Il avait dans dans les premiers deux ou trois quarts de sa vie appartenu à cette Allemagne que nous aimions, celle des « Dichter und Denker » (poètes et penseurs) pour finir sa longue existence (96 ans) du côté des « Richter und Henker » (Juges et bourreaux). Jürgen Habermas a disparu le 14 mars. Il n’a plus eu le temps ou la force de déclarer son soutien à l’opération Furie épique/Ville sainte silencieuse [sic et resic] déclenchée par le duo de bourreaux bien connus contre la terre qui vit fleurir Ibn Sina (Avicenne), Omar Khayyam, Rûmi, Al Ghazali, Sohravardî, Al-Razi, Al-Fârâbî, Molla Sadra et…Ali Shariati. Devenu une vache sacrée de l’Allemagne bien-pensante et mal-agissante, Habermas avait, peu après le 7 octobre 2023, commis un écrit infâme de soutien inconditionnel aux tueurs sionistes. Cette ultime perversion de son « agir communicationnel » lui avait valu une réponse cinglante d’un sociologue iranien, professeur à l’University of Illinois Urbana-Champaign, Asef Bayat, auteur de travaux extrêmement créatifs sur les mouvements sociaux au Machrek et au Maghreb .
Nous la reproduisons ci-dessous en guise de nécrologie. D’abord parue en anglais dans New Lines Magazine, sa lettre a été traduite en français par la revue Conditions.-FG, Tlaxcala
Jürgen Habermas se contredit lorsqu’il
s’agit de Gaza
Lettre à Habermas
Asef Bayat, 8 décembre 2023
Cher professeur Habermas,
Vous ne vous souviendrez peut-être pas de moi, mais nous nous sommes rencontrés en Égypte en mars 1998. Vous êtes venu à l’Université américaine du Caire en tant qu’éminent professeur invité pour interagir avec le corps professoral, les étudiants et le public plus généralement. Tout le monde était enthousiaste de vous entendre. Vos idées sur la sphère publique, le dialogue rationnel et la vie démocratique étaient comme un souffle d’air frais à une époque où les islamistes et les autocrates au Moyen-Orient étouffaient la libre expression sous prétexte de « protéger l’islam ». Je me souviens d’une conversation agréable que nous avons eue sur l’Iran et la politique religieuse lors d’un dîner chez un collègue. J’ai essayé de vous transmettre l’émergence d’une société « post-islamiste » en Iran, dont vous avez ensuite semblé faire l’expérience lors de votre voyage à Téhéran en 2002, avant d’évoquer une société « post-séculière » en Europe. Au Caire, nous voyions dans vos concepts fondamentaux un grand potentiel pour promouvoir une sphère publique transnationale et des conversations interculturelles. Nous avons pris à cœur le noyau de votre philosophie communicative sur la façon dont la vérité-consensus peut être atteinte grâce à un débat libre.
Maintenant, quelque 25 ans plus tard, à Berlin, j’ai lu avec plus qu’un peu d’inquiétude et de consternation votre déclaration coécrite sur le principe de solidarité avec Israël concernant la guerre de Gaza. L’esprit de la déclaration réprimande largement ceux en Allemagne qui expriment, par des prises de position ou des manifestations, leur opposition au bombardement incessant de Gaza par Israël en réponse aux attaques épouvantables du 7 octobre du Hamas. Cela sous-entend que ces critiques envers l’État d’Israël sont intolérables parce que le soutien à celui-ci est une partie fondamentale de la culture politique allemande, « pour laquelle la vie juive et le droit d’Israël à exister sont des éléments centraux méritant une protection spéciale ». Le principe de « protection spéciale » trouve sa source dans l’histoire de l’Allemagne, laquelle est rendue singulière par les « crimes de masse de l’époque nazie ».
Il est louable que vous et la classe politique et intellectuelle de votre pays soyez déterminés à entretenir la mémoire de cette horreur historique afin que jamais des horreurs similaires ne s’abattent sur les Juifs (et je suppose et espère sur d’autres peuples). Mais votre formulation et votre fixation sur l’exceptionnalisme allemand ne laissent aucune marge à la discussion sur la politique d’Israël et les droits des Palestiniens. Lorsque vous confondez les critiques des actions de l’État d’Israël avec des « réactions antisémites », vous encouragez le silence et étouffez le débat.
En tant qu’universitaire, je suis stupéfait d’apprendre qu’en Allemagne, même dans les salles de classe qui devraient être des espaces libres de discussion et d’interrogation, tout le monde demeure silencieux lorsque le sujet de la Palestine est abordé. Les journaux, la radio et la télévision sont à peu près entièrement dépourvus de débat ouvert et significatif sur le sujet. De nombreuses personnes ayant appelé à un cessez-le-feu, y compris juives, ont été licenciées de leurs postes, ont vu leurs événements et leurs récompenses annulés et ont été accusées d’antisémitisme. Comment les gens sont-ils censés délibérer sur ce qui est juste et ce qui ne l’est pas s’ils ne sont pas autorisés à parler librement ? Qu’advient-il de vos fameuses notions de sphère publique, de dialogue rationnel et de démocratie délibérative ?
Le fait est que la plupart des critiques et manifestations que vous réprimandez ne remettent jamais en question le principe de protection de la vie juive, ne les confondez pas s’il vous plait avec les odieux néo-nazis d’extrême droite et autres antisémites qui doivent être vigoureusement condamnés et combattus. En effet, la majorité écrasante des déclarations que j’ai lues condamnent dans un même geste les atrocités du Hamas contre les civils en Israël et l’antisémitisme contemporain. Ces critiques de l’État d’Israël ne contestent ni la protection de la vie juive ni le droit d’Israël à exister. Elles contestent le déni de la vie des Palestiniens et le refus du droit de la Palestine à exister. C’est sur cela que votre déclaration reste tragiquement silencieuse.
Il n’y a pas une seule référence dans votre prise de position au fait qu’Israël agit en tant que puissance occupante, ou que Gaza est une prison à ciel ouvert. Rien n’est dit sur cette réalité de rare gravité. Je ne parle même pas de l’effacement quotidien de la vie palestinienne en Cisjordanie occupée et à Jérusalem-Est. Les actions d’Israël, que vous jugez « justifiées en principe », ont impliqué le largage de 6 000 bombes en six jours sur une population sans défense, plus de 15 000 morts (dont 70 % de femmes et d’enfants), 35 000 blessés, 7 000 disparus et 1,7 million de déplacés – sans parler de la cruauté qui consiste à priver la population de nourriture, d’eau, de logement, de sécurité et de toute dignité. Les infrastructures nécessaires de la vie ont disparu.
Bien que, comme le suggère votre déclaration, il soit possible que cela ne corresponde pas juridiquement à des « intentions génocidaires », des responsables des Nations Unies ont parlé en termes sans équivoque de « crimes de guerre, de « déplacements forcés » et de « nettoyage ethnique ». Aussi mon inquiétude porte-t-elle moins sur votre diagnostic quant aux actions d’Israël d’un point de vue juridique, que sur cette stupéfiante froideur morale et cette indifférence dont vous faites étal face à tant de dévastation. Combien d’autres vies doivent périr avant de mériter votre attention ? Quelle signification revêt « l’obligation de respecter la dignité humaine » que votre déclaration souligne de manière emphatique à la fin ? Tout se passe comme si parler de la souffrance des Palestiniens diminuerait votre engagement moral envers les vies juives. Si tel est le cas, quelle tragédie que la réparation d’une faute morale colossale commise dans le passé soit liée à la perpétuation d’une autre monstrueuse faute morale dans le présent.
« La
sécurité d'Israël est raison d'État pour l'Allemagne »
Angela Merkel devant la Knesset, 18 mars 2008
Je crains que cette boussole morale désaxée ne soit liée à la logique
de l’exceptionnalisme allemand que vous défendez si farouchement. Car l’exceptionnalisme,
par définition, permet non pas une norme universelle mais des règles
différenciées. Certains deviennent des êtres humains plus dignes, d’autres
moins dignes et d’autres encore indignes. Cette logique ferme le dialogue
rationnel et anesthésie la conscience morale. Elle érige un blocage cognitif
qui nous empêche de voir la souffrance des autres et entrave ainsi efficacement
l’empathie.
Mais tout le monde ne cède pas à ce blocage cognitif et à cette
insensibilité morale. Je crois comprendre que de nombreux jeunes Allemands
expriment en privé des opinions divergentes sur le conflit israélo-palestinien
par rapport à la classe politique de leur pays. Certains participent même à des
manifestations publiques. La jeune génération a accès à des médias alternatifs
et à des sources d’information différentes que celles de leurs aînés. Pourtant,
la plupart gardent le silence dans le domaine public, par peur de représailles.
Il semble ainsi qu’une sorte de « sphère cachée » émerge
ironiquement en Allemagne démocratique, similairement à l’Europe de l’Est avant
1989 ou sous un régime autoritaire au Moyen-Orient aujourd’hui. Lorsque l’intimidation
étouffe l’expression publique, les gens ont tendance à forger en privé leurs
propres récits sur des questions sociales décisives, même s’ils adhèrent en
public aux opinions officiellement consacrées. Une telle sphère cachée peut
conduire à l’explosion lorsque l’occasion se présente.
Ce sont des temps troublants, cher professeur Habermas. C’est
précisément en de tels moments que la sagesse, le savoir et surtout le courage
moral de penseurs comme vous sont le plus nécessaire. Vos idées fondamentales
sur la vérité et l’action communicative, le cosmopolitisme, la citoyenneté
égale, la démocratie délibérative et la dignité humaine demeurent d’immense
importance. Cependant, votre eurocentrisme, votre exceptionnalisme allemand et
la clôture du débat libre sur Israël et la Palestine à laquelle vous contribuez
contredisent ces idées de plain-pied. Je crains que la simple connaissance et
la sensibilisation ne suffisent pas. Après tout, comment un intellectuel
peut-il savoir sans comprendre et comprendre sans ressentir, comme s’interrogeait
Antonio Gramsci ? Ce n’est que lorsque nous ressentons la souffrance les uns
des autres, par empathie, qu’il peut y avoir de l’espoir pour notre monde
troublé.
Rappelons-nous les mots du poète persan du XIIIe siècle,
Saadi Shirazi :
Les êtres
humains sont des membres d’un tout,
Dans la création d’une essence et d’une âme.
Si un membre est affligé de douleur,
Les autres membres sont inquiets.
Si vous n’avez aucune sympathie pour la douleur humaine,
Le nom d’humain vous ne pourrez conserver !
Respectueusement,
Asef Bayat, 8 décembre 2023






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