La proximité des frappes usraéliennes sur l’Iran avec la fête juive de Pourim - qui célèbre le triomphe du peuple juif dans l’ancienne Perse - a fourni une abondance de matière à déclarations pour les responsables israéliens, les créateurs de mèmes et les complotistes antisémites.
Une famille juive ultra-orthodoxe, avec un enfant déguisé pour Pourim, debout devant un abri après avoir entendu une alerte annonçant l’arrivée de missiles iraniens, à Haïfa, dans le nord d’Israël, dimanche. Photo Shir Torem / Reuters
Linda Dayan , Haaretz, 1/3/2026
Original anglais: Khamenei-taschen and ‘Purim Sacrifices’- Israeli Government and Far-right Conspiracy Theorists
Point to Purim Parallels in Iran War
Traduit par Tlaxcala
La frappe usraélienne contre l’Iran était en préparation depuis des mois. Le New York Times a rapporté dimanche que la CIA suivait les déplacements du guide suprême de l’Iran, l’ayatollah Ali Khamenei, depuis des mois. Lorsqu’ils ont appris qu’il assisterait à une réunion de hauts responsables iraniens samedi matin, ils ont saisi l’occasion. Les USA ont transmis l’information à Israël, qui a mené des frappes contre les figures de proue du régime.
Mais ce timing a une autre importance en Israël et pour les
Juifs du monde entier : la guerre a été déclenchée quelques jours seulement avant la
fête de Pourim, qui commence lundi soir. Depuis plus de 2 000 ans, les Juifs célèbrent cette fête -- l’une des rares dans le judaïsme fondée sur la joie. Son texte, le Livre d’Esther, est centré sur la communauté juive de Perse pendant l’exil babylonien. Ses rebondissements hauts en couleur et les subversions de son propre récit en font une lecture divertissante deux millénaires plus tard.
Le roi Assuérus, décadent et influençable, après s’être débarrassé
de sa femme désobéissante Vashti, cherche une jeune épouse. Au même moment, son grand vizir -- un homme méchant et hautain nommé Haman -- constate qu’un Juif nommé Mardochée refuse de se prosterner devant lui, ne s’agenouillant que devant Dieu. Haman prend cela très personnellement et décide que tout le peuple juif doit payer.
Il dit à son roi : « Il y a dans toutes les provinces de ton
royaume des gens dispersés et séparés parmi le peuple, dont les lois sont
différentes de celles de tous les peuples et qui n’observent point les lois du roi ». Il demande la permission de les massacrer, et Assuérus acquiesce. Il tire au sort (pour, dans le texte hébreu) pour décider de la date du massacre,
et Haman fait ériger une potence pour y pendre personnellement Mardochée.
Des hommes lisent le Livre d’Esther tandis
que des enfants déguisés regardent, à Jérusalem pendant Pourim 2024. Photo Olivier Fitoussi
Ce qu’il ignore, cependant, c’est que la fiancée que le roi volage
a choisie est Esther -- la nièce de Mardochée, et une Juive. Mardochée rappelle à Esther que sa nouvelle vie au palais ne la sauvera pas du génocide imminent de son peuple, et la convainc de faire sa part pour sauver la nation. Banquets et péripéties bouleversantes s’ensuivent, et la reine juive révèle son identité et les machinations cruelles d’Haman à Assuérus. Haman est pendu à la potence qu’il avait construite pour Mardochée, les Juifs se réjouissent et le reste de l’histoire, qui comprend la vengeance des Juifs contre les milliers de personnes de l’ancienne Perse qui leur avaient fait du tort, est plus ou moins passé sous silence.
La fête est marquée par la lecture à voix haute du Livre d’Esther, en faisant le plus de bruit possible lorsque le nom d’Haman est lu, par l’envoi de paniers de friandises aux amis et à la famille, par le déguisement et en se saoulant copieusement. Parmi une série de fêtes lugubres, elle est la
préférée de la foule, ce qui peut se comprendre.
La frappe a été menée pendant Shabbat Zachor, le samedi qui
précède Pourim. À cette occasion, des extraits des livres du Deutéronome et de Samuel sont lus dans les synagogues, dans lesquels les Israélites reçoivent l’ordre de se souvenir des mauvaises actions de la nation d’Amalek, qui les a attaqués sans provocation pendant l’exode d’Égypte, et de les exterminer. De nos jours, Amalek est rarement considéré comme un groupe ethnique ou un peuple, mais comme un archétype de la méchanceté et du désir d’anéantir le peuple juif -- parfois appliqué par les nationalistes religieux aux ennemis d’Israël.
Des manifestants protestent contre l’assassinat
du guide suprême iranien l’ayatollah Ali Khamenei devant le consulat israélien à Istanbul dimanche. Photo Khalil Hamra/AP
De l’ancienne Perse à Téhéran aujourd’hui
Au moment où les tensions entre Washington et Téhéran se sont
intensifiées, des mèmes opportuns sur Pourim circulaient déjà. Le rabbin Zalmy Fogelman de la Village Synagogue de New York a posté une photo du président Trump
rencontrant le commentateur de droite et complotiste de plus en plus antisémite Tucker Carlson à la Maison Blanche. Il l’a légendée : « Il y a dans toutes les provinces de ton royaume des gens dispersés et séparés parmi le peuple », présentant Carlson comme le Haman antisémite et Trump comme le roi capricieux.
Un panneau d’affichage à Tel Aviv, en octobre
2025, comparant Trump à l’ancien roi perse Cyrus. Photo Moti Milrod
Le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou a évoqué cet
écho historique dans une allocution mise en ligne, quelques heures seulement après le lancement de l’opération samedi. « Dans deux jours seulement, nous célébrerons la fête de Pourim », a-t-il déclaré. « Il y a deux mille cinq cents ans, dans l’ancienne Perse, un tyran s’est dressé contre nous avec le même objectif : anéantir complètement notre peuple. Mais Mardochée le Juif et la reine Esther, par leur courage et leur ingéniosité, ont sauvé notre peuple. En ces jours de Pourim, le sort est tombé et le méchant Haman est tombé avec lui. Aujourd’hui aussi, pour la fête de Pourim, le sort est tombé -- et la fin du régime méchant tombera aussi ». [sic]
En ligne, cependant, les commentateurs pro-israéliens adoptent une
approche plus légère des parallèles, générant des images par IA du biscuit triangulaire mangé à Pourim -- censé symboliser les oreilles d’Haman ou son chapeau tricorne, selon à qui l’on demande -- avec des représentations de Khamenei. Certains ont rebaptisé le dessert, passant de hamantashn -- yiddish pour « les poches d’Haman » -- à « Khameneitashn ».
L’ancien porte-parole du gouvernement israélien, Eylon Levy, s’est
connecté dimanche pour partager son costume de Pourim d’il y a dix ans. La photo le montre déguisé en Khamenei, tenant un missile nucléaire sur le côté duquel est griffonné « Mort à Mardochée ».
Amalek et un « sacrifice de Pourim »
Il existe cependant des comparaisons plus malveillantes qui
circulent également sur le net. Les conspirationnistes antisémites de tous bords politiques saisissent ce moment pour diffuser des idées tirées par les cheveux sur la pratique et la théologie juives.
Une partie de cela a été révélée après que la journaliste de CNN,
Tal Shalev, a écrit un court texte sur le blog en direct de l’Iran du site web à propos du symbolisme que le moment de la frappe revêt pour les Juifs. Elle y expliquait Shabbat Zachor, durant lequel des passages sont lus « avant Pourim pour accomplir ce que les Juifs considèrent comme la mitsva -- ou commandement -- de se souvenir d’Amalek en tant qu’ennemi archétypal d’Israël. Amalek est souvent mentionné comme un ennemi historique du peuple juif, et Netanyahou l’a invoqué peu après l’attaque du 7 octobre 2023 contre Israël. »
Certains à l’extrême droite et à l’extrême gauche ont vu dans l’explication de la correspondante israélienne un « aveu » du but conspirationniste et « véritable » de la guerre. « Pourquoi CNN dit-elle qu’Israël bombarde des écoliers iraniens pour réaliser les rêves juifs d’exterminer ‘amalek’ ? », a écrit un utilisateur de X, faisant référence à une frappe sur une école primaire de filles à Minab qui a tué plus de 140 personnes, selon les médias d’État iraniens ; le bilan n’a pas été vérifié de manière indépendante [c’est-à-dire
israélienne ?, NdT].
Faisant une capture d’écran du court texte de CNN, l’auteur de
droite Chris Brunet a écrit que « CNN a publié un article il y a 33 minutes disant que cette attaque est pour ‘Amalek’ et pour ‘accomplir la mitsva de se souvenir d’Amalek’ », ce qui n’était pas indiqué dans le texte de Shalev. Le gazouillis a reçu 21 000 likes et plus de 2 millions de vues.
Jake Shields, ancien combattant d’arts martiaux mixtes et actuel
podcasteur d’extrême droite admirateur d’Hitler, a tweeté à ses près de 900 000 abonnés suggérant que la guerre actuelle en Iran -- ainsi que l’assassinat du président John F. Kennedy en 1965, perpétré par le non-Juif Lee Harvey Oswald -- était un « sacrifice de Pourim ».
Il a joint une vidéo de lui-même et d’un collègue complotiste partageant l’idée qu’il y avait un rituel occulte juif sur le site de l’assassinat de Kennedy lié à Pourim, une fête qui était déjà passée des mois avant la fusillade. Même dans les temps anciens, Pourim n’était pas une fête où les Juifs offraient un sacrifice, et le sacrifice humain a toujours
été interdit dans le judaïsme. Le gazouillis a reçu environ 1 200 likes et près de 20 000 vues.
Un deuxième post de Shields a renforcé cette idée. « Ils ont
intentionnellement tué 100 écolières iraniens comme sacrifice de Pourim », a-t-il écrit, se référant à nouveau à la frappe de Minab. Ce tweet a reçu 11 000 likes et plus de 75 000 vues.
Combinant à la fois la théorie du complot du sacrifice de Pourim et la fabrication de CNN sur Amalek, un utilisateur américain de X avec à la fois un marteau et une faucille et un triangle rouge inversé* -- un symbole du Hamas -- dans son nom d’utilisateur, a partagé la capture d’écran du post de Shalev et a écrit : « Le bétail goy à abattre américain est actuellement expédié vers des abattoirs étrangers pour une célébration de Pourim. »
Bien que le post ait été largement bien accueilli par l’extrême droite, un utilisateur a répondu : « C’est d’une ironie hilarante de voir un communiste de gauche poster à propos des Goyim. Mec, tu es la définition même des Goyim. Tes croyances politiques, tes valeurs, tes pensées et tout ton système de croyances ont été fabriqués par le marxisme juif bolchevique. Toute ton existence est une fabrication juive. »
NdT
* « L’utilisateur américain » s’appelle Lucile Desmoulins (nom de la femme de Camille Desmoulins, guillotinée 8 jours après lui pendant la Terreur en 1792) et ses posts sont généralement à prendre au deuxième ou troisième degré.. Le triangle rouge inversé, avant de symboliser la résistance palestinienne (phénomène récent sur les réseaux sociaux), renvoyait au symbole cousu sur les uniformes des prisonniers des camps de concentration nazis de la catégorie des « politiques ». On n’a sûrement pas enseigné ça à la petite Linda à l'école israélienne.
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