Le ministre des Affaires étrangères français, M. Jean-Noël Barrot, persiste, signe et s’enferre : la rapporteuse spéciale des Nations unies sur la situation dans les territoires palestiniens occupés doit démissionner… pour des propos qu’elle n’a pas tenus. Mme Francesca Albanese répond dans nos colonnes à la vaste campagne de dénigrement dont elle est victime.
Francesca Albanese, Le Monde Diplomatique, mars 2026
Images: AFKStreetArt, Bergen, Norvège
Depuis plus de deux ans, mon mandat fait l’objet de
polémiques soigneusement orchestrées, et d’une virulence croissante. Le
8 février, une députée française a attaqué ma personne sur la base de
déclarations tronquées me faisant dire qu’Israël « est l’ennemi commun de
l’humanité », alors que mon discours visait les pays qui ont armé Israël,
ainsi que les médias et les algorithmes des réseaux sociaux qui ont amplifié le
discours génocidaire (1). Sans prendre soin de vérifier
la teneur exacte de mes dires ni examiner les faits, le ministre des affaires
étrangères français Jean-Noël Barrot s’est aussitôt fait l’écho de ces attaques
à l’échelle internationale, condamnant comme « ; outranciers et
coupables » des propos que je n’ai jamais tenus et annonçant que la
France saisirait le Conseil des droits de l’homme des Nations unies pour
appeler à ma démission. Ses homologues italien, allemand et tchèque lui ont
emboîté le pas, sans davantage procéder aux vérifications élémentaires qu’exige
leur charge. Le 19 février, le premier ministre français Sébastien Lecornu
a publiquement repris la même demande.
Si la critique est inhérente à toute fonction publique, plus
encore quand elle touche aux droits humains, cette affaire révèle un aspect
troublant : l’acharnement avec lequel certains États préfèrent s’en
prendre à la messagère plutôt que d’essayer de réfuter le message.
Le caractère inédit et corrosif de cette attaque contre une
experte indépendante désignée par les Nations unies ne tient pas seulement à la
violence des accusations et à la fabrication délibérée de mensonges. Mais aussi
et surtout au fait que le sommet de l’État dirige et assume la manœuvre. Il ne
s’agit plus dès lors d’une controverse, mais du symptôme de la faillite d’un
système, fait de promesses solennelles et de traités internationaux que l’on
invoque en temps de paix, mais que l’on enterre dès que leur application
dérange.
Nommée par le Conseil des droits de l’homme de
l’Organisation des Nations unies (ONU), je suis rapporteuse spéciale depuis le 1er mai 2022,
et jusqu’en 2028. Huitième titulaire de ce mandat — et première femme à ce
poste —, j’ai assumé cet engagement bénévole après une carrière consacrée
à la défense des droits humains, principalement auprès des Nations unies — notamment
au Haut-Commissariat aux droits de l’homme et à l’Office de secours et de
travaux des Nations unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient
(UNRWA) à Jérusalem —, et à la recherche universitaire sur la Palestine.
L’attention portée à Israël ne relève ni d’un choix
personnel ni d’un parti pris : elle découle de la résolution 1993/2A du
Conseil des droits de l’homme, adoptée le 19 février 1993 en réponse
à près de trente ans d’occupation de Gaza, de la Cisjordanie et de
Jérusalem-Est. M’accuser de « manquer de neutralité » revient à
déformer sciemment ce mandat. Aucun des quatorze autres rapporteurs des Nations
unies investis d’un mandat-pays ne fait l’objet de telles attaques ; nul n’accuse
les titulaires chargés de l’Afghanistan, de la Russie ou de l’Iran
d’« obsession » dans l’exercice de leur mission. Mais, dès lors
qu’Israël est concerné, l’accomplissement ordinaire d’un mandat devient aux
yeux de certains, au sein même des gouvernements, une faute à justifier plutôt
qu’un devoir à remplir.
Mon travail consiste à établir et qualifier juridiquement
des faits dans les territoires occupés, où règne un dualisme juridique
institutionnalisé : le droit civil s’applique aux colons israéliens et le
droit militaire aux Palestiniens, y compris aux enfants. En effet, Israël est
le seul pays au monde où des enfants sont systématiquement poursuivis devant
des tribunaux militaires. Décrire ce système comme un apartheid exercé contre
les Palestiniens sous forme de dictature militaire relève non pas de la provocation
mais de la qualification juridique. Mes premiers rapports remis à l’ONU en
2022-2023 ont documenté l’entrave systématique au droit à l’autodétermination
du peuple palestinien, la privation arbitraire et systématique de liberté, et
l’impact structurel de l’occupation sur l’enfance (2).
Un panoptique à ciel ouvert
Droit de vivre libre en tant que peuple, de décider de sa
voix politique, de gérer ses ressources, de tracer son propre avenir,
l’autodétermination conditionne l’exercice de tous les autres droits. Sa
négation se trouve au cœur de tout projet colonial de peuplement. Depuis des
décennies, la fragmentation territoriale, l’expansion des colonies, les
restrictions aux déplacements, au travail, à l’éducation et à l’accès à la
justice, la confiscation des terres, la démolition de dizaines de milliers de
maisons, l’enfermement de Gaza, et les près de 6 000 morts, dont
environ 1 200 enfants, causés par les attaques israéliennes entre
2008 et 2022 ont rendu improbable toute perspective de vie libre et
indépendante.
Dans l’ensemble du territoire palestinien occupé, Israël a
instauré un régime carcéral — à l’intensité et aux méthodes variables — qui
contraint toutes les dimensions de la vie quotidienne. Constamment surveillés,
entravés dans leurs déplacements par des points de contrôle, des murs et un
maillage bureaucratique oppressant, perpétuellement exposés aux arrestations et
à la détention arbitraire, la torture et d’autres traitements cruels, inhumains
ou dégradants, les Palestiniens vivent dans ce qui s’apparente à un
panoptique (3) à ciel ouvert.
Achevé juste avant et présenté juste après les attaques du
7 octobre 2023, mon rapport sur l’enfance est à la fois le plus
accablant et le moins commenté. Il évoque le processus de
« désenfantisation » (« unchilding »), un terme
emprunté à l’universitaire israélo-palestinienne Nadera
Shalhoub-Kevorkian (4), pour décrire le quotidien
d’enfants privés de protection et d’innocence, grandissant dans la violence
omniprésente : tués, mutilés, orphelins, témoins de la mort ou de
l’humiliation perpétuelle de leurs proches et de la destruction de leur foyer.
Ignorer leur désespoir, c’est renoncer à une part de notre humanité et violer
l’obligation la plus sacrée au monde et du droit international : protéger
l’enfance.
Mon rapport de mars 2024 s’inscrit dans cette même
approche ; il porte lui aussi sur les victimes d’un système structuré.
Intitulé « Anatomie d’un génocide (5) », il documente les cinq
premiers mois d’attaques israéliennes sur Gaza après les massacres commis par
le Hamas le 7 octobre 2023 : meurtres, atteintes physiques et
mentales graves, soumission à des conditions de vie visant la destruction du
groupe, sur fond de rhétorique déshumanisante émanant de responsables
étatiques. Pendant cette période, Israël a maquillé son action d’un
« camouflage humanitaire », libellé dans un langage apaisant — « conflit »,
« dommages collatéraux », « safe zones », « ordres
d’évacuation » — pour justifier l’effacement progressif de Gaza et de
son identité, la suppression de la capacité des Palestiniens à exister comme
communauté, à habiter leur terre, à transmettre leur mémoire. Dans le rapport
suivant, « L’effacement colonial par le génocide (6) », j’ai montré comment ce
génocide s’étend en Cisjordanie et à Jérusalem-Est par le biais d’un nettoyage
ethnique, l’ensemble formant l’aboutissement logique d’une entreprise de
colonisation de peuplement : effacer pour remplacer, détruire pour
s’approprier.
Je ne suis pas la seule à avoir abouti à de telles
conclusions. Dès janvier 2024, la Cour internationale de justice (CIJ) a
estimé qu’il existait un risque plausible de violation de la convention sur le
génocide et ordonné des mesures conservatoires. En juillet 2024, cette
juridiction a également conclu à l’illégalité de la présence d’Israël dans le
territoire palestinien occupé et demandé qu’elle cesse immédiatement et sans
condition. La Cour a enfin constaté l’existence d’une discrimination systémique,
de violations de l’interdiction de la ségrégation raciale et de l’apartheid,
ainsi que de politiques d’annexion. On ne compte plus les institutions et
organisations qui concluent qu’Israël commet un génocide contre le peuple
palestinien dans le peu de territoire qui reste de la Palestine. L’hi storien
israélien Raz Segal a sonné l’alarme en octobre 2023. En 2024, des
historiens israéliens spécialistes de la Shoah, comme Amos Goldberg et Omer
Bartov, estimaient eux aussi que leur pays commettait un génocide (7). Quelques mois plus tard,
Amnesty International en arrivait à la même conclusion, et, en
juillet 2025 (8), l’organisation israélienne
B’Tselem publiait un rapport en ce sens sous un titre accablant, plus
saisissant encore lorsqu’on l’imagine en hébreu : « Notre
génocide » (9). Enfin, et parmi beaucoup
d’autres, en septembre 2025, la commission d’enquête internationale
indépendante mandatée par l’ONU affirmait également qu’un génocide était en
cours à Gaza (10). Malgré une documentation
minutieuse des crimes commis, ces rapports n’ont reçu qu’une attention limitée
ou nulle de la part des médias et des gouvernements occidentaux. À défaut d’une
décision judiciaire formelle, la commission d’enquête constitue ce qui se
rapproche le plus d’une conclusion quasi juridictionnelle fondée sur
l’établissement des faits et l’analyse du droit. En tout état de cause,
l’obligation de prévenir le génocide naît dès qu’un risque sérieux est
identifié. En janvier 2024, lorsque la CIJ a reconnu un risque plausible à
Gaza, les États devaient agir — en commençant par suspendre les transferts
d’armes.
Mon analyse de la complicité de certaines entreprises,
publiée en juillet 2025, a suscité les réactions les plus virulentes. J’y
décris l’« économie de génocide (11) » : un réseau
d’acteurs privés qui, par leurs investissements, leurs technologies, leurs
services et leurs chaînes d’approvisionnement soutiennent matériellement la
réalité décrite dans les rapports précédents. Une telle implication engage leur
responsabilité. Mettre fin au génocide implique aussi de démanteler les
structures économiques qui le rendent possible — et profitable. Ce rapport a
conduit les États-Unis à m’imposer des sanctions draconiennes dès
août 2025 — une pratique déjà appliquée à des juges de la Cour pénale
internationale (CPI) et à plusieurs organisations palestiniennes. Je suis
coupée financièrement du monde. Quiconque entretient des liens avec moi, y
compris les membres de ma famille (je suis mère d’une fille ayant la citoyenneté
américaine), est menacé d’amendes de 1 million de dollars et de vingt ans
de prison. Ma capacité à exercer mon mandat et, tout simplement, à conduire ma
vie s’en trouve gravement entravée.
Bien que ces attaques soient appuyées par mon propre pays,
l’Italie, et en l’absence de soutien concret de la part d’autres États, j’ai
poursuivi ma mission. Mon rapport le plus récent qualifie le génocide à Gaza de
« crime collectif (12) », car rendu
possible et financé par le soutien politique et militaire indéfectible de
plusieurs États, parmi lesquels figurent ceux qui aujourd’hui m’attaquent avec
le plus de vigueur.
Les États-Unis restent de loin le premier fournisseur
d’armes à Israël, tandis que plusieurs États membres de l’Union européenne
continuent d’alimenter ces transferts ; l’Union demeure d’ailleurs le
premier partenaire commercial de Tel-Aviv. À quelques exceptions près, comme
l’Espagne ou la Slovénie, les États du Vieux Continent ont choisi l’inaction ou
la complicité. La France, par exemple, a autorisé plusieurs fois le survol de
son espace aérien par M. Benyamin Netanyahou malgré le mandat d’arrêt émis
par la CPI à son encontre. Paris a poursuivi le commerce d’équipements
militaires, facilité des transits via ses ports et aéroports, et maintenu des
échanges commerciaux intenses avec Israël. De grandes banques françaises
financent des entreprises liées à l’industrie militaire israélienne et aux
colonies, tandis que plusieurs milliers de Franco-Israéliens servent dans
l’armée israélienne.
Criminaliser la solidarité
Parallèlement, la répression des mobilisations
s’intensifie : manifestations interdites, conférences académiques
censurées, militants et journalistes accusés d’« apologie du
terrorisme », interventions policières violentes. L’Allemagne, l’Italie,
la France et le Royaume-Uni occupent les avant-postes dans ce domaine, sous
couvert de lutte légitime contre l’antisémitisme. Des projets de loi proposent
d’amalgamer le combat indispensable contre la judéophobie et toutes les formes
de racisme avec la prohibition de toute critique d’Israël en tant qu’État.
Présentée comme une évidence, cette confusion qui assimile nos frères et sœurs
juifs à la politique israélienne participe d’une offensive politique :
instrumentaliser le combat contre l’antisémitisme pour criminaliser
l’expression de solidarité avec le peuple palestinien et justifier des
campagnes de diffamation. Parce qu’ils critiquent la politique de Tel-Aviv, des
ressortissants israéliens et des personnes juives subissent dans le monde
entier les mêmes campagnes de dénigrement. Leurs voix sont étouffées, et leur
loyauté est mise en cause.
L’antisémitisme, horrible et odieux, est la haine des
Juifs : il n’a rien à voir avec le travail de celles et ceux qui défendent
les droits humains, lequel porte sur l’analyse des actes d’un État. L’ensemble
du système du droit international repose sur le principe de la responsabilité
de l’État. Ce sont les États qui assument et portent des obligations
juridiques, et ce sont eux qui doivent répondre, en premier lieu, de leurs
violations. Israël ne fait pas exception : les critiques envers l’État
d’Israël ne visent pas ce que l’État d’Israël est ni la religion
qu’il professe, mais ce qu’il fait, en particulier au
regard du droit international, qu’il viole, de manière grave, répétée et dans
une impunité persistante.
La question soulevée n’est pas d’ordre idéologique mais
juridique : la France respecte-t-elle ses obligations internationales en
menant de telles actions ? Mon mandat de rapporteuse spéciale m’a appris
une chose essentielle : lorsque le pouvoir est mis en cause, il ne débat
pas, il frappe. Salir pour disqualifier, intimider pour réduire au
silence ; la violence trahit la fébrilité plutôt que la force.
Mon travail s’inscrit dans la continuité de celui de mes
prédécesseurs : MM. John Dugard, Richard Falk et Michael Lynk. Eux
aussi furent accusés d’antisémitisme ou de complaisance envers le terrorisme.
Contre eux aussi fut déployé le procédé consistant à substituer la polémique
aux faits documentés, l’attaque ad hominem à l’analyse juridique. La mécanique
est désormais rodée. Des groupes pro-israéliens — avec, comme chef de file,
depuis Genève, l’organisation UN Watch — produisent, depuis des années, des rapports
diffamatoires contre quiconque, surtout au sein des Nations unies, documente
les infractions au droit international commises par Tel-Aviv. Au prétexte de
contrebalancer un « traitement disproportionné d’Israël », ces
acteurs isolent et fragmentent des propos pour en altérer le sens, puis
amplifient et répètent leur désinformation jusqu’à lui donner l’apparence de la
vérité.
À y regarder de près, les « rapports » de ces
groupes sonnent creux. Au sein des Nations unies, leur caractère mensonger et
diffamatoire est connu de longue date. Les accusations selon lesquelles
j’aurais justifié les atrocités du 7 octobre 2023, nié des violences
sexuelles ou minimisé la souffrance des otages procèdent de cette fabrique,
alors même que j’ai condamné sans ambiguïté et sans relâche les attaques contre
les civils israéliens le 7 octobre et les crimes du Hamas en général.
Je les ai condamnés sans hésitation comme des crimes de
guerre et des crimes contre l’humanité, dont les auteurs doivent être
poursuivis en justice dans le cadre de procédures internationales. J’ai
condamné les violences sexuelles commises contre des victimes israéliennes,
telles que documentées par la commission d’enquête des Nations unies (13), et, conformément au droit
international, je considère le viol utilisé dans un contexte d’hostilité comme
une arme de guerre pouvant constituer un crime de guerre et, selon les
circonstances, un crime contre l’humanité. La justice internationale ne fonctionne
ni par indignation sélective ni par instrumentalisation politique. Elle repose
sur la qualification juridique des faits, l’établissement des responsabilités
individuelles et le respect du due process (procédure régulière), pour
tous et toutes, sans exception.
Si ma condamnation des massacres et d’autres crimes contre
les civils israéliens a été sans équivoque, j’ai contesté l’affirmation
largement répandue, surtout en France pour quelque raison qui m’échappe, selon
laquelle ils auraient été principalement motivés par l’antisémitisme (14) : comme l’ont rappelé
d’éminents spécialistes de la Shoah et de l’antisémitisme, cette lecture est à
la fois erronée et dangereuse, car elle occulte les causes structurelles de la
violence et en fausse l’analyse (15). Si l’antisémitisme a pu jouer
un rôle à titre individuel pour certains assaillants, ces massacres, comme le
déclara le secrétaire général des Nations unies, M. António Guterres, se
sont produits dans le contexte de cinquante-six années d’occupation
étouffante (16). Aucun crime ne justifie un
autre crime. Mais ignorer le contexte, c’est entretenir une lecture déformée
qui risque d’alimenter le cycle de violence au lieu de le résoudre, mettant en
danger autant les Palestiniens que les Israéliens.
Il faut nommer ce que cette campagne révèle : l’énergie
déployée pour me calomnier contraste avec le silence face aux crimes en cours à
Gaza et l’inaction vis-à-vis de ceux qui font l’objet de mandats d’arrêt
internationaux devant la CPI. Sous prétexte de « responsabiliser
l’ONU », il s’agit en réalité de redéfinir la défense des droits humains
comme une prise de position partisane.
L’ironie est cinglante. En septembre 2025, la France a
reconnu l’État de Palestine, un geste salué comme un signal fort, un tournant
symbolique. Mais reconnaître un État dont on soutient activement l’occupant,
sans exercer de pression pour que celui-ci respecte le droit international et
procède au retrait inconditionnel des territoires occupés qu’exige la CIJ,
relève davantage de la posture diplomatique que de l’engagement juridique et
politique. La reconnaissance d’un État sans territoire, sans souveraineté, sans
cessation de l’occupation, n’est qu’un propos creux, surtout lorsque l’on
s’emploie parallèlement à intimider les experts mandatés pour documenter
précisément les violations qui rendent impossible la création concrète de cet
État. On ne peut pas reconnaître la Palestine le lundi et chercher à museler
ses défenseurs le reste de la semaine.
Les dirigeants qui se prêtent à ce jeu ne ciblent pas
seulement ma personne. Ils sacrifient l’ordre juridique international lui-même,
et accélèrent le démantèlement du droit international humanitaire et des
institutions qui en sont garantes, au moment précis où leur survie est en jeu.
On peut fuir la vérité, plus difficilement la cacher. Ce
n’est qu’une question de temps : la justice frappera à la porte des
auteurs de crimes à Gaza et de leurs complices. La destruction de Gaza a
réveillé des consciences que l’on croyait anesthésiées et a rendu visible ce
que beaucoup refusaient de voir : non seulement la brutalité de
l’occupation, mais la complicité active de nos démocraties occidentales dans sa
perpétuation. Car Israël n’est pas une anomalie dans l’ordre mondial ; il en
est, à bien des égards, le miroir, dans lequel on découvre des logiques
d’exception, des hiérarchies coloniales entre vies dignes de deuil et vies
sacrifiables, une rhétorique de la sécurité qui garantit l’impunité. La plupart
des gouvernements occidentaux ne se confrontent pas à Israël, parce qu’en le faisant
ils se remettraient en cause eux-mêmes.
Patrie des droits humains ?
C’est pourquoi il est à la fois instructif et attristant que
la France, patrie déclarée des droits humains, se retrouve en première ligne,
non pour défendre un principe, mais pour protéger un statu quo ; non pour
promouvoir le droit international, mais pour neutraliser ses gardiens.
Pourtant, quelque chose a changé. Un mouvement est né — sur
les campus, les réseaux sociaux, dans les rues, dans les prétoires —, qui
réclame une justice sociale réelle, le respect effectif des droits humains, un
multilatéralisme décolonial et l’universalité sans exception de ses principes.
Une universalité qui n’admet pas l’apartheid, fût-il pratiqué par un État allié
des capitales occidentales. Ce mouvement ne se laissera pas réduire au silence
par des campagnes de diffamation. Il ne sera pas découragé par ses sanctions,
ses répressions. Il grandit et se renforce à mesure que les mensonges et les
distorsions qui cherchent à le disqualifier se révèlent.
Notes
(1) Cf. l’intégralité de ma déclaration au forum d’Al-Jazira (AJ Forum), X (ex-Twitter), 9 février 2026.
(2) Cf. « Situation des droits humains dans les territoires palestiniens occupés depuis 1967 » (A/77/356), « Privation arbitraire de liberté dans le territoire palestinien occupé : l’expérience des Palestiniens derrière les barreaux et au-dehors » (A/HRC/53/59) et « Situation des droits humains dans les territoires palestiniens occupés depuis 1967 » (A/78/545), rapports de la rapporteuse spéciale sur la situation des droits de l’homme dans les territoires palestiniens occupés depuis 1967, Nations unies, respectivement le 21 septembre 2022, le 28 août 2023 et le 20 octobre 2023.
(3) Cf. Michel Foucault, Surveiller et punir. Naissance de la prison, Gallimard, Paris, 1975.
(4) Nadera Shalhoub-Kevorkian, Incarcerated Childhood and the Politics of Unchilding, Cambridge University Press, 2019.
(5) « Anatomie d’un génocide » (A/HRC/55/73), rapport de la rapporteuse spéciale sur la situation des droits de l’homme dans les territoires palestiniens occupés depuis 1967, Nations unies, 1er juillet 2004.
(6) « L’effacement colonial par le génocide » (A/79/384), rapport de la rapporteuse spéciale sur la situation des droits de l’homme dans les territoires palestiniens occupés depuis 1967, Nations unies, 1er octobre 2024.
(7) Cf. Raz Segal, « A textbook case of genocide », JewishCurrents, 13 octobre 2023 ; Amos Goldberg, « Ce qui se passe à Gaza est un génocide, car Gaza n’existe plus », Le Monde, 29 octobre 2024 ; Omer Bartov, « Un historien du génocide face à Israël », Orient XXI, 5 septembre 2024.
(8) « Israël et territoire palestinien occupé. Une enquête d’Amnesty International conclut qu’Israël commet un génocide contre les Palestiniens et Palestiniennes à Gaza », Amnesty International, 5 décembre 2024.
(9) « Our genocide », B’Tselem, juillet 2025. Notre génocide (version française de Tlaxcala)
(10) Cf. Bulletin d’ONU Info, 16 septembre 2025.
(11) « D’une économie d’occupation à une économie de génocide » (A/HRC/59/23), rapport de la rapporteuse spéciale sur la situation des droits de l’homme dans les territoires palestiniens occupés depuis 1967, Nations unies, 2 juillet 2025.
(12) « Gaza genocide : a collective crime » (PDF), rapport de la rapporteuse spéciale sur la situation des droits de l’homme dans les territoires palestiniens occupés depuis 1967, Nations unies, 20 octobre 2025, www.ohchr.org
(13) Cf. « Detailed findings on attacks carried out on and after 7 October 2023 in Israel » (PDF), Nations unies, 10 juin 2024.
(14) Cf. « Israel’s symbolic “ban” must not distract from atrocity crimes in Gaza : UN expert », United Nations Human Rights, 15 février 2024.
(15) Cf. Omer Bartov, Christopher R. Browning, Jane Caplan, Debórah Dwork, David Feldman et al., « An open letter on the misuse of Holocaust memory », The New York Review of Books, 20 novembre 2023.
(16) Cf. « Secretary-General’s remarks to the Security Council — on the Middle East », 24 octobre 2023.





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