Gideon
Levy, Haaretz, 31/1/2024
Traduit
par Fausto Giudice, Tlaxcala
Après la guerre du Kippour (octobre
1973), Israël a humblement baissé la tête et s’est remodelé. Le pays traumatisé
s’est replié sur lui-même et a fait son deuil. L’arrogance et la vantardise de
l’après-guerre des Six Jours (juin 1967) ont disparu, de même que le culte de
la personnalité militariste et l’adoration de l’armée.
Il est d’ores et déjà clair que
cette fois-ci, ce sera différent. L’arrogance, la vantardise et le culte de la
puissance armée reviennent en force. En fait, ils n’ont jamais disparu. Le choc
et l’impuissance, l’horreur et même l’humilité ont régné les premiers jours,
mais l’arrogance est vite revenue.
Comme si Israël n’avait pas été
pris par surprise et n’avait pas été attaqué par une armée assiégée et dépenaillée
alors que sa propre armée était absente, sa puissance militaire s’était révélée
peu fiable. Israël était plongé dans le deuil et l’inquiétude, comme après la
guerre du Kippour, mais rien n’indiquait qu’il allait changer d’avis.
L’argument selon lequel continuer à
vivre par l’épée ne peut que conduire Israël à la destruction est considéré
comme une hérésie. Les dégâts de la guerre du 7 octobre 2023 sont donc pires
que ceux de la guerre du 6 octobre 1973. Après cette dernière, il y a eu une
correction ; cette fois-ci, il n’y a aucun signe de correction.
On aurait pu s’attendre à une
réaction différente. Le 8 octobre, Haaretz a publié ce que j’avais écrit
l’après-midi précédent, avant que l’ampleur des atrocités ne soit révélée : « L’arrogance
israélienne est à l’origine de tout cela. Nous pensions que nous pouvions faire
n’importe quoi sans jamais être pénalisés.
[…] Nous nous arrêterons, nous
tuerons, nous abuserons, nous déposséderons, nous protégerons les colons
pogromistes, nous ferons des pèlerinages au tombeau de Joseph, au tombeau d’Othniel,
à l’autel de Josué et, bien sûr, au mont du Temple ; nous tirerons sur les
innocents, nous crèverons des yeux et écraserons des visages.
Hier, Israël a vu sur les images du
sud ce qu’il n’avait jamais vu auparavant. Des véhicules militaires
palestiniens patrouillant dans ses villes, des motards franchissant ses portes.
Ces images doivent faire tomber le voile de l’arrogance ».
Aujourd’hui, quatre mois plus tard,
Israël agit comme si nous étions après le 5 juin 1967, et non après le 7
octobre 2023. Le discours est arrogant. Les généraux pérorent dans les studios
: nous allons frapper ici, conquérir là, déplacer des forces de Beyrouth à
Téhéran, en passant par la route Philadelphie et le Yémen, tandis que les
soldats et les colons se déchaînent en Cisjordanie.
La discussion dans les médias passe
des convulsions de l’armée à une effusion sirupeuse de sentiment national. Une
guerre inutile est dépeinte sous un autre jour : celui des succès imaginaires.
Il n’y a pas de soirée sans que l’on fasse l’éloge de la glorieuse armée, de la
162e division et de l’équipe de combat de la 401e brigade,
comme s’il ne s’agissait pas de la même armée que celle du 7 octobre, comme si
elle menait Israël vers une situation meilleure.
Personne n’exprime une opinion
différente, sceptique, subversive. Il n’y a que des flatteries pour l’armée,
pour la guerre, pour le peuple d’Israël, pour Israël pour toujours, pour tout
le monde. La majorité des médias israéliens a trahi sa mission et son
professionnalisme en faveur du déni, de la dissimulation et de l’embrigadement
au service de la propagande.
Il y a une absence honteuse de
reportages sur ce qui se passe dans la bande de Gaza - les ruines et les morts,
les blessés, les estropiés, les affamés et les déplacés - accompagnée d’une
arrogance qui s’est emparée de la discussion nationale et de la vie nationale.
Au Centre international des congrès de Jérusalem,
nous construisons des colonies à Gaza. À Jénine, nous nous déguisons en équipesmédicales, en violation flagrante du droit international, sous les
applaudissements. À Gaza, nous détruisons tout comme s’il n’y avait pas de
lendemain.
Dans les capitales du monde, nous
menons une campagne pour définancer l’UNRWA, et à La Haye, nous essayons d’ignorer
la Cour internationale de justice. Il n’y a nulle part d’humilité, de modestie,
de pensée différente, de réflexion sur une nouvelle voie ou d’écoute du monde,
ce qui est pourtant si important aujourd’hui.
Nous continuons à nous mentir sciemment, à croire
que nous pouvons vivre éternellement par l’épée, que nous sommes toujours les
plus justes, les plus forts, plus que tous les autres, plus que le monde
entier. Ce ne serait pas si terrible si nous ne savions pas que cela mènera à
la prochaine catastrophe.