Raúl Romero, La Jornada, 12-2-2023
Traduit par Fausto Giudice, Tlaxcala
La lumière du jour décline et l’obscurité annonce que le spectacle est sur le point de commencer. La nuit est froide et les témoignages partagés au micro la rendent encore plus froid.e Une à une, des mères dont les filles ont été victimes de féminicides ou ont disparu prennent la parole. Elles partagent leurs expériences douloureuses, parlent de l’impunité et de la revictimisation. Les cœurs sont serrés. La plupart des femmes présentes écoutent attentivement. Certains pleurent, beaucoup s’embrassent. L’événement lui-même est une étreinte collective. De temps en temps, plusieurs personnes font du bruit avec des casseroles, des tambours et des sifflets pour faire du bruit, pour se faire entendre.
Nous sommes le vendredi 27 janvier et les collectifs qui appuient et entretiennent la Glorieta de las mujeres que luchan [Rond-point des femmes qui luttent, un antimonument installé en 2021, NdT] se sont organisés pour projeter le dernier film de Natalia Beristáin,. Ruido [Le Bruit de la Colère en français, visible sur Netflix] Le film compile également un ensemble de témoignages douloureux, similaires à ceux partagés au micro. Mais il est aussi porteur d’espoir, tout comme l’événement au cours duquel le film est projeté. La réalisatrice a porté à l’écran une histoire malheureuse dans laquelle beaucoup se reconnaissent. Il ne s’agit pas d’un documentaire, mais d’un film dans lequel il est impossible de distinguer la fiction de la réalité. Grâce à l’interprétation magistrale de Julieta Egurrola, le film rend visibles de nombreux problèmes de notre société à partir d’une histoire particulière : féminicides, disparitions de personnes, meurtres de journalistes, crime organisé, traite des femmes, corruption. Il porte également à l’écran une partie de la résistance qui émerge sur ce territoire, celle des mères chercheuses et des femmes qui luttent, deux des mouvements sociaux les plus représentatifs de notre époque.
Le 8 mars
2019, devant le Palais des Beaux-Arts, l’Antimonumenta a été mise en
place par différents collectifs, une forme de protestation contre un pays
féminicide. Le 25 septembre 2021, un grand nombre de ces mêmes femmes ont
investi l’ancien rond-point Christophe Colomb, qu’elles ont rebaptisé Glorieta
de las mujeres que luchan et, là où il y avait auparavant une statue du
conquistador, elles ont placé une statue de femme.
Outre la Glorieta de las mujeres que luchan, on trouve dans d’autres quartiers de Mexico au moins 13 autres anti-monuments : à Samir Flores, aux victimes du 2 octobre 1968, aux mineurs piégés à Pasta de Conchos, aux 49 enfants de la crèche ABC, aux 43 étudiants d’Ayotzinapa, aux 72 migrants de San Fernando … Ce sont des espaces publics récupérés pour nous rappeler qu’il y a des crimes qui restent sans justice et sans vérité. Des crimes, tels que les féminicides et les disparitions forcées de personnes, qui continuent de se produire quotidiennement. [100 000 personnes disparues à ce jour, dont 31 000 ces trois dernières années, NdT]
Depuis sa naissance, la Glorieta de las mujeres que luchan est devenue un mémorial d’en bas, soutenu par des collectifs de femmes et de victimes, ainsi que par des personnes de la communauté artistique. Des femmes issues de luttes très diverses sont venues enrichir le mémorial et participer à son entretien. Magdalena García, femme mazahua et victime de la répression à San Salvador Atenco en 2006, est l’une d’entre elles. Les mères des 43 étudiants disparus d’Ayotzinapa étaient également présentes, ainsi que les femmes mazatèques d’Eloxochitlán de Flores Magón qui luttent pour la liberté de leurs prisonniers politiques. Ce n’est donc pas un hasard si la projection de Ruido est également suivie par des dizaines de militants, d’artistes, de mères chercheuses et de journalistes solidaires.
Dans Ruido, Natalia Beristáin a réussi à communiquer une partie de la douleur de ce pays. Elle l’a fait à partir du pouvoir de l’art avec la force de la résistance. Les organisations de victimes et de femmes ont commencé à s’approprier le film. Une partie de ce qui est nouveau et aussi de ce qui est urgent converge dans ce dialogue. Continuons à faire du bruit.