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11/03/2026

L’empire de la consommation
La planète comme shopping center

Eduardo Galeano, 2005

Un texte magnifique de l’irremplaçable Eduardo Galeano, traduit  par Paz Gómez Moreno et révisé par Fausto Giudice, Tlaxcala

   
Eduardo Galeano (Montevideo, Uruguay, 1940-2015) a été rédacteur en chef de l’hebdomadaire Marcha et directeur du quotidien Época. En 1973, lors du coup d’État militaire, il s’est exilé en Argentine où il a fondé et dirigé la revue Crisis, puis, après le nouveau coup d’État, en Espagne. Il est retourné vivre en Uruguay en 1985.  Journaliste prolifique, il est l’auteur de nombreux livres dont le plus célèbre est Les veines ouvertes de l’Amérique latine

L’explosion de la consommation dans le monde actuel fait plus de bruit que toutes les guerres et met le monde plus en émoi que tous les carnavals. Comme le dit un vieux proverbe turc : « Qui boit à crédit, se soûle deux fois ».

La bringue étourdit et obscurcit le regard ; cette grande soûlerie universelle semble ne pas avoir de limites, ni dans le temps, ni dans l’espace. Mais tout comme le tambour, la culture de la consommation fait beaucoup de bruit parce qu’elle est vide. Et au moment de vérité, quand le bruit cesse et la fête finit, l’ivrogne se réveille tout seul, avec pour seule compagnie son ombre et la facture des pots cassés.


Bénis, Seigneur, ces aliments, que même toi tu ne mangerais pas. Amen.
Juan Kalvellido, Tlaxcala

L’expansion de la demande se heurte aux frontières imposées par le système même qui l’a engendrée. Tout comme les poumons ont besoin d’air, le système a besoin à la fois de marchés de plus en plus vastes et ouverts et de matières premières aussi bien que d’une force de travail humaine, payées à des prix aussi bas que possible. Le système parle au nom de tous, adressant à tous ses ordres impérieux de consommation, diffusant parmi tous la fièvre de l’achat, bien que de toute façon et pour la plupart de gens, cette aventure commence et finisse sur l’écran de télévision. La plupart de gens, endettés afin de posséder des choses, finissent par n’avoir que des dettes qui servent à payer des dettes qui créent de nouvelles dettes, et finissent par consommer des fantaisies parfois matérialisées grâce à la délinquance.

Le droit au gaspillage, privilège de quelques-uns, est censé être une liberté collective. Dis-moi combien tu consommes, je te dirai qui tu es. Cette civilisation ne laisse pas dormir les fleurs, ni les poules, ni les gens. Dans les serres, les fleurs subissent la lumière en continu, afin qu’elles fleurissent plus vite. Dans les usines à œufs, même les poules ont été interdites de nuit. Les gens ont également été condamnés à l’insomnie, à cause de l’anxiété d’acheter et de l’angoisse de payer. Ce mode de vie n’est pas très salutaire pour les gens, mais il l’est pour l’industrie pharmaceutique.

Les USA consomment la moitié des sédatifs, des anxiolytiques et autres drogues chimiques vendues légalement dans le monde, et plus de la moitié des drogues interdites qui sont vendues illégalement. Cette réalité n’est pas négligeable si l’on tient compte du fait que la population des USA ne constitue qu’à peine 5% de la population mondiale.

« Celui qui passe son temps à se comparer aux autres est malheureux », se lamente une femme du quartier du Buceo, à Montevideo. La douleur de ne plus être, chantée jadis par les tangos, a laissé place à la honte de ne rien avoir. Un homme pauvre est un pauvre homme. « Quand on n’a rien, on pense que l’on ne vaut rien », dit un jeune homme dans le quartier de Villa Fiorito, à Buenos Aires. Et dans la ville dominicaine de San Francisco de Macorís, un autre homme dit : « Mes frères travaillent pour les marques. Ils vivent pour s’acheter la marque et suent sang et eau pour arriver à payer les frais ».

Invisible violence du marché : la diversité est l’ennemi de la rentabilité et l’uniformité s’impose. Partout, la production en série, à échelle gigantesque, dicte ses incontournables règles de consommation. Cette dictature de l’uniformisation obligatoire est plus dévastatrice que n’importe quelle dictature à parti unique car elle impose, partout dans le monde, un mode de vie qui clone les êtres humains comme s’il agissait des photocopies d’un consommateur idéal.

Le consommateur idéal est l’homme qui ne bouge pas. Cette civilisation mélange quantité et qualité, embonpoint et bonne alimentation. Selon la revue scientifique The Lancet, « l’obésité sévère » a augmenté de presque 30% dans la population jeune des pays les plus développés dans la dernière décennie. Selon une recherche récente du Centre de Sciences de la Santé de l’Université du Colorado, l’obésité a augmenté de 40% parmi les enfants usaméricains dans les seize dernières années. Le pays inventeur des repas et boissons light, des diet food et des aliments fat free, compte le plus grand nombre de personnes grosses du monde. Le consommateur idéal ne gare la voiture que pour travailler et pour regarder la télé, assis devant le petit écran, il passe une moyenne de quatre heures par jour à dévorer des aliments en plastique.    

C’est le triomphe de la poubelle déguisée en nourriture : petit à petit, cette industrie conquiert les palais du monde et casse en mille morceaux les traditions culinaires locales. Dans certains pays la tradition du bien manger vient de loin, compte sur des milliers d’années de raffinement et de diversité, et constitue un héritage collectif qui appartient non seulement aux tables des riches, mais aux fourneaux de tout le monde. Ces traditions, ces signes d’identité culturelle, ces fêtes de la vie, sont en train d’être troublées radicalement par l’imposition du savoir chimique et unique : la mondialisation du hamburger, la dictature du fast food. La plastification des aliments à l’échelle mondiale, œuvre du Mac Do, Burger King et d’autres entreprises, réussit à violer le droit à l’autodétermination en ce qui concerne la gastronomie : un droit sacré, car la bouche est l’une des portes de l’âme.

La Coupe du monde de football de 1998 a confirmé, parmi d’autres choses, que la MasterCard tonifie les muscles, que le Coca-Cola offre la jeunesse éternelle et que le menu MacDo est incontournable pour un bon athlète. L’immense armée de MacDo bombarde de hamburgers les bouches des enfants et des adultes sur toute la planète. La double arche du M a servi d’étendard pendant la récente conquête des pays de l’Est de l’Europe. Les queues devant le MacDo de Moscou, inauguré en fanfare en 1990, ont été le symbole de la victoire de l’Occident avec autant d’éloquence que la chute du Mur de Berlin.   

Crossroads of the World, “Carrefour du monde”, le premier shopping center de Hollywood (Robert V. Derrah, 1935),  6671 Sunset Boulevard, Los Angeles

Signe de ces temps, cette entreprise, qui incarne les vertus du monde libre, nie à ses employés la liberté d’affiliation à tout syndicat. McDonald’s viole ainsi un droit qui est légal dans les nombreux pays où il est présent. En 1997, quelques travailleurs membres de ce que l’entreprise appelle la Macfamille ont essayé de se syndicaliser dans un restaurant de Montréal : le resto a fermé. Cependant, en 1998, les employés du MacDo d’une petite ville près de Vancouver ont réussi cet exploit digne du livre Guinness des records.

Les masses consommatrices reçoivent des ordres dans un langage universel : la publicité a réussi là où l’espéranto avait échoué. N’importe qui, dans n’importe quel lieu au monde, comprend les messages transmis par la télé. Ces 25 dernières années, les frais publicitaires ont été mondialement doublés. Grâce à cela, les enfants pauvres boivent de plus en plus de coca-cola et de moins en moins de lait, et le temps libre devient le temps de la consommation. Temps libre, temps prisonnier : les maisons sans beaucoup de moyens n’ont pas de lit mais elles ont une télé, et la télé a la parole. Ce petit animal acheté à crédit est la preuve de la vocation démocratique du progrès : il n’écoute personne, mais à tous il parle. C’est comme ça qu’aussi bien les riches que les défavorisés apprennent les vertus de la voiture dernier modèle, ainsi que les avantages du taux d’intérêt de telle ou telle banque. 

Les experts savent comment transformer les marchandises en instruments magiques contre la solitude. Les choses possèdent des attributs humains : elles caressent, tiennent compagnie, comprennent, aident, le parfum t’embrasse et la voiture est l’ami qui ne te laisse jamais tomber. La culture de la consommation a fait de la solitude le marché le plus lucratif. On remplit les trous du cœur en les bourrant soit de choses, soit du rêve de les posséder. Et les choses ne font pas qu’embrasser, elles peuvent également devenir le symbole de l’ascension sociale, sauf-conduit pour traverser les douanes de la société de classes, clefs qui ouvrent des portes interdites. Plus les choses sont exclusives et mieux c’est : les choses te choisissent et te sauvent de l’anonymat social. D’habitude, la fonction de la publicité ne consiste pas à donner des renseignements sur le produit, car ce n’est pas le plus important, mais à compenser les frustrations et à nourrir les fantaisies : qui voulez-vous devenir par l’achat de cet after-shave ?

Le criminologiste Anthony Platt a observé que les délits de rue ne sont pas seulement le fruit de la pauvreté extrême, mais aussi de l’éthique individualiste. D’après Platt, l’obsession sociale du succès a une incidence décisive sur l’appropriation illégale d’objets. J’ai toujours entendu dire que l’argent ne fait pas le bonheur.  Cependant, n’importe quel téléspectateur pauvre a des raisons plus que suffisantes pour penser que celui-ci offre quelque chose de tellement proche du bonheur que la différence n’est qu’une affaire de spécialistes.

Selon l’historien Eric Hobsbawm, le XXe siècle a mis fin à sept mille ans de vie humaine fondé sur l’agriculture depuis l’apparition des premières cultures, à la fin du paléolithique. La population mondiale s’urbanise et les paysans deviennent des citadins. En Amérique du Sud on trouve des champs vides et d’énormes fourmilières urbaines : les villes les plus grandes du monde et les plus injustes. Les paysans, expulsés de leurs terres par l’agriculture moderne d’exportation et par l’érosion, envahissent les banlieues. Ils croient que Dieu est partout, mais ils savent d’expérience qu’il se trouve dans les grandes villes. Les villes promettent du travail, de la prospérité et un avenir pour leurs enfants. Ceux qui attendent dans les campagnes regardent la vie passer et meurent en baillant, alors que c’est dans les villes que la vie se passe, et les appelle. Entassés dans des taudis, la première chose que les nouveaux venus apprennent est que le travail manque, qu’il y a trop de bras, que rien n’est gratuit et que les produits de luxe les plus chers sont l’air et le silence.

Frère Giordano da Rivalto prononce à Florence un éloge des villes au début du XIVè siècle. Il dit que les villes grandissent car « les gens aiment se rencontrer ». Se rencontrer, se rassembler. Or, qui rencontre qui ? L’espoir rencontre-t-il la liberté ? Le désir rencontre-t-il le monde ? Et les gens, rencontrent-ils d’autres gens ? Si les relations humaines ont été réduites à des relations entre des choses, combien de personnes rencontrent des choses ?

Le monde entier devient un grand écran télé où nous pouvons regarder les choses, mais jamais y toucher. Les marchandises bon marché envahissent et privatisent les espaces publics. Les gares de bus et de train, qui étaient des espaces de rencontre il n’y a pas si longtemps, deviennent maintenant des espaces d’exhibition commerciale.

Le shopping center ou shopping mall, la vitrine par excellence, impose sa présence écrasante. Les multitudes se rendent en pèlerinage à ce temple principal où se célèbrent les messes de la consommation. La plupart des fidèles contemplent, en extase, les choses que leurs poches ne peuvent pas se permettre, alors que la minorité acheteuse s’expose au bombardement de l’offre incessante et exténuante. La foule qui monte et descend les escaliers mécaniques voyage à travers le monde : les mannequins sont habillés comme à Paris ou Milan, les machines sonnent comme à Chicago et la contemplation et l’écoute restent gratuites. Les touristes venus des villages de l’intérieur ou d’autres villes qui n’ont pas encore mérité ces bénédictions du bonheur moderne, posent pour la photo, au pied des marques internationales les plus connues, de même qu’ils le faisaient auparavant sur la place, aux pieds de la statue du grand homme. Beatriz Solano observe que les habitants des banlieues vont au center, au shopping center, comme avant ils allaient au centre-ville. La promenade traditionnelle des week-ends est remplacée par l’excursion à ces centres urbains. Les visiteurs, coiffés, douchés, aux habits bien repassés et dans leurs plus beaux atours vont à une fête où ils n’ont pas été invités, mais où, au moins, il leur reste permis de regarder. Des familles au complet partent en voyage dans la capsule spatiale qui parcourt l’univers de la consommation, où l’esthétique du marché a dessiné un paysage incroyable de mannequins, de marques et d’étiquettes.   

La culture de la consommation, culture de l’éphémère, condamne tout à l’oubli médiatique. Tout change au rythme vertigineux de la mode, au service du besoin de vendre. En un clin d’œil, les choses vieillissent et sont remplacées par d’autres articles également fugaces. La seule chose qui demeure de nos jours est l’insécurité, car les marchandises, aussi volatiles que le capital qui les finance et que le travail qui les produit, sont fabriquées pour disparaître aussitôt. L’argent vole à la vitesse de la lumière : hier il était là-bas, aujourd’hui il se trouve ici et demain, qui sait où, et pendant ce temps tous les travailleurs sont des chômeurs potentiels. Paradoxalement, les shopping centers, les royaumes de la fugacité, offrent la plus réussie des illusions de sécurité. Ils résistent au temps, sans âge et sans racines, sans jour, ni nuit, ni mémoire, et ils existent hors du temps, au-delà des turbulences de la dangereuse réalité du monde.

Les maîtres du monde utilisent le monde comme s’il était jetable : une marchandise à vie éphémère qui s’épuise comme le font, à peine nées, les images lancées par la mitrailleuse de la télé, les modes et les idoles lancés sans trêve sur le marché par la publicité.  Mais, où ailleurs pouvons-nous déménager ? Tout le monde est-il obligé de croire que, ayant décidé de la privatisation de l’univers lorsqu’il était de mauvaise humeur, Dieu a vendu la planète à quelques entreprises ? La société de la consommation est un attrape-couillon. Ceux qui tiennent les rênes font semblant de l’ignorer, mais tous ceux qui ont des yeux peuvent voir que la plupart des gens consomment peu, très peu ou rien, afin de garantir l’existence du peu de nature qui nous reste encore. L’injustice sociale n’est pas une erreur à corriger, ni un défaut à surmonter : il s’agit d’un besoin essentiel. Nulle nature n’est en mesure de nourrir un shopping center de la taille de la planète. 

El imperio del consumo, por Eduardo Galeano


Un texto magnifico del insustituible Eduardo Galeano, del 2005

La explosión del consumo en el mundo actual mete más ruido que todas las guerras y arma más alboroto que todos los carnavales. Como dice un viejo proverbio turco, quien bebe a cuenta, se emborracha el doble.

La parranda aturde y nubla la mirada; esta gran borrachera universal parece no tener límites en el tiempo ni en el espacio. Pero la cultura de consumo suena mucho, como el tambor, porque está vacía; y a la hora de la verdad, cuando el estrépito cesa y se acaba la fiesta, el borracho despierta, solo, acompañado por su sombra y por los platos rotos que debe pagar.


La expansión de la demanda choca con las fronteras que le impone el mismo sistema que la genera. El sistema necesita mercados cada vez más abiertos y más amplios, como los pulmones necesitan el aire, y a la vez necesita que anden por los suelos, como andan, los precios de las materias primas y de la fuerza humana de trabajo. El sistema habla en nombre de todos, a todos dirige sus imperiosas órdenes de consumo, entre todos difunde la fiebre compradora; pero ni modo: para casi todos esta aventura comienza y termina en la pantalla del televisor. La mayoría, que se endeuda para tener cosas, termina teniendo nada más que deudas para pagar deudas que generan nuevas deudas, y acaba consumiendo fantasías que a veces materializa delinquiendo.

El derecho al derroche, privilegio de pocos, dice ser la libertad de todos.

Dime cuánto consumes y te diré cuánto vales. Esta civilización no deja dormir a las flores, ni a las gallinas, ni a la gente. En los invernaderos, las flores están sometidas a luz continua, para que crezcan más rápido. En la fábricas de huevos, las gallinas también tienen prohibida la noche. Y la gente está condenada al insomnio, por la ansiedad de comprar y la angustia de pagar. Este modo de vida no es muy bueno para la gente, pero es muy bueno para la industria farmacéutica.

EEUU consume la mitad de los sedantes, ansiolíticos y demás drogas químicas que se venden legalmente en el mundo, y más de la mitad de las drogas prohibidas que se venden ilegalmente, lo que no es moco de pavo si se tiene en cuenta que EEUU apenas suma el cinco por ciento de la población mundial.

«Gente infeliz, la que vive comparándose», lamenta una mujer en el barrio del Buceo, en Montevideo. El dolor de ya no ser, que otrora cantara el tango, ha dejado paso a la vergüenza de no tener. Un hombre pobre es un pobre hombre. «Cuando no tenés nada, pensás que no valés nada», dice un muchacho en el barrio Villa Fiorito, de Buenos Aires. Y otro comprueba, en la ciudad dominicana de San Francisco de Macorís: «Mis hermanos trabajan para las marcas. Viven comprando etiquetas, y viven sudando la gota gorda para pagar las cuotas».

Invisible violencia del mercado: la diversidad es enemiga de la rentabilidad, y la uniformidad manda. La producción en serie, en escala gigantesca, impone en todas partes sus obligatorias pautas de consumo. Esta dictadura de la uniformización obligatoria es más devastadora que cualquier dictadura del partido único: impone, en el mundo entero, un modo de vida que reproduce a los seres humanos como fotocopias del consumidor ejemplar.

El consumidor ejemplar es el hombre quieto

Esta civilización, que confunde la cantidad con la calidad, confunde la gordura con la buena alimentación. El país que inventó las comidas y bebidas light, los diet food y los alimentos fat free, tiene la mayor cantidad de gordos del mundo. El consumidor ejemplar sólo se baja del automóvil para trabajar y para mirar televisión. Sentado ante la pantalla chica, pasa cuatro horas diarias devorando comida de plástico.

Triunfa la basura disfrazada de comida: esta industria está conquistando los paladares del mundo y está haciendo trizas las tradiciones de la cocina local. Las costumbres del buen comer, que vienen de lejos, tienen, en algunos países, miles de años de refinamiento y diversidad, y son un patrimonio colectivo que de alguna manera está en los fogones de todos y no sólo en la mesa de los ricos.

Esas tradiciones, esas señas de identidad cultural, esas fiestas de la vida, están siendo apabulladas, de manera fulminante, por la imposición del saber químico y único: la globalización de la hamburguesa, la dictadura de la fast food. La plastificación de la comida en escala mundial, obra de McDonald’s, Burger King y otras fábricas, viola exitosamente el derecho a la autodeterminación de la cocina: sagrado derecho, porque en la boca tiene el alma una de sus puertas.

El inmenso ejército de McDonald’s dispara hamburguesas a las bocas de los niños y de los adultos en el planeta entero. El doble arco de esa M sirvió de estandarte, durante la reciente conquista de los países del Este de Europa. Las colas ante el McDonald’s de Moscú, inaugurado en 1990 con bombos y platillos, simbolizaron la victoria de Occidente con tanta elocuencia como el desmoronamiento del Muro de Berlín.

Un signo de los tiempos: esta empresa, que encarna las virtudes del mundo libre, niega a sus empleados la libertad de afiliarse a ningún sindicato. McDonald’s viola, así, un derecho legalmente consagrado en los muchos países donde opera. En 1997, algunos trabajadores, miembros de eso que la empresa llama la Macfamilia, intentaron sindicalizarse en un restorán de Montreal en Canadá: el restorán cerró. Pero en el 98, otros empleados de McDonald’s, en una pequeña ciudad cercana a Vancouver, lograron esa conquista, digna de la Guía Guinness.

Las masas consumidoras reciben órdenes en un idioma universal: la publicidad ha logrado lo que el esperanto quiso y no pudo. Cualquiera entiende, en cualquier lugar, los mensajes que el televisor transmite. En el último cuarto de siglo, los gastos de publicidad se han duplicado en el mundo. Gracias a ellos, los niños pobres toman cada vez más Coca-Cola y cada vez menos leche, y el tiempo de ocio se va haciendo tiempo de consumo obligatorio. Tiempo libre, tiempo prisionero: las casas muy pobres no tienen cama, pero tienen televisor, y el televisor tiene la palabra. Comprado a plazos, ese animalito prueba la vocación democrática del progreso: a nadie escucha, pero habla para todos. Pobres y ricos conocen, así, las virtudes de los automóviles último modelo, y pobres y ricos se enteran de las ventajosas tasas de interés que tal o cual banco ofrece.

La cultura del consumo

Los expertos saben convertir a las mercancías en mágicos conjuntos contra la soledad. Las cosas tienen atributos humanos: acarician, acompañan, comprenden, ayudan, el perfume te besa y el auto es el amigo que nunca falla. La cultura del consumo ha hecho de la soledad el más lucrativo de los mercados. Los agujeros del pecho se llenan atiborrándolos de cosas, o soñando con hacerlo. Y las cosas no solamente pueden abrazar: ellas también pueden ser símbolos de ascenso social, salvoconductos para atravesar las aduanas de la sociedad de clases, llaves que abren las puertas prohibidas. Cuanto más exclusivas, mejor: las cosas te eligen y te salvan del anonimato multitudinario. La publicidad no informa sobre el producto que vende, o rara vez lo hace. Eso es lo de menos. Su función primordial consiste en compensar frustraciones y alimentar fantasías: ¿En quién quiere usted convertirse comprando esta loción de afeitar?

El criminólogo Anthony Platt ha observado que los delitos de la calle no son solamente fruto de la pobreza extrema. También son fruto de la ética individualista. La obsesión social del éxito, dice Platt, incide decisivamente sobre la apropiación ilegal de las cosas. Yo siempre he escuchado decir que el dinero no produce la felicidad; pero cualquier televidente pobre tiene motivos de sobra para creer que el dinero produce algo tan parecido, que la diferencia es asunto de especialistas.

Según el historiador Eric Hobsbawm, el siglo XX puso fin a siete mil años de vida humana centrada en la agricultura desde que aparecieron los primeros cultivos, a fines del paleolítico. La población mundial se urbaniza, los campesinos se hacen ciudadanos. En América Latina tenemos campos sin nadie y enormes hormigueros urbanos: las mayores ciudades del mundo, y las más injustas. Expulsados por la agricultura moderna de exportación, y por la erosión de sus tierras, los campesinos invaden los suburbios.

Ellos creen que Dios está en todas partes, pero por experiencia saben que atiende en las grandes urbes. Las ciudades prometen trabajo, prosperidad, un porvenir para los hijos. En los campos, los esperadores miran pasar la vida, y mueren bostezando; en las ciudades, la vida ocurre, y llama. Hacinados en tugurios, lo primero que descubren los recién llegados es que el trabajo falta y los brazos sobran, que nada es gratis y que los más caros artículos de lujo son el aire y el silencio.

Mientras nacía el siglo XIV, fray Giordano da Rivalto pronunció en Florencia un elogio de las ciudades. Dijo que las ciudades crecían «porque la gente tiene el gusto de juntarse». Juntarse, encontrarse. Ahora, ¿quién se encuentra con quién? ¿Se encuentra la esperanza con la realidad? El deseo, ¿se encuentra con el mundo? Y la gente, ¿se encuentra con la gente? Si las relaciones humanas han sido reducidas a relaciones entre cosas, ¿cuánta gente se encuentra con las cosas?

El mundo entero tiende a convertirse en una gran pantalla de televisión, donde las cosas se miran pero no se tocan. Las mercancías en oferta invaden y privatizan los espacios públicos. Las estaciones de autobuses y de trenes, que hasta hace poco eran espacios de encuentro entre personas, se están convirtiendo ahora en espacios de exhibición comercial.


Crossroads of the World, “Encrucijada del mundo”, el primero shopping center de Hollywood (Robert V. Derrah, 1935), 6671 Sunset Boulevard, Los Ángeles

El shopping center, o shopping mall, vidriera de todas las vidrieras, impone su presencia avasallante. Las multitudes acuden, en peregrinación, a este templo mayor de las misas del consumo. La mayoría de los devotos contempla, en éxtasis, las cosas que sus bolsillos no pueden pagar, mientras la minoría compradora se somete al bombardeo de la oferta incesante y extenuante. El gentío, que sube y baja por las escaleras mecánicas, viaja por el mundo: los maniquíes visten como en Milán o París y las máquinas suenan como en Chicago, y para ver y oír no es preciso pagar pasaje. Los turistas venidos de los pueblos del interior, o de las ciudades que aún no han merecido estas bendiciones de la felicidad moderna, posan para la foto, al pie de las marcas internacionales más famosas, como antes posaban al pie de la estatua del prócer en la plaza. Beatriz Solano ha observado que los habitantes de los barrios suburbanos acuden al center, al shopping center, como antes acudían al centro. El tradicional paseo del fin de semana al centro de la ciudad, tiende a ser sustituido por la excursión a estos centros urbanos. Lavados y planchados y peinados, vestidos con sus mejores galas, los visitantes vienen a una fiesta donde no son convidados, pero pueden ser mirones. Familias enteras emprenden el viaje en la cápsula espacial que recorre el universo del consumo, donde la estética del mercado ha diseñado un paisaje alucinante de modelos, marcas y etiquetas.

La cultura del consumo, cultura de lo efímero, condena todo al desuso mediático.

Todo cambia al ritmo vertiginoso de la moda, puesta al servicio de la necesidad de vender. Las cosas envejecen en un parpadeo, para ser reemplazadas por otras cosas de vida fugaz. Hoy que lo único que permanece es la inseguridad, las mercancías, fabricadas para no durar, resultan tan volátiles como el capital que las financia y el trabajo que las genera. El dinero vuela a la velocidad de la luz: ayer estaba allá, hoy está aquí, mañana quién sabe, y todo trabajador es un desempleado en potencia. Paradójicamente, los shoppings centers, reinos de la fugacidad, ofrecen la más exitosa ilusión de seguridad. Ellos resisten fuera del tiempo, sin edad y sin raíz, sin noche y sin día y sin memoria, y existen fuera del espacio, más allá de las turbulencias de la peligrosa realidad del mundo.

Los dueños del mundo usan al mundo como si fuera descartable: una mercancía de vida efímera, que se agota como se agotan, a poco de nacer, las imágenes que dispara la ametralladora de la televisión y las modas y los ídolos que la publicidad lanza, sin tregua, al mercado. Pero, ¿a qué otro mundo vamos a mudarnos? ¿Estamos todos obligados a creernos el cuento de que Dios ha vendido el planeta a unas cuantas empresas, porque estando de mal humor decidió privatizar el universo?

La sociedad de consumo es una trampa cazabobos. Los que tienen la manija simulan ignorarlo, pero cualquiera que tenga ojos en la cara puede ver que la gran mayoría de la gente consume poco, poquito y nada necesariamente, para garantizar la existencia de la poca naturaleza que nos queda. La injusticia social no es un error a corregir, ni un defecto a superar: es una necesidad esencial. No hay naturaleza capaz de alimentar a un shopping center del tamaño del planeta.

06/08/2022

Luis E. Sabini Fernández
La buena conciencia liberal: bizca y tramposa
El caso ejemplar de Alberto Benegas Lynch (h)

Luis E. Sabini Fernández, 6/8/2022

Alberto Benegas Lynch (h) es considerado, como se dice ahora, un referente del pensamiento liberal.

Y ha escrito en su columna en el muy occidentalista diario El País (Montevideo, 30 jul. 2022) una columna titulada “Eduardo Galeano” con la que procura hacerle justicia al mencionado intelectual.

Nuestro autor (en adelante Benegas) se tranquiliza al saber que Eduardo Galeano ha rectificado sus planteos de Las venas abiertas de América Latina. No es muy explícito en los cambios que Galeano habría procesado. Por ejemplo, registra un comentario de ese autor (del año 2014) de que “no sería capaz de leer el libro de nuevo […] no volvería a leer Las venas abiertas de América Latina porque si lo hiciera caería desmayado.” Pero eso no es novedad en Galeano, puesto que él solía abandonar a su propia suerte, los escritos que publicaba. Se sentía, por el contrario, orgulloso de jamás mirar atrás. Y como, además, se sentía en proceso de perfeccionamiento, solía tener una mirada poco indulgente con su producción anterior.

Pese a que pasa por alto eso que es como una impronta en Galeano, Benegas  procura hacer justicia a “la admirable  honestidad intelectual de este notable escritor uruguayo”.

Y de inmediato surge la cuenta que le ha quedado pendiente: polemizar con Galeano. No pudo ser, explica, porque la muerte se llevó prematuramente al celebérrimo Galeano.

Benegas ha pensado largo y tendido, nos confiesa, cuán extraordinario espadachín habría sido un Galeano liberal “para persuadir a muchos de las ventajas del respeto recíproco y de los crímenes del Leviatán desbocado que aniquila el progreso muy especialmente de los más vulnerables.”

Benegas Lynch (h) recibió en 2017 el Premio Juan de Mariana, otorgado por el instituto español homónimo “a personalidades que se han destacado en la defensa y promoción de valores relacionados con el pensamiento liberal y la libertad individual”: “En un ambiente dominado por el keynesianismo, el socialismo y el cepalismo*, Benegas Lynch, gracias a la enorme influencia ejercida por su padre, quien le enseñó el camino de Mises, Hayek y Röpke, ha sido la voz que ha alumbrado las ideas de la libertad en Argentina. Y ahora, a sus 77 años, es homenajeado con este merecido reconocimiento.” Amén, Ite Missa Est.

Despacito y por las piedras. Nuestro autor condensa en esta cláusula una serie de afirmaciones de dudosos quilates y que en todo caso merecen un circunstanciado análisis.

“[…] las ventajas del respeto recíproco”. Tal vez leí mal. Pero me parece que ese pasaje alude al clima que otorga lo liberal. ¿En dónde? ¿Reciprocidad de respeto en el universo empresario? ¿En la empresa, en el establecimiento rural? ¿En la circulación de ideas? La frase nos resulta una pinturita estrafalaria, como marxista, pero de Groucho.

“[…] y de los crímenes del Leviatán desbocado.” Cuando un liberal luce su profesión de fe liberal –siempre con mucha autocomplacencia–, nos recuerda los horrores, verdaderos, de los Leviatanes, desbocados o refinados. Ejemplos abundan (estalinismo, nazismo, y no solamente con guante estatal, que también se han “lucido” el calvinismo, el Islam wahabita, el integrismo católico…), pero pasa por alto, como si fuera la cara oculta de la Luna, otro monstruo no menos temible que el Leviatán, habitado en el lucro y la libre empresa. ¿Existe acaso un universo más tiránico que el empresario? ¿Una modalidad menos democrática? (claro que las hay; cárceles, esclavitud… ¡pero a lo que hay que llegar para que empalidezca la heteronomía empresaria!).

¿Qué ha generado más muertes entre humanos que el mundo empresario? No estamos hablando solamente de casos como las trabajadoras que fueron encerradas un 8 de marzo, bajo llave y murieron asfixiadas y carbonizadas en un edificio fabril neoyorquino. Con ser 146 las mujeres asesinadas, casi todas extranjeras, inmigrantes, ese asesinato empresarial, atroz, modélico y machista, es casi insignificante ante los labrados por las compañías colonizadoras en África y Asia, por ejemplo.

23/05/2021

Cinco siglos y nuestras venas siguen abiertas

 

Aram Aharonian, Periferia, 22/5/2021

Aram Aharonian (Montevideo, 1946) es periodista y comunicólogo uruguayo. Magíster en Integración. Creador y fundador de Telesur. Preside la Fundación para la Integración Latinoamericana (FILA) y dirige el Centro Latinoamericano de Análisis Estratégico (CLAE)


Estaba en pleno encierro covidense, escuchando el tema de León Gieco, “cinco siglos igual”, lo que, obviamente, me llevó a recordar que hace medio siglo apareció un libro que recorrió primero América Lapobre y luego el mundo entero. Un texto que quizá se adelantó a su tiempo pero que nos contagió con el virus de ponernos a saber mucho más de nosotros mismos, de nuestra historia.

Para muchos de nosotros, veinteañeros, era una de las pocas veces que veíamos a Latinoamérica como si fuera con nuestros propios ojos. Eduardo Hughes Galeano tenía 27 años cuando comenzó la ardua labor de recolección de datos, de historias, de vivencias. Lo terminó cuatro años después, tras entrevistar a la gente real, a escuchar sus historias y las historias de sus padres y abuelos, de viajar por territorios no aptos para intelectuales de escritorio, y también tras tres meses de encierro para poder escribirlo.

Para muchos, ya el comienzo fue una bofetada: “La división internacional del trabajo consiste en que unos países se especializan en ganar y otros en perder”. Y nuestro Uruguay, que soñaba con la revolución, iba a empezar ese año una de sus horas más negras, la de las medidas prontas de seguridad, la injerencia de la CIA y sus manuales de tortura, la persecución y prisión de militantes, la represión. Como si el poder hubiera leído Las Venas: “El Imperio, incapaz de multiplicar los panes, hace lo posible por suprimir a los comensales”.

No era raro que la mayor publicidad del libro no llegara de los críticos literarios sino de nuestras dictaduras y dictadores, que lo prohibieron. Y si bien alguno creyó que era un libro de medicina, otros hasta dijeron que era un instrumento de corrupción de la juventud. Y Galeano se fue del país, dejando a los amigos que, dicho sea de paso, muchos de ellos se fueron yendo en los años siguientes.

Pero sería algo mezquino empezar el relato en 1970 o 1971. Vayamos hacia fines de la década de los 50 cuando un botija, un chiquilín carilindo visitaba la Casa del Pueblo y el semanario El Sol, bastiones de Partido Socialista. Cuando le preguntaron qué quería, dijo que afiliarse al partido y colaborar con el semanario.

Y despertó la curiosidad de los dirigentes como don Emilio Frugoni, Vivián Trías, Raúl Sendic, Guillermo “Yuyo” Chifflet, José Díaz, Reinaldo Gargano. Una crónica de aquellos años –El botija Gius, de Garabed Arakelián- narra que el Bebe Sendic (luego máximo dirigente del Movimiento de Liberación Nacional-Tupamaros) lo convenció de que primero se afiliara a la Juventud Socialista, y también que don Emilio “lo atendió, habló mucho con él y a menudo lo invitó a ir al cine y tomar un café”.

Eduardo se incorporó a la redacción de El Sol, colaboró con sus dibujos que firmaba como Gius (es Hughes en uruguayo, me explicó una tardecita) y sus notas; asistió a los cursos de formación con Enrique Broquen así como a las charlas y las discusiones con Vivián Trías por quien sentía cariño y respeto.

Arakelián recuerda, asimismo, las largas “sesiones” en el café de Don Alfredo, en la esquina de Soriano y Yí, con los hermanos Dubra, los hermanos Brando, Gloria Dalesandro, Carlitos Machado, los Díaz Maynard y muchos otros, en las que buscaba respuestas a las tantas interrogantes que ya se planteaba este sentipensante (vocablo que inventó Galeano). Excelentes maestros –don Emilio, Trías, el Bebe Sendic, Chifflet- para comenzar a ver Latinoamérica con ojos propios.

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