Tigrillo L. Anudo, 6-3-2026
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06/03/2026
05/03/2026
Un análisis en cascada de 12 niveles, desde el presente hasta un horizonte de cinco años o más.
Une analyse en cascade sur 12 niveaux, de l’immédiateté à un horizon de cinq ans et plus
Original : Systemic Risk: A 12-Order Cascading Analysis of a Zero-Flow Strait of Hormuz Closure, 4 /3/2026
Pourim au Maboulistan
Ci-dessous 2 articles traduits par Tlaxcala qui en disent long sur la folie régnant dans l'unique démocratie nucléaire du Moyen-Orient
Dans ce pays (Israël), tout le monde est devenu fou
Gideon Levy,
Haaretz, 5/3/2026
Pas
une seule voix de la raison à trouver parmi les commentateurs, les politiciens
et le grand public, qui courent tous aux abris toutes les heures mais sourient
en en sortant, louant la guerre contre l’Iran et les bénédictions qu’elle
apporte. Ça donne presque la nostalgie de 1967.
Où
a-t-il été décrété que le temps de guerre est aussi un temps pour la bêtise ?
Qui a écrit que quand les canons tonnent, les muses ne sont pas seulement
silencieuses mais devraient avoir honte ? Cela couvait depuis longtemps, mais
ce qui est arrivé cette semaine à la conversation publique en Israël bat tous
les records.
Il
est déjà impossible de ne pas regretter les albums de la victoire et les chants
de gloire de 1967. « Nasser attend Rabin, aïe, aïe, aïe » est subtil
comparé aux ordures d’aujourd’hui. Et qui aurait cru qu’on regretterait « Ô
Charm el-Cheikh, nous y sommes revenus ». Aujourd’hui c’est : « Enfin
nous pourrons vivre libres, enfin nous pourrons respirer, Israël est libre, l’Iran
est libre, tout le monde entend le lion rugissant, Alléluia, pour l’armée de l’air,
Alléluia pour l’armée... Tu es notre grande fierté » (paroles de Pnina
Rosenblum).
Une
de Haaretz après la victoire d’Israël dans la guerre de 1967 annonçant
que « 200 000 personnes ont visité le mur des Lamentations » et
donnant des détails sur la victoire de Tsahal contre les forces jordaniennes. Photo
Haaretz
Sauf qu’on
ne parle pas seulement de chansons, mais du discours public et médiatique.
Ultra-nationaliste, on y est habitué ; militariste, c’est normal aussi. Tout
est aligné à droite, il n’y a pas de place pour le doute, pour l’opposition,
pour les points d’interrogation ou quoi que ce soit de moins que le respect et
les éloges pour l’armée israélienne -- c’est aussi une caractéristique du temps
de guerre. Silence, on tire. Seulement du patriotisme dans les studios de télé
et de radio et sur les réseaux sociaux. Ce qui est différent cette fois, c’est
le niveau du discours ou, disons-le, son niveau incroyablement bas -- jamais
auparavant il n’avait été aussi creux, cliché et abrutissant.
Un
ancien footballeur est considéré comme la voix de la sagesse, un officier de
police militaire la voix de la moralité. Chaque Juif persan
est un commentateur. Aux marionnettes que sont les correspondants militaires et
leurs collègues couvrant les affaires étrangères, qui ont aussi rejoint le
chœur, s’est ajouté un nouveau groupe d’analystes, un type qui n’avait jamais
envahi les ondes et les réseaux sociaux avec une telle densité et une telle
exclusivité ; des salves de matraquage mental comme on n’en a jamais vu ici. C’est
ainsi après deux ans et demi sans vrai journalisme, sans même une couverture
minimale de la guerre à Gaza.
Essayez
de trouver ne serait-ce qu’une voix de la raison, quelqu’un qui ait quelque
chose à dire, qui sache vraiment quelque chose. Pas une seule. Pour Pourim, la
personnalité médiatique Avri Gilad est un pilote de l’armée de l’air, l’animateur
pour enfants Yuval Shem Tov chante en farsi. Tout le monde est si joyeux : pourquoi
? Ou peut-être que tout cela finira en larmes. Il est inacceptable même d’envisager
cette possibilité. L’orgie d’assassinats bat son plein, chaque frappe est une
raison de célébrer.

Avri Gilad déguisé en pilote de l’armée de l’air lors d’un
journal télévisé de la chaîne 12 sur la guerre contre l’Iran. Capture d’écran
de la chaîne 12
Dans
le studio de la journaliste Sharon
Gal, la fête bat son plein : les ventes d’armes
israéliennes vont atteindre de nouveaux sommets, et tout le monde
bourdonne de plaisir. « Chaînes de montage dans toute l’Inde... On a
conquis l’Inde... On a besoin d’1,4 milliard d’Indiens pour fabriquer pour nous ».
Quel monde nouveau et prometteur cette guerre va nous ouvrir. Maintenant, il ne
s’agit pas seulement de la rédemption de la terre mais d’argent, de beaucoup d’argent.
L’appel
au meurtre ne connaît pas de limites. Un manifestant qui dépasse un journaliste
de télévision à toute allure est un scandale national qui nécessite une
punition sévère. Un colon qui tue deux
agriculteurs ne suscite qu’un bâillement. Un minuscule don européen
à une organisation de défense des droits humains est présenté comme une
ingérence étrangère dans les affaires de l’État. Une tentative de renverser un
régime dans un pays étranger en le bombardant est un geste démocratique
légitime. Jusqu’où irons-nous ?
Toute
tentative désespérée d’entendre ne serait-ce qu’une voix intelligente est vouée
à l’échec. Alors que des discussions intelligentes sur la guerre ont lieu sur
les chaînes étrangères, ici seules la stupidité et l’ignorance parlent. Alors
que là-bas ils racontent ce qui se passe vraiment en Iran et au Liban, ici ils
font un reportage depuis un mariage dans un parking - le non-sens infini est le
principal sujet, sans discussion substantielle. C’est ainsi que la stupidité
des masses se répand comme un nuage radioactif, détruisant tout sur son
passage.
Ça
pourrait empirer. Regardez le « conseiller spirituel » du président Donald
Trump, qui a été nommé à la tête de son « Bureau de la foi de la Maison
Blanche ». Une évangéliste pour la guerre sainte : « J’entends le son
de la victoire. J’entends le son des cris et des chants. J’entends un son de
victoire. Le Seigneur dit que c’est fait. J’entends la victoire ! Victoire !
Victoire ! “, crie-t-elle en extase. Bientôt, ce sera ici.
Pour
Pourim cette semaine, Israël s’est déguisé en Iran
Uri Misgav,
Haaretz, 5/3/2026
Des
dirigeants appelant à une guerre totale pour anéantir leurs ennemis ? Oui. Des
dirigeants gouvernementaux collaborant avec des fanatiques religieux ? Oui. Des
forces de police œuvrant pour réprimer toute dissidence politique ? Oui.
Mardi,
Benjamin Netanyahou a été photographié sur la base aérienne de Palmachim en
train d’appuyer sur un bouton qui ferait larguer une bombe par un drone sur l’Iran.
La scène venait tout droit de Corée du Nord, avec le chef d’état-major de
Tsahal, le général Eyal Zamir, et le secrétaire militaire de Netanyahou, le
général Roman Gofman, présents pour les relations publiques.
L’étape
suivante du premier ministre fut la version jérusalémite de Téhéran, la yechiva
sioniste-religieuse Mercaz Harav, pour une lecture de la megilla de Pourim.
Entouré de mollahs barbus et d’étudiants de yechiva échappant à la conscription
chantant à partir du Livre d’Esther « les Juifs eurent autorité sur ceux
qui les haïssaient », Netanyahu battant la mesure avec eux, en tapant sur
la table.
Derrière
lui se tenaient ses gardes du corps du Shin Bet, masqués de noir, et son fils
aîné, Yaïr (on suppose que son apparition publique a été rendue nécessaire par
la tempête déclenchée par un post sur X de Guy Sudri, directeur de contenu de
Channel 12 News, insinuant que des membres de la famille de Netanyahou avaient
été exfiltrés à l’étranger peu avant l’attaque contre l’Iran).

Netanyahu
encadré par ses gardes du corps, la semaine dernière. Photo Yonathan
Zindel/Flash90
C’est
là, de tous les lieux, au cœur idéologique du racisme juif, de la misogynie et
de l’homophobie, que le premier ministre a choisi d’aller avec son fils pendant
ce qui ressemble à une guerre de religion moderne. Ce n’était pas un hasard.
Israël s’est déguisé en Iran pour Pourim cette semaine. Je ne me souviens pas d’une
autre ironie historique qui se soit développée aussi rapidement et
vertigineusement.
Il y
a des décennies, le journaliste du New York Times Thomas Friedman avait
forgé le bon mot appelant Israël « Yad Vashem avec une armée de l’air ».
Depuis le début de l’attaque contre l’Iran, du moins selon le gouvernement du
Bibistan et les studios de télévision, Israël est « la Yechiva Mercaz
Harav avec une armée de l’air ». Le gros du travail de la guerre est fait
par les protestataires
anti-gouvernementaux de l’armée de l’air et du renseignement militaire
tant vilipendés, sa fondation idéologique étant formulée par un large éventail
du spectre politique, public et médiatique.

Des
Israéliennes célèbrent Pourim dans un parking servant d’abri anti-bombes à Tel
Aviv lundi. Photo Itay Ron
Ça
commence avec la députée Limor Son Har-Melech (Otzma Yehudit), qui s’est fait
photographier costumée en Mangemort au service de l’État : en
combinaison du Service pénitentiaire israélien, une corde dans une main et une
seringue de poison dans l’autre. À côté d’elle, en chemise blanche, son mari,
portant un fusil automatique (un hommage au meurtrier de masse Baruch Goldstein
?) et arborant des pancartes « expulsion », « conquête » et
« colonisation ».
Leurs
frères judéo-fondamentalistes ont célébré toute la semaine par des pogroms
contre les Palestiniens en Cisjordanie et leur poignée d’amis juifs. Dans l’un
d’eux, deux frères d’un village près de
Naplouse ont été abattus par un colon portant son uniforme de
réserviste. ça a continué avec la
personnalité médiatique Avri Gilad qui, dans son excitation face à la fenêtre d’opportunité
pour un miracle historique, a lancé un appel depuis son domicile du nord de Tel
Aviv en faveur de l’occupation, du nettoyage ethnique et de la colonisation
juive au Liban, au sud du fleuve Litani.
شبكة قدس الإخبارية
@qudsn
جيش الاحتلال
يؤمن هجوم مليشيات المستوطنين ويواصل اقتحام قرية قريوت جنوب نابلس.
L'armée d'occupation sécurise l'attaque des milices de
colons et continue de prendre d'assaut le village de Qaryut, au sud de
Naplouse.
Il n’y
a pas de limite à leur manque de conscience. Ce n’est pas seulement Netanyahou
qui est arrogant et déconnecté, exhortant les Iraniens à descendre dans la rue
et à renverser leur horrible régime tyrannique (il s’avère qu’à Téhéran, il est
permis et même souhaitable de renverser un mollah au pouvoir). C’est tous ceux
qui répètent le slogan « il faut remplacer le régime en Iran » alors
même qu’ils soutiennent (ou du moins ignorent) les efforts de ce gouvernement d’extrême
droite, religieux, kahaniste, pour établir ici une version juive des Gardiens
de la révolution.
Pour
plus de détails, voir le jeune homme de 19 ans qui a osé se joindre
à une minuscule veillée de protestation contre la guerre sur une place de Tel
Aviv. Il a été brutalement arrêté (pour « rassemblement illégal ») et
fouillé à nu, bien qu’il ne représente aucun danger, dans le but clair de le
harceler et de l’humilier. Quelle est exactement la différence entre cela et la
façon dont la milice Bassidj en Iran maltraite les manifestants
anti-gouvernementaux là-bas ?
Toute
cette folie – l’arrogance, l’euphorie et la joie saisonnière de la guerre
(moins d’un an après que Netanyahou, ses collaborateurs et porte-parole nous aavaient
dit que la menace nucléaire et balistique iranienne et la menace du Hezbollah
étaient éliminées pour des générations) – se déroule dans un emballage
messianique-religieux étouffant, inspiré par l’histoire biblique vieille de
plusieurs millénaires qui a donné naissance à la fête de Pourim.
Maintenant,
le gouvernement et l’armée nous assurent déjà qu’ils s’efforceront de continuer
cette merveilleuse guerre au moins jusqu’à Pessa’h, qui est dans un mois (et si
c’est le cas, pourquoi ne pas continuer jusqu’au Jour de la Shoah et au Jour du
Souvenir ?). Je ne me suis jamais senti aussi triste, étranger et aliéné dans
ce pays que j’ai tant aimé autrefois. Israël est en train de disjoncter.
04/03/2026
Iran : la première guerre usraélienne menée ouvertement en commun — planifiée, décidée et exécutée ensemble
Ameer Makhoul, Progress Center for Policies, 3/3/2026
إيران: الحرب الأمريكية – الإسرائيلية المشتركة الأولى علناً تخطيطاً وقراراً وتنفيذاً
Iran: The First Open U.S.–Israeli Joint War
in Planning, Decision-Making, and Execution
Traduit
par Tlaxcala
Introduction
La
guerre en cours contre l’Iran représente une transformation qualitative dans la
nature de la relation usraélienne et dans les schémas de gestion des conflits
au Moyen-Orient. Pour la première fois, elle constitue une guerre conjointe
ouvertement reconnue en termes de planification, de prise de décision et d’exécution
opérationnelle, et non plus seulement un soutien usaméricain traditionnel à
Israël ou la fourniture d’une couverture politique et militaire comme lors des
guerres précédentes.
Dans le discours sécuritaire israélien, ainsi que dans les analyses de niveau
stratégique, le concept de « synchronisation » est fréquemment utilisé pour
décrire l’action conjointe organisée entre les deux parties. Il s’agit de faire
fonctionner un système militaro-politique unifié basé sur une coordination
précise du calendrier, des objectifs et de la répartition des rôles.
Du
point de vue israélien, cette guerre diffère fondamentalement du schéma
traditionnel du soutien usaméricain. Elle reflète une division complète des
rôles opérationnels entre les deux armées. L’armée usaméricaine a déployé
environ la moitié de ses forces de combat dans la région, tandis qu’Israël a
activé la totalité de son armée de l’air et de sa direction du renseignement
militaire. De plus, Israël opère désormais comme une composante centrale et
organique dans le cadre du Commandement central usaméricain (CENTCOM).
Le 16
février, le chef d’état-major israélien a confirmé à des officiers qu’Israël
menait une guerre sur plusieurs fronts en 2026, soulignant que la campagne
resterait de haute intensité et offensive. Il a réitéré ce concept le 2 mars,
déclarant : « Nous avons commencé une guerre offensive contre le Hezbollah »,
suite à des tirs de roquettes du Liban vers Israël. Dans le même contexte, il a
félicité les pilotes israéliens qui ont frappé Téhéran et d’autres endroits à l’intérieur
de l’Iran, leur disant : « Vous êtes en train d’écrire l’histoire. »
Politiquement,
Benyamin Netanyahou a souligné que le but ultime de la guerre est l’effondrement
du régime iranien et le démantèlement de ses structures de gouvernement et de
sécurité. Le président Trump a réaffirmé cet objectif après le début de la
guerre, bien qu’il se soit auparavant abstenu de le déclarer explicitement.
Analyse
1. Transformation du récit : des valeurs partagées à l’interdépendance
stratégique
Pendant des décennies, le récit israélien dominant attribuait la relation avec
les USA à des « valeurs partagées ». Mais la guerre actuelle révèle l’émergence d’un
récit différent : l’alliance politico-militaire entre Israël et les USA repose
principalement sur la force d’Israël et sa capacité à servir les intérêts
mondiaux usaméricains, ou du moins sur la convergence des objectifs
stratégiques des deux pays.
Cette
dynamique est évidente dans la guerre usraélienne contre l’Iran. La situation a
dépassé le simple soutien usaméricain à Israël pour devenir un partenariat
opérationnel à part entière dans lequel les objectifs stratégiques s’alignent.
Simultanément,
le récit usaméricain a subi un changement parallèle. L’administration Trump est
passée de la rhétorique de « l’Amérique d’abord », largement destinée aux
publics nationaux et aux courants isolationnistes au sein du Parti républicain,
à une stratégie externe construite autour des concepts de « paix par la force »
et de « négociations par la force ».
Ce
concept a évolué, passant de l’évitement des guerres étrangères et de l’obligation
pour d’autres États de supporter les coûts de leurs conflits, à une nouvelle
approche : une « grande Amérique » capable d’intervenir dans les conflits – ou
même de les façonner – tout en s’appuyant sur une supériorité militaire
écrasante pour les résoudre sans s’enliser dans des guerres longues et
coûteuses.
Parallèlement,
la politique usaméricaine a de plus en plus cherché à affaiblir le rôle du
Conseil de sécurité de l’ONU et des institutions internationales, proposant des
cadres alternatifs comme le « Board of Peace ». De tels cadres ne se
limiteraient pas à mettre fin à la guerre à Gaza mais s’étendraient à la
gestion des conflits internationaux d’une manière alignée sur la domination usaméricaine,
en particulier sous l’administration Trump.
2.
L’alliance des forts et la reconfiguration des axes régionaux
Lors de la rencontre de Netanyahou avec le Premier ministre indien en Israël,
le concept d’« alliance des forts » a été répété à plusieurs reprises. La
visite a marqué l’aboutissement d’une relation bilatérale déjà avancée. Pour l’administration
Trump, les relations avec l’Inde constituent un autre pilier dans le
renforcement des alignements géopolitiques qui servent la compétition
stratégique des USA avec la Chine.
Pour
Israël, quant à lui, les alliances avec l’Inde à l’est et avec Chypre et la
Grèce à l’ouest reflètent une stratégie plus large : construire un réseau d’alliances
non arabes et non islamiques visant à encercler la région et à renforcer l’indépendance
stratégique d’Israël.
3.
Partenariat dans la technologie et les capacités militaires
La structure émergente des relations usraéliennes repose sur un partenariat
avancé dans le développement des capacités militaires, en particulier dans les
secteurs de la haute technologie et de l’intelligence artificielle.
Israël se présente comme l’un des États les plus avancés au monde dans ces
domaines, commercialisant ses capacités cybernétiques et de renseignement
auprès de l’administration Trump comme un atout stratégique dont les USA ont
besoin.
Israël
a démontré ces capacités lors d’opérations majeures, y compris les explosions
des bipeurs du Hezbollah au Liban, qui ont effectivement mis fin à l’équilibre
de dissuasion précédent. Cela a été suivi par l’assassinat de la direction
militaire et politique du groupe, y compris son secrétaire général.
Ces
capacités sont réapparues lors de la première frappe contre l’Iran le 27
février, au cours de laquelle des figures de proue de la direction ont été
éliminées, aboutissant à l’assassinat du Guide suprême. Cela s’est appuyé sur
les capacités conjointes usraéliennes après que l’administration Trump a été
convaincue de leur efficacité et a élargi leur développement.
En
conséquence, les objectifs de guerre usaméricains ont évolué vers l’élimination
du régime iranien et le démantèlement des structures étatiques, s’alignant
pleinement sur les objectifs israéliens. Les deux pays ont divisé les
responsabilités opérationnelles en conséquence.
4. La « doctrine Sparte » et la transformation d’Israël
Dans un discours le 15 septembre 2025, Netanyahou a parlé d’une « doctrine
Sparte » combinant des stratégies défensives et offensives. Cette doctrine
inclut la militarisation de la sphère publique et une volonté de transformer
Israël en un État capable de compter sur ses propres capacités face à un
éventuel isolement international – même de la part des alliés occidentaux.
La vision cherche à construire un État avec les caractéristiques d’une grande
puissance capable de répondre de manière indépendante aux défis sécuritaires,
tandis que l’horizon politique est remplacé par des politiques de contrôle et
des solutions basées sur la sécurité.
Cette
perspective s’aligne sur la décision d’Israël d’élever sa relation avec les USA
d’une aide militaire annuelle à un partenariat stratégique pluriannuel,
englobant le développement conjoint d’armes et la gestion partagée des guerres
– comme l’illustre le conflit actuel avec l’Iran.
5.
La dimension internationale : l’Iran au centre de la compétition avec la Chine
Les évaluations journalistiques israéliennes suggèrent que la décision de faire
la guerre n’est pas uniquement liée aux programmes nucléaire ou de missiles
iraniens, car des accords auraient théoriquement pu être trouvés sur ces
questions.
Au lieu de cela, l’administration usaméricaine a déclaré après le début de la
guerre que l’objectif était de changer le régime et l’identité de l’État
iranien pour les aligner sur les ambitions usaméricaines de contrôler les
routes commerciales maritimes et terrestres mondiales, les minéraux critiques
utilisés dans la fabrication électronique et les marchés mondiaux de l’énergie.
Les USA
considèrent l’Iran comme un pilier stratégique du développement économique et
technologique de la Chine, ainsi qu’un nœud géopolitique clé.
Renverser
le régime iranien affaiblirait les corridors commerciaux chinois et réduirait l’influence
de Pékin dans les économies émergentes qui bénéficient des partenariats
chinois.
La
Chine dépend fortement du pétrole iranien, l’achetant à des prix inférieurs d’ environ
30 % aux taux du marché mondial en
raison des sanctions, et bénéficie également des ressources minérales de l’Iran.
Dans
cette perspective, contrôler l’Iran – même à un coût militaire et humain
significatif – pourrait représenter un investissement stratégique si les
objectifs sont atteints.
Les analyses
israéliennes suggèrent que l’administration Trump croit également que réduire
les ressources énergétiques de la Chine augmenterait ses coûts de production
au-delà de ce que les tarifs douaniers traditionnels pourraient accomplir.
6.
Risques d’une escalade incontrôlable
Le concept de synchronisation entre les capacités militaires avancées usraéliennes
offre une efficacité opérationnelle élevée, maximisant l’impact de la force et
accélérant l’atteinte des objectifs déclarés.
Cependant, ce niveau d’intégration militaire dans un environnement régional
fragile comporte un risque significatif d’escalade incontrôlable.
Des
frappes réciproques soutenues pourraient éroder les systèmes de dissuasion et
ouvrir la porte à l’implication directe ou indirecte d’acteurs supplémentaires,
élargissant le conflit au-delà de son théâtre initial.
Des
perturbations sur les routes maritimes vitales, des attaques contre les
infrastructures énergétiques ou une escalade de la guerre asymétrique
pourraient rapidement affecter les marchés mondiaux de l’énergie et les chaînes
d’approvisionnement, plongeant l’économie internationale dans une grave
incertitude.
Ainsi,
une efficacité militaire maximale ne garantit pas nécessairement un contrôle
total sur les trajectoires politiques et économiques de la guerre, augmentant
la probabilité que le conflit s’étende à des crises régionales ou
internationales plus larges.
Conclusions
La guerre usraélienne contre l’Iran marque le début d’une phase nouvelle et
plus dangereuse dans les relations bilatérales, passant d’un modèle d’aide
militaire à un modèle de « partenariat entre puissants » dans la gestion des
guerres qui façonnent les structures de pouvoir mondiales et l’ordre économique
international.
Les
objectifs de la guerre s’étendent au-delà du « soutien au peuple iranien »
ou du règlement des questions nucléaires et balistiques. Ils sont liés à la
recomposition des équilibres de puissance internationaux basés sur le principe
de la force, à l’affaiblissement des institutions internationales et
potentiellement à leur remplacement par des cadres dirigés par les USA.
Si la
guerre réussit à renverser le régime iranien et à démanteler sa structure, elle
pourrait entraîner de profondes transformations dans les relations
internationales et éventuellement encourager l’application d’un modèle
similaire ailleurs.
Si elle échoue, les conséquences pourraient affaiblir la domination usaméricaine
et affecter négativement la position politique intérieure de Trump et
Netanyahou. Cela pourrait également conduire à une forme de stabilisation
régionale à long terme, malgré les tensions persistantes entre l’Iran et les
États du Golfe.
Dans
tous les cas, les grandes guerres régionales ont tendance à reléguer la
question palestinienne et ses revendications politiques à la marge de l’ordre du
jour international.
03/03/2026
Réponse à mes détracteurs, par Francesca Albanese
Anatomie d’une diffamation
Le ministre des Affaires étrangères français, M. Jean-Noël Barrot, persiste, signe et s’enferre : la rapporteuse spéciale des Nations unies sur la situation dans les territoires palestiniens occupés doit démissionner… pour des propos qu’elle n’a pas tenus. Mme Francesca Albanese répond dans nos colonnes à la vaste campagne de dénigrement dont elle est victime.
Francesca Albanese, Le Monde Diplomatique, mars 2026
Images: AFKStreetArt, Bergen, Norvège
Depuis plus de deux ans, mon mandat fait l’objet de
polémiques soigneusement orchestrées, et d’une virulence croissante. Le
8 février, une députée française a attaqué ma personne sur la base de
déclarations tronquées me faisant dire qu’Israël « est l’ennemi commun de
l’humanité », alors que mon discours visait les pays qui ont armé Israël,
ainsi que les médias et les algorithmes des réseaux sociaux qui ont amplifié le
discours génocidaire (1). Sans prendre soin de vérifier
la teneur exacte de mes dires ni examiner les faits, le ministre des affaires
étrangères français Jean-Noël Barrot s’est aussitôt fait l’écho de ces attaques
à l’échelle internationale, condamnant comme « ; outranciers et
coupables » des propos que je n’ai jamais tenus et annonçant que la
France saisirait le Conseil des droits de l’homme des Nations unies pour
appeler à ma démission. Ses homologues italien, allemand et tchèque lui ont
emboîté le pas, sans davantage procéder aux vérifications élémentaires qu’exige
leur charge. Le 19 février, le premier ministre français Sébastien Lecornu
a publiquement repris la même demande.
Si la critique est inhérente à toute fonction publique, plus
encore quand elle touche aux droits humains, cette affaire révèle un aspect
troublant : l’acharnement avec lequel certains États préfèrent s’en
prendre à la messagère plutôt que d’essayer de réfuter le message.
Le caractère inédit et corrosif de cette attaque contre une
experte indépendante désignée par les Nations unies ne tient pas seulement à la
violence des accusations et à la fabrication délibérée de mensonges. Mais aussi
et surtout au fait que le sommet de l’État dirige et assume la manœuvre. Il ne
s’agit plus dès lors d’une controverse, mais du symptôme de la faillite d’un
système, fait de promesses solennelles et de traités internationaux que l’on
invoque en temps de paix, mais que l’on enterre dès que leur application
dérange.
Nommée par le Conseil des droits de l’homme de
l’Organisation des Nations unies (ONU), je suis rapporteuse spéciale depuis le 1er mai 2022,
et jusqu’en 2028. Huitième titulaire de ce mandat — et première femme à ce
poste —, j’ai assumé cet engagement bénévole après une carrière consacrée
à la défense des droits humains, principalement auprès des Nations unies — notamment
au Haut-Commissariat aux droits de l’homme et à l’Office de secours et de
travaux des Nations unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient
(UNRWA) à Jérusalem —, et à la recherche universitaire sur la Palestine.
L’attention portée à Israël ne relève ni d’un choix
personnel ni d’un parti pris : elle découle de la résolution 1993/2A du
Conseil des droits de l’homme, adoptée le 19 février 1993 en réponse
à près de trente ans d’occupation de Gaza, de la Cisjordanie et de
Jérusalem-Est. M’accuser de « manquer de neutralité » revient à
déformer sciemment ce mandat. Aucun des quatorze autres rapporteurs des Nations
unies investis d’un mandat-pays ne fait l’objet de telles attaques ; nul n’accuse
les titulaires chargés de l’Afghanistan, de la Russie ou de l’Iran
d’« obsession » dans l’exercice de leur mission. Mais, dès lors
qu’Israël est concerné, l’accomplissement ordinaire d’un mandat devient aux
yeux de certains, au sein même des gouvernements, une faute à justifier plutôt
qu’un devoir à remplir.
Mon travail consiste à établir et qualifier juridiquement
des faits dans les territoires occupés, où règne un dualisme juridique
institutionnalisé : le droit civil s’applique aux colons israéliens et le
droit militaire aux Palestiniens, y compris aux enfants. En effet, Israël est
le seul pays au monde où des enfants sont systématiquement poursuivis devant
des tribunaux militaires. Décrire ce système comme un apartheid exercé contre
les Palestiniens sous forme de dictature militaire relève non pas de la provocation
mais de la qualification juridique. Mes premiers rapports remis à l’ONU en
2022-2023 ont documenté l’entrave systématique au droit à l’autodétermination
du peuple palestinien, la privation arbitraire et systématique de liberté, et
l’impact structurel de l’occupation sur l’enfance (2).
Un panoptique à ciel ouvert
Droit de vivre libre en tant que peuple, de décider de sa
voix politique, de gérer ses ressources, de tracer son propre avenir,
l’autodétermination conditionne l’exercice de tous les autres droits. Sa
négation se trouve au cœur de tout projet colonial de peuplement. Depuis des
décennies, la fragmentation territoriale, l’expansion des colonies, les
restrictions aux déplacements, au travail, à l’éducation et à l’accès à la
justice, la confiscation des terres, la démolition de dizaines de milliers de
maisons, l’enfermement de Gaza, et les près de 6 000 morts, dont
environ 1 200 enfants, causés par les attaques israéliennes entre
2008 et 2022 ont rendu improbable toute perspective de vie libre et
indépendante.
Dans l’ensemble du territoire palestinien occupé, Israël a
instauré un régime carcéral — à l’intensité et aux méthodes variables — qui
contraint toutes les dimensions de la vie quotidienne. Constamment surveillés,
entravés dans leurs déplacements par des points de contrôle, des murs et un
maillage bureaucratique oppressant, perpétuellement exposés aux arrestations et
à la détention arbitraire, la torture et d’autres traitements cruels, inhumains
ou dégradants, les Palestiniens vivent dans ce qui s’apparente à un
panoptique (3) à ciel ouvert.
Achevé juste avant et présenté juste après les attaques du
7 octobre 2023, mon rapport sur l’enfance est à la fois le plus
accablant et le moins commenté. Il évoque le processus de
« désenfantisation » (« unchilding »), un terme
emprunté à l’universitaire israélo-palestinienne Nadera
Shalhoub-Kevorkian (4), pour décrire le quotidien
d’enfants privés de protection et d’innocence, grandissant dans la violence
omniprésente : tués, mutilés, orphelins, témoins de la mort ou de
l’humiliation perpétuelle de leurs proches et de la destruction de leur foyer.
Ignorer leur désespoir, c’est renoncer à une part de notre humanité et violer
l’obligation la plus sacrée au monde et du droit international : protéger
l’enfance.
Mon rapport de mars 2024 s’inscrit dans cette même
approche ; il porte lui aussi sur les victimes d’un système structuré.
Intitulé « Anatomie d’un génocide (5) », il documente les cinq
premiers mois d’attaques israéliennes sur Gaza après les massacres commis par
le Hamas le 7 octobre 2023 : meurtres, atteintes physiques et
mentales graves, soumission à des conditions de vie visant la destruction du
groupe, sur fond de rhétorique déshumanisante émanant de responsables
étatiques. Pendant cette période, Israël a maquillé son action d’un
« camouflage humanitaire », libellé dans un langage apaisant — « conflit »,
« dommages collatéraux », « safe zones », « ordres
d’évacuation » — pour justifier l’effacement progressif de Gaza et de
son identité, la suppression de la capacité des Palestiniens à exister comme
communauté, à habiter leur terre, à transmettre leur mémoire. Dans le rapport
suivant, « L’effacement colonial par le génocide (6) », j’ai montré comment ce
génocide s’étend en Cisjordanie et à Jérusalem-Est par le biais d’un nettoyage
ethnique, l’ensemble formant l’aboutissement logique d’une entreprise de
colonisation de peuplement : effacer pour remplacer, détruire pour
s’approprier.
Je ne suis pas la seule à avoir abouti à de telles
conclusions. Dès janvier 2024, la Cour internationale de justice (CIJ) a
estimé qu’il existait un risque plausible de violation de la convention sur le
génocide et ordonné des mesures conservatoires. En juillet 2024, cette
juridiction a également conclu à l’illégalité de la présence d’Israël dans le
territoire palestinien occupé et demandé qu’elle cesse immédiatement et sans
condition. La Cour a enfin constaté l’existence d’une discrimination systémique,
de violations de l’interdiction de la ségrégation raciale et de l’apartheid,
ainsi que de politiques d’annexion. On ne compte plus les institutions et
organisations qui concluent qu’Israël commet un génocide contre le peuple
palestinien dans le peu de territoire qui reste de la Palestine. L’hi storien
israélien Raz Segal a sonné l’alarme en octobre 2023. En 2024, des
historiens israéliens spécialistes de la Shoah, comme Amos Goldberg et Omer
Bartov, estimaient eux aussi que leur pays commettait un génocide (7). Quelques mois plus tard,
Amnesty International en arrivait à la même conclusion, et, en
juillet 2025 (8), l’organisation israélienne
B’Tselem publiait un rapport en ce sens sous un titre accablant, plus
saisissant encore lorsqu’on l’imagine en hébreu : « Notre
génocide » (9). Enfin, et parmi beaucoup
d’autres, en septembre 2025, la commission d’enquête internationale
indépendante mandatée par l’ONU affirmait également qu’un génocide était en
cours à Gaza (10). Malgré une documentation
minutieuse des crimes commis, ces rapports n’ont reçu qu’une attention limitée
ou nulle de la part des médias et des gouvernements occidentaux. À défaut d’une
décision judiciaire formelle, la commission d’enquête constitue ce qui se
rapproche le plus d’une conclusion quasi juridictionnelle fondée sur
l’établissement des faits et l’analyse du droit. En tout état de cause,
l’obligation de prévenir le génocide naît dès qu’un risque sérieux est
identifié. En janvier 2024, lorsque la CIJ a reconnu un risque plausible à
Gaza, les États devaient agir — en commençant par suspendre les transferts
d’armes.
Mon analyse de la complicité de certaines entreprises,
publiée en juillet 2025, a suscité les réactions les plus virulentes. J’y
décris l’« économie de génocide (11) » : un réseau
d’acteurs privés qui, par leurs investissements, leurs technologies, leurs
services et leurs chaînes d’approvisionnement soutiennent matériellement la
réalité décrite dans les rapports précédents. Une telle implication engage leur
responsabilité. Mettre fin au génocide implique aussi de démanteler les
structures économiques qui le rendent possible — et profitable. Ce rapport a
conduit les États-Unis à m’imposer des sanctions draconiennes dès
août 2025 — une pratique déjà appliquée à des juges de la Cour pénale
internationale (CPI) et à plusieurs organisations palestiniennes. Je suis
coupée financièrement du monde. Quiconque entretient des liens avec moi, y
compris les membres de ma famille (je suis mère d’une fille ayant la citoyenneté
américaine), est menacé d’amendes de 1 million de dollars et de vingt ans
de prison. Ma capacité à exercer mon mandat et, tout simplement, à conduire ma
vie s’en trouve gravement entravée.
Bien que ces attaques soient appuyées par mon propre pays,
l’Italie, et en l’absence de soutien concret de la part d’autres États, j’ai
poursuivi ma mission. Mon rapport le plus récent qualifie le génocide à Gaza de
« crime collectif (12) », car rendu
possible et financé par le soutien politique et militaire indéfectible de
plusieurs États, parmi lesquels figurent ceux qui aujourd’hui m’attaquent avec
le plus de vigueur.
Les États-Unis restent de loin le premier fournisseur
d’armes à Israël, tandis que plusieurs États membres de l’Union européenne
continuent d’alimenter ces transferts ; l’Union demeure d’ailleurs le
premier partenaire commercial de Tel-Aviv. À quelques exceptions près, comme
l’Espagne ou la Slovénie, les États du Vieux Continent ont choisi l’inaction ou
la complicité. La France, par exemple, a autorisé plusieurs fois le survol de
son espace aérien par M. Benyamin Netanyahou malgré le mandat d’arrêt émis
par la CPI à son encontre. Paris a poursuivi le commerce d’équipements
militaires, facilité des transits via ses ports et aéroports, et maintenu des
échanges commerciaux intenses avec Israël. De grandes banques françaises
financent des entreprises liées à l’industrie militaire israélienne et aux
colonies, tandis que plusieurs milliers de Franco-Israéliens servent dans
l’armée israélienne.
Criminaliser la solidarité
Parallèlement, la répression des mobilisations
s’intensifie : manifestations interdites, conférences académiques
censurées, militants et journalistes accusés d’« apologie du
terrorisme », interventions policières violentes. L’Allemagne, l’Italie,
la France et le Royaume-Uni occupent les avant-postes dans ce domaine, sous
couvert de lutte légitime contre l’antisémitisme. Des projets de loi proposent
d’amalgamer le combat indispensable contre la judéophobie et toutes les formes
de racisme avec la prohibition de toute critique d’Israël en tant qu’État.
Présentée comme une évidence, cette confusion qui assimile nos frères et sœurs
juifs à la politique israélienne participe d’une offensive politique :
instrumentaliser le combat contre l’antisémitisme pour criminaliser
l’expression de solidarité avec le peuple palestinien et justifier des
campagnes de diffamation. Parce qu’ils critiquent la politique de Tel-Aviv, des
ressortissants israéliens et des personnes juives subissent dans le monde
entier les mêmes campagnes de dénigrement. Leurs voix sont étouffées, et leur
loyauté est mise en cause.
L’antisémitisme, horrible et odieux, est la haine des
Juifs : il n’a rien à voir avec le travail de celles et ceux qui défendent
les droits humains, lequel porte sur l’analyse des actes d’un État. L’ensemble
du système du droit international repose sur le principe de la responsabilité
de l’État. Ce sont les États qui assument et portent des obligations
juridiques, et ce sont eux qui doivent répondre, en premier lieu, de leurs
violations. Israël ne fait pas exception : les critiques envers l’État
d’Israël ne visent pas ce que l’État d’Israël est ni la religion
qu’il professe, mais ce qu’il fait, en particulier au
regard du droit international, qu’il viole, de manière grave, répétée et dans
une impunité persistante.
La question soulevée n’est pas d’ordre idéologique mais
juridique : la France respecte-t-elle ses obligations internationales en
menant de telles actions ? Mon mandat de rapporteuse spéciale m’a appris
une chose essentielle : lorsque le pouvoir est mis en cause, il ne débat
pas, il frappe. Salir pour disqualifier, intimider pour réduire au
silence ; la violence trahit la fébrilité plutôt que la force.
Mon travail s’inscrit dans la continuité de celui de mes
prédécesseurs : MM. John Dugard, Richard Falk et Michael Lynk. Eux
aussi furent accusés d’antisémitisme ou de complaisance envers le terrorisme.
Contre eux aussi fut déployé le procédé consistant à substituer la polémique
aux faits documentés, l’attaque ad hominem à l’analyse juridique. La mécanique
est désormais rodée. Des groupes pro-israéliens — avec, comme chef de file,
depuis Genève, l’organisation UN Watch — produisent, depuis des années, des rapports
diffamatoires contre quiconque, surtout au sein des Nations unies, documente
les infractions au droit international commises par Tel-Aviv. Au prétexte de
contrebalancer un « traitement disproportionné d’Israël », ces
acteurs isolent et fragmentent des propos pour en altérer le sens, puis
amplifient et répètent leur désinformation jusqu’à lui donner l’apparence de la
vérité.
À y regarder de près, les « rapports » de ces
groupes sonnent creux. Au sein des Nations unies, leur caractère mensonger et
diffamatoire est connu de longue date. Les accusations selon lesquelles
j’aurais justifié les atrocités du 7 octobre 2023, nié des violences
sexuelles ou minimisé la souffrance des otages procèdent de cette fabrique,
alors même que j’ai condamné sans ambiguïté et sans relâche les attaques contre
les civils israéliens le 7 octobre et les crimes du Hamas en général.
Je les ai condamnés sans hésitation comme des crimes de
guerre et des crimes contre l’humanité, dont les auteurs doivent être
poursuivis en justice dans le cadre de procédures internationales. J’ai
condamné les violences sexuelles commises contre des victimes israéliennes,
telles que documentées par la commission d’enquête des Nations unies (13), et, conformément au droit
international, je considère le viol utilisé dans un contexte d’hostilité comme
une arme de guerre pouvant constituer un crime de guerre et, selon les
circonstances, un crime contre l’humanité. La justice internationale ne fonctionne
ni par indignation sélective ni par instrumentalisation politique. Elle repose
sur la qualification juridique des faits, l’établissement des responsabilités
individuelles et le respect du due process (procédure régulière), pour
tous et toutes, sans exception.
Si ma condamnation des massacres et d’autres crimes contre
les civils israéliens a été sans équivoque, j’ai contesté l’affirmation
largement répandue, surtout en France pour quelque raison qui m’échappe, selon
laquelle ils auraient été principalement motivés par l’antisémitisme (14) : comme l’ont rappelé
d’éminents spécialistes de la Shoah et de l’antisémitisme, cette lecture est à
la fois erronée et dangereuse, car elle occulte les causes structurelles de la
violence et en fausse l’analyse (15). Si l’antisémitisme a pu jouer
un rôle à titre individuel pour certains assaillants, ces massacres, comme le
déclara le secrétaire général des Nations unies, M. António Guterres, se
sont produits dans le contexte de cinquante-six années d’occupation
étouffante (16). Aucun crime ne justifie un
autre crime. Mais ignorer le contexte, c’est entretenir une lecture déformée
qui risque d’alimenter le cycle de violence au lieu de le résoudre, mettant en
danger autant les Palestiniens que les Israéliens.
Il faut nommer ce que cette campagne révèle : l’énergie
déployée pour me calomnier contraste avec le silence face aux crimes en cours à
Gaza et l’inaction vis-à-vis de ceux qui font l’objet de mandats d’arrêt
internationaux devant la CPI. Sous prétexte de « responsabiliser
l’ONU », il s’agit en réalité de redéfinir la défense des droits humains
comme une prise de position partisane.
L’ironie est cinglante. En septembre 2025, la France a
reconnu l’État de Palestine, un geste salué comme un signal fort, un tournant
symbolique. Mais reconnaître un État dont on soutient activement l’occupant,
sans exercer de pression pour que celui-ci respecte le droit international et
procède au retrait inconditionnel des territoires occupés qu’exige la CIJ,
relève davantage de la posture diplomatique que de l’engagement juridique et
politique. La reconnaissance d’un État sans territoire, sans souveraineté, sans
cessation de l’occupation, n’est qu’un propos creux, surtout lorsque l’on
s’emploie parallèlement à intimider les experts mandatés pour documenter
précisément les violations qui rendent impossible la création concrète de cet
État. On ne peut pas reconnaître la Palestine le lundi et chercher à museler
ses défenseurs le reste de la semaine.
Les dirigeants qui se prêtent à ce jeu ne ciblent pas
seulement ma personne. Ils sacrifient l’ordre juridique international lui-même,
et accélèrent le démantèlement du droit international humanitaire et des
institutions qui en sont garantes, au moment précis où leur survie est en jeu.
On peut fuir la vérité, plus difficilement la cacher. Ce
n’est qu’une question de temps : la justice frappera à la porte des
auteurs de crimes à Gaza et de leurs complices. La destruction de Gaza a
réveillé des consciences que l’on croyait anesthésiées et a rendu visible ce
que beaucoup refusaient de voir : non seulement la brutalité de
l’occupation, mais la complicité active de nos démocraties occidentales dans sa
perpétuation. Car Israël n’est pas une anomalie dans l’ordre mondial ; il en
est, à bien des égards, le miroir, dans lequel on découvre des logiques
d’exception, des hiérarchies coloniales entre vies dignes de deuil et vies
sacrifiables, une rhétorique de la sécurité qui garantit l’impunité. La plupart
des gouvernements occidentaux ne se confrontent pas à Israël, parce qu’en le faisant
ils se remettraient en cause eux-mêmes.
Patrie des droits humains ?
C’est pourquoi il est à la fois instructif et attristant que
la France, patrie déclarée des droits humains, se retrouve en première ligne,
non pour défendre un principe, mais pour protéger un statu quo ; non pour
promouvoir le droit international, mais pour neutraliser ses gardiens.
Pourtant, quelque chose a changé. Un mouvement est né — sur
les campus, les réseaux sociaux, dans les rues, dans les prétoires —, qui
réclame une justice sociale réelle, le respect effectif des droits humains, un
multilatéralisme décolonial et l’universalité sans exception de ses principes.
Une universalité qui n’admet pas l’apartheid, fût-il pratiqué par un État allié
des capitales occidentales. Ce mouvement ne se laissera pas réduire au silence
par des campagnes de diffamation. Il ne sera pas découragé par ses sanctions,
ses répressions. Il grandit et se renforce à mesure que les mensonges et les
distorsions qui cherchent à le disqualifier se révèlent.
Notes
(1) Cf. l’intégralité de ma déclaration au forum d’Al-Jazira (AJ Forum), X (ex-Twitter), 9 février 2026.
(2) Cf. « Situation des droits humains dans les territoires palestiniens occupés depuis 1967 » (A/77/356), « Privation arbitraire de liberté dans le territoire palestinien occupé : l’expérience des Palestiniens derrière les barreaux et au-dehors » (A/HRC/53/59) et « Situation des droits humains dans les territoires palestiniens occupés depuis 1967 » (A/78/545), rapports de la rapporteuse spéciale sur la situation des droits de l’homme dans les territoires palestiniens occupés depuis 1967, Nations unies, respectivement le 21 septembre 2022, le 28 août 2023 et le 20 octobre 2023.
(3) Cf. Michel Foucault, Surveiller et punir. Naissance de la prison, Gallimard, Paris, 1975.
(4) Nadera Shalhoub-Kevorkian, Incarcerated Childhood and the Politics of Unchilding, Cambridge University Press, 2019.
(5) « Anatomie d’un génocide » (A/HRC/55/73), rapport de la rapporteuse spéciale sur la situation des droits de l’homme dans les territoires palestiniens occupés depuis 1967, Nations unies, 1er juillet 2004.
(6) « L’effacement colonial par le génocide » (A/79/384), rapport de la rapporteuse spéciale sur la situation des droits de l’homme dans les territoires palestiniens occupés depuis 1967, Nations unies, 1er octobre 2024.
(7) Cf. Raz Segal, « A textbook case of genocide », JewishCurrents, 13 octobre 2023 ; Amos Goldberg, « Ce qui se passe à Gaza est un génocide, car Gaza n’existe plus », Le Monde, 29 octobre 2024 ; Omer Bartov, « Un historien du génocide face à Israël », Orient XXI, 5 septembre 2024.
(8) « Israël et territoire palestinien occupé. Une enquête d’Amnesty International conclut qu’Israël commet un génocide contre les Palestiniens et Palestiniennes à Gaza », Amnesty International, 5 décembre 2024.
(9) « Our genocide », B’Tselem, juillet 2025. Notre génocide (version française de Tlaxcala)
(10) Cf. Bulletin d’ONU Info, 16 septembre 2025.
(11) « D’une économie d’occupation à une économie de génocide » (A/HRC/59/23), rapport de la rapporteuse spéciale sur la situation des droits de l’homme dans les territoires palestiniens occupés depuis 1967, Nations unies, 2 juillet 2025.
(12) « Gaza genocide : a collective crime » (PDF), rapport de la rapporteuse spéciale sur la situation des droits de l’homme dans les territoires palestiniens occupés depuis 1967, Nations unies, 20 octobre 2025, www.ohchr.org
(13) Cf. « Detailed findings on attacks carried out on and after 7 October 2023 in Israel » (PDF), Nations unies, 10 juin 2024.
(14) Cf. « Israel’s symbolic “ban” must not distract from atrocity crimes in Gaza : UN expert », United Nations Human Rights, 15 février 2024.
(15) Cf. Omer Bartov, Christopher R. Browning, Jane Caplan, Debórah Dwork, David Feldman et al., « An open letter on the misuse of Holocaust memory », The New York Review of Books, 20 novembre 2023.
(16) Cf. « Secretary-General’s remarks to the Security Council — on the Middle East », 24 octobre 2023.









