui qui a introduit le concept de la terrible demography : l’expression qui, dans la politique israélienne, identifie la croissance démographique palestinienne comme une menace existentielle. Summers et Epstein échangèrent des emails de façon routinière pendant des années, selon le New York Times. Summers était aussi au dîner de Harvard en 2004 avec Epstein, Dershowitz, Trivers et Pinker : la photo qui les montre vaut plus de mille mots.


Cambridge, Massachusetts, USA, 
9 septembre 2004 : Jeffrey Epstein lors d'un dîner qu'il a organisé à l'université Harvard avec les professeurs Alan Dershowitz, Stephen Pinker, Robert Trivers (Princeton), Larry Summers, E.O. Wilson, Marvin Minsky, Lisa Randall, Martin Nowak et Alan Guth. Photo Rick Friedman

Le cercle scientifique

Martin Nowak, le mathématicien financé par Epstein avec 6,5 millions de dollars, n’est que le cas le plus éclatant. Il y a aussi : le physicien théoricien Lawrence Krauss, président du projet Origins de l’Arizona State University, qui demandait conseil à Epstein après ses propres accusations de harcèlement sexuel ; la physicienne Lisa Randall de Harvard, qui plaisantait sur l’arrestation d’Epstein sur un ton affectueux. Éléments largement reconstitués par Scientific American en novembre 2025.

Le dénominateur commun n’est pas l’adhésion consciente à l’eugénisme, du moins pas dans tous les cas. C’est quelque chose de plus subtil : l’acceptation du financement, la disponibilité à fréquenter le personnage, le renoncement à poser des questions sur la provenance de l’argent et sur les intentions de celui qui le distribuait. La cooptation fonctionne rarement par la violence ou la corruption explicite. Elle fonctionne par la flatterie, la convenance, le sentiment d’appartenir à un cercle spécial.

Le corps comme territoire : pédocriminalité, lignée et domination

Il y a une dimension des fichiers Epstein que le débat public a eu du mal à cerner, et que les rapporteurs spéciaux du Conseil des droits de l’homme de l’ONU ont eu le courage de nommer sans euphémisme. Dans la déclaration du 17 février 2026, les rapporteurs écrivent que les preuves contenues dans les fichiers sont telles qu’elles constituent potentiellement des crimes contre l’humanité : esclavage sexuel, violence reproductive, disparition forcée, torture, féminicide. Leur analyse ajoute quelque chose de fondamental : ces crimes ont été commis « dans un contexte d’idéologies suprémacistes, de racisme et de misogynie extrême ». Autrement dit : il y avait un cadre idéologique. Il y avait un système de croyances qui les rendait pensables, voire rationnels, pour ceux qui les planifiaient.

C’est précisément cette connexion – entre le plan idéologique et le plan criminel – que la politologue australienne Melinda Cooper a contribué à clarifier. Cooper, dont le travail a été signalé en iatlien par Francesca Coin sur il manifesto, propose une analyse qui va à contre-courant du récit dominant. La version la plus répandue de l’affaire Epstein sépare nettement deux plans : celui des abus sexuels et celui des idées eugénistes. Comme s’il s’agissait de deux pathologies indépendantes présentes chez le même individu. Cooper soutient au contraire que cette séparation est analytiquement erronée : les deux plans sont des manifestations différentes de la même structure de pensée.

La horde patriarcale et le contrôle des corps

Pour comprendre cette unité profonde, Cooper récupère une catégorie freudienne : celle de la horde primitive. Dans Totem et Tabou, Freud décrivait la fantaisie archaïque qui sous-tend les formes d’organisation patriarcale du pouvoir : le mâle dominant qui s’approprie les corps féminins pour garantir sa propre continuité biologique et construire une descendance qui prolonge sa présence au-delà de la mort. La horde, dans cette lecture, répond à un projet d’immortalité par la reproduction contrôlée.

Cette grille, appliquée à l’affaire Epstein, révèle quelque chose que le moralisme individuel ne parvient pas à voir. Le plan d’Epstein de féconder des dizaines de femmes dans son ranch du Nouveau-Mexique, loin d’être la fantaisie d’un riche excentrique, représentait la version explicite, éhontée, d’une logique qui traverse tout son réseau. Le fichier EFTA02731395 – le journal intime d’une mineure à qui l’on a arraché son enfant nouveau-né – témoigne que cette logique avait été traduite en pratique. Un projet de production généalogique, où les corps des filles étaient le moyen et la lignée d’Epstein le but.

Cette même logique, déguisée en vision technologique du futur, est reconnaissable dans l’ambition d’Elon Musk de multiplier sa descendance à l’échelle industrielle et d’utiliser SpaceX comme vecteur de son héritage génétique vers Mars. Ce n’est pas une coïncidence qu’Epstein et Musk aient gravité autour des mêmes milieux intellectuels : – le transhumanisme, le réseau Edge, la Silicon Valley eugéniste. Dans tous ces cas, la fantaisie de la horde se représente sous une forme moderne : le mâle exceptionnel qui entend perpétuer ses gènes, utilisant le corps des femmes comme instrument et la science comme légitimation.

Il s’agit d’un système

La compréhension systémique que propose Cooper résout une énigme qui a laissé perplexes de nombreux commentateurs : comment le même réseau pouvait-il inclure un ancien Premier ministre israélien discutant d’ingénierie démographique d’État, des universitaires de Harvard concevant des optimisations génétiques, un intellectuel de gauche comme Chomsky séduit par l’accès à l’élite, et des abuseurs en série de fillettes ? Ces sujets semblent avoir peu en commun, et pourtant ils gravitaient autour du même épicentre.

La réponse est qu’ils partageaient, sous des formes diversement élaborées et avec différents degrés de conscience, une ontologie sociale dans laquelle la hiérarchie entre êtres humains est naturelle et la domination est son exercice légitime. Dans cette vision du monde, les corps – en particulier les corps féminins, et plus encore les corps des femmes pauvres, non blanches, issues de pays subalternes – ne sont pas des sujets avec des droits et une dignité propres : ce sont des ressources. Comme l’a résumé Cooper, citée dans un article de CounterPunch, le projet politique de cette classe est celui de « gouverner une économie de maîtres et de serviteurs ». Le réseau Epstein était le lieu où ce projet s’exerçait sans filtres.

La généalogie intellectuelle : de The Bell Curve aux emails d’Epstein

Ce système d’idées a une histoire, et l’ignorer signifie ne pas comprendre l’affaire. En 1994, Charles Murray et Richard Herrnstein publièrent The Bell Curve, un volume qui soutenait l’existence de différences cognitives structurelles entre groupes raciaux. La thèse implicite était de nature eugéniste : le déclin cognitif de l’espèce se combat en décourageant la reproduction des classes inférieures et des groupes considérés comme moins doués. Le livre fut largement critiqué par la communauté scientifique, mais pas ignoré pour autant ; il fut bien reçu, discuté, métabolisé dans cette partie de l’establishment usaméricain qui se reconnaissait dans la soi-disant « pensée dure », celle capable d’affronter des « vérités inconfortables ».

Trois décennies plus tard, cette généalogie est directement traçable dans la correspondance d’Epstein. Dans ses emails avec Chomsky, Epstein citait des articles de The Right Stuff – le podcast lié aux cercles néonazis qui devait contribuer à organiser le rassemblement de Charlottesville – comme véhicule de ses thèses sur la « science de la race ». Dans ses emails avec Joscha Bach, technologue de la Silicon Valley, on discutait ouvertement de prétendues infériorités cognitives liées à l’appartenance ethnique. Epstein finançait George Church pour développer des outils de sélection génétique. Il finançait Nick Bostrom, philosophe transhumaniste avec un passé documenté de déclarations racistes et des liens avec Musk, pour développer une organisation qu’Epstein utilisait comme enveloppe présentable de son projet eugéniste. Le fil est continu, et ce n’est pas un hasard.

L’élément qui émerge avec force d’une analyse intégrée est le suivant : les filles et les fillettes trafiquées, soumises à des violences reproductives dans le contexte du réseau Epstein étaient la partie la plus exposée, le point où l’idéologie se traduisait en pratique corporelle. Mais la même logique d’instrumentalisation opérait, sous des formes moins visibles et socialement plus acceptées, dans les débats démographiques de Barak, dans les ambitions généalogiques d’Epstein, dans les théories d’optimisation génétique des chercheurs de Harvard. Le mépris pour l’égale dignité des êtres humains fonctionnait sur tous ces plans simultanément, avec des registres différents mais avec la même structure profonde.

L’eugénisme comme logique du pouvoir

Que nous dit tout cela sur le moment historique où nous vivons ? Beaucoup. Peut-être tout.

L’eugénisme n’a jamais disparu. Il a été mis dans la clandestinité après Auschwitz : personne ne pouvait plus en parler explicitement, après que le projet nazi eut montré où il menait. Mais les idées ne meurent pas, elles se déguisent. Elles se déguisent en « réalisme démographique » (comme dit Barak), en « eugénisme positif » et « altruisme génétique » (comme dit Epstein), en « optimisation génétique » et « transhumanisme » (comme on dit dans la Silicon Valley). La structure de la pensée reste identique : il y a des populations de qualité supérieure et des populations problématiques ; l’avenir de l’humanité exige d’amplifier les premières et de réduire ou contrôler les secondes.

Dans le cas israélien, cette pensée a une valence géopolitique directe. La question démographique – qui aura la majorité numérique entre le Jourdain et la Méditerranée – est réelle, et les réponses qu’on y apporte structurent les politiques concrètes. L’idée de Barak d’importer un million de Russes, de les convertir pro forma, et de les utiliser comme contrepoids à la croissance arabe n’est pas de la politique-fiction : c’est une proposition sérieuse, discutée avec un chef de gouvernement (Poutine) et avec l’establishment économique usaméricain (Summers). Si elle avait été mise en œuvre, elle aurait radicalement changé la composition de la société israélienne.

La tromperie de la ‘pensée dure’

Dans le jargon des milieux qui gravitent autour du réseau Edge et de la Silicon Valley réactionnaire, une approche intellectuelle est répandue sous le nom de « dark enlightenment » [Lumières obscures]. Une expression inventée par le philosophe britannique Nick Land et le blogueur Curtis Yarvin pour désigner une pensée qui se veut libre de toute contrainte égalitaire et démocratique. En Italie, elle n’a pas encore de nom établi, mais sa logique est reconnaissable : revendiquer le courage de « dire ce qui ne peut pas être dit », en présentant comme censure toute objection éthique. Dans cet essai, nous la traduisons par l’expression « pensée dure ».

La pensée dure est le piège intellectuel dans lequel beaucoup de ces personnages sont tombés. Le piège de l’idée que les « faits inconfortables » doivent être affrontés sans tabou, au risque sinon d’être dominé par ceux qui le font. Cette rhétorique du courage intellectuel sert à discréditer préventivement quiconque soulève des objections éthiques. Comme l’a analysé Virginia Heffernan dans son article pour The Nerve : "Le salon Edge a servi d’intermédiaire entre l’argent des milliardaires et les esprits de mâles dominants, et ensemble, au fil des décennies, ils ont abouti à une philosophie commune : c’étaient des prédateurs naturels, appelés à exploiter et soumettre les autres ».

Le miroir européen : Renaud Camus, Sellner et la remigration comme eugénisme négatif

Il y a un fil qui relie le laboratoire idéologique du réseau Epstein à la droite identitaire européenne, et il passe par la même obsession : qui a le droit d’habiter un territoire, et qui doit être incité – ou contraint – à partir. C’est la même question que Barak formulait en positif (importer le matériel humain « juste ») et que le mouvement identitaire européen formule en négatif : expulser celui qui est « mauvais ». Deux réponses spéculaires à la même vision du monde, où la composition ethnique de la population est un problème technique à résoudre par l’ingénierie démographique.

Le cadre théorique est celui du Grand Remplacement, la théorie élaborée par l’écrivain français Renaud Camus en 2011, selon laquelle les populations européennes d’origine chrétienne subiraient une substitution progressive par des immigrés non européens. Camus fournit le diagnostic. La traduction en programme politique opérationnel est l’œuvre de l’Autrichien Martin Sellner, chef du Mouvement Identitaire autrichien et aujourd’hui figure de référence de l’internationale identitaire européenne. Avec son livre Remigration. Ein Vorschlag (2024) – traduit et publié en Italie sous le titre Remigrazione. Una proposta en 2025, par Passaggio al Bosco – Sellner transforme le mot d’ordre en proposition de loi : rapatriement « incité » ou forcé non seulement des irréguliers, mais aussi des immigrés en situation régulière, des naturalisés, des personnes nées et élevées en Europe. Comme l’a écrit Annalisa Camilli dans Internazionale, ce qu’on appelle « remigration » est, si on l’appelle par son nom, une déportation sur base identitaire : la révocation sélective de l’appartenance.

La généalogie intellectuelle de ce mouvement partage des racines avec celle du réseau Epstein, même si les parcours sont distincts. Le Pioneer Fund – la fondation usaméricaine fondée en 1937 avec l’objectif explicite de promouvoir la « science des races » et l’amélioration de la « race blanche », classée comme hate group par le Southern Poverty Law Center – a financé pendant des décennies à la fois la recherche eugéniste qui a alimenté des livres comme The Bell Curve, et les réseaux de publications qui ont nourri la droite identitaire européenne. Comme l’a reconstitué une enquête de The Conversation, les mêmes fondations, les mêmes donateurs et souvent les mêmes chercheurs circulaient entre les revues de race science anglo-saxonnes et les mouvements identitaires européens. L’eugénisme n’a jamais cessé d’exister : il a changé d’éditeur et d’adresse.

Du côté de la Silicon Valley, le lien est encore plus explicite. Peter Thiel – milliardaire libertaire présent dans le réseau d’Epstein, financier du transhumaniste Nick Bostrom et d’une constellation de think tanks de la droite radicale usaméricaine – a rencontré en 2016 des représentants du mouvement alt-right et white nationalist usaméricain, comme documenté par BuzzFeed News. L’ancien chancelier autrichien Sebastian Kurz, le politicien européen le plus proche de l’environnement de Thiel, vient de fonder un nouveau think tank appelé Global Shift Institute. Sellner a annoncé la création d’un Institute for Remigration avec des ambitions transnationales, déclarant être en contact avec des représentants de la Ligue du Nord italienne et de Fratelli d’Italia, lee parti de Meloni. Le réseau s’étend et se consolide.

L’Italie laboratoire pour des politiques d’ingénierie démographique

L’Italie est devenue un laboratoire privilégié de ces phénomènes. Le Remigration Summit de mai 2025 s’est tenu à Gallarate, dans la province de Varèse, dans un théâtre mis à disposition par le maire de la Ligue Andrea Cassani. Sellner l’a choisie parce que l’Italie est considérée comme « un pays sûr pour un rassemblement de l’extrême droite » comme l’ont rapporté les organisateurs. Parmi les intervenants : Jean-Yves Le Gallou (ex-Front National), Eva Vlaardingerbroek (Pays-Bas), Afonso Gonçalves du groupe pronazi portugais Reconquista. En janvier 2026, la conférence de presse à la Chambre des Députés pour le lancement de la collecte de signatures sur la « Remigrazione e Riconquista » – organisée par le liguiste Domenico Furgiuele avec les groupes fascistes CasaPound, Veneto Fronte Skinheads et Rete dei Patrioti – a été bloquée par l’opposition. Mais en vingt-quatre heures, la pétition avait déjà atteint les 50 000 signatures nécessaires à l’examen parlementaire, comme rapporté par il manifesto.

La proposition de loi en 24 articles est un document révélateur. Elle prévoit la « remigration volontaire ou forcée », l’abolition du décret sur les flux migratoires, la révision du regroupement familial, un Fonds pour la Natalité Italienne réservé « aux vrais Italiens », la priorité dans les logements publics et les crèches pour les seuls citoyens italiens. C’est, dans son intégralité, un programme d’ingénierie démographique d’État – exactement ce dont Barak discutait avec Epstein et Summers, mais avec le signe inversé, comme dit. La logique qui les unit est identique : la composition ethnique de la population vue comme un problème technique à résoudre par des instruments de sélection.

La différence entre remigration et planification démographique est de méthode et de signe, non de principe. Les deux partagent la prémisse que certaines catégories d’êtres humains sont des éléments d’une équation démographique plutôt que des sujets porteurs de droits inaliénables. C’est la même prémisse qui rendait pensable, aux yeux d’Epstein, d’utiliser des corps de fillettes comme incubatrices pour sa lignée. Quand on accepte que la composition humaine d’une société soit une variable à optimiser, les conséquences se multiplient dans des directions qui – comme l’histoire l’a déjà montré – tendent à converger vers le même point.

Les enregistrements Epstein nous ont donné quelque chose de rare : la possibilité d’écouter les puissants quand ils croient parler entre eux. Sans les médiations du discours public, sans la prudence du politiquement présentable, sans la nécessité de tenir compte des « others ». Et ce qui émerge est un monde où la hiérarchie humaine est tenue pour acquise, où la sélection des populations est discutée comme on discuterait d’optimiser une chaîne de production, où l’argent et le pouvoir confèrent le droit non seulement de dominer les autres, mais de décider qui mérite d’exister et dans quelle proportion, et quels corps sont disponibles pour être utilisés.

Ehud Barak est le produit cohérent d’une culture politique – le sionisme travailliste ashkénaze – qui a construit son État sur l’exclusion systématique et la hiérarchie ethnique, et qui a toujours trouvé le moyen de la justifier comme réalisme, nécessité, clairvoyance. Jeffrey Epstein était l’incarnation de la logique de la horde – au sens freudien que Melinda Cooper a exhumé –, le patriarche qui utilise les corps des femmes et des fillettes pour garantir l’immortalité de sa lignée, tout en utilisant les esprits des intellectuels pour légitimer la domination de sa classe. Noam Chomsky est l’exemple paradigmatique de la manière dont la pensée critique peut être cooptée quand elle perd le contact avec la perspective des exclus et cherche le pouvoir au lieu d’organiser ceux qui en sont dépourvus.

La complicité des institutions

Dans son ensemble, l’affaire Epstein est aussi – peut-être surtout – une histoire d’impunité institutionnelle. Un homme condamné en 2008 pour des crimes sexuels graves continua pendant une décennie à fréquenter présidents, universitaires, chefs d’État, anciens Premiers ministres. Il continua à financer des recherches universitaires. Il continua à discuter d’eugénisme avec des prix Nobel et des ministres. Et les institutions – Harvard, le MIT, l’Arizona State University, la justice usaméricaine, les gouvernements israélien et usaméricain – laissèrent faire.

Le Conseil des droits de l’homme de l’ONU a dit ce que trop de commentateurs hésitent encore à dire : il ne s’agit pas d’histoires de criminels isolés. Les crimes ont été commis dans un contexte idéologique précis – suprémacisme, racisme, misogynie extrême – qui a rendu possible, pendant des décennies, l’impunité. Les survivantes qui ont eu le courage de dénoncer, et les protagonistes de #metoo qui les ont précédées, ont reconnu avant tou·tes les autres le monde qui était en train de renaître.



05/10/2025

JORGE MAJFUD
Les Accords de paix de l’homme blanc accro

Jorge Majfud pour La Pluma et Tlaxcala, 5/10/2025
Traduit par Tlaxcala

 

Le 29 septembre 2025, le New York Times a rendu compte de la réunion à la Maison-Blanche entre le président Trump et le premier ministre israélien Netanyahou.
Son titre annonçait : 
« Trump et Netanyahou disent au Hamas d’accepter leur plan de paix — ou sinon… »
Le sous-titre précisait ces points de suspension : « Le président Trump a déclaré qu’Israël aurait feu vert pour “finir le boulot” si le Hamas refusait d’accepter l’accord de cessez-le-feu. »


Cessez-le-feu…
Ce n’est pas que l’histoire rime : elle se répète.
Depuis le XVe siècle, tous les accords signés par les empires européens ont été imposés par la force des armes et systématiquement violés dès qu’ils cessaient de leur être utiles ou lorsqu’ils avaient réussi à avancer leurs lignes de feu.
Destruction et spoliation, assaisonnées d’une bonne cause : la civilisation, la liberté, la démocratie et le droit de l’envahisseur à se défendre.

Ce fut, pendant des siècles, la même histoire, celle de la diplomatie entre peuples autochtones et colons blancs — en rien différente du cas le plus récent de « l’Accord de paix » proposé et imposé sous menace par Washington et Tel-Aviv à la Palestine.
C’est la même histoire : la violation de tous les traités de paix conclus avec les nations autochtones, de part et d’autre des Appalaches, avant et après 1776.
Puis, ce que les historiens appellent « l’Achat de la Louisiane » (1803) ne fut pas un achat mais une spoliation brutale des nations autochtones, propriétaires ancestrales de ce territoire aussi vaste que tout le jeune pays anglo-américain.
Aucun autochtone ne fut invité à la table des négociations à Paris, bien loin des spoliés.
Et lorsque l’un de ces accords compta un “représentant” des peuples agressés — comme dans le cas du traité cherokee de 1835 — il s’agissait d’un faux représentant, un Guaidó inventé par les colons blancs.

Il en alla de même du transfert des dernières colonies espagnoles (Cuba, Porto Rico, Philippines, Guam) aux USA.
Alors que des centaines de Sioux teignaient de rouge les neiges du Dakota pour réclamer le paiement prévu par le traité les ayant forcés à vendre leurs terres, à Paris on signait un nouvel accord de paix concernant les peuples tropicaux.
Aucun représentant des spoliés ne fut invité à négocier l’accord censé rendre possible leur libération.

Pour Theodore Roosevelt, « la plus juste de toutes les guerres est la guerre contre les sauvages (…) les seuls bons Indiens sont les Indiens morts. »
Plus au sud, il écrivit et publia : « les Noirs sont une race stupide. »
Selon Roosevelt, la démocratie avait été inventée au bénéfice de la race blanche, seule capable de civilisation et de beauté.

À cette époque, l’ethnie anglo-saxonne avait besoin d’une justification à sa brutalité et à sa manie de voler puis de blanchir ses crimes par des accords de paix imposés par la force.
Comme, dans la seconde moitié du XIXe siècle, le paradigme scientifique avait remplacé la religion, cette justification devint la supériorité raciale.

L’Europe tenait la majeure partie du monde sous sa coupe grâce à son fanatisme et à son addiction à la poudre.
Les théories sur la supériorité de l’homme blanc allaient de pair avec sa victimisation : les Noirs, Bruns, Rouges et Jaunes abusaient de sa générosité tout en menaçant la minorité de la race supérieure d’un remplacement par la majorité des races inférieures.
Cela ne vous rappelle rien ?

Comme ces théories biologisantes n’étaient pas suffisamment étayées, on fit appel à l’histoire.
À la fin du XIXe siècle, l’Europe pullulait de théories linguistiques puis anthropologiques sur l’origine pure de la race noble (aryenne, iranienne), la race blanche issue des Védas hindous.
Ces histoires tirées par les cheveux — et les symboles hindous comme la croix gammée nazie ou ce que l’on appelle aujourd’hui l’étoile de David (utilisée par diverses cultures depuis des siècles mais originaire de l’Inde) — se popularisèrent comme symboles raciaux imprimés.



Ce n’est pas un hasard si, à ce moment précis, les théories suprémacistes et le sionisme furent fondés et articulés dans leurs concepts historiques, dans l’Europe blanche, raciste et impérialiste du Nord.
Même le fondateur du sionisme, Theodor Herzl, considérait que les Juifs appartenaient à la « race aryenne supérieure ».

Jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, ces suprémacismes coexistèrent avec quelques frictions, mais pas au point de les empêcher de conclure des accords : comme l’Accord Haavara entre nazis et sionistes, qui transféra pendant des années des dizaines de milliers de Juifs blancs (de « bon matériel génétique ») vers la Palestine.
Les premiers antisionistes ne furent pas les Palestiniens qui les accueillirent, mais les Juifs européens qui résistèrent à cet accord de nettoyage ethnique.
Au moment même où l’on colonisait et spoliait les Palestiniens de leurs terres, on colonisait et spoliait le judaïsme de sa tradition.

Lorsque les Soviétiques écrasèrent les nazis de Hitler, être suprémaciste devint une honte. Soudain, Winston Churchill et les millionnaires américains cessèrent de se vanter d’être nazis. Auparavant, la déclaration Balfour-Rothschild de 1917 avait été un accord entre Blancs pour diviser et occuper un territoire de « races inférieures ». Comme le déclara le raciste et génocidaire Churchill, alors ministre de la Guerre : « Je suis tout à fait favorable à l’usage de gaz toxiques contre les tribus non civilisées. » [et il le fit en Irak, NdT]

Mais la brutale irrationalité de la Seconde Guerre mondiale mit également fin à l’ère moderne fondée sur la raison et le progrès. Les sciences et la pensée critique cédèrent la place à l’irrationalité du consumérisme et des religions.

Ainsi, les sionistes d’aujourd’hui n’insistent plus devant l’ONU ou la Maison-Blanche sur leur supériorité aryenne, mais sur leurs droits spéciaux en tant que Sémites élus de Dieu.
Netanyahou et ses escortes évangéliques invoquent mille fois la sacralité biblique d’Israël, comme si lui et le roi David ne faisaient qu’un et comme si ce peuple sémite à la peau foncée d’il y a trois mille ans était le même que les Khazars du Caucase ayant adopté le judaïsme dans l’Europe médiévale.

L’accord de Washington entre Trump et Netanyahou, destiné à être accepté par les Palestiniens, est illégitime dès le début. Peu importe combien de fois on répète le mot paix — tout comme il importe peu de répéter le mot amour pendant qu’on viole une femme. Ce sera toujours un viol, comme le sont l’occupation et l’apartheid d’Israël sur la Palestine.

Le mardi 30 septembre, le ministre de la Guerre des USA, Pete Hegseth, réunit ses généraux et cita George Washington : « Celui qui désire la paix doit se préparer à la guerre », non pas parce que Washington « voulait la guerre, mais parce qu’il aimait la paix ».

Le président Trump conclut : ce serait un affront pour les USA s’il ne recevait pas le prix Nobel de la paix.

En 1933, dans son discours devant le Reichstag, le candidat au prix Nobel de la paix Adolf Hitler déclara que l’Allemagne ne désirait que la paix. Trois ans plus tard, après avoir occupé militairement la Rhénanie, il insista sur le fait que l’Allemagne était une nation pacifiste cherchant simplement sa sécurité.

Même si le nouvel accord entre Washington et Tel-Aviv était accepté par le Hamas (l’une des créatures de Netanyahou), tôt ou tard il serait violé par Tel-Aviv. Car, pour la race supérieure, pour les peuples élus, il n’existe pas d’accords avec les êtres inférieurs, mais des stratégies de pillage et d’anéantissement : des stratégies de diabolisation de l’esclave, du colonisé, et de victimisation du pauvre homme blanc, cet accro à la poudre — désormais à la poudre blanche.


01/04/2025

ROGER WATERS
Nous n’avancerons pas d’un seul pouce vers votre Armageddon...
Discours à l’occasion du 80ème anniversaire de la conférence de Yalta

Roger Waters, 30/3/2025
Traduit par Fausto GiudiceTlaxcala

Je vous remercie de m’avoir invité à prendre la parole aujourd’hui à l’occasion de cet anniversaire historique. Le mois dernier, je me suis adressé au Conseil de sécurité des Nations unies à l’occasion du dixième anniversaire de la signature des accords de Minsk II. Les personnes intéressées peuvent consulter l’enregistrement sur le site UNTV. Ce jour-là, je m’en suis tenu à l’ordre du jour, à savoir l’Ukraine, la Crimée, le Donbass et la guerre en Ukraine, mais j’ai mentionné le Secteur droit, Stepan Bandera et la place du suprématisme blanc dans la politique ukrainienne, mais je n’ai pas fait de digressions. Aujourd’hui, je ne suis pas limité par le protocole et, avec votre permission, je ferai les digressions que je jugerai nécessaires.


Gardien du feu (1988), par  Ismail Shammout

Chaque matin, lorsque je me réveille, ma poitrine se serre et les larmes coulent, je me ressaisis et je me ceins les reins pour la mêlée, que puis-je faire aujourd’hui ? Pourquoi me préparer chaque jour à la bataille ? Parce que nous menons chaque jour une bataille existentielle pour l’âme de la race humaine.

Si nous vivons en Occident, notre gouvernement aide et encourage le génocide du peuple indigène de Palestine par l’État voyou d’Israël, en temps réel, sous nos yeux. Cela ressemble à un cauchemar, mais ce n’est pas un cauchemar, c’est réel.

Nous nous pinçons, incrédules. Ce n’est pas possible. Si nous avons des enfants, ils nous tirent les vers du nez : « Maman, papa, arrêtez-les !  Hé, maman, papa, pourquoi personne ne les fait s’arrêter ? Papa ! Papa ! Et les Nations unies, Papa ? Et le droit international ? Papa ! Et les Conventions de Genève ? Papa, Papa, ils tuent les enfants Papa ! Papa Ils les enterrent sous les décombres. Qu’ils s’arrêtent ».

Puis je reprends mon souffle. Pourquoi pensez-vous que je suis ici à Yalta ? C’est une bonne question, n’est-ce pas ? Qu’en est-il du droit international ? Qu’en est-il des Nations unies ?


Nous sommes ici aujourd’hui pour marquer le quatre-vingtième anniversaire d’une rencontre entre trois hommes, Joseph Staline, Winston Churchill et Franklin D. Roosevelt. Ils se sont rencontrés ici en mars 1945 pour partager ce qui restait de l’Europe après la Seconde Guerre mondiale. Ils y sont parvenus sans trop de difficultés, mais ils ont également discuté de la possibilité de remplacer la Société des Nations, qui n’avait pas réussi à empêcher la Seconde Guerre mondiale, par la création d’un nouveau forum international, qui pourrait réussir là où la Société des Nations avait échoué. Bonne idée, resserrer un peu les règles, l’appeler les Nations unies, ça sonne bien.

C’est ce qu’ils ont fait. La Charte des Nations unies a été rédigée et signée à San Francisco cet été-là et, surprise, surprise, nos trois amis du sommet de Yalta, rejoints par la France et la Chine, les deux autres vainqueurs présumés de la Seconde Guerre mondiale, ont tous été nommés membres permanents du conseil le plus important des nouvelles Nations unies, le Conseil de sécurité.

Qu’est-ce que le Conseil de sécurité ? Et pourquoi est-il important ? Le Conseil de sécurité était et reste important parce que sa principale responsabilité est, je cite, « le maintien de la paix et de la sécurité internationales, y compris la détermination des menaces contre la paix, la prise de mesures pour la rétablir et la mise en place d’opérations de maintien de la paix ».

Bon sang. Ça a l’air génial, ça a marché ? Eh bien, il y avait juste un petit problème.

Ah ah ! Poursuivez.

Staline, Churchill et Roosevelt avaient convenu à Yalta que non seulement ils devaient être représentés en permanence au Conseil de sécurité, mais qu’ils devaient également avoir le pouvoir de Mettre un veto à toute résolution du Conseil de sécurité. Bien entendu, la France et la Chine ont répondu « Moi aussi, moi aussi ! »

Les cinq grands ont été très clairs pour les petites nations.

Soit une charte de l’ONU avec droit de veto, soit pas de charte de l’ONU du tout.

« Ce n’était pas très démocratique, n’est-ce pas ? »

Eh bien non, mais les principes fondateurs des Nations Unies sonnaient plutôt bien, alors tous les petits gars se sont mis d’accord. Voici les principes fondateurs :

1. Maintenir la paix et la sécurité internationales. 

2. Protéger les droits de l’homme. 

3. Fournir une aide humanitaire. 

4. Faire respecter le droit international

Et l’ont-ils fait ? Eh bien, ils ont fait un peu le numéro 3, mais les autres choses étaient trop difficiles, paralysés comme ils l’étaient et le sont toujours par le pouvoir de veto des cinq grands au sein du Conseil de sécurité.

Je ne doute pas qu’ils aient fait de leur mieux, de toute façon, après la guerre, l’Allemagne a été dûment découpée en quatre zones occupées par les militaires des USA, du Royaume-Uni, de la France et de l’URSS, mais l’histoire ne s’arrête pas là : trois ans et demi plus tard, le 10 décembre 1948, les Nations unies naissantes se sont réunies à nouveau à Paris et ont notamment signé la Déclaration universelle des droits de l’homme. Cette déclaration, partiellement rédigée, me dit-on, par Eleanor Roosevelt, la femme de FDR, un point pour les dames. Merci mesdames. Les trente articles ont ensuite été inscrits dans le droit international, du moins c’est ce que l’on nous a fait croire. À l’époque, le rêve de droits de l’homme égaux pour tous nos frères et sœurs dans le monde entier, indépendamment de leur religion, de leur appartenance ethnique ou de leur nationalité, était une très grande affaire. Pensez-y. Si elle avait été adoptée, elle aurait probablement marqué la fin de toutes les guerres pour toujours, et aurait absolument, définitivement, éliminé la menace d’un autre génocide pour toujours. Quelle bonne façon de se souvenir, et aussi de condamner universellement, la toute récente tentative de génocide des Juifs d’Europe par les nazis. Nos dirigeants, la main sur le cœur, ont fait une promesse solennelle : « Plus jamais ça ». Mais lorsqu’ils ont fait cette promesse, et je déteste devoir être celui qui vous le dit, certains d’entre eux avaient les doigts croisés dans le dos, certains d’entre eux mentaient. Certains d’entre eux ont juré de soutenir et de défendre les droits de l’homme universels, mais ils ne le pensaient pas vraiment. Certains d’entre eux étaient en fait des ethno-suprémacistes, comme l’étaient les nazis, des gens qui pensent que certaines personnes devraient avoir plus de droits humains que d’autres. Ils croient aux droits de l’homme, mais seulement pour quelques élus. Le petit nombre qu’ils choisissent.

Permettez-moi de vous donner un aperçu fugace, revenez avec moi en Palestine en 2007. J’étais dans une Jeep de l’UNWRA avec une femme charmante appelée Allegra Pacheco qui travaillait pour l’ONU. Nous nous dirigions vers le nord à travers le territoire occupé en direction de Jénine sur une autoroute flambant neuve lorsque j’ai fait la remarque suivante : « Au moins, ils ont de belles routes », « Oui », a répondu Allegra, « Elles sont réservées aux Juifs »... « Ne sois pas bête, c’est ridicule ». « Oui, c’est ridicule, mais c’est aussi vrai que si tu vis ici, tu dois être juif pour avoir le droit d’emprunter la route ».

Ce que je veux dire, c’est que les Israéliens ne voient pas de contradiction dans le fait qu’un génocide ait été répréhensible pendant la Seconde Guerre mondiale en Europe, en Allemagne ou, disons, à Varsovie en Pologne, mais qu’il soit acceptable aujourd’hui à Gaza parce que la botte est sur l’autre pied.

La déclaration des droits de l’homme universels n’était donc qu’une mascarade, une sorte de bal masqué pour célébrer le partage du butin de guerre. Désolé d’être le porteur de mauvaises nouvelles, désolé de gâcher la fête.

La plupart d’entre vous sont trop jeunes pour s’en souvenir, je suis moi-même presque trop jeune pour m’en souvenir, mais je sais lire et j’ai lu l’histoire.

Quoi qu’il en soit, nous avons tous porté consciencieusement nos masques au bal. Nous avons déclaré notre attachement à toutes les bonnes vaches sacrées. Nous avons tous déclaré, la main sur le cœur, que nous nous soucions des droits de l’homme, de la liberté, de la démocratie et de la primauté du droit international et pourtant ? Aujourd’hui, la botte est sur l’autre pied et alors ?

Il y a trente-cinq ans, en 1990, j’ai écrit une chanson intitulée "Too Much Rope" pour un album intitulé Amused to Death.

Voici quelques lignes de cette chanson :

Il n’est pas nécessaire d’être juif

Pour désapprouver un meurtre

Les larmes nous brûlent les yeux

Musulman ou chrétien  Mollah ou pape

Prédicateur ou poète qui a écrit

Donnez trop de corde à n’importe quelle espèce 

et elle la foutra en l’air.

Je vais faire une avance rapide de soixante-dix-neuf ans, de mars 1945 au 18 avril de l’année dernière. Ce jour-là, le Conseil de sécurité des Nations unies s’est réuni pour voter sur un projet de résolution présenté par l’Algérie, recommandant que l’État de Palestine soit admis comme membre à part entière des Nations unies,

Le projet de résolution n’a pas été adopté en raison d’un VETO des USA. Il y a eu douze votes pour la résolution, deux abstentions, celles du Royaume-Uni et de la Suisse, et le coup fatal du VETO usaméricain.

Pourquoi les USA ont-ils utilisé leur droit de veto pour bloquer cette résolution ? Bonne question, car cela fait des années qu’ils parlent de paix en Terre sainte, de la fameuse solution à deux États. Pourtant, les USA ont utilisé leur droit de veto 45 fois depuis 1972 pour soutenir l’État d’Israël dans tout ce qu’il fait. Y compris, et c’est essentiel, l’occupation permanente par Israël des terres palestiniennes et le génocide de son peuple.

Pourquoi ?

Bonne question ?

C’est peut-être la raison pour laquelle je suis ici aujourd’hui pour tenter de faire la lumière sur le pourquoi de cette situation ?

Je pense que cela peut avoir quelque chose à voir avec un attachement impie aux tendances ethno/suprémacistes que j’ai mentionnées plus tôt, à la destinée manifeste et aux textes sacrés.

Je reviendrai sur tout cela, mais il pourrait aussi s’agir d’une bonne vieille cupidité ?

Il est intéressant de noter que Donald Trump, l’actuel président des États-Unis d’Amérique, a récemment déclaré qu’il souhaitait procéder à un nettoyage ethnique de Gaza et en faire une attraction touristique haut de gamme, une station balnéaire avec des terrains de golf et, si je me souviens bien, une statue géante en or à son effigie. Un joli petit revenu pour Jared Kushner son gendre sans doute. Sans parler des trillions de mètres cubes de gaz naturel, juste au large, qui appartiennent de droit aux peuples autochtones. Je mentionne la destinée manifeste et les textes sacrés, car l’attachement aux croyances religieuses est indéniablement fondamental dans toute cette conversation.

En 1964, dans son célèbre discours Le vote ou la balle, Le frère Malcolm X a déclaré : « Je ne suis pas ici ce soir pour parler de ma religion. Je ne suis pas ici pour essayer de changer votre religion. Je ne suis pas ici pour discuter de nos divergences, parce qu’il est temps pour nous d’oublier nos différences et de réaliser qu’il est préférable pour nous de voir d’abord que nous avons le même problème, un problème commun, un problème qui vous fera subir l’enfer, que vous soyez baptiste, ou méthodiste, ou musulman, ou nationaliste. »

Frère Malcolm n’a pas dit « ou juif » ce soir-là, alors je l’ajoute pour lui : « ou juif ». Le fait est qu’en termes de droits de l’homme, notre religion ne devrait pas avoir d’importance ou, comme l’a dit Malcolm, être laissée au placard.

Revenons à notre frère Malcolm

Que vous soyez instruit ou analphabète, que vous viviez sur le boulevard ou dans la ruelle, vous allez connaître l’enfer tout comme moi. Nous sommes tous dans le même bateau et nous allons tous subir l’enfer du même homme. Il se trouve que c’est un homme blanc. Nous avons tous souffert ici, dans ce pays, de l’oppression politique aux mains de l’homme blanc, de l’exploitation économique aux mains de l’homme blanc et de la dégradation sociale aux mains de l’homme blanc.

En parlant ainsi, nous ne sommes pas antiblancs, mais nous sommes anti-exploitation, anti-dégradation, anti-oppression. Et si l’homme blanc ne veut pas que nous soyons contre lui, qu’il cesse de nous opprimer, de nous exploiter et de nous dégrader. Que nous soyons chrétiens, musulmans, nationalistes, agnostiques ou athées, nous devons d’abord apprendre à oublier nos différences. Si nous avons des divergences, laissons-les au placard ; quand nous sommes confrontés, n’ayons rien sur quoi nous bagarrer jusqu’à ce que nous ayons fini de nous disputer avec l’homme.

« Laissons notre religion au placard ».

Merci, frère Malcom.

À propos, par « homme blanc », entendez « homme européen ».

À l’époque, avant que le lobby israélien ne me considère comme une cause perdue, il essayait de me calmer en disant des choses comme « Roger, tu attraperas plus d’abeilles avec du miel qu’avec du vinaigre, ne préfères-tu pas être perçu comme Martin Luther King plutôt que comme Malcolm X ? »

Oui, je peux sourire maintenant.

Peut-être que le représentant usaméricain utilise toujours son droit de veto pour soutenir Israël parce que les USA sont toujours une colonie européenne dans l’âme. Lorsque les Pères pèlerins ont débarqué à Plymouth Rock, lorsque Christophe Colomb a navigué en mer sans boussole, lorsque les Portugais ont débarqué au Brésil, ils l’ont tous fait poussés par la destinée manifeste, ils avaient tous la providence divine et la bénédiction de l’Église de leur côté. La terre abondante de l’Ouest, le Nouveau Monde de l’autre côté de l’océan, était leur Sion. C’est ce qu’ils ont dit. Alors, avec Dieu de leur côté, ils ont tout conquis, ils ont menti aux populations locales, signé des traités qu’ils n’ont jamais voulu respecter, pillé, violé, toutes ces bonnes vieilles saloperies de matamores. Le génocide des peuples indigènes en Terre sainte n’est qu’une répétition du génocide des peuples indigènes dans le Nouveau Monde. L’homme blanc du frère Malcolm est toujours ce même bon vieux boy européen.

Je vous remercie donc, frère Malcolm et frère Martin Luther King, vous tenez tous deux une place très importante dans mon cœur, et frère King, je partage ton rêve. C’est un bon rêve, et nous sommes ici aujourd’hui pour nous y accrocher. Nous nous y accrochons du mieux que nous pouvons ici à Yalta, et partout dans le monde, y compris en Europe, des millions de nos frères et sœurs descendent chaque jour dans la rue pour protester contre le génocide de nos frères et sœurs en Palestine. Des étudiants risquent d’être battus par des policiers militarisés alors qu’ils exercent leur droit au premier amendement pour protester sur les campus universitaires aux USA. Nous chantons d’une seule voix. La question fondamentale est de savoir si nous pouvons élever le volume des voix dans la foule à un niveau tel que nous puissions influencer le comportement de nos gouvernements, parce qu’en ce moment, nos gouvernements se comportent très mal, enracinés qu’ils sont dans leur histoire européenne raciste et suprématiste blanche. Ils nous barrent la route, ils s’interposent entre nous et le progrès vers notre objectif, le progrès vers le Saint Graal, la mise en œuvre de la Déclaration universelle des droits de l’homme faite à Paris il y a tant d’années.

Je pense donc qu’il est établi que nous ne pouvons rien confier à nos dirigeants. En parlant de nos dirigeants, une grande partie de notre attention se concentre actuellement sur la nouvelle administration à Washington DC. Dans quelle direction Donald Trump va-t-il s’engager ? Ses actes sont plus éloquents que ses paroles, ses actes nous montrent qu’il se fiche éperdument des droits de qui que ce soit d’autre que les siens, il est au moins ouvert et honnête à ce sujet. Son plan est évident : il s’agit de s’enrichir et d’enrichir sa famille proche, puis Elon Musk, Jeff Bezos, Mark Zuckerberg et le reste des oligarques, tous les 0,0001 % d’entre nous. Et c’est ce qu’il fera. Et nous autres ?

(mime le nettoyage des mains)

Bienvenue aux 99,999 %.

Nous sommes à la croisée des chemins.

Comme je l’ai dit précédemment, nous sommes tous engagés dans une bataille existentielle pour l’âme de la race humaine.

Quelle voie devons-nous emprunter ?

Pouvons-nous nous accrocher au rêve de Martin Luther King ?

Comment pouvons-nous expliquer que le crime de génocide est indescriptible, quel que soit le pied qui porte la botte.

Y a-t-il une raison pour laquelle nous qualifions le crime de génocide d’innommable ?

Et si le crime innommable de génocide s’avérait être le talon d’Achille du sionisme, parce que, aussi innommable qu’il soit, il nous invite à regarder, comme Narcisse, notre propre reflet dans la flaue. Et si, à travers la surface de la flaque, nous voyions notre propre reflet indicible. Et si nous, colonisateurs européens, devions faire face à notre propre histoire de génocide en Amérique du Nord et du Sud, en Afrique et en Australasie ? Les colonies de l’empire, qu’elles soient anglaises, espagnoles, hollandaises, portugaises, françaises ou allemandes [et italiennes, NdT], n’ont jamais eu de quoi être fières, car elles ont été construites sur l’innommable. Pendant des centaines d’années, nous, Européens, avons commis l’innommable au nom de Dieu. Le reste n’était que du théâtre. Cela vous rappelle-t-il quelque chose ? Toutes les belles paroles prononcées dans les déclarations d’indépendance, toutes les constitutions écrites en gros caractères sur du beau parchemin, c’était du théâtre. La prétention à la liberté, la liberté, la démocratie, tout cela n’était que du théâtre. Regarde dans la flaque, Narcisse, tous les artefacts d’Hollywood ne peuvent dissimuler les profondeurs de la dépravation qui constitue notre histoire commune. Quelle est cette chose que les USAméricains en particulier, mais en réalité tous les hommes blancs, craignent tant ? Nous craignons tous d’être exposés pour ce que nous sommes vraiment. Nous craignons, en d’autres termes, la lumière aveuglante de la vérité. La vérité, c’est que ce que font les gouvernements occidentaux lorsqu’ils soutiennent le bain de sang psychotique d’Israël, ce n’est pas seulement justifier les crimes horribles d’Israël, c’est aussi se défendre, en se tenant, comme ils le font, perchés de manière précaire, sur un sol très instable, très bancal, couverts de honte, pour défendre leur passé impérial indéfendable.

Ok, je pourrais aussi bien être pendu pour un mouton que pour un agneau. Les textes sacrés ? Plus précisément, l’Ancien Testament de la Bible. Qui pourrait être, bien que je ne sois pas un expert, une réécriture de la Torah ? Sans l’Ancien Testament et ses récits d’un peuple hébreu victime, miséricordieusement sauvé par un Dieu vengeur, sanguinaire et obsédé par la terre, nous, Européens, n’aurions rien eu pour donner un faux sens, un sens plus élevé, à notre propre passé colonial barbare. Donc, si nous sommes suffisamment nombreux à regarder dans la flaque et à voir à travers le talon d’Achille, nous verrons la vérité. Ce n’est pas seulement Dieu qui donne à Israël la permission de poursuivre sa folie meurtrière, ce sont aussi nos dirigeants. Alors, si nous nous regardons tous dans les yeux et que nous y reconnaissons notre humanité commune, nous, le chœur, pouvons nous tenir épaule contre épaule, bras dessus bras dessous, en montant les barricades, face à face avec eux, Trump et Netanyahou et Starmer et RFK et Musk et Zuckerberg et tous leurs semblables, et, armés d’amour et de vérité, nous pouvons élever la force de toutes nos voix jointes ensemble dans l’harmonie et dire BASTA !

C’est la fin de votre route,

Nous ne sommes pas des lemmings

Nous sommes des êtres humains

Nous n’avancerons pas d’un seul pouce vers

votre Armageddon.

Aujourd’hui, au carrefour

Nous avons rencontré un enfant seul

Nous ne resterons pas sur les côtés

pour laisser passer vos bulldozers ?

Non.

Nous ne resterons pas sur les côtés,

Nous nous tiendrons ici

Avec Rachel Corrie

Et Shireen Abu Akleh

Et Marielle Franco

Et tous les autres

Et embrasserons cet enfant,

Et ensemble, nous ramènerons cet enfant à la maison ?