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29/03/2023

RAJA SHEHADEH
La rébellion et le rêve
Le portrait d’une relation particulière entre un père palestinien et son fils


Raja Shehadeh
, The New York Review of Books, 25/3/2023
Traduit par
Fausto Giudice, Tlaxcala

Adapté de We Could Have Been Friends, My Father and I : A Palestinian Memoir, publié par Other Press aux USA le 28 mars.

Raja Shehadeh (Ramallah, 1951) est un avocat, militant des droits humains et écrivain palestinien. En 1979, il a cofondé l’organisation palestinienne de défense des droits de l’homme Al-Haq, affiliée à la Commission internationale des juristes et l’une des premières organisations de défense des droits de l’homme dans le monde arabe, qu’il a codirigée jusqu’en 1991. Il est né dans une éminente famille chrétienne (anglicane) palestinienne. Son grand-père, Salim, était juge dans les tribunaux de la Palestine sous mandat britannique. Son arrière-grand-oncle, le journaliste Najib Nassar, a fondé le journal Al-Karmil, basé à Haïfa, dans les dernières années de l’Empire ottoman, avant la Première Guerre mondiale. Son père, Aziz (1912-195), un avocat batailleur, a été l’un des premiers Palestiniens à soutenir publiquement une solution à deux États pour le conflit israélo-palestinien.

Sa famille a fui Jaffa pour Ramallah en 1948. Raja a fréquenté le Birzeit College pendant deux ans avant d’étudier la littérature anglaise et la philosophie à l’Université américaine de Beyrouth. Après avoir obtenu son diplôme à l’AUB en 1973, il a étudié le droit au College of Law à Londres. Après ses études, il est retourné à Ramallah et a commencé à exercer la profession d’avocat avec son père. Au cours de sa carrière, Raja a traité et participé à un certain nombre d’affaires qui ont fait jurisprudence, notamment la demande adressée à la Cour internationale de justice de La Haye concernant les conséquences juridiques de l’édification d’un mur dans les territoires palestiniens occupés. De 1991 à 1992, il a été conseiller juridique de la délégation palestinienne lors des pourparlers entre l’OLP et Israël à Washington.

Il est l’auteur de douze livres, dont quatre traduits en français (Tenir bon. Journal d'un Palestinien en Cisjordanie occupée, Palestine - Journaux d'occupation, 2037 et Naguère en Palestine). Bibliographie

 

Ce n’est qu’après sa mort que j’ai découvert le nombre de batailles que mon père avait livrées au cours de sa vie de lutte pour les droits des Palestiniens.

Aziz Shehadeh dans son bureau, Ramallah, 1982. Photo : Raja Shehadeh

 

Le 14 juillet 1958, Abdelkarim Qassem a mené un coup d’État en Irak qui a renversé le roi Fayçal II, un oncle du monarque jordanien, le roi Hussein. Craignant que les nationalistes et les antimonarchistes jordaniens ne fassent un coup d’État similaire contre son régime, Hussein a déclaré la loi martiale et ordonné l’arrestation d’un grand nombre de dirigeants nationalistes connus.

L’un de ces dirigeants était mon père, l’avocat palestinien Aziz Shehadeh. Cet été-là, il a passé deux mois torrides dans la prison d’Al Jafr, dans le désert. Je ne me souviens pas de son retour à la maison après cette épreuve. Je me souviens d’avoir vu une photo de lui avec une barbe sombre couvrant son visage, un crâne rasé et de grands yeux bruns foncés et ardents. S’agit-il d’une photo prise dans la prison du désert et sortie clandestinement, ou d’un faux souvenir, d’un tour d’imagination ? Pourtant, il devait avoir une longue barbe, bien que je ne me souvienne pas qu’il en portait une. Ma sœur m’a raconté qu’il avait été enlevé, probablement par ma mère, dès son arrivée à la maison et qu’il s’était précipité chez le barbier pour se faire raser afin que nous ne le voyions pas porter la barbe. Mais je n’ai aucun souvenir de cela non plus.

Comment se fait-il que je ne me souvienne de rien de tout cela ? Comment se fait-il que son emprisonnement injuste dans des conditions aussi difficiles n’ait pas fait de mon père un héros à mes yeux ? Des années plus tard, je me suis rendu compte que mon attitude à l’égard de mon père n’avait jamais été empreinte d’admiration. N’ayant pas conscience de l’ampleur et du nombre de batailles qu’il a menées au cours de sa vie de lutte juridique et politique pour les droits des Palestiniens, je n’ai jamais compris la mesure de sa colère, de sa déception et de son malheur. Avec le temps, j’aurais pu faire preuve de plus de gentillesse et de compréhension à son égard. Il était en bonne santé et prenait bien soin de lui. Mais sa mort, en 1985, sous les coups d’un meurtrier - un squatter d’un terrain d’Hébron appartenant à l’Église anglicane, qui avait peut-être agi en tant que collaborateur israélien, et contre lequel mon père s’occupait d’une procédure d’expulsion - n’a pas laissé plus de temps pour cela.

Mon père avait soixante-treize ans lorsqu’il a été assassiné, soit quelques années de plus que moi aujourd’hui. Mais pour l’homme de trente-quatre ans que j’étais à l’époque, il semblait très vieux, quelqu’un à qui je ne pouvais pas m’identifier. Lorsque le moment est venu de finaliser la couverture de mon nouveau livre, We Could Have Been Friends, My Father and I [Nous aurions pu être amis, mon père et moi], le graphiste a choisi une photo de mon père avec son bras autour de mon cousin Walid, pensant qu’il s’agissait de moi. Lorsque j’ai signalé l’erreur, le graphiste a demandé une photo similaire de moi embrassant mon père. J’ai cherché dans toutes les photos de famille, mais je n’en ai trouvé aucune. C’était une triste confirmation de ce que j’avais perdu en n’ayant jamais acquis cette proximité avec mon père, qui était un homme émotif et aimant. Pourquoi, alors que nous travaillions sur des sujets similaires, étions-nous si incapables de communiquer ? Pourquoi, avec nos expériences respectives de la Palestine, la sienne après la Nakba et la mienne après la guerre de 1967, n’avons-nous pas vu les similitudes dans nos trajectoires et ne nous sommes-nous pas aidés l’un l’autre à comprendre et à supporter ?

Au cours de la dernière année de mon père, j’ai pu constater à quel point il était occupé à mettre de l’ordre dans ses papiers. Je me suis demandé s’il se préparait à écrire ses mémoires, mais il semble qu’il n’en avait pas l’intention. Tous ces dossiers sont restés chez lui jusqu’à ce que je les transfère chez moi. Il y a deux ans, comme je l’ai raconté dans ces colonnes, j’ai décidé de les ouvrir : un dossier après l’autre, bien ordonné, documentant ses engagements politiques. Il s’agit notamment de son travail assidu en faveur du retour des réfugiés dans les maisons dont ils ont été chassés en 1948, de sa pétition adressée au parti travailliste britannique contre le commandant britannique de l’armée jordanienne, Glubb Pacha, sous la domination brutale duquel il vivait, et d’un certain nombre d’affaires juridiques qui ont fait jurisprudence.

*

Mon père a vécu treize ans à Jaffa, où il a établi son cabinet d’avocat et, plus tard, son domicile conjugal. Lorsqu’il a été contraint de partir en avril 1948, il était certain que dans le pire des cas - même si d’autres parties de la Palestine étaient perdues au profit de l’État juif - la ville, qui, selon le plan de partage des Nations unies de 1947, faisait partie de l’État arabe, reviendrait aux mains des Arabes. Dans son dossier sur le retour des réfugiés, je lis que ses espoirs ont été ravivés le 11 décembre 1948. Ce jour-là, l’Assemblée générale des Nations unies a adopté la résolution 194, qui stipule que « les réfugiés qui désirent rentrer dans leurs foyers et vivre en paix avec leurs voisins doivent être autorisés à le faire le plus tôt possible, et qu’une indemnité doit être versée pour les biens de ceux qui choisissent de ne pas rentrer ». Le même jour, les Nations unies ont créé la Commission de conciliation pour la Palestine, chargée de mettre en œuvre la résolution. Sachant qu’ils ne pouvaient pas laisser cette tâche à la seule ONU, un groupe de Palestiniens, dont mon père, a créé le Congrès des réfugiés de Ramallah (plus tard appelé Congrès des réfugiés arabes), qui représentait 300 000 réfugiés. Son objectif principal était de « défendre le droit des réfugiés à retourner dans leurs foyers ».

28/03/2023

MICHAEL ROBERTS
Crise bancaire : tout est fini ?

Michael Roberts, thenextrecession, 27/3/2023
Traduit par Fausto Giudice, Tlaxcala

Michael Roberts a travaillé à la City de Londres en tant qu'économiste pendant plus de 40 ans. Il a observé de près les machinations du capitalisme mondial depuis l'antre du dragon. Parallèlement, il a été un militant politique du mouvement syndical pendant des décennies. Depuis qu'il a pris sa retraite, il a écrit plusieurs livres :  The Great Recession - a Marxist view (2009) ; The Long Depression (2016) ; Marx 200 : a review of Marx's economics (2018), et conjointement avec Guglielmo Carchedi ils ont édité World in Crisis (2018).  Il a publié de nombreux articles dans diverses revues économiques universitaires et des articles dans des publications de gauche.

Tjeerd Royaards, 15 mars 2023

Les cours des actions des banques se sont stabilisés en ce début de semaine.  Et tous les principaux responsables de la Réserve fédérale, du Trésor usaméricain et de la Banque centrale européenne rassurent les investisseurs sur la fin de la crise.  La semaine dernière, le président de la Fed, Jerome Powell, a déclaré que le système bancaire usaméricain était “solide et résilient” et qu'il n'y avait pas de risque d'effondrement bancaire comme en 2008-2009.  Janet Yellen, secrétaire au Trésor usaméricain, a déclaré que le secteur bancaire usaméricain était en train de se “se stabiliser”.  Le système bancaire américain était solide.  De l'autre côté de l'Atlantique, la présidente de la BCE, Lagarde, a répété à plusieurs reprises aux investisseurs et aux analystes qu'il n'y avait “pas de compromis” entre la lutte contre l'inflation par l'augmentation des taux d'intérêt et la préservation de la stabilité financière.

Tout va donc bien, ou du moins tout ira bientôt bien, étant donné le soutien massif en liquidités offert par la Fed et d'autres organismes de prêt du gouvernement usaméricain.  Les banques les plus solides sont également intervenues pour racheter les banques en difficulté (SVB ou Crédit Suisse) ou pour injecter des liquidités dans les banques défaillantes (First Republic).

Tout est donc terminé ?  Eh bien, ce n'est pas fini tant que ce n'est pas fini.  Les dernières données de la Fed montrent que les banques usaméricaines ont perdu 100 milliards de dollars de dépôts en une semaine.  Depuis le début de la crise, il y a trois semaines, alors que les grandes banques usaméricaines ont gagné 67 milliards de dollars, les petites banques ont perdu 120 milliards de dollars et les banques étrangères 45 milliards de dollars.

Pour couvrir ces sorties et se préparer à d'autres, les usbanques américaines ont emprunté 475 milliards de dollars à la Fed, répartis de manière égale entre les grandes et les petites banques, même si, par rapport à leur taille, les petites banques ont emprunté deux fois plus que les grandes.

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27/03/2023

NEW YORK : DEMONSTRATE SOLIDARITY WITH WORKERS IN FRANCE/MANIFESTONS NOTRE SOLIDARITÉ AVEC LES TRAVAILLEUR·SES EN FRANCE


 

Millions of workers throughout France have taken to the streets since Jan. 19 to protest the Macron's government edict to raise the age of retirees to receive their just pensions (aka deferred wages) from 62 to 64. These two years alone result in more workers' stolen wages (aka surplus value) by greedy capitalist bosses and their government puppets like Macron. These heroic workers and their allies, including students, have participated in strikes, mass demonstrations and other militant actions despite growing police repression.

No matter how many thousands miles away, these workers remind us that there are no borders in the workers' struggle when it comes to resisting capitalist exploitation and greed from France to right here in the belly of the beast -- the U.S.

Join Workers World Party to help show solidarity with the workers in France who have taken center stage worldwide.

Tuesday, March 28 (the day that French unions are calling for another massive protest)

1:30-2:30 PM

Outside of the French Mission to the United Nations

245 E 47th St 44th floor, New York, NY 10017
(One Dag Hammarskjöld Plaza)

Bring your signs and banners to be shared on social media with the workers of France.

An injury to one is an injury to all!
French Unions, YES! Macron, NO!


 

 

Des millions de travailleur·ses dans toute la France sont descendus dans la rue depuis le 19 janvier pour protester contre l’édit du gouvernement Macron visant à faire passer de 62 à 64 ans l'âge auquel les retraités peuvent toucher leur juste pension (alias salaire différé).  Ces deux années à elles seules se traduisent par davantage de salaires volés aux travailleurs (alias survaleur) par les patrons capitalistes avides et leurs marionnettes gouvernementales comme Macron.  Ces travailleur·ses héroïques et leurs allié·es, y compris les étudiant·es, ont participé à des grèves, des manifestations de masse et d'autres actions militantes malgré la répression policière croissante.

Peu importe les milliers de kilomètres qui les séparent, ces travailleur·ses nous rappellent qu'il n'y a pas de frontières dans la lutte des travailleur·ses lorsqu'il s'agit de résister à l'exploitation capitaliste et à la cupidité, de la France jusqu'à ici, dans le ventre de la bête, les USA.

Rejoignez le Workers World Party/Parti mondial des travailleurs pour montrer votre solidarité avec les travailleur·ses français·es qui ont pris le devant de la scène dans le monde entier.

Mardi 28 mars (jour où les syndicats français appellent à une nouvelle manifestation massive)

13H30-14H30

Devant la Mission française auprès des Nations Unies

245 E 47th St 44th floor, New York, NY 10017
(One Dag Hammarskjöld Plaza)

Apportez vos pancartes et bannières à partager sur les médias sociaux avec les travailleur·ses de France.

Une attaque contre un·e est une attaque contre tou·tes !

 Syndicats français, OUI !  Macron, NON !

 



AVI GARFINKEL
Pour comprendre la mentalité des colons juifs, il faut lire cet éloge funèbre prononcé par le rabbin Eliezer Melamed

Avi Garfinkel, Haaretz, 24/3/2023
Traduit par Fausto Giudice, Tlaxcala

L’éloge funèbre prononcé par le rabbin Eliezer Melamed lors des funérailles de deux victimes du terrorisme devrait être une lecture obligatoire pour quiconque souhaite se faire une idée de l’israélitude contemporaine, qui se confond avec la vision du monde des colons.

“À encadrer et accrocher”, a écrit le journaliste de télévision Amit Segal à la suite de la décision inhabituelle des rédacteurs de l’hebdomadaire hébraïque Makor Rishon de consacrer la couverture de leur magazine du 3 mars non pas à une photographie, mais à un texte : l’éloge funèbre prononcé par le rabbin Eliezer Melamed lors des funérailles de Hallel et Yagel Yaniv, les deux frères assassinés lors d’un attentat terroriste dans la ville de Huwara, en Cisjordanie, le 26 février dernier. Le directeur général de Makor Rishon, Doron Bainhorn, a fait remarquer que “l’éloge du rabbin devrait être étudié dans les écoles” - et il a raison.

C’est un texte exemplaire, non seulement parce qu’il est bien écrit et émouvant, mais aussi parce qu’il illustre parfaitement le mode de pensée des colons, qui est en train de devenir le mode de pensée général des Israéliens, et en tout cas celui du gouvernement. Quiconque veut comprendre l’israélitude - d’où elle vient et où elle va - devrait lire ce texte.

L’éloge funèbre en couverture du magazine Makor Rishon

Le rabbin Melamed a déclaré : « Tout juif tué simplement parce qu’il est juif est saint ». En d’autres termes, la seule raison des attaques terroristes est la haine insondable des Juifs, qui n’est pas liée aux actes des Juifs ou à leur comportement, ni au sentiment qu’ont les auteurs de ces attaques que les Juifs leur ont fait du tort. Dans le monde de Melamed, il n’y a pas de dépossession de la terre, pas d’expulsion, pas d’actes de violence contre des Palestiniens innocents, pas de dégâts matériels, pas d’humiliation. Les attaques palestiniennes ne peuvent pas être considérées comme une vengeance pour les actions des Juifs, de la même manière que les Juifs ont vengé le meurtre des frères Yaniv à Huwara [en commettant un pogrom, NdT].

Selon le rabbin Melamed, ces actes sont motivés par un pur antisémitisme : les Juifs sont assassinés uniquement en raison de leur judéité. Cela n’explique évidemment pas pourquoi les Palestiniens n’ont pas coutume d’assassiner des Juifs dans d’autres endroits du monde. La division est simple et nette : les Juifs sont des victimes, les Palestiniens sont des délinquants.

Il convient de noter qu’aux yeux de Melamed, tout juif tué pour sa judéité est qualifié de saint, l’accent étant mis sur “tout”. En d’autres termes, même les meurtriers, les violeurs, les voleurs et autres pécheurs s’élèvent au niveau de la sainteté simplement en raison des circonstances de leur mort, et cela ne fait aucune différence si, dans leur vie, ils étaient des mécréants. Melamed étend la classification de la sainteté à l’ensemble de la population des colons : « Si c’est ce que l’on dit de chaque Juif, on devrait certainement le dire des colons qui vivent sur la ligne de front de la colonisation de la Judée-Samarie [Cisjordanie] ».

Et quelle est la signification de la sainteté, selon Melamed ? « Ils sont élevés et sanctifiés dans la sainteté de l’ensemble d’Israël, au point qu’aucun être vivant ne peut se tenir aussi haut en leur présence. » Ce qui revient à dire que la sainteté est la suprématie des saints sur ceux qui ne le sont pas, des colons sur ceux qui ne le sont pas.

Il s’agit d’un point critique à une époque où la suprématie juive en Israël est en train de se transformer en une suprématie des juifs religieux et des colons juifs sur les juifs laïques, et certainement sur ceux de gauche. Cela explique pourquoi les Hardalim (nationalistes ultra-orthodoxes) ne ressentent ni culpabilité ni honte lorsqu’ils exigent de l’État des ressources supplémentaires (telles qu’une allocation d’étude plus élevée), tout en insistant pour contribuer moins - par le biais de réductions de l’impôt foncier, d’avantages fiscaux, d’un service militaire abrégé pour les étudiants des hesder-yeshiva*, ou d’une exemption totale du service militaire et du travail pour les hommes haredi.

Du point de vue des Hardalim, il n’y a pas ici de remise en cause de l’égalité au sens large. L’égalité exige un traitement égal pour des égaux, mais selon eux, les étudiants de la Torah et les colons sont tout simplement plus égaux et méritent donc plus. C’est la raison sous-jacente de ce que de nombreuses personnes laïques considèrent comme de la cupidité, de la cochonceté, un manque de solidarité, un pillage des caisses publiques lors des délibérations budgétaires ou des discussions sur l’obligation de servir dans les forces de défense israéliennes et de participer au marché du travail. Selon ces juifs religieux, quiconque contribue davantage mérite davantage - un argument qui, soit dit en passant, est en contradiction avec la critique qu’ils adressent au personnel de haute technologie qui s’oppose au coup d’État, affirmant que « ce n’est pas parce que vous payez plus d’impôts que votre voix vaut davantage ».

Aussi infondé soit-il, il est nécessaire de comprendre que le sentiment de suprématie de ces Juifs religieux est authentique, même et surtout là où il atteint l’absurdité absolue. « Nous ne sommes pas revenus dans notre pays pour déposséder les Arabes de leurs maisons », explique le rabbin Melamed, « mais plutôt pour ajouter de la bonté et de la bénédiction au monde. Les Arabes pourraient également en bénéficier. »

Dans ce monde cul par-dessus tête, les Arabes vivant dans les territoires, qui n’ont même pas le statut de citoyens jouissant des mêmes droits, sont censés considérer la présence des colons parmi eux comme une bénédiction. Le rabbin Melamed, qui dirige la Yeshiva Har Bracha, ne précise pas quelle bénédiction les colons ont apportée à leurs voisins. Le droit des Arabes, comme celui de toute personne, de rejeter une bénédiction qui leur est offerte n’a pas sa place dans le monde de Melamed. Selon cette logique, la société laïque doit elle aussi accepter le fait que la communauté des apprenants s’occupe de la Torah comme une bénédiction qui la protège et qui protège son identité, et la financer, même si le public laïque pense, “à tort”, qu’il n’en a pas besoin.

Les gauchistes doivent faire avancer, et avec reconnaissance, les colonies auxquelles ils sont opposés, parce que les colons « continuent à coloniser notre terre sainte, et protègent le peuple et la terre avec leur propre corps ». Là encore, Melamed ne prend pas la peine d’expliquer comment des enfants, des personnes âgées et des femmes qui ne portent pas d’armes et s’installent au milieu d’une population arabe hostile défendent la terre. Ni comment un projet qui déchire le peuple le protège. C’est une évidence, un postulat de base qui ne sera pas examiné précisément parce qu’il est manifestement erroné.

Vers la fin de l’éloge, le rabbin Melamed a réitéré le cliché anachronique selon lequel les colons « continueront à construire la terre et à faire fleurir le désert », comme si la quasi-totalité des travaux de construction effectués dans le pays n’étaient pas réalisés par des travailleurs arabes et d’autres Gentils. Comme si la terre était un désert vide. Comme si l’essentiel de la construction et du travail de la terre effectué par les Juifs - la quasi-totalité, en fait - n’avait pas été réalisé il y a longtemps, par des pionniers laïques et socialistes qui s’étaient rebellés contre la loi juive.

Le titre de l’éloge funèbre de Melamed, “Mourir et conquérir la montagne”, est une paraphrase de l’hymne du mouvement Betar de Ze’ev Jabotinsky, “Mourir ou conquérir la montagne”. Le laïc Jabotinsky reconnaissait au moins la possibilité d’une perte et d’un échec, qui peuvent à leur tour aboutir à un désastre, comme cela s’est produit pendant la période de la révolte contre les Romains : « Mourir ou conquérir la montagne - Yodfat, Massada, Betar** ». Mais dans le texte de Rabbi Melamed, le mot “ou” est remplacé par “et”. Selon Melamed, « si nous devons vivre, nous vivrons ; et si nous devons mourir, nous mourrons, et après nous, nos amis continueront à conquérir la montagne ».

Même si nous mourons, comme les Juifs de Massada en 73 ou 74 de l’ère chrétienne, la montagne sera conquise. Ce sera un succès. Et pourquoi tout cela ? Parce que le véritable succès ne se mesure pas dans ce monde, mais dans l’autre : « Tous les saints Juifs semblent morts, mais dans le monde de la vérité, ils sont bien vivants... En mourant pour la sanctification d’Hachem [Dieu], ils se sont connectés à la source de la vie ». Ce qui est important, c’est le monde de la vérité, et non le monde du mensonge, c’est-à-dire la réalité dans laquelle nous vivons et dont tant de colons sont déconnectés de manière inquiétante.Haut du formulaire

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Ce dont nous avons besoin, ce n’est pas de conquérir la montagne, mais d’en descendre, et vite.

NdT

*Hesder (hébreu : הסדר "arrangement") est un programme de yeshiva israélien qui combine des études talmudiques avancées avec le service militaire dans les forces de défense israéliennes, généralement dans un cadre sioniste religieux. Ce programme permet aux hommes juifs orthodoxes de servir dans l’armée israélienne tout en continuant à étudier la Torah. Le service Hesder dure généralement cinq ans au total, au cours desquels les participants sont officiellement des soldats des FDI. Au cours de ces cinq années, 16 mois sont consacrés au service militaire proprement dit, comprenant à la fois l’entraînement et le service actif. Dans certaines Yeshivas de Hesder, le service dure six ans, dont 24 mois de service militaire. Presque tous les étudiants des Yeshivas Hesder servent dans l’armée en tant que soldats de combat. Les appelés laïques sont astreints à un service actif minimum de 32 mois pour les hommes et 24 pour les femmes.

**Yodfat : village juif assiégé puis détruit par l’armée romaine en 67 ap. J.-C..

Massada : forteresse zélote assiégée par l’armée romaine en 72-74, dont les survivants se suicidèrent plutôt que de se rendre. De nos jours, c’est sur cet éperon rocheux que les officiers israéliens de l’armée blindée viennent prêter serment ou que les pilotes de chasse de Tsahal se voient solennellement remettre leur insigne et qu’a lieu la prestation de serment de diverses troupes de Tsahal, dont les parachutistes. C’est là qu’ils répètent, avec leur promotion, les vers du poème épique composé par Yitzhak Lamdan), Massada, publié en 1927, si cher aux pionniers du sionisme : « Non, la chaîne n’est pas rompue sur le sommet inspiré. Plus jamais Massada ne tombera. »

Betar : nom d’une ancienne cité-forteresse de Judée, située au sud-ouest de Jérusalem, et connue comme le dernier lieu de résistance juive à l’Empire romain en 135 ap. J.-C., dont le chef était Shimon Bar-Kokhba, considéré par ses partisans comme le Messie.

 

 

26/03/2023

GIDEON LEVY
À qui appartient vraiment Israël ?

Gideon Levy, Haaretz, 26/3/2023
Traduit par
Fausto Giudice, Tlaxcala

Samedi à l’aube, un groupe d’ouvriers érythréens posait du gazon le long d’un chemin à Ramat Aviv vers le parc Yarkon (au nord de Tel Aviv) entre le centre Yitzhak Rabin, le siège de l’unité du porte-parole de Tsahal et le siège d’une grande agence militaire. À la fin de la journée, tout était vert. Pendant ce temps, d’autres demandeurs d’asile originaires d’Afrique, vêtus de sweats à capuche et armés de pinces à déchets, débarrassaient le parc de ses détritus, pour le plus grand plaisir de ses visiteurs. Ce sont eux qui portent le fardeau du nettoyage et de l’embellissement d’Israël.

Une peinture murale réalisée en 2017 par un artiste érythréen demandeur dasile, Afwerki Teame, représentant un nettoyeur de rue africain derrière une voiture portant la plaque dimmatriculation de la date de la loi sur les dépôts de 2017 qui prélève 20 % de la rémunération de tous les demandeurs dasile et auxquels ils ne peuvent accéder quaprès avoir quitté Israël.

Tôt le matin, au quatrième jour du ramadan, des dizaines de milliers de travailleurs palestiniens en plein jeûne étaient déjà sur les échafaudages des gratte-ciels et sur les routes et les ponts qu’ils construisent. Ils ont quitté leur domicile au milieu de la nuit, ont enduré le passage long, difficile et humiliant des points de contrôle, ont accompagné leurs patrons exploiteurs sur leurs chantiers, où ils ont risqué leur vie en travaillant dans des conditions dangereuses, et sont rentrés chez eux le soir, épuisés, affamés et n’ayant droit à aucun respect. Ils sont les bâtisseurs de ce pays, ils en portent le fardeau, peut-être même plus que tous ceux qui sont reconnus comme tels. Personne ne pense à les remercier pour quoi que ce soit.

Des ouvriers du bâtiment organisent une cérémonie à la mémoire d’un collègue tué sur le chantier à Jérusalem, au début du mois. Photo : Olivier Fitoussi

Lorsque l’ancien chef du Shin Bet, Nadav Argaman, a déclaré à la journaliste Ilana Dayan que l’État « appartient à tous ceux qui en assument la charge* », il ne parlait pas d’eux. Ni des éboueurs érythréens, ni des bâtisseurs palestiniens. Ses remarques s’adressaient principalement aux Haredim, comme d’habitude ici, les derniers à ne pas partager le fardeau.

Quand les Israéliens disent “porteurs du fardeau”, ils parlent d’agents du Shin Bet comme Argaman, le nouveau John Locke de la contestation démocratique :ils parlent de généraux, de soldats, mais seulement des unités de combat et de préférence des unités d’élite, qui sont indemnisés à l’extrême. S’y ajoutent depuis peu des gens de la haute technologie, riches à l’extrême. Tous ceux qui n’appartiennent pas à l’une de ces catégories ne supportent pas le fardeau et, selon la théorie d’Argaman, l’État ne leur appartient pas.

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L’État n’appartient pas à ses citoyens malades et handicapés qui, en raison de leur handicap, n’assument aucune charge et sont eux-mêmes une charge pour lui. Il n’appartient pas aux centaines de milliers de travailleurs anonymes qui peinent dans des conditions pénibles dans l’industrie et les services, et auxquels personne ne fait référence lorsqu’il parle de ceux qui supportent le fardeau. Il n’appartient pas non plus aux dizaines de milliers de chômeurs qui ont été licenciés ou laissés sur le bord du chemin, ni aux faibles qui ont été abandonnés pour diverses raisons. Il n’appartient pas aux infirmières et aux médecins, aux aides-soignants et aux techniciens médicaux du système de santé, tous aussi dévoués que les soldats de la Brigade Kfir. Personne ne parle d’eux lorsqu’il s’agit d’assumer le fardeau. Personne ne parle non plus des chauffeurs de camions et de bus, des nettoyeurs de rues et de centres commerciaux, d’une grande armée de soldats inconnus qui rendent le pays possible, sans mériter ni gloire ni gratitude.

L’État n’appartient pas non plus à ses citoyens arabes : personne ne songe à les appeler porteurs du fardeau, même lorsqu’ils risquent leur vie sur des grues de construction ou dans les cabines de camions de marchandises sur les routes et qu’ils meurent en accomplissant des tâches subalternes pour la gloire de leur pays. D’après Argaman - Argaman, qui a gagné ici une admiration réservée à quelques rares personnes, une étoile brillante au firmament de la protestation - dans ce pays, les droits dépendent du respect des obligations, comme les fascistes aiment toujours le dire, et bien sûr, ce sont les Argaman qui définissent les obligations.

Comment se fait-il que, même dans le camp libéral, tant de gens soient convaincus que l’État n’appartient qu’aux privilégiés et aux puissants, à ceux qui sont capables de remplir ses devoirs sacrés, de préférence en servant dans une unité militaire d’élite, et non aux faibles, aux exploités, aux handicapés, aux pauvres, ni aux Arabes et aux Haredim. Au fur et à mesure que la protestation en faveur de la démocratie prend de l’ampleur, l’esprit de Sparte éclate, même chez ceux qui se prétendent Athéniens. Il faut le dire aux Argaman : l’État, comme tout État, appartient à tous ses citoyens, y compris les faibles, les pauvres, les handicapés, les Haredim, les Arabes et même les parasites. Aucun agent du Shin Bet ne décidera à qui ce pays appartient ou n’appartient pas, et ce n’est pas le respect des obligations qu’il spécifie qui définira les droits des citoyens. Une fois que cela sera clair, nous pourrons commencer à parler de démocratie.

Comment se fait-il que, même dans le camp libéral, tant de personnes soient convaincues que l’État n’appartient qu’aux privilégiés et aux puissants, de préférence ceux qui font partie des unités d’élite chargées de la sécurité ?

NdT
*Allusion à un épisode biblique : durant la traversée du désert après la sortie d’Égypte, les Hébreux se plaignent de l’avoir à manger que de la manne. « 
Nous nous souvenons des poissons que nous mangions en Égypte, et qui ne nous coûtaient rien, des concombres, des melons, des poireaux, des oignons et des aulx. Maintenant, notre âme est desséchée : plus rien ! Nos yeux ne voient que de la manne. » Moïse, attristé, dit à l’Éternel : « Pourquoi affliges-tu ton serviteur, et pourquoi n’ai-je pas trouvé grâce à tes yeux, que tu aies mis sur moi la charge de tout ce peuple ? Est-ce moi qui ai conçu ce peuple? est-ce moi qui l’ai enfanté, pour que tu me dises: Porte-le sur ton sein, comme le nourricier porte un enfant, jusqu’au pays que tu as juré à ses pères de lui donner? Où prendrai-je de la viande pour donner à tout ce peuple ? Car ils pleurent auprès de moi, en disant : Donne-nous de la viande à manger! Je ne puis pas, à moi seul, porter tout ce peuple, car il est trop pesant pour moi.  Plutôt que de me traiter ainsi, tue-moi, je te prie, si j’ai trouvé grâce à tes yeux, et que je ne voie pas mon malheur. » Réponse du patron : «  L’Éternel dit à Moïse: Assemble auprès de moi soixante-dix hommes des anciens d’Israël, de ceux que tu connais comme anciens du peuple et ayant autorité sur lui; amène-les à la tente d’assignation, et qu’ils s’y présentent avec toi.  Je descendrai, et là je te parlerai ; je prendrai de l’esprit qui est sur toi, et je le mettrai sur eux, afin qu’ils portent avec toi la charge du peuple, et que tu ne la portes pas à toi seul. » [Nombres, 11] Le sieur Argaman se voit sans doute comme l'un des 70 élus...

25/03/2023

Vers l’impasse : Arundhati Roy sur la liberté d’expression et la démocratie défaillante

Arundhati Roy, Literary Hub, 22/3/2023
Traduit par Fausto Giudice, Tlaxcala


Arundhati Roy, écrivaine et militante indienne. Photo : Helena Nordenberg/ Sveriges Radio

“Il ne peut y avoir de fiction sans appropriation. Parce que nous, écrivains de fiction, sommes aussi des prédateurs”

 Le texte suivant est tiré d’un discours prononcé à l’Académie suédoise le 22 mars 2023, lors d’une conférence intitulée La pensée et la vérité sous pression

Je remercie l’Académie suédoise de m’avoir invitée à prendre la parole lors de cette conférence et de m’avoir donné le privilège d’écouter les autres intervenants. Cette conférence a été planifiée il y a plus de deux ans, avant que la pandémie de coronavirus ne déclenche l’ampleur de l’horreur qu’elle nous réservait et avant l’invasion de l’Ukraine par la Russie.

Mais ces deux événements cataclysmiques n’ont fait qu’intensifier la situation difficile sur laquelle nous sommes réunis ici pour réfléchir : le phénomène de la transformation des démocraties en quelque chose de méconnaissable, mais dont les résonances sont étonnamment reconnaissables. Et l’escalade de la police de la parole selon des méthodes très anciennes et très nouvelles, au point que l’air lui-même s’est transformé en une sorte de machine punitive de chasse à l’hérésie. Nous semblons nous approcher rapidement de ce qui ressemble à une impasse intellectuelle.

Je vais inverser la séquence suggérée par le titre de cet exposé et commencer par le phénomène de la démocratie défaillante.

La dernière fois que je suis venue en Suède, c’était en 2017, pour le salon du livre de Göteborg. Plusieurs activistes m’ont demandé de boycotter la foire car, au nom de la liberté d’expression, elle avait permis au journal d’extrême droite Nya Tider d’installer son stand. À l’époque, j’ai expliqué qu’il serait absurde pour moi de faire cela parce que Narendra Modi, le Premier ministre de mon pays, qui a été (et est) chaleureusement accueilli sur la scène mondiale, est un membre à vie du RSS, une organisation suprémaciste hindoue d’extrême droite fondée en 1925, et constituée à l’image des Chemises Noires, l’aile paramilitaire “entièrement bénévole” du Parti national fasciste de Mussolini.

À Göteborg, j’ai assisté à la marche du Mouvement de résistance nordique. Il s’agissait de la première marche nazie en Europe depuis la Seconde Guerre mondiale. Elle a été contrée dans la rue par de jeunes antifascistes.

Mais aujourd’hui, un parti d’extrême droite, même s’il n’est pas ouvertement nazi, fait partie de la coalition au pouvoir dans le gouvernement suédois. Et Narendra Modi est Premier ministre de l’Inde depuis neuf ans.

Lorsque je parlerai de démocratie défaillante, je parlerai principalement de l’Inde, non pas parce qu’elle est connue comme la plus grande démocratie du monde, mais parce que c’est l’endroit que j’aime, l’endroit que je connais et où je vis, l’endroit qui me brise le cœur tous les jours. Et qui le répare aussi.

N’oubliez pas que ce que je dis n’est pas un appel à l’aide, car nous savons très bien en Inde qu’aucune aide ne viendra. Aucune aide ne peut venir. Je vous parle d’un pays qui, bien qu’imparfait, était autrefois plein de possibilités singulières, un pays qui offrait une compréhension radicalement différente du sens du bonheur, de l’épanouissement, de la tolérance, de la diversité et de la durabilité que celle du monde occidental. Tout cela est en train de s’éteindre, de s’éteindre spirituellement.

La démocratie indienne est systématiquement démantelée. Seuls les rituels subsistent. L’année prochaine, vous entendrez certainement beaucoup parler de nos élections bruyantes et colorées. Ce qui n’apparaîtra pas, c’est que les règles du jeu - fondamentales pour des élections équitables - sont en fait une falaise abrupte dans laquelle pratiquement tout l’argent, les données, les médias, la gestion des élections et l’appareil de sécurité sont entre les mains du parti au pouvoir. L’institut suédois V-Dem, qui dispose d’un ensemble de données détaillées et complètes permettant de mesurer la santé des démocraties, a classé l’Inde dans la catégorie des “autocraties électorales”, au même titre que le Salvador, la Turquie et la Hongrie, et prédit que la situation risque d’empirer. Il s’agit de 1,4 milliard de personnes qui sortent de la démocratie pour entrer dans l’autocratie. Ou pire encore.

Le processus de démantèlement de la démocratie a commencé bien avant l’arrivée au pouvoir de Modi et du RSS. Il y a quinze ans, j’ai écrit un essai intitulé Democracy’s Failing Light. À l’époque, le Parti du Congrès était au pouvoir, un parti composé de vieilles élites féodales et de technocrates nouvellement acquis avec enthousiasme au marché libre. Je vais lire un court passage de cet essai, non pas pour prouver à quel point j’avais raison, mais pour vous montrer à quel point les choses ont changé depuis.

Alors que nous discutons toujours de la question de savoir s’il y a une vie après la mort, pouvons-nous ajouter une autre question au panier ? Y a-t-il une vie après la démocratie ? Quel genre de vie cela sera-t-il ?

La question est donc de savoir ce que nous avons fait de la démocratie. En quoi l’avons-nous transformée ? Que se passe-t-il une fois que la démocratie est épuisée ? Lorsqu’elle a été vidée de sa substance et de son sens ? Que se passe-t-il lorsque chacune de ses institutions s’est métastasée en quelque chose de dangereux ? Que se passe-t-il maintenant que la démocratie et le libre marché ont fusionné en un seul organisme prédateur à l’imagination mince et étriquée qui tourne presque entièrement autour de l’idée de maximiser le profit ? Est-il possible d’inverser ce processus ? Une chose qui a muté peut-elle redevenir ce qu’elle était ?

C’était en 2009. Cinq ans plus tard, en 2014, Modi a été élu Premier ministre de l’Inde. Au cours des neuf années qui se sont écoulées depuis, l’Inde a changé au point d’être méconnaissable. La “république laïque et socialiste” prévue par la Constitution indienne a presque cessé d’exister. Les grandes luttes pour la justice sociale et les mouvements écologistes visionnaires et obstinés ont été écrasés. Aujourd’hui, nous parlons rarement des rivières qui se meurent, des nappes phréatiques qui s’abaissent, des forêts qui disparaissent ou des glaciers qui fondent. Parce que ces inquiétudes ont été remplacées par une peur plus immédiate. Ou l’euphorie, selon le côté de la ligne idéologique où l’on se trouve.

Dans la pratique, l’Inde est devenue un État hindou corporatiste et théocratique, un État très policé et redoutable. Les institutions qui avaient été vidées de leur substance par le régime précédent, en particulier les grands médias, sont désormais animées d’une ferveur suprémaciste hindoue. Simultanément, le marché libre a fait ce que le marché libre fait. En bref, selon le rapport 2023 d’Oxfam, les 1 % les plus riches de la population indienne possèdent plus de 40 % de la richesse totale, tandis que les 50 % les plus pauvres de la population (700 millions de personnes) possèdent environ 3 % de la richesse totale. Nous sommes un pays très riche composé de personnes très pauvres.